Le cas des Mémoires fictifs : l’Histoire manipulée par la littérature?

Hors série, actes de la journée d’études de l’AECSEL 2025

« Je n’écris pas l’histoire, c’est assez bien de raconter la mienne » (1984, 68) professait la marquise de la Rochejaquelein. Pendant longtemps en effet, les récits mémoriaux jouaient le rôle de documents historiques. Progressivement, l’Histoire s’est imposée comme une discipline à part et les Mémoires sont tombés en désuétude1cf. les travaux de Jean-Louis Jeannelle.. Cependant, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, on constate une résurgence non seulement du genre mémorial mais aussi de ce que j’appelle « Mémoires fictifs » — une forme littéraire populaire aux XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles, revisitée par les auteurs du XXᵉ. Dans ces romans, les protagonistes racontent des événements marquants de l’Histoire auxquels ils ont pris part mais selon le prisme de l’intime. De telles œuvres ont un grand degré de référentialité2C’est-à-dire le lien d’un texte avec ce qui est hors de lui, une réalité, un contexte social, un autre texte, un vécu, etc. mais, en tant que récits de fiction, elles ne sont pas tenues à l’exactitude historique. C’est ainsi que dans Earthly Powers (Anthony Burgess) on peut trouver à la fois des références précises à des événements de la Seconde Guerre mondiale et des événements purement fictifs tels la rencontre entre le protagoniste principal et Himmler ou encore l’invention d’un Prix Nobel de littérature. Parfois, le lecteur est tellement pris par l’intrigue qu’il n’arrive plus à séparer faits et fiction, Histoire et roman. Cela a notamment été le cas pour Les Bienveillantes (Jonathan Littell) au point de créer des polémiques et controverses après la parution du livre3On peut notamment penser aux critiques faites par Philippe Breton qui voit dans ce roman une fascination ambiguë envers le nazisme, qui pourrait détourner l’attention d’une compréhension réaliste et scientifique de l’Histoire. En Allemagne, des critiques comme Thomas Steinfeld qualifient l’ouvrage de « pornographique » et de « monstrueux », tandis que Micha Brumlik le considérait comme un « tas d’ordures » pour son style et son traitement du sujet. Des historiens allemands et français (comme Peter Schöttler) ont dénoncé des erreurs factuelles, un profil de narrateur trop éloigné du nazi moyen, et une vision trop psychologisante du nazisme, le qualifiant même de « dangereux » si perçu comme un faux témoignage..

Cet exemple nous amène à nous pencher sur les liens qu’entretiennent littérature et Histoire, et au sujet canonique des pouvoirs de la fiction. Il faut nous demander dans quelle mesure la littérature peut s’affranchir de toute obligation par rapport à l’Histoire et, à l’inverse, comment cette dernière est nécessairement fictionnalisée – même dans le roman le mieux documenté et le plus fidèle à la réalité. Je vais me concentrer sur l’objet paradoxal que sont les Mémoires fictifs afin de montrer comment il se situe au croisement de ces deux interrogations et dans quelle mesure le récit qui y est orchestré est une machine à fictionaliser le réel.

Dans un premier temps, je vais revenir sur le rapport à l’Histoire qui est constitutif des Mémoires avant de voir comment dans un corpus précis (Earthly Powers4Ce roman met en scène Kenneth Marchal  Toomey, un écrivain britannique homosexuel à l’aube de ses 81 ans. Il est invité par l’archevêque de Malte à attester un miracle attribué à son ancien beau-frère, le pape Carlo Campanati, en vue de sa canonisation ce qui déclenche son récit. Ce dernier traverse près d’un siècle et propose une exploration de la mémoire, de la sexualité, de la foi, de la corruption et de l’irréductible question du mal dans un monde moderne troublé. On y suit en parallèle deux figures contrastées : le cynique et libre Toomey, et le pieux Campanati devenu pape réformateur. Le roman mêle histoire fictive, satire religieuse et réflexion sur le pouvoir de la foi et de l’écriture., Les Bienveillantes5Maximilien Aue, officier SS cultivé, revient sur le rôle qu’il a joué dans les années 1941–1945 : des exactions des Einsatzgruppen en Ukraine à la bureaucratie meurtrière des camps d’extermination, en passant par la bataille de Stalingrad et la chute de Berlin il a pris une part active à la Seconde Guerre mondiale du côté des nazis. Ce roman à la première personne est troublant par son volume, les détails minutieux de la violence et des passages sexuels explicites. Plus encore, il donne la parole au bourreau ce qui est encore un tabou pour un grand nombre de lecteurs., Augustus6Allan Massie donne à lire les Mémoires d’Octave (futur empereur Auguste), qui revient sur sa vie depuis l’assassinat de Jules César jusqu’à ses dernières années. Il retrace sa montée au pouvoir, la guerre contre Marc Antoine et Cléopâtre, puis son règne fondateur de la Pax Romana. Le roman explore comment ce « virtuose du pouvoir » bâtit un empire tout en restant hanté par ses actes — notamment les proscriptions et les excès de la jeunesse — et interroge la solitude et le regret à la fin de vie. d’Allan Massie et Le Lieutenant-colonel de Maumort7Bertrand de Maumort, officier né en 1870, revient sur sa vie dans ce récit entamé en 1940 alors que son château est occupé pendant la Seconde Guerre mondiale. Il raconte son enfance dans le Perche, ses années parisiennes auprès d’un oncle érudit, son engagement militaire au Maroc et durant la Première Guerre mondiale, puis son rôle dans la Résistance dans le Lot. Fragmentaire et inachevé, le récit mêle journal intime, carnets et mémoires : il explore la sexualité, les engagements moraux et l’idée que tout homme mène une vie sociale et une vie secrète. de Roger Martin du Gard) la littérature utilise le matériau historique. Ensuite j’analyserai les conséquences de ce brouillage des frontières en terme de réception de l’œuvre.

