Dossier « Mesures de la démesure », n° 41
Dans Éthique à Nicomaque, Aristote explique que « ce qui distingue principalement l’homme de bien, c’est qu’il perçoit en toutes choses la vérité qu’elles renferment, étant pour elles en quelque sorte une règle et une mesure » (2014 [IVᵉ av. J.-C.], 66). Lorsqu’il parle de la mesure, Aristote la présente comme étant un juste milieu, une échelle permettant à celui qui suit les règles de n’être ni dans l’excès ni dans la petitesse. C’est encore en utilisant la mesure que l’être humain a essayé de se séparer de l’animal. Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau se penche sur cette distinction :
Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu’à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait toute dans les opérations de la bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes, en qualité d’agent libre. L’un choisit ou rejette par instinct, et l’autre par un acte de liberté. (2002 [1754], 24)
Bien qu’il reconnaisse que l’humain et l’animal partagent une origine commune, Rousseau précise que, contrairement à la bête, l’humain est capable de distinguer le bien du mal. En reprenant les mots d’Aristote, cette distinction correspond à une « règle » du juste milieu, à la question de « mesure ». Puisqu’il est capable de faire cette distinction, il a la liberté de faire ses propres choix. C’est dans cette capacité à choisir — là où l’animal demeure soumis à des instincts incontrôlables, démesurés — que se joue la distinction entre l’humain rationnel et l’animal. Toutefois, avec la modernité, la notion de mesure sera de plus en plus critiquée par les philosophes. Parmi eux figure Friedrich Nietzsche, qui critique la morale et ses règles mesurées lorsqu’elle devient un instrument de normalisation ou de soumission de l’être humain aux valeurs dominantes. Il soutient l’idée que la morale s’apparente à une « doctrine du conditionnement » (2023 [1886], 86) — qu’en répondant aux enseignements moraux, l’être humain n’est pas aussi libre que Rousseau pouvait le prétendre. Pour expérimenter la vraie liberté, Nietzsche invite à effectuer un « autodépassement de la morale », un processus qui implique l’entrée d’un individu dans la démesure afin de concevoir une morale qui lui est propre.
C’est précisément ce processus d’autodépassement qu’Audrée Wilhelmy donne à voir à travers les figures de Noé, puis de sa fille Mie, dans trois de ces livres : Oss, Plie la rivière et Le corps des bêtes. Wilhelmy y propose une évolution dans la manière d’agir dans le monde, fondée sur une animalité marquée, fortement liée à une forme d’amoralité qui, d’abord perçue comme démesurée, finit pourtant par devenir la nouvelle mesure des personnages de son univers romanesque. En prenant appui sur l’« autodépassement » nietzschéen, ainsi que sur des notions de Georges Bataille portant sur les interdits et la transgression dans l’érotisme, cet article se propose d’examiner les manifestations de la démesure dans ces trois œuvres de Wilhelmy. Je m’arrêterai d’abord à la démesure morale de Noé, puis à celle rattachée à son corps sexualisé, deux manifestations, dans Oss et Plie la rivière, de la nature excessive du personnage, révélatrices de son animalité. J’en viendrai ensuite à Mie qui, dans Le corps des bêtes, reprend l’héritage de cette démesure bestiale, mais en transforme la portée en opérant une réécriture de la moralité, où l’animalité elle-même devient une mesure nouvelle.
Femme amorale, femme animale
Si, sur le plan moral, la mesure désigne une attitude raisonnée et réfléchie, par opposition, la démesure se trouve à être l’excès, ce qui sort de la règle ou des enseignements donnés. Pour aller plus loin, la démesure serait même une quête de l’excès, une volonté de transgresser les normes établies, puisque, comme l’explique Nietzsche : « la mesure nous est étrangère, convenons-en; ce qui nous excite, c’est précisément l’infini, l’immense » (2023 [1886], 150-1). Dans Oss, Noé a, de prime abord, une attitude étrangère à toute considération morale, une conséquence due à l’omission de lui transmettre les enseignements moraux, faisant d’elle un personnage amoral. Son absence de conscience morale se double d’une capacité à inciter les autres à transgresser les normes établies — incitation qui, comme je le montrerai, s’exprime notamment à travers ses relations sexuelles. Le personnage incarne ainsi, dans l’économie du texte, une forme de tentation, une ouverture vers la transgression qui offre à celui qui s’y adonne l’accès à un domaine dépassant tout ce qu’il connait — ne serait-ce que par le fait qu’elle soit une femme. En ce sens, Nietzsche exprime que :
[La] nature [de la femme] est « plus naturelle » que celle de l’homme, sa souplesse et sa ruse de fauve, sa griffe de tigresse sous le gant, sa naïveté dans l’égoïsme, la sauvagerie indomptable de son instinct, l’immensité insaisissable et mobile de ses passions et de ses vertus… Ce qui, malgré la crainte qu’on éprouve, excite la pitié pour cette chatte dangereuse et belle. (274)
Ici, les comparaisons animales employées par Nietzsche pour décrire la femme ne sont pas anodines. Pour lui, la femme est beaucoup plus « sauvage » que l’homme, puisqu’elle obéit davantage à ses instincts — lesquels, selon lui, se rattachent principalement à l’amour et à la vengeance — que ne le fait le sexe masculin. Cette animalité l’éloignerait ainsi de la moralité. Dans L’Érotisme, George Bataille développe une idée semblable. Au lieu de mettre l’accent sur la pitié éprouvée par les hommes face à l’animalité des femmes — avec laquelle il s’accorde —, il envisage le rapport entre l’homme et la femme par le prisme du désir : « les femmes ont le pouvoir de provoquer le désir des hommes » (Bataille 2023 [1957], 139). Ce désir deviendrait une force transgressive pour la femme. Toutefois, en faisant cela, elle se fait « étrangère à l’interdit [donc à la morale] sans lequel nous ne serions pas des êtres humains, [la femme] se ravale au rang des animaux » (144). Il faut bien l’entendre : dans les discours de Nietzsche et Bataille, l’affirmation de l’animalité de l’instinct féminin représente quelque chose de mauvais1Dans L’Érotisme, Bataille désigne aussi les femmes comme étant des « objets privilégiés du désir » (2023 [1957], 139).. Selon eux, la femme devrait être perçue comme « propriété, comme objet qu’on peut enfermer, comme quelque chose de prédestiné à la domesticité et qui s’y accomplit » (Nietzsche 2023 [1886], 271) en bouleversant l’ordre établi par les codes essentialistes2L’essentialisme suppose qu’il est possible de décrire l’essence des choses et d’une personne comme le fait Nietzsche dans la citation précédente. En utilisant le terme « prédestiné », il s’accorde avec la logique de finitude liée à l’idéologie essentialiste. Bataille partage ce mode de pensée que nous pouvons retrouver dans la construction sociale de l’univers wilhelmynien. .
