{"id":5399,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-double-de-linquietante-etrangete-a-labjection-letrange-cas-du-docteur-jekyll-et-de-m-hyde-de-robert-louis-stevenson\/"},"modified":"2024-09-11T02:39:22","modified_gmt":"2024-09-11T02:39:22","slug":"le-double-de-linquietante-etrangete-a-labjection-letrange-cas-du-docteur-jekyll-et-de-m-hyde-de-robert-louis-stevenson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5399","title":{"rendered":"Le double : de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 \u00e0 l\u2019abjection. \u00ab L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde \u00bb de Robert Louis Stevenson"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6877\">Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09<\/a><\/h5>\n<p>Robert Louis Stevenson est un ma\u00eetre incontestable du roman d\u2019aventures; il en est m\u00eame l\u2019un des principaux th\u00e9oriciens au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Aujourd\u2019hui, lorsqu\u2019on \u00e9voque ce grand nom de la litt\u00e9rature, plusieurs pensent par exemple \u00e0 <em>L\u2019\u00eele au tr\u00e9sor<\/em> (1883), un chef-d\u2019\u0153uvre, sinon un classique, qui d\u00e9passe largement la seule sph\u00e8re des r\u00e9cits pour enfants. Pourtant, on oublie souvent que l\u2019auteur exer\u00e7ait sa plume au sein de divers genres. Parmi ceux-ci, l\u2019horreur\u00a0: en 1886, Robert Louis Stevenson \u00e9crit <em>L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde<\/em>, court roman o\u00f9 s\u2019opposent un respectable scientifique de la haute soci\u00e9t\u00e9 londonienne et son double, un \u00eatre \u00e0 la fois monstrueux et indescriptible.<\/p>\n<p>Robert Louis Stevenson \u00e9tait en proie depuis son tout jeune \u00e2ge \u00e0 des terreurs nocturnes. Une nuit de 1886, il est r\u00e9veill\u00e9 par sa femme alors qu\u2019il hurle dans son sommeil. L\u2019auteur lui reproche ce brusque r\u00e9veil\u00a0: il faisait en effet le plus int\u00e9ressant des cauchemars. Dans ce dernier, il assistait \u00e0 la m\u00e9tamorphose diabolique d\u2019un homme\u2026 L\u2019\u00e9criture du roman est alors rapide. L\u2019auteur y multiplie les points de vue et les genres. \u00c0 l\u2019image d\u2019une cr\u00e9ature aux multiples visages, <em>L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde<\/em> pr\u00e9sente une hybridit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rique\u00a0: romans policier, psychologique, \u00e9pistolaire et d\u2019horreur, auxquels on peut ajouter la fable ironique, sont autant de genres qui jalonnent le r\u00e9cit. Au c\u0153ur de cette multiplicit\u00e9 appara\u00eet la figure du double, \u00e9trangement inqui\u00e9tante, et m\u00eame abjecte.<\/p>\n<p>Selon Freud, le motif du double implique \u00e0 la fois un d\u00e9doublement et une division du Moi, tout en offrant le retour permanent du m\u00eame, \u00e0 savoir la r\u00e9p\u00e9tition. En lien avec le narcissisme primaire de l\u2019enfant, le double est d\u2019abord une assurance contre la disparition du Moi, c\u2019est-\u00e0-dire contre la mort. Cependant, pass\u00e9 l\u2019enfance, le double est refoul\u00e9, il devient l\u2019\u00ab\u00a0ombre de l\u2019objet perdu des origines\u00a0\u00bb (Couvreur, 1995, p. 19) et \u00ab\u00a0l\u2019inqui\u00e9tant [<em>unheimlich<\/em>] avant-coureur de la mort\u00a0\u00bb (Freud, 2001, p. 237). De pulsion de vie qu\u2019il \u00e9tait, il se transforme en pulsion de mort. Il est alors projet\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du Moi comme quelque chose d\u2019\u00e9tranger, tandis que, pour la vie psychique de l\u2019individu, ce double est familier, connu. Il peut donc prendre plusieurs visages\u00a0: il est g\u00e9n\u00e9ralement investi au sein de la conscience morale, ou Surmoi, mais le double peut aussi incarner les d\u00e9cisions r\u00e9prim\u00e9es par la volont\u00e9. Son r\u00f4le ici, parmi d\u2019autres, est de repousser le sentiment de culpabilit\u00e9 et de faire endosser la responsabilit\u00e9 de certaines actions, et m\u00eame de certaines intentions, \u00e0 un autre Moi masqu\u00e9 et m\u00e9connaissable. En somme, le double est une tentative de d\u00e9fense archa\u00efque qui fait na\u00eetre le clivage du Moi. Il est un \u00ab\u00a0d\u00e9j\u00e0 vu\u00a0\u00bb ins\u00e9parable de la conscience, d\u2019o\u00f9 l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 qu\u2019il provoque.