{"id":5390,"date":"2024-06-13T19:48:13","date_gmt":"2024-06-13T19:48:13","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-super-heros-du-roman-graphique-le-surhomme-en-chute-libre\/"},"modified":"2024-09-10T15:05:49","modified_gmt":"2024-09-10T15:05:49","slug":"le-super-heros-du-roman-graphique-le-surhomme-en-chute-libre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5390","title":{"rendered":"Le super-h\u00e9ros du roman graphique : le surhomme en chute libre"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6876\">Dossier \u00abEspaces in\u00e9dits: les nouveaux avatars du livre\u00bb, n\u00b08<\/a><\/h5>\n<p>La litt\u00e9rature populaire am\u00e9ricaine pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques qui la distinguent nettement de celle des autres cultures. G\u00e9n\u00e9ralement fiers et patriotiques, les Am\u00e9ricains proposent r\u00e9guli\u00e8rement des situations et des personnages fictionnels plus grands que nature. Un cas \u00e9loquent de cette derni\u00e8re tendance est le <em>comic book<\/em> de super-h\u00e9ros. Ce genre, typiquement am\u00e9ricain, se compose d\u2019histoires simples o\u00f9 se c\u00f4toient les dichotomies et les symboles de la puissance du peuple. La ferveur du public envers le <em>comic book<\/em> n\u2019a pas diminu\u00e9 et, encore aujourd\u2019hui, une horde d\u2019admirateurs lisent, observent et \u00e9tudient l\u2019\u00e9volution de ce monde parall\u00e8le.<\/p>\n<p>Quand le personnage de Superman a vu le jour, en 1938, personne ne pouvait se douter \u00e0 quel point il allait marquer la culture populaire am\u00e9ricaine. Il a tout de suite connu un vif succ\u00e8s et a permis au <em>comic book<\/em> de jouir de ventes extravagantes. Rapidement, Superman a \u00e9t\u00e9 imit\u00e9\u00a0: des super-h\u00e9ros sont apparus de toutes parts et chaque \u00e9diteur voulait sa version \u00ab\u00a0originale\u00a0\u00bb de l\u2019alter ego de Clark Kent. Ainsi sont n\u00e9s une panoplie de super-h\u00e9ros, de Flash \u00e0 Wonder Woman, en passant par Human Torch et, plus tard, Hulk et Spiderman. Depuis, le milieu de la bande dessin\u00e9e a consid\u00e9rablement chang\u00e9, mais la popularit\u00e9 du super-h\u00e9ros perdure. Les ventes de <em>comics<\/em> ont certes connu des baisses, mais nous ne pouvons contredire le fait que ce type de litt\u00e9rature est l\u00e0 pour rester et que le super-h\u00e9ros constitue une figure solidement ancr\u00e9e dans l\u2019imaginaire am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Le contexte d\u2019apparition de cette figure est particulier. R\u00e9v\u00e9l\u00e9 au d\u00e9but de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, le super-h\u00e9ros est vite devenu l\u2019ic\u00f4ne des forces \u00ab\u00a0positives\u00a0\u00bb am\u00e9ricaines et le symbole de la sempiternelle lutte du bien contre le mal. Comme ses histoires traitaient des enjeux li\u00e9s aux diff\u00e9rentes grandes guerres, le <em>comic book<\/em> \u00e9tait une lecture pris\u00e9e, entre autres, par les soldats en mission. D\u00e8s ses d\u00e9buts, on y a repr\u00e9sent\u00e9 le \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb sous des traits connus. Il n\u2019\u00e9tait pas rare d\u2019y croiser des Nazis ou des Japonais, et m\u00eame Hitler et Mussolini. Ils \u00e9taient ais\u00e9ment reconnaissables par la pr\u00e9sence, dans le dessin, d\u2019\u00e9l\u00e9ments tels que des casques ou des brassards. De la m\u00eame mani\u00e8re, le super-h\u00e9ros indiquait clairement dans quel camp il \u0153uvrait. Nous n\u2019avons qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 Captain America, par exemple, qui arborait un costume \u00e9toil\u00e9 bleu, blanc, rouge, qui semblait avoir \u00e9t\u00e9 cousu \u00e0 m\u00eame le drapeau de l\u2019Oncle Sam! La pr\u00e9sence d\u2019ennemis \u00ab\u00a0v\u00e9ritables\u00a0\u00bb et de h\u00e9ros ainsi \u00ab\u00a0am\u00e9ricanis\u00e9s\u00a0\u00bb permettait aux lecteurs et citoyens de s\u2019identifier aux histoires en sollicitant leur patriotisme. Puis, au fil des ans, comme l\u2019Am\u00e9rique s\u2019engageait dans de nouvelles luttes, les super-h\u00e9ros se sont adapt\u00e9s aux craintes du moment. Ils ont donc combattu les communistes et ont particip\u00e9 \u00e0 la guerre du Vietnam. Plus r\u00e9cemment, plusieurs de ces h\u00e9ros masqu\u00e9s se sont retrouv\u00e9s \u00e0 New York, o\u00f9 ils ont aid\u00e9 les citoyens dans la reconstruction de la ville apr\u00e8s les attentats perp\u00e9tr\u00e9s contre le World Trade Center. Aujourd\u2019hui, un super-h\u00e9ros comme Superman a un discours \u00e9cologiste, et la pollution devient un ennemi contemporain du c\u00e9l\u00e8bre surhomme. \u00c9galement, l\u2019influence positive de ces h\u00e9ros a pris un nouveau sens lorsque, en 1996 et en 1998, l\u2019ONU commanda \u00e0 DC Comics des aventures de Superman et de Wonder Woman adress\u00e9es aux jeunes Yougoslaves afin de les mettre en garde contre les mines antipersonnel. Cette image de d\u00e9fenseur du peuple, qui perdure et colle \u00e0 la figure du super-h\u00e9ros, est sans doute la principale constante dans l\u2019histoire du <em>comic book<\/em> am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Toutefois, il est important de pr\u00e9ciser que, malgr\u00e9 une actualisation des causes d\u00e9fendues, ces r\u00e9cits changent peu et demeurent presque enti\u00e8rement fid\u00e8les \u00e0 une formule g\u00e9n\u00e9rique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La