Revenons à Noé qui, comme je l’ai mentionné, n’a pas appris ni construit sa moralité, de sorte qu’elle ne perçoit pas les transgressions qu’elle peut commettre et incite, par conséquent, les autres à en faire autant. Dans le premier conte Oss, ces transgressions se trouvent à être des actes sexuels empreints de violence3Il s’agit d’ailleurs d’une caractéristique que Bataille ne cesse d’associer à l’animalité; tout ce qui est animal est nécessairement violent, puisque la violence résulte d’un acte transgressif. Elle est une manifestation de l’excès dans le sens où elle brise les cadres rationnels, utiles et moraux pour amener l’humain à sa part à travers l’expérience de la transgression.. Par exemple, nous pouvons le constater à la demande qu’elle fait au prêcheur Lô : celle de la toucher alors qu’il garde sa tête sous l’eau jusqu’à ce qu’elle perde le souffle. Conscient du danger que cette action représente pour la vie de Noé, ce dernier est un peu hésitant au départ, mais il se rend vite compte que « le geste est plus excitant qu’il ne l’imaginait » (Wilhelmy 2019 [2011], 62). À cause de son ignorance morale, Noé ne voit toutefois pas l’excès lié à sa demande, donc elle ne commet pas de transgression, elle ne fait que répondre à ses désirs. Cependant, contrairement à elle, le prêcheur Lô sait que ce qu’elle demande de lui va à l’encontre des interdits mis en place. Le rôle de « boussole morale » qu’incarne Lô est d’ailleurs mis de l’avant dans le roman : le simple fait qu’il soit prêcheur le met du côté de la moralité et de la mesure, attestant son hésitation initiale. Lô connait les restrictions qu’il viole volontairement et, dans ce dépassement des règles, il trouve un désir qui excède tout ce qu’il connait.
En effet, en suivant la pensée de Nietzsche, le prêcheur Lô incarne les hommes de religion qu’il qualifiait d’ « esclaves » de la morale. Ceci entre en opposition avec Noé qui occuperait, dans ce cas, la position de « maître » puisque la jeune femme ne répond à rien d’autre qu’à ses propres instincts; en ce sens, elle est « maître » de ses propres lois et n’est donc pas « esclave » de la morale. Dans La Généalogie de la morale, Nietzsche soutient l’idée que la morale n’est qu’un moyen de dresser et de domestiquer l’homme. Il emploie volontairement ces termes issus du vocabulaire animal pour souligner comment la morale a modelé les individus comme on élève les animaux, souvent contre leurs instincts :
Le sens de toute culture est justement d’élever à partir de la bête de proie « homme » un animal apprivoisé et civilisé, un animal domestique, on devrait alors, sans le moindre doute, considérer tous ces instincts de réaction et de ressentiment grâce auxquels on a fini par briser et subjuguer les lignées nobles avec leurs idéaux comme les authentiques instruments de culture. (Nietzsche 2024 [1887], 92)
Alors que la « bête de proie » renvoie à l’être humain libre d’esprit, capable d’affirmer ses envies sans honte ni culpabilité — figure incarnée par Noé dans les œuvres de Wilhelmy — Lô, à l’inverse, représente la « bête de troupeau » ou l’animal malade : un être domestiqué par la morale, qui refoule ses instincts par honte et par crainte de rétribution. Je l’ai dit, en étant prêcheur, il a reçu les enseignements moraux, faisant de lui une personne facilement acceptée par la société en raison de son obéissance aux règles et aux limites instaurées. Toutefois, face au corps nu de Noé — soit, aux yeux de Lô, un objet incitant à la démesure —, il semble oublier tous les enseignements qu’il a pu recevoir :
La chaleur du magasin est insoutenable, l’odeur de peau brûlée prend à la gorge. Lô lentement se rapproche, incapable de résister. Il devine la sensibilité de la peau de la Petite, il se penche, souffle imperceptiblement sur son corps, effleure son ventre du bout des doigts. (Wilhelmy 2019 [2011], 24-5)
La mention de Lô qui est « incapable de résister » souligne le caractère transgressif de son acte. Il outrepasse les limites pour accéder à ses désirs qui sont, en l’occurrence, sexuels. En effet, durant cet extrait, le ou la lecteur‧ice assiste à une scène qui peut être qualifiée d’exorcisme afin de soigner l’épilepsie4Cette condition n’est jamais mentionnée concrètement dans les romans, mais les descriptions des convulsions de son corps en témoignent. de Noé — une maladie qui peut aussi témoigner de sa démesure et qui sera plus amplement abordée plus tard —, sa tutrice, Grumme, brûle la peau de la jeune fille en espérant que les cris de douleurs qu’elle laissera échapper éloigneront les « démons » (25) qui causent les crises. Cependant, le seul indicatif de douleur que Noé laisse transparaître est lorsqu’elle se mord les lèvres, comme pour retenir un cri. Ce n’est que lorsque Lô la touche que cette douleur semble diminuer, donnant une raison à Noé de lui demander de recommencer quelques phrases plus loin. Au contraire de Lô, Noé n’a pas conscience que les gestes qui sont exercés par le prêcheur vont à l’encontre des valeurs de la société, puisqu’à aucun moment, la narration ne peut confirmer qu’elle a reçu une éducation morale. Ainsi, lorsqu’elle dit « Touche-moi » (25), ce geste n’a rien de démesuré ni de transgressif pour elle, précisément parce qu’il s’inscrit dans une conscience amorale et qu’il vise l’apaisement de sa souffrance plutôt que la satisfaction d’un désir sexuel. Elle n’a pas le même sens de la mesure — donc du bien et du mal — que Lô, ce qui, toujours selon Nietzsche, fait d’elle un animal de proie qui répond à ses instincts et qui est libre de toute culpabilité morale. Bien que l’absence de morale constitue une part importante de son animalité, c’est également à travers son corps que Noé l’incarne. Elle mobilise d’abord son corps à des fins sexuelles, puis, dans le second récit Plie la rivière, elle se réfugie dans la grotte d’un ours et commence à adopter son mode de vie, si bien que Noé et la bête finissent par se confondre. L’excès que manifeste son corps devient alors un moyen de s’émanciper des normes de la société humaine pour se rapprocher du monde animal.
