{"id":5411,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/entre-le-peril-et-laffirmation-de-soi-un-jeu-dangereux-labject-dans-baise-moi-de-virginie-despentes\/"},"modified":"2024-09-11T00:22:48","modified_gmt":"2024-09-11T00:22:48","slug":"entre-le-peril-et-laffirmation-de-soi-un-jeu-dangereux-labject-dans-baise-moi-de-virginie-despentes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5411","title":{"rendered":"Entre le p\u00e9ril et l\u2019affirmation de soi : un jeu dangereux. L\u2019abject dans \u00ab Baise-moi \u00bb de Virginie Despentes"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6877\">Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09<\/a><\/h5>\n<p>Quel est donc ce curieux mal qui projette les h\u00e9ro\u00efnes de <em>Baise-moi<\/em> vers l\u2019avant en les poussant de plus en plus pr\u00e8s du gouffre? Que pourchassent-elles sans cesse en tentant de se fuir elles-m\u00eames? De quoi ces femmes sont-elles d\u00e9go\u00fbt\u00e9es au point d\u2019en vouloir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re? Il s\u2019agit de l\u2019\u00ab\u00a0abject\u00a0\u00bb, qui, omnipr\u00e9sent, \u00e9branle continuellement nos plus profondes convictions. Ce n\u2019est pas sans raison qu\u2019au moment de sa publication en 1994 et, plus r\u00e9cemment, lors de la sortie du film, <em>Baise-moi<\/em> de Virginie Despentes a provoqu\u00e9 la controverse. En effet, le film a re\u00e7u un accueil mitig\u00e9, certains le qualifiant comme \u00e9tant \u00ab\u00a0<em>Un Justicier dans la ville<\/em> avec Charles Bronson, version vagin\u00a0\u00bb (Rolandeau, consult\u00e9 le 13 octobre 2005), et d\u2019autres le consid\u00e9rant comme une sorte de \u00ab\u00a0manifeste de la g\u00e9n\u00e9ration z\u00e9ro\u00a0\u00bb (Azoury, 2000, p. 35). L\u2019histoire de <em>Baise-moi<\/em> met en sc\u00e8ne deux jeunes femmes issues d\u2019un milieu fran\u00e7ais malfam\u00e9, qui entreprennent une croisade de sexe et de sang \u00e0 travers la Bretagne, d\u00e9cidant de ne pas subir la vie et de forcer le destin \u00e0 accomplir leur volont\u00e9. Ainsi, le lecteur se trouve plong\u00e9 dans un monde abject dans lequel s\u2019encha\u00eenent une s\u00e9rie de crimes sordides motiv\u00e9s par une soif de vengeance et de destruction. L\u2019abjection occupe donc une place centrale dans le roman en servant \u00e0 la fois de pr\u00e9texte et de moteur au r\u00e9cit.<\/p>\n<h2>L\u2019abjection selon Kristeva\u00a0: ce curieux louvoiement\u2026<\/h2>\n<p>Cette chose qui vient nous projeter \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de nous-m\u00eames, nous, d\u00e9go\u00fbt\u00e9s et apeur\u00e9s, voil\u00e0 ce qu\u2019est l\u2019abjection. Pour Julia Kristeva, l\u2019abjection est une r\u00e9action humaine provoqu\u00e9e par une perte de sens et caus\u00e9e par un brouillage entre sujet et objet, lorsqu\u2019on n\u2019arrive plus \u00e0 faire la distinction entre soi et l\u2019Autre. Comme cette peau qui se forme \u00e0 la surface du lait r\u00e9chauff\u00e9 et qui, pour une raison obscure, vient provoquer chez celui qui la regarde un sentiment de d\u00e9go\u00fbt si profond qu\u2019il se fait ressentir jusque dans ses entrailles (Kristeva, 1980, p. 10). Ce qui est abject n\u2019a pas de nom, ce n\u2019est ni sujet ni objet, cela se situe avant le passage dans l\u2019ordre symbolique\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] de l\u2019objet, l\u2019abject n\u2019a qu\u2019une seule qualit\u00e9 \u2014 celle de s\u2019opposer \u00e0 <em>je<\/em>.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 9.) Ainsi, l\u2019abject vient mettre en p\u00e9ril le sujet, remettant en cause les limites m\u00eames de sa subjectivit\u00e9. Devant l\u2019abject, le sujet est projet\u00e9 hors de soi pendant quelques instants, comme s\u2019il se trouvait r\u00e9ellement hors de son corps. L\u2019abjection est telle la chute d\u2019un sujet attir\u00e9 vers un ab\u00eeme sans fond\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019<em>abject<\/em>, objet chu, est radicalement un exclu et me tire l\u00e0 o\u00f9 le sens s\u2019effondre.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 9.) L\u2019abject est tout ce qui rappelle la fragilit\u00e9 de l\u2019ordre dans lequel nous vivons, tout ce qui met en doute notre syst\u00e8me et, par extension, notre identit\u00e9. Tout crime est donc abject\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019abjection [\u2026] est immorale, t\u00e9n\u00e9breuse, louvoyante et louche.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 12.)