La présidence de Ronald Reagan comme œuvre de fiction

Hors série, actes de la journée d’études de l’AECSEL 2025

Les manifestations de la vie politique américaine dans la fiction et à l’écran sont chose commune alors que ces expériences médiatiques caractérisent notre réalité. On le voit bien sûr dans des œuvres cinématographiques explicitement politiques telles que Dr. Strangelove (Kubrick 1964) ou bien Primary Colors (Nichols 1998) pour ne nommer que deux exemples parmi une multitude. Dans ces cas, le président et certains hauts placés du système politique sont incarnés par des personnages inventés, même si les liens avec la réalité sont, par moments, assez évidents, alors que ces fictions nous permettent souvent de mieux nous repérer dans la politique. Dans le cas de nombreux sitcoms américains – pour lesquels la thématique politique n’était pas nécessairement à l’avant-plan – ils ont souvent offert des manifestations à l’écran de la politique dans un contexte de fiction qui étaient pourtant encore plus près de la réalité. Le président de la Chambre des représentants, Tip O’Neill, a participé à un épisode de Cheers en 1983. Les personnages d’une série comme Seinfeld ont, entre autres, fait référence aux présidents Lyndon B. Johnson, Richard Nixon et Ronald Reagan ou bien au juge de la Cour suprême, Clarence Thomas, alors que ce dernier se trouvait soupçonné dans le cadre d’un scandale de harcèlement sexuel au début des années 1990. Dans le but de montrer l’omniprésence de ces référents politiques, je soulignerais aussi que Friends mentionne Bill Clinton et Michael Dukakis (candidat défait lors de l’élection présidentielle de 1988), The Big Bang Theory rappelle le ticket d’Al Gore et de Joe Liberman (défait dans le cadre de l’élection de 2000), Joe Biden a participé à un épisode de Parks and Recreation alors qu’il occupait la fonction de vice-président et dans le cas d’une série comme 30 Rock, les réalisateurs ont réussi à obtenir la participation de l’ancien vice-président Al Gore, et ce dans le cadre de deux épisodes différents. 

Ces référents politiques à l’écran dans le cadre de la fiction nous permettent de constater que les personnages de sitcoms vivent dans la même réalité politique que leurs spectateurs et l’ensemble de la société américaine, même si les personnages ne cultivent pas un grand intérêt pour les débats politiques. On ne peut pourtant pas en dire autant des téléséries explicitement politiques telles que The West Wing, House of Cards, Veep ou bien Designated Survivor qui mettent toutes en scène un président fictif évoluant au sein d’un système politique et social faisant partie de notre réalité. Ces séries se déroulent dans des univers politiques parallèles, mais les récits qu’elles transmettent permettent tout de même de formuler des réflexions bien réelles. « [L]e président Bartlett (sic) a longtemps occupé la Maison Blanche avec plus de réalité que son pâle sosie, George W. Bush » (Latour 2012, 244). Présenter ce croisement entre fiction et réalité à l’écran représente une certaine hybridation, une complémentarité et une coexistence de différents modes comme le souligne Bruno Latour. 

Pour bien mesurer l’ubiquité des êtres de fiction, il suffit de considérer l’embranchement maintenant bien dégagé qu’ils forment avec les êtres de la référence. Le croisement [FIC·REF] est en effet riche car c’est de la collaboration de ces deux modes que nous tenons une grande partie de notre idée de « MONDE » et de sa beauté. Il n’y a pas d’autre monde – au-delà – et pas d’autre monde – en deçà – mais le double envoi de la fiction et de la référence. (Latour 2012, 254) 

