Débordements corporels et ingestion textuelle dans my body, a Wunderkammer de Shelley Jackson

Dossier « Mesures de la démesure », n° 41

Le cabinet des curiosités1« Wunderkammer » signifie « cabinet des curiosités » en allemand.

my body, a Wunderkammer (1997) de Shelley Jackson est un objet hypertexte prenant la forme d’un site web qui allie texte et dessin, et que l’auteure qualifie elle-même comme « [a]n autobiography, plus lies » (n.d., n.p.). Notons d’emblée que l’hypertextualité dont il sera question ici ne correspond pas à la relation intertextuelle telle que définie par Gérard Genette, mais plutôt à une forme littéraire bien précise qui émerge à la fin des années 80 et qui désigne un texte numérique (accessible via un support physique – disquette, CD-ROM, etc. – ou internet), faisant usage d’hyperliens. Selon N. Katherine Hayles, l’une de ses principales théoristes, l’hypertexte de fiction doit contenir au minimum trois éléments : une variété de « chemins » de lecture, des blocs de texte, et un mécanisme de raccordement qui connecte les blocs de façon à créer ces divers chemins (2001, 21). 

Dans le cas de my body, chaque bloc de texte (ou lexie, pour récupérer le terme barthésien) est associé à une partie du corps qui raconte des souvenirs provenant de l’enfance et de l’adolescence qui s’y rattachent. Le lectorat fait d’abord face à une sorte d’« index » où le corps, central à l’œuvre, est reproduit en entier, avec des cases placées sur certaines parties sur lesquelles on peut cliquer. Ce clic initial nous transporte vers une première vignette textuelle, et, à partir de là, on ne revient pas à l’« index » : les hyperliens présents dans chaque lexie subséquente guident le lecteur ou la lectrice vers une exploration toujours plus approfondie de l’objet. 

Cette courte description permet déjà de constater la prépondérance des métaphores spatiales dans la discussion des hypertextes (les fenêtres, les chemins, les destinations, etc.) (Gilbert 1997, 25). Bien qu’utile, la conception topographique tombe à plat lorsque appliquée à une œuvre comme my body, qui s’autospatialise d’emblée (par le corps), mais qui, paradoxalement, fait de la navigation une entreprise sans profondeur : il n’y a pas d’accumulation ni de juxtaposition de fenêtres, car la seule lexie visible est celle où l’on se situe. En contraste, on remarque dans plusieurs hypertextes de fiction la présence d’un « menu », d’une « carte », ou encore d’un historique des liens cliqués. Il est également fréquent que certains « niveaux » narratifs ne deviennent accessibles qu’après avoir cliqué sur certains liens – une progression comparable à celle d’un jeu vidéo. Cependant, ici, toutes les lexies se trouvent au même palier, et cette simplicité structurelle, contre-intuitivement, empêche le lectorat de réellement s’y orienter. Sous ces conditions, la lecture de my body, comme toute exploration du corps d’autrui, se fait expérimentalement, à tâtons. 

C’est justement la tension entre la dimension matérielle et le contenu de l’œuvre qui m’intéresse dans le cadre de cet article. La matérialité, pour Hayles, ne représente « pas simplement une collection inerte de propriétés physiques, mais bien une qualité dynamique qui émerge de l’interaction entre le texte en tant qu’artéfact physique, son contenu conceptuel, et les activités interprétatives des lecteur.ice.s et auteur.e.s2« In this view of materiality, it is not merely an inert collection of physical properties but a dynamic quality that emerges from the interplay between the text as a physical artifact, its conceptual content, and the interpretive activities of readers and writers. » (je traduis). » (Hayles 2004, 72) Cette définition aménage un espace central pour l’interprétation, tout en reconnaissant l’apport substantiel des stratégies signifiantes du support textuel en lui-même.