Corporalité sexuelle insaisissable
Bien que Noé soit un personnage amoral — et donc extérieur à la conception humaine de la mesure — cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’interagit pas avec les autres selon un schéma qui lui est propre. Afin de bien cerner ce schéma, il faut se concentrer sur l’idéal nietzschéen du dépassement de la morale — théorie qu’illustre le personnage de Noé sans en avoir conscience. Il s’agit d’une proposition qui invite l’être humain à délaisser les normes morales traditionnelles pour en élaborer une nouvelle, fondée sur la volonté individuelle et les rapports singuliers à autrui. Reprenant des idées similaires, mais cette fois dans une perspective féministe faisant défaut à Nietzsche5En effet, pour Nietzsche, seuls les hommes devaient effectuer l’autodépassement de la morale, non pas parce qu’il pensait que la femme en était incapable, mais parce que l’émancipation de la femme moderne « apparaît comme un remarquable symptôme de l’affaiblissement et de l’énervement croissants des instincts vraiment féminins » (Nietzsche 2023 [1886], 273). Selon lui, elle doit rester tournée vers la séduction, la maternité, la dépendance et la servitude de l’homme — une conception fortement contestée par les féministes, qui revendiquent, entre autres, l’autonomie, l’égalité et la liberté de choix des femmes., Catherine Dussault Frenette, dans son ouvrage Désirs féminins sous contrainte, invite les femmes à réécrire les contraintes qui sont imposées sur la sexualité féminine qui émergent généralement de la morale et de ce que la société peut considérer comme la décence féminine. Dussault Frenette conçoit l’apprentissage de la sexualité féminine d’une manière comparable à celle avec laquelle Nietzsche décrit l’intériorisation de la morale, soit comme un processus imposé de l’extérieur, qui façonne les corps et les comportements selon des mesures restrictives. Dans les deux cas, les auteur·ice·s analysent comment des normes contraignantes sont transmises par un groupe dominant à un groupe considéré comme subordonné. Ces normes sont ensuite assimilées, puis reproduites — parfois inconsciemment — par les individus dominés, souvent dans une logique d’adaptation ou de conformité aux attentes du groupe dominant.
Dans le cas de Noé, dès sa première relation sexuelle avec Lô, elle commence à construire ce qu’appelle Dussault Frenette, des scripts sexuels et qui désignent « cette façon de concevoir la sexualité, c’est-à-dire résultant en partie de l’intériorisation continue de normes, invariablement genrées, circulant dans l’espace social » (2022, 33). Toutefois, pour mieux comprendre la construction des scripts sexuels de Noé en particulier, un détour par la théorie de Bataille est nécessaire. J’ai déjà exposé l’idée que Noé ne conçoit pas les relations sexuelles comme un acte démesuré, et donc moralement transgressif, mais plutôt comme un geste apaisant. Cette conception, je le reconnais, s’oppose à la théorie de Bataille sur l’érotisme et la mesure. En effet, dans son ouvrage éponyme, Bataille explique que l’apaisement de l’être humain réside dans les mouvements organisés du travail, dans « la conscience de l’utilité […] [et] de la série de causes et d’effets » (2023[1957], 47). Autrement dit, l’humain trouve sa stabilité dans la raison, l’organisation et la prévention, à l’inverse de l’animal que l’auteur décrit comme un être désorganisé et démesuré, des traits qu’il associe à la corporalité. Le travail permet à l’humain de ne pas répondre à ses impulsions immédiates, de rester du côté de la rationalité. Comme la morale, le travail crée des limites pour éviter que la raison humaine ne tombe dans l’instinct animal qui représente un monde de violence où rien n’est interdit, où il n’y a pas de limites à franchir. De ce fait, puisque le monde animal ne connait aucune interdiction, ni la crainte de rétribution issue de la morale ni le sentiment de honte, ne viennent troubler la conscience de la bête — ou, en l’occurrence, celle de Noé. Il n’y a aucun frein pour restreindre ses désirs.
Malgré la séparation que l’humain tente d’imposer entre lui et la bête, Bataille reconnait qu’il subsiste en lui une part irréductiblement animale : la violence. Bien qu’il souhaite restreindre cette violence qui l’habite jusqu’à vouloir l’effacer derrière les lois de la décence, tout homme reste violent. Une violence qui trouve son origine dans la « nature elle-même [qui] est violente » (43) et qui laisse son empreinte sur l’humain. Toujours selon Bataille, il semblerait que la seule chose que l’humain ait été capable d’accomplir par rapport à la violence est d’imposer un temps d’arrêt en créant des limites, mais il n’a jamais pu y mettre fin. S’il en avait été capable, les notions d’interdits ou de transgression n’existeraient sans doute pas6Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche dit quelque chose de similaire par rapport à la crainte de rétribution qu’évoque la morale : « Si l’on pouvait supprimer le danger, le motif de craindre, on aurait en même temps supprimé cette morale : elle ne se considérerait plus elle-même comme nécessaire! » (2023 [1886], 202)., comme elles n’existent d’ailleurs pas chez Noé, ni plus tard chez sa fille, Mie. Cette violence incontrôlable — associé chez Bataille à l’animalité — qui habite chaque être humain se démontre dans la chair, plus précisément, par le corps sexualisé : « le mouvement de la chair excède une limite en l’absence de la volonté. La chair est en nous cet excès qui s’oppose à la loi de la décence » (99). Bataille appelle ce mouvement de la chair « la transe des organes », un mouvement qui s’apparente à la jouissance :
Le mouvement charnel est singulièrement étranger à la vie humaine : il se déchaîne en dehors d’elle, à la condition que [la raison] se taise, à la condition qu’elle s’absente. Celui qui s’abandonne à ce mouvement n’est plus humain, c’est à la manière des bêtes, une aveugle violence qui se réduit au déchaînement, qui jouit d’être aveugle, et d’avoir oublié. (113)
Donc, dans la jouissance, l’homme n’a plus rien d’humain, il a volontairement délaissé la moralité qui construit son humanité. Plus encore, une fois que la barrière a été franchie une première fois et qu’elle a accédé à sa bestialité, la personne qui aura commis la transgression sera portée à vouloir recommencer, à retourner vers sa nature violente, une nature où la raison humaine se tait. Chez Noé, ce mouvement excessif de la chair associé à l’orgasme se retrouve dès l’abord dans ses crises épileptiques, celles que Grumme essaie de soigner :
Noé ne veut pas qu’on la soigne, elle aime l’obscurité qui l’avale, la remise à zéro des pensées et du corps. Avant les crises, pendant des heures, la tension envahit les mains et les bras, les jambes, le cœur, les poumons : l’air même déborde, il prend trop d’espace dans le ventre, Noé sait que rien ne l’apaisera, sinon le grand noir (Wilhelmy 2017, 75).
