{"id":5375,"date":"2024-06-13T19:48:12","date_gmt":"2024-06-13T19:48:12","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-sublime-grimace-de-quasimodo-ideal-moderne-dune-esthetique-du-grotesque\/"},"modified":"2024-09-10T13:50:15","modified_gmt":"2024-09-10T13:50:15","slug":"la-sublime-grimace-de-quasimodo-ideal-moderne-dune-esthetique-du-grotesque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5375","title":{"rendered":"La sublime grimace de Quasimodo. Id\u00e9al moderne d&rsquo;une esth\u00e9tique du grotesque"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6875\">Dossier \u00abArts, litt\u00e9rature: dialogues, croisements, interf\u00e9rences\u00bb, n\u00b07<\/a><\/h5>\n<p>Dans la foul\u00e9e de l\u2019int\u00e9r\u00eat du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle romantique pour l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, les textes de Rabelais et les tableaux de Bruegel l\u2019Ancien, illustre peintre flamand, certains auteurs se penchent sur les m\u0153urs de classes sociales subalternes. Leurs \u0153uvres litt\u00e9raires posent un regard attentif sur une forme de culture populaire\u00a0\u2014 au sens g\u00e9n\u00e9ral encore admis aujourd\u2019hui, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0l\u2019ensemble des pratiques, des croyances, des productions symboliques des classes populaires\u00a0\u00bb (Scarpa, 2000, p.\u00a077).\u00a0 Victor Hugo prend part \u00e0 cet univers culturel qu\u2019on red\u00e9couvre, en entra\u00eenant le lecteur, d\u00e8s les premi\u00e8res pages de <em>Notre-Dame de Paris <\/em>(1831), dans le tourbillon d\u2019une f\u00eate carnavalesque qui suscite l\u2019agitation de tout le peuple urbain. D\u2019ailleurs, la th\u00e9matique du carnaval, comme les diff\u00e9rents principes qui sous-tendent le sc\u00e9nario carnavalesque, sert de cadre narratif au roman dans son ensemble.\u00a0<\/p>\n<p>Plus particuli\u00e8rement, un \u00e9v\u00e9nement de la f\u00eate des fous m\u00e9di\u00e9vale qui occupe tout le livre premier du roman de Hugo nous plonge au c\u0153ur de cette r\u00e9jouissance populaire, soit le concours de grimaces organis\u00e9 pour \u00e9lire le pape des fous<a id=\"footnoteref1_ioxpakj\" class=\"see-footnote\" title=\"Malgr\u00e9 son importance dans le d\u00e9but du roman, l\u2019\u00e9pisode du concours de grimaces n\u2019a malheureusement pas attir\u00e9 l\u2019attention de nombreux critiques. Signalons toutefois la br\u00e8ve \u00e9tude de Maurice Souriau dans la Revue des cours et conf\u00e9rences, \u00ab\u00a0Le concours de grimaces de Notre-Dame de Paris et ses sources\u00a0\u00bb (1902). \" href=\"#footnote1_ioxpakj\">[1]<\/a>. La pertinence de cet \u00e9pisode tient sur deux plans\u00a0: d\u2019une part, il permet la rencontre de deux genres artistiques dans l\u2019espace cr\u00e9\u00e9 par la narration d\u2019une forme de th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, laquelle est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la carnavalisation du grotesque; d\u2019autre part, il rend compte d\u2019une r\u00e9flexion de l\u2019auteur sur l\u2019art et la litt\u00e9rature, sur la vision romantique des \u00eatres et des choses. Mais attachons-nous d\u2019abord au concours de grimaces et \u00e0 son contexte.<\/p>\n<h2>Carnaval et f\u00eate des fous<\/h2>\n<p><em>Notre-Dame de Paris<\/em> s\u2019ouvre sur la f\u00eate qui \u00ab met en \u00e9motion tout le populaire de Paris\u00a0\u00bb (Hugo, 2002, p. 38) en ce 6 janvier 1482, jour de l\u2019\u00c9piphanie; \u00e9v\u00e9nement qui marque la c\u00e9l\u00e9bration \u00e0 la fois du jour des Rois et de la f\u00eate des fous, et qui situe le lecteur en plein dans la p\u00e9riode du carnaval, laquelle, selon certains ethnologues, commen\u00e7ait justement avec la f\u00eate des Rois et s\u2019\u00e9tendait du jour de l\u2019\u00c9piphanie au mercredi des Cendres, soit au d\u00e9but du car\u00eame. Plus qu\u2019un simple divertissement, le carnaval se caract\u00e9rise par une rigoureuse tradition et un ordre qui r\u00e9gissent ce cycle ponctu\u00e9 de f\u00eates et de rituels collectifs. Le d\u00e9roulement de cette p\u00e9riode est peut-\u00eatre bien ordonn\u00e9 et planifi\u00e9 dans le calendrier, n\u00e9anmoins les f\u00eates d\u00e9gagent une tout autre atmosph\u00e8re : joie exub\u00e9rante et tapageuse, abondance, exc\u00e8s, rites concernant la morale sexuelle et conjugale ou marquant la relation aux morts sont en effet au programme. Jean-Marie Privat r\u00e9sume ainsi les traits majeurs du carnaval dans son ouvrage <em>Bovary Charivari<\/em>, o\u00f9 il s\u2019int\u00e9resse pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la question du charivari dans <em>Madame Bovary<\/em>, de Flaubert\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La licence temporaire et rituelle des m\u0153urs, le renversement cod\u00e9 de l\u2019ordre \u00e9tabli, la personnification de Carnaval et de Car\u00eame, parfois par des \u00eatres vivants (conform\u00e9ment \u00e0 la pens\u00e9e folklorique), le jugement et la mise \u00e0 mort de mannequins de Carnaval anthropomorphes et f\u00e9minins [\u2026] sont les \u00e9l\u00e9ments principaux du sc\u00e9nario carnavalesque. (Privat, 1995, p.\u00a0161.