Conservant cette définition en tête, je suggère que dans my body, la subjectivité se construit à travers la matérialité du contact textuel, ce qui résulte en une formation queer et incarnée de celle-ci. Mon analyse, qui se fera à la lumière de la théorisation de l’hypertexte par N. Katherine Hayles et des réflexions de Jackson sur les possibilités du médium, débutera par une discussion de l’interaction entre la narratrice et le codex, où on constate l’importance du corps dans le projet d’écriture de l’autrice. Il sera ensuite question des modalités de lecture que permet l’hypertextualité propre à my body, et de la possibilité d’en extraire un contenu politique. Finalement, je traiterai de l’influence de la forme sur la configuration de la subjectivité de la narratrice, d’une telle importance que cette dernière en vient à incorporer les caractéristiques de l’hypertexte. 

Le codex en soi : remix3Un terme que j’emprunte à Mark America (Gervais 2023, 40). vaginal

Je débute ma dissection de my body en abordant la rencontre matérielle avec le codex qui prend lieu dans sa diégèse. Je considère que la transformation engendrée par l’absorption livresque permet de contester le dualisme corps-esprit, une idée intimement liée à Descartes et prépondérante en philosophie occidentale, et qui fut vivement contestée, notamment, par divers féminismes. De façon marquante, le féminisme français des années 70 s’attaque aux valeurs masculinistes de rationalité et de maîtrise qui dominent la tradition continentale, et envisage le fait de se concentrer sur l’expérience corporelle comme un mode de résistance à celles-ci (Kendrick 2002, n.p.). Cet engagement intellectuel avec le monde sensible déjoue l’idée reçue de l’indépendance entre le corps et l’esprit et affirme que toute philosophie refusant de se confronter à notre inhérente physicalité s’en voit appauvrie. De façon analogue, Hayles insiste que « la vision du texte comme une construction verbale immatérielle est en fait une idéologie qui inflige la division cartésienne du corps et de l’esprit au corpus textuel4« In retrospect, we can see the view that the text is an immaterial verbal construction as an ideology that inflicts the Cartesian split between mind and body upon the textual corpus […] » (je traduis) »  (2004, 86). L’attention à la matérialité déployée dans my body témoigne, selon moi, d’une critique implicite à l’endroit de toute dissociation du monde matériel, au niveau corporel autant que textuel.

Cette conception anticartésienne informe la position d’auteure de Jackson, et sa conscience de la forme du codex s’en trouve renforcée, ce qui permet une rematérialisation du texte idéel. Effectivement, s’il est possible de concevoir my body comme investissant « le corps comme surface où explorer la connexion entre textualité et sexualité5« […] body as a surface to explore the connection between textuality and sexuality. » (je traduis) » (Amerika 2007, 235), c’est surtout grâce à la tension au cœur de la lexie « vagina ». La figure d’auteure y décrit son « attachement libidinal aux livres », et raconte son étrange habitude de jeunesse de déchirer les coins des pages pendant qu’elle lisait, et de les mastiquer, faisant d’elle une « lectrice réellement vorace6« You could truthfully call me a voracious reader. » (je traduis) » (Jackson 1997a). Familière avec les différentes textures, elle affirme aimer autant le « papier neuf et immaculé » que le « papier pulpeux et jauni, qui se dissout » ou le « papier lustré qui couine entre les dents, et dont les coins triangulaires pointus devaient être prudemment croqués jusqu’à ce qu’ils soient émoussés7« New white paper, pulpy yellowing paper (dissolves), glossy coated paper that squeaked between the teeth, whose sharp triangular edges needed to be cautiously bitten blunt, I liked it […] » (je traduis) » (Jackson 1997a, « vagina »).

La consommation du papier est un rappel du support numérique avec lequel on interagit, support qui ne permet pas une telle ingestion du texte. Jackson confond la consommation du livre au sens figuré (le lire) et au sens littéral (le manger), ce qui a pour effet de représenter la lecture non comme une pratique dématérialisée et purement idéelle, mais bien comme une expérience sensorielle et désirable, quitte à y sacrifier l’intégrité du codex. Ironiquement, cette consommation « totale » du codex, intensifiée par la mobilisation de multiples sens, empêche toute possibilité de lecture ultérieure. En même temps, l’idée du « texte immortel » qui survit grâce à la stabilité matérielle du livre est ridiculisée, car ce dernier est transformé en une commodité à usage unique.

