Hors série, actes du colloque interuniversitaire étudiant de littérature (CIEL) 2025
La littérature jeunesse, tirant avantage de la curiosité récurrente des enfants pour la nature, a toujours manifesté un intérêt marqué pour les thématiques écologiques. Toutefois, depuis quelques années, cette nature représentée dans les albums pour enfants est traversée par une inquiétude croissante relevant d’une « préoccupation environnementale, voire [d’]une angoisse, qui naît du constat que l’activité humaine trouble – peut-être irrémédiablement – l’équilibre des écosystèmes » (Thiltges 2018, 79). Cette préoccupation se manifeste particulièrement dans les récits situés en milieu urbain, où les tensions entre nature et humains sont mises en relief. Si de nombreux albums abordent la question de l’extinction des espèces animales ou de l’augmentation de la pollution, un nombre tout aussi significatif d’albums interroge la fragilité et, du même coup, l’importance de la présence végétale dans la ville.
De ce fait, une question se pose : comment les albums jeunesse contemporains négocient-ils la coexistence de la ville et du végétal, questionnant du même coup la nature des relations que les protagonistes enfants entretiennent avec les plantes? Cet article se propose ainsi d’examiner les représentations du végétal en milieu urbain dans deux albums jeunesse, soit Le dernier arbre d’Ingrid Chabbert et Raul Nieto Guridi ainsi que Le petit jardinier extraordinaire de Sam Boughton, publiés respectivement en 2015 et 2019, afin de comprendre comment ces œuvres participent à une réflexion sur l’avenir de la cohabitation entre la ville et les plantes, conscientisant par le fait même les « futures générations qu’il convient de protéger, de mettre en garde afin d’en faire des adultes plus responsables que leurs aînés » (Thiltges 2018, 79). Le choix de cette période n’est pas anodin, car, longtemps reléguées au domaine du mystère ou du décoratif, les plantes sont depuis le XXIe siècle désormais perçues comme des êtres à part entière, sensibles, dotés de modes d’existence et de communication propres (Marder 2021). Ce déplacement du regard ouvre ainsi la voie à une redéfinition du végétal dans les sciences et les arts, comme cela semble être le cas dans la sphère de la littérature jeunesse. En ce sens, notre corpus invite à la fois les personnages et le lecteur à questionner les a priori que nous nourrissons à l’égard du végétal, tout en nous incitant à reconsidérer les liens que nous tissons avec les plantes.
Habiter la ville : entre résistance enfantine et espoir écologique
L’étalement urbain, « qui peut être défini comme étant l’expansion démesurée des villes, et la surconsommation de ressources qui y est associée, situation résultant de la multiplication des espaces urbains » (Simard 2014, 332), est abordé de front par Le dernier arbre et Le petit jardinier extraordinaire. Dans les deux cas, le lecteur suit la vie d’un petit garçon qui évolue dans une ville grise et industrialisée faite uniquement de « routes, d[e] murs et tout plein de trucs laids » (DA, s.p). D’ailleurs, dans Le dernier arbre, le protagoniste, triste et inquiet de la disparition du végétal dans sa ville, trouve un jour une pousse d’arbre que celle-ci menace de détruire, inspirant le garçon à agir pour la protéger. Si Le dernier arbre s’intéresse visiblement à ce qui met en opposition les plantes et l’urbanité, Le petit jardinier extraordinaire, lui, explore plutôt les points de convergence entre les deux, et la manière dont ce rapprochement peut s’avérer bénéfique, tant pour les plantes que pour les humains. Dans cet album, on retrouve Joe, un petit garçon sans parents, qui décide un jour de faire pousser un jardin sur son balcon. Ce projet, au départ modeste, déclenche toutefois peu à peu la transformation de son appartement, puis de son immeuble, et finalement de toute la ville et de ses habitants, jusqu’à faire de l’urbanité un espace verdoyant et regorgeant de vie. Ces albums montrent donc à leur manière des façons d’occuper l’urbanité à travers un regard sensible sur la notion de cohabitation avec les autres qu’humains, s’éloignant ainsi « de la seule perspective humaine pour mettre en lumière ce qui fonde l’habiter de tout être vivant, à savoir l’adaptation et la négociation » (Bouvet et al. 2024, 108). Nous avons ici à faire à des protagonistes qui relèvent tous deux de ce que Anna de Vits appelle la figure de l’enfant sauveur, soit des héros qui « sont les seuls à pouvoir préserver leurs mondes de la catastrophe, en tant qu’enfants et parce qu’ils sont enfants ; ils sont l’avenir et l’espoir du monde. » (2019, 68) Cela est d’autant plus accentué dans Le dernier arbre par la représentation d’une ville presque vide, dans laquelle ne semblent vivre que le petit garçon, son ami Gus et, de manière plus diffuse, le père du protagoniste, qui prend la parole de façon indirecte. Ce décor quasi déserté renforce l’idée que l’enfant est le seul porteur d’un possible renouveau, car il est le seul habitant de la ville, créant un pont entre les choix esthétiques dystopiques de l’album et l’engagement écologique du personnage. En effet, si ce n’est pas lui qui sauve le végétal de la ville, qui le fera?