Les écrits de Burno Latour rappellent que la fiction et la réalité ne sont pas en opposition et qu’ils sont la capacité de coexister et de se compléter tout en se contredisant dans d’autres circonstances. S’il faut se servir d’un terme pour désigner un mode qui n’est pas celui de la fiction, le mode de la référence, qui traite de l’histoire documentée, me semble approprié. On peut tout de même observer un schisme avec la réalité ayant lieu dans plusieurs téléséries politiques. Mais, cette rupture demeure floue et incertaine, car ces présidents fictifs évoluent pourtant dans un univers qui les amène à faire référence à leurs prédécesseurs : George Washington, Franklin D. Roosevelt ou bien John F. Kennedy. La rupture avec la réalité n’est donc pas totale et il est difficile de savoir à quel moment elle a lieu. C’est ainsi qu’on peut constater que plus on se rapproche de la politique américaine, plus il devient opportun de faire appel à la fiction. Cette relation caractérise à plusieurs égards l’ensemble de la vie politique américaine et ne fait que gagner en importance depuis l’avènement de la télévision. Or, le président qui l’a exploitée le plus habilement – que cela soit de manière consciente ou pas – est bien sûr Ronald Reagan.  

Un acteur, un gouverneur et un président, mais surtout un amateur de cinéma 

Né en Illinois en 1911, dans des conditions modestes, Ronald Reagan a connu une longue carrière d’acteur avant de se lancer en politique active. Officiellement un démocrate dans les années 1930, 1940 et 1950, il a été un grand admirateur de Franklin D. Roosevelt, ce président qui a grandement contribué à bâtir l’État-providence et interventionniste sans jamais renier les vertus d’une économie capitaliste profitant d’un libre marché. De plus, Reagan a mené des luttes syndicales en tant que chef de la Screen Actors Guild (SAG). Il entame son virage conservateur pendant les années 1940 et 1950, alors qu’il adopte des positions de plus en plus anticommunistes (Byrne 2018, 42). En 1960, il démissionne de la SAG, rejette son allégeance démocrate et fait campagne pour Richard Nixon alors que ce dernier est défait par John F. Kennedy (Perlstein 2001, 123-124). Reagan est considéré comme le représentant d’une nouvelle aile conservatrice du Parti républicain. Il entre en fonction comme gouverneur de la Californie en 1967, un poste qu’il occupe pendant deux mandats, jusqu’en 1975. Reagan tente de déloger le président sortant, Gerald Ford, dans le cadre des élections primaires de 1976 afin d’obtenir la nomination républicaine pour la présidence. Il rate son coup de peu et Ford est défait par son adversaire démocrate, Jimmy Carter, dans le cadre de l’élection générale du mois de novembre.

En 1980, Ronald Reagan tente sa chance à nouveau. Son principal adversaire dans le cadre des élections primaires est George H. W. Bush. Ce dernier représente l’aile plus conventionnelle du Parti républicain alors que Reagan est encore vu comme un radical par plusieurs, notamment en raison de son désir de réduire drastiquement la taille de l’État et à cause de ses ambitions militaires. Malgré son élan initial après une victoire dans le cadre des caucus de l’Iowa, Bush sera défait par Reagan. Les deux formeront une alliance tactique et finalement une amitié, alors que Bush sera le fidèle vice-président de Reagan pendant huit ans. 

En tant qu’acteur, Ronald Reagan a figuré dans 81 films et téléséries de 1937 à 1965 (IMDb 2025). Il a souvent interprété des héros militaires et des athlètes à succès tout en véhiculant des valeurs traditionnelles et familiales. Ces rôles correspondent aux idéaux conservateurs que Reagan a accentués en tant que président, même s’il les a incarnés dans le cadre d’univers fictionnels. Pourtant son vice-président, George Bush, les a tous vécus dans la référence comme l’histoire documentée peut aisément le révéler, et ce, en tant que pilote à la Deuxième Guerre mondiale et comme joueur de baseball à l’Université Yale. Cela importait peu pour Reagan, un homme pour lequel les limites entre fiction et référence ont toujours été assez floues. 

Avec Reagan, s’achève la mutation de l’homme politique en acteur: ainsi peut-il se faire le défenseur des valeurs familiales traditionnelles, comme il aurait pu l’affirmer sur l’écran, et avoir, dans sa vie privée, divorcé et montré peu d’attention à ses enfants. Cette métamorphose explique en grande partie la popularité dont a joui durant ses deux mandats le président Reagan; il est devenu un personnage familier et chaleureux dont les actions ont peu de conséquences, car ce n’est que du cinéma; il est devenu ainsi un « président Téflon » (Portes 1999, 19).