I. Histoire et Mémoires 

Longtemps l’Histoire a été considérée comme une discipline littéraire. En effet, d’après l’étude de John Burrow, (2009) les historiens n’hésitaient pas à faire figurer des discours fictifs prononcés par des personnages historiques dans leurs ouvrages. L’historienne Jill Lepore va même jusqu’à dire que « déterminés à ne pas être confondus avec les archéologues et les simples chroniqueurs, même les empiristes en herbe avouaient une certaine décontraction à l’égard des faits » [« eager not to be confused with antiquarians and mere chroniclers, even budding empiricists confessed a certain lack of fussiness about facts »]. (2008) À l’époque où les romans-Mémoires fleurissent (xviie – xviiie siècles), littérature et Histoire ne sont pas encore deux disciplines distinctes et tant les romanciers que les historiens ont recours à l’anecdote, à l’intrigue voire au suspense. À l’époque, il est d’autant plus difficile de tracer une frontière nette entre les récits historiques et les écrits de fiction que souvent les romanciers sont aussi historiens et inversement. On peut ainsi penser à Daniel Defoe, William Godwin, Mary Wollstonecraft ou encore Voltaire. Après avoir écrit Le Siècle de Louis xiv, ce dernier envoya son manuscrit au Président Hénault en lui demandant d’en faire la critique (qu’il voulait élogieuse). Cependant, son correspondant lui ayant fait remarquer que ses propos étaient trop généraux, Voltaire reprit la plume pour se justifier en précisant qu’il avait « prétendu faire un grand tableau des événements qui méritent d’être peints, et tenir continuellement les yeux du lecteur attachés sur les principaux personnages. Il faut une exposition, un nœud et un dénouement dans une histoire, comme dans une tragédie ». (1956 [1752], 171) La conception de l’histoire qu’il défend ici est celle que partagent la plupart de ses contemporains. 

La question de savoir si l’Histoire devait simplement rapporter des faits ou si elle pouvait le faire en empruntant à la rhétorique littéraire traverse le xviiie siècle ; il en résulte qu’en pratique les récits historiques avaient une tournure littéraire et les romans prétendaient exposer une certaine vérité. Nous retrouvons ici la distinction aristotélicienne, (Aristote 1980, 65) selon laquelle les historiens écrivent ce qui s’est passé et les poètes ce qui aurait pu se passer, qui permettait de distinguer les deux types de récits. À la fin du xviiie siècle cependant, lorsque la discipline de l’Histoire apparaît, se définissant en partie en tant qu’anti-roman, la différence entre littérature et Histoire ne se joue plus seulement autour du débat « fait vs invention » mais elle acquiert une dimension sociologique : les romans sont des histoires écrites par les femmes, pour les femmes, avec des héroïnes féminines tandis que l’Histoire est l’affaire des hommes, pour les hommes, avec des protagonistes masculins8Selon l’analyse proposée par Jill Lepore dans son article : « les historiens ont quasi tout repris aux romanciers à l’exception du droit à l’invention … et du lectorat féminin. Aujourd’hui, les maisons d’éditions estiment que les hommes achètent la vaste majorité des livres d’Histoire à succès tandis que la plupart des consommateurs de fiction sont des femmes » [« historians have reclaimed from novelists nearly everything except the license to invent . . . and women readers. Today, publishers figure that men buy the great majority of popular history books; most fiction buyers are women »].. Certains critiques analysent également l’essor de la micro-Histoire et l’engouement des historiens pour les personnes ou sujets oubliés que l’on constate depuis les années 1970 (on peut penser aux travaux d’Alain Corbin notamment) comme une tentative de regagner le terrain perdu au xixe siècle.

Dans ce contexte, le genre des Mémoires tient une place à part car il a une manière particulière de traiter les évènements historiques. C’est d’ailleurs en partie sur ce point qu’il se distingue des autres genres. Leila Dounia Mimouni définit ainsi les Mémoires comme étant 

un témoignage critique sous forme d’un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle, d’une notoriété publique ou non, fait des événements historiques auxquels elle aurait participé ou assisté, garantissant un récit très proche de la réalité sans pour autant prétendre faire œuvre d’historien, n’incluant des éléments de sa vie privée que dans le cadre où ils sont étroitement liés à ces mêmes événements historiques. (2005, 29-30) 

L’ancrage historique, inhérent à la nature même des Mémoires, fait débat : quelle est la capacité de la littérature à dire/ faire l’Histoire ? Et a fortiori quand il s’agit de littérature de fiction, comme dans le cas de Mémoires fictifs. Notre objet d’étude « [p]osé de telle façon, dans la triple perspective de l’histoire vécue, de l’histoire recréée dans l’œuvre d’art et de la vision philosophique qu’exprime celle-ci, […] vient s’insérer dans la discussion théorique sur la littérature qui prend l’histoire comme sujet, discussion déjà vive parmi les écrivains des années 1930 et qui a été reprise il y a quelques années ». (Schlobach 1982, 774) Parmi notre corpus, une œuvre se distingue en particulier sur ce point : Les Bienveillantes. En effet, dans ce roman, le protagoniste est un ancien dignitaire nazi qui couche par écrit son expérience de la Seconde Guerre mondiale. Cette dernière n’est pas simplement une toile de fond : elle procure la matière première du récit. Le romancier précise : « Je ne voulais surtout pas écrire ce qu’on appelle un roman historique, faire de ces événements un décor de théâtre devant lequel faire évoluer mes personnages » (Littell 2006). Il n’est pas surprenant que le traitement de l’Histoire proposé par Littell ait séparé les lecteurs et les critiques en deux camps. Parmi ceux qui ont défendu Les Bienveillantes, Jean-Louis Jeannelle souligne le travail minutieux de recherche mené par l’écrivain, ainsi que son attitude proprement historienne : 