La dégradation du livre déjoue aussi un angle mort commun en études littéraires, celui d’ignorer sa matérialité. Hayles s’en lamente, affirmant que « le long règne de l’imprimé a permis à la critique d’ignorer les spécificités du codex dans ses discussions de textes littéraires », et qu’historiquement (et, j’ajouterais, encore aujourd’hui), « la littérature imprimée était largement considérée comme n’ayant pas de corps, seulement un esprit pensant8« [t]he long reign of print made it easy for literary criticism to ignore the specificities of the codex book when discussing literary texts. With significant exceptions, print literature was widely regarded as not having a body, only a speaking mind. » (je traduis) » (2004, 70). Semblablement, un peu plus loin dans la même lexie, Jackson trouble la différence entre le texte matériel (le papier) et le texte immatériel (l’idée) lorsque son insertion du premier dans son canal vaginal mène à une détérioration du second :

It wasn’t a big leap from eating books to sticking them up me, a page at a time. Fine literature in my vagina, pulp fiction up my ass, that was my instinctive decision, that is at first, before I began to question whether the distinction was really so clear. […] One day, when I fished out the slippery wad, laid it on my desk and teased its folds open with a pen, I noticed that some of the words seemed changed. I took the stinking page to the library and confirmed my discovery in the echoing stacks. My vagina had rewritten Joyce. It was then I knew I was going to be a writer. (Jackson 1997a, « vagina »)

Cet extrait, qui se déroule dans un environnement hypertexte hautement conscient de lui-même, permet une rematérialisation du codex grâce à la confusion entre l’idée du texte et sa réalité physique. Jackson, en explicitant le lien entre texte, corps et technologie de lecture, refuse le fractionnement facile d’entités complexes, et se moque de l’idée largement acceptée de la stabilité textuelle. Ce passage suggère implicitement que cette malléabilité ne s’applique pas exclusivement à l’hypertexte (car l’internet permet en principe des modifications ad infinitum), mais que toute œuvre littéraire détient la même flexibilité. Il suffit, tel que sous-entendu ici, de savoir investir sa matérialité propre (c’est-à-dire, dans ce cas, manipuler le papier) afin de pouvoir jouer avec son identité, ce qui crée un flou conceptuel entre auteure et corps, lecture et écriture. Évidemment, la représentation de l’acte pénétratif ne vient pas sans bagage symbolique. Le fait que les pages de Joyce soient remodelées en phallus constitue une sorte de réduction, d’objectification subversive, parce que la perte de leur contenu intellectuel les transforme en un artéfact dont l’utilité est restreinte à leur matérialité. Dans cet inversement des relations de pouvoir genrées, la narratrice obtient le dernier mot, puisque le texte change en elle et lui signale son potentiel d’auteure – un détournement qui peut se lire comme un pied de nez au phallocentrisme de l’institution littéraire.

Justement, le lien de causalité que tisse la narratrice entre la dissolution matérielle-textuelle de Joyce qui prend lieu en elle et sa vocation, met en relief sa vision ludique, voire ironique de la fonction d’auteure. Il signale aussi son approche très décomplexée à « l’écriture du corps », tout comme le fait l’adéquation anticartésienne du « je » au vagin qui transforme subversivement ce dernier en instance discursive. Effectivement, le passage du texte à travers le corps consiste en une réécriture, faisant de lui une machine à écrire. Jackson établit une relation similaire dans la lexie « stomach » où elle décrit le port d’une chaîne reliant un piercing de nombril à son bureau d’écriture afin de forcer sa concentration (1997a). Cette image évoque immédiatement un cordon ombilical, ce qui suggère une filiation entre l’outil d’écriture et l’auteure, et positionne cette dernière comme la progéniture de l’écriture en soi. Les distinctions entre le corps, le texte et la technologie d’écriture se voient ici, encore une fois, brouillées. En représentant son corps comme enfanté par son écriture, Jackson fracasse la séparation entre celui-ci et l’hypertexte qu’est my body; un lien que le titre lui-même suggère.

