{"id":5401,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/seuls-les-coeurs-purs-et-les-fees-vont-au-paradis-lhumanite-odieuse-dans-deux-nouvelles-de-rene-barjavel\/"},"modified":"2024-09-11T02:38:11","modified_gmt":"2024-09-11T02:38:11","slug":"seuls-les-coeurs-purs-et-les-fees-vont-au-paradis-lhumanite-odieuse-dans-deux-nouvelles-de-rene-barjavel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5401","title":{"rendered":"Seuls les coeurs purs et les f\u00e9es vont au paradis. L\u2019humanit\u00e9 odieuse dans deux nouvelles de Ren\u00e9 Barjavel"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6877\">Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Elle rendit hommage \u00e0 la sagesse du tout-puissant<\/em><br \/>\n<em>qui avait permis que les f\u00e9es fussent chass\u00e9es de la Terre.<\/em><br \/>\n<em>Il n\u2019existait plus de place pour elles en cette g\u00e9henne.<\/em><br \/>\n<em>La magie noire des laboratoires avait remplac\u00e9 leur magie bleue.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Ren\u00e9 Barjavel, \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Jean-Jacques Rousseau disait des hommes qu\u2019ils avaient jadis \u00e9t\u00e9 satisfaits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature, ne d\u00e9sirant que ce qui les entourait, mais que \u00ab\u00a0des ann\u00e9es st\u00e9riles, des hivers longs et rudes, des \u00e9t\u00e9s br\u00fblants qui consument tout, exig\u00e8rent d\u2019eux une nouvelle industrie\u00a0\u00bb (Rousseau, consult\u00e9 le 23 janvier 2007), soit l\u2019\u00e9tat de civilisation. Bien que le progr\u00e8s soit le moteur des soci\u00e9t\u00e9s modernes d\u2019Occident, certains penseurs anti-progressistes m\u00e9ditent un retour \u00e0 cet \u00ab\u00a0\u00e9tat de nature\u00a0\u00bb. Ren\u00e9 Barjavel, auteur fran\u00e7ais au carrefour du merveilleux et de la science-fiction, pense qu\u2019en quittant la Nature pour d\u00e9velopper la technologie et constituer la civilisation, l\u2019humain a pay\u00e9 son billet pour l\u2019enfer plut\u00f4t qu\u2019am\u00e9lior\u00e9 son sort. Deux de ses nouvelles aux \u00e9chos merveilleux, \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0P\u00e9niche<a id=\"footnoteref1_6h5olxi\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous d\u00e9signerons en r\u00e9f\u00e9rence \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0P\u00e9niche\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote1_6h5olxi\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb, parues dans un m\u00eame recueil en 1946, opposent des personnages principaux simples et naturels \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s devenues odieuses \u00e0 la suite de leur rupture avec la Nature. Ces deux histoires suivent un sch\u00e9ma assez semblable, o\u00f9 un \u00eatre ext\u00e9rieur \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019engeance\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a047) dans laquelle les humains ont sombr\u00e9 se retrouve en contact avec la civilisation. Elles montrent \u00e0 quel point Barjavel voulait partager, dans l\u2019espoir avou\u00e9 d\u2019une am\u00e9lioration du monde r\u00e9el, l\u2019indignation que lui faisait ressentir l\u2019agir de l\u2019Homme. Ce texte rendra compte de la descente vers l\u2019odieux de ces soci\u00e9t\u00e9s, au c\u0153ur desquelles se trouvent n\u00e9anmoins quelques \u00eatres au c\u0153ur pur, et ce, par le biais de trois grands th\u00e8mes\u00a0: la guerre, le progr\u00e8s et la cruaut\u00e9.<\/p>\n<h2>Exploration des personnages et de leur v\u00e9cu<\/h2>\n<p>Avant d\u2019entamer l\u2019analyse de ces textes, il importe de d\u00e9crire certaines particularit\u00e9s propres aux \u00eatres dont les valeurs s\u2019opposent \u00e0 celles des personnages constituant ces soci\u00e9t\u00e9s odieuses. Barjavel en propose deux types, les f\u00e9es et les c\u0153urs purs humains, observateurs candides d\u2019un monde dont ils ne font pas partie.