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c9galement f\u00eat\u00e9e sous le signe du monde \u00e0 l\u2019envers, la p\u00e9riode du carnaval est la seule de l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 il est permis d\u2019inverser toutes les repr\u00e9sentations sociales\u00a0: charivaris, d\u00e9guisements, masques et chansons grotesques seront des moyens parmi d\u2019autres de renverser momentan\u00e9ment certaines figures d\u2019autorit\u00e9 comme de d\u00e9noncer des situations amorales aux yeux du peuple. Le principe d\u2019inversion s\u2019observe notamment dans la f\u00eate des fous elle-m\u00eame. C\u00e9l\u00e9br\u00e9e, \u00e0 l\u2019origine, en toute l\u00e9galit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00e9glises, la f\u00eate des fous a longtemps \u00e9t\u00e9 semi-l\u00e9gale avant d\u2019\u00eatre officiellement interdite \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge\u00a0\u2014\u00a0elle a \u00e9t\u00e9, entre autres, abolie par le concile de Paris en 1212 et interdite par Charles VII dans les \u00e9tablissements coll\u00e9giaux en 1445. On a donc d\u00fb la d\u00e9placer dans les rues. Int\u00e9gr\u00e9e aux r\u00e9jouissances populaires du carnaval, c\u2019est<\/p>\n<blockquote>\n<p>en France que la f\u00eate des fous s\u2019est manifest\u00e9e avec le plus de force et de pers\u00e9v\u00e9rance\u00a0: travestissement parodique du culte officiel accompagn\u00e9 de d\u00e9guisements, mascarades et danses obsc\u00e8nes. Le jour de l\u2019an et de la Trinit\u00e9, les r\u00e9jouissances de la basoche \u00e9taient particuli\u00e8rement d\u00e9brid\u00e9es. [\u2026] Presque tous les rites de la f\u00eate des fous sont des <em>rabaissements<\/em> grotesques des diff\u00e9rents rites et symboles religieux transpos\u00e9s sur le plan mat\u00e9riel et corporel (Bakhtine, 1970, p.\u00a083).\u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous verrons ult\u00e9rieurement comment le concours de grimaces (l\u2019\u00e9lection du pape des fous) s\u2019inscrit dans cette tradition populaire des f\u00eates comiques du Moyen \u00c2ge.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, dans <em>Notre-Dame<\/em>, la f\u00eate est marqu\u00e9e par trois \u00e9v\u00e9nements qui se disputent l\u2019int\u00e9r\u00eat des Parisiens\u00a0: la plantation de mai \u00e0 la chapelle de Braque, le feu de joie \u00e0 la place de Gr\u00e8ve et la repr\u00e9sentation du myst\u00e8re au Palais de Justice (suivie de l\u2019\u00e9lection du pape des fous). C\u2019est d\u2019ailleurs vers ce myst\u00e8re, cr\u00e9\u00e9 pour l\u2019occasion par le po\u00e8te Pierre Gringoire, que s\u2019achemine la majeure partie du peuple, curieux d\u2019y voir la \u00ab\u00a0rustique cohue de bourgmestres flamands\u00a0\u00bb (Hugo, 2002, p.\u00a037), ambassadeurs invit\u00e9s \u00e0 Paris dans le cadre de l\u2019arrangement nuptial qui liera le dauphin \u00e0 Marguerite de Flandre. Aussi est-ce la ru\u00e9e dans la foule, parfait d\u00e9sordre dans ce peuple qui afflue et se bouscule en direction de la place du Palais, mar\u00e9e humaine qui d\u00e9ferle dans les avenues avec grand bruit et assourdissante clameur. Dans cette superbe confusion, le peuple semble lui-m\u00eame s\u2019offrir en spectacle et constitue pour bien des bourgeois l\u2019attrait principal du jour. Les d\u00e9bordements sont observ\u00e9s plus particuli\u00e8rement chez les jeunes \u00e9coliers, qui prennent bien soin de gratifier toute figure d\u2019autorit\u00e9 d\u2019attributs peu reluisants. Tous y passent\u00a0: recteurs, \u00e9lecteurs, procureurs, bedeaux, th\u00e9ologiens, m\u00e9decins, ma\u00eetres et dignitaires. M\u00eame lorsque le cardinal de Bourbon et son cort\u00e8ge font leur entr\u00e9e dans la grand-salle du Palais, pendant la repr\u00e9sentation de Gringoire, les \u00e9tudiants prof\u00e8rent leurs impr\u00e9cations. \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait leur jour, leur f\u00eate des fous, leur saturnale, l\u2019orgie annuelle de la basoche et de l\u2019\u00e9cole. Pas de turpitude qui ne f\u00fbt de droit ce jour-l\u00e0 et chose sacr\u00e9e\u00a0\u00bb (Hugo, 2002, p.\u00a069).<\/p>\n<p>Triste tournure pour le po\u00e8te, le myst\u00e8re est plus d\u2019une fois interrompu dans le tumulte occasionn\u00e9 par l\u2019entr\u00e9e de Son \u00c9minence et des quarante-huit ambassadeurs flamands, et il a t\u00f4t fait d\u2019ennuyer le public. C\u2019est ma\u00eetre Jacques Coppenole, chaussetier \u00e0 Gand et personnage plut\u00f4t vulgaire issu du peuple, qui propose \u00e0 la foule de passer imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019\u00e9lection du pape des fous et de proc\u00e9der \u00e0 la flamande, soit par un concours de grimaces. Laissons-le s\u2019expliquer\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous avons aussi notre pape des fous \u00e0 Gand, et en cela nous ne sommes pas en arri\u00e8re, croix-Dieu! Mais voici comme nous faisons. On se rassemble une cohue, comme ici. Puis chacun \u00e0 son tour va passer sa t\u00eate par un trou et fait une grimace aux autres. Celui qui fait la plus laide, \u00e0 l\u2019acclamation de tous, est \u00e9lu pape. Voil\u00e0. C\u2019est fort divertissant. Voulez-vous que nous fassions votre pape \u00e0 la mode de mon pays? Ce sera toujours moins fastidieux que d\u2019\u00e9couter ces bavards. [\u2026] Il y a ici un suffisamment grotesque \u00e9chantillon des deux sexes pour qu\u2019on rie \u00e0 la flamande, et nous sommes assez de laids visages pour esp\u00e9rer une belle grimace (Hugo, 2002, p.\u00a082).