Ensemencer l’imaginaire
L’album Le dernier arbre met bien en évidence le fait que le végétal s’amenuise progressivement, jusqu’à devenir un élément de rareté qui disparaît peu à peu sous les yeux du petit garçon : « Je peux juste compter les brins d’herbe. 1. 2. 3. 4…13. Il n’en reste plus que 13. La semaine dernière, il en restait 17. » (DA, s.p) Ce décompte des brins d’herbe semble aller à l’encontre de l’expérience que l’on fait normalement de ceux-ci, car, comme l’affirme Denise Le Dantec, « [l’]herbe est innombrable / nul ne saurait la dénombrer. » (2000) Cet évident épuisement du végétal en ville provoque donc un sentiment d’urgence écologique chez le protagoniste, et le pousse également à s’intéresser aux plantes de plus près, révélant ainsi que la perte anticipée – mais bien réelle – des êtres végétaux s’accompagne d’un vif désir de renouer avec eux.
En effet, le garçon confie au lecteur que « pour voir du vert [et] des feuilles » (DA, s.p.), il se plonge régulièrement dans des livres qui lui donnent à voir des images de forêts luxuriantes, bien différentes de la ville grise qu’il habite. Ces paysages sylvestres, que le lecteur peut lui aussi observer lors d’une double page en plongée, semblent véritablement, pour reprendre les mots de Rachel Bouvet, le faire « vibrer face aux beautés du monde » (2015, 53), puisqu’il en retire un profond sentiment de « bonheur » (DA, s.p) qui nourrit la sensibilité qu’il développe de plus en plus face au végétal et lui permet momentanément de s’évader de sa morne réalité. Si l’on suit la pensée d’Augustin Berque, pour qui le paysage n’est pas seulement une portion d’environnement, mais une entité relationnelle « qui n’existe pas en dehors de nous, qui non plus n’existons pas en dehors de notre paysage » (1994, 22, l’auteur souligne), on comprend que les images dans lesquelles se plonge le protagoniste ne sont pas que de simples représentations picturales objectives. Elles portent en elles une part du garçon, car elles traduisent avant tout une émotion qui l’habite profondément, soit la nostalgie d’un monde plus vert et en santé, tel qu’il existait autrefois à l’époque de son père, qui lui raconte souvent « comment était le monde quand il avait [s]on âge » (DA, s.p). On voit d’ailleurs comment cette nostalgie transforme l’imaginaire du garçon dans une double page où il voit en rêve un pré que lui décrit son père, nous donnant ainsi à voir l’image d’une vaste étendue d’herbe qui occupe presque tout l’espace de la double page. Le gris monotone de la ville, associé à la tristesse et à l’ennui, cède ainsi pour un instant la place au vert éclatant de la pelouse. N’ayant réellement accès, comme nous l’avons vu plus tôt, qu’aux brins d’herbe dans leur individualité, le garçon transforme alors, par la rêverie d’un passé plus vert, cette singularité végétale en point d’entrée vers un imaginaire de l’immense, faisant de en ce sens de « la miniature […] un […] gîtes de la grandeur. » (Bachelard 1957, 146) En s’ouvrant à des paysages picturaux et imaginaires à partir de la nostalgie qui l’habite, le garçon embrasse peu à peu les perspectives qu’il imagine en eux, celles, notamment, de préserver ce qu’il reste du végétal face à l’expansion urbaine en ensemençant son imaginaire.
