Hors série, actes du colloque interuniversitaire étudiant de littérature (CIEL) 2025
Le chercheur en études littéraires Daniel Chartier, spécialiste du Nord, présente ce dernier comme « le produit d’un double regard, de l’extérieur et de l’intérieur, que l’on peut distinguer entre les “représentations” du Nord et les œuvres des “cultures nordiques” » (2018, 10). Lorsqu’il propose de définir le Nord par l’imaginaire, c’est-à-dire de le considérer comme « un système de signes pluriel et mouvant, qui fonctionne de manière variable selon les contextes d’énonciation et de réception », et qui est constitué à partir de « [l]’ensemble des discours énoncés sur le Nord, l’hiver et l’Arctique […] accumulés au cours des siècles selon un double principe de synthèse de concurrence » (12), il tient compte du rapport de force inégale entre ce double regard externe et interne ― qui s’explique par l’important écart démographique. Ainsi, au sein de la population mondiale, le Nord est davantage imaginé que vécu.
Le neurobiologiste Henri Laborit a pour sa part défini « l’imaginaire » comme une capacité humaine qui « s’apparente ainsi à une contrée d’exil où l’on trouve refuge lorsqu’il est impossible de trouver le bonheur parce que l’action gratifiante en réponse aux pulsions ne peut être satisfaite dans le conformisme socioculturel » (1976, 121). Si le Nord est davantage appréhendé par l’imaginaire plutôt que par l’expérience réelle, il n’est pas anodin qu’il soit perçu comme une contrée d’exil, un espace de prédilection vers lequel fuir à l’écart de tout impératif de conformité sociale.
Sur le plan linguistique, le dictionnaire Le Grand Robert définit le verbe « fuir » comme l’action de « s’éloigner rapidement pour échapper à quelqu’un ou quelque chose de menaçant » et de « chercher à éviter (quelqu’un, un groupe, un lieu) [en s’éloignant, en se tenant à l’écart1Entre crochets dans l’original.] ». En français, la fuite se définit donc en termes d’éloignement et d’évitement. Elle se révélerait ainsi une solution passive qui consiste à éviter un problème en se distançant de sa source. Or une étude attentive de la structure narrative des récits de fuite, en particulier ceux de la fuite vers le Nord, montre plutôt que cette dernière serait un processus actif de transformation du sujet. Cette opposition entre la définition linguistique de la fuite et sa mise en récit dans la littérature soulève une question importante : est-il possible de soustraire la fuite à son paradigme de passivité ?
Afin d’y répondre, nous proposons dans cet article d’étudier l’évolution des rapports spatiaux du sujet au cours de sa fuite2Pour une étude plus détaillée des rapports spatiaux du sujet en fuite voir Olivier Hamel, « La fuite du Nord vers le Nord. Tension entre espace imaginaire et lieu réel dans les littératures circumpolaires du XXIᵉ siècle », Montréal, Université du Québec à Montréal, Département d’études littéraires, 2025, 135 f.. En effet, l’analyse du rapport au territoire que le sujet entretient au cours de sa fuite nous permet de découper le processus de fuite en trois phases : idéalisation, confrontation et transformation. Comme le déroulement de chacune de ces étapes dépend de la motivation et de la volonté du sujet, la fuite développe implicitement l’agentivité de ce dernier. Pour le démontrer, nous expliquerons, dans un premier temps, les principes fondamentaux qui lient la notion de fuite à celle de l’imaginaire du Nord. Dans un second temps, nous détaillerons succinctement chacune des trois phases du processus de fuite à l’aide d’exemples littéraires tirés d’un corpus de sept œuvres circumpolaires (québécoises, norvégiennes, danoises et russes). Dans un troisième et dernier temps, nous présenterons une typologie des sujets qui fuient vers le Nord que nous avons développé pour souligner leur agentivité.