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue d\u2019un comique l\u00e9ger, ce chapitre s\u2019av\u00e8re d\u2019une importance consid\u00e9rable dans le roman. C\u2019est en effet \u00e0 ce moment cl\u00e9, lors de ce rite populaire carnavalesque, qu\u2019est introduit Quasimodo, le sonneur de cloches de Notre-Dame\u00a0: malheureux bossu, borgne, boiteux et sourd, et dont le physique, comme le nom, exprime l\u2019\u00e0-peu-pr\u00e8s, entre l\u2019homme et la b\u00eate.<\/p>\n<h2>Quasimodo, \u00ab\u00a0la plus belle laideur\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Les dispositions n\u00e9cessaires sont mises en \u0153uvre pour ex\u00e9cuter ce th\u00e9\u00e2tre des grimaces dans la grand-salle, sous la bienveillante supervision du grand Coppenole. Commence alors le d\u00e9fil\u00e9 \u00e0 la rosace au-dessus de la porte de la chapelle\u00a0: tous les types de grimaces, certaines plus incongrues que d\u2019autres, se succ\u00e8dent comme un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0kal\u00e9idoscope humain\u00a0\u00bb\u00a0(Hugo, 2002, p.\u00a085). Avec les rires obsc\u00e8nes qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent dans la salle, l\u2019ivresse devient g\u00e9n\u00e9rale et cr\u00e9e un effet tourbillon. Le th\u00e9\u00e2tre des grimaces, comme un feu de folie aliment\u00e9 de paille, prend peu \u00e0 peu l\u2019allure de bacchanales, voire d\u2019un sabbat enivrant. La licence commune atteint son apog\u00e9e lorsque appara\u00eet enfin la vilaine figure de celui qui sera \u00e9lu pape\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019\u00e9tait une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Apr\u00e8s toutes les figures pentagones, hexagones et h\u00e9t\u00e9roclites qui s\u2019\u00e9taient succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 cette lucarne sans r\u00e9aliser cet id\u00e9al du grotesque qui s\u2019\u00e9tait construit dans les imaginations exalt\u00e9es par l\u2019orgie, il ne fallait rien moins, pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d\u2019\u00e9blouir l\u2019assembl\u00e9e (Hugo, 2002, p.\u00a088).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les \u00e9lecteurs ont t\u00f4t fait de reconna\u00eetre dans cette perfection de la laideur la figure de Quasimodo. Aussi la stupeur g\u00e9n\u00e9rale fait-elle suite \u00e0 l\u2019acclamation du pape. Ce demi-g\u00e9ant, m\u00e9lange harmonieux de force et de difformit\u00e9, de vigueur et de monstruosit\u00e9, ne peut qu\u2019inspirer tant la terreur que le respect. C\u2019est ainsi qu\u2019est \u00e9lu le pape de la f\u00eate des fous et que Quasimodo est affubl\u00e9 des attributs de la papaut\u00e9, puis soulev\u00e9, mont\u00e9 sur un brancard et promen\u00e9 par del\u00e0 les rues et les carrefours de la ville. Conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019esprit carnavalesque qui l\u2019anime, la procession d\u00e9file dans une formidable cacophonie et attire dans ses troupes ce qu\u2019il y a de plus maraud, vagabond et servile dans Paris.\u00a0<\/p>\n<h2>Carnavalesque, grotesque et th\u00e9\u00e2tralisation<\/h2>\n<p>L\u2019exemple analys\u00e9 ici constitue une tr\u00e8s belle sc\u00e8ne carnavalesque sous le signe du monde \u00e0 l\u2019envers. Il y a en effet dans cette \u00e9lection du pape des fous un renversement des repr\u00e9sentations cl\u00e9ricales\u00a0: sacralisation du profane ou profanation du sacr\u00e9, l\u2019ordre religieux est invers\u00e9. Comme est sacr\u00e9e ce jour-l\u00e0 l\u2019ignominie des \u00e9coliers, c\u2019est maintenant le grotesque dans sa forme la plus pure, la plus sublime qui est sacralis\u00e9, mitr\u00e9, chap\u00e9, cross\u00e9, \u00e9lev\u00e9 au rang de sommit\u00e9 religieuse. Quel renversement pour ce pauvre homme condamn\u00e9 par le sort, qu\u2019on croit \u00eatre le fruit d\u2019une union entre une boh\u00e9mienne et le diable! C\u2019est du reste ce que Bakhtine consid\u00e8re comme un des \u00e9l\u00e9ments essentiels de la f\u00eate populaire, c\u2019est-\u00e0-dire<\/p>\n<blockquote>\n<p>la permutation du haut et du bas hi\u00e9rarchiques\u00a0: le bouffon [est] sacr\u00e9 roi; pendant la f\u00eate des fous on proc[\u00e8de] \u00e0 l\u2019\u00e9lection d\u2019un abb\u00e9, d\u2019un \u00e9v\u00eaque et d\u2019un archev\u00eaque pour rire, et dans les \u00e9glises plac\u00e9es sous l\u2019autorit\u00e9 directe du pape, d\u2019un pape pour rire. [\u2026] C\u2019\u00e9tait la m\u00eame logique topographique qui pr\u00e9sidait \u00e0 [\u2026] l\u2019\u00e9lection des rois et papes pour rire\u00a0: il fallait inverser le haut et le bas, pr\u00e9cipiter tout ce qui \u00e9tait \u00e9lev\u00e9 et ancien, tout pr\u00eat et achev\u00e9, dans les enfers du \u00ab\u00a0bas\u00a0\u00bb mat\u00e9riel et corporel (Bakhtine, 1970, p.\u00a090).