Le statut particulier d’Aue, présent aux moments les plus déterminants de la politique d’extermination, mais toujours en position de tiers, et sans avoir à prendre lui-même de décisions (même s’il multiplie les recommandations par ses rapports) le situe clairement à l’intermédiaire des deux grands modèles d’interprétation du IIIe Reich : l’option fonctionnaliste (pour laquelle les circonstances résultent des tensions au sein de l’appareil d’État) et l’option intentionnaliste (qui met l’accent sur le programme fixé puis mené à bien par les idéologues du Parti). (2020, 189-190)

Néanmoins, tous les critiques ne voient pas l’œuvre d’un même œil, Eric Sandberg écrit ainsi que 

comme si offrir le point de vue pervers d’un criminel de guerre n’était déjà pas assez grave, Aue est lui-même pervers, et non un meurtrier de masse « normal » : dans l’intrigue personnelle qui se déroule parallèlement à l’intrigue historique publique du roman, il se révèle être un matricide incestueux, masturbatoire et homosexuel : « trop monstrueux… pour que nous le prenions au sérieux ». Comme l’a souligné Margaret Atwood, dans la fiction littéraire réaliste, les protagonistes sont généralement maintenus « dans les normes souhaitables » de la société dont ils sont issus. Aue est l’une de ces « variations grotesques » qui apparaissent parfois, mais il est clairement trop grotesque pour de nombreux lecteurs, même selon les normes de l’Allemagne nazie. (2014, 237) 

as if it were not bad enough to offer the perverse viewpoint of a war criminal, Aue is himself perverse, not even a ‘normal’ mass murderer: in the parallel personal plot that runs alongside the novel’s public historical plot he is revealed as an incestuous, masturbatory, homosexual matricide: « too much », in the words of one reviewer « of a freak … for us to take him seriously» [Gates 2009]. As Margaret Atwood has pointed out, in realistic, literary fiction protagonists are usually kept « within the desirable norms » of the society from which they emerge. Aue is one of the « grotesque variations » [Atwood 2012, 58-59] that at times appear, but he is clearly too grotesque to many readers, even by the standards of Nazi Germany.

Tout ceci nous offre un bon aperçu de la mesure dans laquelle les Mémoires en général, et les Mémoires fictifs en particulier, sont un genre littéraire qui remet en question l’objectivité et la neutralité absolues des faits pour souligner au contraire la plasticité des pouvoirs de la fiction.

II. Le matériau historique nourrit la fiction

A. Comment ?

L’approche la plus répandue parmi les écrivains du corpus est celle que l’on pourrait qualifier d’archiviste. Les auteurs mènent d’amples recherches en amont, prennent des notes et s’en servent – avec plus ou moins de liberté – dans la diégèse. Autrement dit, le matériau historique accumulé préalablement à l’écriture est incorporé au récit et procure des éléments de contexte voire la matière première de l’intrigue. Ainsi, selon les mots mêmes de son auteur, Le Lieutenant-colonel de Maumort est « [u]n livre-somme : le total d’une vie et d’une expérience. L’utilisation d’un millier de notes accumulées depuis quarante ans. Le testament d’une génération, à la veille d’une scission complète entre deux âges de l’humanité ». (1993, 486) Roger Martin du Gard a régulièrement pris des notes au cours de sa vie et a tenu un journal, tout cela est réinjecté dans son roman. Les critiques qui ont étudié Les Bienveillantes. dressent un constat similaire, à savoir que Jonathan Littell s’est livré à un travail d’archiviste monumental. Parmi eux, Annick Jauer écrit que 

[…] le roman de Littell est un livre extrêmement sérieux quant à sa conception, s’il faut en croire les nombreux témoignages de l’auteur lui-même, qui a insisté à plusieurs reprises sur les multiples lectures et voyages qui ont été les siens en amont de l’écriture. Les détracteurs de l’ouvrage insistent même sur l’impression que l’on a parfois de fiches de travail mal digérées et comme passées telles quelles dans le roman. L’auteur s’est documenté dans les archives écrites, sonores ou filmées, les actes des procès, les organigrammes administratifs et militaires, les études historiques et interprétatives ; il s’est aussi rendu à Kiev, Kharkov, Piatigorsk, Stalingrad sur les traces de la Wehrmacht s’enfonçant en URSS à partir de juin 1941… (2008)

Dans les deux ouvrages britanniques, les auteurs fonctionnent davantage sur le mode de la référence, l’aspect « fiche de lecture » est beaucoup moins perceptible. Chez Massie, le narrateur-personnage, l’empereur Auguste, se rapporte fréquemment de manière allusive et référentielle à un fait historique, cette mention produit un effet de réel qui vient accréditer la véracité historique du reste du récit. Il en va ainsi, par exemple, de la mort de Cicéron mentionnée en passant : « la façon dont il mourut, qui fait honneur à sa vertu, est trop connue pour être rappelée ici » [« The manner of his death, which did credit to his virtue, is too well known to repeat here »] (Augustus, 86 [85]) ou aussi du testament que l’empereur référentiel a laissé, ses Res Gestae. En effet, le narrateur-personnage dresse un parallèle entre ses Mémoires officieux (le roman) et le texte que l’empereur Auguste a réellement écrit et qui nous est parvenu :