popularit\u00e9 et la durabilit\u00e9 des super-h\u00e9ros sont plut\u00f4t surprenantes si l\u2019on consid\u00e8re les caract\u00e9ristiques les plus famili\u00e8res des comics [\u2026]; a) l\u2019intrigue, les personnages et les th\u00e8mes sont relativement simples; b) leur canevas repose fr\u00e9quemment sur des formules et des symboles traditionnels; c) un narrateur interpr\u00e8te et dirige les histoires; et d) leurs illustrations sont simples, \u00ab\u00a0cartoonesques\u00a0\u00bb avec des couleurs primaires, vives [\u2026]. Les histoires sont semblables les unes aux autres, poss\u00e8dent peu de qualit\u00e9s distinctes [\u2026] et ne semblent pas suffisamment complexes pour leur assurer une long\u00e9vit\u00e9. Malgr\u00e9 ces ressemblances, les <em>comics<\/em> de super-h\u00e9ros ont dur\u00e9, ont migr\u00e9 vers d\u2019autres m\u00e9dias et ont r\u00e9ussi \u00e0 maintenir presque universellement leur pr\u00e9sence dans la culture populaire. (Bongco, 2000, p.\u00a086-87, traduction libre)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous croyons que le fait de cro\u00eetre dans un contexte g\u00e9n\u00e9rique stagnant, ainsi balis\u00e9, a nui au super-h\u00e9ros en limitant sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9voluer et de se complexifier. En r\u00e9p\u00e9tant sans cesse le m\u00eame canevas, le <em>comic book<\/em> a, en quelque sorte, \u00ab\u00a0us\u00e9\u00a0\u00bb cette figure en en faisant une quasi-caricature. Ainsi, l\u2019univers du <em>comic book<\/em> est d\u00e9sormais rempli de clich\u00e9s, et sa principale figure, le super-h\u00e9ros, est reconnue par tous\u00a0: d\u2019abord \u00e0 son costume, puis \u00e0 des particularit\u00e9s partag\u00e9es avec ses complices justiciers masqu\u00e9s. Ces r\u00e9currences rassemblent les super-h\u00e9ros et les distinguent des autres types de h\u00e9ros. Par contre, depuis quelques ann\u00e9es, plusieurs auteurs empruntent au <em>comic book<\/em> son symbole le plus r\u00e9pandu et en proposent une critique. Certains cas int\u00e9ressants se trouvent dans un type de bande dessin\u00e9e qui se d\u00e9finit par son opposition aux diktats g\u00e9n\u00e9riques traditionnels\u00a0: il s\u2019agit du roman graphique.<\/p>\n<p>Le premier roman graphique date d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Caract\u00e9ris\u00e9 d\u2019abord par son format, il s\u2019av\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement \u00ab\u00a0plus proche en sensibilit\u00e9 de[s] [auteurs contemporains] David Sedaris ou Michael Chabon que de[s] [comic books de super-h\u00e9ros] \u201cSpawn\u201d ou les \u201cX-Men\u201d\u00a0\u00bb (Walker, 2002, p.\u00a05, traduction libre). R\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, les romans graphiques sont en noir et blanc, autobiographiques, et se caract\u00e9risent par une tendance \u00e0 la banalisation du \u00ab\u00a0h\u00e9ros\u00a0\u00bb. En effet, le protagoniste, \u00e0 l\u2019image de son auteur, se pr\u00e9sente comme un \u00eatre ordinaire, inint\u00e9ressant et inad\u00e9quat. \u00c0 travers leur alter ego, les auteurs se d\u00e9peignent durement et se pr\u00e9sentent comme des \u00eatres insignifiants et d\u00e9nu\u00e9s d\u2019int\u00e9r\u00eat. De la m\u00eame mani\u00e8re, le traitement qu\u2019ils r\u00e9servent au milieu artistique, aux instances politiques et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral est critique, grin\u00e7ant et parfois cruel. En voulant traiter du quotidien dans ce qu\u2019il pr\u00e9sente de plus commun, ils \u00e9liminent le beau et le valeureux pour nous pr\u00e9senter le laid et le path\u00e9tique. Il ne faut donc pas se surprendre si la reprise du super-h\u00e9ros dans leurs romans graphiques ne se fait pas sans heurts.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 2000 a vu para\u00eetre deux \u0153uvres d\u00e9terminantes dans le corpus des romans graphiques\u00a0: <em>David Boring<\/em>, de Daniel Clowes, et <em>Jimmy Corrigan; The Smartest Kid On Earth<\/em>, de Chris Ware. Ces deux \u0153uvres pr\u00e9sentent de nombreuses similitudes et, malgr\u00e9 un d\u00e9sir \u00e9vident de se d\u00e9tacher de la tradition en bande dessin\u00e9e, elles proposent une r\u00e9insertion de la figure la plus marqu\u00e9e de ce genre\u00a0: celle du super-h\u00e9ros. En effet, cette figure fait quelques apparitions intrigantes dans ces deux romans graphiques. En passant de son univers manich\u00e9en habituel \u00e0 une banlieue banale et sans histoire, le super-h\u00e9ros ne peut que subir d\u2019importantes transformations. Mais, si la reprise de ce personnage quasi mythique du <em>comic book<\/em> am\u00e9ricain surprend, c\u2019est d\u2019abord parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une entrave au d\u00e9tachement caract\u00e9ristique du roman graphique \u00e0 cette tradition. Ce d\u00e9placement et les modifications subies par le super-h\u00e9ros sont porteurs d\u2019un commentaire critique sur cette figure et sur la bande dessin\u00e9e elle-m\u00eame. Par un tel emprunt \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage du <em>comic<\/em> <em>book<\/em>, les auteurs d\u00e9stabilisent le lecteur et modifient l\u2019intrigue du roman graphique. Il sera int\u00e9ressant d\u2019\u00e9tudier plus en d\u00e9tail la figure du super-h\u00e9ros et la mani\u00e8re dont s\u2019est fait son passage d\u2019un univers \u00e0 un autre. Ce faisant, nous assisterons \u00e0 une forme de \u00ab\u00a0d\u00e9figuration\u00a0\u00bb du personnage; bref, \u00e0 la chute du super-h\u00e9ros\u2026<\/p>\n<p>Nous traiterons principalement de l\u2019\u0153uvre de Daniel Clowes, mais nous nous permettrons quelques intrusions dans le riche r\u00e9cit de Chris Ware. Nous ferons r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 deux passages particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateurs tir\u00e9s de <em>Jimmy Corrigan<\/em>, en d\u00e9but et fin d\u2019argumentation, afin de fournir une dimension pertinente \u00e0 notre recherche.