Anatomie de la lecture hypertextuelle

Je tourne maintenant mon attention vers les pratiques de lecture que requièrent ou encouragent la forme et le médium de my body. Si Jackson considère que « le désir, et non l’identité, est le principe de composition [de l’hypertexte]9« Desire rather than identity is its compositional principle. » (je traduis) » (1997b, n.p.), j’envisage pour ma part que le désir est également son principe de lecture, puisque le choix des liens à suivre régit l’ordre du texte, et parfois même son contenu10Précisons cependant que l’agentivité déployée par la lectrice n’est pas absolue, car elle relève toujours d’un cadre prédéterminé par l’auteure.. Aussi, il n’y a pas de « fin » à un objet hypertexte, il est souvent incommensurable. Le lecteur ou la lectrice s’arrête simplement quand il ou elle en a assez. Cela place le désir au cœur de l’expérience de lecture, et rejette implicitement une téléologie narrative. Par ailleurs, l’hypertexte encourage la lecture « en boucle », ce qui laisse émerger le plaisir de la répétition. Dans my body, certaines lexies sont même des « culs-de-sac » en ce qu’elles n’affichent aucun hyperlien vers d’autres lexies, ce qui oblige à revenir en arrière afin de se réorienter. Le mouvement qui en résulte est exploratoire et basé sur le jeu et l’instinct, des sens peu exploités dans l’économie textuelle traditionnelle.

Ces particularités permettent de réfléchir le potentiel de la forme au-delà du domaine esthétique. Par exemple, Laura Sullivan tente une réappropriation politique de l’hypertexte, et y remarque que le féminisme poststructuraliste « situe souvent la résistance au niveau du plaisir corporel ou dans l’excès de langage11« Feminism inspired by the French feminists often locates resistance at the level of bodily pleasure or in the excess of language. » (je traduis) » (1999, 27). Effectivement, comme nous l’avons vu dans la section précédente, dans my body, les plaisirs textuels et sensoriels sont indissociables. L’excès se manifeste également dans la théorisation ludique de l’hypertexte qu’offre Jackson, lorsqu’elle se dit « intéressée par une écriture qui s’approche du non-sens, ce qui ne signifie pas une absence, mais bien une surabondance de sens12« I am interested in writing that verges on nonsense, where nonsense is not the absence of sense, but the superfluity of it. » (je traduis) » (1997b, n.p.). Ce rapprochement entre le manque et le débordement de sens incarne une résistance au langage patriarcal, instrumentalisé et instrumentalisant, tout comme le plaisir charnel de Sullivan échappe à une vision strictement utilitaire et reproductive des corps et de la sexualité. Autrement dit, la superposition progressive de lexies formant l’acte de lecture de my body propose une alternative à la compréhension cartésienne de la littérature qui se limite au contenu (l’esprit) et ignore le médium (le corps).

D’une manière caractéristiquement effrénée, l’auteure mobilise l’aspect spéculatif du site web (le fait qu’il puisse être modifié) en invitant son lectorat à la contacter s’il souhaite commissionner une lexie sur leur partie du corps préférée, ce qui permettrait en théorie à l’œuvre de croître indéfiniment (1997a, « tie-in products »). L’œuvre, si comprise comme éternellement provisoire, menace d’éventuellement supplanter le corps dans sa portée, à travers une compartimentalisation toujours plus précise. On pourrait aller jusqu’à se demander, quelle unité corporelle est trop petite pour mériter une lexie : le nerf? la cellule? Sous cet angle, la démesure du catalogage qu’entreprend Jackson devient particulièrement palpable, et on peut y deviner les propriétés monstrueuses qu’elle entrevoit pour l’hypertexte. À cet effet, elle affirme en entrevue :

Electronic texts can be as predictable as any others, but the medium can support really radical kinds of indeterminacy–texts that attach themselves parasitically to other texts, that morph over time, that invade non-literary parts of your online reading, send you phony emails, or erase your hard drive. I’m not saying they should, just that they could, and wouldn’t that be monstrous? (Raley 2002, n.p.)