<\/p>\n<p>Dans \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb, Pivette, le personnage central, est une jeune f\u00e9e pucelle habitant le cinqui\u00e8me ciel, celui des vierges, o\u00f9 ne poussent que des lys. Elle s\u2019ennuie de la Terre, o\u00f9 elle cultivait autre chose que ces fleurs blanches; elle se met alors \u00e0 transformer les angelots en potirons et en arbustes, ce que Dieu, en lisant dans le fond de son c\u0153ur, n\u2019interpr\u00e8te non pas comme un acte de m\u00e9chancet\u00e9, mais plut\u00f4t comme une \u00ab\u00a0turpitude de sa libido\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a049). En guise de punition, Pivette est envoy\u00e9e sur la Terre, alors en pleine guerre universelle, pour \u00eatre \u00ab\u00a0chang\u00e9e de fille en femme\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a049). Elle r\u00e9alisera rapidement que la majorit\u00e9 des hommes ne sont pas comme elle, dont le plus grand plaisir est de voir s\u2019\u00e9panouir une fleur. Un monde o\u00f9 tous se battent pour des produits mat\u00e9riels lui semble incompr\u00e9hensible. \u00catre de Nature avant tout, cette exil\u00e9e est fortement li\u00e9e \u00e0 la for\u00eat et \u00e0 la non-violence \u2014 \u00ab\u00a0souvent, elle avait sauv\u00e9 les cerfs de la poursuite des chiens\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a049). Elle a donc un c\u0153ur pur comme toutes les f\u00e9es que Barjavel se pla\u00eet \u00e0 ins\u00e9rer dans ses histoires.<\/p>\n<p>P\u00e9niche, le personnage autour duquel gravite la nouvelle \u00e9ponyme, n\u2019est pas une f\u00e9e, mais un \u00eatre humain comme tous les autres, du moins biologiquement. Cependant, il habite seul \u00ab\u00a0au fond de la campagne\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a036), ce qui revient \u00e0 dire qu\u2019il ne fait partie d\u2019aucune soci\u00e9t\u00e9 humaine et, par cons\u00e9quent, d\u2019aucune culture qui en d\u00e9coulerait. Il est, selon la terminologie de Barjavel, un c\u0153ur pur au m\u00eame titre que Pivette\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Il vivait de pas grand chose, rendait de menus services aux charbonniers et aux paysans les plus proches. Il connaissait les champignons et les petits fruits d\u00e9daign\u00e9s des hommes qui cultivent. Il partageait sa hutte avec des oiseaux, des mulots, des fourmis. Les araign\u00e9es rempla\u00e7aient les vitres. Ses voisins minuscules entraient chez lui comme ils voulaient et se laissaient approcher dans leurs demeures. Le vieux sanglier boiteux venait grogner \u00e0 sa porte. La biche lui montrait ses enfants. Il r\u00e9servait le m\u00eame accueil \u00e0 la couleuvre et au pigeon. Des fleurs bleues et des fleurs d\u2019or poussaient sur son toit de chaume. (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a036.)<\/p><\/blockquote>\n<p>En d\u2019autres mots, il est en compl\u00e8te harmonie avec la Nature et celle-ci le lui rend bien. La civilisation des hommes ne l\u2019a pas encore alt\u00e9r\u00e9, il vit dans le monde en toute simplicit\u00e9 et c\u2019est pourquoi il aura tant de mal \u00e0 comprendre les humains quand ils viendront le chercher pour l\u2019effort de guerre.<\/p>\n<p>Comme nous l\u2019avons laiss\u00e9 entendre, P\u00e9niche et Pivette vivront une histoire assez semblable o\u00f9 ils entreront en contact avec une civilisation corrompue et seront aid\u00e9s chacun par un adjuvant. Celui de Pivette est un humain aux yeux d\u00e9j\u00e0 clairs, qui atteindra le statut de c\u0153ur pur gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019amour de celle-ci. Quant \u00e0 P\u00e9niche, il aura pour alli\u00e9 une f\u00e9e qui, sans se faire voir, lui donnera trois souhaits (dans ce texte de Barjavel, les souhaits sont des objets qu\u2019il ne d\u00e9finit pas). Sommairement, ces deux personnages principaux servent d\u2019\u00e9l\u00e9ments de comparaison pour montrer les travers que Barjavel attribue aux soci\u00e9t\u00e9s qu\u2019il trace de sa plume incisive. Les hommes qui en font partie se targuent d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0devenus raisonnables\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a047), mais, s\u2019oubliant au travers de leurs actes vils \u2014 qui composent les trois th\u00e8mes que nous analyserons \u2014, ils n\u2019acc\u00e9deront jamais \u00e0 un bonheur authentique comme celui auquel peuvent pr\u00e9tendre Pivette et P\u00e9niche.<\/p>\n<h2>La guerre<\/h2>\n<p>Si beaucoup d\u2019auteurs ont \u00e9crit contre la guerre, peu d\u2019entre eux l\u2019ont fait par le biais d\u2019un monde merveilleux, o\u00f9 les manifestations f\u00e9eriques apparaissent comme naturelles pour le lecteur, \u00ab\u00a0averti d\u2019embl\u00e9e; l\u2019illusion [est] permanente et donn\u00e9e comme telle\u00a0\u00bb (Monard, 1974, p.\u00a08). Ainsi, puisque le lecteur barjavelien n\u2019est pas d\u00e9stabilis\u00e9 et surpris par la pr\u00e9sence de f\u00e9es, d\u2019angelots \u2014 et m\u00eame de Dieu \u2014, qui sont pr\u00e9sent\u00e9s comme faisant implicitement partie de ce monde, il peut se concentrer sur l\u2019interpr\u00e9tation que fait le texte des maux attribu\u00e9s \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, dont celui sur lequel se tisse la trame de fond des deux r\u00e9cits\u00a0: la guerre.