La vie de Ronald Reagan a été influencée par les films qu’il a vus et qu’il a adorés pour ainsi devenir une œuvre de fiction en soi que le public américain et le monde entier ont consommée sur leurs écrans. Caractérisée par une domination de la fiction et des écrans, la présidence Reagan a pourtant eu lieu de 1981 à 1989 dans le cadre d’une époque qu’on peut maintenant considérer comme étant la « pré-histoire » des écrans avant que « l’innovation technologique et les intérêts commerciaux ont convergé pour contribuer au développement, à l’amélioration, à la diversité et à la prolifération culturelle des écrans digitaux », et ce « au début des années 1990 » (Sobchack 2016, 41). La présidence de Reagan est ainsi annonciatrice d’un avenir qui sera d’autant plus caractérisé par la fiction et les écrans permettant une redéfinition du réel. Plusieurs films qui sont parus dans les années 1980 ont réussi à influencer la présidence de Ronald Reagan, j’en ai sélectionné trois afin de montrer l’impact de la fiction, mais aussi de la fantaisie, sur Reagan. 

E.T. the Extra-Terrestrial, Ghostbusters et Top Gun

Ronald Reagan et son épouse Nancy avaient l’habitude de visionner de nombreux films. Cette pratique était répandue et si importante pour le président que l’un de ses conseillers, Mark Weinberg, en a fait un livre qui s’intitule Movie Nights with the Reagans. Plusieurs des visionnements ont eu lieu lors des weekends à Camp David dans le Maryland. Par contre, E.T. the Extra-Terrestrial a été le sujet d’un dévoilement beaucoup plus grandiose à l’été 1982. Le film a été présenté à la Maison-Blanche devant un grand public qui incluait Stephen Spielberg et Neil Armstrong (Weinberg 2018, 74). Même si la fantaisie et la science-fiction ne figuraient pas parmi les genres préférés de Reagan, il s’est mis à pleurer à la fin du film. « E.T. struck me as fundamentally Reaganesque in tone and approach. Its wholesome depiction of Middle America, its impish sense of humor, and its subtle placement of the protagonist in opposition to the government aligned with his identity » (75). 

Cette glorification de certains idéaux conformistes et banlieusards ainsi que la valorisation de l’individualisme et d’un certain rejet des autorités gouvernementales devaient déjà plaire au président républicain. C’est en considérant l’allocution de Reagan après le visionnement qu’on peut apprécier l’impact qu’E.T. a pu avoir : « “Everything on that screen is absolutely true,” a bizarre moment even by the standards of a president who often confused real life with movies he acted in or had merely seen » (Hamrah 2019). Certains ont voulu croire que Reagan a laissé échapper un secret d’État quant à l’existence des extraterrestres (Weinberg 2018, 76). D’autres tireront une conclusion sur les intentions politiques et émotives de Reagan et de Spielberg. La réalité de la fantaisie d’un film comme E.T. réside, sans doute, dans la puissance des sentiments et de la nostalgie créés par l’œuvre. « Both men [Reagan et Spielberg] wanted to transport the nation into a state of eternal childhood innocence » (Hamrah 2019). Il est à noter que bien avant Donald Trump, Ronald Reagan s’est servi d’un slogan légèrement modifié lors de la campagne présidentielle de 1980 : Let’s Make America Great. Pour Reagan et Spielberg, la nostalgie représente un point de vulnérabilité permettant d’atteindre le cœur du public. « Art is not nostalgia, but it is nostalgia-adjacent. While nostalgia comes about as a result of a haphazard, not entirely conscious, process, it is still fundamentally about recombining and reimagining our personal experiences to create some kind of meaningful whole, a sense of self » (Berry 2020, 74).  Pour Reagan, la réalité d’E.T. est plutôt dans l’intention sociale du film qui encourage un retour vers la jeunesse, un objectif d’autant plus marquant pour celui qui était, à l’époque, le président le plus âgé de l’histoire. En offrant cette réalité cinématographique – peu importe sa vraisemblance – on influe sur la manière dont on aborde le monde dans lequel nous vivons. Spielberg est peut-être en train de masquer une réalité en présentant cet univers fictif, mais il est en train de faire surgir des sentiments qui sont bien réels, nous permettant de constater « que le vrai visage n’est pas celui que le masque cache, mais celui qu’il fait au contraire exister » (Belting 2001, 52).

