{"id":5402,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lutopie-moderne-ou-le-reve-devenu-cauchemar-portrait-de-la-transformation-dun-genre\/"},"modified":"2024-09-11T00:50:11","modified_gmt":"2024-09-11T00:50:11","slug":"lutopie-moderne-ou-le-reve-devenu-cauchemar-portrait-de-la-transformation-dun-genre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5402","title":{"rendered":"L\u2019utopie moderne ou le r\u00eave devenu cauchemar. Portrait de la transformation d\u2019un genre"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6877\">Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 vrai dire, [les utopies] apparaissent comme bien plus facilement r\u00e9alisables qu\u2019on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante\u00a0: Comment \u00e9viter leur r\u00e9alisation d\u00e9finitive?<\/p>\n<p>Nicolas Berdiaeff, <em>Un nouveau moyen \u00e2ge.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Depuis 1917, aux lendemains de la r\u00e9volution russe, le nom de Thomas More c\u00f4toie ceux de Marx et de Engels sur un ob\u00e9lisque en l\u2019honneur des pr\u00e9curseurs du socialisme, \u00e0 Moscou (Marie, 2004, p. 261); en 1935, ironie du sort, apr\u00e8s cette distinction qui l\u2019associe \u00e0 des h\u00e9r\u00e9tiques qualifiant la religion d\u2019\u00ab\u00a0opium du peuple<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00ab\u00a0La religion est le soupir de la cr\u00e9ature opprim\u00e9e, l\u2019\u00e2me d\u2019un monde sans c\u0153ur, de m\u00eame qu\u2019elle est l\u2019esprit d\u2019un \u00e9tat de choses d\u00e9pourvu d\u2019esprit. La religion est l\u2019<em>opium<\/em> du peuple.\u00a0\u00bb (Marx, 2000, p. 7.) <\/span>\u00a0\u00bb, le m\u00eame homme se fait canoniser par l\u2019\u00c9glise catholique (Ramsgate, 1991, p. 484). Cette singularit\u00e9 qui affecte Thomas More, auteur de <em>L\u2019Utopie ou le Trait\u00e9 de la meilleure forme de gouvernement<\/em> (1516), est caract\u00e9ristique de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 entourant l\u2019interpr\u00e9tation de son \u0153uvre. Les ex\u00e9g\u00e8tes s\u2019entendent cependant sur un point\u00a0: qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un monde o\u00f9 r\u00e8gnent les valeurs chr\u00e9tiennes de partage et de communion entre les hommes, ou d\u2019un id\u00e9al \u00e9galitariste d\u2019o\u00f9 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, source de tout mal social, a \u00e9t\u00e9 purg\u00e9e, More r\u00eave d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 meilleure par la r\u00e9forme des institutions de son temps. Consid\u00e9r\u00e9 comme le fondateur du genre utopique<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">La description de cit\u00e9s id\u00e9ales en litt\u00e9rature pr\u00e9c\u00e8de la cr\u00e9ation du genre utopique proprement dit \u2014 pensons \u00e0 <em>La R\u00e9publique<\/em>, de Platon. <\/span>, il inspire par son \u0153uvre de nombreux auteurs, dont on note la parent\u00e9 des textes avec <em>L\u2019Utopie<\/em>; ces ouvrages sont \u00e0 leur tour qualifi\u00e9s d\u2019\u00ab\u00a0utopies\u00a0\u00bb. Malgr\u00e9 le potentiel s\u00e9ducteur de l\u2019Id\u00e9al, au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle le r\u00eave tourne au cauchemar, avec l\u2019apparition d\u2019\u00e9crits exposant l\u2019envers de l\u2019utopie; on en viendra \u00e0 les nommer des \u00ab\u00a0dystopies\u00a0\u00bb. Au plus fort de la modernit\u00e9, le paradigme utopique se fait ainsi contaminer par le pessimisme et la d\u00e9sillusion\u00a0: le fantasme devient soudain monstrueux, comme si l\u2019on assistait \u00e0 la r\u00e9surgence d\u2019une tare atavique. \u00c0 la recherche des origines de cette tare, nous tenterons de circonscrire la pens\u00e9e utopique, coinc\u00e9e entre des vis\u00e9es \u00e9difiantes et des valeurs inconciliables. Cette qu\u00eate nous m\u00e8nera, dans une perspective plus contemporaine, \u00e0 une meilleure compr\u00e9hension de l\u2019horreur dystopique \u2014 car le r\u00eave et le cauchemar sont ins\u00e9parables.<\/p>\n<h2>Le r\u00eave utopique<\/h2>\n<h3><em>1. Pour une signification d\u2019<\/em>utopia<\/h3>\n<p>Il est difficile d\u2019aborder l\u2019utopie sans se pencher sur l\u2019ambivalence du mot <em>utopia<\/em>, forg\u00e9 par More \u00e0 partir des racines grecques <em>eu-<\/em>\/<em>ou-<\/em> et <em>topos<\/em>. D\u00e8s sa premi\u00e8re utilisation en 1516, le terme se r\u00e9v\u00e8le impr\u00e9cis. Comme le souligne Mich\u00e8le Riot-Sarcey, \u00ab\u00a0[s]a signification porte le signe du doute\u00a0: <em>bon lieu<\/em> ou <em>non-lieu<\/em>\u00a0\u00bb (2002, p. VI), selon le pr\u00e9fixe auquel on se r\u00e9f\u00e8re<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">En grec, <em>eu-<\/em> signifie \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb, alors que <em>ou-<\/em> veut dire \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb.<\/span>. La divergence orthographique est minime, mais l\u2019impact sur le sens s\u2019av\u00e8re majeur\u00a0: il pourrait tout aussi bien s\u2019agir d\u2019un lieu id\u00e9al que d\u2019un endroit inexistant. D\u2019une part, Simone Goyard-Fabre signale l\u2019utilisation du pr\u00e9fixe <em>eu-<\/em> par More dans les deux \u00e9ditions de B\u00e2le de 1518\u00a0: \u00ab\u00a0Dans le sizain qui [\u2026] pr\u00e9c\u00e8de la carte d\u2019<em>Utopie<\/em>, More donne \u00e0 son \u00eele le nom d\u2019<em>Eu-topie\u00a0<\/em>: elle est l\u2019\u00eele du bonheur.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb, in More, 1987, p. 17.) D\u2019autre part, Mich\u00e8le Madonna-Desbazeille rappelle que <em>Nusquama<\/em> \u00e9tait en fait le premier titre latin de <em>L\u2019Utopie<\/em> avant publication (2002, p. 233), <em>nusquam<\/em> se traduisant en fran\u00e7ais par \u00ab\u00a0nulle part\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3><em>2. Un ph\u00e9nom\u00e8ne difficile \u00e0 circonscrire<\/em><\/h3>\n<p>Conform\u00e9ment \u00e0 ce flou initial, les formes de l\u2019utopie fourmillent, ce que confirme Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois dans son ouvrage intitul\u00e9 <em>L\u2019utopie<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] r\u00eave d\u2019une perfection conquise, l\u2019utopie peut prendre n\u2019importe quel visage, elle peut s\u2019insinuer partout, dans les Trait\u00e9s politiques ou philosophiques, les projets de constitution, les po\u00e8mes et les chansons, aussi bien que dans des r\u00e9cits de voyages ou des romans initiatiques. (1998, p. 19.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ne se limitant pas aux \u0153uvres narratives, le concept d\u2019utopie recouvre un ensemble de textes h\u00e9t\u00e9roclites qui lui sont associ\u00e9s \u00e0 des degr\u00e9s variables. Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois conc\u00e8de en effet que \u00ab\u00a0certains textes ne sont que <em>partiellement<\/em> utopiques, quand d\u2019autres le sont enti\u00e8rement\u00a0\u00bb; il ajoute toutefois du m\u00eame souffle que \u00ab\u00a0la part utopique du texte en question n\u2019en sera pas pour autant moins int\u00e9ressante\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 19), \u00e9vitant ainsi d\u2019\u00e9tablir une hi\u00e9rarchie entre de \u00ab\u00a0vrais\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0faux\u00a0\u00bb textes utopiques, pour plut\u00f4t s\u2019attacher \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019utopie sous toutes ses formes.