Principes fondamentaux
Quelques principes fondamentaux appuient la conception de la fuite au XXIe siècle. Dans un essai humoristique sur le snobisme arctique, Antonius Moonen remarque que la mondialisation de notre époque a eu pour effet de soustraire tous les lieux auparavant accessibles pour la fuite à l’exception près des « pôles et [du] Grand Nord [qui] restent encore suffisamment “inabordables” pour offrir un appréciable lieu de retraite » (2008, 29). Il ne faut toutefois pas s’y méprendre, ce « lieu de retraite » n’est pas toujours de tout repos. Cette conception du Nord comme lieu de fuite avancé par Moonen peut être nuancée par les propos de Chartier : « S’il est d’abord vu comme un lieu de fuite, le Nord apparaît aussi comme un lieu de grande désolation qui conduit à une absence de repères et à une épreuve intérieure qui mène parfois à la folie » (2004, 25). Comme le globe n’a plus, ou presque, de terra incognita à cartographier, seul le Nord demeure une zone suffisamment méconnue pour y autoriser les projections du sujet même si y fuir ne se fait pas sans risque pour son intégrité. Mais le sujet en fuite cherche-t-il vraiment à préserver son intégrité ? ou serait-il plutôt justement en quête de changements, de transformations ? Afin de bien pouvoir analyser la construction des récits de fuite dans la littérature, il faut d’abord, comme le suggère Thierry Pardo dans son essai Petite géographie de la fuite, se détacher de la préconception selon laquelle la fuite se pense en termes d’évitement et d’abandon pour plutôt la percevoir comme un choix volontaire, un principe actif de résistance. Comme il l’écrit : « La fuite a bien souvent mauvaise presse, on la tient en odeur de lâcheté. Retenir qu’elle est l’inverse de l’opiniâtreté, c’est un peu oublier qu’elle s’oppose également à la résignation » (2015, 9).
Dans un même ordre d’idée, Laborit explique dans son Éloge de la fuite que tout sujet n’a souvent que deux choix : se révolter ou fuir. Or, écrit-il : « [s]e révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle/hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite » (1976, 17-18). Il faut fuir pour éviter la confrontation, mais surtout fuir pour éviter de perdre.
Si nous avons choisi d’étudier précisément les récits de fuite vers le Nord, c’est parce que ce dernier apparaît comme le lieu de prédilection de la fuite. Penser le Nord comme concept nécessite de tenir compte de sa double acception. Il se définit à la fois comme une direction cardinale et comme un lieu topographique identifiable. Le concevoir comme une direction implique de reconnaître son caractère relatif qui varie en fonction de la position du sujet dans l’espace. Le concevoir comme un lieu absolu implique que l’on puisse le délimiter précisément avec des frontières sur une carte ; que l’on puisse s’y rendre, y rester, ou en revenir.
L’ambiguïté sémantique de la double acception du Nord, conçu à la fois comme une notion relative et une notion absolue, pose un défi de préhension et peut expliquer en partie pourquoi, selon Chartier, les frontières du Nord fuient à l’horizon et encouragent une montée continuelle en latitude (2004, 10). Lorsqu’une personne met les pieds dans un lieu défini comme le Nord, son regard se tourne vers l’horizon, dans la direction cardinale, et elle peut constater qu’un autre lieu, plus nordique que le premier, s’y trouve au loin, du moins jusqu’à son arrivée au pôle, où s’inversent les perspectives. Dans un certain imaginaire, le Nord apparaît ainsi comme un lieu idéal vers lequel fuir puisque ses frontières sans cesse repoussées à l’horizon autorisent une fuite presque à perpétuité, la destination finale demeurant pratiquement inatteignable.
Afin de concevoir le Nord comme un lieu réel de fuite, il faut arriver à le délimiter. S’appuyer seulement sur la valeur absolue du Pôle ou sur la mesure latitudinale de l’Arctique ne permettrait pas de le considérer dans toute sa complexité. Il importe donc de donner au Nord une définition qui embrasse toute sa fluidité, et qui ne tient pas seulement compte de ses caractéristiques climatiques, topographiques et botaniques. Pour répondre à cette perspective, le linguiste et géographe Louis-Edmond Hamelin a développé une échelle de valeurs polaires (appelées « VAPO ») qui place le pôle Nord au rang le plus élevé (1000 VAPO), et qui permet ensuite de graduer différentes régions par un degré de nordicité en fonction d’une série de critères à la fois naturels ― température moyenne, nombre de jours sous zéros, etc. ― et humains ― densité de population, accessibilité par la route, etc. (1975, 84). Grâce à la circonscription par l’échelle de valeurs polaires qu’il propose, Hamelin explique que « le Nord, plutôt de n’être qu’un fait physique, voire même climatique, devient une région reflétant des caractéristiques naturelles et humaines » (89). Cette échelle accorde également une flexibilité à la définition du Nord et permet d’y inclure des régions externes à la zone arctique comme ayant un caractère foncièrement nordique sans pour autant homogénéiser et invisibiliser ses multiples facettes ― notamment la ville de Montréal qui, pour reprendre les mots de Chartier, « avec ses 3,5 millions d’habitants, peut-être considérée ― non en raison de sa latitude à 45 degrés, mais en fonction de la sévérité et de la durée de son hiver ― comme la grande ville (de plus d’un million d’habitants) la plus froide au monde » (2018, 25). L’échelle de valeurs polaire proposée par Hamelin nous permet également de définir la fuite vers le Nord comme un déplacement vers un espace au degré de nordicité plus élevé, même si cet espace ne se situe pas absolument au nord du lieu de départ.