J’éprouve pourtant le besoin de laisser quelque chose de plus explicite ; non pas ces Mémoires, qui sont un testament personnel, mais une proclamation publique qui détaillera mes réalisations. J’ai donc décidé de faire faire leur inscription sur deux colonnes de bronze qui s’élèveront de part et d’autre de mon tombeau. Ces inscriptions seront un défi lancé aux déformations des historiens de l’avenir, car je sais trop bien comment les historiens peuvent interpréter les événements de la vie d’un homme et leur ôter leur véritable signification. (Augustus, 212 [208])

Yet I feel the need for something more explicit; not this memoir, which is a personal testament, but a public statement which will spell out my achievement. I am therefore causing to be prepared a record of what I have done and this will be inscribed on two bronze pillars to be set up before my tomb. It will be a statement to challenge the corruption of future historians, for I know only too well how historians can distort a man’s life and deprive it of its true significance. (Augustus, 212 [208])

Dans Earthly Powers de Burgess, le protagoniste est un personnage entièrement fictif mais qui évolue parmi les plus grands noms de son époque (Ashley 2002, 42). Earthly Powers se lit comme un livre somme. Le roman reprend et fictionnalise la quasi intégralité des expériences et connaissances de l’auteur : 

Lire l’œuvre de Burgess dans son intégralité […] c’est faire une découverte saisissante. Tout est pareil. […] Les péripéties dans les romans malais des années cinquante, les débats théologiques, les conceptions de la fidélité, le comportement de la communauté expatriée, les attitudes des tribus et factions en guerre, les opérations rapides du langage, les tentacules du destin nous introduisent à des thèmes repris dans Earthly Powers, ce qui suggère que Burgess réussit l’exploit singulier d’utiliser une variété de lieux, un lexique phénoménal, une multitude de périodes historiques, antérieures et postérieures au présent, afin de montrer que la particularité de son mode de penser est d’avoir toujours été constitué a priori.

To read one’s way through all of Burgess’s work […] is to make a startling discovery. It’s all the same. […] Incidents in the Malaya novels, of the fifties, theological debate, conceptions of fidelity, the behaviour of the expatriate community, the attitudes of warring tribes and factions, the quicksilver operations of language, the tentacles of fate, introduce us to themes duplicated in Earthly Powers, and this suggests that Burgess achieves the singular feat of using a variety of locations, a thesaurus of words, a host of historical periods both fore and aft of the present, in order to show that the distinguishing quality of his mind is that it had always been made up.  (Lewis, 2002, 91)

B. Pourquoi ? 

Pour rappel, jusqu’en 1809, « une œuvre d’imagination qui prétend mettre en scène des événements historiques est loin d’aller de soi » (Lachat 2023, 91). Jusqu’au xixe siècle, on opposait Histoire et poésie selon le principe d’Aristote : « la poésie, mimétique, plus philosophique, vise le général, alors que l’histoire vise le particulier ». (Aristote Poétique, 51a36-51b11) On pourrait presque aller jusqu’à dire qu’aujourd’hui c’est l’inverse qui est vrai tant les œuvres de fiction contemporaines mêlent Histoire et fiction, événements avérés et péripéties inventées. Pour les quatre romans de notre corpus, Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar est le modèle absolu, que la référence soit assumée ou non. Dans cette œuvre en effet, l’autrice

opère […] une mise en intrigue du matériau historique, un traitement romanesque de l’histoire qui fait de la reconstitution historique une véritable création narrative. […] Chez Yourcenar, le romanesque l’emporte sur l’historique, mais il n’y a pas pour autant fuite de la réalité et, encore moins, déformation de cette réalité. […] L’histoire doit être considérée, dans ce cas, comme stratégie narrative, comme moyen de dépaysement, de distanciation, comme possibilité pour la fiction de se déployer. […] La qualité principale de cette reconstitution historique est moins la restitution d’une vérité que l’actualisation d’un projet romanesque, une revalorisation de la fonction esthétique de l’art, qui ne veut pas perdre sa fonction d’illustrer la vie humaine. (Chiapparo 2004, 80-81)

On peut reprendre cette analyse pour les quatre romans étudiés ici ; mais en plus de cet usage du matériau historique dans la fiction, on peut en relever quelques autres. Chez Martin du Gard9Martin du Gard développe à nouveau ce point dans une lettre à Gide du 1er novembre 1942 : « Il m’est indispensable, avant de passer la plume à mon bonhomme, et de le laisser puiser dans ses souvenirs et penser tout haut, de le connaître, lui et sa vie, comme on connaît le caractère et l’existence d’un être réel, qui a existé historiquement […] Il faut que je me sente tenu, limité, par des ‘vérités historiques’ qu’il ne m’est pas permis de défigurer. », Correspondance Gide/Roger Martin du Gard, II, Gallimard, coll. « Pléiade », p. 277. comme chez Burgess, par exemple, tisser le matériau fictif avec l’historique permet de ne pas se laisser emporter par son imagination et de donner davantage de vraisemblance au personnage et à l’intrigue. Roger Martin du Gard admet ainsi qu’« en l’enracinant dans une stricte vérité historique, [il] confère à Maumort une réalité plus précise, une sorte de consistance concrète, et, en même temps, une plus grande vérité humaine. L’exactitude historique de la biographie [qu’il] lui constitue en ce moment, [lui] facilite la mise au point de sa vérité psychologique ». (1942, CIX/CX) Dans l’extrait suivant de Earthly Powers, on remarque un traitement similaire de l’Histoire, puisque chez Burgess, la réception de la pièce écrite par le protagoniste est liée au déroulement de la Première Guerre mondiale :