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019image de l\u2019ambivalence entourant la d\u00e9finition d\u2019<em>utopia<\/em>, le statut revendiqu\u00e9 par l\u2019utopie diverge selon les textes. Certains, notamment \u00c9tienne Cabet dans son <em>Voyage en Icarie<\/em> (1840), la pr\u00e9sentent comme un projet qu\u2019il faut s\u2019ing\u00e9nier \u00e0 concr\u00e9tiser, tandis que d\u2019autres, tel Jonathan Swift dans la quatri\u00e8me partie des <em>Voyages de Gulliver<\/em> (1726), la rapprochent du r\u00eave impossible \u00e0 r\u00e9aliser. La majorit\u00e9 des textes utopiques oscillent entre ces deux p\u00f4les, \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019\u0153uvre de More, lequel conclut sur une note ambigu\u00eb quant \u00e0 la r\u00e9alisation de sa vision\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] je reconnais bien volontiers qu\u2019il y a dans la r\u00e9publique utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cit\u00e9s. Je le souhaite, plut\u00f4t que je ne l\u2019esp\u00e8re.\u00a0\u00bb (1987, p. 234.)<\/p>\n<p>La diversit\u00e9 des utopies se manifeste \u00e9galement par l\u2019\u00e9volution du cadre spatiotemporel qui les r\u00e9git. D\u00e9crites comme des mondes contemporains, les premi\u00e8res utopies existeraient, selon leurs auteurs, dans des contr\u00e9es lointaines et difficiles d\u2019acc\u00e8s \u2014 souvent dans le Nouveau Monde. En 1771, le roman <em>L\u2019An deux mille quatre cent quarante<\/em>, de Louis-S\u00e9bastien Mercier, d\u00e9place en partie le paradigme utopique. Renon\u00e7ant \u00e0 l\u2019ailleurs pour situer son utopie dans le futur, Mercier entre de plain-pied dans une logique du progr\u00e8s qui, plut\u00f4t que de rechercher un nouveau monde de perfection par-del\u00e0 les mers, place le salut de l\u2019humanit\u00e9 dans l\u2019avenir. Selon cette conception, les id\u00e9es qui gouverneront les temps \u00e0 venir se trouveraient d\u00e9j\u00e0 en germe dans le pr\u00e9sent, ce qui permettrait \u00e0 un homme \u00e9clair\u00e9 de d\u00e9celer avant m\u00eame leur \u00e9closion les tendances futures. Cette foi dans le progr\u00e8s trouve sa voix dans l\u2019\u00e9pigraphe de Leibniz\u00a0: \u00ab\u00a0Le temps pr\u00e9sent est gros de l\u2019avenir.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0\u00c9pigraphe\u00a0\u00bb, in Mercier, 1971, p. 75.) Malgr\u00e9 l\u2019apparente contradiction entre un pr\u00e9sent de l\u2019ailleurs et un avenir de l\u2019ici, ces deux cadres spatiotemporels permettent de marquer l\u2019\u00e9loignement entre un monde d\u00e9ficient et sa contrepartie meilleure, ce qui investit les deux mod\u00e8les d\u2019une fonction \u00e9quivalente\u00a0: \u00ab [\u2026]\u00a0en l\u2019occurrence, l\u2019espace et le temps sont symboliquement \u00e9quivalents, dot\u00e9s d\u2019une m\u00eame valeur et d\u2019une m\u00eame fonction.\u00a0\u00bb (Rouvillois, 1998, p. 19.)<\/p>\n<p>Allant de la repr\u00e9sentation d\u2019un ailleurs utopique \u00e0 celle de l\u2019utopie dans le futur, en passant par la chim\u00e8re invraisemblable et le programme politique \u00e0 r\u00e9aliser, le concept d\u2019utopie est \u00e9tendu, donc difficile \u00e0 circonscrire. En d\u00e9pit de cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, les textes utopiques sont unis par une m\u00eame soif d\u2019\u00e9l\u00e9vation par rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine de leur auteur, et par la repr\u00e9sentation de cet id\u00e9al.<\/p>\n<h3><em>3. L\u2019utopie comme id\u00e9al<\/em><\/h3>\n<p>L\u2019utopie cherche \u00e0 exprimer le pendant positif, ou du moins am\u00e9lior\u00e9, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 et d\u2019institutions ind\u00e9niablement dot\u00e9es de d\u00e9faillances. Le sous-titre de <em>L\u2019Utopie<\/em> \u2014 <em>le Trait\u00e9 de la meilleure forme de gouvernement<\/em> \u2014 t\u00e9moigne de ce d\u00e9sir de progression. Thomas More pr\u00e9sente son Utopie comme une \u00eele o\u00f9 \u00ab\u00a0tout [\u2026] est <em>raison<\/em> et <em>mesure<\/em>\u00a0\u00bb (Goyard-Fabre, \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb, in More, 1987, p. 51), et le narrateur se d\u00e9clare \u00ab\u00a0pleinement convaincu qu\u2019il n\u2019existe nulle part un peuple plus excellent ni un \u00c9tat plus heureux\u00a0\u00bb (More, 1987, p. 185); faisant allusion \u00e0 l\u2019Icarie, \u00c9tienne Cabet parle d\u2019un \u00ab\u00a0pays de merveilles et de prodiges\u00a0\u00bb (1840, p. 3); le r\u00eave racont\u00e9 par Louis-S\u00e9bastien Mercier dans <em>L\u2019An deux mille quatre cent quarante<\/em> met en sc\u00e8ne un \u00ab\u00a0peuple vertueux\u00a0\u00bb (1971, p. 254) gouvern\u00e9 par les \u00ab\u00a0lois simples et f\u00e9condes qui doivent diriger des \u00eatres raisonnables\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 329).<\/p>\n<p>Chez tous ces auteurs, l\u2019aspiration au progr\u00e8s va de pair avec la critique de la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0actuelle\u00a0\u00bb, cette critique influant n\u00e9cessairement sur la description du monde utopique. \u00c0 l\u2019instar, notamment, de More et de Mercier, de nombreux utopistes se basent sur le mod\u00e8le rh\u00e9torique du <em>mundus inversus<\/em>, ou monde \u00e0 l\u2019envers; la progression argumentative expose alors un monde ignoble, cribl\u00e9 de d\u00e9fauts, pour ensuite en pr\u00e9senter l\u2019oppos\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire une utopie qui viendrait corriger l\u2019abjection d\u00e9nonc\u00e9e dans un premier temps. L\u2019am\u00e9lioration propos\u00e9e est habituellement fond\u00e9e, de fa\u00e7on implicite ou explicite, sur une conception fonci\u00e8rement bonne de la nature humaine<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">\u00c0 l\u2019exception, bien s\u00fbr, d\u2019une utopie peupl\u00e9e de cr\u00e9atures non humaines, comme celle de Swift. <\/span>, et sur la certitude que l\u2019homme, en am\u00e9liorant sa conduite, embrasserait enfin pleinement cette nature<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Selon Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois, l\u2019homme repr\u00e9sent\u00e9 dans l\u2019utopie est au contraire \u00ab\u00a0perfectible mais naturellement m\u00e9chant\u00a0\u00bb (1998, p. 39), puisqu\u2019il est port\u00e9 \u00e0 suivre son propre int\u00e9r\u00eat plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 \u0153uvrer pour le bien commun. L\u2019origine de cette contradiction r\u00e9side dans la plurivocit\u00e9 du concept de <em>nature<\/em>. More fait allusion \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb de l\u2019homme, laquelle serait un id\u00e9al positif \u00e0 atteindre pour se rapprocher de l\u2019origine divine de l\u2019humanit\u00e9. Rouvillois, en revanche, utilise le terme dans le sens de \u00ab\u00a0ce qui est inn\u00e9\u00a0\u00bb (par opposition \u00e0 ce qui est acquis). L\u2019homme de l\u2019utopie ne s\u2019am\u00e9liore pas spontan\u00e9ment\u00a0: il doit \u00eatre contraint ou r\u00e9\u00e9duqu\u00e9 afin de mieux se comporter, et serait donc naturellement m\u00e9chant. <\/span>. Ainsi, chez les Utopiens, le bonheur r\u00e9side \u00ab\u00a0dans le plaisir droit et honn\u00eate vers lequel notre nature est entra\u00een\u00e9e [\u2026]. Car ils d\u00e9finissent la vertu comme une vie conforme \u00e0 la nature, Dieu nous y ayant destin\u00e9s.\u00a0\u00bb (More, 1987, p. 173-174.) L\u2019homme \u00e9tant bon par essence, il lui suffit de rectifier les institutions qui le corrompent pour pouvoir atteindre son plein potentiel de droiture et de morale; c\u2019est d\u2019ailleurs le sch\u00e8me qui sous-tend <em>L\u2019Utopie<\/em> de More, dont la seconde partie \u00ab\u00a0montre ce qui peut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 si l\u2019on corrige les mauvaises institutions de l\u2019Europe\u00a0\u00bb (Madonna-Desbazeille, 2002, p. 235). Conform\u00e9ment \u00e0 cette conception positive de l\u2019\u00eatre humain, la rectification utopique des imperfections syst\u00e9miques \u00e9mane de l\u2019homme lui-m\u00eame, lequel devient, pour emprunter la formule de Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois, l\u2019\u00ab\u00a0unique artisan de son propre accomplissement\u00a0\u00bb (1998, p. 17). Une fois l\u2019utopie atteinte, l\u2019humanit\u00e9 peut go\u00fbter aux fruits bien m\u00e9rit\u00e9s de ses r\u00e9alisations, ce qui ne la dispense pas de faire montre d\u2019une raison et d\u2019une moralit\u00e9 de tous les instants.