<\/p>\n<h2>Entre moi et l\u2019Autre<\/h2>\n<p>Par ailleurs, il est encore plus horrible pour le sujet de d\u00e9couvrir que ce qu\u2019il y a de plus abject, de plus \u00e9c\u0153urant, ne prend pas sa source \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de lui, que c\u2019est son \u00eatre lui-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019abjection de soi serait la forme culminante de cette exp\u00e9rience du sujet auquel est d\u00e9voil\u00e9 que tous ses objets ne reposent que sur la <em>perte<\/em> inaugurale fondant son \u00eatre propre.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 12.) Ainsi, l\u2019abjection de soi viendrait confirmer le fait que toute forme d\u2019abjection reconna\u00eet le manque fondateur de l\u2019\u00eatre. Le sujet effondr\u00e9 peut donc en arriver \u00e0 offrir son corps comme le non-objet par excellence, \u00ab\u00a0son propre corps, son propre moi, perdus d\u00e9sormais comme propres, d\u00e9chus, abjects\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 13), plut\u00f4t que de s\u2019enfuir vers d\u2019autres \u00e9chappatoires perverses. Kristeva appelle \u00ab\u00a0jet\u00e9\u00a0\u00bb celui par lequel l\u2019abject existe, celui qui est condamn\u00e9 \u00e0 errer au lieu de se reconna\u00eetre et de s\u2019assumer en tant que sujet. Son identit\u00e9 prenant appui sur le non-objet, sur l\u2019abject, le jet\u00e9 est sans cesse forc\u00e9 \u00e0 red\u00e9finir son univers, \u00ab\u00a0dont les confins fluides [\u2026] remettent constamment en cause sa solidit\u00e9 et le poussent \u00e0 recommencer\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 16). Bref, le jet\u00e9 est un \u00e9gar\u00e9 qui erre sans lieu donn\u00e9.<\/p>\n<p>Mais le sujet, d\u00e9go\u00fbt\u00e9 par la vision de l\u2019abject, ne peut s\u2019emp\u00eacher de le fixer, de s\u2019en approcher, de tenter le diable, cet \u00ab\u00a0ailleurs\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019abject le projette \u00e9tant aussi attirant que condamn\u00e9. De cet \u00e9garement en un lieu interdit, le sujet tire une jouissance\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] on ne conna\u00eet pas [l\u2019abject], on ne le d\u00e9sire pas, on en jouit. Violemment et avec douleur. Une passion.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 17.) Selon Kristeva, l\u2019abject aurait \u00e9t\u00e9, \u00e0 un moment lointain de notre vie, un objet de convoitise. Les deux temps (pr\u00e9sent et pass\u00e9 imm\u00e9morial) co\u00efncidant \u00e0 nouveau, l\u2019abject provoque la crise puisqu\u2019il renvoie \u00e0 un moment o\u00f9 le sujet n\u2019\u00e9tait pas encore sujet, mettant en doute la construction et la d\u00e9limitation m\u00eames de son identit\u00e9. Mais, plus encore qu\u2019une simple fronti\u00e8re, l\u2019abjection est surtout ambigu\u00eft\u00e9, ambivalence, incertitude \u00ab\u00a0parce que, tout en d\u00e9marquant, elle ne d\u00e9tache pas radicalement le sujet de ce qui le menace \u2014 au contraire, elle l\u2019avoue en perp\u00e9tuel danger\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 17). Lorsque \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb jouit, c\u2019est en tant que sujet h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, morcel\u00e9, non entier\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] g\u00eane, malaise, vertige de cette ambigu\u00eft\u00e9 qui, par la violence d\u2019une r\u00e9volte <em>contre<\/em>, d\u00e9limite un espace \u00e0 partir de quoi surgissent des signes, des objets.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 17.)<\/p>\n<h2>Le rejet de la m\u00e8re<\/h2>\n<p>L\u2019abject se situe donc dans \u00ab\u00a0l\u2019entre-deux, l\u2019ambigu, le mixte\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 12)\u00a0: il met en \u00e9vidence la fragilit\u00e9 de la distinction entre moi et l\u2019Autre, projetant le sujet dans un stade pr\u00e9langagier. Il nous rappelle, d\u2019une part, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 alors qu\u2019elle se trouvait \u00e0 l\u2019\u00e9tat animal, puisqu\u2019il lui a permis de se d\u00e9tacher de ce monde de meurtre et de sexe. D\u2019autre part, l\u2019abject nous renvoie au moment crucial o\u00f9 le sujet doit, afin justement de se constituer comme sujet, se s\u00e9parer de la m\u00e8re, s\u00e9paration violente mais n\u00e9cessaire pour le d\u00e9veloppement de sa subjectivit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] the abject marks the moment when we separated ourselves from the mother, when we began to recognize a boundary between \u201cme\u201d and \u201cother\u201d, between \u201cme\u201d and \u201c(m)other\u201d.