<\/p>\n<p>Dans le roman <em>L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde<\/em>, tous les personnages apparaissent en couple. C\u2019est d\u2019abord le cas d\u2019Utterson et d\u2019Enfield, deux cousins \u00e9loign\u00e9s qui permettent d\u2019introduire, d\u00e8s l\u2019ouverture du roman, un lieu suscitant l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9, \u00e0 savoir la porte d\u2019une maison d\u00e9labr\u00e9e dans une ruelle obscure. C\u2019est cette porte qui engendre le r\u00e9cit, comme le stipule le titre du premier chapitre\u00a0: \u00ab\u00a0Histoire de la porte\u00a0\u00bb. \u00c0 sa vue, Enfield se rem\u00e9more une histoire\u00a0: un homme hideux, Hyde, a pi\u00e9tin\u00e9 une jeune fille dans la rue, violemment et sans raison aucune. D\u00e8s lors, le myst\u00e8re provient des lieux. En effet, la porte symbolise la limite, la fronti\u00e8re entre l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur ainsi que, par extension, celle entre le conscient et l\u2019inconscient. Elle divise donc les trois instances de la vie psychique; elle s\u00e9pare le Moi du Surmoi et du \u00c7a. Que cette porte ait \u00e9t\u00e9 ouverte, qu\u2019un individu monstrueux tel que Hyde en ait la cl\u00e9 impliquent un retour du refoul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Les limites qui d\u00e9partagent le dehors et le dedans, l\u2019individu et l\u2019esp\u00e8ce, la mort et la vie sont ici abolies; les fronti\u00e8res entre le jour et la nuit s\u2019estompent. Nos rep\u00e8res habituels sont perdus, brouill\u00e9s.\u00a0\u00bb (Pontalis, \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb, in Stevenson, 2005, p. 9.)<\/p>\n<p>La porte permet d\u2019entrevoir le principal couple d\u00e9doubl\u00e9 du roman, c\u2019est-\u00e0-dire, bien entendu, Henry Jekyll et Edward Hyde. Selon Nabokov, le nom de Jekyll est d\u2019origine danoise et vient du mot <em>j\u00f6kulle<\/em>, ce qui signifie \u00ab\u00a0stalactite de glace\u00a0\u00bb (1999, p. 358). Quant au nom de Hyde, il est issu du mot danois <em>hyd<\/em> et veut dire \u00ab\u00a0havre\u00a0\u00bb. \u00c0 partir de ces indices, il est possible de croire que Hyde est un havre o\u00f9 Jekyll se cache. Jekyll est un personnage important et influent dans la soci\u00e9t\u00e9, d\u2019o\u00f9, d\u2019ailleurs, son titre de \u00ab\u00a0docteur\u00a0\u00bb. Son physique est \u00e0 l\u2019image de sa droiture et de sa noblesse\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] c\u2019\u00e9tait un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, corpulent, bien b\u00e2ti, au visage lisse, avec une touche de ruse dans le regard, mais toutes les apparences du talent et de l\u2019affabilit\u00e9.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 50.) Cependant, cet homme est en proie \u00e0 de vils d\u00e9sirs et s\u2019adonne \u00e0 des plaisirs qui contredisent son statut. De ce fait, il vit une existence d\u00e9doubl\u00e9e\u00a0: l\u2019une sociale, et l\u2019autre secr\u00e8te et cach\u00e9e. C\u2019est pourquoi Jekyll a pour projet de dissocier ces deux parties de son \u00eatre, de se cr\u00e9er un havre pour accomplir ses d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>Pour ce faire, il invente une potion qui lui permet, comme bon lui semble, d\u2019adopter l\u2019une ou l\u2019autre de ses personnalit\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0La mixture n\u2019avait aucun pouvoir de discrimination; elle n\u2019\u00e9tait ni diabolique ni divine; elle avait seulement le pouvoir d\u2019\u00e9branler les portes de cette prison o\u00f9 j\u2019\u00e9tais retenu captif par les dispositions de ma nature.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 119.) En somme, un Surmoi surpuissant provoque un retour du refoul\u00e9 chez le docteur, car, plus que ses vices, c\u2019est un sentiment de honte et de culpabilit\u00e9 qui le pousse \u00e0 projeter ses plaisirs sur un double, soit sur un autre Moi masqu\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est donc la nature exigeante de mes aspirations, davantage qu\u2019une quelconque d\u00e9gradation de mes d\u00e9fauts, qui m\u2019a fait ce que j\u2019\u00e9tais et qui a [\u2026] s\u00e9par\u00e9 en moi ces provinces du Bien et du Mal qui se partagent et composent en m\u00eame temps la double nature de l\u2019homme. (Stevenson, 2005, p. 113.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Hyde est alors, \u00e0 l\u2019image de ce refoul\u00e9 qui fait retour, le double de Jekyll. Si Jekyll repr\u00e9sente le Moi, Hyde est, quant \u00e0 lui, \u00e0 l\u2019image du \u00c7a. De m\u00eame que cette instance de l\u2019inconscient, il revient toujours \u00e0 la charge. D\u00e8s qu\u2019on cherche \u00e0 le refouler, il se fait plus pressant, plus fort, plus d\u00e9termin\u00e9 que jamais. La r\u00e9v\u00e9lation de la double identit\u00e9 de Jekyll est tardive dans le roman. Cependant, plusieurs indices mettent au jour le lien unissant les deux personnages. D\u2019abord, d\u00e8s le premier chapitre, Enfield r\u00e9v\u00e8le que Hyde a usurp\u00e9 le nom de Jekyll\u00a0: ayant pi\u00e9tin\u00e9 une jeune fille innocente, Hyde, en r\u00e9paration de ses torts, remet \u00e0 la famille de cette derni\u00e8re un ch\u00e8que sign\u00e9 de la main de Jekyll. Plus encore, Hyde porte parfois des v\u00eatements beaucoup trop grands pour lui, \u00e0 savoir ceux du docteur. Finalement, il s\u2019av\u00e8re que les deux personnages ont presque la m\u00eame \u00e9criture. Elles ne sont qu\u2019inclin\u00e9es diff\u00e9remment\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] il y a entre elles une ressemblance des plus singuli\u00e8res; les deux \u00e9critures sont identiques \u00e0 bien des \u00e9gards. Seule l\u2019inclinaison diff\u00e8re.