<\/p>\n<p>Barjavel pose des soci\u00e9t\u00e9s qui sont toujours et encore en conflit, pour des broutilles qu\u2019il ne se donne m\u00eame pas la peine de nommer; selon lui, les causes des guerres reviennent toujours au m\u00eame. Dans le monde terrestre o\u00f9 est tomb\u00e9e Pivette, \u00ab\u00a0une fois de plus, les nations s\u2019affront[ent,] les champs de bataille couvr[ent] les continents\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a047). C\u2019est en se posant au hasard que Pivette constate l\u2019omnipr\u00e9sence de la guerre. Tout y est r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 pour servir aux combats; le pi\u00e9destal o\u00f9 elle se pose est vide, car le minist\u00e8re de l\u2019armement a utilis\u00e9 la statue qui y tr\u00f4nait.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de P\u00e9niche, la guerre est tout aussi ancr\u00e9e dans les mentalit\u00e9s\u00a0: on s\u2019y pr\u00e9pare sans cesse et \u00ab\u00a0tout le monde d[oit] servir\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a039), des ouvriers aux po\u00e8tes. Dans un premier temps, le pauvre gar\u00e7on est amen\u00e9 de force \u00e0 se joindre \u00e0 un camp militaire. Puis, une fois r\u00e9form\u00e9 parce qu\u2019il ne comprend rien aux desseins guerriers, on lui invente une raison pour qu\u2019il participe tout de m\u00eame \u00e0 l\u2019effort collectif\u00a0: une future \u00ab\u00a0voie strat\u00e9gique [doit] traverser le bois qui abrit[e] sa demeure.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a040), voie qu\u2019il est tenu de construire en transportant, jour apr\u00e8s jour, des cailloux dans sa brouette. Plus ou moins conscient de la dur\u00e9e d\u2019une guerre et ne voulant pas y vouer sa vie comme les autres, P\u00e9niche se demande, apr\u00e8s une semaine de dur labeur, pourquoi la victoire n\u2019est-elle pas d\u00e9j\u00e0 assur\u00e9e. Le reste du monde n\u2019a pas la m\u00eame opinion de la guerre que lui. Lorsque P\u00e9niche fait son souhait, les soci\u00e9t\u00e9s sont d\u2019abord tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9es de voir devenir l\u00e9g\u00e8res comme une plume toutes les pierres du monde, mais elles sont tellement acharn\u00e9es \u00e0 se battre que les gens se \u00ab\u00a0cadenass[ent] derri\u00e8re de nouvelles fronti\u00e8res et [reconstruisent], avant de recommencer \u00e0 d\u00e9molir\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p. 44). Ainsi, sur les deux Terres d\u00e9crites, la guerre est un \u00e9tat inh\u00e9rent aux soci\u00e9t\u00e9s qui les occupent\u00a0: elle est l\u00e0 depuis tellement longtemps qu\u2019on ne pense plus \u00e0 la paix connue dans le pass\u00e9 ni \u00e0 un possible espoir pour demain.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, de la guerre jaillit l\u2019odieux, dans le sens o\u00f9 \u00ab\u00a0en dehors du langage, c\u2019est l\u2019agir qui fait l\u2019homme\u00a0\u00bb (Pharo, 1996, p.\u00a0151), selon Hannah Arendt, philosophe importante de la pens\u00e9e contemporaine qui s\u2019est particuli\u00e8rement pench\u00e9e\u00a0 sur la probl\u00e9matique de la violence humaine. Dans les nouvelles \u00e0 l\u2019\u00e9tude, l\u2019acte humain qui sous-tend tous les autres est la guerre, cet \u00e9tat de violence supr\u00eame qui \u00ab\u00a0rend b\u00eates les hommes\u00a0\u00bb (Rasson, 1997, p.\u00a017), ce que la litt\u00e9rature pacifiste tente de montrer depuis longtemps. Barjavel dresse le portrait de soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les agissements de l\u2019Homme, compl\u00e8tements farfelus, entrent en totale contradiction avec la valeur qu\u2019elles d\u00e9fendent le plus hardiment \u2014 \u00e0 savoir la raison, au nom de laquelle les f\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9es du monde. Le non-sens caract\u00e9rise ces deux soci\u00e9t\u00e9s, qui ont balay\u00e9, \u00e0 cause de leurs conflits, ce qui restait de naturel en elles\u00a0: les combattants \u00ab\u00a0se nourriss[ent] de pilules\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a053), ils doivent \u00ab\u00a0marcher au pas\u00a0\u00bb (Barjavel, \u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, 1998, p.\u00a037), ils savent \u00e0 peine ce qu\u2019est une femme et deivennent \u00ab\u00a0v\u00e9t\u00e9rans [\u00e0] seize ans\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a053). Quant aux femmes, elles ne tirent pas plus profit de ce type de soci\u00e9t\u00e9, puisque \u00ab\u00a0sans hommes, [elles] aigriss[ent]\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a050).