{"id":5405,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/de-limbecile-congenital-grand-format-le-degout-de-horacio-castellanos-moya\/"},"modified":"2024-09-11T00:42:01","modified_gmt":"2024-09-11T00:42:01","slug":"de-limbecile-congenital-grand-format-le-degout-de-horacio-castellanos-moya","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5405","title":{"rendered":"De l\u2019imb\u00e9cile cong\u00e9nital grand format: \u00ab Le D\u00e9go\u00fbt \u00bb de Horacio Castellanos Moya"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6877\">Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09<\/a><\/h5>\n<p>Dans un chapitre de <em>\u00c0 l\u2019ami qui ne m\u2019a pas sauv\u00e9 la vie<\/em>, Herv\u00e9 Guibert consacre quelques pages \u00e0 injurier avec une verve incroyable l\u2019\u00e9crivain Thomas Bernhard\u00a0: \u00ab\u00a0Je ha\u00efssais ce Thomas Bernhard, il \u00e9tait irr\u00e9m\u00e9diablement un meilleur \u00e9crivain que moi, et pourtant, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un patineur, un tricoteur, un ratiocineur qui tirait \u00e0 la ligne, un faiseur de lapalissalades syllogistiques, un puceau tubard, un tergiverseur noyeur de poisson [\u2026]\u00a0\u00bb (1990, p. 214.) En prenant le parti de l\u2019insulte, Guibert d\u00e9truit \u00e0 sa fa\u00e7on le style d\u2019un \u00e9crivain qui l\u2019a influenc\u00e9. L\u2019insulte, cette pratique odieuse, n\u2019est-elle pas la seule fa\u00e7on de rendre hommage \u00e0 un grand \u00e9crivain ? M\u00eame si elle demeure toujours des plus intimes, l\u2019insulte litt\u00e9raire op\u00e8re un d\u00e9tachement envers l\u2019insult\u00e9.<\/p>\n<p>Le roman d\u2019Horacio Castellanos Moya,<em> Le D\u00e9go\u00fbt. Thomas Bernhard \u00e0 San Salvator, <\/em>construit, comme chez Guibert, une figure litt\u00e9raire \u00e0 partir de l\u2019\u00e9crivain r\u00e9el. La haine d\u2019Edgardo Vega, le personnage principal du roman, est sienne. Elle n\u2019est pas dirig\u00e9e vers Bernhard, mais contre le San Salvador. Bien que de Bernhard il emprunte le style, la hargne et le nom<a id=\"footnoteref1_kjgo8zt\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00c0 la fin du roman, Vega pr\u00e9tend poss\u00e9der un passeport canadien au nom de Thomas Bernhard\u00a0: \u00ab\u00a0 M\u00eame pendant le trajet en taxi, je n\u2019ai pas l\u00e2ch\u00e9 mon passeport canadien, je l\u2019ai feuillet\u00e9, v\u00e9rifiant bien que le type de la photo \u00e9tait bien moi, Thomas Bernhard, un citoyen canadien n\u00e9 il y a trente-huit ans \u00e0 San Salvador\u00a0\u00bb. (Moya, 2003, p. 98) \" href=\"#footnote1_kjgo8zt\">[1]<\/a>, Vega est l\u2019\u00eatre le plus d\u00e9go\u00fbt\u00e9 qui soit. Le San Salvator, sa terre natale, est la plus abjecte. Ce roman, qui reprend admirablement le style de Thomas Bernhard, du moins tant dans la traduction fran\u00e7aise de Moya que dans celle de Bernhard, s\u2019empare de la haine du personnage principal pour l\u2019\u00e9riger comme un absolu. Cette haine est pourtant plus universelle qu\u2019elle semble l\u2019\u00eatre. Un lien se tisse entre l\u2019Autriche d\u00e9test\u00e9e de Bernhard et le San Salvador maudit par Vega.<\/p>\n<p>La haine que Vega voue \u00e0 sa nation n\u2019est pas gratuite bien qu\u2019elle soit exag\u00e9r\u00e9e. Dans le San Salvador, on n\u2019enseigne plus la litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019universit\u00e9. L\u2019art, comme la litt\u00e9rature, n\u2019y a pas sa place. Le fr\u00e8re de Vega lui propose de quitter le Canada et de revenir au San Salvador pour profiter de ce manque. Il serait, ainsi, le seul professeur d\u2019histoire de l\u2019art du pays. Vega y d\u00e9c\u00e8le un pi\u00e8ge. Son fr\u00e8re n\u2019a rien compris. Il pense que l\u2019art s\u2019enseigne comme n\u2019importe quel autre domaine et dans n\u2019importe quelle condition\u00a0: \u00ab\u00a0Mon fr\u00e8re doit \u00eatre un imb\u00e9cile grand format pour croire que je pourrais \u00eatre dispos\u00e9 \u00e0 abandonner ma chaire d\u2019histoire de l\u2019art \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 McGill pour donner des cours dans des bauges infectes d\u2019\u00e9coles maternelles qui se sont autobaptis\u00e9es universit\u00e9s [\u2026]\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 47.) Vega est l\u00e0 pour l\u2019enterrement de sa m\u00e8re et il retournera au Canada ensuite.<\/p>\n<p>Cette haine toute port\u00e9e vers le San Salvador est plus universelle qu\u2019elle ne semble l\u2019\u00eatre. Elle est d\u2019abord en r\u00e9sonance avec la haine de l\u2019Autriche de Bernhard. Lorsque Vega s\u2019attarde \u00e0 d\u00e9crire les particularit\u00e9s de l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9 cong\u00e9nitale de ses concitoyens, ses descriptions pourraient \u00e9tonnamment d\u00e9crire bien d\u2019autres pays.