Bien que ces possibilités ne soient pas exploitées dans my body, je considère que les traces de ces menaces de débordements y émergent. Le parasitisme de l’hypertexte apparaît notamment dans la relation qu’il entretient avec les livres physiques, tel qu’il en fut question dans la première section. L’œuvre n’est pas aussi radicale que ce que Jackson décrit ci-haut, et pourtant, on devine sa propension à la monstruosité et à la blague, dès la « page titre » (l’écran d’accueil), où est visible uniquement la moitié inférieure d’un visage qui tire la langue.

Jackson note par ailleurs, faisant usage du vocabulaire deleuzien, que « l’hypertexte, tout comme le corps, ne possède pas d’argument central – uniquement des nœuds d’intensités13« Like the body, it has no point to make, only clusters of intensities. » (je traduis) »(1997b, n.p.), ce qui rend impossible de savoir ce qui est substantiel ou ornemental, et force à traiter chaque lexie avec la même attention. Il est intéressant de constater qu’ici, l’excès représente à la fois un impératif d’écriture et un mode de réception, deux forces nécessaires dans l’établissement de l’ambiguïté productive spécifique à l’hypertexte. Dans le même ordre d’idées, Sullivan cite Jane Yellowlees Douglas et son rejet des dichotomies, qu’elle substitue par une logique du « and/and/and » que l’hypertexte permet de mettre en forme (1999, 34). En bref, la circularité du texte, causée par sa narrativité non chronologique, permet cette multiplicité, une exubérante accumulation de sens et de possibilités de lectures.

En analysant trois œuvres de Jackson, Arnaud Régnauld évoque brièvement la qualité spectrale de l’hypertexte, qu’il attribue à la persistance des potentialités non actualisées lorsque le lecteur ou la lectrice choisit de suivre un lien plutôt qu’un autre. L’accumulation de chemins non empruntés constitue pour lui « une réserve de possibilités fantomatiques demeurant à être activées dans des configurations encore invisibles14« a reserve of ghostly possibilities remaining to be actualized in yet unseen configurations. » (je traduis) »(Régnauld 2010, 213). Bien que cette proposition s’avère intéressante, my body trouble les attentes temporelles en demeurant dans un présent continu et inextinguible. Son mode circulaire assure qu’en aucun cas les possibilités spectrales ne se perdent : au contraire, elles existent dans le futur plutôt que dans le passé du lecteurice. Néanmoins, la déstabilisation de l’avancement traditionnel du récit soulignée par Régnauld permet d’illustrer une composante importante de la temporalité hypertextuelle (et ce, surtout dans le cas de my body) : sa dimension queer, que j’aborderai imminemment.

L’ hypertexte charnel et la subjectivité acéphale

Dans cette dernière section, je m’intéresse au rapport que bâtit Jackson entre le corps de la narratrice et l’hypertexte, en suggérant que le support textuel devient l’incarnation métonymique du corps, ce qui se traduit par la construction d’une subjectivité distribuée et queer. Hayles relève que « dans plusieurs hypertextes, la chronologie est ténue, parce que les structures de liaison font bondir à travers le temps et l’espace15« […] in many hypertexts, chronology is inherently tenuous because linking structures leap across time as well as space. » (je traduis) »(2005, 162). Je considère que les ramifications de cette temporalité irrégulière se font sentir au-delà du contenu narratif, elles vont jusqu’à influencer la configuration de la subjectivité qu’on peut y inscrire.