Cette description rejoint celle que Bataille fait de la transe des organes. La tension préliminaire que construisent les crises se ressent dans le corps — ou dans la chair. De plus, le « grand noir » qui amène la « remise à zéro » rappelle les effets de la jouissance, soit cet abandon volontaire de la raison mentionné par Bataille. Sans oublier le fait que Noé ne veut pas être soignée, ce qui témoigne de son envie de retourner dans la transe, dans la démesure. Lors des rencontres avec le prêcheur Lô, Noé associe ce mouvement — soit celui de la tension suivie du soulagement — à ses relations sexuelles avec lui. Elle finira par se construire sa propre vision de l’acte, une vision qui devra inclure un sentiment similaire aux crises épileptiques, j’y reviendrai.
L’excès que représente le personnage de Noé ne se retrouve pas seulement dans sa façon de voir le monde ou d’agir avec autrui, qui diffère des valeurs morales traditionnelles, mais aussi dans la représentation de son corps. En effet, la première apparition de Noé la montre nue et « étendue dans le lit raide du presbytère » (Wilhelmy 2019 [2011], 16) après avoir partagé une nuit avec le prêcheur Lô. Rapidement, il est possible de constater qu’elle est un personnage en marge des autres par la représentation de son corps. D’abord, il est désiré par plusieurs hommes au cours du récit, devenant facteur de transgression. Ensuite, et surtout, il est sans âge, sans contour fixe : « Elle a vingt ans, vingt-cinq ou quinze, Lô ne sait plus, il ne sait rien, sinon qu’elle n’a jamais eu l’air d’une enfant ou d’une femme, toujours trop grande, trop maigre » (15-6). En insistant sur l’adjectif « trop », cette description souligne le caractère excessif de Noé, son côté animal, et, par conséquent, démesuré. Toutefois, ce n’est qu’après sa rencontre avec l’Ours dans Plie la rivière qu’elle est officiellement décrite comme une « animale molle » (Wilhelmy 2021, 18) par la bête sauvage. Au cours des événements dans ce second récit, Noé accepte rapidement son animalité, si bien qu’à la fin du récit, lorsqu’elle « entre [dans la grotte de] l’Ours, elle entre chez elle » (83).
Tout de même, avant d’incarner concrètement son animalité, elle franchit plusieurs étapes que nous pouvons comparer à un rite de passage, c’est-à-dire l’évolution d’un état à un autre qui sera donné à voir dans Plie la rivière. Dans le deuxième court roman de Wilhelmy, la focalisation se répartit principalement sur trois personnages : Noé, l’Ours et Emessie. N’étant pas étranger au mode de vie des habitants d’Oss, ce dernier connait très bien le lit de Grumme ainsi que les manières primitives de la petite Noé que Grumme a adoptée. Souhaitant être comme Grumme, Noé tentera de charmer Emessie dans l’espoir d’obtenir ce qu’elle veut, quelle qu’en soit la nature. Cependant, ce dernier respecte un tabou partagé par les autres personnages — possiblement lié à l’âge de la jeune fille7Lors de cet événement, son âge n’est jamais mentionné explicitement, mais les marqueurs temporels nous indiquent qu’elle aurait environ 10 ans. —, mais demeurant implicite dans le récit, et résiste à ses avances jusqu’à ce qu’ils passent une soirée ensemble sur la plage d’Oss. Après plusieurs gorgées d’alcool, la plage devient un lieu propice à la fête, donc, comme l’explique Bataille, il s’agit d’un lieu propice à la démesure, puisqu’elle « [assure] la possibilité de l’infraction » (2023 [1957], 119). Dans son mouvement de débauche, Emessie se perd dans une folie, mélangeant sa voix avec celle de son père qui raconte le moment où il a chassé un ours et gardé sa fourrure. Il s’agit de la même peau avec laquelle Noé décide de se réchauffer cette nuit-là, ce qui accentue la folie du jeune homme. Encore porté par ses excès, Emessie regarde Noé se transformer : « d’enfant-fille devenir femme-ourse » (Wilhelmy 2021, 71). Durant cette même nuit, dans une course violente, Emessie tente de séparer la fille de la bête en tuant l’ours. Toutefois, l’acte meurtrier est rapidement suivi d’un acte érotique lorsque Noé « pointe l’intérieur de sa cuisse » (78). À ce moment, le corps de Noé excède toutes les limites de la raison : « Son corps prend toute la place, sa chair boit l’air dedans, dehors; il ne reste plus rien de respirable que cette peau-là » (78). Bien qu’il sépare la bête de Noé, il scelle tout de même l’animalité de cette dernière, puisque, seize ans plus tard, elle trouve refuge dans la grotte de l’Ours. Même cette bête ne la considère pas comme appartenant à la race des hommes : « Elle ne sent ni la peur ni la charogne. L’Ours ne connait pas ce parfum quiet » (19). Devant l’animal, elle ne réagit pas de la même manière que les hommes. Elle garde une attitude paisible devant l’Ours, ce qui semble déstabiliser ce dernier, puisqu’il est réputé d’évoquer la peur chez les humains. Encore une fois, Noé brouille les frontières entre l’humain et l’animal, au point que même des chasseurs expérimentés ne parviennent plus à distinguer la femme de la bête, évoquant une « créature merveilleuse, animal-humain, mi-animal, mi-ours, géant à craindre » (63).