<\/p>\n<h3><em>4. Le dilemme utopique<\/em><\/h3>\n<p>L\u2019id\u00e9e para\u00eet simple, et le but, noble\u00a0: supprimons les causes du malheur, et avec la mort de l\u2019odieux le bonheur s\u2019ensuivra. S\u2019entendre sur les institutions id\u00e9ales pour atteindre cette f\u00e9licit\u00e9 n\u2019est cependant pas si ais\u00e9, en t\u00e9moigne la diversit\u00e9 des utopies imagin\u00e9es au fil des si\u00e8cles.<\/p>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9part se pose un probl\u00e8me de taille\u00a0: celui de la d\u00e9finition du bonheur et du malheur dans une soci\u00e9t\u00e9, question \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019identification des facteurs de bonheur et de malheur. La s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 est souvent associ\u00e9e \u00e0 des id\u00e9aux tels que la libert\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la justice. Ces concepts, m\u00eame s\u2019ils peuvent tous \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des vertus sur un plan abstrait, entrent souvent en contradiction l\u2019un avec l\u2019autre (l\u2019exemple classique oppose l\u2019\u00e9galitarisme d\u2019un salaire unique pour tous \u00e0 la justice de r\u00e9compenser les plus vaillants pour leurs efforts), et des compromis sont donc n\u00e9cessaires entre les diff\u00e9rentes valeurs. Pour que l\u2019utopie atteigne un id\u00e9al d\u2019\u00e9galitarisme, pour qu\u2019elle r\u00e9solve les probl\u00e8mes rattach\u00e9s \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, il arrive que l\u2019originalit\u00e9 doive c\u00e9der la place \u00e0 l\u2019uniformit\u00e9, comme sur l\u2019\u00eele d\u2019Utopie, o\u00f9 [t]outes les cit\u00e9s se ressemblent\u00a0\u00bb et o\u00f9 \u00ab\u00a0les maisons sont toutes semblables\u00a0\u00bb (Madonna-Desbazeille, 2002, p. 235). Un autre moyen de susciter un compromis entre des id\u00e9aux contradictoires consiste \u00e0 restreindre la libert\u00e9 de l\u2019individu, dont les actions deviennent subordonn\u00e9es au bien commun, parfois au d\u00e9triment de son int\u00e9r\u00eat propre. Certains, comme Thomas More, balaient du revers cette accusation en arguant que l\u2019utopie prescrit d\u2019\u00eatre bon envers soi-m\u00eame comme envers ses semblables\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Si l\u2019humanit\u00e9 [\u2026] consiste essentiellement \u00e0 adoucir les maux des autres, \u00e0 all\u00e9ger leurs peines et, par l\u00e0, \u00e0 donner \u00e0 leur vie plus de joie, c\u2019est-\u00e0-dire plus de plaisir, comment la nature n\u2019inciterait-elle pas aussi un chacun \u00e0 se rendre le m\u00eame service \u00e0 lui-m\u00eame? (More, 1987, p.\u00a0174.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En d\u00e9pit de cette affirmation, Simone Goyard-Fabre constate que, dans <em>L\u2019Utopie<\/em>, le bonheur est beaucoup plus ax\u00e9 sur l\u2019\u00e9panouissement de la collectivit\u00e9 que sur la libert\u00e9 individuelle\u00a0: \u00ab\u00a0Ce bonheur est d\u00e9crit uniquement en termes de prosp\u00e9rit\u00e9 collective. Les individus, d\u00e9livr\u00e9s de toute inqui\u00e9tude, paient leur s\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle par un assujettissement de tous les instants.\u00a0\u00bb (Note, in More, 1987, p. 185.) Le bonheur aurait donc un prix, celui de la soumission.<\/p>\n<p>Une seconde difficult\u00e9 doit \u00eatre soulev\u00e9e\u00a0: \u00e0 moins de tout simplement contourner le probl\u00e8me (l\u2019homme \u00e9tant bon par essence, il aura <em>de lui-m\u00eame<\/em>, une fois dans une soci\u00e9t\u00e9 juste et \u00e9quitable, l\u2019impulsion de bien agir), il importe d\u2019\u00e9tablir ce qui garantira la bonne marche de cette utopie. Outre la contribution des institutions mises en place \u2014 avec leurs lois sages et raisonnables, auxquelles s\u2019ajoute une \u00e9ducation judicieuse des citoyens \u2014, le contr\u00f4le par les pairs joue souvent un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans la r\u00e9gulation sociale. Par exemple, chez More, le regard de l\u2019autre devient force de coercition\u00a0: \u00ab\u00a0Toujours expos\u00e9 aux yeux de tous, chacun est oblig\u00e9 de pratiquer son m\u00e9tier ou de s\u2019adonner \u00e0 un loisir irr\u00e9prochable.\u00a0\u00bb (1987, p. 162.) M\u00eame si elle d\u00e9crit la cit\u00e9 utopienne comme un syst\u00e8me s\u2019appuyant \u00e0 la fois sur le bien commun et sur le respect de l\u2019individu<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Dans le syst\u00e8me \u00e9tabli par More, l\u2019individu est cependant d\u00e9fini \u00ab\u00a0comme un \u00eatre essentiellement politique, capable de ma\u00eetriser son destin et ses passions\u00a0\u00bb (Madonna-Desbazeille, 2002, p. 235). Cette conception s\u2019\u00e9loigne de celle, plus moderne, qui sera d\u00e9velopp\u00e9e par la psychanalyse\u00a0: l\u2019homme serait plut\u00f4t tiraill\u00e9 entre diff\u00e9rentes pulsions qui souvent dominent sa raison. <\/span>, Mich\u00e8le Madonna-Desbazeille rappelle qu\u2019en Utopie, \u00ab\u00a0[l]e contr\u00f4le social est math\u00e9matiquement rigoureux\u00a0\u00bb (2002, p. 235). Pour que la cit\u00e9 atteigne cet id\u00e9al de contr\u00f4le, la vie priv\u00e9e doit parfois \u00eatre mise de c\u00f4t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0[Les] portes sont ouvertes, [les] fen\u00eatres de verre assurent la protection et la transparence de la lumi\u00e8re et de la vie communautaire. Il n\u2019y a pas de secret \u00e0 garder, d\u2019ailleurs les lois y veillent.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 235.) L\u2019id\u00e9e de contrainte n\u2019est pas exclue du fonctionnement de l\u2019\u00eele imagin\u00e9e par More\u00a0: les fondements de la bonne conduite en d\u00e9pendent. Pourtant, plut\u00f4t que d\u2019entra\u00eener la cr\u00e9ation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 totalitaire, ce contr\u00f4le permet d\u2019enrayer les causes sociales du malheur\u00a0: \u00ab\u00a0Le r\u00e9sultat en est une abondance de tous les biens qui, \u00e9galement r\u00e9pandue sur tous, fait que personne ne peut \u00eatre ni indigent, ni mendiant.\u00a0\u00bb (More, 1987, p. 162.) Pour la plupart, les successeurs de More, tout en adaptant l\u2019utopie selon leurs id\u00e9aux respectifs, proposeront un syst\u00e8me o\u00f9 subsiste la contrainte, o\u00f9 l\u2019\u00c9tat se fait m\u00eame pr\u00e9pond\u00e9rant, et o\u00f9 les citoyens se doivent de perp\u00e9tuer la cause de ce sage r\u00e9gime \u2014 puisque leurs int\u00e9r\u00eats et ceux de l\u2019\u00c9tat co\u00efncident.<\/p>\n<p>Les buts vis\u00e9s par l\u2019utopie sont certes louables, mais les moyens pour y parvenir demeurent discutables par moments. Ainsi, dans <em>L\u2019An deux mille quatre cent quarante<\/em>, afin que soit pr\u00e9serv\u00e9e la moralit\u00e9, seuls les artistes utiles et \u00e9difiants ont droit \u00e0 l\u2019expression. La transition vers ce nouveau diktat est marqu\u00e9e par ce que Mercier qualifie d\u2019\u00ab\u00a0autodaf\u00e9 salutaire\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u2019un consentement unanime, nous avons rassembl\u00e9 dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jug\u00e9 ou frivoles ou inutiles ou dangereux [\u2026]. Nous avons mis le feu \u00e0 cette masse \u00e9pouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, au bon sens, au vrai go\u00fbt. Les flammes ont d\u00e9vor\u00e9 par torrents les sottises des hommes, tant anciennes que modernes. [\u2026] Ainsi nous avons renouvel\u00e9 par un z\u00e8le \u00e9clair\u00e9 ce qu\u2019avait ex\u00e9cut\u00e9 jadis le z\u00e8le aveugle des barbares. (1971, p. 250.