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 69.) C\u2019est donc dire que le clivage du Moi effectu\u00e9 par Jekyll ne peut s\u00e9parer totalement ses deux identit\u00e9s, puisqu\u2019elles lui sont toutes deux inh\u00e9rentes\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019existe pas entre le Moi et le \u00c7a de s\u00e9paration tranch\u00e9e.\u00a0\u00bb (Sigmund Freud, cit\u00e9 par Naugrette, 1987, p. 66.)<\/p>\n<p>Les descriptions physiques de Hyde sont, quant \u00e0 elles, toujours vagues. Il semble qu\u2019aucun mot ne puisse rendre compte de son \u00eatre. Lorsqu\u2019on parle de lui, on \u00e9voque sa bizarrerie et l\u2019indescriptible impression de difformit\u00e9 qui se d\u00e9gage de sa personne. Plusieurs m\u00e9taphores le qualifient\u00a0: c\u2019est un monstre, un d\u00e9mon, un homme des cavernes n\u2019ayant presque rien d\u2019humain. Ce que l\u2019on retient de lui, ce sont les sentiments de d\u00e9go\u00fbt, de haine et de peur qu\u2019il inspire. En ce sens, Hyde est un personnage qui suscite souvent chez les autres protagonistes, et particuli\u00e8rement chez Henry Jekyll, une impression d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9, ce sentiment pr\u00e8s de l\u2019angoisse qui fait ressentir la proximit\u00e9 de la mort. Sans visage, Hyde est un \u00eatre purement pulsionnel. Se situant entre plaisir et d\u00e9plaisir, ce personnage jouit du Mal \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] il \u00e9tanchait sa soif de plaisir avec une avidit\u00e9 bestiale \u00e0 toutes les sources offertes par la souffrance d\u2019autrui; comme s\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 de pierre, il se montrait incapable de la moindre mis\u00e9ricorde.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 122.)<\/p>\n<p>Dans le r\u00e9cit, la maison et le miroir sont \u00e0 l\u2019image de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 que suscite le couple Jekyll et Hyde. La maison de Jekyll est aussi d\u00e9doubl\u00e9e, comme son propri\u00e9taire\u00a0: \u00ab\u00a0Prise dans \u201cle jeu dialectique du moi et du non-moi\u201d, sa valeur mat\u00e9rielle ne cesse d\u2019osciller entre l\u2019intimit\u00e9 et l\u2019enfermement, entre l\u2019abri qui prot\u00e8ge et l\u2019abri qui \u00e9touffe, entre la caverne accueillante et la grotte \u00e9crasante.\u00a0\u00bb (Naugrette, 1987, p. 161.) De prime abord, elle offre deux fa\u00e7ades, donc deux visages. Comme Jekyll, elle montre une porte principale, c\u2019est-\u00e0-dire une fa\u00e7ade donnant sur la respectabilit\u00e9 sociale, ainsi qu\u2019une porte de derri\u00e8re, soit la face cach\u00e9e de la perversion mal refoul\u00e9e. En ce sens, la maison est l\u2019incarnation mat\u00e9rielle de Jekyll. Quant au miroir, ce dernier met au jour le clivage du Moi en tant qu\u2019image s\u00e9par\u00e9e de la personne. Que Jekyll ait un miroir pour observer ses m\u00e9tamorphoses est signifiant. Le stade du miroir est un moment o\u00f9 l\u2019individu se forge une identit\u00e9 propre par le biais de l\u2019image refl\u00e9t\u00e9e. Or, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre formateur, le miroir confronte ici Jekyll \u00e0 l\u2019Autre; ses d\u00e9lires d\u2019auto-observation le confrontent \u00e0 un \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit alors pour le docteur de reconna\u00eetre l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 en lui\u00a0: \u00ab\u00a0Et pourtant, en contemplant cette affreuse idole dans le miroir, je n\u2019\u00e9prouvais pas la moindre r\u00e9pulsion; au contraire, je l\u2019accueillis avec joie. C\u2019\u00e9tait moi-m\u00eame que je contemplais, l\u00e0 aussi.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 118.) Mais cet Autre remet en question l\u2019identit\u00e9 et, parall\u00e8lement, provoque une impression d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9, car, si cet Autre est Moi, comment savoir si je suis bel et bien moi-m\u00eame?