L’étude sur la fuite du Nord vers le Nord que nous proposons s’appuie sur une sélection de romans dont le point de départ des protagonistes se situe dans la région circumpolaire. Leur fuite se caractérise par un déplacement d’un lieu de nordicité moins élevée vers un lieu de nordicité plus élevé, peu importe la distance qui sépare ces deux lieux. Toutes les œuvres du corpus ont été publiées au XXIe siècle, que leur récit se déroule à l’époque, dans un futur anticipé ou dans un passé révolu ― le but n’étant pas de valider la réalité historique du Nord, mais d’observer quelles perceptions du Nord alimentent l’imaginaire littéraire contemporain.
Cette perception du Nord comme lieu de prédilection de la fuite évolue au fil du processus de fuite qui peut être divisé en trois phases succinctes : l’idéalisation, la confrontation et la transformation.
Phase 1 : Idéalisation
Dans la première phase du processus de fuite, le sujet conçoit le Nord comme un espace imaginaire idéalisé, c’est-à-dire, selon la définition proposée par Jean-Didier Urbain, comme un fragment d’étendu, une conception spatiale délimitée par des frontières avec un certain degré d’abstraction (2010, 100). Si les protagonistes du corpus choisissent le Nord comme lieu de la fuite, c’est entre autres parce qu’iels le conçoivent comme un espace situé au bout du monde, donc le point le plus éloigné où l’on peut se rendre. À la recherche du bout du monde (2012) est d’ailleurs le titre d’un roman de l’auteur algonquin Michel Noël dans lequel le protagoniste part vers le Nord.
C’est aussi parce que le Nord est perçu dans l’imaginaire comme un lieu inhospitalier et inhabité. Ces caractéristiques répondent notamment au désir de la protagoniste du roman québécois Rapide-Danseur de Louise Desjardins qui monte vers le Nord pour se trouver dans un espace indéfini puisqu’elle veut se retrouver nulle part (2012, 43) ; et à celui de la protagoniste du roman danois Chienne de vie de Helle Helle qui se déplace dans une zone de nordicité plus élevée afin de bénéficier des avantages d’une identité indéfinie ― elle veut n’être personne (2011, 41). Pour le sujet en fuite, la possibilité de n’être personne et de ne se trouver nulle part ― aussi bien dire redevenir une personne vierge dans un environnement vierge ― offre la meilleure opportunité de se renouveler pour recommencer sa vie à neuf. En ce sens, le Nord leur offre un potentiel de renouveau.
Le Nord est également décrit comme un espace de liberté. Si la perception du Nord comme un espace impropre à l’épanouissement de la vie humaine répond au besoin d’anonymat recherché par le sujet en fuite, l’inhospitalité et la dangerosité de l’espace nordique accentuent la force et le courage de celleux qui s’y aventurent, et surtout, découragent leurs poursuivant·es. Cette conception du Nord comme un espace de liberté est très marquée dans le roman russe Volia Volnaïa de Victor Remizov dans lequel un chasseur s’enfuit sur son territoire de chasse en Sibérie pour échapper à la milice locale qui l’a attrapé en train de transporter des œufs de saumon destinés à la contrebande, elle qui avait toujours fermé les yeux sur cette activité de subsistance en échange d’une part des profits (2017, 29).
Finalement, le Nord est envisagé comme le lieu des réponses. Ainsi l’illustre l’attitude du protagoniste du roman norvégien Doppler d’Erlend Loe qui fuit vers la forêt en périphérie d’Oslo pour s’opposer à la société de productivité et de consommation. Il y va en quête de réponses à une question qu’il est incapable de formuler, tout en étant habité par une certitude : c’est en passant du temps dans les bois qu’il finira par tout élucider (2006, 44).
Les motivations du sujet en fuite ― qu’elles témoignent d’une volonté de se renouveler, de revendiquer sa liberté ou de trouver des réponses ― influencent ses perceptions de l’espace nordique et ses décisions de sorte que toute information susceptible de remettre en question sa fuite soit occultée. Cette première phase montre déjà que la fuite empêche le sujet de rester passif devant sa situation en le poussant à choisir son lieu de fuite en fonction de ce qu’il veut améliorer dans sa vie. Elle prend fin lorsque le sujet arrive dans le Nord et qu’il constate que la réalité confronte ses préconceptions.