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En regard des atrocit\u00e9s commises par le feu purificateur au cours de l\u2019histoire, une telle image para\u00eet peu r\u00e9jouissante. \u00c9tant donn\u00e9 les atteintes apparentes que certaines utopies font subir \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 et \u00e0 la libert\u00e9, il n\u2019est pas surprenant que des auteurs se soient \u00e9lev\u00e9s contre cette vision du monde. C\u2019est ainsi que le roman<em> Le Meilleur des mondes<\/em> (1932), qui met en sc\u00e8ne un univers tout sauf enchanteur, sera n\u00e9anmoins qualifi\u00e9 d\u2019<em>utopie<\/em> par son auteur\u00a0: pour Aldous Huxley, le terme serait synonyme d\u2019<em>horreur<\/em> (Millet, 2001, p. 18).<\/p>\n<h2>Le cauchemar dystopique<\/h2>\n<h3><em>1. Un nouveau paradigme utopique<\/em><\/h3>\n<p>Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une nouvelle forme de textes utopiques voit le jour\u00a0: la dystopie. Au premier abord, cette variation sur le mode utopique a de quoi surprendre\u00a0: situ\u00e9e dans le futur<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Par son cadre spatiotemporel futuriste, la dystopie reprend l\u2019id\u00e9e, mise de l\u2019avant par Mercier dans <em>L\u2019An deux mille quatre cent quarante<\/em>, que le pr\u00e9sent contient en germe les id\u00e9es qui gouverneront le futur, et qu\u2019il est donc possible d\u2019extrapoler l\u2019avenir \u00e0 partir du pr\u00e9sent. <\/span>, elle reprend plusieurs notions cl\u00e9s de l\u2019utopie, mais en tire des conclusions inverses. L\u2019importance de la l\u00e9gislation, le contr\u00f4le par les pairs, l\u2019uniformisation et l\u2019ordre, \u00e9l\u00e9ments communs \u00e0 de nombreuses utopies, forment ici les assises d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 totalitaire o\u00f9 il ne fait pas bon vivre\u00a0: la dystopie ne d\u00e9nonce plus seulement l\u2019infamie de la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0actuelle\u00a0\u00bb, mais aussi l\u2019odieux de l\u2019ali\u00e9nation humaine qui menace l\u2019utopie. Malgr\u00e9 cette importante modification, il ne s\u2019agit pas d\u2019un renversement absolu du paradigme utopique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>De ces \u00ab\u00a0contre-utopies\u00a0\u00bb (les \u0153uvres de Zamiatine, Huxley, Orwell, etc.), on pourrait dire qu\u2019elles ne sont pas le contraire des utopies, mais des utopies en sens contraire, reprenant fid\u00e8lement le sch\u00e9ma et les th\u00e8mes de l\u2019utopie pour d\u00e9montrer que chacun de ses bienfaits, pouss\u00e9 au bout de sa logique, finit par se retourner contre l\u2019homme, par menacer ce qui constitue proprement son humanit\u00e9. L\u00e0 encore, l\u2019id\u00e9e de perfection demeure centrale, mais son signe s\u2019inverse, et qui voulait faire l\u2019ange en est r\u00e9duit \u00e0 faire la b\u00eate. (Rouvillois, 1998, p. 20.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La dystopie emprunte donc des sch\u00e8mes utopiques, mais les d\u00e9tourne de leur fonction premi\u00e8re. En mettant l\u2019accent sur les d\u00e9rives que l\u2019utopie contient \u00e0 l\u2019\u00e9tat latent, elle contamine l\u2019id\u00e9al; ce faisant, elle appelle \u00e0 une relecture du r\u00eave.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e d\u2019une utopie ne conduisant pas au bonheur escompt\u00e9 n\u2019est pas nouvelle. D\u00e9j\u00e0, en 1765, Tiphaigne de La Roche imagine avec son <em>Histoire des Gallig\u00e8nes<\/em> un monde utopique dans lequel ont lieu s\u00e9dition et tentative de coup d\u2019\u00c9tat. Le voyageur qui d\u00e9couvre cette utopie ne l\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re et \u00e9met des doutes quant \u00e0 son adh\u00e9sion au mod\u00e8le pr\u00e9sent\u00e9. Puis, en 1846, la premi\u00e8re dystopie \u00e0 proprement parler est publi\u00e9e\u00a0: <em>Le Monde tel qu\u2019il sera<\/em>, d\u2019\u00c9mile Souvestre, texte dont le propos est de prouver par la d\u00e9monstration comment les id\u00e9aux saint-simoniens et fouri\u00e9ristes peuvent mener \u00e0 la catastrophe. Il faudra cependant attendre le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle pour assister \u00e0 la naissance des trois dystopies embl\u00e9matiques du genre\u00a0: <em>Nous autres<\/em>, d\u2019Eug\u00e8ne Zamiatine (1924); <em>Le Meilleur des mondes<\/em>, d\u2019Aldous Huxley (1932); <em>1984<\/em>, de George Orwell (1949).<\/p>\n<h3><em>2. Pour une signification de<\/em> dystopie<\/h3>\n<p>L\u2019apparition de cette nouvelle forme d\u2019utopie pr\u00e9c\u00e8de de quelques d\u00e9cennies sa d\u00e9nomination\u00a0: c\u2019est seulement en 1868 que John Stuart Mill, de fa\u00e7on ironique, utilise le terme <em>dystopie<\/em> (Goimard, 2002, p. 74) \u2014 en anglais, <em>dystopia<\/em>. Par l\u2019utilisation du pr\u00e9fixe <em>dys-<\/em>, cette d\u00e9formation d\u2019<em>utopia<\/em> exprime d\u2019abord la difficult\u00e9 et le manque; le domaine m\u00e9dical utilise \u00e9galement le terme pour signifier une malposition cong\u00e9nitale, selon l\u2019Office qu\u00e9b\u00e9cois de la langue fran\u00e7aise (consult\u00e9 le 3 novembre 2006). Indirectement, cette derni\u00e8re perspective \u00e9claire notre propos\u00a0: les probl\u00e8mes exacerb\u00e9s par les textes dystopiques seraient eux aussi cong\u00e9nitaux, car h\u00e9rit\u00e9s de la m\u00e8re utopie. Le n\u00e9ologisme ne fait toutefois pas l\u2019unanimit\u00e9, et les dystopies sont tour \u00e0 tour appel\u00e9es des anti-utopies, des contre-utopies, ou encore des utopies n\u00e9gatives. En effet, certains all\u00e8guent que l\u2019id\u00e9e de dysfonctionnement introduite par le pr\u00e9fixe <em>dys-<\/em> n\u2019est pas tout \u00e0 fait exacte<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\"><em>Cf<\/em>. Jacques Goimard, 2002, p. 74\u00a0: \u00ab\u00a0Le mot [<em>dystopie<\/em>] s\u2019est impos\u00e9 dans les pays anglo-saxons; on ne l\u2019emploiera pas ici, car il implique un dysfonctionnement du syst\u00e8me, assez contraire \u00e0 la tradition de l\u2019anti-utopie.\u00a0\u00bb<\/span>\u00a0: l\u2019utopie, plut\u00f4t que de d\u00e9railler, fonctionne en fait <em>trop bien<\/em> en allant jusqu\u2019au bout de ses pr\u00e9misses. Le terme <em>dystopie<\/em> sera donc utilis\u00e9 pour faire r\u00e9f\u00e9rence non pas \u00e0 un dysfonctionnement du syst\u00e8me, mais plut\u00f4t \u00e0 un d\u00e9raillement en regard des objectifs de l\u2019utopie, dont le but premier \u00e9tait de cr\u00e9er un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 positif et \u00e9difiant.<\/p>\n<h3><em>3. Modernit\u00e9 et dystopie<\/em><\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les rapprochements \u00e9tablis entre l\u2019utopie et la dystopie, les causes de l\u2019infection demeurent obscures\u00a0: pourquoi, au plus fort de la modernit\u00e9, l\u2019id\u00e9al devient-il soudain monstrueux? N\u00e9es avec les temps modernes, \u00e0 l\u2019aube d\u2019une \u00e8re nouvelle, les premi\u00e8res utopies expriment pourtant un optimisme rempli d\u2019espoir. Or, note le philosophe Erich Fromm, cet optimisme semble s\u2019\u00e9teindre alors m\u00eame que les aspirations des d\u00e9buts de l\u2019\u00e8re moderne approchent de leur r\u00e9alisation\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>There could be nothing more paradoxical in historical terms than this change: [\u2026] when all these hopes are realizable, when man <em>can<\/em> produce enough for everybody, when war has become unnecessary because technical progress can give any country more wealth than can territorial conquest, when this globe is in the process of becoming as unified as a continent was four hundred years ago, at the very moment when man is on the verge of realizing his hope, he begins to lose it. (1977, p. 316-317.