\u00a0\u00bb (Felluga, consult\u00e9 le 21 octobre 2005.) La peur de retomber dans cette d\u00e9pendance \u00e0 la m\u00e8re hante toujours le sujet, le pouvoir de la m\u00e8re \u00e9tant aussi s\u00e9curisant qu\u2019\u00e9touffant. Il est n\u00e9cessaire que l\u2019enfant, afin de passer dans l\u2019univers du langage et d\u2019exister en tant que sujet, rejette le corps de la m\u00e8re auquel il est rattach\u00e9, ce corps devenant, de ce fait, abject.<\/p>\n<h2>L\u2019abjection et l\u2019oppression des femmes<\/h2>\n<p>La th\u00e9orie f\u00e9ministe anglo-am\u00e9ricaine s\u2019est ensuite appropri\u00e9 le concept d\u2019\u00ab\u00a0abjection\u00a0\u00bb, afin d\u2019exposer la situation d\u2019oppression dans laquelle la s\u00e9paration d\u2019avec la m\u00e8re enferme la femme. En effet, en \u00e9tant r\u00e9duite \u00e0 sa fonction reproductrice par nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales, la femme devient abjecte \u2014 la femme, la f\u00e9minit\u00e9 et la maternit\u00e9. Pour devenir sujet, elle doit donc rejeter le corps d\u2019une autre femme, de la m\u00e8re, \u00e0 qui elle s\u2019identifie aussi, et du m\u00eame coup repousser son propre corps. Dans ce contexte, devenir sujet tient du non-sens puisque rejeter la m\u00e8re, c\u2019est aussi se rejeter soi-m\u00eame. Kristeva propose alors une nouvelle forme de subjectivit\u00e9, une subjectivit\u00e9 f\u00e9minine, qui, r\u00e9visant les relations m\u00e8re-fille, prendrait l\u2019amour lesbien pour base (Oliver, consult\u00e9 le 21 octobre 2005). Par ailleurs, dans <em>Histoires d\u2019amour<\/em>, Kristeva explique qu\u2019une abjection d\u00e9plac\u00e9e du corps f\u00e9minin peut permettre de justifier les pires atrocit\u00e9s envers les femmes puisque, toutes m\u00e8res, elles sont toutes abjectes. La soci\u00e9t\u00e9 patriarcale peut ainsi d\u00e9pr\u00e9cier les femmes de fa\u00e7on tout \u00e0 fait l\u00e9gitime, la femme et la m\u00e8re \u00e9tant devenues l\u2019ennemi num\u00e9ro un du sujet. Dans ce sens, Despentes souligne la port\u00e9e f\u00e9ministe de son roman, en d\u00e9clarant qu\u2019\u00ab\u00a0il est temps pour les femmes de devenir les bourreaux, y compris par la plus extr\u00eame violence\u00a0\u00bb (Lancelin, 2000, p. 50).<\/p>\n<h2><em>Baise-moi<\/em> de Virginie Despentes\u00a0: un nouveau f\u00e9minisme?<\/h2>\n<p>Par ses propos \u00ab\u00a0trash\u00a0\u00bb, <em>Baise-moi<\/em> de Virginie Despentes semble r\u00e9pondre \u00e0 la th\u00e9orie de Kristeva. On parle, chez Despentes, d\u2019\u00ab\u00a0une nouvelle forme de f\u00e9minisme dur\u00a0\u00bb (de Bruyn, 2000, p. 125) ou encore d\u2019un \u00ab\u00a0f\u00e9minisme brutal et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb (Kaganski, 2000, p. 40-41). On reconna\u00eet donc son apport \u00e0 la cause des femmes, elle-m\u00eame avouant qu\u2019en \u00e9crivant son roman \u00ab\u00a0[elle avait] le sentiment d\u2019avoir une mission \u00e0 remplir\u00a0\u00bb (Armanet, 2000, p. 28-30)\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] j\u2019allais dire une mission de vengeance mais ce n\u2019est pas \u00e7a. Il faut faire \u00e9clater les choses.\u00a0\u00bb (Jordan, 2002, p. 128.) Despentes entreprend d\u2019inverser la relation de domination homme \/ femme, mettant l\u2019arme de la violence entre les mains des femmes. On dit souvent de <em>Baise-moi<\/em> qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u0153uvre fortement politis\u00e9e, les personnages f\u00e9minins \u00e9voluant dans un milieu o\u00f9 la violence, qui sert \u00e0 maintenir leur subordination, est telle qu\u2019elles en arrivent \u00e0 se la r\u00e9approprier \u00e0 leurs propres fins. Que l\u2019on pense \u00e0 la gifle correctrice que Manu re\u00e7oit de Lakim, son petit ami, ou encore \u00e0 la fa\u00e7on dont les personnages masculins parlent des femmes \u2014 \u00ab\u00a0De toutes fa\u00e7ons, ces radasses-l\u00e0, \u00e7a baise comme des lapins\u2026\u00a0\u00bb (Despentes, 1999, p. 53), \u00ab\u00a0Une suceuse de premi\u00e8re\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 53) \u2014 voil\u00e0 toutes des situations qui mettent en \u00e9vidence la domination des hommes sur les femmes. De plus, comme l\u2019explique Gill Allwood dans <em>French Feminisms: Gender and Violence in Contemporary Theory<\/em>, \u00ab\u00a0la violence masculine est perp\u00e9tr\u00e9e par l\u2019homme contre la femme <em>en tant que femme<\/em> constituant ainsi un acte politique, non pas un incident entre individus<a id=\"footnoteref1_eyrfnp8\" class=\"see-footnote\" title=\"Traduit par Shirley Jordan (2002).