Phase 2 : Confrontation
Au cours de cette seconde phase, les caractéristiques du Nord réel opposent une force de résistance au sujet en fuite. L’arrivée dans le Nord correspond d’abord à une prise de distance pour le sujet par rapport à sa situation initiale. Deux modalités marquent ce phénomène d’éloignement : la distance physique ― exemplifiée par le roman québécois Rapide-Danseur qui exprime la distance par les centaines de kilomètres séparant les différentes villes entre Montréal et la Baie-James ― et la distance psychologique ― présentée dans le roman norvégien Doppler comme une frontière symbolique que le protagoniste traverse en quittant la vie urbaine pour habiter dans le bois en périphérie d’Oslo.
Cette prise de distance que le sujet en fuite anticipe comme bénéfique se révèle plutôt comme un défi à surmonter en cours de route. Se trouver loin des grands centres urbains, ou à l’écart de la société, oblige les protagonistes à surmonter certains enjeux liés au déplacement et à l’approvisionnement en aliments frais. Le Nord comme lieu réel confronte leurs préconceptions du territoire et les oblige à abandonner une partie du confort matériel auquel iels étaient habitué·es dans la société sudiste. Pour éviter d’abandonner la fuite, deux solutions s’imposent : développer un rapport avec le territoire et aller à la rencontre de l’altérité. La première mène à apprécier le Nord tel qu’il est en développant une sensibilité à la nature, à ses paysages et à ses éléments. La seconde permet de trouver un modèle adapté aux conditions nordiques, que ce dernier soit humain ou non humain.
La rencontre de l’altérité permet principalement au sujet de remettre en question ses préconceptions et ainsi poser un nouveau regard sur le monde. La vision nouvelle qu’il développe lui sert par la suite à régler le conflit interne à l’origine de sa fuite. Encore une fois, la fuite exige une agentivité du sujet qui doit développer des relations à la fois avec les autres et avec son environnement. La fuite devient également un parcours avec des obstacles à surmonter. Elle devient un projet à réaliser qu’une attitude passive avorterait. La seconde phase du processus de fuite se termine lorsque le sujet atteint une limite physique incarnée dans les récits par une frontière, la fin de la route ou l’établissement d’un domicile fixe. La fuite doit alors changer de modalité pour progresser.
Phase 3 : Transformation
Dans la troisième phase, la fuite bascule d’un paradigme de confrontation externe à un paradigme de confrontation interne qui transforme les protagonistes. Les récits de fuite présentent une négociation constante entre l’axe horizontal du déplacement et l’axe vertical de l’intériorité du sujet. Celui-ci se déplace dans le Nord jusqu’à ce qu’il atteigne une frontière, une limite, un point au-delà duquel sa progression physique devient impossible. Le développement de la fuite, qui a suivi jusque-là un tracé horizontal à travers le territoire, doit maintenant emprunter une trajectoire verticale vers l’intériorité du sujet pour continuer son cheminement. Ce changement axiologique se perçoit notamment dans les descriptions de paysages où le sujet projette son intériorité sur son environnement et dans les scènes où la météo se veut l’écho de l’état émotionnel des protagonistes. Le recours au processus de réminiscence et aux analepses indique aussi le passage d’une fuite spatiale (axe horizontal) à une fuite temporelle (axe vertical). Le Nord fait ainsi ressurgir des évènements passés pour mettre en lumière la source du conflit interne à l’origine de la fuite et éventuellement mener à sa résolution.
Le changement paradigmatique de la fuite externe à la fuite interne dévoile aussi une tension entre un désir conscient ― ce que le sujet croit chercher dans le Nord ― et un besoin inconscient ― la véritable source de motivation à l’origine de la fuite. Il importe de souligner encore une fois qu’une attitude passive ne permettrait pas au sujet d’atteindre un tel état de transformation.
Typologie
Il est possible d’élaborer une typologie des personnages en fuite vers le Nord basé sur leurs motivations et leurs modes d’agentivité. Elle se constitue de trois figures ― le mercenaire, le missionnaire et le mésadapté ― qui ont été identifiées dans les romans québécois La saison froide de Catherine Lafrance (2011, 247) et Jack est scrap de Denis Lord (2020, 28) comme les trois types de personnes qui se rendent dans le Nord. Pour chacune de ces figures types, nous situerons la source de leur motivation, identifierons les caractéristiques principales de l’espace de fuite anticipé, lui associerons une trajectoire, orienterons son regard et déterminerons les qualités nécessaires à la poursuite de sa fuite.