D’abord, le support textuel numérique joue un rôle, dans la mesure où le contenu visible à l’écran est incessamment en cours de production, tout comme la subjectivité (de l’auteure, des personnages, du lectorat). La stabilité ontologique que l’on tient pour acquise avec l’objet-livre se voit ici problématisée, et ce, surtout dans un contexte de réception au tournant du 21e siècle, lorsque la présence d’outils numériques était sans doute moins naturalisée. Comme le dit Hayles, « même lorsque les hypertextes simulent l’apparence de marques inscrites permanemment, elles ne sont que transitoires, et doivent constamment être rafraîchies par un faisceau d’électrons qui forme l’image sur l’écran, de façon à donner l’illusion d’une stabilité dans le temps16« Even when electronic hypertexts simulate the appearance of durably inscribed marks, they are transitory images that need to be constantly refreshed by the scanning electron beam that forms an image on the screen to give the illusion of stable endurance through time. » (je traduis) » (2004, 74). Sur la surface de l’écran, comme sur celle du corps, ce qui semble perdurer s’avère nécessairement chimérique. D’autant plus, même s’il était possible de soutenir une subjectivité stable, ce projet échouerait dans le mode hypertextuel, puisque chaque changement de lexie représente une interruption, un glitch temporel et identitaire.

Conséquemment, Jackson répond à l’impossible cohérence du soi en refusant de lisser sa performance. Au contraire même, elle exagère sa fragmentation, jusqu’à la décomposer et la distribuer, de façon à ce qu’un éclat de subjectivité soit logé dans chacune des parties du corps de sa narratrice. Grâce à l’environnement numérique horizontal (non hiérarchique) et simultané (non chronologique), ces dernières s’expriment sans toutefois être en mesure d’encapsuler exhaustivement la subjectivité qu’elles participent à construire. Dans my body, le siège de la pensée est donc le corps, et non le cerveau, et le corps cadre avec la forme hypertextuelle, qui devient son outil de réflexion. Ceci résonne avec le formalisme décentralisé et inhéremment incomplet de Jackson, pour qui l’hypertexte « est un corps dont le cerveau est dispersé à travers ses cellules […] il est toujours à sa fin et à son début : la naissance et la mort sont simultanées et se reflètent harmonieusement17« It is a body whose brain is dispersed throughout the cells, […]. It is always at its end and always at its beginning, the birth and the death are simultaneous and reflect each other harmoniously […] » (je traduis) » (1997b, n.p.). Les parallèles qui existent entre corps, subjectivité et hypertexte permettent d’affirmer que la construction du soi dans my body est intimement liée au médium dans lequel elle se déploie.

Cette reconfiguration de la conscience permet l’expression d’une subjectivité incarnée qui se répartit sur toute une chaine de transmission. Hayles parle effectivement des interactions entre machine et humain comme une façon supplémentaire de distribuer la subjectivité : « l’ordinateur performe des actes sophistiqués d’interprétation et de représentation » (2001, 84), et il devient donc impossible de négliger son apport de « cognition » dans l’acte de lecture hypertextuelle18« […] the computer [is] performing sophisticated acts of interpretation and representation. » (je traduis) ». Par défaut, dans ce mode, nous sommes face à une double instabilité ontologique, et ce dynamisme, qui constitue une des différences clés entre lecture hypertextuelle et analogue, n’est pas sans rappeler le plaidoyer d’Haraway pour « le plaisir dans la confusion des délimitations et la responsabilité dans leur construction19« This chapter is an argument for pleasure in the confusion of boundaries and for responsibility in their construction. » (je traduis) » (1991, 150). L’inhérente malléabilité du soi hypertextuel pointe à mon avis vers une conception queer de celui-ci.