\" href=\"#footnote1_eyrfnp8\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb (1998, p. 129), ce qui donne une nouvelle port\u00e9e universelle et d\u00e9nonciatrice \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Despentes. Aussi l\u2019histoire de <em>Baise-moi<\/em> prend-elle racine dans la sauvagerie du viol de Manu et de son amie Karla, \u00e9v\u00e9nement sur lequel s\u2019ouvre pratiquement le roman (Despentes, 1999, p. 51-57), \u00ab\u00a0toute rencontre sexuelle [\u00e9tant] d\u00e9sormais marqu\u00e9e par le sceau de la violence d\u00e9clench\u00e9e dans ce viol\u00a0\u00bb (Jordan, 2002, p. 132).<\/p>\n<h2>La subversion des positions masculin \/ f\u00e9minin\u00a0: comment les femmes ont repris le pouvoir dans leur vie<\/h2>\n<p>Outre son aspect politique, le roman de Despentes a pour effet de mettre en lumi\u00e8re l\u2019abjection d\u00e9plac\u00e9e des hommes envers les femmes, cette th\u00e9orie de Kristeva expliquant la cause de l\u2019oppression f\u00e9minine. Autrement dit, le climat de violence et le m\u00e9pris des personnages masculins envers les h\u00e9ro\u00efnes et, par extension, envers le genre f\u00e9minin en g\u00e9n\u00e9ral trouvent leur origine dans l\u2019abjection du corps maternel. <em>Baise-moi<\/em> vient, effectivement, probl\u00e9matiser la question de la femme comme sujet fertile et reproducteur en la pr\u00e9sentant comme objet sexuel. Par exemple, on retrouve une sc\u00e8ne o\u00f9 Manu, totalement nue et ne portant que des souliers \u00e0 talons hauts, d\u00e9crit avec force d\u00e9tails ses menstruations (Despentes, 1999, p. 152) \u2014 symbole de la maternit\u00e9 et abject par excellence. Cette image subversive juxtapose l\u2019image de la femme comme objet sexuel \u00e0 celle de la m\u00e8re tout en jouant sur le tabou entourant le sang menstruel, consid\u00e9r\u00e9 comme polluant dans la tradition occidentale (Kristeva, 1980, p. 86). Tentant de rendre \u00e0 la femme le pouvoir dont l\u2019homme la prive, Nadine et Manu \u00ab\u00a0tuent par revanche g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de d\u00e9munies et nous sommes t\u00e9moins d\u2019un apprentissage progressif de l\u2019exercice du pouvoir violent par des femmes qui finissent par y prendre go\u00fbt\u00a0\u00bb (Jordan, 2002, p. 133). Par contre, en cherchant \u00e0 inverser les r\u00f4les de domination, Despentes ne fait que d\u00e9placer le probl\u00e8me puisque c\u2019est le corps des hommes qui devient abject\u00a0: le r\u00e9cit met en sc\u00e8ne des personnages masculins path\u00e9tiques qui sont d\u00e9crits de fa\u00e7on tout aussi n\u00e9gative que le sont les femmes, tel le client de Nadine, ressemblant \u00e0 \u00ab\u00a0un gros poulet triste, \u00e0 cause des petites cuisses et du gros bidon\u00a0\u00bb (Despentes, 1999, p. 58). En d\u00e9finitive, on peut dire que le renversement extr\u00eame des positions de domination homme \/ femme mis en sc\u00e8ne dans <em>Baise-moi<\/em>, en plus d\u2019\u00eatre politique, souligne, voire m\u00eame d\u00e9nonce, la situation d\u2019oppression dans laquelle l\u2019abjection emprisonne les femmes.<\/p>\n<h2>L\u2019abjection comme fuite en avant<\/h2>\n<p>Par ailleurs, cette abjection invers\u00e9e non seulement sert de point de d\u00e9part au r\u00e9cit, mais alimente aussi l\u2019\u00e9volution de l\u2019histoire\u00a0: \u00e0 travers le crime, ces deux tueuses vivent leur qu\u00eate identitaire par l\u2019abjection, d\u2019une certaine fa\u00e7on. D\u2019abord, il est possible de constater, plus particuli\u00e8rement dans le film, que les personnages de Manu et Nadine vivent une sorte de relation amoureuse, cette passion mutuelle leur permettant de construire une forme de subjectivit\u00e9 f\u00e9minine, selon Kristeva. De cette fa\u00e7on, le corps f\u00e9minin n\u2019est plus un lieu d\u2019abjection associ\u00e9 \u00e0 la maternit\u00e9; il retrouve sa dignit\u00e9 dans l\u2019amour lesbien. Cette r\u00e9alit\u00e9 est particuli\u00e8rement \u00e9vidente lors de la sc\u00e8ne de la danse dans la chambre d\u2019h\u00f4tel, la cam\u00e9ra mettant l\u2019accent sur la sensualit\u00e9, voire la sexualit\u00e9, qui se d\u00e9gage de cette performance. Quoique cela soit plus subtil dans le roman, les sentiments que partagent les deux personnages restent ambigus, et on peut y retrouver un certain amour \u2014 notamment lorsque, \u00e0 la vue