Je l’ai terminée le 1er février, le jour où fut déclenchée la guerre sous-marine à outrance. La grande première eu lieu le 11 mars, jour de l’entrée des troupes britanniques à Bagdad. Les représentations publiques commencèrent avec la révolution russe, le 12 mars. Le 6 avril, quand les États-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne, on applaudit à tout rompre les bons mots pro-américains ajoutés pour la circonstance. Le 13 avril, la quête du point sensible de la femme du patron devint un symbole de la bataille d’Arras et de la prise de la crête de Vimy. Lorsque la troisième bataille d’Ypres commença, dans les premiers jours d’un mois de juillet torride, la pièce semblait partie pour durer aussi longtemps que des succès éprouvés comme de The Bing Boys ou même Chu Chin Chow.

I finished it on February 1, the day when unrestricted submarine warfare began. The full dress rehearsal was held on March 11, when British troops occupied Baghdad. The play opened, along with the Russian Revolution, on March 12. When, on April 6, the United States declared war on Germany, much applause was accorded the specially inserted pro-American gags. On April 13, the search for the patron’s wife’s trigger-point was presented in terms of the Battle of Arras and the taking of Vimy Ridge. When the Third Battle of Ypres began at the beginning of that hot July, the play seemed likely to run as long as The Bing Boys if not Chu Chin Chow. (1980, 145-146 [199-120])

Dans le cas des Bienveillantes, on pourrait émettre l’hypothèse que la masse d’événements historiques et même l’attitude historienne du narrateur permettent à l’auteur de proposer sa propre analyse historique de la Seconde Guerre mondiale :  

À Jitomir, depuis la fin août, on avait cessé de tuer les Juifs, et les survivants avaient été regroupés dans un ghetto […] D’un autre côté, comme me le fit remarquer Hennicke, les bolcheviques gardaient un silence remarquable sur nos exécutions : dans leurs émissions radio, ils nous accusaient d’atrocités monstrueuses, exagérées, mais sans jamais mentionner les Juifs; peut-être, d’après nos experts, craignaient-ils d’ébranler l’unité sacré du peuple soviétique. (Littell 2006, 60-66)

Ici, le recours au mode hypothétique permet au narrateur-personnage d’avancer des explications sur l’attitude socio-politique de l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale, propos à travers lesquels transparaît l’opinion de Jonathan Littell.

Enfin, une autre modalité que l’on peut relever est celle du jeu littéraire. Il est fréquent de trouver dans les Mémoires fictifs des références au hors-texte en renversant le rapport de véracité. Alors que dans les cas précédemment mentionnés le narrateur-personnage cite des sources connues du publiques et avérées référentiellement, on trouve ponctuellement dans le corpus des occurrences où c’est le roman qui devient le récit officiel et accrédite la réalité du hors-texte dans un renversement baroque. C’est typiquement le cas dans Augustus où le narrateur intervient à plusieurs reprises pour commenter de manière méta-littéraire le récit qu’il met par écrit. On peut ainsi lire, au sujet d’une lettre écrite par Marc-Antoine, qu’Octave « ne la publie que maintenant, pour les archives, afin que les historiens ne se fourvoient pas » [« I publish it now merely for the record, that historians be not deceived »]. (Augustus, 193 [189])

Dans cette partie, nous avons vu que le matériau historique était présent dans nos romans, soit de manière allusive, pour poser un cadre, soit en détail et en profondeur avec des passages entiers dédiés à des événements historiques attestés. Cela nous permet d’affirmer que l’Histoire est bien intimement mêlée à l’intrigue dans les Mémoires fictifs. C’est également une manière pour l’auteur d’approfondir tel ou tel point historique en laissant transparaître ses hypothèses dans le récit ou simplement de donner plus d’épaisseur au personnage. Si le critique a le loisir d’aller vérifier chaque référence, d’étudier les paratextes et ainsi de séparer inventions de l’auteur et faits historiques afin d’étudier le roman pour en montrer la richesse, qu’en est-il du point de vue de la réception plus générale de ces œuvres ? Autrement dit, quels effets produit cette incorporation du matériau historique à la fiction ? 

III. Variations de points de vue sur ces œuvres

Quand la fiction se saisit de l’Histoire, elle interroge le rapport que les œuvres entretiennent avec le politique, ce qui ne va pas sans susciter diverses réactions chez les lecteurs. Dès le xviiie siècle,

[c]ette fusion de la vérité et de la fiction au sein des romans-mémoires est donc perçue par de nombreux critiques comme déstabilisante et inquiétante. […] le mélange entre histoire et fable est inacceptable pour ceux que préoccupe le souci déontologique de départager nettement les auteurs de fictions et les historiens, et qui ne cessent de vilipender de telles productions au statut incertain dans la mesure où il provoque un profond sentiment d’inconfort chez le lecteur. (Bernier et Hakim 2023, 9)

