{"id":5400,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-figure-du-vampire-feminisee-enjeux\/"},"modified":"2024-09-11T02:38:40","modified_gmt":"2024-09-11T02:38:40","slug":"la-figure-du-vampire-feminisee-enjeux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5400","title":{"rendered":"La figure du vampire f\u00e9minis\u00e9e. Enjeux"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6877\">Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09<\/a><\/h5>\n<p>De nos jours, diraient sans doute nombre de moralistes, il semble que le Mal soit \u00e0 la mode et que le Bien ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9laiss\u00e9 par nos auteurs \u2014 m\u00eame les meilleurs, mais surtout les plus populaires. Il ne s\u2019agit sans doute que du revers (de l\u2019envers rh\u00e9torique, si l\u2019on veut) d\u2019une \u00e9criture plus traditionnelle o\u00f9 le personnage (parfois le narrateur) signalait son attraction pour le mal\u00e9fique\u00a0: sch\u00e9ma typique qui donnait lieu \u00e0 une critique du Mal sous le couvert \u2014 choquant \u2014 d\u2019une apologie de la violence. En somme, l\u2019auteur s\u2019approchait le plus possible de son odieux objet pour mieux en montrer les infects travers. Reste que, dans ce sch\u00e9ma traditionnel comme dans l\u2019approche contemporaine (qui cherche \u00e0 s\u2019\u00e9pargner toute r\u00e9flexion moralisante), l\u2019\u00e9criture de l\u2019inf\u00e2me est celle qui remue les choses, qui s\u00e8me la discorde et r\u00e9colte le scandale; prise sous cet angle rassembleur, cette \u00e9criture remonte \u00e0 loin, tr\u00e8s loin, et a adopt\u00e9 plusieurs formes au fil du temps.<\/p>\n<p>Parmi ses diverses manifestations, l\u2019un des motifs les plus r\u00e9currents de l\u2019odieux en litt\u00e9rature est celui du buveur de sang. Cette figure terrifiante est si connue que la seule mention du mot <em>vampire<\/em> renvoie \u00e0 toute une litt\u00e9rature o\u00f9 le Bien (souvent lumineux ou \u00ab\u00a0solaire\u00a0\u00bb) affronte un Mal (t\u00e9n\u00e9breux ou \u00ab\u00a0lunaire<a id=\"footnoteref1_petmczp\" class=\"see-footnote\" title=\"Il s\u2019agit de la terminologie qu\u2019adopte Bram Dijkstra dans Les Idoles de la perversit\u00e9 (1992, p.\u00a0363). La typique confrontation soleil vs lune n\u2019est qu\u2019un des multiples avatars de l\u2019opposition lumi\u00e8re \/ obscurit\u00e9 qui sert \u00e0 visualiser, comprendre ou expliquer le fonctionnement de la raison humaine; \u00ab\u00a0faire la lumi\u00e8re sur quelque chose\u00a0\u00bb est l\u2019une des m\u00e9taphores les plus usit\u00e9es de ce r\u00e9seau s\u00e9mantique. \" href=\"#footnote1_petmczp\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb) toujours puissamment contagieux, voire \u00e9pid\u00e9mique. V\u00e9ritable ic\u00f4ne du genre, le vampire en tant que figure litt\u00e9raire joue sur plusieurs niveaux de signification et renvoie \u00e0 divers enjeux dont la p\u00e9rennit\u00e9 (n\u2019osons pas dire la permanence) peut surprendre.<\/p>\n<p>Des personnages assoiff\u00e9s du sang des b\u00eates ou \u2014 pire \u2014 de sang humain apparaissent dans nombre de contes de tradition orale; on retrace les premiers signes du vampire en Europe dans les \u00e9pisodes les plus \u00e9pid\u00e9miques des pestes du Moyen \u00c2ge. Fait int\u00e9ressant, le virage que prend la litt\u00e9rature au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, orientant d\u00e9sormais la majorit\u00e9 de sa production vers le roman, va conduire les auteurs \u00e0 reprendre l\u2019arch\u00e9type sous une nouvelle forme. En effet, si jusqu\u2019alors la figure du vampire \u00e9tait m\u00e2le, elle se f\u00e9minise dans son incarnation romanesque<a id=\"footnoteref2_9j2iy46\" class=\"see-footnote\" title=\"Rappelons que le roman, surtout \u00e0 ses d\u00e9buts, est \u00e9crit pour les femmes et lu par les femmes; Balzac est d\u2019ailleurs r\u00e9put\u00e9 pour en avoir eu une conscience aigu\u00eb. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e voulant que le romanesque soit un genre typiquement \u00ab\u00a0f\u00e9minin\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote2_9j2iy46\">[2]<\/a>, apparaissant sous des traits androgynes; \u00e0 l\u2019occasion, et ce d\u00e8s le romantisme, cette tendance atteint son paroxysme en faisant du vampire une femme (voir<strong> fig. 1<\/strong>). Deux exemples c\u00e9l\u00e8bres viennent en t\u00eate\u00a0: Th\u00e9ophile Gautier, avec <em>La Morte amoureuse<\/em> (1836), et Rachilde, avec <em>La Marquise de Sade<\/em> (1887), conjuguent tous deux leurs vampires au f\u00e9minin. Comment expliquer cette tendance? Bram Dijkstra, commentant les conceptions dominantes<a id=\"footnoteref3_gbme93u\" class=\"see-footnote\" title=\"Ici, l\u2019expression \u00ab\u00a0conceptions dominantes\u00a0\u00bb est \u00e0 prendre au sens que lui donne la sociologie; voir, \u00e0 ce chapitre, les travaux de Marc Angenot, notamment 1889\u00a0: un \u00e9tat du discours social (1989). Angenot parle d\u2019une \u00ab\u00a0doxa dominante\u00a0\u00bb, l\u2019expression signalant un r\u00e9seau d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues qui appartiennent \u00e0 la classe dominante d\u2019une \u00e9poque ou, plus largement, \u00e0 une tr\u00e8s vaste majorit\u00e9 d\u2019une population durant un certain laps de temps. \" href=\"#footnote3_gbme93u\">[3]<\/a> de la seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, offre une piste de solution\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 les propri\u00e9t\u00e9s roboratives que l\u2019on attribue au sang [\u2026], les hommes sont enclins \u00e0 soup\u00e7onner les femmes d\u2019avoir un besoin vital de ce tonique\u00a0: ne sont-elles pas d\u2019une constitution an\u00e9mique, leur sang moins riche, plus fluide que celui des hommes, comme Havelock Ellis [c\u00e9l\u00e8bre homme de science de l\u2019\u00e9poque] l\u2019a observ\u00e9 dans <em>Man and Woman<\/em> \u2014 sans parler de leurs pertes p\u00e9riodiques? (Dijkstra, 1992, p.\u00a0360.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour Dijkstra, le contexte \u00ab\u00a0socioscientifique\u00a0\u00bb \u2014 disons \u00e9pist\u00e9mologique \u2014 dans lequel ces productions litt\u00e9raires ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es a partie li\u00e9e avec le ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Ainsi, plut\u00f4t que de nous int\u00e9resser directement aux diff\u00e9rences de style qu\u2019il peut y avoir entre une \u0153uvre issue de l\u2019\u00e9poque romantique et une autre se r\u00e9clamant du mouvement d\u00e9cadentiste de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, nous chercherons \u00e0 confronter les deux figures vampiriques telles qu\u2019elles y apparaissent. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la Clarimonde de Gautier, dont le texte n\u2019offre que les tout derniers jours, la jeune femme tr\u00e9passant d\u00e8s le d\u00e9but du r\u00e9cit; de l\u2019autre la Mary de Rachilde, dont le lecteur suit la destin\u00e9e depuis l\u2019enfance innocente jusqu\u2019\u00e0 la maturit\u00e9 perverse. Plus d\u2019un demi-si\u00e8cle s\u00e9pare la publication de <em>La Morte amoureuse<\/em> de celle de <em>La Marquise de Sade<\/em>; aussi verrons-nous comment ces deux personnages dissemblables s\u2019inscrivent tant dans deux contextes socioculturels distincts que dans deux d\u00e9marches d\u2019\u00e9criture dont les vis\u00e9es diff\u00e8rent. Car, au-del\u00e0 de toute consid\u00e9ration contextuelle, le projet d\u2019\u00e9criture ne demeure-t-il pas le plus op\u00e9rant des facteurs qui influent sur la construction du personnage, m\u00eame lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une assoiff\u00e9e de sang?<\/p>\n<p>Notre m\u00e9thodologie sera des plus simples\u00a0: nous identifierons d\u2019abord les diff\u00e9rences existant entre les vampires de Gautier et de Rachilde sur le plan de la di\u00e9g\u00e8se, puis nous explorerons les divergences entre les champs lexicaux des deux narrations. La seconde partie de notre analyse se penchera plut\u00f4t sur les rapprochements \u00e0 faire entre les deux \u0153uvres, en suivant la m\u00eame strat\u00e9gie\u00a0: d\u2019abord le d\u00e9tail du r\u00e9cit, ensuite les m\u00e9taphores r\u00e9currentes. Il sera alors possible de cerner les divers enjeux qui participent de la construction de ces deux \u0153uvres, deux histoires qui partagent tant d\u2019\u00e9l\u00e9ments communs tout en demeurant \u00e9minemment distinctes. En derni\u00e8re analyse et \u00e0 la suite des travaux de Dijkstra, nous mettrons en lumi\u00e8re \u00e0 quel point la perception que nous avons aujourd\u2019hui de la figure litt\u00e9raire du vampire est conditionn\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments d\u2019id\u00e9ologie qui se mettent en place d\u00e8s le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et dont les deux \u0153uvres \u00e9tudi\u00e9es se font les t\u00e9moins les plus \u00e9loquents.<\/p>\n<h2>Diff\u00e9rences\u00a0: d\u00e9mon et monstre dans le monde<\/h2>\n<p>D\u2019abord et avant tout, qu\u2019est-ce qu\u2019un vampire? La question se pose en effet. Dans son article \u00ab\u00a0Mythe et r\u00e9alit\u00e9\u00a0: les origines du vampire\u00a0\u00bb, Catherine Mathi\u00e8re lui propose trois composantes fondamentales\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] il s\u2019agit d\u2019un \u00eatre humain (et non surnaturel), ce dernier a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la mort et prolonge son existence en se nourrissant de sang humain.\u00a0\u00bb (1992, p.\u00a010.) Si chacune des vampires \u00e0 l\u2019\u00e9tude se campe r\u00e9solument dans au moins l\u2019un des trois crit\u00e8res, ni l\u2019une ni l\u2019autre ne souscrit enti\u00e8rement \u00e0 cette d\u00e9finition. Cela ne semble pas poser de probl\u00e8me outre mesure, puisque, selon Mathi\u00e8re, \u00ab\u00a0du romantisme \u00e0 la science fiction, l\u2019imagination des po\u00e8tes r\u00e9invente le vampire et l\u2019enrichit d\u2019images toujours nouvelles et en accord avec \u201c<em>l\u2019esprit du temps<\/em>\u201d\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a022). (Comparer<strong> fig.\u00a02\u00a0et\u00a03.<\/strong>) Voyons en quoi diff\u00e8rent nos deux candidates\u00a0: Clarimonde est blonde, elle a les yeux verts, le nez fin, les dents \u00ab\u00a0du plus bel orient\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a012-13); Mary est dot\u00e9e d\u2019yeux bleus, de \u00ab\u00a0cheveux d\u2019un noir intense\u00a0\u00bb, de dents \u00ab\u00a0pointues f\u00e9rocement blanches\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a016 et 165).<\/p>\n<p>Plus important encore\u00a0: ces personnages ne conna\u00eetront pas la m\u00eame fin. Clarimonde meurt terrass\u00e9e par deux pr\u00eatres \u2014 Romuald (amant de celle-ci) et l\u2019abb\u00e9 S\u00e9rapion \u2014 qui, pour ce faire, violeront sa tombe; tandis que Mary vivra et hantera les rues de la ville, v\u00e9ritable personnification d\u2019un fl\u00e9au terrifiant. En outre, elles ne sont pas vampires de la m\u00eame fa\u00e7on. Revenons aux trois composantes du vampire isol\u00e9es par Mathi\u00e8re, Mary n\u2019est vampire que dans la mesure o\u00f9 elle est humaine (et non surnaturelle)\u00a0: elle n\u2019aura pas \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la mort (il n\u2019est jamais question de mortalit\u00e9 ou d\u2019immortalit\u00e9 dans son cas); et, si elle a soif de sang, elle n\u2019en a pas besoin \u2014 au sens strict \u2014 pour survivre. Au contraire, Clarimonde a besoin de sang pour prolonger sa vie\u00a0: \u00ab\u00a0Quelques gouttes de ton riche et noble sang [\u2026] m\u2019ont rendu l\u2019existence\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a042), s\u2019\u00e9crie-t-elle, convalescente, apr\u00e8s avoir suc\u00e9 la plaie de son amant. A-t-elle \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la mort? Remettons-nous-en \u00e0 l\u2019abb\u00e9 S\u00e9rapion\u00a0: \u00ab\u00a0La pierre de Clarimonde devrait \u00eatre scell\u00e9e d\u2019un triple sceau; car ce n\u2019est pas, \u00e0 ce qu\u2019on dit, la premi\u00e8re fois qu\u2019elle est morte.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a032.) Elle correspond bien \u00e0 la figure du vampire sous ces deux aspects, mais ne respecte pas le premier crit\u00e8re \u2014 elle n\u2019est pas humaine\u00a0: d\u2019une \u00ab\u00a0beaut\u00e9 surnaturelle\u00a0\u00bb, elle provient \u00ab\u00a0du ciel ou de l\u2019enfer\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a020 et\u00a012). Aussi son nom contient-il, \u00e0 le prononcer, le terme <em>immonde<\/em> \u2014 elle n\u2019est certes pas de ce monde!<\/p>\n<p>Les distinctions entre ces deux buveuses de sang ne s\u2019arr\u00eatent pas l\u00e0\u00a0: celle de Gautier est d\u00e9moniaque, celle de Rachilde est monstrueuse. En effet, Romuald d\u00e9signe Clarimonde par les locutions \u00ab\u00a0le tentateur\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0un d\u00e9mon\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a034); et S\u00e9rapion de d\u00e9clarer\u00a0: \u00ab\u00a0On a dit que [Clarimonde] \u00e9tait une goule, un vampire femelle; mais je crois que c\u2019\u00e9tait Belz\u00e9buth en personne.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a032.) Ne serait-ce que toucher sa main froide \u00ab\u00a0comme la peau d\u2019un serpent\u00a0\u00bb br\u00fble Romuald (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a016; voir aussi p.\u00a029). Ici, la vampire est plut\u00f4t le d\u00e9mon incarn\u00e9 dans le corps d\u2019une jolie d\u00e9funte; c\u2019est le diable d\u00e9guis\u00e9 pour mieux charmer Romuald \u2014 \u00ab\u00a0jamais Satan n\u2019a mieux cach\u00e9 ses griffes et ses cornes\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a034-35; voir aussi p.\u00a020). Fait int\u00e9ressant, Mathi\u00e8re souligne, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019imaginaire des vampires\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019\u00c9glise admet que, tr\u00e8s souvent, le diable n\u2019agit pas en personne, mais se glisse dans la d\u00e9pouille d\u2019un tr\u00e9pass\u00e9 pour mener \u00e0 bien [\u2026] ses entreprises de s\u00e9duction.