d\u2019un barrage policier sur la route, Nadine prend la main de Manu dans la sienne et qu\u2019\u00ab\u00a0elle a honte de son geste en m\u00eame temps qu\u2019elle le fait\u00a0\u00bb (Despentes, 1999, p. 165). De mani\u00e8re quelque peu contradictoire, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cet amour qui leur donne la force de continuer dans la voie de la perversion et de la destruction, leur identit\u00e9 se cr\u00e9ant en opposition aux autres et au monde. Ainsi, nos deux \u00ab\u00a0jet\u00e9es\u00a0\u00bb sont condamn\u00e9es \u00e0 errer dans un monde flou empli de violence et de drame, monde dans lequel elles doivent r\u00e9guli\u00e8rement remettre en cause la solidit\u00e9 des limites de leur subjectivit\u00e9.<\/p>\n<h2>D\u2019objet \u00e0 sujet<\/h2>\n<p>Poussant l\u2019exp\u00e9rience de la subjectivit\u00e9 f\u00e9minine \u00e0 son extr\u00eame, les crimes sanglants des deux femmes leur permettent aussi de se poser comme sujets dans un monde qui est normalement domin\u00e9 par les hommes. Comme si c\u2019\u00e9tait \u00e0 travers ce jeu de sang et de sexe qu\u2019elles parvenaient \u00e0 s\u2019inscrire comme sujets ultimes, revenant \u00ab\u00a0\u00e0 leur sexualit\u00e9 agressive de fa\u00e7on quasi obsessionnelle, comme si celle-ci repr\u00e9sentait la pierre de touche d\u2019une nouvelle esp\u00e8ce d\u2019h\u00e9ro\u00efne post-f\u00e9ministe\u00a0\u00bb (Jordan, 2002, p. 125). On le remarque particuli\u00e8rement dans l\u2019\u00e9pisode o\u00f9 Nadine et Manu entra\u00eenent un homme dans une chambre d\u2019h\u00f4tel et finissent par le tuer \u00e0 coups de pied. Cet extrait d\u00e9montre bien le renversement de la domination homme \/ femme tel qu\u2019il est repr\u00e9sent\u00e9 par Despentes tout au long du roman, l\u2019homme devenant un objet soumis aux ordres des h\u00e9ro\u00efnes. Ainsi, elles choisissent de draguer par perversit\u00e9 \u00ab\u00a0un type bedonnant et \u00e0 moiti\u00e9 chauve\u00a0\u00bb (Despentes, 1999, p. 199), cherchant \u00e0 s\u00e9duire l\u2019abject comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un jeu pour ensuite jouir par la mort de l\u2019homme. On sent bien que l\u2019homme est d\u00e9contenanc\u00e9 par l\u2019attitude de Manu et Nadine qui lui font du charme, Manu \u00ab\u00a0se [plaignant] de la chaleur en aggravant l\u2019\u00e9chancrure de son corsage pour s\u2019\u00e9venter comme une brute\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 199), au lieu d\u2019agir de fa\u00e7on passive et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e comme il s\u2019y serait attendu. Elles viennent donc bouleverser les r\u00f4les habituels, l\u2019homme se disant que \u00ab\u00a0\u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 mieux s\u2019il avait d\u00fb les baratiner un peu, avoir l\u2019impression de les forcer un peu\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 202). Les filles d\u00e9finissant les r\u00e8gles du jeu, Nadine lui explique gentiment\u00a0: \u00ab\u00a0Si \u00e7a ne te d\u00e9range pas, ch\u00e9ri, on va baiser plut\u00f4t que discuter; on a plus de chances de s\u2019entendre.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 201.)<\/p>\n<p>L\u2019homme, pourtant, ne se rend pas compte de ce qui l\u2019attend; il ne r\u00e9alise pas que Nadine et Manu entreprendront \u00ab\u00a0quelque chose de s\u00e9rieux et d\u2019important\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 204) en vengeant le sexe f\u00e9minin. Tout se passe comme si elles voulaient se venger du viol originel, de celui qui leur a vol\u00e9 leur identit\u00e9 \u00e0 jamais. La structure du roman renvoie \u00e0 la sc\u00e8ne d\u2019ouverture du texte, alors que Manu, viol\u00e9e, se trouve d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, comme morte (<em>ibid.<\/em>, p. 55)\u00a0: \u00ab\u00a0[les deux femmes] op\u00e8rent une inversion syst\u00e9matique et m\u00e9thodique du jeu de pouvoir qui se manifeste dans le viol, jeu qui d\u2019ordinaire humilie la femme mais laisse intacte la virilit\u00e9 de l\u2019homme\u00a0\u00bb (Jordan, 2002, p. 135). Ici, ce sont les personnages f\u00e9minins qui rejettent le corps de l\u2019homme, devenu abject. Elles insultent et critiquent leur victime entre elles, sans lui accorder d\u2019attention, s\u2019exclamant\u00a0: \u00ab\u00a0Putain, c\u2019que \u00e7a transpire par cette chaleur, il est tout visqueux, ce gros con\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 202), ou encore\u00a0: \u00ab\u00a0Tu bandes mou. \u00c7a me fatigue.