Les pulsions fantaisistes de Reagan apparaissent à nouveau lorsqu’il visionne Ghostbusters, à l’été 1984, alors que nous sommes à quelques mois de sa réélection. « The social forces that produced the Reagan presidency and the collective fantasies Reagan articulated or embodied are inscribed in Ghostbusters – along with certain antipodes that served to inoculate a viewer against questioning such fantasies » (Hoberman 2019, 15-16). Ghostbusters aura un impact bien concret sur la réalité politique de 1984. Plusieurs jeunes universitaires favorables à la réélection du président formeront un groupe intitulé les Fritzbusters, faisant ainsi référence à Fritz, le surnom de Walter Mondale, le candidat démocrate qui tentait de déloger Reagan (Weinberg 2018, 136). Cette campagne sert à rappeler que la fantaisie peut impacter la réalité alors qu’elle en fait partie. Reagan a toujours cherché à forger le monde dans lequel il voulait vivre tout en le vendant au public américain. C’est ainsi que ses supporteurs ont emprunté à la fantaisie pour faire réélire un président dans la réalité. Ultimement, Ghostbusters fait plaisir à Ronald Reagan. Certains diront que les valeurs libertariennes du film ont séduit le président. Weinberg rappelle l’importance de la distance par rapport à la politique dans l’appréciation de la fiction chez Ronald Reagan (137-138). Dire que les films que Reagan a visionnés ont influencé son idéologie politique conservatrice en dirait trop peu sur la manière dont le cinéma et les fictions ont carrément créé le monde dans lequel vivait le 40ᵉ président américain. C’est beaucoup plus puissant qu’une simple influence idéologique. Ces films permettaient de forger l’univers affectif et sentimental de Ronald Reagan et définissaient ainsi son être et son rapport au monde. 

Il reste que Ronald Reagan n’était pas à l’abri de ces rapprochements idéologiques avec le cinéma. C’est notamment le cas lorsqu’on aborde Top Gun. Paru en 1986, Reagan a beaucoup aimé Top Gun de Tony Scott, surtout en raison du fait que c’était l’un des premiers films depuis la fin de la Guerre du Vietnam à véhiculer une image favorable des forces armées américaines (180). Les dix dernières années avaient été marquées par des films tels que The Deer Hunter, Apocalypse Now, Taxi Driver et First Blood, montrant, entre autres, les conséquences dévastatrices de la Guerre du Vietnam (180). Top Gun a offert un portrait reluisant de l’armée américaine, mais il est important de rappeler que ce film a été tourné avec l’approbation du Pentagone qui a fourni ses engins militaires (Vaillancourt 2012, 50-51). 

C’est ainsi que Top Gun retombe dans le conformisme de nombreux films hollywoodiens en présentant ce paradigme du bien contre le mal, malgré les luttes personnelles de Maverick, le héros du film incarné par Tom Cruise. « Il s’agit d’éliminer les ennemis, de défendre ses frontières, de dénier toute crise, de liquider les traumatismes pour que l’horizon du futur soit libre de toute entrave, de tout obstacle, de toute scorie » (Roy 1990, 27). 

La présidence de Ronald Reagan: mensonge ou fiction?

En 1983, Ronald Reagan recevait les dirigeants des pays industrialisés à Colonial Williamsburg dans le cadre d’un sommet économique. Son chef de cabinet, James Baker, avait préparé un dossier afin que le président soit bien informé avant d’entamer les rencontres. Tout juste avant l’ouverture du sommet, Baker s’est rendu compte que le président n’avait pas ouvert le dossier préparatoire. Quand Baker a cherché à savoir pourquoi son patron avait choisi d’ignorer ses suggestions de lecture, Reagan a calmement répondu : « Well, Jim, The Sound of Music was on last night. » Malgré tout, le charme de Reagan et les cartes de repère lui ont permis de bien paraître lors du sommet alors qu’il a fait l’éloge du libre marché et des baisses d’impôts (Cannon 1991, 36-37). 