\u00a0\u00bb (1992, p.\u00a015.) Deux raisons expliquent la r\u00e9currence de l\u2019id\u00e9e du d\u00e9guisement (le d\u00e9mon cach\u00e9 sous les traits de la belle) dans <em>La Morte amoureuse<\/em>\u00a0: d\u2019une part la figure du buveur de sang s\u2019accompagne presque toujours d\u2019une connotation diabolique; d\u2019autre part Gautier veut insister, il s\u2019agit bien du diable, ce vampire appartient au domaine du sacr\u00e9.<\/p>\n<p>En revanche, Mary tient beaucoup plus du monstre que du d\u00e9mon. Ses desseins vengeurs, \u00e9nonc\u00e9s d\u00e8s sa tendre jeunesse \u2014 apr\u00e8s qu\u2019elle a vu un b\u0153uf \u00eatre tu\u00e9 pour son sang (Rachilde, 1996, p.\u00a013-14) \u2014, s\u2019exercent, selon Christine Plant\u00e9, \u00ab\u00a0dans une s\u00e9rie d\u2019actes de vengeance o\u00f9 sa volont\u00e9 meurtri\u00e8re et sanguinaire est de plus en plus nettement affirm\u00e9e\u00a0\u00bb (1999, p.\u00a0120). <em>La Marquise de Sade<\/em> fonctionne donc sur la base d\u2019un premier traumatisme, d\u2019une Violence initiale et fondatrice, d\u2019une souffrance de jeunesse qui agira comme moteur de l\u2019action et dont les tristes cons\u00e9quences, m\u00fbrissant tout au cours du r\u00e9cit, donneront lieu aux plus vils exc\u00e8s. La fillette deviendra un monstre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elle va livrer aux hommes (oncle, mari, amant) une guerre \u00e0 mort par des moyens aussi cruels que raffin\u00e9s ([chapitres] VII \u00e0 XI), avant de hanter les rues de Paris, tel un vampire en qu\u00eate de meurtre et de nouvelles victimes (XII). (Plant\u00e9, 1999, p.\u00a0120.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle est bien vampire, pour des raisons que nous avons mentionn\u00e9es d\u00e9j\u00e0 (et pour d\u2019autres que nous aborderons plus loin), mais avant tout son parcours est celui d\u2019un monstre issu d\u2019une souche naturelle, d\u2019un \u00eatre bien humain. Selon Plant\u00e9, \u00ab\u00a0Mary s\u2019affirme comme femme s\u00e9ductrice, capricieuse, puis incontestablement sadique\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0129). Contrairement \u00e0 Clarimonde, ce n\u2019est pas d\u2019origine qu\u2019elle est immonde, c\u2019est d\u2019intention, et elle n\u2019\u00e9prouve aucun remords\u00a0: \u00ab\u00a0Mary \u00e9tait gaie parce qu\u2019elle se sentait un but. Quand ses terribles d\u00e9sirs de meurtre la reprendraient, sa conscience ne lui reprocherait rien.\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a0294.) Mary appartient au domaine de la monstruosit\u00e9, de la d\u00e9mesure, de l\u2019exc\u00e8s fr\u00e9n\u00e9tique. Imbue d\u2019une volont\u00e9 de vengeance exacerb\u00e9e, elle m\u00e9conna\u00eet les limites conventionnelles. \u00c0 l\u2019instar de Ph\u00e8dre, Mary est une femme fatale, une femme qui entra\u00eene la mort de son amant; tandis que Clarimonde n\u2019est aucunement fatale<a id=\"footnoteref4_bfs8mml\" class=\"see-footnote\" title=\"Selon Mireille Dottin-Orsini, La Morte amoureuse pr\u00e9sente un vampire f\u00e9minin \u00ab\u00a0tr\u00e8s diff\u00e9ren[t] [\u2026] de la femme fatale\u00a0: la Clarimonde de Gautier est tendre et charmante, plus n\u00e9faste par les plaisirs amoureux qu\u2019offre sa beaut\u00e9 que par les modiques pr\u00e9l\u00e8vements de sang qu\u2019elle op\u00e8re; elle ne veut nullement tuer\u00a0\u00bb (1992, p.\u00a041-42). \" href=\"#footnote4_bfs8mml\">[4]<\/a>, elle est m\u00eame la seule \u00e0 mourir \u2014 et par deux fois!<\/p>\n<p>S\u2019ils ne se ressemblent pas dans les faits propres au r\u00e9cit, les deux personnages diff\u00e8rent aussi dans la fa\u00e7on dont la narration am\u00e8ne leur vampirisme. Sur le plan m\u00e9taphorique, par exemple, Clarimonde est constamment rapproch\u00e9e de la statue (voir Gautier, 1992, p.\u00a016, 27, 28, 29, 33, 41 et 46). Cela se fait soit par la mention du marbre, soit par l\u2019usage d\u2019un lexique de l\u2019immobilit\u00e9, et parfois par les deux en m\u00eame temps<a id=\"footnoteref5_yaudeeq\" class=\"see-footnote\" title=\"Lorsque Clarimonde emm\u00e8ne Romuald avec elle vers l\u2019Italie, il la d\u00e9crit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] elle ressemblait \u00e0 une statue de marbre de baigneuse antique plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une femme dou\u00e9e de vie.\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a033.) \" href=\"#footnote5_yaudeeq\">[5]<\/a>. En contrepartie, le personnage de Mary ne cesse d\u2019\u00eatre investi d\u2019une importante animalit\u00e9 et, au moment de chercher de nouvelles victimes \u00e0 chasser, \u00ab\u00a0elle ouvr[e] large les narines derri\u00e8re le velours du masque [de loup]\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a0295). Bien s\u00fbr, certains diront que la construction m\u00e9taphorique de Gautier rel\u00e8ve des pr\u00e9f\u00e9rences typiquement n\u00e9crophiles des romantiques<a id=\"footnoteref6_h57fexn\" class=\"see-footnote\" title=\"Peau blanche, teint p\u00e2le, transparent et vein\u00e9, phtisie, d\u00e9licatesse, faiblesse g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u2026 pensons \u00e0 Coralie dans Illusions perdues de Balzac; \u00e0 Marguerite dans La Dame aux cam\u00e9lias d\u2019Alexandre Dumas fils; \u00e0 Lig\u00e9ia de Poe; ou encore \u00e0 la Fleur-de-Marie d\u2019Eug\u00e8ne Sue, dans Les Myst\u00e8res de Paris. \" href=\"#footnote6_h57fexn\">[6]<\/a> \u2014 \u00ab\u00a0la mort chez elle semblait une coquetterie de plus\u00a0\u00bb, pr\u00e9cise d\u2019ailleurs Romuald (Gautier, 1992, p.\u00a028); d\u2019autres pr\u00e9tendront que l\u2019animalit\u00e9 de Mary est attribuable \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique d\u00e9cadentiste, voire naturaliste. Mais les divergences entre l\u2019une et l\u2019autre des vampires d\u00e9passent les seuls traits proprement stylistiques que l\u2019on pourrait attribuer simplement aux influences des deux auteurs. Avant d\u2019explorer en quoi, penchons-nous sur les traits qu\u2019elles partagent. Car, au-del\u00e0 de toutes leurs diff\u00e9rences, elles demeurent vampires.<\/p>\n<h2>Ressemblances\u00a0: sang et souffrance dans la s\u00e9duction<\/h2>\n<p>Des divers traits physiologiques que peuvent avoir en commun ces deux jeunes femmes, nous n\u2019en retiendrons que trois\u00a0: 1.\u00a0les deux ont la peau tr\u00e8s blanche, elles sont \u00ab\u00a0d\u2019une p\u00e2leur \u00e0 peine ros\u00e9e\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a016), surtout aux joues (Gautier, 1992, p.\u00a012); 2.\u00a0elles ont les l\u00e8vres tr\u00e8s rouges (notamment Gautier, p.\u00a012; et Rachilde, p.\u00a0291); 3.\u00a0Mary et Clarimonde \u00e9gaient toutes deux le regard d\u2019autrui en ornant leurs cheveux de petites fleurs s\u00e9ch\u00e9es ou fan\u00e9es (Rachilde, p.\u00a0222; Gautier, p.