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet univers invers\u00e9 s\u2019appuie pr\u00e9cis\u00e9ment sur la carnavalisation du grotesque. Et c\u2019est ici qu\u2019on peut observer une forme de th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 dans la narration\u00a0: le grotesque, <em>carnavalis\u00e9<\/em> par le concours de grimaces, s\u2019offre comme spectacle, au plus grand amusement du peuple, qui y r\u00e9pond par un rire des plus rabelaisiens. N\u2019est-il d\u2019ailleurs pas question, tout au long du r\u00e9cit, du <em>th\u00e9\u00e2tre <\/em>des grimaces? La chapelle est bien choisie pour servir de sc\u00e8ne, les grimaces apparaissent \u00e0 travers l\u2019ouverture d\u2019un vitrail et d\u00e9filent comme des masques de carnaval, et la d\u00e9gradation d\u2019une entit\u00e9 religieuse et politique s\u2019av\u00e8re tout \u00e0 fait parodique. Bakhtine rappelle \u00e0 cet effet que \u00ab\u00a0des ph\u00e9nom\u00e8nes comme la parodie, la caricature, la grimace, les simagr\u00e9es, les singeries ne sont au fond que des d\u00e9riv\u00e9s du masque. C\u2019est dans le masque que se r\u00e9v\u00e8le avec \u00e9clat l\u2019essence profonde du grotesque<a id=\"footnoteref2_wp63obi\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019auteur pr\u00e9cise n\u00e9anmoins qu\u2019il fait r\u00e9f\u00e9rence aux masques de la culture populaire de l\u2019Antiquit\u00e9 et du Moyen \u00c2ge, sans parler de ceux appartenant \u00e0 des cultes anciens. \" href=\"#footnote2_wp63obi\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb (Bakhtine, 1970, p.\u00a049).<\/p>\n<p>En outre, dans la sc\u00e8ne, le peuple fait figure de spectateur, et son rire repr\u00e9sente un \u00e9l\u00e9ment des plus importants. Rire \u00e0 la fois joyeux, gai, libre et interdit, obsc\u00e8ne, irr\u00e9v\u00e9rencieux\u00a0: il organise tout l\u2019aspect public et populaire de la f\u00eate. Le th\u00e9\u00e2tre des grimaces est \u00e0 premi\u00e8re vue une com\u00e9die, mais une com\u00e9die sous laquelle se dissimule une triste trag\u00e9die\u00a0: Quasimodo, cet \u00ab\u00a0enfant substitu\u00e9, malform\u00e9, d\u00e9form\u00e9, musicien sourd, \u00e2me emprisonn\u00e9e dans le corps, corps emprisonn\u00e9 dans les pierres de la cath\u00e9drale\u00a0\u00bb (Seebacher, 1975, p.\u00a01067). La vilaine figure du bossu est en fait bien plus qu\u2019un masque de carnaval. Comme un masque du th\u00e9\u00e2tre antique, elle impose son myst\u00e8re avec sa double face, exprimant \u00e0 la fois la grimace comique et la monstruosit\u00e9 tragique<a id=\"footnoteref3_fxizzxk\" class=\"see-footnote\" title=\"Cette ambivalence du masque antique est \u00e9voqu\u00e9e par Daniel Fabre dans son ouvrage Carnaval ou la f\u00eate \u00e0 l\u2019envers (1992, p.\u00a013). \" href=\"#footnote3_fxizzxk\">[3]<\/a>.\u00a0<\/p>\n<p>Toute la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 qui marque la description de cet \u00e9pisode du concours de grimaces fait bien s\u00fbr \u00e9cho \u00e0 l\u2019importance qu\u2019occupait le th\u00e9\u00e2tre dans les f\u00eates du carnaval urbain m\u00e9di\u00e9val. Les th\u00e9\u00e2tres et parades de rue se trouvaient au c\u0153ur des c\u00e9l\u00e9brations publiques; par leur fort caract\u00e8re ludique, ils sont indiscutablement associ\u00e9s aux sc\u00e9narios carnavalesques traditionnels. Tous les genres du th\u00e9\u00e2tre comique du Moyen \u00c2ge \u2014 les d\u00e9bats, les cris, les monologues comiques, les miracles, les moralit\u00e9s, les myst\u00e8res, les soties et surtout les farces\u00a0\u2014 sont ainsi n\u00e9s de l\u2019\u00e9criture publique qu\u2019a inspir\u00e9e le th\u00e9\u00e2tre de rue carnavalesque et ne peuvent \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9s dans toute leur subtilit\u00e9 que s\u2019ils sont consid\u00e9r\u00e9s dans ce contexte.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>La th\u00e9\u00e2tralisation est du reste une probl\u00e9matique qui s\u2019\u00e9tend \u00e0 l\u2019\u0153uvre en entier. Hugo, fascin\u00e9 par l\u2019id\u00e9e du spectacle et de la vue, accorde une importance consid\u00e9rable au motif du regard dans son roman et joue beaucoup sur le vu, le non-vu, le d\u00e9sir de voir, le cach\u00e9, le secret ou le d\u00e9voil\u00e9 dans les diff\u00e9rentes relations qui se tissent entre les personnages. Quasimodo est un monstre dont les femmes \u00e9vitent la vue, de crainte d\u2019\u00eatre frapp\u00e9es par le mauvais sort. Inversement, la Esmeralda offre en spectacle sa danse de feu et son chant envo\u00fbtant, et attire la convoitise du bossu comme du capitaine, lesquels d\u00e9sirent poser sur elle bien plus que leur regard. Quant \u00e0 l\u2019archidiacre, Claude Frollo, combien de fois le lecteur le surprend-il \u00e0 \u00e9pier la Esmeralda, nourrissant sa passion secr\u00e8te? De plus, dans la narration des \u00e9v\u00e9nements spectaculaires du roman, l\u2019auteur puise sa terminologie dans le champ lexical de la dramaturgie\u00a0: spectacle, spectateur, th\u00e9\u00e2tre, sc\u00e8ne, \u00e9pisode, r\u00f4le, sont autant de mots couramment utilis\u00e9s. Et ces sc\u00e8nes\u00a0\u2014 pensons non seulement au concours de grimaces, mais aussi au ch\u00e2timent au pilori de Quasimodo, ainsi qu\u2019au proc\u00e8s, \u00e0 l\u2019amende honorable et \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution de la Esmeralda\u00a0\u2014 se d\u00e9roulent toutes dans des espaces publics. Au Palais de Justice, sur la place de Gr\u00e8ve, sur le parvis de l\u2019\u00e9glise\u00a0: lieux des ex\u00e9cutions et des ch\u00e2timents publics. Lieux \u00e9galement des rassemblements populaires, des soties, des myst\u00e8res et des farces, o\u00f9 le peuple est toujours plac\u00e9 comme principal spectateur.<\/p>\n<p>Revenons au concours de grimaces et allons plus loin dans notre r\u00e9flexion. Dans l\u2019univers th\u00e9\u00e2tral d\u00e9ploy\u00e9 par le concours est mis en valeur un contraste attraction\/r\u00e9pulsion r\u00e9sultant justement de la carnavalisation du grotesque\u00a0: en soi, le spectacle attire le regard du spectateur en m\u00eame temps qu\u2019il le repousse. Cette double dynamique est une caract\u00e9ristique \u00e0 ne pas n\u00e9gliger, puisqu\u2019elle est au centre de la pens\u00e9e hugolienne sur l\u2019esth\u00e9tique romantique.