Alors que l’on pourrait être tenté de penser que cette interrogation générique est propre à notre époque, il est intéressant de noter que les procès intentés à la littérature sont nombreux et se succèdent au cours des siècles. L’objet « Mémoires fictifs » suscite un débat autour de l’éthique de la fiction. D’un côté, certains critiques regrettent par exemple que Littell s’adonne à une forme de banalisation des événements de la Seconde Guerre mondiale, de dégradation de cette mémoire : 

Ainsi, l’on préfère aux témoins véritables le héros inconsistant des Bienveillantes, pourtant difficile à prendre au sérieux : en bon personnage de feuilleton, le voici tout à la fois circoncis-SS-scatophage-hypocondre-homosexuel-incestueux-matricide-exterminateur-sauveur-ubiquiste-ommiscient. Certes, Littell multiplie les noms propres et les détails puisés dans les livres d’histoire, mais il met sur le même plan les massacres et les difficultés intestinales du narrateur : il s’ensuit une extraordinaire déréalisation de l’histoire, simple décor pour les clichés d’une sous-littérature sadique relevée ďœillades culturelles. (Rastier 2010, 112)

Pour aller plus loin, on pourrait dire que donner à lire le récit à la première personne d’un tel personnage nous conduit à éprouver de l’empathie pour lui voire à lui trouver des excuses. Max reconnaît ses faiblesses, sa part d’humanité, et le lecteur peut alors s’identifier à ses sentiments : « Mon angoisse montait » (Littell 2006, 25) plus loin il ajoute : « Nos actions contre les Juifs devront dorénavant inclure l’ensemble de la population. Il n’y aura pas d’exceptions. […] Je me sentais envahi par une horreur sans bornes, mais je restais calme, rien ne se voyait, ma respiration demeurait égale. […] J’avais le vertige, je voulais pleurer ». (54-59)

Cependant, dans la plupart des romans qui mêlent Histoire et fiction, de nombreux indices textuels permettent au lecteur de prendre de la distance par rapport aux événements racontés et d’apprécier la virtuosité littéraire de l’auteur. L’œuvre de Massie permet ainsi de repopulariser l’histoire antique, elle le fait avec beaucoup d’ironie, de prise de distance par rapport aux événements ; le narrateur-personnage ne se prend guère au sérieux et fait preuve d’humour, ce qui nous permet de comprendre que nous n’avons pas affaire à un texte référentiel. L’empereur se demande ainsi « [q]ui a jamais entendu parler d’un dieu affligé de la goutte et d’un refroidissement » [« Who ever heard of a God with gout and a cold in the head? »]. (Augustus, 210 [206])

Earthly Powers partage avec le roman de Massie un côté satirique, à l’instar des Mémoires du XVIIᵉ siècle dont les auteurs n’épargnaient aucun de leurs contemporains. On y retrouve aussi le plaisir du jeu méta-littéraire, comme l’illustre cet extrait situé au début du roman : 

C’est arrivé il y a bien longtemps, répondis-je. Et je ne sais si vous-même, Monseigneur, comprendrez ce que je veux dire, mais le fait est que les auteurs de fiction ont souvent du mal à décider de ce qui s’est réellement produit et de ce qu’ils imaginent s’être passé. C’est pourquoi, dans mon triste métier, nous ne pouvons jamais être véritablement dévot ni pieux. Nous mentons pour gagner notre vie. Et tout cela, comme vous pouvez le concevoir, fait de nous des bons croyants… De bons crédules en tout cas. Mais quant à avoir un rapport avec la foi, non.

« It happened a long time ago, » I said. « And I don’t know whether you, Your Grace, would understand this, but writers of fiction often have difficulty in deciding between what really happened and what they imagine as having happened. That is why, in my sad trade, we can never be really devout or pious. We lie for a living. This, as you can imagine, makes us good believers—credulous, anyway. But it has nothing to do with faith. »  (Burgess 1980, 23 [26])

Un tel usage de l’Histoire dans la fiction flatte le lecteur érudit qui peut reconnaître les événements mentionnés, fait sourire ceux qui sont sensibles à l’humour et à l’ironie, et ne semble pas porter préjudice à l’approche historienne puisque justement ces romans prennent soin de souligner qu’ils sont œuvres littéraires. D’ailleurs, le roman qui soigne le plus l’aspect littéraire est Le Lieutenant-colonel de Maumort – aux accents autobiographiques, voire autofictionnels avant l’heure – où introspection, mises en scène du narrateur à sa table d’écrivain et théorie de la littérature abondent. Le narrateur-personnage s’analyse ainsi : 

Mais je ne me raconte pas ma propre histoire pour me faire valoir à mes yeux. Je cherche à être vrai, et à me comprendre. Si j’insiste sur ce premier amour, sans ménagement, c’est parce que quelque chose me dit que mon cas doit être assimilable à d’autres, et que cette incroyable méprise d’un adolescent qui n’était pas un imbécile ne doit pas être un phénomène d’exception. (Martin du Gard 1958, 529)

Pour achever cette partie, je ferai miens les propos d’Alain Trouvé :

les écrits à dimension testimoniale ou à visée historique directe (témoignage littéraire, mémoires, voire poésie, autobiographie ou récit, quand l’auteur prend le soin de démarquer ces formes narratives du roman) relèvent de la fiction-figuration, et à ce titre tombent peu ou prou sous l’exigence éthique de vérité historique. Les fictions romanesques ne sauraient sans doute s’y soustraire totalement mais nécessitent un mode de confrontation plus complexe, le jeu littéraire avec l’histoire (dans les deux sens du terme) dépendant à la fois de la qualité de la voix d’auteur et de celle du lecteur, dans son aptitude à déjouer les mécanismes de manipulation mais à entendre aussi, par la voix fictionnelle d’autrui, ce qui peut bousculer son propre rapport au monde et à l’Histoire. (2019)