\u00a028 et 33). Remarquons que le lexique des fleurs marque souvent (pas toujours) la faiblesse pr\u00e9caire et d\u00e9licate de la femme fatale (Dottin-Orsini, 1992, p.\u00a047), sa qualit\u00e9 de malade ou d\u2019infirme \u2014 disons de saignante. \u00c0 noter par ailleurs que ces trois traits d\u00e9crivent le faci\u00e8s et non le corps des deux jeunes femmes; la physionomie vampirique passe par le visage du personnage.<\/p>\n<p>Nos deux vampires sont donc faibles et p\u00e2les, leur sang afflue fortement aux l\u00e8vres et elles parent leur chevelure de fleurs. Ce sont l\u00e0 les traits physiques que l\u2019on reconna\u00eet le plus souvent \u2014 encore aujourd\u2019hui (voir<strong> fig.\u00a03 et 4<\/strong>) \u2014 aux femmes vampires, et (par extension) aux femmes fatales en g\u00e9n\u00e9ral, sur lesquelles se penche Mireille Dottin-Orsini\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019aspect de morte-vivante de la femme fatale se manifestera par sa p\u00e2leur, sur laquelle tranche in\u00e9vitablement la bouche sanglante.\u00a0\u00bb (1992, p.\u00a046.) Or, puisqu\u2019il est raviv\u00e9 par le cocktail sanguin (Gautier, 1992, p.\u00a041), ce sourire rougit tant du sang de la victime que de la proie. Si \u00ab\u00a0les l\u00e8vres sanglantes de la femme fatale sont [\u2026] un clich\u00e9 [\u2026], ce motif ne renvoie pas seulement \u00e0 la succion vampirique\u00a0\u00bb (Dottin-Orsini, 1992, p.\u00a047); il renvoie aussi \u00e0 l\u2019ambivalence de la bouche et du sexe\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] la mention de la bouche sanglante s\u2019accompagne souvent de celle, donn\u00e9e comme fortement \u00e9rotique, d\u2019une ombre brune, d\u2019un duvet<a id=\"footnoteref7_4qj0rxd\" class=\"see-footnote\" title=\"Gautier n\u2019agit pas autrement, quelque cinquante ans plus t\u00f4t, se faisant dans ce cas pr\u00e9cis le pr\u00e9curseur des D\u00e9cadents dont parle Dottin-Orsini\u00a0: son narrateur (Romuald) prend le soin de souligner que Clarimonde a un \u00ab\u00a0imperceptible duvet aux commissures des l\u00e8vres\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a013). \" href=\"#footnote7_4qj0rxd\">[7]<\/a>.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a047.) Cette ambivalence typique, qui appara\u00eet sous la plume de certains comme une ad\u00e9quation directe, explique sans doute partiellement la conception scientifique alors tr\u00e8s r\u00e9pandue (qui aujourd\u2019hui semble farfelue) voulant que \u00ab\u00a0femme affam\u00e9e de substance s\u00e9minale = femme assoiff\u00e9e de sang\u00a0\u00bb (Dijkstra, 1992, p.\u00a0357).<\/p>\n<p>Ainsi, le rouge de la puissance vampirique va de pair avec le bl\u00eame de la faiblesse f\u00e9minine. Ce jeu de miroir joue pour beaucoup dans l\u2019imaginaire de <em>la<\/em> vampire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La vampirisation de cette figure f\u00e9minine survaloris\u00e9e, la femme fatale, ne peut se comprendre que si l\u2019on prend en compte son autre face\u00a0: la femme exsangue, la femme an\u00e9mi\u00e9e, la femme constitutionnellement chlorotique, telle que l\u2019a forg\u00e9e le discours scientifique [notamment Michelet]. Il y a une femme bless\u00e9e derri\u00e8re la blessante, une femme blanche derri\u00e8re la femme rouge. (Dottin-Orsini, 1992, p.\u00a046-47.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si \u00ab\u00a0<em>[a]imer c\u2019est souffrir<\/em>\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a084; soulign\u00e9 par l\u2019auteur), leitmotiv de <em>La Marquise de Sade<\/em>, aimer, c\u2019est aussi faire souffrir. D\u2019ailleurs, les histoires de vampires sont presque toujours gravement marqu\u00e9es d\u2019une romance polaris\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 travers l\u2019incommunicabilit\u00e9 ici bas [sic] de cet amour entre deux \u00eatres dont l\u2019un est enferm\u00e9 dans l\u2019innocence, l\u2019autre dans le p\u00e9ch\u00e9, appara\u00eet l\u2019attraction inexorable des contraires, ultime expression [\u2026] du caract\u00e8re paradoxal de la nature humaine. (Lozes, 1992, p.\u00a028.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Souffrir et faire souffrir. Chez Gautier, cela s\u2019observe par l\u2019attraction entre la morte et le vivant, autrement dit entre un d\u00e9mon et un pr\u00eatre. Selon le cas, c\u2019est une amourette tr\u00e8s ou peu s\u00e9rieuse. Mais la dynamique propre de cet amour fait que le bourreau souffre tout autant que la victime. Pourtant, chez Rachilde, la polarit\u00e9 de la romance est invers\u00e9e\u00a0: d\u00e9sir de la forte (Mary) pour le faible (Paul), ou encore de la non-saignante<a id=\"footnoteref8_qpysuhp\" class=\"see-footnote\" title=\"Mary s\u2019\u00e9vite par tous les moyens de saigner, notamment en refusant la maternit\u00e9 et donc l\u2019accouchement (Rachilde, 1996, p.\u00a0214). Voir \u00e0 ce chapitre l\u2019excellente analyse de Sophie Pelletier (2006), qui montre bien toute la force symbolique de ce refus. \" href=\"#footnote8_qpysuhp\">[8]<\/a> pour l\u2019h\u00e9mophile. Et Mary ne souffrira plus apr\u00e8s ses premi\u00e8res blessures d\u2019enfant<a id=\"footnoteref9_8t2wul1\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous reviendrons plus loin sur cette dissidence par rapport au sch\u00e9ma habituel. \" href=\"#footnote9_8t2wul1\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Chose certaine, les vampires saignent leurs amants. Mary s\u2019amuse des \u00e9coulements de Paul\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] tu es si dr\u00f4le avec ton beau sang toujours pr\u00eat \u00e0 jaillir et qui est d\u2019un si beau rouge!\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a0229.) Clarimonde jouit d\u2019une fa\u00e7on presque identique quoique plus parcimonieuse\u00a0: \u00ab\u00a0Une goutte, rien qu\u2019une petite goutte rouge, un rubis au bout de mon aiguille! [\u2026] Ton beau sang d\u2019une couleur pourpre si \u00e9clatante, je vais le boire.\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a042-43.) Pour elles, sang \u00e9gale sant\u00e9<a id=\"footnoteref10_zqg7kdb\" class=\"see-footnote\" title=\"Pour l\u2019importance symbolique qu\u2019a la morsure sanglante, se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Mathi\u00e8re (1992, p.\u00a016). \" href=\"#footnote10_zqg7kdb\">[10]<\/a>; elles ont besoin de leurs amants\u2026 et eux d\u2019elles! Paul, apprenant que Mary l\u2019aime pour \u00ab\u00a0cette infirmit\u00e9 de gamin bien portant\u00a0\u00bb \u2014 pour ses saignements \u2014, veut lui faire plaisir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Paul, d\u00e9sormais, rechercha les occasions. Tant\u00f4t il se cognait le front, ayant l\u2019air de ne pas le faire expr\u00e8s. Tant\u00f4t il tenait la t\u00eate pench\u00e9e, plus basse que le reste du corps, et quand il se relevait, il guettait comme une r\u00e9compense son cruel sourire de femme capricieuse. (Rachilde, 1996, p.\u00a0252.