Littératures de l’exiguïté

Appel de textes

En 1992, François Paré présente le concept phare de l’exiguïté, qui désigne l’espace culturel propre aux minorités linguistiques, en envisageant la littérature telle une institution1« François Paré. Distinguished Professor Emeritus », University of Waterloo, 2010, en ligne, <https://uwaterloo.ca/french-studies/profiles/francois-pare>, consulté le 1er juillet 2026.. Bien que ce phénomène se manifeste dans de nombreux contextes, Paré s’intéresse plus particulièrement à la Franco-Amérique. Ses travaux invitent à penser la marge à partir de plusieurs points de vue. Au Canada anglais, la production culturelle québécoise, majoritairement francophone, demeure largement méconnue, notamment en raison d’une maîtrise limitée du français. En France, malgré le partage de la langue, le Québec peine à s’imposer dans l’espace littéraire. Or, depuis la francophonie canadienne, le Québec est l’épicentre de la culture : c’est alors la belle province qui relègue à la marge les littératures acadienne, franco-ontarienne et francophone de l’ouest, allant même jusqu’à intégrer entièrement Gabrielle Roy, une autrice franco-manitobaine, à son patrimoine2Certes, Gabrielle Roy a résidé au Québec et la plupart de ses récits se déroulent dans cette province, d’où le sentiment d’appartenance qui unit les Québécois et l’écrivaine. Or, son enfance au Manitoba n’est pas anodine et mériterait d’être explicitée plus souvent.. Il subsiste donc toujours des marges, y compris au sein des marges elles-mêmes. 

Selon Paré, les littératures de l’exiguïté sont animées par une « peur folle de disparaître3François Paré, Les littératures de l’exiguïté, Hearst, Le Nordir, 2001 [1992], p. 18. », qui peut prendre la forme du  désespoir : le sujet minoritaire ne serait plus seulement insignifiant, mais non-signifiant4Benoit Doyon-Gosselin et Rachel Veilleux, « Les essais de François Paré. Une poétique du tourment », Voix et images, vol. 39, n° 3 (117), printemps-été 2014, p. 63.. Il ne figure pas sur le radar du centre culturel, car « la marge […] se réserv[e] toujours, linguistiquement ou autrement, un langage qui lui est propre5François Paré, op. cit., 1994 [1992], p. 12. ». Pour exister, deux options s’offrent au sujet minoritaire : prendre profondément conscience de sa position liminaire et la crier à tue-tête par nécessité de reconnaissance ou rejeter son affiliation à sa communauté minoritaire pour apaiser l’hégémonie culturelle et être acceptée par elle6François Paré, « Conscience et oubli : les deux misères de la parole franco-ontarienne », dans Les littératures de l’exiguïté, op. cit., 2001 [1992], p. 163-178.. Dans les deux cas, la posture demeure  douloureuse. 

Cependant, qu’en est-il des artistes pour qui la marginalité constitue une position féconde, comme J. R. Léveillé ou, plus récemment, Lisa Leblanc? Comment la liminarité est-elle vécue dans des contextes autres que celui du Canada, qu’ils soient francophones ou non?

Paré avait principalement en tête les « petites » littératures nationales, minoritaires, insulaires et coloniales7François Paré, Les littératures de l’exiguïté, op. cit., 2001 [1992], p. 13.. Ses travaux font ainsi émerger une conception géographique de l’art littéraire. Or, l’expérience qu’il décrit n’est pas sans rappeler celle d’individus appartenant à d’autres groupes marginalisés : personnes racisées, issues de diversité sexuelle ou de genre, neurodivergentes, handicapées… La revue Postures vous invite donc, pour son quarante-deuxième numéro, à explorer ce que devient l’exiguïté depuis son avènement, en élargissant les frontières de cette notion. 

Après tout, le théoricien lui-même en reconnaît les limites : « Si j’ai pu convoquer […] le terme d’exiguïté pour décrire l’espace propre des cultures marginalisées ou minorisées, je constate aujourd’hui que ce concept ne peut pas suffire8François Paré, Le fantasme d’Escanaba, Montréal, Nota bene, 2007, p. 172.. » L’ouvrage qui guide la thématique de ce numéro allie « [p]osition critique et posture d’écrivain9François Ouellet, « L’héroïsme de la marge. Les essais de François Paré », Tangence, n° 56, décembre 1997, p. 41. », essai et « mode discursif de type fictionnel ». Il semble dès lors tout à fait possible d’envisager l’exiguïté sous un angle générique ou formel, tant sur le plan du fond que de la forme. Les propositions d’articles ou d’essais devront toutefois s’appuyer sur un solide appareil théorique ou critique.

