{"id":5415,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/poethique-de-loubli-dans-la-croisade-des-enfants-de-marcel-schwob\/"},"modified":"2024-09-11T04:03:27","modified_gmt":"2024-09-11T04:03:27","slug":"poethique-de-loubli-dans-la-croisade-des-enfants-de-marcel-schwob","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5415","title":{"rendered":"\u00ab Po\u00e9thique \u00bb de l\u2019oubli dans \u00ab La Croisade des enfants \u00bb de Marcel Schwob"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6878\">Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010<\/a><\/h5>\n<p>L\u2019\u00e8re des r\u00e9volutions politique, sociale et industrielle marque selon l\u2019expression de l\u2019historien \u00c9ric Hobsbawm \u00ab\u00a0l\u2019heure de la grande rupture\u00a0\u00bb (Hobsbawm, 1969, p.\u00a010). En effet, l\u2019entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est scand\u00e9e par un grand nombre de changements qui s\u2019effectuent si rapidement que l\u2019ensemble de la population fran\u00e7aise fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une rupture incessante avec sa tradition. Fran\u00e7ois Hartog (2003) identifie cette crise du temps au passage d\u2019un <em>r\u00e9gime ancien d\u2019historicit\u00e9<\/em>, o\u00f9 l\u2019on favorisait la transmission d\u2019un h\u00e9ritage traditionnel, au <em>r\u00e9gime moderne d\u2019historicit\u00e9<\/em>, qui tente au contraire de s\u2019en d\u00e9marquer en fondant ses espoirs sur le potentiel d\u2019horizons in\u00e9dits. L\u2019id\u00e9ologie du progr\u00e8s qui souffle alors sur l\u2019Occident engendre l\u2019\u00e9laboration de plusieurs discours aux visions t\u00e9l\u00e9ologiques qui encouragent la perfectibilit\u00e9 de l\u2019homme en soci\u00e9t\u00e9 et de son savoir sur le monde. En contrepartie de la conception futurocentrique, la naissance de l\u2019historiographie moderne r\u00e9plique \u00e0 l\u2019inconfort de la br\u00e8che temporelle instaur\u00e9e par cette acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019histoire, en se tournant vers le pass\u00e9 pour reconstituer de fa\u00e7on r\u00e9trospective la pr\u00e9histoire de ce pr\u00e9sent perp\u00e9tuellement en faille. Qu\u2019on pense \u00e0 Michelet et \u00e0 son ambition de restituer une continuit\u00e9 historique \u00e0 la France en retra\u00e7ant l\u2019origine de sa nouvelle identit\u00e9 nationale<a id=\"footnoteref1_tylesuu\" class=\"see-footnote\" title=\"Son entreprise a pour fonction politique d\u2019assurer une m\u00e9moire des oubli\u00e9s et se soumet \u00e0 \u00ab\u00a0la condition nouvelle impos\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire\u00a0: non plus de raconter seulement ou juger, mais d\u2019\u00e9voquer, refaire, ressusciter les \u00e2ges\u00a0\u00bb (Michelet, 2002, p.\u00a0339). \" href=\"#footnote1_tylesuu\">[1]<\/a>. Au xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019histoire prend une telle importance qu&rsquo;en 1808 sont fond\u00e9es les archives nationales en vue de constituer ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui une m\u00e9moire collective et, d\u00e8s 1821, elle est au programme des disciplines enseign\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9cole nationale des Chartes. Dans son ouvrage remarquable sur le progr\u00e8s, Pierre-Andr\u00e9 Taguieff illustre avec justesse comment la modernit\u00e9 est devenue un \u00ab\u00a0\u00e2ge de l\u2019Histoire\u00a0\u00bb (Taguieff, 2004, p.\u00a062), tant par sa fascination pour l\u2019avenir que par son obsession du pass\u00e9.<\/p>\n<p>En litt\u00e9rature, l\u2019inconfort de la d\u00e9chirure temporelle moderne trouve un \u00e9cho dans l\u2019expression du mal de vivre d\u2019une premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration romantique. Aussi, tout au long du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la production romanesque, qui conna\u00eet un essor inusit\u00e9, esp\u00e8re rendre une coh\u00e9sion au mouvement heurt\u00e9 et pluriel de l\u2019histoire. L\u2019\u00e9mergence du roman historique, dans une d\u00e9marche proche de l\u2019entreprise historiographique, vise \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s par la cr\u00e9ation r\u00e9trospective d\u2019une m\u00e9moire, activ\u00e9e par les pr\u00e9occupations du pr\u00e9sent (Lukacs, 2000). Avec Balzac, le roman r\u00e9aliste se donne pour mission d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9crire l\u2019histoire oubli\u00e9e par tant d\u2019historiens, celle des m\u0153urs\u00a0\u00bb (Balzac, 1965, p. 52). Le mouvement naturaliste, quant \u00e0 lui, donne un statut scientifique \u00e0 l\u2019\u00e9crivain qui, se faisant l\u2019observateur du r\u00e9el, recherche une v\u00e9rit\u00e9 (Zola, 1971) et transcrit alors une histoire o\u00f9 la succession des faits r\u00e9pond aux exigences du d\u00e9terminisme\u00a0: pensons notamment aux enjeux h\u00e9r\u00e9ditaires de la saga des <em>Rougons-Macquart<\/em> de Zola. Dans tous les cas, il s\u2019agit d\u2019adopter une vision totalisante du monde pour en extirper le fonctionnement g\u00e9n\u00e9ral. Or, si le r\u00e9alisme se donne pour mission de rendre compte de la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience temporelle de l\u2019homme se fragmente, ne devrait-il pas plut\u00f4t d\u00e9noncer l\u2019illusion d\u2019un savoir omniscient et consid\u00e9rer la perception discontinue de l\u2019homme? Isabelle Chol posait r\u00e9cemment la question dans un recueil d\u2019\u00e9tudes sur les <em>Po\u00e9tiques de la discontinuit\u00e9\u00a0:<\/em><\/p>\n<blockquote>\n<p>Reprenant la r\u00e9flexion sur la possibilit\u00e9 de l\u2019Histoire, en la ramenant \u00e0 l\u2019histoire en tant que di\u00e9g\u00e8se, le probl\u00e8me inlassable pos\u00e9 par la litt\u00e9rature [\u2026] est celui du rapport de la litt\u00e9rature au r\u00e9el. Si plus largement l\u2019art se donne pour projet de refl\u00e9ter la r\u00e9alit\u00e9, d\u00e8s lors qu\u2019elle est chaotique et complexe, l\u2019\u0153uvre ne peut que devenir \u00e0 son tour multiple, mettant en question toute tentative d\u2019organisation. Quel ordre pour le d\u00e9sordre, qui ne soit pas mensonge? (Chol, 2004, p. 10.