Le personnage du mercenaire, à l’image de Stepane Kobiakov dans le roman russe Volia Volnaïa, (s’en)fuit vers le Nord parce qu’il est poursuivi. Il abandonne tout derrière lui par nécessité, motivé par la pression d’une contrainte externe sur laquelle il n’a que peu de pouvoir. Il choisit donc de se diriger vers un Nord familier où il aura l’avantage du terrain pour semer ses poursuivants. Son parcours contourne la route principale, son regard se retourne constamment vers l’arrière pour surveiller ses trousses. La persévérance et la capacité à s’adapter aux conditions nordiques extrêmes constituent les deux prérequis pour assurer la réussite de sa fuite. Le personnage mercenaire doit survivre à ses poursuivant·es dans les conditions nordiques en s’adaptant mieux qu’elleux.
Le personnage du missionnaire fuit vers le Nord pour répondre à un appel, à l’image d’Andreas Doppler dans le roman norvégien éponyme qui s’est senti interpellé par la forêt lors de sa chute à vélo dans la bruyère. Il abandonne tout derrière lui par défaut, motivé par une quête interne. Cette dernière peut prendre la forme d’un désir, comme retrouver le Nord de son enfance, ou celle d’un questionnement existentiel, voire spirituel, comme c’est le cas pour le protagoniste du roman autochtone À la recherche du bout du monde qui quitte sa communauté pour tenter de trouver les confins de la terre, là où l’Esprit du Caribou lui a donné rendez-vous. Il part donc en mission vers un Nord partiellement connu ou complètement inconnu dans l’espoir de trouver ce qu’il est venu y chercher. Son parcours s’aligne sur son regard rivé droit devant lui, vers l’horizon. L’endurance et sa capacité à apprendre se révèlent les deux qualités essentielles à la réussite de sa fuite. Le personnage du missionnaire doit pouvoir rester dans le Nord jusqu’à ce que ce qu’il cherche se révèle à lui.
Le personnage du mésadapté, le type le plus représenté dans notre corpus, fuit vers le Nord à la recherche d’un nouveau lieu d’enracinement. Il abandonne volontairement tout derrière lui, motivé par un conflit interne non identifié, telle la protagoniste du roman québécois La saison froide qui se rend dans les Territoires du Nord-Ouest pour éviter la chaleur estivale alors qu’elle cherche au fond à se détacher d’une relation impossible avec son amant. Ce type de sujet en fuite choisit donc de se diriger vers un Nord inconnu en quête de dépaysement et de réconciliation. Le regard fuyant, le personnage du mésadapté esquive ses obligations. Son parcours zigzague entre le Nord et le Sud, comme celui de la protagoniste du roman québécois Rapide-Danseur qui s’établit en Abitibi, un lieu de tension situé entre sa ville d’origine, Montréal, et le point latitudinal culminant de sa fuite, Chisasibi. Le personnage du mésadapté se caractérise principalement par son sentiment d’inaptitude que seule une réflexion profonde dans un nouvel environnement lui permettra de surmonter. Il doit prendre le recul nécessaire à son introspection pour identifier ce qui l’empêche de mener sa vie.
Conclusion
L’étude attentive des rapports spatiaux dans les récits de fuite permet ainsi de resémantiser la notion de fuite ― associée à tort à la passivité et à l’évitement ― en la posant comme un principe actif de transformation qui met l’accent sur le rôle qu’occupent la volonté et les perceptions du sujet au sein du processus de fuite. Une fine analyse du rôle structurant des rapports spatiaux dans les récits de fuite permet de postuler que le Nord apparaît comme un lieu idéal pour la fuite, puisque c’est un lieu qui confronte le sujet sur ce qu’il tient pour acquis. Il est ainsi possible d’avancer que la fuite n’est pas un processus qui permet au sujet d’éviter le conflit, au contraire, elle lui permet plutôt de s’y confronter. Les récits de fuite constituent, en ce sens, un dialogue entre l’environnement et le sujet grâce auquel ce dernier en apprend sur lui-même et peut, par la suite, régler le conflit qui motivait sa fuite vers le Nord.
Bibliographie
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pour citer
Hamel, Olivier. 2025. « Peut-on sortir la fuite de son paradigme de passivité? Étude de cas des récits de fuite vers le Nord », Postures, « Actes du colloque CIEL 2025 », hors série, en ligne, <https://revuepostures.uqam.ca/?p=9736>, consulté le xx/xx/xxxx.
Notes
- 1Entre crochets dans l’original.
- 2Pour une étude plus détaillée des rapports spatiaux du sujet en fuite voir Olivier Hamel, « La fuite du Nord vers le Nord. Tension entre espace imaginaire et lieu réel dans les littératures circumpolaires du XXIᵉ siècle », Montréal, Université du Québec à Montréal, Département d’études littéraires, 2025, 135 f.