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 205.) L\u2019homme garde les yeux baiss\u00e9s, et ce sont elles qui, portant sur lui un \u0153il d\u00e9go\u00fbt\u00e9, d\u00e9tiennent le pouvoir du regard, la \u00ab\u00a0puissance d\u2019agir\u00a0\u00bb, dans les termes de Judith Butler (2004, p. 275-276). Lorsque le pauvre homme essaie de prendre un peu le contr\u00f4le de la situation en proposant de mettre un pr\u00e9servatif, Manu lui ordonne, dans un mouvement presque suicidaire\u00a0: \u00ab\u00a0Que ta bite. Sans rien.\u00a0\u00bb (Despentes, 1999, p. 204.) La sc\u00e8ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re assez rapidement par la suite, l\u2019abjection du corps de l\u2019homme devenant physique, Manu \u00ab\u00a0lui [gerbant] entre les jambes\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 205) en lui faisant une fellation. Ce geste hautement symbolique permet \u00e0 la femme de s\u2019affirmer en tant que sujet poss\u00e9dant l\u2019homme objet.<\/p>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, cette prise de position reconna\u00eet l\u2019homme comme une menace \u00e0 l\u2019identit\u00e9 propre de la femme. L\u2019homme tente de trouver un moyen de soumettre ces deux femmes \u00e0 son pouvoir\u00a0: \u00ab\u00a0[Il] la tient fermement. Elle cherche \u00e0 se d\u00e9gager, mais il a bonne prise et envie de lui cogner la glotte avec le gland.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 205.) Ce faisant, il agit comme l\u2019Autre qui veut venir en soi. Mais les filles ne se laisseront pas faire. Dans une tentative ultime d\u2019affirmation de soi, Nadine et Manu lui r\u00e9p\u00e8tent l\u2019avertissement fait \u00e0 des g\u00e9n\u00e9rations de filles, subvertissant le st\u00e9r\u00e9otype\u00a0: \u00ab\u00a0On suit pas des filles qu\u2019on conna\u00eet pas comme \u00e7a, mec.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 205.) Puis, elles tuent l\u2019homme de mani\u00e8re sauvage, le pi\u00e9tinant avec leurs souliers \u00e0 talons hauts \u2014 symbole criant \u2014, ne prenant conscience d\u2019elles-m\u00eames et de leur corps qu\u2019\u00e0 ce cruel instant\u00a0: \u00ab\u00a0Plus elle tape et plus elle tape fort, elle sent parfois des trucs qui c\u00e8dent. \u00c0 force, elle sent les muscles de ses cuisses travailler.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 207.) Les filles sont donc sans cesse appel\u00e9es \u00e0 red\u00e9finir les contours de leur propre subjectivit\u00e9 devant l\u2019homme, \u00e9liminant de mani\u00e8re brutale l\u2019objet d\u2019abjection qui les entra\u00eene vers la perte de sens, l\u00e0 o\u00f9 la femme serait soumise \u00e0 la domination masculine.<\/p>\n<h2>Le langage comme lieu d\u2019affirmation de soi<\/h2>\n<p>D\u2019autre part, l\u2019utilisation du langage permet aux deux h\u00e9ro\u00efnes de s\u2019inscrire dans le monde en tant que sujets agissants. Ainsi, les dialogues rev\u00eatent une importance particuli\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Merde, on est en plein dans le crucial, faudrait que les dialogues soient \u00e0 la hauteur.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 121.) Cette remarque, tout de suite suivie par un commentaire m\u00e9tatextuel, met l\u2019accent sur le c\u00f4t\u00e9 plus oral, plus \u00ab\u00a0trash\u00a0\u00bb, du r\u00e9cit, fortement marqu\u00e9 par la culture populaire\u00a0: \u00ab\u00a0Moi, tu vois, je crois pas au fond sans la forme.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 121.) Au moment de commettre un nouveau crime, Manu et Nadine prennent l\u2019habitude de lancer une r\u00e9plique tranchante, comme lorsque Nadine entre chez un armurier, pr\u00e9tendant que son mari est amateur de tir, et que Manu lance au vendeur, l\u2019arme lev\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Et si sa femme est amatrice de tir au connard?\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 143.) Bien que la qualit\u00e9 des dialogues de Despentes soit discutable \u2014 on dit notamment qu\u2019elle \u00ab\u00a0donne l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9crit un brouillon\u00a0\u00bb (Morin, consult\u00e9 le 13 octobre 2005) \u2014, il est \u00e9vident que le langage populaire occupe une place centrale dans son \u0153uvre, que ce soit sur le plan des dialogues ou encore sur celui de l\u2019intertextualit\u00e9. On retrouve effectivement de nombreux textes de chansons anglophones rock ou punk qui viennent ponctuer le r\u00e9cit, comme une pr\u00e9monition de la fin tragique qui attend nos h\u00e9ro\u00efnes. Plusieurs chapitres se terminent sur une note un peu glauque dans laquelle on sent la mort transpara\u00eetre\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Suicidal tendencies<\/em>\u00a0\u00bb (Despentes, 1999, p. 141), \u00ab\u00a0<em>DEATH ROW. HOW LONG CAN YOU GO.