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Quel ordre pour le d\u00e9sordre?\u00a0\u00bb C\u2019est \u00e0 cette question que l\u2019entreprise litt\u00e9raire de Marcel Schwob semble tenter de r\u00e9pondre. D\u00e8s 1889, dans un article qu\u2019il donne \u00e0 lire au <em>Phare de la Loire<\/em>, Schwob critique l\u2019ambition synth\u00e9tisante des r\u00e9alismes litt\u00e9raires et propose un \u00ab\u00a0vrai r\u00e9alisme \u2014 celui qui n\u2019a pas de pr\u00e9tentions scientifiques, qui ne cherche pas les causes efficientes. Ce sera, \u00e9crit-il, l\u2019impressionnisme; il s\u2019agira d\u2019imiter la nature dans les formes que nous saisissons en elle\u00a0\u00bb (Schwob, 2002b-1, p. 829). Sa conception de l\u2019histoire est indissociable de sa vision relativiste du monde. On dit d\u2019ailleurs que son \u00e9pouse s\u2019\u00e9pouvantait de \u00ab\u00a0son esprit g\u00e9om\u00e9tral qui \u201cvoy[ait] sur divers plans\u201d comme les yeux d\u2019un insecte\u00a0\u00bb (Berg et Vad\u00e9, 2002, p.\u00a06). Alors que son si\u00e8cle \u00e9tait anim\u00e9 par une pens\u00e9e <em>continuiste<\/em> et lin\u00e9aire de l\u2019histoire, Schwob se d\u00e9tourne de cette entreprise d\u2019unification du temps en tentant au contraire d\u2019explorer la fertilit\u00e9 du relativisme historique. Selon lui, par opposition au d\u00e9terminisme scientifique, l\u2019art lui offre la latitude d\u2019exploiter son g\u00e9nie multiplicateur pour rendre compte d\u2019une conception morcel\u00e9e de l\u2019histoire. Schwob condamne l\u2019histoire moderne pour sa vision macroscopique soumise au d\u00e9terminisme et valorise au contraire l\u2019art qui, pour lui, \u00ab\u00a0est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, ne d\u00e9crit que l\u2019individuel, ne d\u00e9sire que l\u2019unique\u00a0\u00bb (Schwob, 2002b-3, p.\u00a0509). L\u2019historien moderne chercherait \u00e0 trouver un d\u00e9nominateur commun aux faits historiques par leur lien de ressemblance et s\u00e9lectionnerait les actes singuliers pour leur contribution \u00e0 la coh\u00e9sion d\u2019une macro-histoire, tandis que l\u2019artiste favoriserait au contraire le sens des diff\u00e9rences, pr\u00e9coniserait les actions marginales, multiplierait ainsi les variations microscopiques et offrirait alors une pl\u00e9iade d\u2019histoires parall\u00e8les.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre schwobienne, \u00e0 la crois\u00e9e du d\u00e9cadentisme et du symbolisme, s\u2019inspire largement de l\u2019histoire, mais pour en proposer chaque fois des points de vue divergents. Dans son article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0L\u2019histoire en miette\u00a0\u00bb, Yves Vad\u00e9 a finement d\u00e9montr\u00e9 comment Schwob rend compte \u00e0 travers l\u2019ensemble de ses contes de l\u2019effondrement du \u00ab\u00a0vaste syst\u00e8me de l\u2019Histoire, c\u2019est-\u00e0-dire la poutre ma\u00eetresse de l\u2019\u00e9difice tout \u00e0 la fois litt\u00e9raire, id\u00e9ologique et scientifique du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle triomphant\u00a0\u00bb (Vad\u00e9, 2002, p.\u00a0224). L\u2019\u00e9crivain \u00e9rudit entrelace habilement fiction et histoire dans des r\u00e9cits o\u00f9 il pr\u00eate sa plume \u00e0 une pluralit\u00e9 de voix, sans les hi\u00e9rarchiser. Son recueil de <em>Vies imaginaires<\/em>, souvent cit\u00e9 pour sa riche pr\u00e9face qui r\u00e9fl\u00e9chit sur les probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 l\u2019historiographie, demeure l\u2019exemple le plus \u00e9loquent d\u2019un entrem\u00ealement de biographies fictives. S\u2019y juxtaposent les vies fantasm\u00e9es d\u2019individus ayant r\u00e9ellement exist\u00e9 et de personnages chim\u00e9riques qui pr\u00e9tendent corriger \u00e0 la fois l\u2019historiographie officielle et les l\u00e9gendes mythiques. Mais Vad\u00e9 consid\u00e8re comme \u00ab\u00a0le plus bel exemple de multiplication des voix \u00e9nonciatrices\u00a0\u00bb <em>La Croisade des enfants<\/em>, qu\u2019il tient par ailleurs pour le \u00ab\u00a0chef-d\u2019\u0153uvre de Schwob\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0232).