Dans Le petit jardinier extraordinaire, Joe aussi à une imagination débordante, et semble même avoir une pensée que l’on pourrait littéralement qualifier de végétale. Le récit explique en effet que « les idées germent dans son esprit » (PJE, s.p ), métaphore soulignant la synergie qui s’installe entre les plantes et le petit garçon. Par ce rapprochement effectué entre la pensée et la germination, l’imaginaire de l’enfant est d’autant plus représenté comme un réservoir de potentialités, ce qui le différencie du protagoniste du Dernier arbre qui utilise l’imagination plutôt pour pallier une nostalgie d’un passé plus vert. Quentin Hiernaux écrit d’ailleurs à ce propos que « c’est condensé à l’état de graine […] que se concentre le plus le potentiel créateur des processus virtuellement à venir. » (2018, 26) En ce sens, l’iconotexte semble véritablement suggérer que l’imagination de Joe, à l’instar de la graine, figure une force de transformation latente.
Rêver pour mieux agir
Ce potentiel créateur se manifeste pleinement lorsque Joe décide de faire pousser un jardin sur son balcon, établissant un parallèle sémantique entre la germination de son esprit et celle de la graine plantée, la première apparaissant comme une condition nécessaire à la concrétisation de la seconde. Pour créer son jardin, Joe doit toutefois sortir du domaine de la rêverie pour s’engager dans des gestes concrets, propres à tout bon jardinier, tels qu’« arros[er], […] nettoyer, tailler, bêcher » (PJE, s.p). Ainsi, par ces actes qui témoignent des soins quotidiens apportés aux plantes, l’album traduit surtout une « attention portée à ce qui rend notre vie possible et que pour cela même nous ne voyons pas » (Laugier 2015, 142-143). Le petit jardinier extraordinaire reconduit en ce sens les fondements du care environnemental, théorie pour laquelle, « s’il y a une articulation possible entre care et environnement, ce sera de façon pragmatique et non métaphysique » (Laugier 2015, 130). En effet, c’est à travers ces gestes concrets que Joe apprend à porter attention à l’un des vivants les plus discrets de son monde : les plantes. À cet égard, plusieurs images de l’album soulignent à quel point celles-ci peuvent facilement être invisibilisées – ce que plusieurs chercheurs appellent plant blindness –, en prenant soin de montrer des scènes où le lecteur ne distingue même pas ce que Joe arrose ou observe. Affinant progressivement le regard du lecteur et l’entraînant à prêter attention à ce qui ne se voit pas d’emblée, l’iconotexte montre ainsi que la petitesse n’est pas synonyme d’inexistence, mais qu’au contraire, « une perception des plantes basée sur une connaissance intime de leur fonctionnement » (Bouvet et al. 2024, 11) peut finir par transformer le monde, comme le prouve Joe dans Le petit jardinier extraordinaire. S’inscrivant dans une tradition de la littérature jeunesse qui octroie à l’enfant une connexion intuitive à la nature1On peut même se demander si ce type d’album, où les enfants apparaissent en contraste avec les adultes responsables de l’appauvrissement écologique du monde, ne constitue pas une actualisation contemporaine de l’idée rousseauiste selon laquelle « l’enfance est l’âge de la nature » (Rousseau 1762, 6), c’est-à-dire une période de pureté, de sensibilité et d’harmonie spontanée avec le vivant, encore épargnée par la contamination de la culture et de la société., cet album met effectivement en scène un garçon plus responsable et allumé que tous les adultes de la ville en ce qui concerne l’écologie. Il incarne ainsi ce que serait l’humain libérée du regard anthropocentré, et plutôt entièrement connecté aux rythmes, aux besoins et au fonctionnement du monde végétal, initiant ainsi un renouveau écologique, voire écosystémique, au cœur de la ville.