Alors que, dans Oss et Plie la rivière, ce sont les personnages qui entourent Noé qui témoignent de son hybridité, dans le troisième volet, Le corps des bêtes, la narration révèle que Noé, afin de mieux comprendre les autres personnages, leur confère également des traits animaliers :
Un faon, avec des ailes de chauves-souris géantes ouvertes de chaque côté de sa colonne. La tête, puis le torse d’un loup-grue terminé par la queue d’un phoque. Le panache velouteux d’un lapin. La hure d’un buffle au plumage du corbeau. Une oie à gueule de renard. […] Mie regarde la biche et elle le sait. « C’est moi. » Trois autres bêtes sont les frères. Elle les reconnait, et Osip et Sevastian. La Vieille doit être cette renarde-là au corps d’oie. (Wilhelmy 2017, 134-5)
Dans le dernier volet du récit de Noé, cette dernière devient mère et la présence de la nature est plus forte que dans les deux contes précédents. Cependant, elle ne passe que très peu de temps avec ses enfants et leur parle encore moins — l’absence de parole constitue elle aussi un marqueur d’animalité, dans la mesure où l’être humain se caractérise par sa faculté de raisonner, aptitude intrinsèquement liée à l’usage de la parole8Il s’agit d’une idée retenue dans La politique d’Aristote lorsqu’il explique le logos, soit la faculté humaine de parler et de raisonner en même temps : « Or l’homme est le seul animal qui possède la parole. La voix sert bien à exprimer la douleur et le plaisir. Aussi la trouve-t-on chez les autres animaux, car leur nature leur permet de ressentir douleur et plaisir et de manifester entre eux ces impressions. Mais la parole, elle, sert à exprimer l’utile et le nuisible, aussi bien que le juste et l’injuste. Car l’homme se distingue des autres animaux en ce qu’il est le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et autres notions morales » (1996 [IVe av. J.-C.], 4).. Malgré tout, elle observe attentivement ses enfants ainsi que le reste de sa famille, et transpose ensuite la nature de leur comportement dans ses sculptures aux formes bestiales. Il est même possible de dire qu’elle crée une démesure dans la démesure. C’est-à-dire qu’elle plonge les animaux — je rappelle que, selon Bataille, ils sont perçus comme des êtres participant à un mouvement d’excès constant — dans un excès encore plus grand en les fusionnant entre eux afin de créer des créatures hybrides. Dans Le corps des bêtes, Mie, la fille de Noé, partage avec elle cette même capacité à combiner humanité et animalité. Comme sa mère, elle utilise cette capacité pour effectuer un autodépassement de la morale. Toutefois, contrairement à Noé qui conserve sa vision du monde et de ses codes pour elle-même, Mie partage la sienne avec les autres, leur offrant ainsi la possibilité d’accomplir leur propre autodépassement.
Réappropriation des contraintes
Revenons sur la notion des scripts sexuels développée par Dussault Frenette. Je rappelle qu’un scénario désigne la conception des relations sexuelles basée sur les expériences personnelles et le discours social. Dans la relation entre Noé et Lô, exposée plus tôt, on constate la construction d’un scénario interpersonnel, fondé sur la relation entre une jeune fille qui entreprend son éducation sexuelle et la figure chargée de son apprentissage. Je souligne que, puisqu’il s’agit d’un scénario interpersonnel, une grande partie des bases sur lesquelles Noé construit son script est laissée à la discrétion de Lô. Or, bien que son rôle dans le texte montre qu’il valorise les enseignements moraux, il ne prend pas le temps d’enseigner à Noé les codes qui régissent la société, la laissant volontairement dans le néant. En ce sens, même si Dussault Frenette présente les scripts sexuels comme résultant en partie du discours social, ce n’est pas le cas du scénario de Noé, puisque la figure responsable de son apprentissage ne lui transmet pas ce discours. Certes, Noé aurait pu avoir accès au discours social au travers d’une autre personne que Lô — Grumme en est un bon exemple. Cependant, dans sa relation avec cette dernière, Noé n’apprend qu’en l’observant, lui donnant, une nouvelle fois, la liberté d’interpréter les choses à sa manière. De plus, il n’existe aucun véritable échange entre Noé et les autres habitants du village qui peut démontrer qu’elle a connaissance du discours social en place, lui donnant l’occasion de créer un scénario qui ne convient qu’à elle. Ici, les rencontres de Noé avec Lô sont marquées par la douleur et la violence : « Quelques minutes plus tôt, elle se débattait sous lui, il la contenait, la frappait; elle jouissait sous ses coups » (Wilhelmy 2019 [2011], 16). Toutefois, toutes rencontres violentes entre le prêcheur et Noé surviennent en réponse à une demande qu’elle formulait elle-même, mais qui, je rappelle, n’était pas nécessairement sexuelle. C’est son comportement amoral et bestial qui répond de l’ignorance du caractère transgressif qui se retrouve dans ses demandes. En m’appuyant sur le processus que traverse Noé lors de ses crises épileptiques, à savoir la montée d’une tension inconfortable envahissant tout son corps, suivie de l’apaisement procuré par le « grand noir » survenant au moment de la crise, ainsi que sur la description que donne Bataille de la « transe des organes », qui se caractérise par l’absence de l’esprit et un silence intérieur — deux éléments que j’ai déjà mis en relation précédemment —, il est possible d’affirmer que Noé retrouve une expérience similaire à celle de la crise dans l’acte charnel. Toutefois, dans la relation sexuelle, ce « grand noir » est déclenché volontairement par Noé, contrairement aux crises épileptiques, qui surviennent sans cause apparente. En somme, le scénario sexuel que construit Noé repose sur la perte de contrôle qui est amené par la jouissance.