<\/p>\n<p>Ce petit conte d\u2019une vingtaine de pages s\u2019inspire d\u2019un fait historique l\u00e9gendaire d\u00e9j\u00e0 marginal et impr\u00e9cis, sur lequel les interpr\u00e9tations des historiens divergent. Schwob r\u00e9invente cette croisade que des milliers d\u2019enfants ou d\u2019innocents auraient entreprise en 1212. Pour reconstituer cette croisade atypique, il utilise trois sources\u00a0: des textes d\u2019Albert de Stade, d\u2019Alb\u00e9ric de Trois-Fontaines et de Jacques de Voragine, tous trois \u00e0 peu pr\u00e8s contemporains de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Il emprunte au premier un extrait latin qu\u2019il pose en exergue de son conte. Ce fragment rapporte qu\u2019un peu avant la v<sup>e<\/sup> Croisade, des enfants se seraient mis en route vers J\u00e9rusalem pour trouver la Terre sainte. Du second, il retient le nom de deux marchands marseillais, un monument \u00e9rig\u00e9 par Gr\u00e9goire IX et la persistance de la foi des enfants malgr\u00e9 l\u2019\u00e9chec de leur qu\u00eate. Finalement, du troisi\u00e8me, il retient le nombre d\u2019enfants et le personnage de Nicolas le teuton. \u00c0 partir de ce mat\u00e9riau historique, Schwob construit une mosa\u00efque de r\u00e9cits\u00a0: sous sa plume, huit narrateurs (p\u00e8lerins, goliard, l\u00e9preux, clerc, kalandar et papes) se relaient pour t\u00e9moigner de la p\u00e9r\u00e9grination de sept mille enfants en route vers le S\u00e9pulcre du Christ. Il s\u2019agit chaque fois de voix isol\u00e9es, de marginaux, parfois illettr\u00e9s, ou d\u2019\u00e9rudits retir\u00e9s du monde qui s\u2019interrogent sur l\u2019\u00e9v\u00e9nement et cherchent \u00e0 l\u2019expliquer.<\/p>\n<p>Cette technique des points de vue, Schwob l\u2019avait reconnue chez Robert Browning et admir\u00e9e chez Stevenson. Borges, quant \u00e0 lui, la voit \u00e0 l\u2019origine de <em>Tandis que j\u2019agonise <\/em>de Faulkner. Elle permet \u00e0 Schwob de pr\u00e9senter indirectement un \u00e9v\u00e9nement qui appara\u00eet chaque fois r\u00e9fract\u00e9 dans un discours particulier qui le soumet \u00e0 sa propre coh\u00e9rence interne. Par cons\u00e9quent, certaines interpr\u00e9tations se contredisent d\u2019un narrateur \u00e0 l\u2019autre, r\u00e9pondant \u00e0 des croyances diverses, et la croisade glisse progressivement dans un myst\u00e8re ind\u00e9chiffrable qui r\u00e9cuse toute v\u00e9rit\u00e9 historique univoque. F\u00e9lix Guattari et Gilles Deleuze comptaient \u00e0 juste titre la <em>Croisade des enfants<\/em> au nombre des mod\u00e8les d\u2019\u00e9criture nomade et rhizomatique de l\u2019Histoire. Il s\u2019agit pour eux d\u2019un livre qui \u00ab\u00a0multiplie les r\u00e9cits comme autant de plateaux aux dimensions variables\u00a0\u00bb (Deleuze et Guattari, 1980, p.\u00a034) et refuse donc de soumettre l\u2019histoire au seul point de vue s\u00e9dentaire d\u2019un appareil unitaire d\u2019\u00e9tat<a id=\"footnoteref2_yy81wft\" class=\"see-footnote\" title=\"Les deux auteurs d\u00e9plorent toutefois une unit\u00e9 gard\u00e9e au conte de Schwob. \" href=\"#footnote2_yy81wft\">[2]<\/a>. En effet, le refus du d\u00e9terminisme scientifique \u00e0 l\u2019origine du projet artistique de Schwob lib\u00e8re l\u2019histoire de sa suj\u00e9tion \u00e0 toute id\u00e9ologie, quelle qu\u2019elle soit. Alors que pour Mikha\u00efl Bakhtine, la polyphonie romanesque gravite autour d\u2019un \u00ab\u00a0noyau s\u00e9mantique ultime\u00a0\u00bb (Bakhtine, 1978, p.\u00a0119), chez Schwob, plus les voix se multiplient, plus les informations s\u2019accumulent, moins le sens de l\u2019\u00e9v\u00e9nement au c\u0153ur de ses discours nous est saisissable. Comme le notait Michel Viegnes, \u00ab\u00a0loin d\u2019\u00eatre hi\u00e9rarchis\u00e9 par rapport \u00e0 un noyau id\u00e9ologique, le texte polyphonique de Schwob, place toutes ces diverses facettes de l\u2019\u00e9criture \u00e0 \u00e9quidistance d\u2019un centre introuvable\u00a0\u00bb (Viegnes, 2002, p.\u00a0256).<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019image des enfants qui \u00ab\u00a0parcourent la gr\u00e8ve en amassant des coquilles pour signes de voyage\u00a0\u00bb, qui \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9tonnent des \u00e9toiles de mer et pensent qu\u2019elles soient tomb\u00e9es vivantes du ciel afin de leur indiquer la route\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-2, p.\u00a0494), le lecteur cumule les \u00e9clats d\u2019une mosa\u00efque stellaire et entreprend une croisade du sens \u00e0 travers le jeu kal\u00e9idoscopique d\u2019une histoire toujours plus fugitive. La prolif\u00e9ration de sens est telle qu\u2019il ne peut fixer son interpr\u00e9tation sans \u00e9clipser ce qui s\u2019en d\u00e9tourne. Ou alors, s\u2019il tend \u00e0 l\u2019exhaustivit\u00e9 du sens, il se perd dans une lecture labyrinthique au centre de laquelle se trouve un vide inexplicable. Dans sa pr\u00e9face du <em>Roi au masque<\/em> <em>d\u2019or<\/em>, Schwob constatait cette activit\u00e9 herm\u00e9neutique infinie qui se heurte \u00e0 l\u2019immanence et \u00e0 l\u2019absence de v\u00e9rit\u00e9 unique sur le monde\u00a0: \u00ab\u00a0Sachez que tout en ce monde n\u2019est que signes, et signes de signes. [\u2026] Comme les masques sont le signe qu\u2019il y a des visages, les mots sont le signe qu\u2019il y a des choses. Et ces choses sont des signes de l\u2019incompr\u00e9hension.\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-1, p.\u00a0242.)<\/p>\n<p>En l\u2019absence de narrateur omniscient qui viendrait conf\u00e9rer un sens au conte, le lecteur se trouve tel le pape Innocent III qui, dans le r\u00e9cit, interroge en vain Dieu sur l\u2019interpr\u00e9tation exacte \u00e0 donner \u00e0 la croisade. Le vieil homme exprime son d\u00e9sarroi dans ses plaintes sans \u00e9cho\u00a0: \u00ab\u00a0La vie pass\u00e9e fait h\u00e9siter nos r\u00e9solutions\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-2, p.