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Inextricablement li\u00e9e \u00e0 la progression de la modernit\u00e9, cette d\u00e9sillusion tire son origine des contrecoups de l\u2019industrialisation \u2014 qui n\u2019est finalement pas la panac\u00e9e qu\u2019on avait imagin\u00e9e; elle est exacerb\u00e9e par les horreurs perp\u00e9tr\u00e9es au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ce dernuer ayant abrit\u00e9 guerres mondiales et r\u00e9gimes totalitaires.<\/p>\n<p>Alors qu\u2019elle est encore toute jeune, la modernit\u00e9 ouvre des possibilit\u00e9s qui pr\u00e9sagent une am\u00e9lioration des conditions de vie de l\u2019humanit\u00e9, au moyen, notamment, d\u2019une productivit\u00e9 accrue\u00a0: un nouveau continent vient d\u2019\u00eatre d\u00e9couvert, abritant des ressources apparemment illimit\u00e9es; la typographie \u00e0 caract\u00e8res mobiles de Gutenberg est en plein essor; un bouillonnement intellectuel s\u2019op\u00e8re, qui sera \u00e0 l\u2019origine de nombreuses inventions. Cependant, \u00e0 mesure qu\u2019elle progresse, cette \u00ab\u00a0\u00e8re de la productivit\u00e9\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Jean Baudrillard, d\u00e9voile peu \u00e0 peu ses effets pervers. L\u2019avanc\u00e9e de la technique et la croissance de la productivit\u00e9 tendent \u00e0 instrumentaliser l\u2019\u00eatre humain, qui n\u2019est au final qu\u2019une ressource de plus parmi la longue cha\u00eene des moyens de production\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019essor prodigieux, surtout depuis un si\u00e8cle, des sciences et des techniques, le d\u00e9veloppement rationnel et syst\u00e9matique des moyens de production, de leur gestion et de leur organisation marquent la modernit\u00e9 comme l\u2019\u00e8re de la productivit\u00e9\u00a0: intensification du travail humain et de la domination humaine sur la nature, l\u2019un et l\u2019autre r\u00e9duits au statut de forces productives et aux sch\u00e9mas d\u2019efficacit\u00e9 et de rendement maximal. C\u2019est l\u00e0 le commun d\u00e9nominateur de toutes les nations modernes. (Baudrillard, 2002, p. 317.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lorsque, dans la soci\u00e9t\u00e9, la d\u00e9personnalisation issue de l\u2019\u00e8re industrielle devient manifeste, la menace contenue en germe dans l\u2019utopie se fait elle aussi plus \u00e9vidente. On assiste alors \u00e0 la contagion dystopique, laquelle, pour paraphraser Marc Angenot, s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre le caract\u00e8re ali\u00e9nant d\u2019un id\u00e9al qui, sous pr\u00e9texte d\u2019am\u00e9liorer la condition humaine, laisse trop souvent l\u2019individu au second plan, au profit de l\u2019utile et de l\u2019efficace\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019anti-utopie se construit d\u2019embl\u00e9e autour de l\u2019image n\u00e9gative de la ruche ou de la termiti\u00e8re comme m\u00e9taphore d\u2019une rationalit\u00e9 d\u2019\u00c9tat qui subordonne l\u2019individu \u00e0 des fins \u00e9trang\u00e8res, qui entra\u00eene une d\u00e9shumanisation progressive, qui ali\u00e8ne la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019humain sous le fallacieux pr\u00e9texte d\u2019en am\u00e9liorer la condition et d\u2019en accro\u00eetre l\u2019efficacit\u00e9. (Angenot, 2003, p. 248.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par cons\u00e9quent, la dystopie ne se limite pas \u00e0 montrer du doigt les tares de l\u2019utopie\u00a0: elle remet \u00e9galement en question cette soci\u00e9t\u00e9 qui, cherchant \u00e0 se rapprocher de la mat\u00e9rialisation de ses r\u00eaves, \u00e9volue vers un monde dans lequel ce sont plut\u00f4t les travers de l\u2019utopie qui se r\u00e9alisent.<\/p>\n<p>Pour imager leur critique sociale, les auteurs dystopiques extrapolent des anticipations \u00ab\u00a0de certaines tendances n\u00e9gatives per\u00e7ues dans l\u2019\u00e9volution sociale actuelle\u00a0\u00bb; ils \u00e9laborent \u00ab\u00a0une image syst\u00e9matique et monstrueuse d\u2019un ordre social futur construit au nom de valeurs \u00e9trang\u00e8res aux besoins et aux d\u00e9sirs \u201cnaturels\u201d des individus\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 248). C\u2019est que l\u2019utopie, en principe, se voulait la concr\u00e9tisation des id\u00e9aux de morale et de rationalit\u00e9 aux fondements de la nature humaine (cr\u00e9\u00e9e par un Dieu infaillible, l\u2019humanit\u00e9 serait bien s\u00fbr le si\u00e8ge de ces qualit\u00e9s); en contaminant l\u2019id\u00e9al, la dystopie cherche \u00e0 \u00e9tablir que de telles valeurs sont une imposture, puisqu\u2019elles m\u00e8neraient \u00e0 une perte d\u2019individualit\u00e9. Des auteurs comme Zamiatine, Huxley, Orwell, laissent entendre que la r\u00e9ification de l\u2019humain est en fait un risque intrins\u00e8que de la modernit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0All three authors imply that this danger [\u2026] is [\u2026] inherent in the modern mode of production and organization, and relatively independent of the various ideologies.\u00a0\u00bb (Fromm, 1977, p. 325-326.) Au dire de Jacques Goimard, telle est la th\u00e8se \u00e9galement soutenue dans <em>La Machine s\u2019arr\u00eate<\/em>, de E. M. Forster (1909)\u00a0: \u00ab\u00a0[Dans ce roman, Forster] sugg\u00e8re que le machinisme lui-m\u00eame, ind\u00e9pendamment des structures sociales, peut produire une d\u00e9personnalisation massive des hommes.\u00a0\u00bb (2002, p. 75.) Pour insister sur cette n\u00e9gation de l\u2019individualit\u00e9, certains \u00e9crits vont jusqu\u2019\u00e0 identifier les personnages par des num\u00e9ros<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\"><em>Cf<\/em>. <em>Nous autres<\/em>, d\u2019Eug\u00e8ne Zamiatine (1924); <em>Un bonheur insoutenable<\/em>, de Ira Levin (1970). <\/span>. L\u2019humain n\u2019\u00e9tant plus qu\u2019un rouage de la machine sociale, le concept de vie priv\u00e9e devient souvent accessoire\u00a0: dans les \u0153uvres dystopiques, la n\u00e9cessit\u00e9 de correspondre \u00e0 la norme \u00e9tablie surpasse le droit \u00e0 la vie priv\u00e9e. Ainsi les immeubles de verre de <em>Nous autres<\/em> (Zamiatine) permettent-ils d\u2019\u00e9pier les citoyens en permanence afin de d\u00e9celer tout \u00e9cart de conduite; quant au roman <em>1984<\/em> (Orwell), il pr\u00e9sente un r\u00e9seau de surveillance sophistiqu\u00e9 bas\u00e9 sur les \u00ab\u00a0t\u00e9l\u00e9crans\u00a0\u00bb, d\u00e9crits comme des t\u00e9l\u00e9visions munies de cam\u00e9ras. La technique devient le moyen de mieux subordonner les r\u00e9calcitrants du syst\u00e8me\u00a0: en d\u2019autres termes, de les \u00ab\u00a0raisonner\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Si elle tire ses racines des d\u00e9ficiences de la modernit\u00e9, l\u2019infection dystopique prend de l\u2019importance avec le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, marqu\u00e9 par l\u2019atrocit\u00e9\u00a0: crises \u00e9conomiques, guerres et r\u00e9gimes totalitaires s\u2019y c\u00f4toient. Au courant de ce si\u00e8cle, le pessimisme de la dystopie est accentu\u00e9 par une d\u00e9sillusion nouvelle, qui, selon Erich Fromm, na\u00eet en Occident aux lendemains de la Premi\u00e8re Guerre mondiale\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>This war, in which millions died for the territorial ambitions of the European powers, although under the illusion of fighting for peace and democracy, was the beginning of that development which tended in a relatively short time to destroy a two-thousand-year-old Western tradition of hope and to transform it into a mood of despair. (1977, p. 315.