Conclusion

Quand on se penche sur les frontières de la fiction, il y a le risque de tomber dans le panfictionalisme, c’est-à-dire considérer toute œuvre littéraire comme étant fictive. Or, la « littérature ne peut être réduite à ce que l’on appelle, au sens générique, par contamination de l’anglais, la fiction. Personne ne veut exclure l’essai, la biographie, l’autobiographie, les mémoires etc. du domaine de la littérature » (Gefen et Perez 2019). L’objet « Mémoires fictifs », qui m’intéresse tout particulièrement, mêle intimement référentialité et fictionnalité par une appellation oxymorique qui, à mon sens, invite immédiatement le lecteur à adopter une posture critique par rapport au contenu historique incorporé à la fiction : les frontières sont floues et, sans chercher à les restaurer, il faut faire preuve de vigilance et recourir aux romans pour nourrir notre réflexion et non pour y chercher des réponses définitives.

En outre, c’est aussi la question du mensonge qui est abordée, directement ou non, quand on se penche sur le sujet de la fiction. Pour ma part, je rejoins sur ce dernier point les propos d’Anne-Sophie Donnarieix qui affirme qu’« on peut envisager que le mensonge n’engage pas tant le contenu du discours (vrai vs. faux, fiction vs. non-fiction) qu’une particularité de l’ethos discursif fondé sur une pratique déceptive, liée à la duplicité, à la dissimulation, à la tromperie, à la mystification ». (2021) Cela revient à reconnaître l’importance de la place du narrateur dans un texte, mais il n’est plus temps d’entamer des considérations narratologiques.

Bibliographie

Les citations des œuvres du corpus proviennent toutes des éditions ci-dessous. Dans le cas de traduction, on a mis en notes de bas de page la référence en langue originale puis, entre parenthèses, la page à laquelle on peut trouver la traduction dans l’édition en français mentionnée ici.

Burgess, Anthony. 1980. Earthly Powers, London, Hutchinson.

————————-. 2012. Les puissances des ténèbres, trad. Georges Belmont et Hortense Chabrier, Paris, Éditions Robert Laffont, Pavillons poche.

Littell, Jonathan. 2006. Les Bienveillantes, Paris, Gallimard.

Martin du Gard, Roger. 1958. Le Lieutenant-colonel de Maumort, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Pléiade ».

Massie, Allan. 1993 [1986]. Augustus, London, Sceptre edition, Ninth impression.

—————–. 1987. Auguste. Mémoires d’un empereur. trad. William Desmond, Paris, Flammarion, 1987.

Ouvrages critiques 

Mémoires de la marquise de La Rochejaquelein. 1984. Paris, Mercure de France.

Ashley, Leonard R. N. 2002. « “Unhappy All the Time”: Religion in Anthony Burgess’s “Earthly Powers” », Christianity and Literature, vol. 52, n° 1, 42.

Bernier, Marc-André et Hakim Zeina. 2013.  Mémoires et roman. Les rapports entre vérité et fiction au XVIIIe siècle, Paris, Hermann, « Les collections de la République des Lettres ».

Burrow, John. 2009. A History of Histories : Epics, Chronicles, Romances and Inquiries from Herodotus and Thucydides to the Twentieth Century, London, Penguin Books.

Chiapparo, Maria Rosa. 2004. « De la définition d’un genre : la réception de Mémoires d’Hadrien à sa parution et la question de l’histoire », Francofonia, n° 47, 80-81. 

Donnarieix, Anne-Sophie. 2021. « Le “je” en porte-à-faux. Pratiques déceptives de l’écriture de soi chez Marie NDiaye et Camille Laurens », Fixxion 22.

Gefen, Alexandre et Perez Claude. 2019.  « Extension du domaine de la littérature », Elfe XX-XXI [En ligne], vol. 8, mis en ligne le 10 septembre 2019, consulté le 25 octobre 2019. URL : http://journals.openedition.org/elfe/1701 

Jauer, Annick. « Ironie et génocide dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell », Fabula / Les colloques, Hégémonie de l’ironie ? (dir. Claude Perez, Joëlle Gleize, Michel Bertrand), URL : http://www.fabula.org/colloques/document982.php, page consultée le 10 juin 2024. 

Jeannelle, Jean-Louis. 2020. « Frères du bourreau : Les Bienveillantes de Jonathan Littell comme Mémoires feints », Incidence, n°15.

Lachat, Jacob. 2023. Le passé sous les yeux: Chateaubriand et l’écriture de l’histoire, Paris, Vrin Éditions de l’EHESS, coll. « Contextes ».

Lepore, Jill. 2008. « Just the Facts, Ma’am », The New Yorker, 17 mars, https://www.newyorker.com/magazine/2008/03/24/just-the-facts-maam, consulté le 14 décembre 2023. 

Lewis, Roger. 2002. Anthony Burgess, London, Faber and Faber.

Littell, Jonathan. 2006. Télérama, n° 2954, 26 août.

Martin du Gard, Roger. 1993. Journal III 1937-1949. Textes autobiographiques 1950-1958, édition établie, présentée et annotée par Claude Sicard, Paris, Gallimard.

Mimouni, Leila Dounia. 2005. « Mémoires réels et mémoires apocryphes. Approche théorique et analyse de cas : Raymond Aron, André Malraux et Amin Maalouf », Insaniyat / إنسانيات [En ligne], 29-30. 