Toutefois, cette perte de contrôle est calculée — donc mesurée selon sa propre morale inconsciente et non selon les règles et les limites qui devraient être suivies par le prêcheur Lô — puisqu’elle répond à la demande de Noé, au contraire de ses crises épileptiques qui surviennent sans prévenir. Ce n’est qu’à la suite de sa rencontre avec Rameau — un autre habitant d’Oss croisé à l’extérieur du village — qu’elle est confrontée aux limites morales. Ce dernier a été témoin de la relation entre la Petite et le prêcheur, il a vu les marques que Lô laissait sur le corps de Noé. Lorsqu’il interroge Noé sur les raisons pour lesquelles elle restait avec Lô, elle répond simplement qu’elle « [aimait] le regarder, des fois il arrivait à être effrayant » (49). À la suite de cette réponse, Rameau pense que Noé trouve son plaisir dans la peur et non pas dans l’oubli délibéré de toute conscience, une idée qui le pousse à « [frapper Noé] avec le plat de sa main [puis] à la prendre d’un coup » (53), et ce, même après que Noé ait dit « non » (52). À ce moment, la conception que Noé a de la société entre en conflit avec celle des autres. L’acte sexuel qu’elle a contre son gré avec Rameau va à l’encontre de ses propres désirs et du script sexuel qu’elle s’était construit avec Lô. En effet, dans ce rapport, ce n’est plus elle qui entreprend la rencontre, mais bien l’homme. Ce rapport entre Noé et Rameau concorde avec l’idée, plus essentialiste et partagée par Bataille, selon laquelle, dans la relation entre l’homme et la femme, l’homme agit en initiateur, tandis que la femme reste passive. De plus, elle n’atteint pas la transe des organes qui lui rappelle le « grand noir » et qui est l’une des principales raisons qui l’amènent à engager des rencontres sexuelles. Après cet épisode traumatique, Noé quitte officiellement la civilisation et ses cadres contraignants en se dirigeant vers la forêt qu’elle habitera durant les événements de Plie la rivière9Je souligne que cet exode effectué par Noé se trouve au début de Plie la rivière et non à la fin de Oss. Le nombre de temps passé entre les deux contes n’est pas spécifié..
Dans ce second récit, Noé sera plus clairement confrontée à la présence de limites lorsqu’elle devient la « Noé des forêts » (Wilhelmy 2021, 22). Elle y fait la rencontre de l’Ours, avec qui elle partage une grotte. Dans ce conte scindé en plusieurs focalisations10L’entièreté des romans d’Audrée Wilhelmy propose une narration divisée en plusieurs focalisations. — celle de Noé, un groupe de chasseurs, l’Ours et Emessie, un vendeur de bonbons ambulant —, Noé effectue un processus de transition qui sera mis de l’avant par la séparation du récit sur deux temporalités. La première se concentre sur les événements ultérieurs au récit d’Oss; nous pouvons présenter cette temporalité comme le présent de Noé. La seconde relate la brève rencontre entre une jeune Noé et Emessie que j’ai déjà abordée. La mise en dialogue entre les deux temps nous donne à voir l’évolution dans la façon de penser de Noé. En expérimentant la vie parmi la civilisation, puis celle parmi la nature, Noé semble prendre conscience de la séparation entre l’humain et la bête. Cependant, dans ce livre, la violence ne réside pas du côté de la bête, comme l’explique Bataille, mais de celui de l’humain. En effet, les interactions qu’elle entretient avec l’Ours sont les seules à ne pas être marquées par la violence. Au contraire, elle prend soin de l’Ours et l’Ours prend soin d’elle en retour. Noé se sent en sécurité avec la bête parce qu’elle « ne voit à travers l’Ours aucune question qui ressemble à celle que taisent souvent les hommes. En lui, la pulsion est sans habit, sans intrigue » (46), ce qui est fondamentalement contraire à l’être humain rationnel et mesuré — l’être moral — que Nietzsche désigne comme n’étant « ni droit ni naïf, ni même honnête et direct à l’égard de lui–même. Son âme louche; son esprit aime les recoins, les voies détournées, les issues dérobées » (2024 [1887], 85). Plus encore, lorsqu’elle rencontre l’Ours, elle perçoit la « grande transparence du monde [qui] n’appelle ni sa parole ni sa pensée » (Wilhelmy 2021, 46). La découverte de cette « transparence », qui lui procure un silence semblable à celui qu’elle éprouve dans les crises épileptiques ou dans la jouissance, la pousse à redevenir indifférente à toute morale. Par cette indifférence, elle accepte pleinement l’animalité qui l’habite — une animalité marquée avant tout par le refus conscient des valeurs morales. Celle-ci se manifeste également par le dépassement des limites de son propre corps, un excès perceptible dans les descriptions que les personnages secondaires font d’elle. Toutefois, dans l’univers wilhelmynien, Mie, personnage central du roman Le corps des bêtes, pousse encore plus loin cet excès de la chair en projetant sa conscience dans le corps des animaux.
Dans le troisième opus de cette série, Noé n’est plus le personnage principal du récit, cette place revient à sa fille Mie. Sur la plage isolée de Sitjaq, où les êtres humains ne se parlent pratiquement pas entre eux, la jeune Mie fait son éducation en empruntant le corps des animaux qui habitent la plage :
Toujours, elle a emprunté le corps des bêtes — oiseaux et poissons, mammifères, insectes minuscules. Elle peut sentir les courants chauds et froids sous les ailes des cormorans, le travail de l’eau dans les branchies des requins; ses doigts et ses orteils devinent le relief des pierres sous les coussinets des renards, mais, en dehors des animaux, elle ne marche pas très bien, nage à peine mieux. (Wilhelmy 2017, 39-40)
Pour Mie, il est facile de se représenter ce que signifie être une bête : en imaginant le mode de vie des animaux et le fonctionnement de leur corps, elle apprend en même temps. Pour elle, il ne s’agit pas seulement d’une envie de partager la conscience des animaux. Le processus par lequel elle passe pour s’insérer dans le corps des bêtes vivant sur la plage de Sitjaq est nécessaire, puisqu’elle ne maîtrise pas très bien le fonctionnement de son propre corps. C’est donc en s’imaginant devenir un animal qu’elle apprend le fonctionnement du monde. Cela entre en tension avec l’idée selon laquelle l’éducation, habituellement associée à un devenir humain fondé sur l’apprentissage des règles sociales et morales, s’effectue ici par le biais de l’instinct animal. Je l’ai dit, le domaine animal est un domaine de démesure où les êtres vivants ne connaissent aucunes restrictions, ce qui permet à Mie de partager avec les animaux — ainsi que sa mère — l’absence de honte ou de crainte de rétribution à la suite d’une faute. Il demeure toutefois plusieurs similitudes entre le monde animal et la société humaine, telles que les apprend Mie, et la première est la domination de l’homme sur la femme, et ce, principalement dans les rapports sexuels.