<\/p>\n<p>Plus Jekyll se laisse envahir par Hyde, et moins il arrive \u00e0 r\u00e9investir son visage social. Le \u00c7a submerge le Moi de plus en plus; Hyde domine le docteur. Jekyll en vient \u00e0 ne plus avoir aucun contr\u00f4le sur ses transformations, toujours plus fr\u00e9quentes et toujours plus longues. Le champ libre laiss\u00e9 au \u00c7a dans la vie psychique du docteur permet \u00e0 ce niveau l\u2019introduction d\u2019un ultime couple, c\u2019est-\u00e0-dire celui de Hyde et d\u2019Utterson. Notaire de formation, Utterson est aussi un vieil ami de Henry Jekyll. Lorsqu\u2019il entend l\u2019histoire d\u2019Enfield \u00e0 propos de Hyde, il devient inquiet et soup\u00e7onneux. En effet, dans l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de sa mort ou de sa disparition, le docteur entend l\u00e9guer sa fortune \u00e0 Hyde. Le testament de Jekyll, duquel Utterson est responsable, pousse alors celui-ci \u00e0 investiguer au sujet de Hyde. \u00c0 partir de ce moment, Utterson fr\u00e9quente le m\u00eame lieu limite que le \u00c7a, \u00e0 savoir la porte de la maison d\u00e9labr\u00e9e, d\u2019o\u00f9 il guette son approche. C\u2019est litt\u00e9ralement un jeu de poursuites qui s\u2019entame\u00a0: \u00ab\u00a0Si lui s\u2019appelle M. Hyde, se disait-il, eh bien moi, je serai M. Seek!\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 42.) Plus encore, Utterson devient obs\u00e9d\u00e9 par cette histoire\u00a0: \u00ab\u00a0Jusqu\u2019alors, ledit probl\u00e8me ne l\u2019avait pr\u00e9occup\u00e9 que sur un plan strictement intellectuel; mais d\u00e9sormais son imagination aussi \u00e9tait engag\u00e9e, pour ne pas dire captive.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 40.) Cette opposition farouche \u00e0 Hyde fait donc d\u2019Utterson un personnage repr\u00e9sentatif du Surmoi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] puisque les instances que sont le Moi et le \u00c7a sont repr\u00e9sent\u00e9es dans l\u2019histoire de Stevenson par Jekyll et Hyde, on peut en d\u00e9duire qu\u2019un autre personnage vient incarner le Surmoi manquant de Jekyll, si possible un repr\u00e9sentant de la loi, aust\u00e8re, grave, un peu bourru, on aura reconnu \u00ab\u00a0M. Utterson le notaire\u00a0\u00bb. (Naugrette, 1987, p. 60.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme l\u2019instance psychique du Surmoi, Utterson est charg\u00e9 des pouvoirs int\u00e9rieurs du \u00c7a\u00a0: le personnage du notaire incarne une seconde instance du refoulement dans le r\u00e9cit, un second double de Jekyll apr\u00e8s le \u00c7a. S\u2019il traque incessamment Hyde, c\u2019est pour l\u2019arr\u00eater ou, en termes psychanalytiques, le refouler.<\/p>\n<p>La ville devient le terrain de cette chasse. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte, en dehors du Moi, le Surmoi et le \u00c7a jouent \u00e0 cache-cache. Ultimement, ce n\u2019est que lorsqu\u2019il est poursuivi par les forces quasi polici\u00e8res du Surmoi que Hyde retourne se r\u00e9fugier au sein de Jekyll. La maison, d\u00e8s lors, se transforme en forteresse, c\u2019est-\u00e0-dire en un lieu o\u00f9 le Moi tente de r\u00e9sister \u00e0 la fois aux menaces ext\u00e9rieures du Surmoi et aux menaces int\u00e9rieures du \u00c7a. C\u2019est ce qu\u2019illustre l\u2019\u00e9pisode de la fen\u00eatre. Jekyll, reclus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, se tient \u00e0 la fen\u00eatre. Il ne contr\u00f4le plus, \u00e0 ce moment de l\u2019histoire, les irruptions de Hyde, pas m\u00eame par sa mixture. Arrivent Utterson et Enfield. \u00c0 cet instant, Jekyll est envahi par les sympt\u00f4mes d\u2019une m\u00e9tamorphose imminente\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] le sourire s\u2019effa\u00e7a de son visage, chass\u00e9 par une expression de terreur et de d\u00e9sespoir si pitoyable que le sang se gla\u00e7a dans les veines des deux visiteurs de la cour.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 79.)<\/p>\n<p>La maison devient le \u00ab\u00a0for\/t int\u00e9rieur\u00a0\u00bb de Jekyll (Naugrette, 1987, p. 164), et l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre qu\u2019elle abrite exprime l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. En effet, la mise en sc\u00e8ne qu\u2019il sugg\u00e8re remet en question l\u2019identit\u00e9 du Moi\u00a0: on y retrouve les v\u00eatements de Hyde, que Jekyll enfile lorsque le \u00c7a ressurgit. Plus encore, ce lieu introduit le motif du masque. Lorsqu\u2019il aper\u00e7oit Hyde, un domestique stipule\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai eu tout juste le temps de l\u2019apercevoir, mais j\u2019en avais les cheveux dress\u00e9s sur la t\u00eate comme un porc-\u00e9pic. Monsieur, si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 mon ma\u00eetre, pourquoi portait-il un masque sur le visage?