Cette anecdote sert à rappeler que la fiction forgeait la réalité de Ronald Reagan. Cela en dit long sur la puissance émotive de ce mode dans la culture américaine et dans l’histoire de la civilisation. Mais il faut surtout comprendre comment Reagan a pu offrir une excellente prestation dans le cadre du sommet alors qu’il était si peu préparé. Cette capacité à se présenter comme un personnage rappelle bien sûr sa carrière d’acteur alors qu’il pouvait figurer dans plusieurs films au courant de la même année. Offrir un produit attrayant à l’écran était un talent notable du président. Il pouvait présenter la réalité qu’il voulait bien forger dans la conscience du public, notamment au sujet des baisses d’impôts. 

Le rôle qu’occupe Ronald Reagan dans la conscience collective américaine l’amène à être encore perçu comme un champion de la réduction de la taille de l’État et des baisses d’impôts. Reagan a renforcé cette perception avec certaines de ses déclarations les plus mémorables, alors qu’il trouvait un plaisir à se moquer des supposées bonnes intentions du gouvernement au moment où il était président. Le 12 août 1986, dans le cadre d’une conférence de presse, il affirmait : « I think you all know that I’ve always felt the nine most terrifying words in the English language are: I’m from the Government, and I’m here to help » (Reagan 1986). Malgré la fiction antigouvernementale que Ronald Reagan a voulu véhiculer, pendant son mandat, les revenus du gouvernement fédéral ainsi que ses dépenses ont, en fait, été légèrement au-delà des moyennes pour l’ensemble de la période de 1970 à 2009 (Sahadi 2010).

Il reste à savoir si les versions de la réalité présentées par Ronald Reagan étaient des fictions ou des mensonges. Je pense qu’il existe encore une division dans le public américain à ce sujet, car Reagan demeure une figure polarisante. « Le propre du mensonge, par exemple, est d’être crédible pour les uns et non crédible pour les autres » (Jost 2004). C’est ainsi que certains Américains choisissent – consciemment ou pas – de célébrer Ronald Reagan et les politiques qu’on lui associe et il demeure très difficile de convaincre ce grand groupe d’Américains que malgré tout ce qu’ils peuvent croire, Ronald Reagan a effectivement autorisé des hausses d’impôts à certains moments de sa présidence (Fox 2017). Reagan n’était fort probablement pas conscient du paradoxe qu’il entretenait et de la fantaisie dans laquelle il s’est engagé comme acteur, comme amateur de cinéma et comme politicien. Il traitait du monde tel qu’il le voyait et surtout tel qu’il voulait le voir et cela devenait réel. « Returning to the hypothesis that both fiction and lies are forms of assertion, it becomes really hard to distinguish them » (Maier 2020). 

En 2020, le réalisateur Matt Tyrnauer a fait paraître un documentaire intitulé The Reagans. Dans ce film, on explore certaines des prises de position moins reluisantes de Ronald Reagan telles que ses politiques aujourd’hui considérées comme racistes (on peut penser à la War on Drugs qui a impacté les populations noires de manière disproportionnée) et son inaction face aux risques du sida pendant les années 1980. Tyrnauer fait beaucoup de liens entre la vie d’acteur et la vie de politicien de Reagan. Cela est particulièrement bien exposé dans le cadre d’une analyse qui est présentée par la journaliste Lesley Stahl. Cette dernière se rappelle l’impression qu’elle a eue du nouveau président lors de la première conférence de presse de Reagan après son assermentation, le 29 janvier 1981. 