<\/p>\n<h2>Id\u00e9al esth\u00e9tique et harmonie des contraires<\/h2>\n<p>Bien plus que le concours de grimaces, Quasimodo lui-m\u00eame concentre en son \u00eatre cette dualit\u00e9, comme nous l\u2019avons entrevu plus t\u00f4t. Non seulement sa figure est-elle une grimace \u00e0 la fois grotesque et sublime, mais<\/p>\n<blockquote>\n<p>toute sa personne \u00e9tait une grimace. Une grosse t\u00eate h\u00e9riss\u00e9e de cheveux roux; entre les deux \u00e9paules une bosse \u00e9norme dont le contre-coup se faisait sentir par-devant; un syst\u00e8me de cuisses et de jambes si \u00e9trangement fourvoy\u00e9es qu\u2019elles ne pouvaient se toucher que par les genoux, et, vues de face, ressemblaient \u00e0 deux croissants de faucille qui se rejoignent par la poign\u00e9e; de larges pieds, des mains monstrueuses (Hugo, 2002,\u00a0p.\u00a089).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Attirant le regard, voire l\u2019admiration, des uns et repoussant celui des autres, Quasimodo atteint une forme de perfection dans la disgr\u00e2ce et incarne l\u2019harmonie des contraires. L\u2019embrassement des contraires est d\u2019ailleurs la probl\u00e9matique principale qui sous-tend le roman, et le grotesque comme le sublime y prennent des proportions \u00e9largies\u00a0\u2014 songeons seulement \u00e0 la compl\u00e9mentarit\u00e9 des personnages de Quasimodo et de la Esmeralda. Ce principe d\u2019harmonie des contraires nous ram\u00e8ne bien s\u00fbr \u00e0 la caract\u00e9ristique carnavalesque du monde invers\u00e9. Il est alors int\u00e9ressant de voir comment un rituel associ\u00e9 \u00e0 une f\u00eate populaire\u00a0\u2014 le concours de grimaces et, par extension, le carnaval lui-m\u00eame\u00a0\u2014 peut illustrer un id\u00e9al esth\u00e9tique d\u00e9velopp\u00e9 par l\u2019auteur et qui trouve son expression culminante dans ce roman.<\/p>\n<p>En effet, tel que vu pr\u00e9c\u00e9demment, la situation d\u2019inversion carnavalesque engendr\u00e9e par le concours de grimaces, dans le cadre de l\u2019\u00e9lection du pape des fous, s\u2019appuie sur le motif du sublime grotesque. Non seulement cette question est-elle fondamentale dans le roman, mais elle fait \u00e9cho \u00e0 toute l\u2019esth\u00e9tique romantique chez Hugo\u00a0\u2014 la f\u00e9conde union du sublime et du grotesque\u00a0\u2014, laquelle repose sur la th\u00e9orie hugolienne de l\u2019art moderne. C\u2019est d\u2019ailleurs dans la pr\u00e9face de <em>Cromwell<\/em> (1827) que l\u2019\u00e9crivain pose les bases d\u2019une r\u00e9flexion red\u00e9finissant l\u2019art, c\u2019est-\u00e0-dire qui d\u00e9finit l\u2019art moderne par rapport \u00e0 l\u2019art classique. R\u00e9dig\u00e9 quelques ann\u00e9es apr\u00e8s cette pr\u00e9face et fond\u00e9 sur ce nouvel id\u00e9al romantique, <em>Notre-Dame de Paris<\/em> se veut donc un roman de la modernit\u00e9, et le grotesque peut y \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme esth\u00e9tique moderne. Il repr\u00e9sente ainsi une application litt\u00e9raire d\u2019une r\u00e9flexion qui s\u2019inscrit dans la pens\u00e9e artistique de son \u00e9poque, soit la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle.\u00a0<\/p>\n<h2>Pr\u00e9face de Cromwell\u00a0: romantisme et art moderne<\/h2>\n<p>Dans cet \u00e9crit, qui a cr\u00e9\u00e9 un pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire de la litt\u00e9rature, Hugo tente d\u2019abord de retracer l\u2019\u00e9volution de l\u2019art, de la po\u00e9sie, \u00e0 travers les trois principaux \u00e2ges de l\u2019humanit\u00e9, soit \u00ab\u00a0les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes<a id=\"footnoteref4_bhetfon\" class=\"see-footnote\" title=\"Pour notre analyse, nous reprendrons d\u00e9sormais cette terminologie de Hugo, qui peut sembler \u00e0 premi\u00e8re vue plut\u00f4t instinctive quant au partage qu\u2019elle fait de l\u2019histoire litt\u00e9raire. \" href=\"#footnote4_bhetfon\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb (Hugo, s.d., p.\u00a011). \u00c0 ses yeux, les temps primitifs sont marqu\u00e9s par la jeunesse et le lyrisme du po\u00e8te, qui m\u00e8ne une vie nomade et pastorale, et dont la religion s\u2019exprime par la pri\u00e8re, et la po\u00e9sie, par l\u2019ode. Et cette ode, c\u2019est la Gen\u00e8se\u00a0: un commencement, le d\u00e9but de la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>Les temps antiques, quant \u00e0 eux, marquent le passage de la po\u00e9sie des id\u00e9es \u00e0 la po\u00e9sie des choses. L\u2019instinct nomade est maintenant remplac\u00e9 par l\u2019instinct social. Les nations se d\u00e9veloppent, se d\u00e9ploient, se hi\u00e9rarchisent et s\u2019ouvrent sur le monde\u00a0: les peuples migrent, voyagent. La po\u00e9sie devient alors le reflet de ses empires, de ses si\u00e8cles. \u00ab\u00a0Elle devient \u00e9pique, elle enfante Hom\u00e8re.\u00a0\u00bb (Hugo, s.d., p.