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour sa part, Romuald, ayant d\u00e9sormais la certitude du vampirisme de sa ma\u00eetresse, se dit incapable de s\u2019emp\u00eacher de l\u2019aimer\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] je lui aurais volontiers donn\u00e9 tout le sang dont elle avait besoin pour soutenir son existence factice.\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a043.) Il y a presque toujours un contrat pour r\u00e9gir ces noces\u00a0: les vampires ont besoin de leurs victimes pour ne pas p\u00e9rir, mais ces victimes doivent \u00eatre volontaires. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de la s\u00e9duction, sans quoi \u2014 g\u00e9n\u00e9ralement \u2014 les vampires ne peuvent rien. Plus souvent qu\u2019autrement, ce n\u2019est pas par l\u2019attrait de leurs corps mais par celui de leurs yeux, souvent magn\u00e9tiques (<em>i. e.<\/em> hypnotiques), qu\u2019ils (elles) survivent \u2014 d\u2019o\u00f9 l\u2019importance de d\u00e9crire avec pr\u00e9cision leur visage.<\/p>\n<p>Nulle surprise, alors, que ce soient les m\u00e9taphores entourant le regard qui soient le plus facilement rep\u00e9rables dans l\u2019\u00e9criture de la vampire \u2014 tant chez Gautier que chez Rachilde. En effet, Mary est dot\u00e9e d\u2019\u00ab\u00a0yeux bleus de blonde qui surpren[nent]\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a016); de tous les atouts dont elle se sert pour attirer vers elle le regard des jeunes gens, c\u2019est le principal. De son c\u00f4t\u00e9, Clarimonde a \u00ab\u00a0des prunelles vert de mer d\u2019une vivacit\u00e9 et d\u2019un \u00e9clat insoutenables\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a012). Son regard est d\u2019une telle intensit\u00e9 qu\u2019il <em>parle<\/em> \u00e0 Romuald comme par t\u00e9l\u00e9pathie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elle parut sensible au martyre que j\u2019\u00e9prouvais, et, comme pour m\u2019encourager, elle me lan\u00e7a une \u0153illade pleine de divines promesses. Ses yeux \u00e9taient un po\u00e8me dont chaque regard formait un chant. (Gautier, 1992, p.\u00a014.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u0153illade magn\u00e9tique lui arrive de l\u2019autre bout de la chapelle; Romuald n\u2019en est pas moins sous le charme<a id=\"footnoteref11_p2pih1h\" class=\"see-footnote\" title=\"Et le lecteur avec lui, car ce que les yeux de la belle disent \u00e0 l\u2019impressionnable Romuald est rapport\u00e9 au style direct, avec des guillemets! \" href=\"#footnote11_p2pih1h\">[11]<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0Il me semblait entendre ces paroles sur un rythme d\u2019une douceur infinie, <em>car son regard avait presque de la sonorit\u00e9<\/em>.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a014-15; nous soulignons.) \u00c9videmment, si c\u2019est par les yeux que s\u2019installe tout l\u2019envo\u00fbtement, c\u2019est aussi par l\u00e0 que s\u2019\u00e9tablit une large portion du caract\u00e8re terrifiant du personnage. Les deux r\u00e9cits usent de ce proc\u00e9d\u00e9\u00a0: l\u2019\u0153il de Mary \u00ab\u00a0devenait long, ressemblant au rictus railleur d\u2019une bouche mi-ferm\u00e9e\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a0288); la pupille de Clarimonde, au moment de boire du sang, devient \u00ab\u00a0oblongue au lieu de ronde\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a041). Et Romuald s\u2019extasie en s\u2019exclamant\u00a0: \u00ab\u00a0Quels yeux! Avec un \u00e9clair ils descendaient de la destin\u00e9e d\u2019un homme.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a012.) D\u2019embl\u00e9e, se faire s\u00e9duire par elles implique, dans les deux cas, une dimension de danger et de risque; de telles marques dans le regard \u00e9voquent et rappellent l\u2019imminence du p\u00e9ril.<\/p>\n<p>En somme, les forts contrastes agissent comme moteurs des romances polaris\u00e9es que sont les histoires de vampires\u00a0: l\u2019on y saigne et souffre tout autant que l\u2019on y fait saigner et souffrir. Et si ces noces inf\u00e2mes sont volontaires de part et d\u2019autre, c\u2019est qu\u2019elles r\u00e9sultent d\u2019une s\u00e9duction souveraine exerc\u00e9e par le regard.<\/p>\n<h2>Symbolique de la vampire\u00a0: le regard des autres<\/h2>\n<p>Puisque Clarimonde et Mary n\u2019\u00e9tendent pas leur r\u00e8gne sur les m\u00eames domaines ni ne sont promises \u00e0 la m\u00eame fin, interrogeons le mode sur lequel les autres personnages per\u00e7oivent leur puissance. D\u2019embl\u00e9e, les amants de Mary et de Clarimonde ne les voient pas du m\u00eame \u0153il que les autres gens. La narration rachildienne pr\u00e9cise\u00a0: \u00ab\u00a0Folle, elle l\u2019\u00e9tait pour les passants qui la voyaient une heure; mais l\u2019\u00e9pouvantable r\u00e9sultat des \u00e9tudes que les <em>intimes<\/em> [ses victimes] avaient faites sur son organisation affirmait le calme de tout son corps.\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a0288; nous soulignons.) Chez Gautier, S\u00e9rapion et Romuald ne s\u2019entendent pas\u00a0: le premier est d\u2019avis qu\u2019elle est diabolique, l\u2019autre la trouve \u00ab\u00a0ang\u00e9lique\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a011). Cette vampire incarne l\u2019opposition des deux au-del\u00e0s. Elle fait r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 deux avenues possibles\u00a0: religion ou la\u00efcit\u00e9, fratrie exclusivement masculine ou loyaut\u00e9 \u00e9ternelle \u00e0 une \u00e9pouse, engagement cl\u00e9rical ou, \u00ab\u00a0de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la balustrade\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a011), vie conjugale. Si Romuald (le narrateur) rapproche son ordination \u00e0 un noviciat avec Dieu, c\u2019est qu\u2019\u00eatre pr\u00eatre correspond \u00e0 \u00ab\u00a0\u00eatre chaste, ne pas aimer, ne pas distinguer ni le sexe ni l\u2019\u00e2ge, se d\u00e9tourner de toute beaut\u00e9\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a010). Notons la gradation dans ce syst\u00e8me d\u2019oppositions\u00a0: au d\u00e9part, la narration place la pr\u00eatrise du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019emprisonnement, de la mort (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a017); vers la fin, elle met ensemble les pr\u00eatres et le diable (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a039), trouvant quelque chose d\u2019infernal dans l\u2019ardeur avec laquelle S\u00e9rapion d\u00e9terre la tombe de la belle morte<a id=\"footnoteref12_1mlh4a1\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0Le z\u00e8le de S\u00e9rapion avait quelque chose de dur et de sauvage qui le faisait ressembler \u00e0 un d\u00e9mon plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 un ap\u00f4tre ou \u00e0 un ange.\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a045.) \" href=\"#footnote12_1mlh4a1\">[12]<\/a>. Il ne fait plus de doute que la figure vampirique de Clarimonde (<em>Clair<\/em>-monde) sert \u00e0 repenser la vie\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019existentiel et le m\u00e9taphysique se confondent dans la force de l\u2019image.