\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 87.) L\u2019amphith\u00e9\u00e2tre est donc le lieu des m\u00e9tamorphoses. Entre la porte de devant et la porte de derri\u00e8re, cet endroit est retir\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison. C\u2019est la pi\u00e8ce prot\u00e9g\u00e9e qui donne jour aux multiples transformations du protagoniste principal. En ce sens, l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre ressemble \u00e0 un ut\u00e9rus. Du moins, le Moi de Jekyll y devient assur\u00e9ment matriciel; le double ici implique l\u2019engendrement, la naissance. La premi\u00e8re apparition de Hyde est d\u2019ailleurs d\u00e9crite \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un accouchement horrible\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019entrai instantan\u00e9ment dans les affres les plus atroces\u00a0: mes os grin\u00e7aient, une naus\u00e9e mortelle s\u2019empara de moi, ainsi qu\u2019une angoisse que ne sauraient surpasser ni celles de la naissance ni celles du tr\u00e9pas.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 116.)<\/p>\n<p>Jekyll est repr\u00e9sent\u00e9 comme un creux, un vide au sein du r\u00e9cit, o\u00f9 le \u00c7a se r\u00e9fugie. Il emploie lui-m\u00eame la m\u00e9taphore de la caverne afin de sp\u00e9cifier la nature de ses rapports avec son double\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] Hyde se souciait bien peu de Jekyll, tout au plus pensait-il \u00e0 lui comme le bandit des montagnes pense \u00e0 la caverne dans laquelle il se met \u00e0 l\u2019abri des poursuites.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 126.) Le Moi est un espace protecteur, ainsi qu\u2019un lieu d\u2019autoprocr\u00e9ation. L\u2019accouplement mythique des jumeaux dans le ventre de la m\u00e8re \u2014 puisque Hyde est le double de Jekyll \u2014 donne naissance au \u00c7a monstrueux. Jekyll le stipule lui-m\u00eame\u00a0: Hyde n\u2019a rien d\u2019humain. La succession des entr\u00e9es et des sorties qu\u2019impliquent les multiples m\u00e9tamorphoses dans l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre sugg\u00e8re en ce sens un double inceste. D\u2019abord un inceste homosexuel entre deux fr\u00e8res, ensuite celui du fils avec la m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] dans ce mouvement de va-et-vient, le moi f\u00e9minis\u00e9 devient alors le lieu m\u00e9taphorique d\u2019un inceste m\u00e8re \/ fils, ou bien, puisque Jekyll est \u00e0 la fois la m\u00e8re et le jumeau, d\u2019un commerce homosexuel entre les deux fr\u00e8res.\u00a0\u00bb (Naugrette, 1987, p. 65.)<\/p>\n<p>C\u2019est donc une double r\u00e9gression narcissique que Jekyll subit, narcissisme o\u00f9 s\u2019ancre, rappelons-le, le motif du double ainsi que l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. En effet, une premi\u00e8re r\u00e9gression s\u2019effectue sur le plan de la libido du Moi. Comme nous l\u2019avons vu, Jekyll transforme son propre corps en objet de plaisir et de jouissance en investissant l\u2019image de l\u2019Autre\u00a0: c\u2019est la naissance de Hyde. Ensuite, l\u2019introduction de l\u2019objet maternel au sein du Moi est une seconde r\u00e9gression. Au del\u00e0 d\u2019une remise en question identitaire \u00e9trangement inqui\u00e9tante, cette double r\u00e9gression introduit dans le r\u00e9cit un second affect, plus puissant celui-l\u00e0\u00a0: l\u2019abjection. L\u2019abjection, c\u2019est le premier signe qu\u2019adopte l\u2019\u00eatre, avant m\u00eame de conna\u00eetre le langage\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] toute abjection est en fait reconnaissance du <em>manque<\/em> fondateur de tout \u00eatre, sens, langage, d\u00e9sir.\u00a0\u00bb (Kristeva, 1983, p. 13.) C\u2019est une premi\u00e8re et violente pouss\u00e9e, une r\u00e9action du corps o\u00f9 s\u2019inscrit la sensation, un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui cherche paradoxalement \u00e0 venir au monde avec et contre elle.<\/p>\n<p>L\u2019abject n\u2019est ni sujet ni objet; il vient \u00e0 la fois du dedans et du dehors\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a, dans l\u2019abjection, une de ces violentes et obscures r\u00e9voltes de l\u2019\u00eatre contre ce qui le menace et qui lui para\u00eet venir d\u2019un dehors ou d\u2019un dedans exorbitant, jet\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du possible, du tol\u00e9rable, du pensable. C\u2019est l\u00e0, tout pr\u00e8s mais inassimilable.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 9.) Le seul objet de l\u2019abjection est la fronti\u00e8re, la limite. Nous disions de la maison de Henry Jekyll qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9doubl\u00e9e, qu\u2019elle montrait deux visages. Mais, plus encore, elle semble superposer dedans et dehors, alors qu\u2019on ne peut pas d\u00e9limiter son d\u00e9but ni sa fin par rapport aux maisons voisines\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] les maisons sont tellement tass\u00e9es les unes sur les autres autour de cette cour qu\u2019on peut \u00e0 peine dire o\u00f9 finit l\u2019une et o\u00f9 l\u2019autre commence.