The first time I actually saw him in person was right in front of the press corps and we all kind of melted. We were all little puddles on the floor. He also had more wrinkles up close than the camera picked up. The camera loved this man. And a little bit of frailty to him. He wasn’t as hardy and healthy as he seemed on television. But when he went on television, he was the actor and he was playing a vigorous president. (Tyrnauer 2020)

Ronald Reagan a été marqué par les médiums et les messages de la fiction. Il s’est servi de la télévision et du cinéma dans le but d’influencer le public américain tout en s’exposant lui-même à des œuvres et à une culture qui ont forgé sa vision du monde. Il a régulièrement accentué l’hybridation entre les modes de la fiction et de la référence alors qu’il voyait des vérités et des réalités bien tangibles dans le cinéma de fiction et de fantaisie tout en abordant plusieurs aspects de sa carrière politique comme étant une œuvre de fiction rappelant sa vie d’acteur. Cela permet de souligner à nouveau la complémentarité de la fiction et de la réalité.

Dutch: A Memoir of Ronald Reagan (Edmund Morris, 1999)  

Quand Dutch: A Memoir of Ronald Reagan est paru en 1999, un lot de critiques a rapidement émergé au sujet de cet ouvrage aussi attendu que particulier. En 1985, Edmund Morris a reçu un mandat officiel et un accès privilégié afin de rédiger une biographie autorisée de Ronald Reagan, notamment car le président avait aimé les écrits de Morris au sujet de Theodore Roosevelt. Morris a pu voyager avec le président et réaliser des entrevues tout en ayant accès aux archives personnelles de Reagan et à de nombreux dossiers gouvernementaux. Afin de bien représenter la nature énigmatique de Reagan, Morris a choisi d’inclure une part de fiction dans cette œuvre qui se voulait aussi historique et sourcée. Il a créé une version fictive de soi-même qui accompagne Ronald Reagan pendant l’ensemble de sa vie. À titre d’exemple, Edmund Morris est né en 1940 au Kenya, mais le personnage qui porte le même nom dans Dutch est né en 1912 en Illinois. 

Plusieurs supporteurs de Reagan se sont montrés critiques de Dutch en raison de certains passages défavorables ou en raison d’une trop brève couverture de certains événements, mais c’est la stratégie de la fiction qui semblent choquer plus d’un. « The reader does not know where fact leaves off and fiction begins, and neither Morris nor his publisher is any help » (Hannaford 2000, 389). « He has produced a bizarre, irresponsible and monstrously self-absorbed book […] Even worse, this loony hodgepodge of fact and fiction is being sold not as a novel but as  »the only biography ever authorized by a sitting President » » (Kakutani 1999). En faisant un choix qui était sans précédent dans le domaine des biographies présidentielles autorisées, Edmund Morris allait certainement provoquer des critiques, mais il fait aussi reconnaître que le travail d’historien sera toujours partial et partiel et qu’aucun texte au sujet de Ronald Reagan ne peut être considéré comme étant complet ou définitif. Plusieurs qui critiquent la dimension fictive de Dutch reconnaissent quand même la force de certains passages. « Morris does discuss Reagan’s economic policies, the summits with Gorbachev, and the Iran-contra affair. These are the best parts ofthe book. They are brisk, forceful narratives » (Schulzinger 2000, 393). Morris a toujours défendu son choix, comme on peut le lire dans ce texte paru au moment de son décès en 2019.  

« I quite understand that readers will have to adjust, at first, to what amounts to a new biographical style, » Mr. Morris wrote on the website of Random House, his publisher. « But the revelations of this style, which derive directly from Ronald Reagan’s own way of looking at his life, are I think rewarding enough to convince them that one of the most interesting characters in recent American history looms here like a colossus. »

Some critics found Mr. Morris’s approach fitting for a president — and former actor — who occasionally confused reality with cinema. In at least two instances, for example, Reagan cited words evoking American military heroism as if the words had come from the Pentagon — when, in fact, they were snippets from Hollywood movies made decades before. (Stout 2019)

Morris commente aussi son rapport à la biographie comme forme d’écriture et comme genre littéraire dans les premières pages de Dutch.  Il se révèle authentiquement et admet que son ouvrage est motivé par des pulsions émotives, même s’il est aussi rigoureusement documenté. 