<\/p>\n<h2>La chute du super-h\u00e9ros<\/h2>\n<p>Dans <em>Jimmy Corrigan<\/em>, diff\u00e9rents passages surprennent le lecteur et \u00e9branlent la figure du super-h\u00e9ros. Ware commence cette \u0153uvre de plus de trois cent quatre-vingts pages en portant un premier coup \u00e0 cette figure. Ce roman graphique, d\u00e9crivant la vie d\u2019un homme \u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb dans le sens le plus path\u00e9tique du terme, s\u2019ouvre par un retour dans le pass\u00e9. On nous pr\u00e9sente Jimmy, enfant, qui se rend avec sa m\u00e8re \u00e0 une foire. Rendus \u00e0 destination, ils se fixent un rendez-vous et ils se s\u00e9parent. L\u2019enfant peut alors se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui l\u2019int\u00e9resse tant\u00a0: un spectacle donn\u00e9 par \u00ab\u00a0Super-Man\u00a0\u00bb (et non \u00ab\u00a0Superman\u00a0\u00bb), qu\u2019on pr\u00e9sente comme \u00e9tant le h\u00e9ros d\u2019une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9. Jimmy assiste, enchant\u00e9, \u00e0 la performance ridicule du super-h\u00e9ros de pacotille, puis se pr\u00e9cipite \u00e0 sa rencontre, papier et crayon en main, afin d\u2019obtenir un autographe. Mais lorsqu\u2019il se retrouve face \u00e0 son h\u00e9ros, sa m\u00e8re l\u2019intercepte et le gronde, car Jimmy, trop excit\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de rencontrer son idole, a omis de se pr\u00e9senter \u00e0 leur rendez-vous. Entre alors en jeu Super-Man qui, pour d\u00e9samorcer la col\u00e8re de la dame, les invite \u00e0 souper. Cet \u00e9pisode se conclut le lendemain matin alors que Jimmy surprend le s\u00e9ducteur en collants qui file en douce de la chambre de sa m\u00e8re. L\u2019homme, dont on ne voit pas le visage, sort son masque de sa poche, le remet \u00e0 l\u2019enfant et le prie de remercier sa m\u00e8re pour \u00ab\u00a0le bon temps\u00a0\u00bb (Ware, 2000, s. p., traduction libre).<\/p>\n<p>Cette sc\u00e8ne est particuli\u00e8rement importante parce qu\u2019elle ouvre le r\u00e9cit en lui donnant une gen\u00e8se \u00ab\u00a0p\u00e9cheresse\u00a0\u00bb qui transgresse deux grands interdits du <em>comic book<\/em> et porte atteinte \u00e0 la figure du super-h\u00e9ros. D\u2019abord, elle sugg\u00e8re qu\u2019une relation sexuelle a eu lieu entre la m\u00e8re et Super-Man. Situation impossible, s\u2019il en est une, car, dans l\u2019univers traditionnel des super-h\u00e9ros, \u00ab\u00a0le mariage [ou tout acte d\u2019union avec une femme] est une menace \u00e9masculante \u00e0 la libert\u00e9 et au pouvoir masculins\u00a0\u00bb (Best, consult\u00e9 le 11 octobre 2004, traduction libre). En \u00e9chappant au mariage, le super-h\u00e9ros \u00e9vite de perdre ses pouvoirs. \u00c0 l\u2019inverse, en commettant l\u2019acte sexuel, comme il le fait ici, il se d\u00e9sacralise et porte atteinte \u00e0 sa toute-puissance. Si l\u2019\u00e9rotisme et la sexualit\u00e9 ont toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents de mani\u00e8re implicite dans la tradition du <em>comic book<\/em>, jamais une attirance entre un super-h\u00e9ros et une femme n\u2019a donn\u00e9 lieu \u00e0 une v\u00e9ritable relation, \u00e0 un amour d\u2019un soir ou \u00e0 un mariage.<\/p>\n<p>La conclusion de cet \u00e9pisode est \u00e9galement marqu\u00e9e par la remise du masque \u00e0 l\u2019enfant. Ce don est en lui-m\u00eame profane parce qu\u2019il contrevient \u00e0 une seconde \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb. La remise du masque \u00e9quivaut, pour un surhomme, \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler sa double identit\u00e9. En abandonnant son costume, il ne peut plus \u0153uvrer sous le couvert de l\u2019anonymat et se met en \u00e9tat de vuln\u00e9rabilit\u00e9 devant l\u2019ennemi. \u00c0 cela s\u2019ajoute le fait que se d\u00e9partir de son masque est un geste ayant une forte connotation \u00e9rotique\u00a0: il d\u00e9couvre ce qui ne doit pas \u00eatre montr\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le <em>comic book<\/em> traditionnel, l\u2019\u00e9rotisme a souvent \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re plus ou moins implicite. Selon Mark T. Best, \u00ab\u00a0la poursuite et la capture de [femmes] ou par des femmes criminelles fonctionnent comme un tel substitut \u00e9rotique\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.). Il donne en exemple <em>The Jungle Cat-Queen<\/em> (1954), dans lequel Catwoman chasse Batman et Robin dans la jungle, puis les force \u00e0 se d\u00e9v\u00eatir jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils n\u2019aient plus que leur masque et un pagne. \u00ab\u00a0Enlever vos masques \u00e9quivaudra au climax de ma chasse\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.), leur lance-t-elle, confirmant la teneur \u00e9rotique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. \u00ab\u00a0Comme la menace de Catwoman [\u2026] le sugg\u00e8re, l\u2019\u00e9rotisme est d\u00e9plac\u00e9 dans les comics de super-h\u00e9ros vers la d\u00e9couverte de l\u2019identit\u00e9 secr\u00e8te.