Le protagoniste du Dernier arbre enclenchera lui aussi ce basculement fondamental du rêve à l’action concrète lorsque Gus, son ami, l’amène à l’extrémité de la ville afin de lui montrer sa plus récente découverte, une minuscule pousse d’arbre, rare vestige d’une nature presque disparue : « – Qu’il est beau, je murmure. – C’est le premier que je vois. – Tu penses que c’est le dernier arbre? – Oui, sans doute. » (DA, s.p) L’antithèse ici créée par l’opposition des termes « premier » et « dernier » agit comme la preuve irréfutable d’un effondrement écologique imminent, mais inscrit également la rencontre du garçon avec l’arbre sous le signe de « l’éco-épiphanie » (Desrochers 2019, 52), au sens où le petit garçon prend soudainement conscience de la rareté et de la fragilité du vivant :
l’épiphanie littéraire qui exploite le topos de la révélation […] a attiré l’attention de la critique littéraire environnementale, qui a vu dans ce phénomène un prisme au travers duquel se problématise, sur les plans thématique et esthétique, le rapport de l’être humain à la nature […]. En effet, si l’épiphanie représente un outil d’analyse précieux pour approcher le texte de fiction dans une telle perspective, c’est bien parce qu’elle ouvre inévitablement la voie à une lecture analytique qui accorde une place de choix à des êtres ou des éléments autres qu’humains. Ce recentrement entraîne la mise en valeur de la puissance d’agir de ces êtres et éléments. (Desrochers 2019, 52)
Alors que les images de paysages l’avaient progressivement sensibilisé aux enjeux environnementaux, c’est cette rencontre éco-épiphanique avec le dernier arbre de sa ville qui provoque chez le garçon une véritable prise de conscience de son lien intime avec le monde vivant qui l’environne. Cette rencontre choc révèle par le fait même l’agentivité du végétal. Mettant en lumière sa « puissance d’agir, ou plutôt de faire agir, […] traduis[ant] l’effectivité de [sa] présence » (Despret 2015, 17), la seule existence de l’arbre permet de transformer la perception qu’a le protagoniste de son propre rôle dans la préservation de la nature. En effet, si le garçon rêvait le monde végétal, c’était pour son propre bonheur, et pas pour le bien-être des plantes en elles-mêmes. Or, ce renversement du regard – où le végétal cesse d’être un décor ou un objet de contemplation/rêverie pour devenir un sujet vulnérable, renversant les assises anthropologiques sur lesquelles se basait l’iconotexte – marque une inflexion décisive dans la narration, car cette révélation engage dès lors le garçon dans une posture de responsabilité écologique. Ce moment agit comme un déclencheur, le faisant passer de la rêverie sur le végétal à l’action concrète pour le végétal.
Touché par la situation critique dans laquelle se trouve l’arbre, le protagoniste décide effectivement de faire tout ce qui est en son pouvoir pour le sauver d’une ville tentaculaire qui avale tout sur son passage. Un article de journal, intégré à l’iconotexte, indique à cet effet qu’un futur immeuble de 247 étages sera construit exactement à l’endroit où va pousser l’arbre. Accentuant le caractère démesuré d’un tel projet, cette hyperbole souligne non seulement l’avidité sans limite de l’étalement urbain, mais également la relation antithétique qu’entretiennent la ville et la plante, cette dernière, minuscule, ne pouvant rivaliser avec une urbanité écrasante. Ce contraste semble en ce sens renforcer l’opposition entre deux logiques de croissance : l’une rapide et prédatrice, l’autre lente et fragile.