Dans Désirs féminins sous contrainte, Dussault Frenette critique l’objectification qui est faite du corps de la femme afin de susciter le désir masculin. Elle s’oppose ainsi à Bataille pour qui l’objectification de leur corps représente le seul moyen qu’ont trouvé les femmes pour atteindre l’érotisme. Elle doit se faire femme-objet-désirante devant un homme-sujet-désirant (Dussault-Frenette 2022). Ce que soulève Dussault-Frenette, c’est qu’en faisant cela, la femme répond aux contraintes de la société, puisqu’en présentant son corps nu, elle privilégie le désir du partenaire masculin. Dans Le corps des bêtes, c’est ce schéma que Mie apprend, soit celui de l’homme actif — ou « agressif », pour reprendre les termes de Bataille — qui prend la femme passive, dès sa première rencontre avec des grues. Dans cette rencontre charnelle, c’est le mâle qui « surplombe » et « monte » la femelle tandis qu’elle « [offre] sa gorge » et se « laisse saillir » (51). Le même schéma de domination se reproduit lorsqu’elle emprunte le corps d’une loutre. Ici, nous assistons à un acte de reproduction qui s’apparente fortement au viol; la façon dont la femelle « se débat » tandis que l’autre bête la « tient au col » (53) après l’avoir entrainé au fond de l’eau témoigne de l’échange violent. À partir de ces rapports, j’émets l’hypothèse que Mie fonde sa conception des relations sexuelles sur l’idée que, contrairement aux hommes, la femme est avant tout un corps à chasser puis à saisir, et que, si elle ne le donne pas volontairement, il sera pris de force. Tranquillement, Mie assimile les images qu’elle perçoit et, grâce à ces images, elle peut conclure que, pour être une femme, il faut qu’elle se présente elle-même comme un objet de désir dans le regard d’un homme; quelque chose qui s’imbrique dans la mesure véhiculée par la morale. Cependant, elle décide un jour d’emprunter le corps d’un ours mâle, ce qui lui permet d’expérimenter la différence entre le mâle et la femelle :
Alors, elle se redresse, elle enfouit son museau dans les côtes de l’ourse, l’incite à se relever, puis elle se place derrière et elle la monte. […] Et quand il s’enfonce, quand il creuse le ventre de l’ourse, la fillette s’émerveille de cette plongée dans un être vivant et chaud : contre le vit, des organes palpitent; elle sent le cœur du mâle qui martèle dans sa verge et le cœur de l’autre qui bat tout autour. (55)
Cette fois-ci, c’est à son tour d’être en position de domination. C’est elle qui « monte » et qui « s’enfonce » dans la femelle après l’avoir « pisté […] pendant des jours » (55). Cette fusion qu’elle vit avec l’ours mâle lui permet de brouiller bien plus que les frontières entre l’humain et l’animal, elle brouille aussi celles qui séparent l’homme et la femme. J’ai dit que, dans le monde animal, il n’y avait aucune honte par rapport à la sexualité, enlevant toute forme d’interdit. Certes, il est vrai que Mie ressent une certaine gêne, non pas parce qu’elle est influencée par les normes de la société, mais parce qu’elle ne sait pas comment utiliser son propre corps qu’elle voit comme une « entrave » (40). Néanmoins, elle passe au-dessus de cette contrainte que représente son corps de jeune fille et demande à Osip de lui « apprendre » le sexe des humains. La réponse d’Osip est claire : « Mie a douze ans. Elle est la fille de son frère. Il dit “Non” » (121). Il expose aussi la différence entre la conception de la bienséance — qui prend le sens de la mesure — en se demandant si « une fille élevée [dans le village de] Seiche poserait pareille question » (121). Contrairement à une jeune fille élevée en société, Mie ne répond pas à la loi du genre. C’est-à-dire que, en étant l’initiatrice d’une rencontre sexuelle, elle reprend le caractère actif généralement associé aux hommes, et ce, en outrepassant l’aspect transgressif qui est lié à la rencontre sexuelle, puisqu’elle n’a pas encore appris les règles humaines. Il s’agit d’un caractère qu’elle aurait appris et assimilé lors de sa fusion avec l’ours mâle, lui donnant la possibilité de le reprendre dans ses interactions humaines. Cette sollicitation venant de Mie rappelle également Noé qui, elle aussi, ressent une forme de plaisir par la demande. Noé est un personnage qui, comme l’animal, n’éprouve pas de honte et qui laisse libre cours à des pulsions que les hommes cachent. Lorsque cette dernière apprend que sa fille suit un chemin similaire au sien, un processus de transmission est commencé et permettra à Mie de « dicter les lois de la nature et celles de la cabane » (158). Cependant, en plus de ce qu’elle apprend de Noé, elle pourra y ajouter sa propre conception morale, imprégnée de son animalité, et l’exercer au sein de la société.
Dans l’ensemble des œuvres de Wilhelmy présentées dans ce texte, la démesure se présente sous les formes d’une femme assumant son animalité. Dans Oss, Plie la rivière et Le Corps des bêtes, le concept d’animalité ne renvoie pas à une réalité négative. Il ne se limite ni à l’expression de la violence humaine qui doit être refoulée dans le travail, comme le suggère Bataille. Au contraire, en acceptant cette animalité, les femmes de l’univers wilhelmynien illustrent la thèse de Nietzsche puisque cela leur permet d’effectuer un autodépassement de la morale à partir de leurs expériences personnelles, de trouver un juste milieu — tel que l’entend Aristote — autre que celui dicté par la morale et les contraintes. La mise en relation de l’ouvrage de Catherine Dussault Frenette avec les textes de Wilhelmy permet de montrer comment la construction d’un scénario sexuel peut influencer à la fois l’apprentissage moral et la perception de la sexualité chez une jeune fille, tout en ouvrant la possibilité de reconstituer ceux élaborés par Noé et Mie — des scripts qui s’inscrivent dans une nouvelle forme de mesure qui est propre à l’animalité. Pour appuyer cela encore davantage, il est aussi possible de se pencher un peu plus sur le mutisme de Noé et sur la manière dont la parole est perçue comme un caractère typiquement humain. En choisissant le silence — ou le chant, qui est le moyen de communication primaire chez plusieurs espèces d’animaux, tels que les oiseaux —, elle s’éloigne ainsi un peu plus de la mesure humaine pour se rapprocher de celle des bêtes. Bref, peu importe les moyens utilisés, en insérant la vie animale au cœur des fonctionnements humains, Wilhelmy représente une force qui trouble la pensée androcentrée et essentialiste.