Rastier, François. 2010. « Témoignages inadmissibles », Littérature, n° 159, Ecrire l’Histoire.

Schlobach, Jochen. 1982. « Roger Martin Du Gard Et L’histoire », Revue D’Histoire Littéraire De La France, vol. 82, n° 5/6.

Trouvé, Alain. 2019. « Du témoignage littéraire au roman historique: régimes de fiction et relation littéraire », Université de Reims, Réflexions sur Exterminations et littérature. Les témoignages inconcevables de François Rastier, PUF.

Voltaire. 1956. « Lettre à Hénault du 8 janvier 1752 », Correspondance, éd. Besterman, Genève, Institut et Musée Voltaire, t. XX.

pour citer

Darlison, Bérengère. 2025. « Le cas des Mémoires fictifs : l’Histoire manipulée par la littérature? », Postures, « Actes de la journée d’études AECSEL 2025 », hors série, en ligne, <https://revuepostures.uqam.ca/?p=9831>, consulté le xx/xx/xxxx.

 

 

Notes

  • 1
    cf. les travaux de Jean-Louis Jeannelle.
  • 2
    C’est-à-dire le lien d’un texte avec ce qui est hors de lui, une réalité, un contexte social, un autre texte, un vécu, etc.
  • 3
    On peut notamment penser aux critiques faites par Philippe Breton qui voit dans ce roman une fascination ambiguë envers le nazisme, qui pourrait détourner l’attention d’une compréhension réaliste et scientifique de l’Histoire. En Allemagne, des critiques comme Thomas Steinfeld qualifient l’ouvrage de « pornographique » et de « monstrueux », tandis que Micha Brumlik le considérait comme un « tas d’ordures » pour son style et son traitement du sujet. Des historiens allemands et français (comme Peter Schöttler) ont dénoncé des erreurs factuelles, un profil de narrateur trop éloigné du nazi moyen, et une vision trop psychologisante du nazisme, le qualifiant même de « dangereux » si perçu comme un faux témoignage.
  • 4
    Ce roman met en scène Kenneth Marchal  Toomey, un écrivain britannique homosexuel à l’aube de ses 81 ans. Il est invité par l’archevêque de Malte à attester un miracle attribué à son ancien beau-frère, le pape Carlo Campanati, en vue de sa canonisation ce qui déclenche son récit. Ce dernier traverse près d’un siècle et propose une exploration de la mémoire, de la sexualité, de la foi, de la corruption et de l’irréductible question du mal dans un monde moderne troublé. On y suit en parallèle deux figures contrastées : le cynique et libre Toomey, et le pieux Campanati devenu pape réformateur. Le roman mêle histoire fictive, satire religieuse et réflexion sur le pouvoir de la foi et de l’écriture.
  • 5
    Maximilien Aue, officier SS cultivé, revient sur le rôle qu’il a joué dans les années 1941–1945 : des exactions des Einsatzgruppen en Ukraine à la bureaucratie meurtrière des camps d’extermination, en passant par la bataille de Stalingrad et la chute de Berlin il a pris une part active à la Seconde Guerre mondiale du côté des nazis. Ce roman à la première personne est troublant par son volume, les détails minutieux de la violence et des passages sexuels explicites. Plus encore, il donne la parole au bourreau ce qui est encore un tabou pour un grand nombre de lecteurs.
  • 6
    Allan Massie donne à lire les Mémoires d’Octave (futur empereur Auguste), qui revient sur sa vie depuis l’assassinat de Jules César jusqu’à ses dernières années. Il retrace sa montée au pouvoir, la guerre contre Marc Antoine et Cléopâtre, puis son règne fondateur de la Pax Romana. Le roman explore comment ce « virtuose du pouvoir » bâtit un empire tout en restant hanté par ses actes — notamment les proscriptions et les excès de la jeunesse — et interroge la solitude et le regret à la fin de vie.
  • 7
    Bertrand de Maumort, officier né en 1870, revient sur sa vie dans ce récit entamé en 1940 alors que son château est occupé pendant la Seconde Guerre mondiale. Il raconte son enfance dans le Perche, ses années parisiennes auprès d’un oncle érudit, son engagement militaire au Maroc et durant la Première Guerre mondiale, puis son rôle dans la Résistance dans le Lot. Fragmentaire et inachevé, le récit mêle journal intime, carnets et mémoires : il explore la sexualité, les engagements moraux et l’idée que tout homme mène une vie sociale et une vie secrète.
  • 8
    Selon l’analyse proposée par Jill Lepore dans son article : « les historiens ont quasi tout repris aux romanciers à l’exception du droit à l’invention … et du lectorat féminin. Aujourd’hui, les maisons d’éditions estiment que les hommes achètent la vaste majorité des livres d’Histoire à succès tandis que la plupart des consommateurs de fiction sont des femmes » [« historians have reclaimed from novelists nearly everything except the license to invent . . . and women readers. Today, publishers figure that men buy the great majority of popular history books; most fiction buyers are women »].
  • 9
    Martin du Gard développe à nouveau ce point dans une lettre à Gide du 1er novembre 1942 : « Il m’est indispensable, avant de passer la plume à mon bonhomme, et de le laisser puiser dans ses souvenirs et penser tout haut, de le connaître, lui et sa vie, comme on connaît le caractère et l’existence d’un être réel, qui a existé historiquement […] Il faut que je me sente tenu, limité, par des ‘vérités historiques’ qu’il ne m’est pas permis de défigurer. », Correspondance Gide/Roger Martin du Gard, II, Gallimard, coll. « Pléiade », p. 277.