Refusant de laisser disparaître ce qu’il reste de végétation, l’enfant déterre alors la pousse, la glisse dans son sac à dos et quitte la ville en vélo à la recherche d’un lieu plus sûr où la replanter. C’est à ce moment du récit qu’une double page illustre alors les étapes de croissance de l’arbre. Ce schéma botanique, habituellement centré sur la seule croissance du végétal, intègre pourtant le garçon à vélo, comme si celui-ci devenait une étape indispensable au développement de l’arbre. Ce choix visuel suggère au lecteur que l’action humaine est désormais indissociable du devenir du végétal, que leur existence respective sont intriquées l’une dans l’autre. Le dernier arbre donne ainsi à voir un monde où la survie des plantes repose entièrement sur l’acquisition, par l’humain, d’un véritable « savoir-être, une façon d’entrer en relation avec le vivant » (Bouvet et al. 2024, 49) fondé sur la reconnaissance de la vulnérabilité de ce dernier. Dans cette ville toute en grisaille, la croissance de l’arbre n’est plus possible sans l’intervention humaine. Désormais, c’est la présence active de l’enfant, découlant d’une sensibilité à l’égard du monde végétal, qui conditionne la possibilité même d’un avenir pour celui-ci et pour lui-même, loin de l’urbanité.
Végétaliser : cohabiter, faire-avec
Si, dans Le dernier arbre, la ville et les plantes apparaissent comme des entités irréconciliables, laissant entendre que la sauvegarde des végétaux ne peut se faire qu’à l’extérieur de l’urbanité, Le petit jardinier extraordinaire propose au contraire un modèle où un changement de paradigme écologique naît de l’intérieur de la ville. À cet effet, les soins que Joe prodigue à son jardin font grandir ce dernier peu à peu, incitant progressivement les habitants de son immeuble à sortir de leur isolement pour aller à son contact. En découvrant que son jardin leur procure du bonheur, Joe choisit de partager ses plantes avec chacun des résidents. L’immeuble, puis la ville tout entière, se transforment alors graduellement, engendrant une symbiose entre le gris industriel et le vert végétal. L’iconotexte mobilise à cet effet la mise en page pour renforcer cette idée de diffusion végétale au sein de la ville. Pour découvrir l’étendue complète de la dernière double page, le lecteur doit en effet déplier la page finale. À cet effet, si l’album jeunesse possède avant tout, pour l’enfant, une « valeur d’objet, puisque pouvant être manipulé » (Thollon-Behar et Ignacchiti 2019, 42), cette composante interactive présente dans Le petit jardinier extraordinaire engage le jeune lecteur non seulement corporellement, mais aussi sensiblement et émotionnellement dans le processus de végétalisation de la ville. En dépliant la page, il voit une ville transformée par son propre geste ; verte, mais aussi inondée de bonheur et d’interactions, laissant sous-entendre qu’il peut par lui-même changer le monde. À travers cette manipulation, l’album met alors en lumière une « poétique de l’habitation du monde qui cherche non pas à instruire ni à faire peur [comme c’était davantage le cas dans le Denier arbre], mais à découvrir le lien qui unit l’être humain à son environnement à travers une démarche […] sensible. » (Thiltges 2018, 83). Cette manipulation devient alors une manière d’ouvrir à la fois la page et l’espace urbain, mais aussi et surtout la conscience du lecteur à l’altérité végétale, lui montrant l’étendue littérale et figurée des bienfaits de la (co)habitation avec l’autre qu’humain.
Le jardin, en s’étendant au sein de l’espace urbain, rend d’autant plus perméables les frontières entre les habitants de l’immeuble. Celles-ci sont d’ailleurs mises en lumières, au début du récit, par des murs aux allures de lignes qui confinent chaque citadin dans des cases représentant des appartements. En ce sens, le végétal agit comme un agent de décloisonnement, réorganisant l’espace de manière à permettre l’émergence d’un véritable vivre-ensemble en « désamorçant les tensions liées [aux] frontière[s] » (Bouvet 2017, 23). Là où, dans les premières pages, les habitants, isolés dans leur appartement, arborent des visages au mieux fermés, au pire empreints de tristesse, la fin de l’album montre, grâce à une soudaine porosité des murs de l’immeuble, des citadins souriants, rieurs, engagés dans des interactions joyeuses. L’espace reconfiguré par le végétal devient ainsi le lieu d’une reconnexion au monde qui entoure les habitants, « le jardin s’avérant fortement défini par le soin autant des plantes que de soi [et des autres] » (2024, 130), selon Rachel Bouvet.