\u00a0490), affirme-t-il. Quel sens donner \u00e0 l\u2019entreprise surprenante des enfants? S\u2019agit-il d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019<em>Exode<\/em> ou de la r\u00e9alisation de <em>La L\u00e9gende du joueur de fl\u00fbte de Hamelin<\/em>? Est-ce que tel que le pr\u00e9tendent les petits proph\u00e8tes \u00ab\u00a0la mer se s\u00e9parer[a] et se dess\u00e9cher[a] pour les laisser passer\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0489) ou sont-ils condamn\u00e9s \u00e0 p\u00e9rir noy\u00e9s sous l\u2019emprise du Malin? Le vieil homme \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00c9glise fait appel aux r\u00e9cits pass\u00e9s pour trouver un sens \u00e0 son pr\u00e9sent. Cette intrusion de textes anciens, utilis\u00e9s tels des intertextes dans l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, multiplie les lectures possibles de l\u2019Histoire. Laurent Jenny soulignait que \u00ab\u00a0le propre de l\u2019intertextualit\u00e9 est d\u2019introduire \u00e0 un nouveau mode de lecture qui fait \u00e9clater la lin\u00e9arit\u00e9 du texte. Chaque r\u00e9f\u00e9rence intertextuelle est le lieu d\u2019une alternative [\u2026] qui \u00e9toile le texte de bifurcations\u00a0\u00bb (Jenny, 1976, p.\u00a0266). Et si la blanche \u00ab\u00a0cellule [du pape] reste paisible\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-2, p.\u00a0491), le lecteur demeure de m\u00eame, sans r\u00e9ponse, aux prises avec les nombreuses ellipses du texte qui le confinent dans un silence po\u00e9tique.<\/p>\n<p>\u00c0 vrai dire, <em>La<\/em> <em>Croisade des enfants<\/em> insiste davantage sur les blancs d\u2019une m\u00e9moire historique qu\u2019elle n\u2019en rapporte le souvenir. Le lecteur se trouve tel un historien devant un mat\u00e9riau lacunaire\u00a0: des t\u00e9moignages h\u00e9t\u00e9roclites qui rendent compte de l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans une discontinuit\u00e9 d\u00e9routante. En fait, le v\u00e9ritable sens de la croisade est peut-\u00eatre \u00e0 chercher dans ses interstices. Schwob admirait d\u2019ailleurs les silences du r\u00e9cit chez Stevenson\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qu\u2019il ne dit pas nous attire plus que ce qu\u2019il nous dit.\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-4, p.\u00a0726.) Alors que Stevenson faisait \u00ab\u00a0surgir [s]es personnages des t\u00e9n\u00e8bres qu\u2019il cr\u00e9[ait] autour d\u2019eux\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.), Schwob fait \u00e9merger les voix du silence qui les entoure. Depuis la th\u00e9orisation de la lecture par Umberto Eco, on pr\u00e9tend qu\u2019\u00ab\u00a0un texte est un tissu d\u2019espaces blancs, d\u2019interstices \u00e0 remplir, et [que] celui qui l\u2019a \u00e9mis pr\u00e9voyait qu\u2019ils seraient remplis et les a laiss\u00e9s blancs\u00a0\u00bb (Eco, 1985, p.\u00a063). L\u2019auteur donne ainsi une certaine libert\u00e9 interpr\u00e9tative \u00e0 son lecteur. C\u2019est en toute conscience que Schwob encourage ces blancs de r\u00e9cit qui peuvent se lire comme des blancs de m\u00e9moire. Dans un texte tardif o\u00f9 il raconte le plaisir de ses premi\u00e8res lectures, Schwob note\u00a0: \u00ab\u00a0Le vrai lecteur construit presque autant que l\u2019auteur\u00a0: seulement il b\u00e2tit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de livre.\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-5, p.\u00a0964.) Les oublis du texte sont volontaires et ouvrent l\u2019espace dans lequel la lecture peut se construire. Par la multiplication des possibilit\u00e9s interpr\u00e9tatives instaur\u00e9es par les diff\u00e9rentes voix, mais surtout par le silence omnipr\u00e9sent qui les entoure, le r\u00e9cit \u00e9chappe \u00e0 toute cl\u00f4ture, l\u2019histoire se d\u00e9robe et laisse le lecteur dans une posture inconfortable \u00e0 partir de laquelle il peut \u00eatre tent\u00e9, comme le fait l\u2019historiographe, de tracer les fils de constellations historiques possibles. Le texte invite le lecteur dans ce que Siegfried Kracauer aurait appel\u00e9 l\u2019antichambre de l\u2019historien<a id=\"footnoteref3_5h1uyhe\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019antichambre y est pr\u00e9sent\u00e9e comme une utopie de l\u2019entre-deux (intemporel et temporel, transcendant et immanent, g\u00e9n\u00e9ral et particulier)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0L\u2019ambig\u00fcit\u00e9 appartient \u00e0 l\u2019essence de cet espace interm\u00e9diaire. Ceux qui l\u2019habitent doivent d\u00e9ployer des efforts constants pour faire face aux n\u00e9cessit\u00e9s contradictoires qu\u2019ils rencontrent \u00e0 chaque coin de rue.\u00a0\u00bb (Kracauer, 2006, p.\u00a0291.) \" href=\"#footnote3_5h1uyhe\">[3]<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il le laisse devant certaines traces de l\u2019histoire avant que celles-ci ne soient reconfigur\u00e9es dans un r\u00e9cit officiel et soumises \u00e0 une quelconque id\u00e9ologie. Par cet effet de lecture, Schwob met en relief l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une synth\u00e8se r\u00e9trospective de l\u2019histoire qui soit exhaustive; il donne ainsi une le\u00e7on d\u2019humilit\u00e9 \u00e0 l\u2019historien qui cherche \u00e0 soumettre le temps et le monde \u00e0 des lois g\u00e9n\u00e9rales et \u00e0 les plier \u00e0 un r\u00e9cit totalisant<a id=\"footnoteref4_bugrjf2\" class=\"see-footnote\" title=\"Comme l\u2019expose Raymond Aron, la rationalisation r\u00e9trospective effectu\u00e9e par l\u2019historiographie nationale telle que Michelet la pratique \u00ab\u00a0consiste surtout \u00e0 grouper les \u00e9v\u00e9nements de telle sorte que l\u2019ensemble paraisse aussi intelligible que la d\u00e9cision d\u2019un chef, aussi n\u00e9cessaire que le d\u00e9terminisme naturel\u00a0\u00bb (Aron, 1986, p.