\u00a0\u00bb (Mathi\u00e8re, 1992, p.\u00a021.) C\u2019est pourquoi la narration ne cesse de remettre en doute l\u2019interpr\u00e9tation que peut en faire le lecteur\u00a0: Clarimonde existe-t-elle vraiment dans le r\u00e9cit, ou n\u2019est-elle que le produit de l\u2019imagination de Romuald? Aux lendemains de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, l\u2019emprise culturelle de l\u2019\u00c9glise commence \u00e0 \u00eatre d\u00e9cri\u00e9e; la vampire de Gautier sert \u00e0 critiquer \u2014 ou du moins \u00e0 remettre en question \u2014 le syst\u00e8me cl\u00e9rical catholique et son id\u00e9ologie. Et cette critique se double d\u2019une r\u00e9flexion sur ce que sont la vie et la mort.<\/p>\n<p>En revanche, le vampirisme rachildien passe par l\u2019animalit\u00e9 de la femme, ici l\u2019\u00e9gale des b\u00eates. Contrairement \u00e0 Clarimonde, Mary, \u00ab\u00a0femelle de la race des lionnes\u00a0\u00bb (Rachilde, 1996, p.\u00a0287), existe sans nul d\u00e9tour\u00a0: elle n\u2019est pas morte, elle ne mourra peut-\u00eatre pas, et elle n\u2019est certes pas le fruit d\u2019une hallucination. Mary est une perversion humaine. Naturelle, elle incarne un possible tr\u00e8s envisageable pour le lectorat n\u00e9vros\u00e9 de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, convaincu de la d\u00e9ch\u00e9ance europ\u00e9enne (voir Pelletier, 2006). Pour cela, elle repr\u00e9sente un grand p\u00e9ril non seulement pour ses victimes, mais pour l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9. \u00ab\u00a0Dans tout ce qu\u2019elle \u00e9crit, Rachilde se soucie essentiellement de spectaculaire.\u00a0\u00bb (Dijkstra, 1992, p.\u00a0363.) Sans d\u00e9tour, la vampire de Rachilde sert \u00e0 faire peur, \u00e0 \u00e9branler son lecteur.<\/p>\n<h2>Projet de\u00a0critique ou d\u2019\u00e9pouvante?<\/h2>\n<p>Du point de vue de la peur qu\u2019elle peut \u00e9voquer \u2014 de son capital d\u2019\u00e9pouvante \u2014, Mary d\u00e9passe Clarimonde de beaucoup. Nous en revenons donc au projet d\u2019\u00e9criture\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] la figure du vampire [est] profond\u00e9ment marqu\u00e9e par la peur de l\u2019au-del\u00e0.\u00a0\u00bb (Mathi\u00e8re, 1992, p.\u00a022.) Or, <em>La Morte amoureuse<\/em> propose, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la sobre fratrie eccl\u00e9siastique, un monde parall\u00e8le o\u00f9 la volupt\u00e9 f\u00e9minine, la luxure et la jouissance se combinent dans un tout qui, quoique bien diff\u00e9rent du monde masculin que conna\u00eet Romuald, n\u2019effraie personne d\u2019autre que ce vieux conservateur de S\u00e9rapion. Si l\u2019on en croit Dijkstra, un tel sch\u00e9ma dichotomique est \u00e0 consid\u00e9rer sous l\u2019angle d\u2019un combat int\u00e9rieur chez l\u2019homme, entre les besoins animaux de la chair et ceux, plus nobles, de l\u2019esprit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Car ces hommes de la seconde moiti\u00e9 du si\u00e8cle [\u2026] sont convaincus que les plaisirs de la chair se paient de la vie. La matrice est un sol insatiable, un ab\u00eeme sans fond dans lequel ils doivent verser l\u2019essence de leur intellect lorsqu\u2019ils r\u00e9pondent aux invites lascives de la femme. (Dijkstra, 1992, p.\u00a0357-358.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La femme est un p\u00e9ril pour l\u2019homme; voil\u00e0 bien ce que dit S\u00e9rapion. Cependant, m\u00eame si Romuald finira par se plier aux exhortations de son a\u00een\u00e9, ce qui pourrait laisser croire que le texte reconduit cette id\u00e9e re\u00e7ue, notre analyse montre qu\u2019en fait <em>La Morte amoureuse<\/em> se d\u00e9tache de tout pr\u00e9jug\u00e9 en composant un espace f\u00e9minin qui, loin de faire peur, charme les sens et se pose en simple contre-pied charnel \u00e0 la fratrie intellectuelle. \u00c0 travers l\u2019apparition de Clarimonde s\u2019affrontent la r\u00eaverie propice \u00e0 la contemplation esth\u00e9tique et la pi\u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution du devoir. L\u2019odieux du vampire ici n\u2019est que la marque d\u2019une dissidence par rapport au clerg\u00e9, dont l\u2019influence diminue rapidement dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle; son caract\u00e8re d\u00e9moniaque, que nous avons relev\u00e9 textuellement, le confirme \u2014 le diable \u00e9tant l\u2019Autre par excellence. Gautier construit donc, par voie de l\u2019imaginaire, une tangente que l\u2019on peut \u00e9ventuellement emprunter pour la suite.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, <em>La Marquise de Sade<\/em> n\u2019offre pas d\u2019alternative aux bien-pensants. La d\u00e9ch\u00e9ance est proche \u2014 le tournant du si\u00e8cle aussi! \u2014 et ce monde d\u2019hommes va \u00e0 vau-l\u2019eau. Voici qu\u2019on a cr\u00e9\u00e9 un monstre vengeur; une menace toute naturelle a pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019aune d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 pervertie et plane d\u00e9sormais au-dessus des hommes comme le prochain fl\u00e9au. C\u2019est d\u2019ailleurs un homme qui commet la violence fondatrice\u00a0: le massacre du b\u0153uf, ce semblable de la femme<a id=\"footnoteref13_nhfk388\" class=\"see-footnote\" title=\"Si l\u2019on se fie \u00e0 la logique interne du roman; voir la sc\u00e8ne du b\u0153uf \u00e0 l\u2019abattoir (Rachilde, 1996, p.\u00a013-14). \" href=\"#footnote13_nhfk388\">[13]<\/a>; la vengeance de la femme et des animaux s\u2019annonce terrible<a id=\"footnoteref14_njyc150\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous suivons ici de tr\u00e8s pr\u00e8s la rigoureuse analyse que propose Sophie Pelletier (2006). \" href=\"#footnote14_njyc150\">[14]<\/a>. Le surgissement de Mary ne permettra aucun affrontement, son empire s\u2019installe. La figure vampirique ouvre \u00e0 l\u2019instauration d\u2019un nouveau r\u00e9gime\u00a0: celui de la peur. Si Rachilde \u00ab\u00a0sollicit[e] directement les fantasmes et les angoisses de son lecteur\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0363), c\u2019est pour lui montrer toute l\u2019horreur de ce qui approche. L\u2019imaginaire n\u2019envisage que le pire. Et ce futur proche n\u2019offre pas d\u2019\u00e9chappatoire, il est \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb, voire dans l\u2019ordre des choses. Point de salut, point de tangente, un point c\u2019est tout.<\/p>\n<p>En somme, la m\u00eame figure \u2014 la vampire \u2014 sert ici deux projets diff\u00e9rents\u00a0: la r\u00e9flexion critique et l\u2019\u00e9pouvante d\u00e9sarmante. Et nos deux personnages buveurs de sang, au-del\u00e0 des consid\u00e9rations contextuelles classiques, sont construits de fa\u00e7on \u00e0 servir ces vis\u00e9es. Dans un cas on invite le lecteur \u00e0 se poser des questions et \u00e0 trouver des r\u00e9ponses, dans l\u2019autre on cherche \u00e0 l\u2019orienter vers des conclusions pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es \u2014 la peur, on le sait, ne fait pas r\u00e9fl\u00e9chir, elle manipule.