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.) \u00c9videmment, dans cette histoire, Catwoman \u00e9choue et la double identit\u00e9 de Batman et Robin demeure intacte. Par contre, dans <em>Jimmy Corrigan<\/em>, le super-h\u00e9ros ne conserve pas cet anonymat et se d\u00e9couvre lui-m\u00eame. En remettant son masque \u00e0 Jimmy, Super-Man contrevient \u00e0 une loi, porte atteinte \u00e0 sa toute-puissance et pose un geste \u00e0 forte connotation \u00e9rotique.<\/p>\n<p>En dotant son super-h\u00e9ros d\u2019une telle vuln\u00e9rabilit\u00e9 en d\u00e9but de r\u00e9cit, Chris Ware pr\u00e9pare le lecteur \u00e0 \u00eatre t\u00e9moin d\u2019une modification totale de cette figure. D\u2019autres auteurs, comme Daniel Clowes, agissent \u00e9galement de la sorte en pr\u00e9sentant des super-h\u00e9ros qui ne cadrent pas avec les caract\u00e9ristiques habituelles ayant contribu\u00e9 \u00e0 faire de ceux-ci des ic\u00f4nes, des figures. Dans son roman graphique <em>Ghost World<\/em>, Clowes met en sc\u00e8ne Enid, une jeune femme blas\u00e9e qui ach\u00e8te un masque de Catwoman dans un sex-shop. La derni\u00e8re case de cette courte histoire la montre portant le masque au retour de l\u2019\u00e9picerie. Entre le moment o\u00f9 elle ach\u00e8te ce dernier et la case finale s\u2019ouvre le r\u00e9cit de sa premi\u00e8re relation sexuelle. Les images illustrant cette union sont d\u2019ailleurs les seules o\u00f9 Enid ne porte pas de lunettes. Le motif des lunettes est omnipr\u00e9sent dans <em>Ghost World<\/em>. Enid poss\u00e8de plusieurs mod\u00e8les \u00e0 grosses montures qui s\u2019apparentent \u00e0 un masque. Lorsque l\u2019auteur choisit de nous la pr\u00e9senter sans celles-ci, son visage change, s\u2019adoucit, et nous la voyons pour la premi\u00e8re fois vuln\u00e9rable. Ainsi, cette courte histoire du recueil sugg\u00e8re l\u2019id\u00e9e d\u2019un masque qui prot\u00e8ge. Mais, en situant l\u2019\u00e9pisode du masque comme structure ench\u00e2ssante du r\u00e9cit de la premi\u00e8re relation d\u2019Enid, Clowes contribue \u00e0 marquer au fer toute la symbolique sexuelle entourant le masque du super-h\u00e9ros et la double identit\u00e9 de celui-ci. De plus, il d\u00e9sacralise cet accessoire qui se trouve rel\u00e9gu\u00e9 au statut de simple f\u00e9tiche sexuel.<\/p>\n<p>Dans <em>Eightball # 23<\/em>, Clowes fait tenir ces propos \u00e0 son personnage principal, Death Ray, un super-h\u00e9ros vieillissant, engraiss\u00e9 et aigri\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019ai toujours pris la responsabilit\u00e9 de faire le bien, mais derni\u00e8rement, je dois vous dire, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une t\u00e2che p\u00e9nible. Tu essaies de faire de ce monde un endroit meilleur, et qu\u2019est-ce que \u00e7a te rapporte? Je veux dire, Christ, comment est-ce qu\u2019un seul homme peut r\u00e9ussir contre quatre milliards de trous de cul? (Clowes, 2004, p.\u00a01, traduction libre)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un tel discours est inhabituel pour un super-h\u00e9ros. Il souligne le d\u00e9couragement et l\u2019aspect irr\u00e9aliste d\u2019une telle t\u00e2che \u00e0 accomplir par un seul homme, et vient s\u2019opposer aux habituels propos et slogans de ce type de personnage. En effet, on s\u2019\u00e9loigne ici du \u00ab\u00a0Avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilit\u00e9s\u00a0\u00bb, leitmotiv de Spider-Man. Death Ray est, quant \u00e0 lui, d\u00e9sillusionn\u00e9 et conscient de l\u2019inad\u00e9quation de sa situation. Ce super-h\u00e9ros nouveau genre ne correspond pas au r\u00f4le traditionnel de d\u00e9fenseur du peuple. Poss\u00e9dant la capacit\u00e9 de faire dispara\u00eetre ce qu\u2019il d\u00e9sire et faisant sa propre loi, Death Ray devient mena\u00e7ant et, par son manque d\u2019\u00e9thique, s\u2019\u00e9loigne des \u00ab\u00a0vrais\u00a0\u00bb super-h\u00e9ros.<\/p>\n<p>Un autre point qui le distingue d\u2019un super-h\u00e9ros comme Superman est son rapport aux femmes. Mari\u00e9 \u00e0 plus d\u2019une reprise, il ne respecte pas les r\u00e8gles qui r\u00e9gissent le genre, ce qui nous permet de croire que l\u2019auteur a r\u00e9ellement souhait\u00e9 \u00e9loign\u00e9 son h\u00e9ros de la tradition. En revanche, selon Umberto Eco\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] ce qui caract\u00e9rise Superman, c\u2019est la dimension platonique de ses affects, le v\u0153u implicite de chastet\u00e9, qui ne d\u00e9pend pas tant de sa volont\u00e9 que de la force des choses, de la singularit\u00e9 de la situation. Or, si l\u2019on doit chercher une raison structurale \u00e0 cette donn\u00e9e narrative, nous ne pouvons que la ramener \u00e0 nos remarques pr\u00e9c\u00e9dentes; le \u00ab\u00a0parsifalisme\u00a0\u00bb de Superman est l\u2019une des conditions qui l\u2019emp\u00eachent de s\u2019user et le prot\u00e8gent des \u00e9v\u00e9nements \u2014 donc du cours du temps \u2014 li\u00e9s \u00e0 l\u2019engagement \u00e9rotique. (Eco, 1993, p.