\u00a0173). \" href=\"#footnote4_bugrjf2\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage r\u00e9trospectif de Gr\u00e9goire IX, dernier r\u00e9cit de <em>La Croisade<\/em>, est \u00e9clairant \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0: \u00ab\u00a0Le plus vieux de tous les vicaires\u00a0[\u2026]\u00a0commence seulement \u00e0 comprendre\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0Dieu ne se manifeste point\u00a0\u00bb parce qu\u2019\u00ab\u00a0il a parfaite confiance en l\u2019\u0153uvre p\u00e9trie par ses mains\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-2, p.\u00a0502). Selon lui, face \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement qu\u2019est cette croisade, il est du devoir de chacun de reconna\u00eetre sa responsabilit\u00e9 et d\u2019essayer, en tant que cr\u00e9ature de Dieu, de prendre exemple de la bont\u00e9 des petits crois\u00e9s qui affirmaient innocemment qu\u2019ils ne savaient pas. L\u2019homme responsable doit admettre et surtout accepter son ignorance. En \u00e9rigeant un monument expiatoire \u00ab\u00a0pour la foi qui ne sait pas\u00a0\u00bb, Gr\u00e9goire IX veut perp\u00e9tuer la m\u00e9moire des victimes de l\u2019histoire, parce que \u00ab\u00a0les \u00e2ges qui viendront doivent conna\u00eetre\u00a0\u00bb, doivent se rappeler que leur savoir est lacunaire et se d\u00e9tourner de l\u2019orgueil humain qui cherche \u00e0 \u00ab\u00a0comprendre les choses de l\u2019univers\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-2, p.\u00a0503) en leur imposant un sens.<\/p>\n<p>Il faut une m\u00e9moire pour l\u2019oubli<a id=\"footnoteref5_mcs725b\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous entendons m\u00e9moire de l\u2019oubli dans le sens de l\u2019\u00ab\u00a0exigence de rester inoubliable\u00a0\u00bb chez Giorgio Agamben\u00a0: \u00ab\u00a0Naturellement cette exigence ne veut pas simplement dire que quelque chose \u2014 qui avait \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 \u2014 doit maintenant revenir \u00e0 la m\u00e9moire, doit \u00eatre rappel\u00e9. L\u2019exigence concerne non le fait d\u2019\u00eatre rappel\u00e9, mais celui de rester inoubliable. Elle se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 tout ce qui, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, est \u00e0 chaque instant oubli\u00e9 [\u2026]. Malgr\u00e9 les efforts des historiens [\u2026] la quantit\u00e9 de ce qui, dans l\u2019histoire de la soci\u00e9t\u00e9 comme dans celle des individus, est irr\u00e9m\u00e9diablement perdu est infiniment plus importante que ce qui peut \u00eatre recueilli dans les archives de la m\u00e9moire. [\u2026] Ce que le perdu exige, c\u2019est non pas d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 et comm\u00e9mor\u00e9, mais de rester en nous en tant qu\u2019oubli\u00e9, en tant que perdu \u2014 et seulement dans cette mesure, en tant qu\u2019inoubliable. [\u2026] De l\u00e0 l\u2019insuffisance de toute relation \u00e0 l\u2019oubli\u00e9 qui chercherait [\u2026] \u00e0 construire pour celui-ci une autre tradition et une autre histoire. [\u2026] L\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9cisif est seulement la capacit\u00e9 de rester fid\u00e8le \u00e0 ce qui, bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 sans cesse oubli\u00e9, doit pourtant rester inoubliable et exige en quelque sorte de demeurer avec nous, d\u2019\u00eatre encore \u2014 pour nous \u2014 d\u2019une certaine possibilit\u00e9.\u00a0\u00bb (Agamben, 2004, p. 72-73.) \" href=\"#footnote5_mcs725b\">[5]<\/a> qui ne soit pas reconstruction illusoire de l\u2019absence, un juste devoir de m\u00e9moire qui soit sans pr\u00e9tention. Il faut une m\u00e9moire blanche, tel le rassemblement \u00ab\u00a0de ces petits ossements blancs \u00e9tendus dans la nuit\u00a0\u00bb pour rappeler aux hommes \u00ab\u00a0l\u2019ignorance et la candeur\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0503), cette blancheur immacul\u00e9e qui s\u2019inscrit dans les interstices de leur mosa\u00efque m\u00e9morielle. L\u2019\u00e9criture est un outil qui assure la transmission de la m\u00e9moire qui risque sinon de sombrer dans un oubli irr\u00e9versible. Le premier r\u00e9cit du recueil, celui du Goliard, nous l\u2019indique d\u00e9j\u00e0. Ce clerc errant a \u00ab\u00a0oubli\u00e9 les paroles latines\u00a0\u00bb parce qu\u2019il n\u2019est pas \u00ab\u00a0expert dans les lettres\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 483-484) et ne ma\u00eetrise pas l\u2019\u00e9criture. Aussi nous rappelle-t-il que les fr\u00e8res tapissent des parchemins de noms de morts et font circuler ces rouleaux d\u2019une abbaye \u00e0 l\u2019autre afin qu\u2019on n\u2019oublie pas de prier pour ces d\u00e9funts. La parole \u00e9ph\u00e9m\u00e8re menace de se dissiper, de s\u2019effacer, mais l\u2019\u00e9criture a le pouvoir de la fixer et de la rem\u00e9morer aux hommes. De la m\u00eame mani\u00e8re, le kalandar, disciple de Mohammed, rappelle comment les livres qui comm\u00e9morent la parole sacr\u00e9e du Proph\u00e8te et comment les \u00ab\u00a0pens\u00e9es [\u2026] trac\u00e9es au calame\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0497) qui t\u00e9moignent des miracles attestent sa foi et guident sa vie. Le pouvoir de l\u2019\u00e9criture comme support m\u00e9moriel est incontestable.