<\/p>\n<p>Cependant, il importe d\u2019ajouter que, dans l\u2019\u0153uvre de Barjavel, beaucoup d\u2019humains \u2014 peut-\u00eatre m\u00eame tous \u2014 ont la possibilit\u00e9 de purger leur esprit des valeurs que la soci\u00e9t\u00e9 leur a enseign\u00e9es afin de devenir des c\u0153urs purs et d\u2019acc\u00e9der au bonheur, ascension qu\u2019exprime m\u00e9taphoriquement Barjavel dans le <em>Journal d\u2019un homme simple<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0[Dieu] avait fait l\u2019homme \u00e0 son image, mais il l\u2019avait p\u00e9tri dans la boue qui contient en puissance toutes les pourritures. [\u2026] L\u2019homme s\u2019il veut rester au Paradis, ou y entrer, doit se nettoyer de la boue dont il est fait.\u00a0\u00bb (Loup, consult\u00e9 le 23 janvier 2007.) Comme l\u2019id\u00e9e de guerre se tisse socialement, alors que les instances de la soci\u00e9t\u00e9 -le gouvernement, l\u2019arm\u00e9e, l\u2019\u00e9cole- \u00ab\u00a0r\u00e9pan[dent] de fa\u00e7on insistante\u00a0\u00bb (Rasson, 1997, p.\u00a016) les motivations pour se battre, il est tr\u00e8s difficile pour les particuliers de \u00ab\u00a0nettoyer la boue\u00a0\u00bb de leur esprit. Pourtant, il semble qu\u2019une telle purification soit possible, car l\u2019adolescent qu\u2019aime Pivette r\u00e9ussira \u00e0 trouver un bonheur simple gr\u00e2ce \u00e0 la f\u00e9e et aux souvenirs d\u2019une vie meilleure qu\u2019elle lui rem\u00e9more. Il devient un \u00ab\u00a0guerrier distrait\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a057), dont le but premier n\u2019est plus de tuer l\u2019ennemi. Ne cadrant plus avec la soci\u00e9t\u00e9, lui qui avait toujours \u00e9t\u00e9 un de ses meilleurs guerriers, il quitte le monde par la mort lorsque le camp adverse le fait exploser, dans son char d\u2019assaut. Ainsi, que ce soit par la mort ou par un rejet syst\u00e9matique des autres, Pivette et P\u00e9niche seront mis au ban d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui se montre intol\u00e9rante vis-\u00e0-vis de ceux qui se d\u00e9sint\u00e9ressent de la guerre.<\/p>\n<h2>Le progr\u00e8s<\/h2>\n<p>Ici, le progr\u00e8s, inscrit dans le sens d\u2019une \u00ab\u00a0augmentation, d\u2019un d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb, selon <em>Le Petit Robert<\/em>, n\u2019implique pas n\u00e9cessairement une am\u00e9lioration par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9tat pr\u00e9c\u00e9dent. En effet, les soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9sentes dans \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0P\u00e9niche\u00a0\u00bb \u00e9voluent \u00e9norm\u00e9ment en s\u2019\u00e9loignant de plus en plus de la Nature, mais il ne s\u2019agit assur\u00e9ment pas d\u2019un changement positif pour les observateurs ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Une bonne partie des transformations technologiques d\u00e9crites est li\u00e9e \u00e0 la guerre constante, dont nous avons d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9. Comme les communaut\u00e9s se sont habitu\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tat de conflit, elles ont utilis\u00e9 le progr\u00e8s pour mieux se battre et continuer l\u2019affrontement le plus longtemps possible. \u00c0 la place de la for\u00eat o\u00f9 est n\u00e9e Pivette s\u2019\u00e9tend d\u00e9sormais un terrain de ciment sous lequel \u00ab\u00a0[vit] un conglom\u00e9rat d\u2019usines abrit\u00e9es des bombes qui fabriqu[ent] mille tanks, deux mille avions et trois cents sous-marins \u00e0 la minute\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a049). Lorsqu\u2019on songe au fait que la philosophie de Robert Redeker, penseur qui s\u2019est interrog\u00e9 sur la figure de l\u2019homme moderne, affirme que la d\u00e9shumanisation de l\u2019espace humain se fait par \u00ab\u00a0le triomphe de la vitesse\u00a0\u00bb (2004, p.\u00a076), il est ais\u00e9 de voir que le monde illustr\u00e9 par Barjavel ne contient plus ce que l\u2019on trouve dans une humanit\u00e9 respectable. Tout s\u2019y fait \u00e0 une vitesse fulgurante, laissant peu de temps \u00e0 l\u2019humain pour vivre et tenter de devenir un c\u0153ur pur en transcendant son \u00e9tat social.