\u00a013.) L\u2019\u00e9pop\u00e9e est en effet l\u2019expression de cette nouvelle civilisation et culmine avec la trag\u00e9die. La po\u00e9sie est ici caract\u00e9ris\u00e9e par sa grandeur, voire sa monumentalit\u00e9. Rien de toute l\u2019Antiquit\u00e9 n\u2019est plus majestueux et solennel que son th\u00e9\u00e2tre \u00e9pique. Et la nature n\u2019y est \u00e9tudi\u00e9e que sous un point de vue\u00a0: l\u2019id\u00e9al du Beau. L\u2019art antique n\u2019a effectivement d\u2019autre but que d\u2019imiter le Beau.<\/p>\n<p>La venue d\u2019une nouvelle religion spiritualiste, \u00e0 l\u2019origine de la civilisation moderne, marque toutefois la fin de la soci\u00e9t\u00e9 antique. Cette religion<\/p>\n<blockquote>\n<p>enseigne \u00e0 l\u2019homme qu\u2019il a deux vies \u00e0 vivre, l\u2019une passag\u00e8re, l\u2019autre immortelle; l\u2019une de la terre, l\u2019autre du ciel. Elle lui montre qu\u2019il est double comme sa destin\u00e9e, qu\u2019il y a en lui un animal et une intelligence, une \u00e2me et un corps; en un mot, qu\u2019il est le point d\u2019intersection, l\u2019anneau commun des deux cha\u00eenes d\u2019\u00eatres qui embrassent la cr\u00e9ation, de la s\u00e9rie des \u00eatres mat\u00e9riels et de la s\u00e9rie des \u00eatres incorporels, la premi\u00e8re partant de la pierre pour arriver \u00e0 l\u2019homme, la seconde partant de l\u2019homme pour finir \u00e0 Dieu. (Hugo, s.d., p.\u00a015.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le christianisme est n\u00e9. Avec lui s\u2019introduit dans l\u2019esprit de l\u2019homme la m\u00e9lancolie, sentiment inconnu jusque-l\u00e0, r\u00e9sultant d\u2019une m\u00e9ditation sur la triste ironie de la vie et de l\u2019humanit\u00e9. Parall\u00e8lement \u00e0 cette nouvelle religion grandit une po\u00e9sie nouvelle\u00a0: \u00e9clair\u00e9e par le christianisme, la po\u00e9sie se rapproche de la v\u00e9rit\u00e9 et touche \u00e0 la dualit\u00e9 des \u00eatres et \u00e0 celle des choses. L\u2019art refl\u00e8te d\u00e9sormais cette double appr\u00e9hension de la vie et cherche \u00e0 imiter les deux faces de la nature, soit le beau et le laid.<\/p>\n<p>Le propre des temps modernes est donc la prise de conscience en art \u00ab\u00a0que tout dans la cr\u00e9ation n\u2019est pas humainement <em>beau<\/em>, que le laid y existe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du beau, le difforme pr\u00e8s du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l\u2019ombre avec la lumi\u00e8re\u00a0\u00bb (Hugo, s.d., p.\u00a019). La po\u00e9sie est maintenant le fruit d\u2019une cr\u00e9ation r\u00e9sultant du mariage de ces oppositions, de l\u2019union des contraires. Conform\u00e9ment \u00e0 ce nouveau principe artistique, le g\u00e9nie cr\u00e9ateur se manifeste en effet dans \u00ab\u00a0la f\u00e9conde union du type grotesque au type sublime\u00a0\u00bb\u00a0(Hugo, s.d., p.\u00a021). Le grotesque rev\u00eat d\u00e8s lors un caract\u00e8re des plus importants et est observ\u00e9 tant dans le difforme ou l\u2019horrible que dans le comique ou le bouffon. C\u2019est le grotesque qui nourrit le g\u00e9nie, l\u2019imaginaire moderne, et qui s\u2019exprime dans sa cr\u00e9ation. Hugo pr\u00e9cise \u00e0 cet effet qu\u2019une certaine forme de grotesque \u00e9tait pr\u00e9sente dans l\u2019art aux \u00e9poques pr\u00e9c\u00e9dentes, mais que l\u2019apanage du romantisme repose sur l\u2019intimit\u00e9 qu\u2019il a con\u00e7ue dans l\u2019enlacement du grotesque et du sublime, ainsi que sur l\u2019acte de cr\u00e9ation qu\u2019il a puis\u00e9 dans cette intimit\u00e9.<\/p>\n<p>Suivant la pens\u00e9e hugolienne, l\u2019harmonie des contraires donne lieu \u00e0 un mariage f\u00e9cond, suivant lequel le sublime est incomplet sans le grotesque, et inversement. F\u00e9cond aussi dans la mesure o\u00f9 le grotesque, au contact du sublime, est plus riche, plus multiple, plus pr\u00e9sent; au contact du grotesque, le sublime est plus pur, plus sublime encore. Le contraste fait rayonner davantage les oppositions et permet au grotesque de rafra\u00eechir la source \u00e0 laquelle puise l\u2019art moderne. Celui-ci peut alors s\u2019\u00e9panouir dans une forme de v\u00e9rit\u00e9 en miroitant fid\u00e8lement l\u2019essence de la nature.\u00a0<\/p>\n<p>Enfin, Hugo explique comment de cette nouvelle esth\u00e9tique jaillit un genre litt\u00e9raire important, \u00e0 savoir le drame. Le drame repr\u00e9sente l\u2019expression la plus juste du troisi\u00e8me \u00e2ge de l\u2019humanit\u00e9, en ce qu\u2019il refl\u00e8te la nature elle-m\u00eame, sans compromis, sans artifice. Manifest\u00e9 avec le plus de g\u00e9nie, selon l\u2019auteur, chez Shakespeare, \u00ab\u00a0le drame, c\u2019est le grotesque avec le sublime, l\u2019\u00e2me sous le corps, c\u2019est une trag\u00e9die sous une com\u00e9die\u00a0\u00bb (Hugo, s.d., p.\u00a067).<\/p>\n<p>Bien avant Hugo, l\u2019esth\u00e9tique grotesque propre \u00e0 l\u2019\u00e8re moderne pouvait d\u00e9j\u00e0 \u00eatre observ\u00e9e, \u00e0 des degr\u00e9s divers, dans la dramaturgie de Shakespeare et les r\u00e9cits de Cervant\u00e8s. Elle est aussi devenue un ph\u00e9nom\u00e8ne consid\u00e9rable du romantisme allemand avant d\u2019\u00e9voluer vers le romantisme fran\u00e7ais. Courant qui trouve ses origines dans la sensibilit\u00e9 des \u00e9crivains et penseurs de la seconde moiti\u00e9 du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (William Blake, Jean-Jacques Rousseau, Goethe, Schiller), le romantisme impr\u00e8gne toutes les expressions artistiques de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, p\u00e9n\u00e9trant aussi bien le champ des id\u00e9es et des \u0153uvres litt\u00e9raires que celui des repr\u00e9sentations plastiques ou musicales\u00a0\u2014 principalement en Europe occidentale. Le discours de Hugo sur l\u2019art moderne doit donc \u00eatre lu ouvertement et interpr\u00e9t\u00e9 comme une r\u00e9flexion globale touchant la plupart des formes de cr\u00e9ation. Il doit \u00e9voquer dans l\u2019esprit du lecteur tant les romans allemands de Bonawentura, de Jean-Paul et de Hoffmann que la po\u00e9sie et les romans fran\u00e7ais de Gautier, de Hugo, de Nerval, de Nodier et de Bertrand, ou certaines \u0153uvres picturales de G\u00e9ricault, de Delacroix et de Goya\u00a0\u2014 voire, m\u00eame si l\u2019auteur n\u2019aborde pas la question du romantisme en musique, certaines \u0153uvres de Beethoven, de Schubert, de Berlioz et de Liszt.