<\/p>\n<p>Mais dans une d\u00e9marche qui vise une juste m\u00e9moire de l\u2019oubli, comment les marques ind\u00e9l\u00e9biles de l\u2019\u00e9criture peuvent-elle r\u00e9v\u00e9ler avec justesse la blancheur amn\u00e9sique? Comment indiquer l\u2019ignorance sans d\u00e9j\u00e0 la teinter du poids des mots? Pour Monique Jutrin, cette blancheur \u00e0 souligner se r\u00e9v\u00e9lerait dans le caract\u00e8re po\u00e9tique de l\u2019\u00e9criture schwobienne\u00a0: \u00ab\u00a0La po\u00e9sie ne chante-t-elle pas \u201cblanc sur noir\u201d ce que la prose dit \u201cnoir sur blanc\u201d?\u00a0Ce \u201cmonument expiatoire pour la foi qui ne sait pas\u201d se confond avec le livre de Schwob, seul \u201cmonument\u201d comm\u00e9morant l\u2019\u00e9v\u00e9nement.\u00a0\u00bb (Jutrin, 1982, p.\u00a0109.) Tels ces petits p\u00e8lerins qui r\u00e9pondent \u00e0 l\u2019invitation de voix blanches, \u00e0 ces myst\u00e9rieuses voix qui sont comme \u00ab\u00a0les voix des oiseaux morts pendant l\u2019hiver\u00a0\u00bb, et qui s\u2019aventurent alors vers J\u00e9rusalem en qu\u00eate d\u2019un tombeau vide, le lecteur est guid\u00e9 par des voix po\u00e9tiques ancestrales, oubli\u00e9es par l\u2019histoire officielle, qui \u00e9mergent du pass\u00e9 et le conduisent dans \u00ab\u00a0les cryptes du temple\u00a0\u00bb (Schwob, 2002a-2, p.\u00a0503), au monument expiatoire de Gr\u00e9goire IX, r\u00e9verb\u00e9ration de ce tombeau vide que devient le conte de Marcel Schwob.<\/p>\n<p>Comme Michelet, Schwob ressuscite les voix spectrales oblit\u00e9r\u00e9es par l\u2019histoire, mais, contrairement \u00e0 l\u2019historien, ce qu\u2019il met en lumi\u00e8re, c\u2019est le caract\u00e8re distinct de chacune d\u2019elle, la diversit\u00e9 qui menace l\u2019unit\u00e9 historique, plut\u00f4t que l\u2019univocit\u00e9 de leur message. L\u2019\u00e9crivain propose des histoires singuli\u00e8res d\u2019oubli\u00e9s et de marginaux qui ne s\u2019ins\u00e8rent jamais parfaitement dans le grand r\u00e9cit de l\u2019humanit\u00e9. Des t\u00e9moignages que le discours officiel n\u2019a pas pu retenir, parce qu\u2019aucun manuscrit n\u2019a pu les rapporter\u00a0: les paroles fictives d\u2019un Goliard illettr\u00e9, d\u2019un l\u00e9preux exclu de la soci\u00e9t\u00e9, \u00ab\u00a0oubli\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9surrection\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0485); celles de la confession intime du vieil homme qui se cache sous le pape Innocent III, retir\u00e9 dans sa cellule \u00ab\u00a0loin de l\u2019encens et des chasubles\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0488); celles d\u2019un kalandar errant d\u00e9muni; aussi celles proclam\u00e9es par un deuxi\u00e8me pape qui se trouve seul devant la mer M\u00e9diterran\u00e9e; enfin celles des petits p\u00e8lerins qui ne savent pas<a id=\"footnoteref6_jpw8ety\" class=\"see-footnote\" title=\"Exception\u00a0: Le \u00ab\u00a0r\u00e9cit de Fran\u00e7ois Longuejoue, clerc\u00a0\u00bb est le seul r\u00e9cit qui pourrait appara\u00eetre comme une chronique \u00e9crite. Le texte est ins\u00e9r\u00e9 au centre de la construction sym\u00e9trique. Il ne comporte pas de r\u00e9f\u00e9rence au th\u00e8me de la blancheur. Son narrateur appara\u00eet \u00ab\u00a0comme une \u00e9manation de la chronique m\u00e9di\u00e9vale qu\u2019il cite\u00a0\u00bb et repr\u00e9sente le \u00ab\u00a0scribe qui met son savoir-faire au service de l\u2019ordre et de l\u2019utilitaire\u00a0\u00bb, il repr\u00e9sente la \u00ab\u00a0peur des bourgeois devant un mouvement populaire irrationnel\u00a0\u00bb (Lhermitte, 2002, p.\u00a0453). \" href=\"#footnote6_jpw8ety\">[6]<\/a>. Schwob r\u00e9invente ces paroles \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, sans \u00e9cho, qui n\u2019ont pu \u00eatre recens\u00e9es et prises en compte par l\u2019Histoire officielle, pour composer une symphonie po\u00e9tique sans pr\u00e9tention qui chante la m\u00e9moire d\u2019histoires parall\u00e8les de tant d\u2019oubli\u00e9s.<\/p>\n<p>Il en construit chaque fragment comme autant d\u2019indicateurs qui pointent la blancheur symbolique de l\u2019ignorance et de l\u2019oubli. La valeur po\u00e9tique de la blancheur appara\u00eet en effet comme le seul th\u00e8me r\u00e9current dans tous les t\u00e9moignages. Blancheur des fleurs au printemps, des habits des petits proph\u00e8tes; blancheur des mains et des dents du l\u00e9preux, qui rappelle \u00e0 Nicolas celle de son Seigneur; blancheur des v\u00eatements et de la cellule du pape Innocent III; celle des hommes qui ont purifi\u00e9 Mohammed; celle des plis de la M\u00e9diterran\u00e9e comme autant de bouches muettes qui expirent sur la gr\u00e8ve; blancheur des voix qui appellent les enfants; celle de la contr\u00e9e o\u00f9 certains d\u2019entre eux \u00e9choient apr\u00e8s leur dur p\u00e9riple en mer; blancheur comme \u00ab\u00a0signe de la fin\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0500); enfin blancheur des ossements dans la nuit. Toute cette blancheur omnipr\u00e9sente appelle le lecteur \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur les blancs interstitiels de sa lecture.