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par suite de cette guerre, durant laquelle les combats sont second\u00e9s par des innovations techniques permettant la mort \u00e0 plus grande \u00e9chelle, les effets potentiellement d\u00e9vastateurs du d\u00e9veloppement technologique se font manifestes. Le progr\u00e8s technique n\u2019est plus, comme le soutenait Condorcet, le moyen d\u2019atteindre un progr\u00e8s moral. La science \u00e9veille d\u00e9sormais la suspicion, ce que soulignent les auteurs Gilbert Millet et Denis Labb\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La Premi\u00e8re Guerre mondiale est chimique, technologique, marqu\u00e9e par l\u2019apparition des gaz de combat, des chars d\u2019assaut, par la mont\u00e9e en puissance de l\u2019artillerie, l\u2019utilisation de l\u2019aviation. La science perd son aura et commence \u00e0 susciter la m\u00e9fiance. (Millet, 2001, p. 92.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, la destruction devient encore plus \u00e9tendue, avec l\u2019invention de la bombe atomique par une \u00e9quipe que dirige le physicien Robert Oppenheimer; le processus est par la suite raffin\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 avec l\u2019arme thermonucl\u00e9aire. La m\u00e9fiance s\u2019accro\u00eet, puisque la technologie est maintenant capable de d\u00e9truire, plus que l\u2019humain, l\u2019humanit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>The atomic bomb which was dropped on the Japanese cities seems small and ineffective when compared with the mass slaughter which can be achieved by thermonuclear weapons with the capacity to wipe out 90 percent or 100 percent of a country\u2019s population within minutes. (Fromm, 1977, p. 319.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019appr\u00e9hension devant le pouvoir destructeur des innovations techniques et la d\u00e9sillusion qui balaie l\u2019Occident semblent confirmer les doutes \u00e9mis par les premiers auteurs dystopiques. Parall\u00e8lement, des r\u00e9volutionnaires, dirig\u00e9s par un certain Vladimir Ilitch Oulianov (mieux connu sous le nom de L\u00e9nine), se r\u00e9clament de la pens\u00e9e communiste pour \u00e9tablir une \u00ab\u00a0utopie\u00a0\u00bb cens\u00e9e, \u00e0 terme, mener la grande nation russe vers la f\u00e9licit\u00e9. Port\u00e9s eux aussi par des d\u00e9sirs de grandeur, les mouvements fasciste et nazi suivent de pr\u00e8s. Ces vis\u00e9es totalitaires viennent appuyer les craintes d\u2019asservissement de l\u2019individu exprim\u00e9es dans les dystopies, qu\u2019une inspiration nouvelle gagne alors\u00a0: l\u2019infection s\u2019\u00e9tend. Par sa critique de certaines tendances sociales d\u00e9shumanisantes, la dystopie demeure ainsi \u00e9troitement li\u00e9e au d\u00e9veloppement de la modernit\u00e9. Elle remet en question les assises de la soci\u00e9t\u00e9 qui la porte, ce qui, paradoxalement, la situe dans la droite lign\u00e9e de l\u2019utopie \u2014 celle-l\u00e0 m\u00eame dont elle conteste les valeurs.<\/p>\n<h3><em>4. La dystopie cyberpunk<\/em><\/h3>\n<p>Avec la disparition des totalitarismes en Occident, symboliquement exprim\u00e9e par la chute du mur de Berlin en 1989, la dystopie change de visage, pour se pr\u00e9occuper de probl\u00e9matiques plus contemporaines\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] la derni\u00e8re partie du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle se d\u00e9tourne de la peinture du totalitarisme et de mondes issus de catastrophes guerri\u00e8res ou \u00e9cologiques. Les dystopies affichent d\u00e9sormais le risque encouru face \u00e0 la mondialisation, \u00e0 l\u2019omnipr\u00e9sence du mod\u00e8le am\u00e9ricain et aux possibilit\u00e9s ouvertes \u00e0 l\u2019homme de transformer son mode de reproduction. (Millet, 2001, p. 122.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un des termes de cette transformation, le mouvement cyberpunk<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Popularis\u00e9 en grande partie par le roman de William Gibson <em>Neuromancien<\/em> (1984), le mouvement cyberpunk fait partie de la grande famille de la science-fiction. L\u2019origine du terme <em>cyberpunk<\/em> provient du titre d\u2019une nouvelle de l\u2019auteur Bruce Bethke, \u00e9crite en 1980, mais publi\u00e9e trois ans plus tard dans le magazine de science-fiction <em>Amazing Stories<\/em> (Bethke, consult\u00e9 le 25 f\u00e9vrier 2006). <\/span>, fait son apparition dans les ann\u00e9es 1980. Ce nouveau paradigme dystopique d\u00e9laisse l\u2019optique totalitaire (dans le monde du capitalisme sauvage, l\u2019\u00c9tat devient au contraire cruellement absent) pour adopter une esth\u00e9tique fond\u00e9e sur l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, la d\u00e9solation postindustrielle et le cyberespace<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">J\u2019emprunte ces trois caract\u00e9ristiques \u00e0 l\u2019article de Steve Jones \u00ab\u00a0Hyper-punk\u00a0: Cyberpunk and Information Technology\u00a0\u00bb (1994, p. 82-83). <\/span>.<\/p>\n<p>Socialement, la technologie, affirme Miriyam Glazer, s\u2019insinue dans des sph\u00e8res de plus en plus intimes de la vie quotidienne\u00a0: \u00ab\u00a0But in our era, science and technology are no longer remote from the everyday life of the culture; they are palpable presences influencing every aspect of life.\u00a0\u00bb (1989, p. 155.) Un tel rapprochement complexifie le lien se tissant entre la machine et son utilisateur, ce qui a pour effet d\u2019estomper les polarisations. Certes, la technologie peut se faire envahissante, mais ce d\u00e9bordement m\u00eame la rend, en pratique, indispensable\u00a0: il est maintenant difficile de s\u2019imaginer devoir renoncer \u00e0 ce qui n\u2019existait pas voil\u00e0 seulement quinze ans. Ce glissement se r\u00e9percute dans la fiction cyberpunk. Alors que la dystopie classique proposait une relation d\u2019antagonisme entre l\u2019homme et la machine \u2014 car celle-ci risquait d\u2019attenter \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain \u2014, le cyberpunk pr\u00e9sente une vision beaucoup plus ambigu\u00eb du rapport \u00e0 la technologie\u00a0: cette derni\u00e8re devient \u00e0 la fois un symbole de d\u00e9solation et d\u2019oppression, et un moyen d\u2019affirmation de l\u2019identit\u00e9. Le d\u00e9cor artificialis\u00e9, o\u00f9 se m\u00ealent danger et d\u00e9tritus d\u2019engins d\u00e9pass\u00e9s, appara\u00eet d\u00e9vast\u00e9 par la surindustrialisation; le lien intime qui s\u2019est \u00e9tabli entre l\u2019homme et la machine cr\u00e9e un danger de vassalisation de l\u2019humain, qui en arrive \u00e0 d\u00e9pendre de cette relation. Cependant, l\u00e0 o\u00f9 la dystopie classique m\u00e9ditait sur l\u2019odieux de la situation, le cyberpunk offre une porte de sortie\u00a0: la technologie permet de cr\u00e9er un monde virtuel, le cyberespace, dans lequel l\u2019homme peut s\u2019\u00e9vader de la r\u00e9alit\u00e9 infecte qui l\u2019entoure et r\u00e9aliser enfin tout son potentiel. En ce sens, le cyberespace s\u2019av\u00e8re un lieu de lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de cet amas de donn\u00e9es, de cette repr\u00e9sentation graphique d\u2019une complexit\u00e9 impensable, le protagoniste cyberpunk projette son identit\u00e9; la matrice devient pour lui le seul espace possible d\u2019une existence pleine et compl\u00e8te. Dans le roman <em>Le samoura\u00ef virtuel<\/em> (1992), de Neil Stephenson, le monde r\u00e9el offre au personnage de Hiro un milieu de vie m\u00e9diocre (Hiro habite un compartiment d\u2019entreposage Garde-Tout), mais peu importe, puisque le \u00ab\u00a0hacker\u00a0\u00bb peut pallier ce manque dans l\u2019univers virtuel\u00a0: \u00ab\u00a0Hiro n\u2019est donc pas vraiment l\u00e0. Il est dans un univers virtuel que son ordinateur projette dans ses lunettes et ses \u00e9couteurs. [\u2026] \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a, ce putain de Garde-Tout peut aller se rhabiller.