\u00a0147)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans le roman graphique <em>David Boring<\/em>, l\u2019auteur nous pr\u00e9sente deux histoires en parall\u00e8le. L\u2019une met en vedette le \u00ab\u00a0narrateur \u00e9ponyme\u00a0\u00bb et se pr\u00e9sente \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un sc\u00e9nario de film, tandis que l\u2019autre est un <em>comic book<\/em> de super-h\u00e9ros r\u00e9alis\u00e9 par le p\u00e8re de David et intitul\u00e9 <em>Yellow Streak<\/em>. Le r\u00e9cit se d\u00e9roule toujours sous la narration de David et l\u2019inclusion occasionnelle de cases provenant du <em>comic book<\/em> de son p\u00e8re ponctue le r\u00e9cit, ce qui influence la r\u00e9ception du lecteur et permet une compr\u00e9hension symbolique de l\u2019intrigue. D\u00e8s le d\u00e9but, le narrateur nous parle de son p\u00e8re et souligne que ce dernier est b\u00e9d\u00e9iste. Nous sommes d\u2019ailleurs rapidement expos\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre de celui-ci\u00a0: une pleine page se voulant une reproduction en taille r\u00e9elle de la couverture du <em>Yellow Streak<\/em> tr\u00f4ne avant m\u00eame la premi\u00e8re page de narration de David. On ne peut donc ignorer l\u2019importance que prendra la page cr\u00e9\u00e9e par le p\u00e8re, tout en supposant que sa lecture doive se faire en parall\u00e8le avec celle du fils.<\/p>\n<p><em>Yellow Streak<\/em>, le titre du <em>comic book<\/em> du p\u00e8re, est \u00e9galement le nom du super-h\u00e9ros qui \u00e9volue dans le r\u00e9cit. Si le nom semble d\u2019abord d\u00e9signer la bande jaune qui orne le costume du personnage, force est de reconna\u00eetre le double sens que cette expression implique. En effet, \u00ab\u00a0yellow streak\u00a0\u00bb, en langage familier, peut se traduire par \u00ab\u00a0poule mouill\u00e9e\u00a0\u00bb. En le dotant d\u2019un tel nom, Clowes \u00e9loigne consid\u00e9rablement son super-h\u00e9ros des Superman, Wonder Boy et Iron Man de ce monde, qui sont eux aussi d\u2019abord d\u00e9finis par leur nom.<\/p>\n<p>Dans <em>David Boring<\/em>, donc, le protagoniste m\u00e8ne diff\u00e9rentes recherches en parall\u00e8le, toutes greff\u00e9es \u00e0 son ultime qu\u00eate, soit celle de son p\u00e8re. Ce dernier a abandonn\u00e9 son fils il y a longtemps. David n\u2019a pratiquement aucun souvenir de son p\u00e8re, puisqu\u2019il \u00e9tait encore tr\u00e8s jeune au moment de la rupture; son <em>comic book<\/em> devient vite alors le seul lien qui l\u2019unit \u00e0 cet homme. Il retrouve un num\u00e9ro du <em>Yellow Streak<\/em> dans sa cabane d\u2019enfant, lors d\u2019un retour dans sa ville natale. Il en fait son texte fondateur, sa v\u00e9rit\u00e9, sa <em>loi<\/em>. D\u00e8s lors, des cases du <em>comic book<\/em> viennent hanter notre lecture, brisant l\u2019unit\u00e9 du r\u00e9cit initial en interrompant l\u2019action. Le style du dessin y est aussi diff\u00e9rent et, contrairement au r\u00e9cit de Boring, qui est r\u00e9alis\u00e9 en noir et blanc, les cases et les pages du <em>Yellow Streak<\/em> sont en couleurs. Se c\u00f4toient donc, dans <em>David Boring<\/em>, les deux types de bandes dessin\u00e9es qui nous int\u00e9ressent\u00a0: le roman graphique, que le r\u00e9cit de Boring respecte dans sa forme et dans son contenu; et le <em>comic book<\/em> de super-h\u00e9ros, repr\u00e9sent\u00e9 par le <em>Yellow Streak<\/em>. Nous verrons comment, dans cette \u0153uvre, on porte atteinte \u00e0 la figure du super-h\u00e9ros \u00e0 la fois en l\u2019int\u00e9grant dans un roman graphique et en la ridiculisant dans un <em>comic book<\/em>.<\/p>\n<h2><em>David Boring <\/em>: le roman graphique<\/h2>\n<p>Le \u00ab\u00a0h\u00e9ros\u00a0\u00bb de cette histoire, \u00e0 premi\u00e8re vue, n\u2019en est pas un. D\u2019abord fatalement baptis\u00e9 \u00ab\u00a0Boring\u00a0\u00bb (ennuyant), il joue la carte du gars ordinaire jusqu\u2019\u00e0 la fin du premier acte du r\u00e9cit. Cette partie se conclut lorsqu\u2019un homme lui tire une balle dans la t\u00eate. Cette attaque ne le tue pas, et nous le retrouvons vivant, d\u00e8s la page suivante, inconscient certes, et le visage recouvert de bandages, mais toujours en vie. Cette apparente immortalit\u00e9 est synonyme d\u2019une nouvelle toute-puissance qui semble ne surprendre personne. D\u00e8s lors, nous pouvons soup\u00e7onner que le personnage de David se mod\u00e8le en super-h\u00e9ros, ce qui est franchement inhabituel pour le protagoniste d\u2019un roman graphique.<\/p>\n<p>Lors d\u2019une sc\u00e8ne particuli\u00e8rement \u00e9loquente, tir\u00e9e d\u2019une des planches les plus riches du r\u00e9cit (Clowes, 2000, p.\u00a045), cette identification atteint son paroxysme. On voit David, apr\u00e8s son accident, masqu\u00e9 d\u2019un pansement au visage. Ce pansement, dont on enl\u00e8ve des parties chaque jour, en vient \u00e0 prendre la forme exacte du masque que porte Yellow Streak dans le <em>comic book<\/em>. Le super-h\u00e9ros, pr\u00e9sent dans la case juste au-dessus de celle d\u00e9crite, a le visage tourn\u00e9 dans le m\u00eame angle que celui de David. Ils prennent une position similaire et pr\u00e9sentent la m\u00eame expression de surprise. Leur ressemblance est frappante. Pour accentuer cette identification, la vignette suivante nous montre David vu de l\u2019ext\u00e9rieur de la maison, \u00e0 travers une fen\u00eatre. Les carreaux s\u00e9parent le corps de David, le fragmentant \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une planche de bande dessin\u00e9e. David Boring, qui nous a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme un type ordinaire, se retrouve du coup hiss\u00e9 au statut de super-h\u00e9ros. Cette subtile transformation se produit alors que, parall\u00e8lement, le Yellow Streak semble de plus en plus impuissant, ne poss\u00e9dant plus du super-h\u00e9ros que le costume.