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 33.) Elle offre donc des fronti\u00e8res incertaines; familier et \u00e9tranger se superposent, l\u2019un cachant l\u2019autre. Cette description de la maison d\u00e9gage cette derni\u00e8re de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 pour la jeter dans l\u2019abject. Elle n\u2019a finalement plus rien de familier, car elle devient le lieu d\u2019une menace possible, comme l\u2019\u00e9tait le dehors\u00a0: \u00ab\u00a0Surgissement massif et abrupt d\u2019une \u00e9tranget\u00e9 qui, si elle a pu m\u2019\u00eatre famili\u00e8re dans une vie opaque et oubli\u00e9e, me harc\u00e8le maintenant comme radicalement s\u00e9par\u00e9e, r\u00e9pugnante.\u00a0\u00bb (Kristeva, 1983, p. 10.) C\u2019est le Moi alors qui devient abject\u00a0: Jekyll ne contr\u00f4le plus Hyde, il est domin\u00e9, submerg\u00e9; il se perd.<\/p>\n<p>L\u2019abject est ce qui \u00ab\u00a0sollicite, inqui\u00e8te, fascine le d\u00e9sir qui pourtant ne se laisse pas s\u00e9duire\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 9). Il s\u2019oppose donc \u00e0 la subjectivit\u00e9 et au conscient; il perturbe l\u2019identit\u00e9. Plus encore, l\u2019abject est rejet\u00e9 par le Surmoi, car il incarne l\u2019irrespect de l\u2019ordre et de la loi. Il est immoral et, plus que l\u2019angoisse, il implique une terreur qui se dissimule. Dans cet ordre d\u2019id\u00e9es, l\u2019abject est carr\u00e9ment Autre. Dans <em>L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde<\/em>, la peur et l\u2019horreur naissent en Jekyll lorsque celui-ci perd le contr\u00f4le de son identit\u00e9 pour ensuite r\u00e9aliser que Hyde ne rec\u00e8le pas d\u2019essence. \u00c0 l\u2019image de l\u2019abject, Hyde est un non-objet\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] il consid\u00e9rait Hyde, en d\u00e9pit de sa prodigieuse \u00e9nergie vitale, comme une cr\u00e9ature inorganique. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 ce qui le choquait le plus\u00a0: que le limon du puits le plus profond p\u00fbt prof\u00e9rer des cris, faire entendre sa voix.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 137.) C\u2019est ainsi que Jekyll trouve l\u2019impossible en lui-m\u00eame\u00a0: s\u2019il se reconna\u00eet en un Autre inexistant, c\u2019est son propre \u00eatre qu\u2019il con\u00e7oit comme impossible. Cette remise en cause, non pas de l\u2019identit\u00e9, mais de l\u2019existence en tant que telle, rend le Moi abject. Et c\u2019est au sein de l\u2019abjection de soi que na\u00eet l\u2019horreur.<\/p>\n<p>L\u2019abject implique une dialectique entre le bannissement et l\u2019oubli. Le propre devient sale, et le recherch\u00e9 est rejet\u00e9. Pourtant, l\u2019oubli\u00e9 refait toujours surface, brusquement. Alors la violence du \u00c7a se d\u00e9charge avec force; on jouit intens\u00e9ment de l\u2019abject, d\u2019o\u00f9, paradoxalement, toute l\u2019horreur qu\u2019il provoque\u00a0: \u00ab\u00a0La jouissance seule fait exister l\u2019abject comme tel. On ne le conna\u00eet pas, on ne le d\u00e9sire pas, on en jouit. Violemment et avec douleur. Une passion.\u00a0\u00bb (Kristeva, 1983, p. 17.) Le docteur Jekyll, comme on l\u2019a vu, donne naissance \u00e0 un Moi monstrueux dans d\u2019intenses douleurs. Pourtant, ces douleurs sont suivies d\u2019impressions propres \u00e0 la jouissance\u00a0: \u00ab\u00a0Je me sentais rajeuni, l\u00e9ger, agile; int\u00e9rieurement, j\u2019\u00e9tais soulev\u00e9 par une ivresse fr\u00e9missante, un flux d\u00e9sordonn\u00e9 d\u2019images sensuelles qui couraient, comme l\u2019eau dans le moulin, \u00e0 travers mon imagination.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 116-117.) C\u2019est pourquoi Jekyll devient tr\u00e8s rapidement la cr\u00e9ature soumise et consentante de Hyde. Jekyll ne peut r\u00e9sister \u00e0 la pr\u00e9sence r\u00e9pugnante de Hyde pour exister\u00a0: l\u2019ali\u00e9nation que le \u00c7a pulsionnel lui fait subir est sublime.