Memory. Desire. What is this mysterious yearning of a biographer for subject, so akin to a coup de foudre in its insistence? Yet so fundamentally different from love in its detachment? […] Before we recede to our respective darknesses, I must allow these floating fragments, these dusts of myself, to sparkle in his waning light. » (Morris 1999, xxx) 

Au courant de Dutch, le personnage fictif d’Edmund Morris voit, par exemple, son père mourir ou bien il assiste à une allocution de Ronald Reagan dans une assemblée étudiante en 1928. Il est aussi entouré d’autres personnages fictifs : son ami Paul Rae, un chroniqueur de potins, et son fils Gavin. Paul Rae va mourir du sida en 1982. Morris ne nomme pas immédiatement cette maladie, mais le lien avec Reagan est assez clair alors que le président a souvent été accusé de ne pas avoir agi contre cette maladie avec sérieux. 

Paul Rae groused on one of the last of our rare evenings out. Shabby and increasingly reclusive since the retirement of his column, he was battling a series of mysterious, degenerative ailments. He would not survive the summer. I suppose I should have related his passing to a number of similar deaths that had attracted attention in San Francisco four months before, but I didn’t. Few people did in mid-1982. (457)

Edmund Morris a ainsi créé un récit afin de transmettre la réalité des années 1980 et des politiques de Ronald Reagan au sujet de la crise de santé publique qu’a été le sida. Si Edmund Morris a présenté une version qu’on peut considérer comme étant partiellement fictive, ce mode d’hybridation a aussi fait partie de la démarche politique de Ronald Reagan, c’est ainsi que l’auteur rejoint son sujet au niveau du fond et de la forme. Morris aborde certains des principes fondamentaux de Reagan au sujet de la Bible, l’avortement, la propriété ou bien les armes à feu en rappelant qu’ils ont souvent été motivés par ce qu’il qualifie de « untruism » (Morris 1999, 415). « When he expresses views simply and declaratively, they should never be taken seriously, because they represent core philosophy » (415). Comme le souligne Edmund Morris, Ronald Reagan a abordé sa présidence de la même manière qu’il a abordé sa carrière d’acteur. « The job suited him better than any he had ever had, with its flawless scheduling, variety of interests, frequent opportunities to perform, and sense of huge purpose. » (Morris 1999, 424)

Conclusion: une culture de fiction et de divertissement

La présidence de Ronald Reagan peut assurément être abordée comme étant une œuvre de fiction qui fait appel à l’imagination, au rêve, au souhait, avec comme désir de voir un monde mouvant et de le forger au gré de sentiments et de pulsions. Cette même vision politique a aussi contribué à renforcer un statu quo quand on se rappelle que les institutions du capitalisme et du racisme systémique ont été maintenues sous Ronald Reagan. Ainsi, le régime de conformisme valorisé par Reagan se maintient en raison du divertissement prévisible et fade qu’il consomme. L’instrumentalisation de la fiction a servi la carrière politique de Ronald Reagan et a bien sûr dominé sa vie d’acteur alors qu’incarner des personnages était son métier. En créant de la fiction, il a développé un rapport flexible avec la réalité en se rappelant qu’il avait toujours la capacité de forger le monde dans lequel il vivait tout en ignorant des faits. La fiction à l’écran qu’il a consommé était aussi divertissante et cela lui a permis de s’inscrire dans une tendance culturelle qui a touché toute la société américaine pendant le XXe siècle. En se servant de fiction narrative, Edmund Morris réussit à divertir ses lecteurs tout comme Reagan a réussi à divertir les Américains tout en s’exposant à cette même culture.  

Entertainment remained an essential part of his life, and the blander the better […] But his soul really craved the kind of movies he used to act in himself, where sex was implicit, crime did not pay, and tall, strong men gave freckled kids fatherly advice. He and Nancy would watch two or three such pictures every weekended, always with popcorn. (426-427) 