\u00a0<\/p>\n<p>Lointain parach\u00e8vement des formes primitives, l\u2019art moderne permet donc la renaissance du type grotesque et du genre comique, nouveaut\u00e9 qui red\u00e9finit l\u2019art par rapport \u00e0 ce qui se d\u00e9gage du pass\u00e9<a id=\"footnoteref5_7obf4yw\" class=\"see-footnote\" title=\"Pour une \u00e9tude compl\u00e8te sur l\u2019histoire du rire et du grotesque dans l\u2019art et les soci\u00e9t\u00e9s, depuis leur origine dans la culture populaire comique du Moyen \u00c2ge jusqu\u2019au XIXe si\u00e8cle, l\u2019ouvrage de Bakhtine, L\u2019\u0152uvre de Fran\u00e7ois Rabelais et la culture populaire au Moyen \u00c2ge et sous la Renaissance, demeure une lecture incontournable. \" href=\"#footnote5_7obf4yw\">[5]<\/a>. Ici r\u00e9side l\u2019apport de Hugo dans l\u2019\u00e9volution des genres litt\u00e9raires\u00a0: il \u00e9tablit cette diff\u00e9renciation entre l\u2019art moderne et l\u2019art antique et, du m\u00eame coup, entre la litt\u00e9rature romantique et la litt\u00e9rature classique. En publiant <em>Cromwell<\/em>, Hugo devient en quelque sorte l\u2019initiateur de la pens\u00e9e moderne dans l\u2019art et v\u00e9ritablement le chef de file des romantiques fran\u00e7ais. Il th\u00e9orise une nouvelle esth\u00e9tique litt\u00e9raire en revisitant la nature et le r\u00f4le de l\u2019art, en marquant son mouvement dans l\u2019histoire des soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour Hugo, la particularit\u00e9 de la modernit\u00e9 reste encore \u00e0 exploiter\u00a0: \u00ab\u00a0Il y aurait, \u00e0 notre avis, un livre bien nouveau \u00e0 faire sur l\u2019emploi du grotesque dans les arts. On pourrait montrer quels puissants effets les modernes ont tir\u00e9s de ce type f\u00e9cond sur lequel une critique \u00e9troite s\u2019acharne encore de nos jours\u00a0\u00bb (Hugo, s.d., p.\u00a023), admet-il dans sa pr\u00e9face. Aussi est-il dans l\u2019ordre des choses de le voir publier, quatre ans plus tard, une \u0153uvre romanesque dont la principale probl\u00e9matique repose sur cet id\u00e9al esth\u00e9tique du sublime grotesque. N\u2019est-ce pas ce que Hugo cherche \u00e0 illustrer, d\u2019une mani\u00e8re litt\u00e9raire, en publiant <em>Notre-Dame de Paris<\/em>? Il ne fait aucun doute que le recours au grotesque dans l\u2019\u0153uvre provoque de puissants effets\u00a0\u2014 le sonneur de cloches ne laisse personne indiff\u00e9rent. Et comment ne pas reconna\u00eetre, dans les seuls traits physiques de Quasimodo, les grandes lignes de la th\u00e9orie de son cr\u00e9ateur sur l\u2019esth\u00e9tique romantique?<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0grotesque avec le sublime, l\u2019\u00e2me sous le corps, [la] trag\u00e9die sous une com\u00e9die\u00a0\u00bb (Hugo, s.d., p.\u00a067), tout cela, c\u2019est Quasimodo. Mi-homme, mi-animal, \u00eatre tourment\u00e9 par la dualit\u00e9 de sa condition humaine, il est drame, mais il est aussi po\u00e9sie. Plus que le roman dans son ensemble, plus que l\u2019exemple particulier du concours de grimaces, Quasimodo lui-m\u00eame est le fruit de cette r\u00e9flexion hugolienne sur l\u2019art et la litt\u00e9rature, sur le romantisme et la modernit\u00e9 qu\u2019il a enfant\u00e9e.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bakhtine, Mikha\u00efl. 1970. <em>L\u2019\u0152uvre de Fran\u00e7ois Rabelais et la culture populaire au Moyen \u00c2ge et sous la Renaissance<\/em>. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Tel\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard, 471\u00a0p.<\/p>\n<p>Fabre, Daniel. 1992. <em>Carnaval ou la f\u00eate \u00e0 l\u2019envers<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0D\u00e9couvertes Gallimard Traditions\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard, 160 p.<\/p>\n<p>Hugo, Victor. Sans date. <em>Cromwell<\/em>. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0\u0152uvres compl\u00e8tes de Victor Hugo\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Nelson, 561\u00a0p.<\/p>\n<p>_____. 1975. <em>Notre-Dame de Paris\u00a0: 1482. Les Travailleurs de la mer. <\/em>Textes \u00e9tablis, pr\u00e9sent\u00e9s et annot\u00e9s par Jacques Seebacher et Yves Gohin. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard, 1749\u00a0p.<\/p>\n<p>_____. 2002. <em>Notre-Dame de Paris<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard, 702 p.<\/p>\n<p style=\"margin-left: 31.5pt; text-align: justify;\">Privat, Jean-Marie. 1995. <em>Bovary Charivari\u00a0: essai d\u2019ethnocritique<\/em>. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0CNRS litt\u00e9rature\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: CNRS, 314\u00a0p.