<\/p>\n<h2><em>David Boring <\/em>: le comic book<\/h2>\n<p>David forge sa propre identit\u00e9 \u00e0 m\u00eame le <em>comic book<\/em> de son p\u00e8re. Tous les personnages se r\u00e9organisent et, rapidement, il est possible d\u2019\u00e9tablir des liens entre les diff\u00e9rents acteurs de sa vie et ceux de l\u2019\u0153uvre de son p\u00e8re. Celle-ci d\u00e9peint principalement les aventures de trois personnages\u00a0: Testor Truehand, The Hag et Yellow Streak. La page couverture du livre du p\u00e8re nous permet de tracer, d\u00e8s le d\u00e9but, des parall\u00e8les entre ces personnages et ceux du r\u00e9cit de David. On y voit Testor, un jeune homme, visant Yellow Streak d\u2019un rayon \u00ab\u00a02-D\u00a0\u00bb. Une image en m\u00e9daillon, au-dessus de Testor, pr\u00e9sente The Hag qui pointe Testor du doigt\u00a0: il est visiblement sous son emprise. Yellow Streak, dont le corps s\u2019efface de moiti\u00e9, dit\u00a0: \u00ab\u00a0Testor! Comment peux-tu me trahir?\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, s. p., traduction libre). Cette trahison le rel\u00e8gue \u00e0 la deuxi\u00e8me dimension, celle de la simple image, et l\u2019emp\u00eache d\u2019intervenir au c\u0153ur du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Nous sommes d\u00e9sormais en mesure d\u2019\u00e9tablir des parall\u00e8les entre le p\u00e8re, la m\u00e8re et le fils, et les figures du bon (Yellow Streak), de la m\u00e9chante (The Hag), et de la victime (Testor) prise entre les deux autres. Ces rapports se pr\u00e9cisent et se confirment au fil des pages. Cette structure triangulaire, qui n\u2019est pas sans rappeler la Trinit\u00e9 chr\u00e9tienne ou la structure \u0153dipienne, est centrale au sein de l\u2019histoire de David, car on la retrouve \u00e0 la fois dans la bande dessin\u00e9e du p\u00e8re et dans le r\u00e9cit du fils.<\/p>\n<p>En pulv\u00e9risant le super-h\u00e9ros d\u2019un rayon \u00ab\u00a02D\u00a0\u00bb, l\u2019auteur indique clairement la position qu\u2019occupe d\u00e9sormais le p\u00e8re de David et le condamne \u00e0 n\u2019\u00eatre pour son fils qu\u2019une figure symbolique, pr\u00e9sente uniquement sur papier. Il n\u2019est pr\u00e9sent que par la bande dessin\u00e9e qu\u2019il a r\u00e9alis\u00e9e et y figure en pi\u00e8tre super-h\u00e9ros. C\u2019est donc en scrutant les cases de cette \u0153uvre que David tente de reconstruire sa propre histoire\u00a0: celle d\u2019un fils pris entre une m\u00e8re-sorci\u00e8re et un p\u00e8re super-h\u00e9ros. L\u2019importance de ce <em>comic book<\/em> nous est d\u2019ailleurs confirm\u00e9e dans une sc\u00e8ne particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice o\u00f9 se confrontent David et sa m\u00e8re. C\u2019est \u00e0 Hulligan\u2019s Wharf, lieu de toutes les transgressions, que se produit cette confrontation au sujet du p\u00e8re. La m\u00e8re, qui avait toujours proscrit \u00e0 son fils la lecture de la bande dessin\u00e9e, la retrouve cach\u00e9e sous le lit de celui-ci. Devant un David incapable de se justifier, elle prend dans ses mains le <em>comic book<\/em>, puis, avec un plaisir sinistre, elle le d\u00e9chire. Elle d\u00e9truit l\u2019\u0153uvre du p\u00e8re. Ce \u00ab\u00a0crime\u00a0\u00bb correspond \u00e0 un assassinat symbolique du p\u00e8re. \u00c0 la case suivante, la m\u00e8re confirme cette id\u00e9e en s\u2019adressant ainsi \u00e0 David\u00a0: \u00ab\u00a0Your father is dead\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a063). D\u00e8s lors, dans le roman, le morcellement du p\u00e8re est visuellement repr\u00e9sent\u00e9 par une s\u00e9rie de cases d\u00e9chir\u00e9es, hors structure et sans lin\u00e9arit\u00e9, cases qui doivent \u00eatre lues de mani\u00e8re al\u00e9atoire, sans lien chronologique.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ce moment, le travail du fils se poursuit avec l\u2019\u00e9tude des morceaux d\u00e9chir\u00e9s d\u2019une bande dessin\u00e9e; ils sont autant d\u2019indices, de particules de son p\u00e8re assassin\u00e9, plus que jamais diss\u00e9min\u00e9 dans l\u2019histoire. \u00c0 la fin de cette m\u00eame page, David se r\u00e9veille la t\u00eate entour\u00e9e de ces vignettes, comme s\u2019il s\u2019agissait de fragments de son p\u00e8re mort. Nous devons donc, pendant notre lecture et \u00e0 la mani\u00e8re de David, reconstituer une partie de l\u2019histoire que nous pr\u00e9sente le <em>comic book<\/em>. Il nous est impossible d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 un r\u00e9cit lin\u00e9aire, et nous sommes oblig\u00e9e d\u2019avancer \u00e0 t\u00e2tons, tout comme David qui doit constituer un tout avec des bribes. Mais cette tentative de reconstruction narrative est compliqu\u00e9e d\u2019autant plus que l\u2019auteur choisit de nous cacher certaines cases importantes. De cette difficult\u00e9 de lecture transpara\u00eet l\u2019incapacit\u00e9 du p\u00e8re-super-h\u00e9ros \u00e0 communiquer, \u00e0 \u00eatre entendu et \u00e0 interagir avec son fils. Nous prenons rapidement conscience que ces bribes laiss\u00e9es par l\u2019auteur d\u00e9peignent le super-h\u00e9ros dans un portrait peu flatteur. Les images restantes nous pr\u00e9sentent un \u00eatre incapable, impuissant et \u00e9ventuellement d\u00e9fait.