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire que <em>La Marquise de Sade<\/em> n\u2019offre aucune critique? Non. D\u00e9laissons un temps la figure du vampire et le vampirisme au f\u00e9minin, ceux-ci faisant (semble-t-il) consensus \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et comparons plut\u00f4t la fa\u00e7on dont on pr\u00e9sente, dans ces deux m\u00eames \u0153uvres, le personnage f\u00e9minin comme tel. Une pareille lecture d\u00e9bouchera sur des enjeux diff\u00e9rents et montrera toute la force critique dont fait preuve le roman de Rachilde. Car il faut bien admettre que les deux \u0153uvres \u00e0 l\u2019\u00e9tude tendent \u00e0 confirmer, chacune \u00e0 sa fa\u00e7on, ce que Dijkstra reproche \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La vierge et la putain, la sainte et le vampire, deux visages d\u2019une m\u00eame entit\u00e9 dualiste\u00a0: ou bien la femme est propri\u00e9t\u00e9 exclusive de l\u2019homme, infiniment soumise, ou bien elle nie ses titres de propri\u00e9t\u00e9 et elle se transforme en pr\u00e9datrice polyandre, traquant tout homme pour sa pr\u00e9cieuse essence s\u00e9minale. (Dijkstra, 1992, p.\u00a0357.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette affirmation corrobore notre analyse. Prenons donc Dijkstra encore une fois au mot\u00a0: \u00ab\u00a0En somme, la femme n\u2019est-elle pas vampire, buveuse de sang, par nature? Si elle ne se laisse pas domestiquer pour devenir une \u00e9pouse soumise, et une m\u00e8re au plus t\u00f4t, le vernis de la civilisation ne tardera pas \u00e0 s\u2019\u00e9cailler.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0360.) Or Mary ne conna\u00eet pas la soumission, refuse la maternit\u00e9. Elle renverse syst\u00e9matiquement les rapports de force entre hommes et femmes qui pr\u00e9valent \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 \u00e9crit Rachilde\u00a0: elle ne saigne pas et ne re\u00e7oit d\u2019ordres de personne, elle cause plut\u00f4t l\u2019h\u00e9morragie et domine les hommes (Pelletier, 2006, p.\u00a040-60). Compar\u00e9e \u00e0 Clarimonde, dont la survie d\u00e9pend de la vitalit\u00e9 de Romuald, Mary incarne la force et l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minines. Mieux, c\u2019est autour d\u2019elle qu\u2019\u00e9volue toute l\u2019histoire de <em>La Marquise de Sade<\/em>; le roman narre sa vie, au long. Elle existe, elle agit au centre des choses. Elle est le c\u0153ur, le n\u0153ud du r\u00e9cit que propose Rachilde, tandis que \u00ab\u00a0la Clarimonde de Gautier [doit] se contenter de jouer les faire-valoir pour laisser la vedette \u00e0 la schizophr\u00e9nie de Romuald, son amant bien vivant\u00a0\u00bb (Dijkstra, 1992, p.\u00a0364).<\/p>\n<p>Chez Rachilde, l\u2019enjeu n\u2019est pas de savoir si l\u2019\u00e9l\u00e9vation intellectuelle est possible en la compagnie de femmes; il est de placer la femme en tant que personne capable de se suffire \u00e0 elle-m\u00eame, en tant qu\u2019individu \u00e0 part enti\u00e8re. La parution du roman co\u00efncide d\u2019ailleurs \u00e0 peu pr\u00e8s avec les premi\u00e8res revendications du droit \u00e0 l\u2019\u00e9ducation des femmes (Pelletier, 2006, p. 33). \u00c9mancip\u00e9e, la femme, buveuse de sang ou non, n\u2019appara\u00eet d\u00e9sormais plus comme soumise \u00e0 la gouverne intellectuelle ou s\u00e9minale des hommes. D\u2019embl\u00e9e, notre parcours analytique nous rejette dans des questionnements des plus d\u00e9battus de nos jours\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Aujourd\u2019hui encore les auteurs de romans gothiques, de films de vampires, ainsi que les nombreux amateurs du genre, hommes ou femmes, [\u2026] continuent de r\u00e9agir inconsciemment mais tr\u00e8s directement \u00e0 une id\u00e9ologie antif\u00e9ministe dont les structures symbolistes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies par l\u2019intelligentsia sexiste du [XIX<sup>e<\/sup>] si\u00e8cle. (Dijkstra, 1992, p.\u00a0364.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Que l\u2019on songe simplement \u00e0 la place qui revient \u00e0 l\u2019institution vieillissante et presque caduque du clerg\u00e9, ou \u00e0 la mise en pratique (qui d\u00e9passe la seule acceptation de l\u2019id\u00e9e) d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb entre les sexes\u2026 ou encore que l\u2019on pense au r\u00f4le que peut jouer une litt\u00e9rature du Mal dans un monde (que l\u2019on voudrait celui) du Bien, il semblerait que le vampire f\u00e9minin permette d\u2019aller au-del\u00e0 de cette opposition st\u00e9rile entre Bien et Mal, pour donner \u00e0 voir d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s envisageables. (Voir <strong>fig. 5.<\/strong>) En d\u00e9finitive, la figure litt\u00e9raire de la femme vampire v\u00e9hicule, d\u00e8s le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, des rapports de force qui aujourd\u2019hui continuent de conditionner nos codes de lecture, en particulier lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u00e9criture de l\u2019odieux.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ANGENOT, Marc. 1989. <em>1889\u00a0: un \u00e9tat du discours social.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0L\u2019Univers des discours\u00a0\u00bb, Longueuil\u00a0: Le Pr\u00e9ambule, 1167\u00a0p.<\/p>\n<p>DIJKSTRA, Bram. 1992. <em>Les Idoles de la perversit\u00e9. Figures de la femme fatale dans la culture fin de si\u00e8cle.<\/em> Traduit de l\u2019anglais par J. Kamoun. Paris\u00a0: Seuil, 475\u00a0p.<\/p>\n<p>DOTTIN-ORSINI, Mireille. 1992. \u00ab\u00a0Fin-de-si\u00e8cle\u00a0: portrait de femme fatale en vampire\u00a0\u00bb. <em>Litt\u00e9ratures<\/em>, n<sup>o<\/sup> 26 (printemps), p.\u00a041-57.<\/p>\n<p>GAUTIER, T\u00e9ophile. 1992. <em>La Morte amoureuse<\/em> [1836] dans <em>La Morte amoureuse et autres contes<\/em><em>.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0Grands \u00c9crivains\u00a0\u00bb, La Fl\u00e8che\u00a0: Brodard et Taupin, 187\u00a0p.<\/p>\n<p>LOZES, Jean. 1992. \u00ab\u00a0Aspects du fantastique anglo-irlandais chez Charles Robert Maturin, Gerald Griffin, William Carleton et Sheridan Le Fanu\u00a0\u00bb. <em>Litt\u00e9ratures<\/em>, n<sup>o<\/sup> 26 (printemps), p.\u00a025-40.<\/p>\n<p>MATHI\u00c8RE, Catherine. 1992. \u00ab\u00a0Introduction. Mythe et r\u00e9alit\u00e9\u00a0: les origines du vampire\u00a0\u00bb. <em>Litt\u00e9ratures<\/em>, n<sup>o<\/sup> 26 (printemps), p.\u00a09-23.<\/p>\n<p>PELLETIER, Sophie. 2006. \u00ab\u00a0Rachilde\u00a0: d\u00e9cadence et transgression dans <em>Monsieur V\u00e9nus<\/em> et <em>La Marquise de Sade<\/em>\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, Montr\u00e9al, Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, 159\u00a0p.<\/p>\n<p>PLANT\u00c9, Christine. 1999. \u00ab\u00a0\u201cLes petites filles ne mangent pas de viande\u201d\u00a0: tuer, saigner, d\u00e9vorer dans <em>La Marquise de Sade<\/em> de Rachilde (1887)\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Corps\/d\u00e9cors\u00a0: Femmes, orgie, parodie<\/em>, sous la dir. de C. Nesci <em>et al.