\u00a0\u00bb (1996, p. 27.) Au sein du M\u00e9tavers, le personnage peut \u00e9chapper autant aux lois de l\u2019espace-temps tridimensionnel qu\u2019\u00e0 la laideur du monde r\u00e9el; et, en effet, la r\u00e9alit\u00e9 semble bien sombre en comparaison. L\u2019existence sous le mode virtuel \u00e9tant devenue l\u2019unique possibilit\u00e9 de lib\u00e9ration, \u00eatre contraint \u00e0 renoncer au cyberespace ressemble \u00e0 un emprisonnement, ce qui est exprim\u00e9 ainsi dans le roman <em>Neuromancien<\/em>, de William Gibson\u00a0: \u00ab\u00a0Pour Case, qui n\u2019avait v\u00e9cu que pour l\u2019exultation d\u00e9sincarn\u00e9e du cyberspace, ce fut la Chute. [\u2026] Le corps, c\u2019\u00e9tait de la viande. Case \u00e9tait tomb\u00e9 dans la prison de sa propre chair.\u00a0\u00bb (1999, p. 9.) L\u2019humain devient d\u00e9pendant de son \u00e9chappatoire, ce qui m\u00e8ne \u00e0 se demander si cette lib\u00e9ration en est r\u00e9ellement une. Le cyberespace ne serait-il pas simplement une nouvelle forme de soma, cette drogue que prennent les personnages du <em>Meilleur des mondes<\/em> pour endormir leur mal-\u00eatre? Moins dogmatique que la dystopie classique, le cyberpunk ne r\u00e9pond pas \u00e0 la question de fa\u00e7on tranch\u00e9e. L\u00e0 se trouve toute son ambivalence\u00a0: le protagoniste cyberpunk vit dans un monde d\u00e9testable, qu\u2019un d\u00e9veloppement technologique indiscern\u00e9 a contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er, mais, comme il est incapable de modifier ce monde, il choisit de s\u2019approprier la technologie qui l&rsquo;ali\u00e8ne et d\u2019y projeter son salut. La dystopie classique d\u00e9peignait la r\u00e9volte de l\u2019\u00eatre ali\u00e9n\u00e9; le cyberpunk met en sc\u00e8ne une insubordination qui, pour s\u2019articuler, passe par une nouvelle forme de servitude.<\/p>\n<h2>Sans r\u00eaves, plus de cauchemars<\/h2>\n<p>Introduit par Thomas More, le r\u00eave utopique voit le jour \u00e0 l\u2019aube de la modernit\u00e9; il est critique de son \u00e9poque, mais porteur d\u2019id\u00e9aux rafra\u00eechissants. Arriv\u00e9 \u00e0 maturit\u00e9 en m\u00eame temps que l\u2019\u00e8re moderne, il devient le t\u00e9moin des cons\u00e9quences n\u00e9fastes de th\u00e8ses qu\u2019il soutenait au d\u00e9part. Conservant sa fonction critique, il se retourne contre lui-m\u00eame\u00a0: le r\u00eave devient autophage. Sans offrir de solution tangible, la r\u00e9volte dystopique appelle alors \u00e0 stopper la machine. Sa proposition principale est celle du <em>statu quo<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5402\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5402-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">\u00ab\u00a0F\u00e9tichisant des valeurs de sens commun et une m\u00e9fiance diffuse \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des changements sociaux \u00e0 l\u2019\u00e8re industrielle, l\u2019anti-utopie offre au lecteur un exutoire \u00e0 ses angoisses en pr\u00e9sentant le <em>statu quo<\/em> comme le seul but \u00e0 atteindre par prudence humanitaire.\u00a0\u00bb (Angenot, 2003, p.\u00a0253.) <\/span>; la maladie est incurable parce que cong\u00e9nitale. Finies les vis\u00e9es de grandeur, chacun est prisonnier de son propre cauchemar.<\/p>\n<p>Les temps modernes ne sont pas aussi sombres que le sugg\u00e8rent les \u0153uvres dystopiques, car ces derni\u00e8res incarnent, par d\u00e9finition, un paroxysme. Elles mettent l\u2019accent, en les amplifiant, sur les carences d\u2019un syst\u00e8me moderne qui se veut, \u00e0 plusieurs \u00e9gards, la cons\u00e9quence logique des id\u00e9aux utopiques. Malgr\u00e9 cette r\u00e9bellion, il serait h\u00e2tif de proclamer la mort de toute forme d\u2019utopie\u00a0: le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle a aussi connu son lot de textes utopiques. Les plus r\u00e9cents prennent g\u00e9n\u00e9ralement en compte les r\u00e9ticences exprim\u00e9es et tentent de peindre un univers capable d\u2019outrepasser la critique. Depuis que la fiction dystopique contamine l\u2019id\u00e9al, l\u2019utopie a, en quelque sorte, perdu son innocence; comme le dit si bien Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois, la dystopie serait peut-\u00eatre simplement le \u00ab\u00a0mauvais g\u00e9nie de la modernit\u00e9\u00a0\u00bb (1998, p.\u00a043).<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<h3><strong>\u0152uvres de fiction<\/strong><\/h3>\n<p>BETHKE, Bruce. 1983. \u00ab\u00a0Cyberpunk\u00a0\u00bb. <em>Amazing Stories<\/em>, vol. 57, n<sup>o<\/sup> 4 (nov.), p. 94-105.<\/p>\n<p>CABET, \u00c9tienne. 1840. <em>Voyage et Aventures de Lord William Carisdall en Icarie<\/em>, tome I. Paris\u00a0: Hippolyte Souverain, 378 p.<\/p>\n<p>http:\/\/gallica.bnf.fr\/<\/p>\n<p>GIBSON, William. 1999 [1985]. <em>Neuromancien.<\/em> Traduit de l\u2019anglais par Jean Bonnefoy. Coll. \u00ab\u00a0S-F\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: J\u2019ai lu, 318 p.<\/p>\n<p>MERCIER, Louis-S\u00e9bastien.1971. <em>L\u2019An deux mille quatre cent quarante. R\u00eave s\u2019il en fut jamais.<\/em> Pref. de Raymond Trousson. Bordeaux\u00a0: Ducros, 426 p.<\/p>\n<p>MORE, Thomas. 1987 [1966]. <em>L\u2019Utopie ou le Trait\u00e9 de la meilleure forme de gouvernement.<\/em> Pr\u00e9sentation et notes par Simone Goyard-Fabre, traduit du latin par Marie Delcourt. Paris\u00a0: Flammarion, 248 p.<\/p>\n<p>STEPHENSON, Neal. 1996. <em>Le samoura\u00ef virtuel.<\/em> Traduit de l\u2019anglais par Guy Abadia. Coll. \u00ab\u00a0Ailleurs et demain\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Robert Laffont, 421 p.<\/p>\n<h3><strong>Ouvrages th\u00e9oriques et de r\u00e9f\u00e9rence<\/strong><\/h3>\n<p>ANGENOT, Marc. 2003. \u00ab\u00a0\u00c9mergence du genre anti-utopique en France\u00a0: Souvestre, Giraudeau, Robida <em>et al.<\/em>\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Interventions critiques, volume IV\u00a0: paralitt\u00e9ratures, science-fiction, utopie<\/em>, p. 247-254. Coll. \u00ab\u00a0Discours social\u00a0\u00bb, Montr\u00e9al\u00a0: Chaire James McGill de langue et litt\u00e9rature fran\u00e7aises de l\u2019Universit\u00e9 McGill.<\/p>\n<p>BAUDRILLARD, Jean. 2002. \u00ab\u00a0Modernit\u00e9\u00a0\u00bb. Article in <em>Encyclop\u00e6dia Universalis<\/em>, vol. 15, sous la dir. de Giuseppe Annoscia, p. 317-319. Paris\u00a0: Encyclop\u00e6dia Universalis.<\/p>\n<p>BERDIAEFF, Nicolas. 1927. <em>Un nouveau moyen \u00e2ge. R\u00e9flexions sur les destin\u00e9es de la Russie et de l\u2019Europe.<\/em> Traduit du russe par A.-M. F. Coll. \u00ab\u00a0Le roseau d\u2019or\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Librairie Plon, 292 p.<\/p>\n<p>BETHKE, Bruce. Consult\u00e9 le 25 f\u00e9vrier 2006. \u00ab\u00a0The Etymology of \u201cCyberpunk\u201d\u00a0\u00bb. <em>Bruce Bethke\u00a0: Freelance Writer<\/em>, http:\/\/www.spedro.com\/nfc_cp.html<\/p>\n<p>FROMM, Erich. 1977. \u00ab\u00a0Afterword\u00a0\u00bb. Chap. in <em>1984<\/em>, George Orwell, p. 313-326. Coll. \u00ab\u00a0Signet Classic\u00a0\u00bb, New York\u00a0: New American Library.<\/p>\n<p>GLAZER, Miriyam. 1989. \u00ab\u00a0\u201cWhat Is Within Now Seen Without\u201d: Romanticism, Neuromanticism, and the Death of Imagination in William Gibson\u2019s Fictive World\u00a0\u00bb. <em>Journal of Popular Culture<\/em>, vol. 23, n<sup>o<\/sup> 3 (hiver), p. 155-164.<\/p>\n<p>GOIMARD, Jacques. 2002. <em>Critique de la science-fiction.