<\/p>\n<p>M\u00eame en faisant abstraction de la guerre, les textes de Barjavel comprennent beaucoup d\u2019autres exemples o\u00f9 le progr\u00e8s humain ne contribue pas \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration de l\u2019humanit\u00e9, la rendant au contraire abjecte aux yeux des observateurs. La technologie y occupe une grande place et est tr\u00e8s remarqu\u00e9e par Pivette et P\u00e9niche, qui n\u2019y sont pas habitu\u00e9s, \u00eatres de Nature qu\u2019ils sont. Un exemple flagrant revient dans les deux nouvelles, celui de la radio, o\u00f9 un seul chanteur parle au c\u0153ur de toutes les femmes. Rien n\u2019est plus artificiel que cette voix qui tente de recr\u00e9er des relations humaines n\u2019existant plus, dans un monde o\u00f9 les hommes et les femmes n\u2019ont pas la possibilit\u00e9 de s\u2019aimer et de se le dire dans la r\u00e9alit\u00e9. Pivette, en suivant la voix sur les ondes radiophoniques, d\u00e9couvre que la supercherie est encore pire qu\u2019elle ne le pensait, puisque celui qui fait r\u00eaver tant d\u2019auditrices est en fait \u00ab\u00a0un homme qui n\u2019[aime] pas les femmes\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a053)! Si, pour Jacques Ricot, auteur int\u00e9ress\u00e9 par la fronti\u00e8re d\u00e9limitant l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019inhumanit\u00e9, la technologie poursuit \u00ab\u00a0des fins bonnes en elles-m\u00eames parce que destin\u00e9es \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration du confort de la vie humaine\u00a0\u00bb (1997, p.\u00a075), elle n\u2019entra\u00eene, dans le cas de ces auditrices, qu\u2019une ali\u00e9nation, puisqu\u2019elles s\u2019accrochent inconsciemment \u00e0 un bonheur illusoire.<\/p>\n<p>Mis en contraste avec la philosophie de vie des personnages au c\u0153ur pur, le progr\u00e8s se r\u00e9v\u00e8le encore plus dommageable pour ceux qui le pr\u00f4nent. Ainsi, P\u00e9niche en repr\u00e9sente l\u2019antith\u00e8se\u00a0: il habite seul et se contente, pour vivre, de la nature qui l\u2019entoure. Il n\u2019a besoin que d\u2019\u00ab\u00a0un couteau, un bout de ficelle, un joli bouton de cuivre et l\u2019oignon de son d\u00eener\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a040). La fille qu\u2019il rencontre et qui refl\u00e8te le reste de la soci\u00e9t\u00e9 ne peut, quant \u00e0 elle, vivre dans cet air libre o\u00f9, paradoxalement, elle \u00e9touffe; elle a \u00ab\u00a0besoin de murs autour d\u2019elle\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a045). Le progr\u00e8s a donc v\u00e9ritablement sorti ces humains de la Nature, au point o\u00f9 ils ne peuvent m\u00eame plus la supporter. La ville est devenue le seul endroit o\u00f9 ils peuvent vivre. Ce n\u2019est pas un probl\u00e8me en soi, mais lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une ville o\u00f9 les humains deviennent des \u00ab\u00a0fourmis\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb,\u00a0 p.\u00a050) habitant \u00e0 plus de trois \u00e9tages en dessous de la terre, comme dans le monde o\u00f9 vit Pivette, le \u00ab\u00a0paysage\u00a0\u00bb, pour reprendre un terme de Redeker, devient compl\u00e8tement \u00e9clat\u00e9. Et l\u2019humain ne peut plus \u00eatre \u00ab\u00a0stabilis\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a plus de paysage\u00a0\u00bb (Redeker, 2004, p.\u00a07); instable, il ne s\u2019am\u00e9liore pas et reste aveugle \u00e0 ses probl\u00e8mes. Si nous revenons sur la comparaison avec la fourmi, donn\u00e9e p\u00e9jorativement ici comme une image d\u2019activit\u00e9 industrielle, nous pouvons conclure que les humains, dans leur ensemble, s\u2019\u00e9loignent sans cesse de la Nature par le progr\u00e8s, en pensant arriver au bonheur de cette fa\u00e7on, alors qu\u2019ils ne trouvent finalement que des feux de paille.<\/p>\n<h2>La cruaut\u00e9<\/h2>\n<p>L\u2019humain est-il naturellement bon ou cruel? Barjavel, par le biais de ses nouvelles, r\u00e9pond \u00e0 cette question d\u2019une mani\u00e8re ambivalente\u00a0: les humains aux c\u0153urs purs tendent vers la bont\u00e9 tandis que les autres, confin\u00e9s dans les soci\u00e9t\u00e9s, sont fondamentalement cruels. M\u00eame si cette constatation est plut\u00f4t simpliste, elle r\u00e9sume bien la troisi\u00e8me th\u00e9matique de ce texte, puisque la cruaut\u00e9, dans le sens \u00ab\u00a0d\u2019une tendance \u00e0 faire souffrir\u00a0\u00bb (<em>Le petit Robert<\/em>) dont font preuve beaucoup d\u2019humains observ\u00e9s par Pivette et P\u00e9niche est palpable dans les deux r\u00e9cits.<\/p>\n<p>La cruaut\u00e9 est d\u2019abord pr\u00e9sente d\u2019une mani\u00e8re plut\u00f4t b\u00e9nigne lorsque P\u00e9niche passe de sa for\u00eat \u00e9loign\u00e9e au camp militaire. Ses compagnons \u00ab\u00a0se moqu[ent] de lui\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a037) et s\u2019esclaffent parce qu\u2019il ignore comment marcher au pas. Comme P\u00e9niche est diff\u00e9rent d\u2019eux, ils ne se g\u00eanent pas pour \u00eatre cruels envers lui, sans autre motif que \u00ab\u00a0le plaisir du mal d\u2019autrui\u00a0\u00bb (Pharo, 1996, p.