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 131.)<\/p>\n<h2>En attente de la mort\u00a0: l\u2019abjection de soi<\/h2>\n<p>Ces incursions dans la musique populaire insistent sur les envies presque suicidaires des personnages, qui sombrent facilement dans l\u2019autodestruction. Non seulement le corps des hommes est-il abject, mais celui des femmes aussi, Nadine et Manu agissant souvent sans respect de soi. En effet, plusieurs incidents remettent en question les rapports que la femme entretient avec son propre corps. Par exemple, Manu se fait vomir pour pouvoir continuer \u00e0 s\u2019empiffrer de Mac Do (<em>ibid.<\/em>, p. 141), ou encore Nadine, se pr\u00eatant \u00e0 des jeux de sadomasochisme avec un de ses clients, voit son dos se couvrir de marques rouges (<em>ibid.<\/em>, p. 98). Plus encore, Despentes met en sc\u00e8ne des personnages qui sont vid\u00e9s de leur int\u00e9riorit\u00e9, comme \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames et \u00e0 ce qui les entoure. M\u00eame si on reproche \u00e0 l\u2019auteure d\u2019avoir cr\u00e9\u00e9 des personnages sans psychologie (Morin, consult\u00e9 le 13 octobre 2005), il semble que ce c\u00f4t\u00e9 d\u00e9shumanis\u00e9 d\u00e9montre comment les femmes, elles aussi, portent les marques de la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale et peuvent arriver \u00e0 une sorte d\u2019abjection de soi, s\u2019offrant comme non-objets. Dans ce sens, Manu explique sa r\u00e9action par rapport au viol initial\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] j\u2019en ai rien \u00e0 foutre de leurs pauvres bites de branleurs [\u2026]. C\u2019est comme une voiture que tu gares dans une cit\u00e9, tu laisses pas des trucs de valeur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur parce que tu peux pas emp\u00eacher qu\u2019elle soit forc\u00e9e. Ma chatte, je peux pas emp\u00eacher les connards d\u2019y rentrer et j\u2019y ai rien laiss\u00e9 de pr\u00e9cieux. (Despentes, 1999, p. 57.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il appara\u00eet clairement qu\u2019\u00ab\u00a0\u00e0 travers son personnage Manu expose une n\u00e9gation de soi, de son corps au point o\u00f9 sa propre intimit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9e de toute substance et de toute humanit\u00e9\u00a0\u00bb (Rolandeau, consult\u00e9 le 13 octobre 2005). Les personnages de Nadine et Manu oscillent donc constamment entre sujet et objet, entre abjection de soi et construction d\u2019une subjectivit\u00e9 propre.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, quoiqu\u2019on accuse le roman de jouer \u00ab\u00a0dans la psychanalyse de bazar \u00e0 son insu\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>), l\u2019abjection joue un r\u00f4le majeur dans le r\u00e9cit. Omnipr\u00e9sente tout au long de <em>Baise-moi<\/em>, elle projette les personnages dans une esp\u00e8ce de fuite en avant permettant la progression du r\u00e9cit. En effet, puisque l\u2019abject avoue que le sujet est toujours menac\u00e9, Nadine et Manu doivent sans cesse red\u00e9finir les fronti\u00e8res de leur subjectivit\u00e9, ce qu\u2019elles font par l\u2019entremise du crime. De plus, la situation de base permettant le d\u00e9veloppement de l\u2019histoire fait aussi appel \u00e0 l\u2019abjection\u00a0: Despentes d\u00e9nonce l\u2019oppression dont les femmes sont victimes dans la soci\u00e9t\u00e9 occidentale \u2014 injustice qui prendrait racine dans le rejet du corps de la m\u00e8re, n\u00e9cessaire \u00e0 la constitution du sujet. Par ailleurs, la force dynamique qui pousse les personnages \u00e0 aller toujours plus en avant s\u2019apparente beaucoup \u00e0 ce que Lacan appelle, \u00e0 la suite de Freud, la \u00ab\u00a0pulsion de mort\u00a0\u00bb. Bien que les personnages se garantissent une fin tragique, ils continuent tout de m\u00eame sur la voie de l\u2019abjection, comme si la mort \u00e9tait l\u2019ultime objet de satisfaction\u00a0: les pulsions de mort sont toujours associ\u00e9es aux pulsions sexuelles, \u00ab\u00a0consist[ant], en somme, en la sourde jouissance trouv\u00e9e dans la mort\u00a0\u00bb (Pelletier, 1992, p. 27).<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ALLWOOD, Gill. 1998. <em>French Feminisms: Gender and Violence in Contemporary Theory.