<\/p>\n<p>Ce temps de la lecture scand\u00e9 par l\u2019absence est celui d\u2019un r\u00e9cit lib\u00e9r\u00e9 du d\u00e9terminisme et par l\u00e0 ouvert \u00e0 celui de l\u2019exp\u00e9rience des possibles. Un temps myst\u00e9rieux \u2014 qui n\u2019est pas sans analogie avec celui messianique, en dehors de toutes perspectives historiques \u2014 qui place le lecteur \u00e0 un carrefour o\u00f9 se cristallise un mirage kal\u00e9idoscopique qui, dans un vif espoir de r\u00e9demption, pourrait permettre la r\u00e9alisation d\u2019un miracle et faire bifurquer le cours de l\u2019histoire. C\u2019est que s\u2019il faut une juste m\u00e9moire de l\u2019oubli par devoir \u00e9thique envers les oubli\u00e9s de l\u2019histoire, l\u2019oubli est aussi n\u00e9cessaire \u00e0 la r\u00e9alisation d\u2019\u00e9v\u00e9nements libres. Nietzsche (1990), contemporain de Schwob, r\u00e9fl\u00e9chissait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce besoin animal d\u2019oublier pour pouvoir devenir autre dans une apologie d\u2019un pr\u00e9sent non historique. Le conte de Schwob peut se lire comme une invitation presque nietzsch\u00e9enne \u00e0 respecter une m\u00e9moire de l\u2019oubli qui, par cons\u00e9quent, permet de r\u00e9aliser une histoire lib\u00e9r\u00e9e du d\u00e9terminisme \u00e0 l\u2019origine de l\u2019entreprise historiographique moderne. Les historiens sont pour Schwob des savants qui se soumettent \u00e0 des lois qu\u2019ils l\u00e8guent aux g\u00e9n\u00e9rations futures comme autant de contraintes \u00e0 leur \u00e9panouissement, alors que l\u2019artiste a pour mission de transmettre la libert\u00e9. Mais cette libert\u00e9 ne semble pour lui n\u2019avoir de meilleur refuge que l\u2019oubli. Avec sa <em>Croisade des enfants<\/em>, Schwob propose \u00e0 la fois une po\u00e9tique et une \u00e9thique de l\u2019oubli\u00a0: ce que nous pourrions appeler une <em>po\u00e9thique de l\u2019oubli<\/em>. Une forme litt\u00e9raire qui, sans pr\u00e9tendre \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 ultime, cherche \u00e0 accomplir un devoir de m\u00e9moire des oubli\u00e9s de l\u2019Histoire qui permet de propulser l\u2019histoire actuelle en la d\u00e9lestant de son apparence de continuit\u00e9 n\u00e9cessaire. Par une \u00e9criture plurielle qui est, comme le remarquait Michel Viegnes, \u00ab\u00a0le signifiant le moins inad\u00e9quat du non-sens\u00a0\u00bb (Viegnes, 2002, p.\u00a0256), Schwob dessine les contours d\u2019un c\u00e9notaphe indispensable \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un carrefour permettant aux hommes de faire l\u2019exp\u00e9rience du temps des possibles\u00a0: il leur redonne ainsi la libert\u00e9 de faire bifurquer le cours de leur propre histoire. Dans le contexte de crise du temps de la modernit\u00e9 du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Marcel Schwob se d\u00e9marque ainsi des discours totalisants, tant de l\u2019id\u00e9ologie du progr\u00e8s que de l\u2019entreprise historiographique, pour concevoir une po\u00e9tique de l\u2019histoire qui s\u2019articule \u00e0 une \u00e9thique de la m\u00e9moire fond\u00e9e sur l\u2019oubli. Selon Viegnes, \u00ab\u00a0on commence[rait] seulement aujourd\u2019hui \u00e0 mesurer l\u2019importance de ce polygraphe m\u00e9talitt\u00e9raire, qui inventait d\u00e9j\u00e0, il y a un si\u00e8cle, notre champ de repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0256).<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Agamben, Giorgio. 2004 [2000]. <em>Le Temps qui reste. Un commentaire de l\u2019<\/em>\u00c9p\u00eetre aux Romains. Trad. de l\u2019italien par Judith Revel. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Petit biblioth\u00e8que et Rivages poche\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Payot et Rivages, 288 p.<\/p>\n<p>Aron, Raymond. 1986 [1938]. <em>Introduction \u00e0 la philosophie de l\u2019histoire. Essai sur les limites de l\u2019objectivit\u00e9 historique<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que des sciences humaines\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard, 521 p.<\/p>\n<p>Bakhtine, Mikha\u00efl. 1978. <em>Esth\u00e9tique et th\u00e9orie du roman<\/em>. Trad. du russe par Daria Olivier. Paris\u00a0: Gallimard, 488 p.<\/p>\n<p>Balzac, Honor\u00e9 de. 1965. \u00ab\u00a0Avant-propos\u00a0\u00bb. Chap. in <em>La Com\u00e9die humaine<\/em>, p.\u00a051-56. Tome 1. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Berg, Christian et Yves Vad\u00e9. 2002. <em>Marcel Schwob. D\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0Essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Champ Vallon, 348 p.<\/p>\n<p>Chol, Isabelle. 2004. \u00ab\u00a0Avant-propos\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Po\u00e9tiques de la discontinuit\u00e9. De 1870 \u00e0 nos jours, p.\u00a0<\/em>7-22. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Litt\u00e9ratures\u00a0\u00bb, Cermont-Ferrand\u00a0: Presses universitaires Blaise Pascal.<\/p>\n<p>Deleuze, Gilles et F\u00e9lix Guattari. 1980. <em>Mille plateaux. Capitalisme et schizophr\u00e9nie 2<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Critique\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Minuit, 645 p.<\/p>\n<p>Eco, Umberto. 1985 [1979]. <em>Lector in fabula<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Livre de poche \/ Essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Grasset et Fasquelle, 315 p.