\u00a0151), plaisir dont Patrick Pharo fait la description dans son ouvrage sur l\u2019injustice et le mal. Ici encore, si l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0agir\u00a0\u00bb fait l\u2019homme, ces soldats peuvent \u00eatre d\u00e9finis comme des \u00eatres totalement cruels. Ils vont jusqu\u2019\u00e0 entra\u00eener P\u00e9niche dans une maison close et, apr\u00e8s l\u2019avoir introduit dans une chambre avec une demoiselle, ils \u00ab\u00a0ne veul[ent] pas partir, ils veul[ent] rigoler\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a039), et ce, dans le seul but de s\u2019amuser aux d\u00e9pens d\u2019autrui.<\/p>\n<p>Pourtant, Ricot d\u00e9finit tout homme appartenant \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 humaine qui se targue d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0raisonnable\u00a0\u00bb comme un \u00ab\u00a0sujet de droits, mais d\u2019abord [comme] un \u00eatre digne\u00a0\u00bb (1997, p.\u00a075). Les soldats briment la dignit\u00e9 de P\u00e9niche, alors que lui, en c\u0153ur pur, ne se conduit pas comme eux\u00a0: il en est bien s\u00fbr un peu affect\u00e9 et \u00ab\u00a0il se demand[e] pourquoi ces hommes intelligents se moqu[ent] de lui\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a037). Toutefois, il ne pense pas \u00e0 rire \u00e0 son tour de ses confr\u00e8res qui doivent marcher pendant que lui-m\u00eame se repose\u00a0; il les plaint m\u00eame. Toutes ces plaisanteries ne touchent P\u00e9niche que momentan\u00e9ment; il n\u2019en garde aucune ranc\u0153ur. N\u00e9anmoins, quand le narrateur indique que les compagnons du jeune homme l\u2019auraient m\u00eame \u00ab\u00a0lapid\u00e9, si le rengag\u00e9 avait jet\u00e9 la premi\u00e8re pierre\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb, p.\u00a037), on comprend que le niveau de cruaut\u00e9 d\u00e9pend des pressions de la masse. Si un seul homme avait lev\u00e9 la main sur P\u00e9niche, les autres l\u2019auraient sans doute battu gratuitement.<\/p>\n<p>Cette limite, que les personnages de \u00ab\u00a0P\u00e9niche\u00a0\u00bb ne franchissent pas, est largement outrepass\u00e9e dans le monde de Pivette. Afin d\u2019aider les gens qu\u2019elle voit tra\u00eener dans la m\u00eame mis\u00e8re jour apr\u00e8s jour, la petite f\u00e9e prend l\u2019apparence d\u2019une humaine et leur offre du beurre. Jaloux, inquiets de ne pas recevoir leur part, les gens pr\u00e9f\u00e8rent \u00ab\u00a0l\u2019ache[ver] \u00e0 coups de parapluie\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a051) que de laisser les autres mendiants avoir davantage de ce produit de luxe qu\u2019eux-m\u00eames. Pivette \u00e9prouve pour ces gens un des plus nobles sentiments, la compassion, qui se reconna\u00eet \u00e0 la \u00ab\u00a0capacit\u00e9 de souffrir avec chaque homme\u00a0\u00bb (Ricot, 1997, p.\u00a0123). Pourtant, elle obtient en retour le meurtre, paroxysme de la cruaut\u00e9. Ricot ajoute que \u00ab\u00a0l\u2019inhumanit\u00e9 d\u00e9signe l\u2019absence d\u2019un sentiment, celui de la compassion manifest\u00e9e par l\u2019homme pour l\u2019autre homme\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a013). Ainsi, en tuant celle qui leur voulait du bien, en choisissant de ne pas la comprendre, les acteurs du meurtre passent \u00e0 un niveau de conscience plus bas que celui qu\u2019ils pensaient poss\u00e9der.<\/p>\n<p>Dans \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb, la cruaut\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 appara\u00eet aussi lorsque le narrateur d\u00e9crit la relation illusoire, dont nous avons pr\u00e9c\u00e9demment trait\u00e9, que des millions de femmes entretiennent avec le chanteur de la radio. Cette fois-ci, cet exemple d\u00e9montre une autre facette de la cruaut\u00e9\u00a0: celle dont font preuve les gouvernements de ce monde envers leurs citoyennes. Non contents de semer de faux espoirs dans les c\u0153urs f\u00e9minins de leur population, ils poussent la cruaut\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 soutirer\u00a0\u00e0 ces femmes le peu d\u2019argent qu\u2019elles ont. Hypocrites, ils les encouragent \u00e0 \u00e9crire au troubadour, puis ils r\u00e9cup\u00e8rent tout bonnement les tonnes de lettres qui lui sont envoy\u00e9es chaque jour, que personne ne lit\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] une compagnie de secr\u00e9taires munis d\u2019appareils sp\u00e9ciaux triaient celles qui contenaient des mandats ou des billets de banque. Les autres \u00e9taient jet\u00e9es directement \u00e0 l\u2019\u00e9gout r\u00e9cup\u00e9rateur.