Mon utilisation du terme « queer » ne cherche pas à strictement indiquer l’opposition au terme « straight », de façon à désigner tout ce qui ne correspond pas à la cishétéronormativité. J’entends plutôt ce à quoi Eve Kosofsky Sedgwick, théoriste fondamentale à la théorie queer,  réfère quand elle décrit :

« the open mesh of possibilities, gaps, overlaps, dissonances and resonances, lapses and excesses of meaning when the constituent elements of anyone’s gender, of anyone’s sexuality aren’t made (or can’t be made) to signify monolithically. » (1993, 8)

L’ampleur de cette définition concorde avec les sensibilités queer de my body, qui s’expriment surtout par des choix esthétiques qui émanent des pratiques hybrides de la narratrice, et non de son identité. Se coller à une compréhension purement sociologique du mot queer limiterait son impact, surtout dans un cadre littéraire. En contraste, la vision de Sedgwick repose explicitement sur la pratique « d’actes performatifs d’auto-perception expérimentale20« […] performative acts of experimental self-perception [..] » (je traduis) » (1993, 9) ce qui fait écho à la visée de my body et, de façon cruciale, incorpore aussi l’excès de sens que nous avons attribué à l’hypertexte dans la section précédente. En effet, la prolifération des identifications, au-delà des catégories genrées sexuées que reflète et qu’admet l’appellation queer, rappelle le foisonnement interprétatif inhérent au médium hypertextuel, amplifié par son horizontalité et son irrésolution caractéristique.

Ainsi,  comme établi plus tôt, la performance de la subjectivité chez Jackson se limite à la lexie individuelle (la partie du corps individuelle), un éternel « moment présent », ce qui permet de situer le « soi » comme étant provisoire, jamais complet ni totalisant. L’oubli implicite du « passé » des lexies précédentes qui accompagne cette performance fait, selon moi, écho à la formulation de Jack Halberstam d’une alternative au soi fixe et maîtrisé. Ce dernier théorise la possibilité de trouver une forme de « résistance dans la performance de l’oubli21« […] resistance lurks in the performance of forgetfulness itself, hiding out in oblivion and waiting for a new erasure to inspire a new beginning. » (je traduis) », où chaque « effacement de mémoire » (donc, changement de lexie) est synonyme d’un renouveau (2011, 69). Le sujet oublie la tradition, la logique de l’héritage, et les liens biologiques, vivant plutôt « pour créer une relationalité à nouveau dans chaque contexte, sans téléologie et au nom de potentialités chaotiques22« […] lives to create relationality anew in each moment and for each context and without a teleology and on behalf of the chaotic potentiality of the random action. » (je traduis) » (Halberstam 2011, 80). C’est une description qui pourrait s’appliquer autant à la narratrice de my body qu’à son auteure, et même sa lecteurice.

La non-continuité et la circularité de l’œuvre permettent d’effectuer un rapprochement avec les temporalités queers, car elles l’empêchent de progresser dans la téléologie narrative attendue et naturalisée dans une conception straight et/ou étatique de la subjectivité. Il est cependant possible d’entrevoir les sensibilités queers de l’œuvre dans sa construction temporelle au-delà l’influence du médium hypertextuel, notamment si l’on considère que le contenu narratif traite exclusivement de l’enfance et de l’adolescence, des périodes réclamées par la théorie et la culture queer en vertu de leur horizontalité et de leur expérimentation (Halberstam 2011, 73). La construction du soi dans my body me semble donc queer au niveau formel autant que thématique dans la mesure où elle s’articule lexie par lexie et prône une non-fixité identitaire, rejetant de ce fait tout déterminisme.

La littérature en chair et en os

Dans cette analyse, je crois avoir démontré l’influence de la conscience matérielle du texte sur la construction de la subjectivité dans my body, a Wunderkammer de Shelley Jackson. Le corps y est représenté comme le site de la pensée, et plus précisément, le canal vaginal y est figuré comme l’origine de l’écriture créative. Grâce aux contributions théoriques de l’auteure et de Hayles, j’ai souligné la dimension queer et incarnée de l’hypertexte qui se manifeste dans la performance du soi de la narratrice. Bien que la littérature hypertextuelle n’ait pas connu le succès mainstream que certain.e.s théoristes lui auraient souhaité, il demeure intéressant de la réfléchir et de relever les potentialités qui lui sont propres. 