<\/em>, p.\u00a0119-132. Amsterdam\u00a0: Rodopi.<\/p>\n<p>RACHILDE. 1996. <em>La Marquise de Sade<\/em> [1887]. Coll. \u00ab\u00a0L\u2019Imaginaire\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard, 296\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_petmczp\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_petmczp\">[1]<\/a> Il s\u2019agit de la terminologie qu\u2019adopte Bram Dijkstra dans <em>Les Idoles de la perversit\u00e9<\/em> (1992, p.\u00a0363). La typique confrontation soleil <em>vs<\/em> lune n\u2019est qu\u2019un des multiples avatars de l\u2019opposition lumi\u00e8re \/ obscurit\u00e9 qui sert \u00e0 visualiser, comprendre ou expliquer le fonctionnement de la raison humaine; \u00ab\u00a0faire la lumi\u00e8re sur quelque chose\u00a0\u00bb est l\u2019une des m\u00e9taphores les plus usit\u00e9es de ce r\u00e9seau s\u00e9mantique.<\/p>\n<p id=\"footnote2_9j2iy46\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_9j2iy46\">[2]<\/a> Rappelons que le roman, surtout \u00e0 ses d\u00e9buts, est \u00e9crit pour les femmes et lu par les femmes; Balzac est d\u2019ailleurs r\u00e9put\u00e9 pour en avoir eu une conscience aigu\u00eb. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e voulant que le romanesque soit un genre typiquement \u00ab\u00a0f\u00e9minin\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p id=\"footnote3_gbme93u\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_gbme93u\">[3]<\/a> Ici, l\u2019expression \u00ab\u00a0conceptions dominantes\u00a0\u00bb est \u00e0 prendre au sens que lui donne la sociologie; voir, \u00e0 ce chapitre, les travaux de Marc Angenot, notamment <em>1889\u00a0: un \u00e9tat du discours social<\/em> (1989). Angenot parle d\u2019une \u00ab\u00a0<em>doxa<\/em> dominante\u00a0\u00bb, l\u2019expression signalant un r\u00e9seau d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues qui appartiennent \u00e0 la classe dominante d\u2019une \u00e9poque ou, plus largement, \u00e0 une tr\u00e8s vaste majorit\u00e9 d\u2019une population durant un certain laps de temps.<\/p>\n<p id=\"footnote4_bfs8mml\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_bfs8mml\">[4]<\/a> Selon Mireille Dottin-Orsini, <em>La Morte amoureuse<\/em> pr\u00e9sente un vampire f\u00e9minin \u00ab\u00a0tr\u00e8s diff\u00e9ren[t] [\u2026] de la femme fatale\u00a0: la Clarimonde de Gautier est tendre et charmante, plus n\u00e9faste par les plaisirs amoureux qu\u2019offre sa beaut\u00e9 que par les modiques pr\u00e9l\u00e8vements de sang qu\u2019elle op\u00e8re; elle ne veut nullement tuer\u00a0\u00bb (1992, p.\u00a041-42).<\/p>\n<p id=\"footnote5_yaudeeq\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_yaudeeq\">[5]<\/a> Lorsque Clarimonde emm\u00e8ne Romuald avec elle vers l\u2019Italie, il la d\u00e9crit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] elle ressemblait \u00e0 une statue de marbre de baigneuse antique plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une femme dou\u00e9e de vie.\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a033.)<\/p>\n<p id=\"footnote6_h57fexn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_h57fexn\">[6]<\/a> Peau blanche, teint p\u00e2le, transparent et vein\u00e9, phtisie, d\u00e9licatesse, faiblesse g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u2026 pensons \u00e0 Coralie dans <em>Illusions perdues<\/em> de Balzac; \u00e0 Marguerite dans <em>La Dame aux cam\u00e9lias<\/em> d\u2019Alexandre Dumas fils; \u00e0 <em>Lig\u00e9ia<\/em> de Poe; ou encore \u00e0 la Fleur-de-Marie d\u2019Eug\u00e8ne Sue, dans <em>Les Myst\u00e8res de Paris<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote7_4qj0rxd\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_4qj0rxd\">[7]<\/a> Gautier n\u2019agit pas autrement, quelque cinquante ans plus t\u00f4t, se faisant dans ce cas pr\u00e9cis le pr\u00e9curseur des D\u00e9cadents dont parle Dottin-Orsini\u00a0: son narrateur (Romuald) prend le soin de souligner que Clarimonde a un \u00ab\u00a0imperceptible duvet aux commissures des l\u00e8vres\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a013).<\/p>\n<p id=\"footnote8_qpysuhp\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_qpysuhp\">[8]<\/a> Mary s\u2019\u00e9vite par tous les moyens de saigner, notamment en refusant la maternit\u00e9 et donc l\u2019accouchement (Rachilde, 1996, p.\u00a0214). Voir \u00e0 ce chapitre l\u2019excellente analyse de Sophie Pelletier (2006), qui montre bien toute la force symbolique de ce refus.<\/p>\n<p id=\"footnote9_8t2wul1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_8t2wul1\">[9]<\/a> Nous reviendrons plus loin sur cette dissidence par rapport au sch\u00e9ma habituel.<\/p>\n<p id=\"footnote10_zqg7kdb\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_zqg7kdb\">[10]<\/a> Pour l\u2019importance symbolique qu\u2019a la morsure sanglante, se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Mathi\u00e8re (1992, p.\u00a016).<\/p>\n<p id=\"footnote11_p2pih1h\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_p2pih1h\">[11]<\/a> Et le lecteur avec lui, car ce que les <em>yeux<\/em> de la belle <em>disent<\/em> \u00e0 l\u2019impressionnable Romuald est rapport\u00e9 au style direct, avec des guillemets!<\/p>\n<p id=\"footnote12_1mlh4a1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_1mlh4a1\">[12]<\/a> \u00ab\u00a0Le z\u00e8le de S\u00e9rapion avait quelque chose de dur et de sauvage qui le faisait ressembler \u00e0 un d\u00e9mon plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 un ap\u00f4tre ou \u00e0 un ange.\u00a0\u00bb (Gautier, 1992, p.\u00a045.)<\/p>\n<p id=\"footnote13_nhfk388\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_nhfk388\">[13]<\/a> Si l\u2019on se fie \u00e0 la logique interne du roman; voir la sc\u00e8ne du b\u0153uf \u00e0 l\u2019abattoir (Rachilde, 1996, p.\u00a013-14).<\/p>\n<p id=\"footnote14_njyc150\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref14_njyc150\">[14]<\/a> Nous suivons ici de tr\u00e8s pr\u00e8s la rigoureuse analyse que propose Sophie Pelletier (2006).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Roldan, S\u00e9bastien. 2007. \u00abLa figure du vampire f\u00e9minis\u00e9e. Enjeux\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5400\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/roldan-09.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 roldan-09.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9b96fe78-6df8-4c69-8500-13e096e4d868\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/roldan-09.pdf\">roldan-09<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/roldan-09.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9b96fe78-6df8-4c69-8500-13e096e4d868\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09 De nos jours, diraient sans doute nombre de moralistes, il semble que le Mal soit \u00e0 la mode et que le Bien ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9laiss\u00e9 par nos auteurs \u2014 m\u00eame les meilleurs, mais surtout les plus populaires. 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