<\/p>\n<p style=\"margin-left: 31.5pt; text-align: justify;\">Scarpa, Marie. 2000. <em>Le Carnaval des Halles : une ethnocritique du <\/em>Ventre de Paris<em> de Zola<\/em>. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0CNRS litt\u00e9rature\u00a0\u00bb. Paris : CNRS, 304\u00a0p.<\/p>\n<p>Souriau, Maurice. 1902. \u00ab\u00a0Le concours de grimaces de <em>Notre-Dame de Paris<\/em> et ses sources\u00a0\u00bb. <em>Revue des cours et conf\u00e9rences<\/em>, vol.\u00a010, n<sup>o<\/sup>\u00a01 (30 janvier), p.\u00a0560-568.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_ioxpakj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_ioxpakj\">[1]<\/a> Malgr\u00e9 son importance dans le d\u00e9but du roman, l\u2019\u00e9pisode du concours de grimaces n\u2019a malheureusement pas attir\u00e9 l\u2019attention de nombreux critiques. Signalons toutefois la br\u00e8ve \u00e9tude de Maurice Souriau dans la <em>Revue des cours et conf\u00e9rences<\/em>, \u00ab\u00a0Le concours de grimaces de <em>Notre-Dame de Paris<\/em> et ses sources\u00a0\u00bb (1902).<\/p>\n<p id=\"footnote2_wp63obi\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_wp63obi\">[2]<\/a> L\u2019auteur pr\u00e9cise n\u00e9anmoins qu\u2019il fait r\u00e9f\u00e9rence aux masques de la culture populaire de l\u2019Antiquit\u00e9 et du Moyen \u00c2ge, sans parler de ceux appartenant \u00e0 des cultes anciens.<\/p>\n<p id=\"footnote3_fxizzxk\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_fxizzxk\">[3]<\/a> Cette ambivalence du masque antique est \u00e9voqu\u00e9e par Daniel Fabre dans son ouvrage <em>Carnaval ou la f\u00eate \u00e0 l\u2019envers<\/em> (1992, p.\u00a013).<\/p>\n<p id=\"footnote4_bhetfon\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_bhetfon\">[4]<\/a> Pour notre analyse, nous reprendrons d\u00e9sormais cette terminologie de Hugo, qui peut sembler \u00e0 premi\u00e8re vue plut\u00f4t instinctive quant au partage qu\u2019elle fait de l\u2019histoire litt\u00e9raire.<\/p>\n<p id=\"footnote5_7obf4yw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_7obf4yw\">[5]<\/a> Pour une \u00e9tude compl\u00e8te sur l\u2019histoire du rire et du grotesque dans l\u2019art et les soci\u00e9t\u00e9s, depuis leur origine dans la culture populaire comique du Moyen \u00c2ge jusqu\u2019au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019ouvrage de Bakhtine, <em>L\u2019\u0152uvre de Fran\u00e7ois Rabelais et la culture populaire au Moyen \u00c2ge et sous la Renaissance<\/em>, demeure une lecture incontournable.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Dumoulin, Sophie. 2005. \u00abLa sublime grimace de Quasimodo. Id\u00e9al moderne d&rsquo;une esth\u00e9tique du grotesque\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abArts, litt\u00e9rature: dialogues, croisements, interf\u00e9rences\u00bb, n\u00b07, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5375 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dumoulin-07.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 dumoulin-07.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-695763bb-63c0-46bd-a6af-55bf4e187b92\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dumoulin-07.pdf\">dumoulin-07<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dumoulin-07.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-695763bb-63c0-46bd-a6af-55bf4e187b92\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abArts, litt\u00e9rature: dialogues, croisements, interf\u00e9rences\u00bb, n\u00b07 Dans la foul\u00e9e de l\u2019int\u00e9r\u00eat du XIXe si\u00e8cle romantique pour l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, les textes de Rabelais et les tableaux de Bruegel l\u2019Ancien, illustre peintre flamand, certains auteurs se penchent sur les m\u0153urs de classes sociales subalternes. Leurs \u0153uvres litt\u00e9raires posent un regard attentif sur une forme de culture [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1159,1175,1161,1176,1177,1178,1169,1170,1167,1168,1179,1180,1181,1162,1182,1174,1160,1171,1172,1173],"tags":[122],"class_list":["post-5375","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-arts","category-croisements-arts","category-croisements","category-croisements-litterature-dialogues","category-croisements-croisements","category-croisements-interferences","category-dossier-arts-croisements","category-dossier-arts-interferences","category-dossier-arts","category-dossier-arts-litterature-dialogues","category-interferences-arts","category-interferences-litterature-dialogues","category-interferences-croisements","category-interferences","category-interferences-interferences","category-litterature-dialogues-interferences","category-litterature-dialogues","category-litterature-dialogues-arts","category-litterature-dialogues-litterature-dialogues","category-litterature-dialogues-croisements","tag-dumoulin-sophie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5375","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5375"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5375\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9151,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5375\/revisions\/9151"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5375"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5375"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5375"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}