Cette transformation de la ville paraît en ce sens instaurer une continuité entre les ontologies humaine et végétale. En effet, le récit tend à suggérer que ces dernières partagent un mode d’existence relationnel : les humains prennent soin du jardin autant que ce dernier prend soin d’eux. En effet, alors que les végétaux sont d’abord introduits dans la ville par Joe et ensuite entretenus par l’ensemble des habitants, il n’en demeure pas moins que, dans cet iconotexte, « ce sont les plantes qui font […] de l’espace qui […] entourent [les citadins] un monde, qui réorganisent et réaménagent la réalité dans un lieu habitable et vivable », (2018, 134) pour reprendre les mots d’Emanuele Coccia. En d’autres termes, les plantes ne se contentent pas d’accompagner le rêve de l’enfant, mais le concrétisent jusqu’à faire (re)naître la ville elle-même. Leur pouvoir d’agir est ainsi aussi grand que ceux des habitants qui, en prenant soin du jardin, l’aide à grandir et à semer la joie autour de lui; c’est une véritable dialectique qui se met en place. Dès lors, le titre de l’album devient véritablement polysémique. Qui est ce jardinier extraordinaire? Joe, qui amorce le mouvement de transformation urbain en ménageant un espace pour son jardin sur son balcon, ou le végétal, qui matérialise l’idée du garçon dans le monde? À cet effet, Emanuele Coccia écrit que
si le monde est jardin, ce n’est pas parce que les plantes en constituent le contenu privilégié : c’est, au contraire, parce que ce monde est fait, fabriqué par les plantes. Elles en sont donc les jardinières : ce sont elles qui font ce monde, elles qui maintiennent ce monde en vie. Nous, les hommes, ainsi que tous les autres animaux, sommes l’objet du jardinage cosmique des plantes. (2018, 134)
C’est ainsi peut-être dans une dynamique de co-création et du faire-avec qu’il faut envisager cet album, puisque l’urbanité devient ultimement « un lieu de rencontre privilégié entre les modes d’habiter végétal et humain, un endroit propice au développement de relations interspécifiques axées sur la protection et l’épanouissement de toutes les formes de vivant. » (Bouvet et al. 2024, 108) Dans cette perspective, Le petit jardinier extraordinaire invite ainsi à valoriser une nouvelle ontologie relationnelle où les êtres vivants, qu’ils soient humains ou végétaux, participent collectivement à la transformation du monde. C’est ainsi et ainsi seulement que peut se réaliser le rêve de Joe, que son monde peut enfin passer de l’ordinaire à l’extraordinaire.
***
À travers l’étude du Dernier arbre et du Petit jardinier extraordinaire, il apparaît que la littérature pour enfants ne se contente plus de représenter les êtres végétaux comme de simples décors ou des êtres entièrement passifs. Elle les réinvestit, les fait agir, résister et fait germer les imaginaires à la fois des personnages et du lecteur. Mais plus encore, chacun de ces albums trace les contours d’un monde où le végétal appelle un décentrement du regard, une réorientation de notre manière de cohabiter avec l’autre qu’humain.
La littérature jeunesse devient alors un outil de réenchantement des plantes, certes, mais surtout de reconfiguration de notre savoir-être face à ces dernières : en se tenant à l’intersection du sensible et du politique, du poétique et de l’éthique, les albums pour les enfants réussissent à créer des espaces ludiques qui ne dictent pas une conduite à suivre, mais proposent plutôt des chemins possibles que le lecteur peut se réapproprier. Ces œuvres donnent à voir un monde fragile, mais définitivement habitable, où l’espoir d’un avenir commun repose sur une attention renouvelée à ce qui pousse, germe, respire autour de nous, car, comme le rappelle Quentin Hiernaux, les végétaux sont la condition « de possibilité absolues de la vie et de l’existence humaine sur terre » (2018, 17). Si l’urbanité tend parfois à effacer les plantes, ces albums rappellent aux jeunes et moins jeunes lecteurs que celles-ci, malgré leur silence et leur immobilité apparente, savent (re)créer du lien et nous incitent à habiter le monde en cohabitant. Peut-être est-ce là, justement, la plus grande force de ces récits : nous inviter à bien vivre avec ce qui, nous, nous fait vivre.