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p.\u00a053.)<\/p>\n<p>Le th\u00e8me de la cruaut\u00e9 est en fait le plus important des th\u00e8mes que nous avons d\u00e9gag\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, puisqu\u2019il englobe les deux autres, il en est l\u2019aboutissement. La guerre et le progr\u00e8s exacerb\u00e9s dans lesquels baignent les soci\u00e9t\u00e9s imagin\u00e9es par Barjavel font ressortir la tendance de l\u2019humain \u00e0 la m\u00e9chancet\u00e9 gratuite et \u00e0 l\u2019\u00e9go\u00efsme. De \u00ab\u00a0P\u00e9niche\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb, il y a une gradation de la cruaut\u00e9, car les deux textes ne pr\u00e9sentent pas des Terres arriv\u00e9es au m\u00eame point dans le processus de leur d\u00e9clin\u00a0: alors que l\u2019univers du jeune homme se situe au moment o\u00f9 la guerre et le progr\u00e8s n\u2019ont pas encore rogn\u00e9 toute humanit\u00e9, le monde o\u00f9 se trouve la f\u00e9e, quant \u00e0 lui, est pr\u00e8s de sa fin. Le degr\u00e9 de d\u00e9t\u00e9rioration de chacune des soci\u00e9t\u00e9s peut ainsi se calculer par la cruaut\u00e9 qui se donne \u00e0 lire dans chacun des textes.<\/p>\n<p>Globalement, dans le monde de P\u00e9niche, la cruaut\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 bien ancr\u00e9e dans les mentalit\u00e9s, mais les moqueries, quolibets et autres m\u00e9chancet\u00e9s gratuites sont formul\u00e9s avant tout dans le but de se d\u00e9sennuyer. Malgr\u00e9 la guerre qui gronde, les habitants du monde de P\u00e9niche ne se sont pas encore totalement d\u00e9partis de toutes leurs parcelles naturellement humaines, alors que ceux de la plan\u00e8te de Pivette sont de simples ombres de ce qu\u2019ils ont jadis \u00e9t\u00e9. Sous l\u2019influence de leurs dirigeants, ils sont cruels envers eux-m\u00eames, car ils se privent de tous les plaisirs que la Nature leur a octroy\u00e9s\u00a0: ils ne mangent que \u00ab\u00a0des aliments rachitiques\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p. 50) et n\u2019ont m\u00eame plus les capacit\u00e9s physiques ni mentales pour exprimer leur sexualit\u00e9. Leurs d\u00e9sirs primaires sont toujours pr\u00e9sents, mais on les encourage \u00e0 les sublimer, ce que font les soldats par la guerre\u00a0: \u00ab\u00a0Il pensait que c\u2019\u00e9tait grande honte de la d\u00e9sirer ainsi. [\u2026] Il allait au combat avec une ardeur d\u00e9cupl\u00e9e [\u2026]\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb, p. 55.) Pour les individus qui vivent dans les villes, il ne reste plus qu\u2019\u00e0 s\u2019en prendre aux autres pour \u00e9vacuer leur trop-plein de pulsions primaires. Le cercle vicieux de la cruaut\u00e9 est ainsi boucl\u00e9.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>La guerre, le progr\u00e8s \u00e0 tout prix et la cruaut\u00e9\u2026 Voici \u00e0 quoi se r\u00e9sument les soci\u00e9t\u00e9s odieuses que propose Ren\u00e9 Barjavel dans ses deux nouvelles. Gr\u00e2ce \u00e0 Pivette et \u00e0 P\u00e9niche, le lecteur comprend ais\u00e9ment \u00e0 quel point cet Id\u00e9al, le c\u0153ur pur, est difficile \u00e0 atteindre pour l\u2019homme qui ne s\u2019affranchit pas des enseignements de sa soci\u00e9t\u00e9. La guerre est le moteur de base des deux Terres pr\u00e9sent\u00e9es\u00a0; tout le monde y participe, y trouve sa place et ses motivations, sauf ces c\u0153urs purs qui n\u2019y comprennent rien. Le progr\u00e8s est aussi important aux yeux des populations, qui pourtant n\u2019en retirent aucun bonheur, contrairement \u00e0 Pivette et P\u00e9niche, lesquels se contentent d\u2019un rien pour \u00eatre heureux. Finalement, la cruaut\u00e9, le pas ultime vers la d\u00e9shumanisation, est bien pr\u00e9sente chez les masses, \u00e0 cause de leur manque de compassion pour autrui. La d\u00e9marche au c\u0153ur de ces deux nouvelles rappelle donc que le futur humain reste incertain. Beaucoup d\u2019auteurs, de science-fiction \u00e9videmment, mais aussi de plusieurs autres genres, ont tent\u00e9 de dresser le portrait de ce que pourrait \u00eatre la civilisation dans un futur proche ou lointain. Malgr\u00e9 sa tendance \u00e0 exploiter le merveilleux dans certains de ses textes, Barjavel fait partie de ceux qui ont marqu\u00e9 la vague \u00ab\u00a0futurolophile\u00a0\u00bb qui a d\u00e9ferl\u00e9 sur le vingti\u00e8me si\u00e8cle. En plus des deux nouvelles que nous avons \u00e9tudi\u00e9es, il a laiss\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 