Nous proposons quelques pistes de réflexion pour penser le thème de ce quarante-deuxième numéro de Postures, mais les propositions peuvent aborder tout aspect de l’exiguïté linguistique, culturelle, sociale, ou autre :

  1. « Parmi les cultures de l’exiguïté, les minoritaires sont celles qui tendent le plus à sacraliser l’autodestruction10François Paré, Les littératures de l’exiguïté, op. cit., 1994 [1992], p. 14.. » À quoi ressemble une telle sacralisation de l’autodestruction en littérature? Quels effets engendre-t-elle au niveau de la forme? Y a-t-il des auteur·rice·s minoritaires qui rejettent cette sacralisation, et comment?
  2. « Il n’y a pas d’universel qui n’ait sa contrepartie atopique, sa marge informe, son ailleurs pensable. […] L’intérêt des petites littératures pour nous, c’est qu’elles permettent parfois, par des détours incroyables, de songer aux à-côtés de l’Être11Ibid., p. 22.. » Quelle relation entretiennent diverses littératures de l’exiguïté avec le concept de l’universel? Comment proposent-elles d’autres subjectivités dans leurs récits?
  3. « En fait, tout se passe comme si l’écrivain de l’exiguïté, souvent sans écho critique et sans public réel, mettait l’accent sur l’action (au sens théâtral) de l’écriture. Écrire, c’est donc se faire entendre écrivant, c’est faire le récit de son désir toujours remis à plus tard d’écrire, de mettre sur papier12Ibid., p. 25.. » Comment cette mise en scène de l’écriture s’articule-t-elle, tant au niveau du fond que de la forme? Comment s’insère-t-elle au sein d’autres processus de légitimation employés par des écrivain·e·s de l’exiguïté?

Pour soumettre une proposition d’article, veuillez vous référer à notre nouveau protocole de rédaction. Vous avez jusqu’au 15 octobre 2026 pour nous faire part de votre proposition.

 

Notes

  • 1
    « François Paré. Distinguished Professor Emeritus », University of Waterloo, 2010, en ligne, <https://uwaterloo.ca/french-studies/profiles/francois-pare>, consulté le 1er juillet 2026. ↩︎
  • 2
    Certes, Gabrielle Roy a résidé au Québec et la plupart de ses récits se déroulent dans cette province, d’où le sentiment d’appartenance qui unit les Québécois et l’écrivaine. Or, son enfance au Manitoba n’est pas anodine et mériterait d’être explicitée plus souvent. ↩︎
  • 3
    François Paré, Les littératures de l’exiguïté, Hearst, Le Nordir, 2001 [1992], p. 18. ↩︎
  • 4
    Benoit Doyon-Gosselin et Rachel Veilleux, « Les essais de François Paré. Une poétique du tourment », Voix et images, vol. 39, n° 3 (117), printemps-été 2014, p. 63. ↩︎
  • 5
    François Paré, op. cit., 1994 [1992], p. 12. ↩︎
  • 6
    François Paré, « Conscience et oubli : les deux misères de la parole franco-ontarienne », dans Les littératures de l’exiguïté, op. cit., 2001 [1992], p. 163-178. ↩︎
  • 7
    François Paré, Les littératures de l’exiguïté, op. cit., 2001 [1992], p. 13. ↩︎
  • 8
    François Paré, Le fantasme d’Escanaba, Montréal, Nota bene, 2007, p. 172. ↩︎
  • 9
    François Ouellet, « L’héroïsme de la marge. Les essais de François Paré », Tangence, n° 56, décembre 1997, p. 41. ↩︎
  • 10
    François Paré, Les littératures de l’exiguïté, op. cit., 1994 [1992], p. 14. ↩︎
  • 11
    Ibid., p. 22. ↩︎
  • 12
    Ibid., p. 25. ↩︎