Le mode d’analyse du support numérique employé ici, en mettant l’accent sur la matérialité du médium, s’avère particulièrement riche lorsque intriqué dans une perspective queer. Ces courants théoriques se rejoignent dans leur conceptualisation non-essentialiste du corps et du codex, deux lieux analogues qui se révèlent fertiles pour l’expérimentation performative et la subversion identitaire, et dont le lien mériterait d’être examiné davantage. Les lectures posthumanistes de la littérature hypertexte abondent, mais la figure harawayienne du cyborg reste à être mise en relation avec l’œuvre de Jackson, un rapprochement qui me paraît pertinent considérant son traitement prothétique et dénaturalisé de certaines parties du corps ainsi que son mode de représentation technologiquement post-identitaire.

Bibliographie

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pour citer

Gauthier-Gasse, Mia. 2025. « Débordements corporels et ingestion textuelle dans my body, a Wunderkammer de Shelley Jackson », Postures, dossier « Mesures de la démesure », n° 41, en ligne, <https://revuepostures.uqam.ca/?p=9931>, consulté le xx/xx/xxxx.

Notes

  • 1
    « Wunderkammer » signifie « cabinet des curiosités » en allemand.
  • 2
    « In this view of materiality, it is not merely an inert collection of physical properties but a dynamic quality that emerges from the interplay between the text as a physical artifact, its conceptual content, and the interpretive activities of readers and writers. » (je traduis)
  • 3
    Un terme que j’emprunte à Mark America (Gervais 2023, 40).
  • 4
    « In retrospect, we can see the view that the text is an immaterial verbal construction as an ideology that inflicts the Cartesian split between mind and body upon the textual corpus […] » (je traduis)
  • 5
    « […] body as a surface to explore the connection between textuality and sexuality. » (je traduis)
  • 6
    « You could truthfully call me a voracious reader. » (je traduis)
  • 7
    « New white paper, pulpy yellowing paper (dissolves), glossy coated paper that squeaked between the teeth, whose sharp triangular edges needed to be cautiously bitten blunt, I liked it […] » (je traduis)
  • 8
    « [t]he long reign of print made it easy for literary criticism to ignore the specificities of the codex book when discussing literary texts. With significant exceptions, print literature was widely regarded as not having a body, only a speaking mind. » (je traduis)
  • 9
    « Desire rather than identity is its compositional principle. » (je traduis)
  • 10
    Précisons cependant que l’agentivité déployée par la lectrice n’est pas absolue, car elle relève toujours d’un cadre prédéterminé par l’auteure.
  • 11
    « Feminism inspired by the French feminists often locates resistance at the level of bodily pleasure or in the excess of language. » (je traduis)
  • 12
    « I am interested in writing that verges on nonsense, where nonsense is not the absence of sense, but the superfluity of it. » (je traduis)
  • 13
    « Like the body, it has no point to make, only clusters of intensities. » (je traduis)
  • 14
    « a reserve of ghostly possibilities remaining to be actualized in yet unseen configurations. » (je traduis)
  • 15
    « […] in many hypertexts, chronology is inherently tenuous because linking structures leap across time as well as space. » (je traduis)
  • 16
    « Even when electronic hypertexts simulate the appearance of durably inscribed marks, they are transitory images that need to be constantly refreshed by the scanning electron beam that forms an image on the screen to give the illusion of stable endurance through time. » (je traduis)
  • 17
    « It is a body whose brain is dispersed throughout the cells, […]. It is always at its end and always at its beginning, the birth and the death are simultaneous and reflect each other harmoniously […] » (je traduis)
  • 18
    « […] the computer [is] performing sophisticated acts of interpretation and representation. » (je traduis)
  • 19
    « This chapter is an argument for pleasure in the confusion of boundaries and for responsibility in their construction. » (je traduis)
  • 20
    « […] performative acts of experimental self-perception [..] » (je traduis)
  • 21
    « […] resistance lurks in the performance of forgetfulness itself, hiding out in oblivion and waiting for a new erasure to inspire a new beginning. » (je traduis)
  • 22
    « […] lives to create relationality anew in each moment and for each context and without a teleology and on behalf of the chaotic potentiality of the random action. » (je traduis)