<\/p>\n<p>Dans <em>David Boring<\/em>, nous sommes confront\u00e9e \u00e0 un double commentaire sur le <em>comic book<\/em> de super-h\u00e9ros. Cette \u0153uvre est \u00e0 la fois un roman graphique qui rejoue le genre en volant les capacit\u00e9s physiques du super-h\u00e9ros et en les transposant sur un jeune homme ordinaire; puis un <em>comic book<\/em> de super-h\u00e9ros dans lequel la figure principale h\u00e9rite du caract\u00e8re peu enviable des path\u00e9tiques personnages de romans graphiques \u00e0 la <em>Jimmy Corrigan<\/em>. Un m\u00e9lange de deux genres, donc, qui transforme la figure du super-h\u00e9ros en lui extrayant ses traits principaux, soit sa force et son courage, et en lui r\u00e9injectant la banalit\u00e9 et l\u2019insipidit\u00e9 de l\u2019homme \u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>L\u2019impuissance du super-h\u00e9ros<\/h2>\n<p>\u00c0 trois reprises, dans <em>David Boring<\/em>, Yellow Streak doit sauver Testor, qui se trouve en danger, mais ses tentatives \u00e9chouent continuellement. Il est incapable de le pr\u00e9venir qu\u2019un pi\u00e8ge lui a \u00e9t\u00e9 tendu, qu\u2019un danger le guette ou de simplement communiquer avec lui. Lorsqu\u2019il r\u00e9ussit finalement \u00e0 reprendre contact avec Testor, il est trop tard. Et en plus d\u2019\u00e9chouer \u00e0 sa t\u00e2che de protecteur, Yellow Streak se fait berner par The Hag qui tente de le pi\u00e9ger en le s\u00e9duisant. Puis, \u00e0 l\u2019avant-derni\u00e8re page du r\u00e9cit, David retrouve une vignette perdue du <em>comic book<\/em> d\u00e9chir\u00e9. Elle pr\u00e9sente une image de la plan\u00e8te surmont\u00e9e de l\u2019illustration d\u2019une explosion, illustration accompagn\u00e9e de l\u2019ic\u00f4ne \u00ab\u00a0BOOM\u00a0\u00bb et montrant l\u2019inscription \u00ab\u00a0The End\u00a0\u00bb en son coin. Un \u00e9norme champignon cl\u00f4t l\u2019action de ce <em>comic book<\/em> et correspond, en quelque sorte, \u00e0 une fin du monde ou, du moins, \u00e0 la fin d\u2019un monde, celui du super-h\u00e9ros en question. \u00ab\u00a0Mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas trop dou\u00e9 pour les fins, je suppose\u2026\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0115, traduction libre), dit David, qui, quant \u00e0 lui, choisit plut\u00f4t de ne jamais terminer son r\u00e9cit.<\/p>\n<p>En faisant ainsi conclure son histoire, l\u2019auteur du <em>comic book<\/em> contrevient \u00e0 plusieurs conventions du genre. Une telle fin est d\u2019abord impensable, car non seulement elle couronne l\u2019\u00e9chec du super-h\u00e9ros, mais elle implique \u00e9galement sa mort et celle de ceux qu\u2019il tentait de prot\u00e9ger. De plus, si l\u2019on revient quelques cases plus t\u00f4t, on constate que c\u2019est The Hag qui est responsable de cette explosion et, par le fait m\u00eame, de sa mort. Le super-h\u00e9ros est donc d\u00e9fait sur toute la ligne et c\u2019est l\u2019ennemi, la femme, qui est responsable de son \u00e9chec. Cette derni\u00e8re occupe d\u2019ailleurs rarement une position enviable dans le <em>comic book<\/em> traditionnel. C\u2019est \u00e9galement le cas dans le <em>Yellow Streak<\/em>, o\u00f9 elle est pr\u00e9sent\u00e9e comme hypersexu\u00e9e, manipulatrice et trompeuse. La victoire d\u2019une femme au profit d\u2019un super-h\u00e9ros masculin est une impossibilit\u00e9 dans ce type de r\u00e9cit. En la rendant responsable de l\u2019\u00e9chec de la mission, l\u2019auteur entache \u00e0 la fois le genre et la figure m\u00eame du h\u00e9ros. Et, par le fait m\u00eame, il \u00e9gratigne au passage le r\u00f4le du p\u00e8re, tel que se l\u2019\u00e9tait figur\u00e9 David.<\/p>\n<h2>Le p\u00e8re-h\u00e9ros<\/h2>\n<p>On a souvent trait\u00e9 de la fascination de l\u2019enfant envers la figure du super-h\u00e9ros. Il faut dire que ce dernier, personnage aux habits color\u00e9s et aux aventures incroyables, poss\u00e8de des traits qui, s\u2019ils sont chers aux enfants, sont aussi propres aux adultes qui s\u2019y reconnaissent sans peine. Le courage, la libert\u00e9 et la force physique, par exemple, sont les principales caract\u00e9ristiques des h\u00e9ros de <em>comic book<\/em>. \u00c0 ces qualit\u00e9s s\u2019ajoutent des pouvoirs extraordinaires et la capacit\u00e9 de voler, qui sont des fantasmes partag\u00e9s par tous, qu\u2019importe l\u2019\u00e2ge. Encore aujourd\u2019hui, des milliers de gar\u00e7ons se tournent vers les super-h\u00e9ros. De plus, un grand nombre de ces protagonistes sont repr\u00e9sent\u00e9s avec, \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s, un acolyte de plusieurs ann\u00e9es leur cadet, un \u00ab\u00a0super-gar\u00e7on\u00a0\u00bb auquel peuvent ais\u00e9ment s\u2019identifier les jeunes lecteurs. Tout est fait pour assurer le maintien d\u2019un int\u00e9r\u00eat de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Or, au-del\u00e0 de cet attrait, il semble \u00e9vident que la figure du super-h\u00e9ros est une repr\u00e9sentation id\u00e9alis\u00e9e du p\u00e8re. Il est donc ais\u00e9 d\u2019associer cet id\u00e9al g\u00e9n\u00e9ralement masculin \u00e0 l\u2019image paternelle, et c\u2019est ce que font, indirectement, Clowes et Ware en brossant un tableau d\u00e9cevant de la condition masculine.