<\/em> London\u00a0: UCL Press, 165 p.<\/p>\n<p>ARMANET, Fran\u00e7ois, et B\u00e9atrice VALLOEYS. 2000. \u00ab\u00a0Catherine Breillat \u2014 Virginie Despentes\u00a0: le sexe \u00e0 cru\u00a0\u00bb. <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 13 juin 2000, p. 28-30.<\/p>\n<p>AZOURY, Philippe. 2000. \u00ab\u00a0Affreuse, sale et m\u00e9chante\u00a0\u00bb. <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 18 mai 2000, p. 35-36.<\/p>\n<p>BUTLER, Judith. 2004. <em>Le Pouvoir des mots\u00a0: politique du performatif.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions Amsterdam, 287 p.<\/p>\n<p>BRUYN, Olivier de. 2000. \u00ab\u00a0Le mar\u00e9cage porno\u00a0\u00bb. <em>Le Point<\/em>, 23 ao\u00fbt 2000, p. 125.<\/p>\n<p>DESPENTES, Virginie. 1999. <em>Baise-moi.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0Nouvelle g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: \u00c9ditions J\u2019ai lu, 248 p.<\/p>\n<p>FELLUGA, Dino. Consult\u00e9 le 21 octobre 2005. \u00ab\u00a0Modules on Kristeva: On the Abject\u00a0\u00bb. <em>Introductory Guide to Critical Theory. <\/em><a href=\"http:\/\/www.cla.purdue.edu\/academic\/engl\/theory\/psychoanalysis\/kristevaabjectmain.html\">http:\/\/www.cla.purdue.edu\/academic\/engl\/theory\/psychoanalysis\/kristevaabjectmain.html<\/a><\/p>\n<p>JORDAN, Shirley. 2002. \u00ab\u00a0\u201cDans le mauvais go\u00fbt pour le mauvais go\u00fbt?\u201d Pornographie, violence et sexualit\u00e9 f\u00e9minine dans la fiction de Virginie Despentes\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Nouvelles \u00e9crivaines\u00a0: nouvelles voix?<\/em>, sous la dir. de Nathalie Morello et Catherine Rodgers, p. 121-139. Amsterdam; New York\u00a0: Rodopi.<\/p>\n<p>KAGANSKI, Serge. 2000. \u00ab\u00a0Porno futur\u00a0\u00bb. <em>Les Inrockuptibles<\/em>, 27 juin 2000, p. 40-41.<\/p>\n<p>KRISTEVA, Julia. 1980. <em>Pouvoirs de l\u2019horreur. <\/em>Coll. \u00ab\u00a0Points essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Seuil, 247 p.<\/p>\n<p>LANCELIN, Aude. 2000. \u00ab\u00a0Despentes \u00e0 sang pour sang\u00a0\u00bb. <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 18 mai 2000, p. 50-51.<\/p>\n<p>MORIN, Ren\u00e9. Consult\u00e9 le 13 octobre 2005. \u00ab\u00a0Un rat\u00e9\u00a0\u00bb. <em>L\u2019\u00c9cho du Village. <\/em><a href=\"http:\/\/echo.levillage.org\/297\/599.cbb\">http:\/\/echo.levillage.org\/297\/5799.cbb<\/a><\/p>\n<p>OLIVER, Kelly. Consult\u00e9 le 21 octobre 2005. \u00ab\u00a0Kristeva and Feminism\u00a0\u00bb. <em>Center for Digital Discourse and Culture. <\/em><a href=\"http:\/\/www.cddc.vt.edu\/feminism\/Kristeva.html\">http:\/\/www.cddc.vt.edu\/feminism\/Kristeva.html<\/a><\/p>\n<p>PELLETIER, Pierre. 1992. \u00ab\u00a0Pulsions de vie, pulsions de mort\u00a0\u00bb. <em>Fronti\u00e8res<\/em>, hiver 1992, p. 24-27.<\/p>\n<p>ROLANDEAU, Yannick. Consult\u00e9 le 13 octobre 2005. \u00ab\u00a0De la sexualit\u00e9 comme confession \u00e9gotiste\u00a0\u00bb. <em>Hors-champ. <\/em><a href=\"http:\/\/www.horschamp.qc.ca\/cinema\/avril2002\/baisemoi.html\">http:\/\/www.horschamp.qc.ca\/cinema\/avril2002\/baisemoi.html<\/a><\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_eyrfnp8\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_eyrfnp8\">[1]<\/a> Traduit par Shirley Jordan (2002).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Baillargeon, Merc\u00e9d\u00e8s. 2007. \u00abEntre le p\u00e9ril et l&rsquo;affirmation de soi: un jeu dangereux. L&rsquo;abject dans Baise-moi de Virginie Despentes\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5411\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/baillargeon-09.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 baillargeon-09.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0d334629-71fb-42a3-8f3a-2ca5803a5db7\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/baillargeon-09.pdf\">baillargeon-09<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/baillargeon-09.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0d334629-71fb-42a3-8f3a-2ca5803a5db7\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abL\u2019infect et l\u2019odieux\u00bb, n\u00b09 Quel est donc ce curieux mal qui projette les h\u00e9ro\u00efnes de Baise-moi vers l\u2019avant en les poussant de plus en plus pr\u00e8s du gouffre? Que pourchassent-elles sans cesse en tentant de se fuir elles-m\u00eames? De quoi ces femmes sont-elles d\u00e9go\u00fbt\u00e9es au point d\u2019en vouloir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re? 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