( Il s\u2019emploie, par exemple, \u00e0 d\u00e9monter de quelle mani\u00e8re les termes relatifs \u00e0 l\u2019excr\u00e9ment s\u2019inscrivent dans le discours de ses semblables\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"margin-left: 70.8pt; text-align: justify;\">Je n&rsquo;ai jamais vu de gens avec autant d&rsquo;excr\u00e9ments dans la bouche que ceux dans le pays, Moya, ce n&rsquo;est pas pour rien que le mot \u00ab merde \u00bb est leur principal tic de langage, ils n&rsquo;ont pas d&rsquo;autre mot \u00e0 la bouche que \u00ab merde \u00bb, leur vocabulaire se limite au mot \u00ab merde \u00bb et \u00e0 ses d\u00e9riv\u00e9s : merdique, emmerder, merdier. [\u2026] Juandro que je vois pour la premi\u00e8re fois m&rsquo;appelle \u00ab ma crotte \u00bb avec familiarit\u00e9, je d\u00e9teste avec une intensit\u00e9 toute sp\u00e9ciale qu&rsquo;un quincaillier n\u00e8gre que je viens de rencontrer me dise \u00e0 tout bout de champ \u00ab ma crotte \u00bb, qu&rsquo;il m&rsquo;appelle \u00ab ma crotte \u00bb comme si j&rsquo;\u00e9tais une portion d&rsquo;excr\u00e9ment humain. C&rsquo;est horrible, Moya, il n&rsquo;y a que dans ce pays qu&rsquo;il peut arriver de pareilles choses, [&#8230;] (<em>Ibid.,<\/em> p. 90-91.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Toute la haine et la hargne de Vega \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de son ancien pays, le San Salvador, est inscrite dans cette merde. Il semble relier ce vocabulaire f\u00e9cal \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 nationale de son pays, alors qu&rsquo;au fond, le passage aurait pu \u00eatre \u00e9crit par des habitants originaires d\u2019autres contr\u00e9es.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne finale du roman o\u00f9 Vega perd son passeport canadien dans un bordel avec son fr\u00e8re et Juandro expose l\u2019exag\u00e9ration \u00e0 la base du texte. Il m\u00e9prise son pays mais, en m\u00eame temps, Vega esp\u00e8re toujours que les habitants de ce pays se secouent. Sa haine exag\u00e9r\u00e9e, m\u00eame si elle ne trouve jamais d\u2019auditeur sinon un ami \u00e0 Montr\u00e9al, vise \u00e0 faire bouger l&rsquo;ordre du monde. Le d\u00e9go\u00fbt id\u00e9aliste de Vega est bien plus philanthrope que misanthrope. L\u2019entreprise rate sa cible. C\u2019est peut-\u00eatre justement dans l\u2019\u00e9chec de ce but inavou\u00e9 qu\u2019elle devient de la litt\u00e9rature.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>GUIBERT, Herv\u00e9. 1990. <em>\u00c0 l\u2019ami qui ne m\u2019a pas sauv\u00e9 la vie<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 267 p.<\/p>\n<p>Moya, Horacio Castellanos<em>. <\/em>2003. <em>Le D\u00e9go\u00fbt<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Les Allusifs, 98 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_kjgo8zt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_kjgo8zt\">[1]<\/a> \u00c0 la fin du roman, Vega pr\u00e9tend poss\u00e9der un passeport canadien au nom de Thomas Bernhard\u00a0: \u00ab\u00a0 M\u00eame pendant le trajet en taxi, je n\u2019ai pas l\u00e2ch\u00e9 mon passeport canadien, je l\u2019ai feuillet\u00e9, v\u00e9rifiant bien que le type de la photo \u00e9tait bien moi, Thomas Bernhard, un citoyen canadien n\u00e9 il y a trente-huit ans \u00e0 San Salvador\u00a0\u00bb. (Moya, 2003, p. 98)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Paquet, Am\u00e9lie. 2007. \u00abDe l\u2019imb\u00e9cile cong\u00e9nital grand format: Le D\u00e9go\u00fbt de Horacio Castellanos Moya\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5405\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/paquet-09_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 paquet-09_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-51ba8fdd-045f-4196-8602-d1d4a44c9f10\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/paquet-09_0.pdf\">paquet-09_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/paquet-09_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-51ba8fdd-045f-4196-8602-d1d4a44c9f10\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09 Dans un chapitre de \u00c0 l\u2019ami qui ne m\u2019a pas sauv\u00e9 la vie, Herv\u00e9 Guibert consacre quelques pages \u00e0 injurier avec une verve incroyable l\u2019\u00e9crivain Thomas Bernhard\u00a0: \u00ab\u00a0Je ha\u00efssais ce Thomas Bernhard, il \u00e9tait irr\u00e9m\u00e9diablement un meilleur \u00e9crivain que moi, et pourtant, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un patineur, un tricoteur, un ratiocineur [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1189,1186],"tags":[291],"class_list":["post-5405","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-au-coeur-de-labject-contemporain","category-linfect-et-lodieux","tag-paquet-amelie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5405","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5405"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5405\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9254,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5405\/revisions\/9254"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5405"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5405"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5405"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}