Bibliographie
Corpus étudié
BOUGHTON, Sam. 2019. Le petit jardinier extraordinaire, Paris, Gallimard.
CHABBERT, Ingrid et Raul Nieto Guridi. 2015. Le dernier arbre, Paris, Frimousse.
Ouvrages de référence
BACHELARD, Gaston. 1957. Poétique de l’espace, Paris, Presses universitaires de France.
BERQUE, Augustin. 1994. Cinq propositions pour une théorie du paysage, Seyssel, Champ Vallon.
BOUVET, Rachel. 2015. Vers une approche géopoétique. Lectures de Kenneth White, Victor Segalen, J.-M. G. Le Clézio, Québec, Presses de l’Université du Québec.
———————-. 2017. « L’altérité des frontières », dans Daniel Chartier et al., (dir.), Frontières, Montréal, Imaginaire | Nord et Bergen, Département des langues étrangères, Université de Bergen, coll. « Isberg ».
———————- et al. 2024. Entre les feuilles. Exploration de l’imaginaire botanique contemporain, Québec, Presses de l’Université du Québec.
DESPRET, Vinciane. 2015. Au bonheur des morts : récits de ceux qui restent, Paris, La découverte.
DESROCHERS, Julien. 2019. « “ Cette grâce entière, insaisissable et mystérieuse ” : forme et enjeu de l’éco-épiphanie dans trois romans québécois contemporains », Études littéraires, vol. 48, n° 3.
LAUGIER, Sandra. 2015. « Care, environnement et éthique globale », Cahiers du genre, vol. 59, n° 2.
LE DANTEC, Denise. 2000. Encyclopédie poétiques et raisonnées des herbes, Paris, Bartillat.
HIERNAUX, Quentin. 2018. « Pourquoi et comment philosopher sur le végétal? », dans Quentin Hiernaux et Benoît Timmermans (dir.), Philosophie du végétal, Paris, Librairie philosophique J. Vrin.
MARDER, Michael. 2013. La pensée végétale. Une philosophie de la vie des plantes, Dijon, Les presses du réel.
ROUSSEAU, Jean-Jacques. 1762. Émile ou De l’éducation, Paris, Bibliothèque nationale.
SIMARD, Martin. 2014. « Étalement urbain, empreinte écologique et ville durable. Y a-t-il une solution de rechange à la densification? », Cahiers de géographie du Québec, vol. 58, n° 165.
THILTGES, Sébastian. 2018. « L’écologie dans la littérature de jeunesse au Luxembourg : pour une écocritique comparée intralittéraire », Les Cahiers luxembourgeois, vol. 2.
VITS, Anna. 2019. « La problématique environnementale dans les romans francophones pour la jeunesse (2018-2019). Vers une conscientisation écologique », master en langues et lettres françaises et romanes, Faculté de Philosophie et Lettres, Université de Liège.
pour citer
Archambault, Sophie. 2025. « Représentations du végétal en milieu urbain dans l’album jeunesse contemporain : l’émergence de nouvelles relations entre enfants et plantes dans le Dernier arbre d’Ingrid Chabbert et Raul Nieto Guridi ainsi que du Petit jardinier extraordinaire de Sam Boughton », Postures, « Actes du colloque CIEL 2025 », hors série, en ligne, <https://revuepostures.uqam.ca/?p=9772>, consulté le xx/xx/xxxx.
Notes
- 1On peut même se demander si ce type d’album, où les enfants apparaissent en contraste avec les adultes responsables de l’appauvrissement écologique du monde, ne constitue pas une actualisation contemporaine de l’idée rousseauiste selon laquelle « l’enfance est l’âge de la nature » (Rousseau 1762, 6), c’est-à-dire une période de pureté, de sensibilité et d’harmonie spontanée avec le vivant, encore épargnée par la contamination de la culture et de la société.