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le sujet ne peut plus que se reconna\u00eetre \u00e0 travers l\u2019abjection\u00a0: elle est une perp\u00e9tuelle r\u00e9surrection du Moi qui doit passer par la mort de la conscience. L\u2019abject est ambigu et contradictoire. C\u2019est dans cet ordre d\u2019id\u00e9es qu\u2019appara\u00eet l\u2019assassinat de Sir Carew, un homme avanc\u00e9 en \u00e2ge, haut plac\u00e9 au gouvernement, que Hyde croise un soir dans la rue par hasard. La vue de cet homme est insupportable au monstrueux double du docteur; il le bat alors \u00e0 mort avec sa canne. La violence et la gratuit\u00e9 du geste de Hyde apparaissent \u00e0 Jekyll, apr\u00e8s coup, \u00e0 la fois comme une abomination et comme une jouissance\u00a0: \u00ab\u00a0Le brouillard se d\u00e9chira; je vis que j\u2019avais renonc\u00e9 \u00e0 la vie, et je m\u2019enfuis loin de la sc\u00e8ne de ces exc\u00e8s, triomphant et tremblant en m\u00eame temps, mon amour de la vie port\u00e9 \u00e0 son paroxysme.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 129.) En l\u2019occurrence, l\u2019abject est une pulsion de vie o\u00f9 le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb na\u00eet au prix de la mort, la mort de l\u2019autre ainsi que sa propre mort.<\/p>\n<p>Finalement, le motif par excellence mettant au jour la mort du Moi dans le r\u00e9cit est l\u2019\u00e9criture. Rappelons que l\u2019abject est issu d\u2019un temps o\u00f9 l\u2019individu n\u2019est qu\u2019un corps parl\u00e9, ne ma\u00eetrisant pas encore la langue du p\u00e8re. En effet, l\u2019affirmation du sujet doit passer par l\u2019\u00e9nonciation du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. Comme le stipule Benveniste, \u00ab\u00a0est \u201cego\u201d qui dit \u201cego\u201d\u00a0\u00bb (1976, p. 260). Quand il se reconna\u00eet \u00e0 travers l\u2019image d\u2019un \u00c7a non objet, Jekyll perd progressivement sa subjectivit\u00e9. Comme dans un miroir, il cherche par le biais de l\u2019\u00e9criture de ses confessions, au dernier chapitre, \u00e0 se \u00ab\u00a0voir\u00a0\u00bb au sein du processus \u00e9pistolaire. \u00c0 ce moment dans le r\u00e9cit, Jekyll est terroris\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une invasion totale par Hyde, \u00e0 savoir d\u2019une invasion par cet individu issu d\u2019un reste de m\u00e9moire sans mots, qui, tout au long de l\u2019histoire, est per\u00e7u uniquement en tant que troisi\u00e8me personne par tous les personnages. Plus l\u2019\u00e9criture avance, et plus Jekyll parle de lui-m\u00eame en tant que \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est donc, \u00e0 moins d\u2019un miracle, la derni\u00e8re fois que Henry Jekyll peut penser ses propres pens\u00e9es, ou voir son propre visage (\u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9form\u00e9 d\u2019une triste fa\u00e7on!) dans le miroir.\u00a0\u00bb (Stevenson, 2005, p. 138-139.) C\u2019est un refoulement par le langage que subit alors le docteur, et c\u2019est par la litt\u00e9rature qu\u2019il se suicide. La double r\u00e9gression narcissique, celle-l\u00e0 m\u00eame qui l\u2019a projet\u00e9 dans la vie et dans le sublime de l\u2019abject, le ram\u00e8ne \u00e0 un temps o\u00f9 la parole ne lui appartenait pas encore. \u00c0 l\u2019instant o\u00f9 il cesse d\u2019\u00e9crire, Jekyll n\u2019est plus\u00a0: \u00ab\u00a0Ainsi donc, tandis que je pose ma plume et entreprends de sceller ma confession, je mets un terme \u00e0 la vie du malheureux Henry Jekyll.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 139.) L\u2019abject, \u00e0 la fronti\u00e8re de la vie, est un lieu qui a envahi enti\u00e8rement le docteur. La dialectique entre attraction et r\u00e9pulsion n\u2019est plus, et Jekyll est tomb\u00e9, tout entier, dans la mort\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] le cadavre, le plus \u00e9c\u0153urant des d\u00e9chets, est une limite qui a tout envahi. Ce n\u2019est plus moi qui expulse, \u201cje\u201d est expuls\u00e9.\u00a0\u00bb (Kristeva, 1983, p. 11.)<\/p>\n<p>Dans un m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, en tant qu\u2019instance du Surmoi, Utterson est le fils du langage. \u00c0 la fin, lorsqu\u2019il d\u00e9fonce la porte du laboratoire \u00e0 coups de hache, Utterson d\u00e9truit symboliquement le seuil divisant le Moi du \u00c7a et du Surmoi. Cette rupture provoque la mort du docteur et, du m\u00eame coup, la mort de Hyde. La destruction de la pulsion a \u00e9galement d\u00e9truit le support de cette instance, \u00e0 savoir la conscience du Moi. Il ne reste plus que le Surmoi, seul vainqueur\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019abject est apparent\u00e9 \u00e0 la perversion. Le sentiment d\u2019abjection que j\u2019\u00e9prouve s\u2019ancre dans le surmoi.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 23.) Si, dans la vie de tout sujet, le Moi s\u2019\u00e9rige dans l\u2019opposition \u00e0 l\u2019objet, le Surmoi arrive dans l\u2019opposition \u00e0 l\u2019abject. Issue de la culture, l\u2019abjection est un garde-fou. Il est signifiant, \u00e0 ce titre, que le docteur l\u00e8gue tous ses biens \u00e0 Utterson plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 Hyde. \u00c0 la fin du r\u00e9cit, il ne reste plus que l\u2019abjection pure, qui se maintient en l\u2019instance r\u00e9gulatrice et coercitive du Surmoi.