Dans son ouvrage Amusing Ourselves to Death : Public Discourse in the Age of Show Business, Neil Postman traite du moment au cours duquel la société est passée d’une culture de mots à une culture d’images. L’arrivée de la photographie dans la seconde moitié du 19e siècle a été un facteur déterminant et cette évolution a bien sûr été accélérée par les images à l’écran au 20e siècle, c’est-à-dire grâce à la magie du cinéma et de la télévision. Postman affirme que les 15 premiers présidents américains n’auraient pas été reconnus dans la rue par les citoyens moyens. On aurait par contre été en mesure de reconnaître leurs paroles : « their public positions, their arguments, their knowledge as codified in the printed word » (Postman 1985, 60-61). Aujourd’hui lorsqu’on pense à des personnalités publiques – Postman prend pour exemple Richard Nixon et Jimmy Carter, mais on aurait très bien pu ajouter Ronald Reagan – on pense d’abord et avant tout au visuel : « an image, a picture of a face, most likely a face on a television screen […] Of words, almost nothing will come to mind. This is the difference between thinking in a word-centered culture and thinking in an image-centered culture » (61). 

Ronald Reagan a certainement permis une accélération de la culture du divertissement et de la fiction en politique américaine. Cela contribue à une ludification de la vie politique dans laquelle on analyse les débats et les élections comme des événements sportifs, souvent abordés de manière simpliste, par exemple : les États bleus et contre les États rouges. Plusieurs des supporteurs et des adversaires de Reagan se souviennent de lui en raison d’un affect, d’une image, d’un personnage, mais cela est aussi le cas pour tous les politiciens des dernières décennies. Souffrant de la maladie d’Alzheimer pendant au moins les dix dernières années de sa vie, la relation entre Ronald Reagan et la réalité s’est métamorphosée encore une fois. L’oubli est devenu une nouvelle forme de fiction, un monde dans lequel il n’avait plus aucun souvenir de plusieurs faits avérés, dont celui d’avoir été président des États-Unis.

Bibliographie

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Weinberg, Mark. 2018. Movie Nights with the Reagans. A memoir, New York, Simon & Schuster Paperbacks, 261 p.

Sources sans auteurice 

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Œuvres cinématographiques et téléséries 

Charles, Glen, Les Charles et James Burrows. 1982-1993. Cheers, Charles/Burrows/Charles Productions et Paramount Network Television. 

Cimino, Michael. 1978. The Deer Hunter, EMI, 184 min. 

Coppola, Francis Ford. 1979. Apocalypse Now, Omni Zoetrope, 153 min. 

Crane, David et Marta Kauffman. 1994-2004. Friends, Bright/Kauffman/Crane Productions et Warner Bros. Television. 

Daniels, Greg et Michael Schur. 2009-2015. Parks and Recreation, Open 4 Business Productions/Deedle-Dee Productions/Fremulon/3 Arts Entertainment/Universal Television. 

David, Larry et Jerry Seinfeld. 1989-1998. Seinfeld, West/Shapiro Productions et Castle Rock Entertainment. 

Fey, Tina. 2006-2013. 30 Rock, Broadway Video/ Little Stranger, Inc./Universal Television. 

Kotcheff, Ted. 1982. First Blood, Anabasis Investments, N.V., 93 min. 

Kubrick, Stanley. 1964. Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, Hawk Films, 94 min. 

Lorre, Chuck et Bill Prady. 2007-2019. The Big Bang Theory, Chuck Lorre Productions et Warner Bros. Television.

Nichols, Mike. 1998. Primary Colors, Mutual Film Company, 143 min. 

Reitman, Ivan. 1984. Ghostbusters, Columbia-Delphi Productions/Black Rhino, 105 min. 

Scorsese, Martin. 1976. Taxi Driver, Bill/Phillips Productions et Italo/Judeo Productions,  114 min.

Scott, Tony. 1986. Top Gun, Don Simpson/Jerry Bruckheimer Films, 110 min. 

Spielberg, Steven. 1982. E.T. the Extra-Terrestrial, Amblin Production, 114 min.

Tyrnauer, Matt. 2020. The Reagans, Showtime, 221 min. Wise, Robert. 1965. The Sound of Music, Argyle Enterprises, Inc., 174 min.

pour citer

Deguire, Éric. 2025. « La présidence de Ronald Reagan comme œuvre de fiction », Postures, « Actes de la journée d’études AECSEL 2025 », hors série, en ligne, <https://revuepostures.uqam.ca/?p=9843>, consulté le xx/xx/xxxx.