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0Agora\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Pocket, 670 p.<\/p>\n<p>JONES, Steve. 1994. \u00ab\u00a0Hyper-punk: Cyberpunk and Information Technology\u00a0\u00bb. <em>Journal of Popular Culture<\/em>, vol. 28, n<sup>o<\/sup> 2 (automne), p. 81-92.<\/p>\n<p>MADONNA-DESBAZEILLE, Mich\u00e8le. 2002. \u00ab\u00a0Utopia\u00a0\u00bb. Article in <em>Dictionnaire des utopies<\/em>, sous la dir. de Mich\u00e8le Riot-Sarcey, Thomas Bouchet et Antoine Picon, p. 233-237. Paris\u00a0: Larousse.<\/p>\n<p>MARIE, Jean-Jacques. 2004. <em>L\u00e9nine\u00a0: 1870-1924.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions Balland, 503 p.<\/p>\n<p>MARX, Karl. 2000. \u00ab\u00a0Contribution \u00e0 la critique de la philosophie du droit de Hegel\u00a0\u00bb. Chap. in <em>L\u2019introduction \u00e0 la Critique de la philosophie du droit de Hegel<\/em>, Eustache Kouv\u00e9lakis, p. 7-23. Coll. \u00ab\u00a0Philo-textes\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Ellipses.<\/p>\n<p>MILLET, Gilbert, et Denis LABB\u00c9. 2001. <em>La science-fiction.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0Sujets\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Belin, 445 p.<\/p>\n<p>OFFICE QU\u00c9B\u00c9COIS DE LA LANGUE FRAN\u00c7AISE. Consult\u00e9 le 3 novembre 2006. <em>Le grand dictionnaire terminologique, <\/em>http:\/\/www.oqlf.gouv.qc.ca\/ressources\/gdt.html<\/p>\n<p>RAMSGATE, les B\u00e9n\u00e9dictins de. 1991. <em>Dix mille saints. Dictionnaire hagiographique.<\/em> Traduit de l\u2019anglais par Marcel Stroobants. Bruxelles\u00a0: Brepols, 601 p.<\/p>\n<p>RIOT-SARCEY, Mich\u00e8le. 2002. \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Dictionnaire des utopies<\/em>, sous la dir. de Mich\u00e8le Riot-Sarcey, Thomas Bouchet et Antoine Picon, p. V-VIII. Paris\u00a0: Larousse.<\/p>\n<p>ROUVILLOIS, Fr\u00e9d\u00e9ric. 1998. <em>L\u2019utopie.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0GF-Corpus\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Flammarion, 251 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Taillefer, H\u00e9l\u00e8ne. 2007. \u00abL\u2019utopie moderne ou le r\u00eave devenu cauchemar. Portrait de la transformation d\u2019un genre\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5402\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/taillefer-08.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 taillefer-08.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-a9cf9043-4ffd-4aea-a0fa-8ba943d71132\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/taillefer-08.pdf\">taillefer-08<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/taillefer-08.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-a9cf9043-4ffd-4aea-a0fa-8ba943d71132\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>\u00ab\u00a0La religion est le soupir de la cr\u00e9ature opprim\u00e9e, l\u2019\u00e2me d\u2019un monde sans c\u0153ur, de m\u00eame qu\u2019elle est l\u2019esprit d\u2019un \u00e9tat de choses d\u00e9pourvu d\u2019esprit. La religion est l\u2019<em>opium<\/em> du peuple.\u00a0\u00bb (Marx, 2000, p. 7.) <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>La description de cit\u00e9s id\u00e9ales en litt\u00e9rature pr\u00e9c\u00e8de la cr\u00e9ation du genre utopique proprement dit \u2014 pensons \u00e0 <em>La R\u00e9publique<\/em>, de Platon. <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>En grec, <em>eu-<\/em> signifie \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb, alors que <em>ou-<\/em> veut dire \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>\u00c0 l\u2019exception, bien s\u00fbr, d\u2019une utopie peupl\u00e9e de cr\u00e9atures non humaines, comme celle de Swift. <\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Selon Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois, l\u2019homme repr\u00e9sent\u00e9 dans l\u2019utopie est au contraire \u00ab\u00a0perfectible mais naturellement m\u00e9chant\u00a0\u00bb (1998, p. 39), puisqu\u2019il est port\u00e9 \u00e0 suivre son propre int\u00e9r\u00eat plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 \u0153uvrer pour le bien commun. L\u2019origine de cette contradiction r\u00e9side dans la plurivocit\u00e9 du concept de <em>nature<\/em>. More fait allusion \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb de l\u2019homme, laquelle serait un id\u00e9al positif \u00e0 atteindre pour se rapprocher de l\u2019origine divine de l\u2019humanit\u00e9. Rouvillois, en revanche, utilise le terme dans le sens de \u00ab\u00a0ce qui est inn\u00e9\u00a0\u00bb (par opposition \u00e0 ce qui est acquis). L\u2019homme de l\u2019utopie ne s\u2019am\u00e9liore pas spontan\u00e9ment\u00a0: il doit \u00eatre contraint ou r\u00e9\u00e9duqu\u00e9 afin de mieux se comporter, et serait donc naturellement m\u00e9chant. <\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Dans le syst\u00e8me \u00e9tabli par More, l\u2019individu est cependant d\u00e9fini \u00ab\u00a0comme un \u00eatre essentiellement politique, capable de ma\u00eetriser son destin et ses passions\u00a0\u00bb (Madonna-Desbazeille, 2002, p. 235). Cette conception s\u2019\u00e9loigne de celle, plus moderne, qui sera d\u00e9velopp\u00e9e par la psychanalyse\u00a0: l\u2019homme serait plut\u00f4t tiraill\u00e9 entre diff\u00e9rentes pulsions qui souvent dominent sa raison. <\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>Par son cadre spatiotemporel futuriste, la dystopie reprend l\u2019id\u00e9e, mise de l\u2019avant par Mercier dans <em>L\u2019An deux mille quatre cent quarante<\/em>, que le pr\u00e9sent contient en germe les id\u00e9es qui gouverneront le futur, et qu\u2019il est donc possible d\u2019extrapoler l\u2019avenir \u00e0 partir du pr\u00e9sent. <\/div><\/li><li><span>8<\/span><div><em>Cf<\/em>. Jacques Goimard, 2002, p. 74\u00a0: \u00ab\u00a0Le mot [<em>dystopie<\/em>] s\u2019est impos\u00e9 dans les pays anglo-saxons; on ne l\u2019emploiera pas ici, car il implique un dysfonctionnement du syst\u00e8me, assez contraire \u00e0 la tradition de l\u2019anti-utopie.\u00a0\u00bb<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div><em>Cf<\/em>. <em>Nous autres<\/em>, d\u2019Eug\u00e8ne Zamiatine (1924); <em>Un bonheur insoutenable<\/em>, de Ira Levin (1970). <\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>Popularis\u00e9 en grande partie par le roman de William Gibson <em>Neuromancien<\/em> (1984), le mouvement cyberpunk fait partie de la grande famille de la science-fiction. L\u2019origine du terme <em>cyberpunk<\/em> provient du titre d\u2019une nouvelle de l\u2019auteur Bruce Bethke, \u00e9crite en 1980, mais publi\u00e9e trois ans plus tard dans le magazine de science-fiction <em>Amazing Stories<\/em> (Bethke, consult\u00e9 le 25 f\u00e9vrier 2006). <\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>J\u2019emprunte ces trois caract\u00e9ristiques \u00e0 l\u2019article de Steve Jones \u00ab\u00a0Hyper-punk\u00a0: Cyberpunk and Information Technology\u00a0\u00bb (1994, p. 82-83). <\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>\u00ab\u00a0F\u00e9tichisant des valeurs de sens commun et une m\u00e9fiance diffuse \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des changements sociaux \u00e0 l\u2019\u00e8re industrielle, l\u2019anti-utopie offre au lecteur un exutoire \u00e0 ses angoisses en pr\u00e9sentant le <em>statu quo<\/em> comme le seul but \u00e0 atteindre par prudence humanitaire.\u00a0\u00bb (Angenot, 2003, p.\u00a0253.) <\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09 \u00c0 vrai dire, [les utopies] apparaissent comme bien plus facilement r\u00e9alisables qu\u2019on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante\u00a0: Comment \u00e9viter leur r\u00e9alisation d\u00e9finitive? Nicolas Berdiaeff, Un nouveau moyen \u00e2ge. 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