<\/p>\n<p>Robert Louis Stevenson, dans l\u2019\u00e9criture du roman <em>L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde<\/em>, avait d\u00e9j\u00e0 pressenti ce que bien des ann\u00e9es plus tard la psychanalyse allait d\u00e9voiler. Au plus pr\u00e8s de la nature humaine et des angoisses qui l\u2019habitent, ce roman met en sc\u00e8ne un double abject. Le double, nous l\u2019avons vu, constitue une d\u00e9fense archa\u00efque de la conscience qui provoque un clivage du Moi et, de ce fait, il peut faire na\u00eetre une impression d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Les relations entre les principaux protagonistes, qui se livrent bataille en des lieux marquant le seuil, l\u2019ont bien montr\u00e9. Jekyll \/ le Moi, Hyde \/ le \u00c7a, et Utterson \/ le Surmoi sont trois instances de la vie psychique qui r\u00e9v\u00e8lent ultimement une perte de contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Ainsi surgit l\u2019horreur. Plus rien n\u2019est familier pour Jekyll\u00a0: c\u2019est la naissance de l\u2019abjection. Un double mouvement appelle et rejette ce qui n\u2019est \u00e0 la fois ni dedans ni dehors, ni sujet ni objet. \u00c0 force de fr\u00f4ler la limite et d\u2019en jouir, Jekyll se perd. Il est alors rappel\u00e9 \u00e0 une m\u00e9moire d\u2019avant les mots. C\u2019est par le biais de l\u2019\u00e9criture que le docteur tente finalement de se r\u00e9approprier son identit\u00e9, mais en vain. L\u2019abject devient une limite envahissante, qui submerge. Jekyll est repouss\u00e9 d\u00e9finitivement hors de lui\u00a0: il meurt, totalement poss\u00e9d\u00e9 par Hyde. Utterson, instance du Surmoi, est le seul \u00e0 survivre \u00e0 ces aventures au sein de l\u2019abjection \u2014 Utterson, celui que l\u2019abject accompagne toujours, comme un double invers\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<h3><strong>\u0152uvre \u00e9tudi\u00e9e\u00a0:<\/strong><\/h3>\n<p>STEVENSON, Robert Louis. 2005. <em>L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde.<\/em> Pr\u00e9face de J. B. Pontalis. Coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard, 174 p.<\/p>\n<h3><strong>Ouvrages cit\u00e9s\u00a0:<\/strong><\/h3>\n<p>BENVENISTE, \u00c9mile. 1976. \u00ab\u00a0De la subjectivit\u00e9 dans le langage\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Probl\u00e8mes de linguistique g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, p. 258-266. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>COUVREUR, Catherine. 1995. \u00ab\u00a0Les \u201cmotifs\u201d du double\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Le double<\/em>, sous la dir. de Catherine Couvreur, Alain Fine et Annick Le Guen, p. 19-37. Coll. \u00ab\u00a0Monographies de la revue fran\u00e7aise de psychanalyse\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Presses universitaires de France.<\/p>\n<p>FREUD, Sigmund. 2001. \u00ab\u00a0L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb [1919]. Chap. in <em>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 et autres essais<\/em>, p. 209-263. Coll. \u00ab\u00a0Folio\/essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>KRISTEVA, Julia. 1983. <em>Pouvoirs de l\u2019horreur. Essai sur l\u2019abjection.<\/em> Paris\u00a0: Seuil, 248 p.<\/p>\n<p>NABOKOV, Vladimir. 1999. <em>Austen, Dickens, Flaubert, Stevenson.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0La Biblioth\u00e8que cosmopolite\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Stock, 411 p.<\/p>\n<p>NAUGRETTE, Jean-Pierre. 1987. <em>Robert Louis Stevenson\u00a0: l\u2019aventure et son double.<\/em> Paris\u00a0: Presses de l\u2019\u00e9cole normale sup\u00e9rieure, 212 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Charette, Caroline. 2007. \u00abLe double : de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 \u00e0 l\u2019abjection. L\u2019\u00c9trange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5399\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/charette-09.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 charette-09.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-33888c02-f387-4f92-92c0-9ce9ff6593f8\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/charette-09.pdf\">charette-09<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/charette-09.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-33888c02-f387-4f92-92c0-9ce9ff6593f8\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09 Robert Louis Stevenson est un ma\u00eetre incontestable du roman d\u2019aventures; il en est m\u00eame l\u2019un des principaux th\u00e9oriciens au XIXe si\u00e8cle. 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