Bibliographie
Aristote. 1996 [IVe av. J.-C.]. La politique. Livre I, trad. P. Louis. Paris : Hermann [en ligne].
———. 2014 [IVe av. J.-C.]. Éthique à Nicomaque, trad. J. Tricot. Éditions Les Échos du Marquis [en ligne].
Bataille, Georges. 2023 [1957]. L’Érotisme. Paris : Éditions de Minuit, coll. « Reprises ».
Bergeron, Patrick. 2020. « Audrée Wilhelmy ou l’extension du domaine du conte ». Nuit blanche, magazine littéraire, n° 159 : 16-20.
Boisclair, Isabelle et Catherine Dussault Frenette. 2013. Femmes désirantes : art, littérature, représentations. Montréal : Remue-ménage.
Dussault Frenette, Catherine. 2022. Désirs féminins sous contrainte. Montréal : Nota bene.
Freud, Sigmund. 2013[1920], Le principe de plaisir. Paris : Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige ».
———. 2021 [1913], Totem et tabou : quelques concordances dans la vie psychique des sauvages et des névrosés. Paris : Payot, coll. « Petite biblio ».
Lafrance, Laura. 2024. « Corporalité féminine et communion avec la nature dans Le Corps des bêtes et Blanc résine d’Audrée Wilhelmy ». Études littéraires, vol. 53, no 2 : 165-183.
Nietzsche, Friedrich. 2023 [1886]. Par-delà le bien et le mal. Paris : Le livre de poche, coll. « Classiques de la philosophie ».
———. 2024 [1887]. La généalogie de la morale. Paris : Le livre de poche, coll. « Classiques de la philosophie ».
Powers, Scott. 2022. « L’écoféminisme d’Audrée Wilhelmy. Le « devenir-animal » de la femme dans Le corps des bêtes (2017) ». Animal et animalité : stratégies de représentation dans les littératures d’expression française. Paris : Classiques Garnier, coll. « Rencontres » : 277-296.
Rousseau, Jean-Jacques. 2002 [1754]. Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Chicoutimi : Édition J.-M. Tremblay [numérique], coll. « Les classiques des sciences sociales ».
Simon, Anne. 2017. « Une arche d’études et de bêtes ». Revue des sciences humaines, n° 328 : 7-16.
———. 2024. « Une arche animée : littérature et zoopoétique ». L’humain qui vient. Paris : Hermann : 185-194.
Wilhelmy, Audrée. 2017. Le corps des bêtes. Montéral : Leméac.
———. 2019 [2011]. Oss. Montréal : Leméac, coll. « Nomades ».
———. 2021. Plie la rivière. Montréal : Leméac, coll. « La petite blanche ».
pour citer
Clermont-De Foy, Carolane. 2025. « L’animalité comme mesure : figures féminines de l’autodépassement chez Audrée Wilhelmy », Postures, dossier « Mesures de la démesure », n° 41, en ligne, <https://revuepostures.uqam.ca/?p=9926>, consulté le xx/xx/xxxx.
Notes
- 1Dans L’Érotisme, Bataille désigne aussi les femmes comme étant des « objets privilégiés du désir » (2023 [1957], 139).
- 2L’essentialisme suppose qu’il est possible de décrire l’essence des choses et d’une personne comme le fait Nietzsche dans la citation précédente. En utilisant le terme « prédestiné », il s’accorde avec la logique de finitude liée à l’idéologie essentialiste. Bataille partage ce mode de pensée que nous pouvons retrouver dans la construction sociale de l’univers wilhelmynien.
- 3Il s’agit d’ailleurs d’une caractéristique que Bataille ne cesse d’associer à l’animalité; tout ce qui est animal est nécessairement violent, puisque la violence résulte d’un acte transgressif. Elle est une manifestation de l’excès dans le sens où elle brise les cadres rationnels, utiles et moraux pour amener l’humain à sa part à travers l’expérience de la transgression.
- 4Cette condition n’est jamais mentionnée concrètement dans les romans, mais les descriptions des convulsions de son corps en témoignent.
- 5En effet, pour Nietzsche, seuls les hommes devaient effectuer l’autodépassement de la morale, non pas parce qu’il pensait que la femme en était incapable, mais parce que l’émancipation de la femme moderne « apparaît comme un remarquable symptôme de l’affaiblissement et de l’énervement croissants des instincts vraiment féminins » (Nietzsche 2023 [1886], 273). Selon lui, elle doit rester tournée vers la séduction, la maternité, la dépendance et la servitude de l’homme — une conception fortement contestée par les féministes, qui revendiquent, entre autres, l’autonomie, l’égalité et la liberté de choix des femmes.
- 6Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche dit quelque chose de similaire par rapport à la crainte de rétribution qu’évoque la morale : « Si l’on pouvait supprimer le danger, le motif de craindre, on aurait en même temps supprimé cette morale : elle ne se considérerait plus elle-même comme nécessaire! » (2023 [1886], 202).
- 7Lors de cet événement, son âge n’est jamais mentionné explicitement, mais les marqueurs temporels nous indiquent qu’elle aurait environ 10 ans.
- 8Il s’agit d’une idée retenue dans La politique d’Aristote lorsqu’il explique le logos, soit la faculté humaine de parler et de raisonner en même temps : « Or l’homme est le seul animal qui possède la parole. La voix sert bien à exprimer la douleur et le plaisir. Aussi la trouve-t-on chez les autres animaux, car leur nature leur permet de ressentir douleur et plaisir et de manifester entre eux ces impressions. Mais la parole, elle, sert à exprimer l’utile et le nuisible, aussi bien que le juste et l’injuste. Car l’homme se distingue des autres animaux en ce qu’il est le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et autres notions morales » (1996 [IVe av. J.-C.], 4).
- 9Je souligne que cet exode effectué par Noé se trouve au début de Plie la rivière et non à la fin de Oss. Le nombre de temps passé entre les deux contes n’est pas spécifié.
- 10L’entièreté des romans d’Audrée Wilhelmy propose une narration divisée en plusieurs focalisations.