deux romans d\u2019anticipation qui s\u2019interrogent aussi sur le devenir de l\u2019homme\u00a0: <em>Ravage<\/em> et <em>La nuit des temps<\/em>. Le premier aborde l\u2019avenir de mani\u00e8re conventionnelle en d\u00e9crivant un futur cataclysmique, tandis que l\u2019autre innove en renvoyant \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 le reflet d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ancestrale tr\u00e8s avanc\u00e9e qui se serait d\u00e9truite sur Terre des mill\u00e9naires avant notre \u00e8re. \u00c0 l\u2019instar des nouvelles que nous avons analys\u00e9es, ces deux r\u00e9cits sont marqu\u00e9s d\u2019un souci humaniste que r\u00e9sume ainsi G. M. Loup, sp\u00e9cialiste de Barjavel\u00a0: montrer \u00e0 l\u2019homme qu\u2019\u00ab\u00a0il ne tient qu\u2019\u00e0 lui de mettre \u00e0 profit les immenses ressources dont il dispose, pour le meilleur, dans un monde o\u00f9 ses semblables ont plant\u00e9 le d\u00e9cor du pire.\u00a0\u00bb (consult\u00e9 le 23 janvier 2007.) Une \u00e9tude comparative de ces romans permettrait sans doute d\u2019\u00e9toffer notre conception de la critique barjavelienne de l\u2019homme.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BARJAVEL, Ren\u00e9. 1998. \u00ab\u00a0P\u00e9niche\u00a0\u00bb, in <em>B\u00e9ni soit l\u2019atome et autres nouvelles.<\/em> Paris\u00a0: Librio, p. 35-45.<\/p>\n<p>_________. 1998. \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00bb, in <em>B\u00e9ni soit l\u2019atome et autres nouvelles.<\/em> Paris\u00a0: Librio, p. 47-57.<\/p>\n<p>LOUP, G. M. Consult\u00e9 le 23 janvier 2007. <em>Barjaweb. <\/em><a href=\"http:\/\/barjaweb.free.fr\/SITE\/index.html\">http:\/\/barjaweb.free.fr\/SITE\/index.html<\/a><\/p>\n<p>MONARD, Jean, et Michel Rech. 1974. <em>Le merveilleux et le fantastique.<\/em> Paris\u00a0: Delagrave, 238\u00a0p.<\/p>\n<p>PHARO, Patrick. 1996. <em>L\u2019injustice et le mal.<\/em> Paris\u00a0: L\u2019Harmattan, 266\u00a0p.<\/p>\n<p>RASSON, Luc. 1997. <em>\u00c9crire contre la guerre\u00a0: litt\u00e9rature et pacifismes 1916-1938.<\/em> Paris\u00a0: L\u2019Harmattan, 185\u00a0p.<\/p>\n<p>REDEKER, Robert. 2004. <em>Nouvelles figures de l\u2019homme.<\/em> Latresne\u00a0: Bord de l\u2019eau, 127\u00a0p.<\/p>\n<p>REY, A., et J. REY-DEBOVE (dir.). 2006. <em>Le petit Robert.<\/em> Paris\u00a0: Le Robert, 2049\u00a0p.<\/p>\n<p>RICOT, Jacques. 1997. <em>Le\u00e7ons sur l\u2019humain et l\u2019inhumain.<\/em> Paris\u00a0: Presses universitaires de France, 150\u00a0p.<\/p>\n<p>ROUSSEAU, Jean-Jacques. Consult\u00e9 le 23 janvier 2007. <em>Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/un2sg4.unige.ch\/athena\/rousseau\/jjr_ineg.html#SECONDE%20PARTIE\">http:\/\/un2sg4.unige.ch\/athena\/rousseau\/jjr_ineg.html#SECONDE%20PARTIE<\/a><\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_6h5olxi\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_6h5olxi\">[1]<\/a> Nous d\u00e9signerons en r\u00e9f\u00e9rence \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0FS\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0P\u00e9niche\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0P\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Fournier-Goulet, Genevi\u00e8ve. 2007. \u00abSeuls les coeurs purs et les f\u00e9es vont au paradis. L\u2019humanit\u00e9 odieuse dans deux nouvelles de Ren\u00e9 Barjavel\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5401\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09 Elle rendit hommage \u00e0 la sagesse du tout-puissant qui avait permis que les f\u00e9es fussent chass\u00e9es de la Terre. Il n\u2019existait plus de place pour elles en cette g\u00e9henne. La magie noire des laboratoires avait remplac\u00e9 leur magie bleue. Ren\u00e9 Barjavel, \u00ab\u00a0La f\u00e9e et le soldat\u00a0\u00bb. Jean-Jacques Rousseau disait des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1186,1188],"tags":[145],"class_list":["post-5401","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-linfect-et-lodieux","category-utopies-odieuses","tag-fournier-goulet-genevieve"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5401","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5401"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5401\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9263,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5401\/revisions\/9263"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5401"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5401"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5401"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}