<\/p>\n<p>Ces deux romans graphiques pr\u00e9sentent des figures paternelles d\u00e9ficientes. Les protagonistes sont des fils sans p\u00e8re et, pour eux, la figure du super-h\u00e9ros permet, en quelque sorte, de grandir et d\u2019\u00e9voluer \u00ab\u00a0normalement\u00a0\u00bb, malgr\u00e9 la blessure de l\u2019abandon paternel. L\u2019attrait du super-h\u00e9ros a, pour eux, de multiples facettes. Il devient donc, dans ces deux \u0153uvres, un p\u00e8re symbolique. Alors que dans leur univers de roman graphique tout est complexe, incertain et flou, Jimmy et David r\u00eavent d\u2019un monde marqu\u00e9 par de fortes oppositions. La complexit\u00e9 de leurs rapports familiaux et les nombreuses r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la tradition du <em>comic book<\/em> renvoient au d\u00e9sir d\u2019un monde plus simple, plus clair. Un monde dans lequel les oppositions seraient marqu\u00e9es; bref un monde manich\u00e9en, comme celui dans lequel \u00e9voluent les super-h\u00e9ros. En ramenant cette figure, les protagonistes rendent explicite la confusion dans laquelle ils sont plong\u00e9s et leur d\u00e9sir d\u2019en sortir, de savoir, de comprendre. Comprendre \u00e0 la fois le r\u00f4le qu\u2019ils jouent et la place qu\u2019ils occupent au sein de leur \u00ab\u00a0roman\u00a0\u00bb familial.<\/p>\n<p>Pour conclure par une image concr\u00e8te l\u2019hypoth\u00e8se de la chute du super-h\u00e9ros, revenons aux pages de <em>Jimmy Corrigan<\/em>. Dans un \u00e9pisode particuli\u00e8rement troublant de la vie du protagoniste, on le retrouve assis \u00e0 son bureau, au travail. Il regarde par la fen\u00eatre et voit, sur le toit de l\u2019\u00e9difice d\u2019en face, un super-h\u00e9ros g\u00e9n\u00e9rique qui se tient debout et le salue. Jimmy, \u00e0 la vue de cette figure symbolique, lui sourit en retour. Puis, l\u2019homme en collants se lance\u2026 et s\u2019\u00e9crase contre le sol. \u00c0 la case suivante, on le retrouve allong\u00e9, la face contre l\u2019asphalte, mort, enjamb\u00e9 par des passants h\u00e9b\u00e9t\u00e9s\u00a0: il s\u2019est suicid\u00e9. En s\u2019attaquant ainsi \u00e0 l\u2019une des figures les plus marquantes de l\u2019imaginaire am\u00e9ricain, Chris Ware fait chuter avec le super-h\u00e9ros toute la tradition du <em>comic book<\/em>. Tout comme l\u2019a fait Daniel Clowes, il s\u2019approprie cette figure en la d\u00e9sacralisant, puis en entreprend la d\u00e9construction. Le super-h\u00e9ros est mort; vive le super-h\u00e9ros! L\u2019auteur semble vouloir se lib\u00e9rer ainsi de toute r\u00e8gle traditionnelle et v\u00e9hiculer l\u2019id\u00e9e utopiste qu\u2019il peut \u0153uvrer librement dans le monde aux possibilit\u00e9s infinies qu\u2019offrirait une bande dessin\u00e9e sans contrainte. Mais peut-\u00eatre est-ce seulement une tentative de r\u00e9sistance de la part de la figure du super-h\u00e9ros, refusant son inclusion \u00e0 cette nouvelle bande dessin\u00e9e qui s\u2019amuse \u00e0 la d\u00e9figurer?<\/p>\n<h2>M\u00e9diagraphie<\/h2>\n<p><strong>\u0152uvres \u00e0 l\u2019\u00e9tude<\/strong><\/p>\n<p>CLOWES, Daniel. 2000. <em>David Boring<\/em>. New York\u00a0: Pantheon, 117\u00a0p.<\/p>\n<p>________. 2004. <em>Eightball #23<\/em>. Seattle\u00a0: Fantagraphics books, 41\u00a0p.\u00a0<\/p>\n<p>WARE, Chris. 2000. <em>Jimmy Corrigan: the Smartest Kid on Earth.<\/em> New York\u00a0: Pantheon, 380\u00a0p.<\/p>\n<p><strong>Ouvrages th\u00e9oriques et de r\u00e9f\u00e9rence<\/strong><\/p>\n<p>BEST, Mark T. Consult\u00e9 le 11 octobre 2004. \u00ab\u00a0Secret Identities: American Masculinities and the Superhero Genre in the Fifties \u00bb. <em>Proquest<\/em>. Th\u00e8se de doctorat, Bloomington\u00a0: Universit\u00e9 d\u2019Indiana.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lib.umi.com\/dissertations\/dlnow\/3075931\">http:\/\/www.lib.umi.com\/dissertations\/dlnow\/3075931<\/a><\/p>\n<p>BONGCO, Mila. 2000. <em>Reading Comics<\/em><em>: Language, Culture, and the Concept of the Superhero in Comic Books<\/em>. New York\u00a0: Garland Publishing, 230\u00a0p.\u00a0<\/p>\n<p>ECO, Umberto. 1993. <em>De Superman au surhomme<\/em>. Paris\u00a0: Grasset, 245\u00a0p.<\/p>\n<p>WALKER, Elizabeth (dir.). 2002. <em>Selling Graphic Novels in the Book Trade: A Drawn &amp; Quarterly Manifesto<\/em>. San Francisco\u00a0: Chronicle Books, 5\u00a0p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Girard, Marianne. 2006. \u00abLe super-h\u00e9ros du roman graphique : le surhomme en chute libre\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abEspaces in\u00e9dits: les nouveaux avatars du livre\u00bb, n\u00b08, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5390\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/girard-08.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 girard-08.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-219b1e34-e6e7-4abb-bfb0-e651ca492ecf\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/girard-08.pdf\">girard-08<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/girard-08.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-219b1e34-e6e7-4abb-bfb0-e651ca492ecf\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abEspaces in\u00e9dits: les nouveaux avatars du livre\u00bb, n\u00b08 La litt\u00e9rature populaire am\u00e9ricaine pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques qui la distinguent nettement de celle des autres cultures. G\u00e9n\u00e9ralement fiers et patriotiques, les Am\u00e9ricains proposent r\u00e9guli\u00e8rement des situations et des personnages fictionnels plus grands que nature. 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