<\/p>\n<p>Hartog, Fran\u00e7ois. 2003. <em>R\u00e9gimes d\u2019historicit\u00e9. Pr\u00e9sentisme et exp\u00e9riences du temps<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0La librairie du xxi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Seuil, 259 p.<\/p>\n<p>Hobsbawm, Eric J. 1969 [1962]. <em>L\u2019\u00c8re des r\u00e9volutions. 1789-1848<\/em>. Trad. de l\u2019anglais par Fran\u00e7oise Braudel et Jean-Claude Pineau. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Pluriel\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Fayard, 432 p.<\/p>\n<p>Jenny, Laurent. 1976. \u00ab\u00a0La strat\u00e9gie de la forme\u00a0\u00bb. <em>Po\u00e9tique<\/em>, vol. 7, p.\u00a0257-281.<\/p>\n<p>Jutrin, Monique. 1982.<em> Marcel Schwob\u00a0: \u00ab\u00a0C\u0153ur double\u00a0\u00bb<\/em>. Lausanne\u00a0: L\u2019Aire, 141 p.<\/p>\n<p>Kracauer, Siegfried. 2006. <em>L\u2019Histoire des avant derni\u00e8res choses<\/em>. Trad. de l\u2019anglais par Claude Orsini. Coll. \u00ab\u00a0Un ordre d\u2019id\u00e9es\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Stock, 369 p.<\/p>\n<p>Lhermitte, Agn\u00e8s. 2002. <em>Palimpseste et merveilleux dans l\u2019\u0153uvre de Marcel Schwob<\/em>, Paris\u00a0: Honor\u00e9 Champion, 565 p.<\/p>\n<p>Lukacs, Georges. 2000 [1965]. <em>Le Roman historique<\/em>. Trad. de Robert Sailley. Paris\u00a0: Payot, 410 p.<\/p>\n<p>Michelet, Jules. 2002. \u00ab\u00a0Pr\u00e9face \u00e0 l\u2019histoire de France\u00a0\u00bb. In <em>Philosophie des sciences historiques. Le moment romantique,<\/em> sous la direction de Marcel Gauchet, p.\u00a0333-358. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p>Nietzsche, Friedrich. 1990. \u00ab\u00a0De l\u2019utilit\u00e9 et des inconv\u00e9nients de l\u2019histoire pour la vie\u00a0\u00bb. Chap. in <em>Consid\u00e9rations inactuelles I et II<\/em>. Trad. de l\u2019Allemand par Pierre Rusch, p.\u00a091 \u00e0 169. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio\u00a0\/\u00a0Essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Schwob, Marcel. 2002a. <em>\u0152uvres<\/em>, \u00e9d. \u00e9tablie par Sylvain Goudemare. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Libretto\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Ph\u00e9bus, 988 p.<\/p>\n<ol>\n<li>Pr\u00e9face au <em>Roi au masque d\u2019or<\/em> [1892], p. 239-243.<\/li>\n<li><em>La Croisade des enfants<\/em> [1895], p. 477-503.<\/li>\n<li>Pr\u00e9face aux <em>Vies imaginaires<\/em> [1896], p. 509-515.<\/li>\n<li>\u00ab\u00a0Robert Louis Stevenson\u00a0\u00bb, dans <em>Spicil\u00e8ge<\/em> [1896], p. 723-731.<\/li>\n<li><em>Il libro delle mia memoria<\/em> [1905], p. 957-966.<\/li>\n<\/ol>\n<p>_______. 2002b. <em>\u0152uvres<\/em>, textes r\u00e9unis et pr\u00e9sent\u00e9s par Alexandre Gefen. Paris\u00a0: Les belles lettres, 1280 p.<\/p>\n<p style=\"margin-left: 49.65pt; text-align: justify;\">\u00a01.\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Le r\u00e9alisme\u00a0\u00bb, p. 829-830.<\/p>\n<p>Taguieff, Pierre-Andr\u00e9. 2004. <em>Le Sens du progr\u00e8s. Une approche historique et philosophique<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion, 437 p.<\/p>\n<p>Vad\u00e9, Yves. 2002. \u00ab L\u2019histoire en miette \u00bb. In <em>Marcel Schwob. D\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui<\/em>, sous la direction de Christian Berg et Yves Vad\u00e9, p. 223-236. Coll. \u00ab\u00a0Essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Champ Vallon.<\/p>\n<p>Viegnes, Michel. 2002. \u00ab Marcel Schwob\u00a0: une \u00e9criture plurielle \u00bb. In <em>Marcel Schwob. D\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui<\/em>, sous la direction de Christian Berg et Yves Vad\u00e9, p. 242-256. Coll. \u00ab\u00a0Essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Champ Vallon.<\/p>\n<p>Zola, \u00c9mile. 1971. <em>Le Roman exp\u00e9rimental<\/em>. Paris\u00a0: Garnier-Flammarion, 369\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_tylesuu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_tylesuu\">[1]<\/a> Son entreprise a pour fonction politique d\u2019assurer une m\u00e9moire des oubli\u00e9s et se soumet \u00e0 \u00ab\u00a0la condition nouvelle impos\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire\u00a0: non plus de raconter seulement ou juger, mais d\u2019<em>\u00e9voquer<\/em>, <em>refaire<\/em>, <em>ressusciter<\/em> les \u00e2ges\u00a0\u00bb (Michelet, 2002, p.\u00a0339).<\/p>\n<p id=\"footnote2_yy81wft\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_yy81wft\">[2]<\/a> Les deux auteurs d\u00e9plorent toutefois une unit\u00e9 gard\u00e9e au conte de Schwob.<\/p>\n<p id=\"footnote3_5h1uyhe\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_5h1uyhe\">[3]<\/a> L\u2019antichambre y est pr\u00e9sent\u00e9e comme une utopie de l\u2019entre-deux (intemporel et temporel, transcendant et immanent, g\u00e9n\u00e9ral et particulier)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0L\u2019ambig\u00fcit\u00e9 appartient \u00e0 l\u2019essence de cet espace interm\u00e9diaire. Ceux qui l\u2019habitent doivent d\u00e9ployer des efforts constants pour faire face aux n\u00e9cessit\u00e9s contradictoires qu\u2019ils rencontrent \u00e0 chaque coin de rue.\u00a0\u00bb (Kracauer, 2006, p.\u00a0291.)<\/p>\n<p id=\"footnote4_bugrjf2\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_bugrjf2\">[4]<\/a> Comme l\u2019expose Raymond Aron, la rationalisation r\u00e9trospective effectu\u00e9e par l\u2019historiographie nationale telle que Michelet la pratique \u00ab\u00a0consiste surtout \u00e0 grouper les \u00e9v\u00e9nements de telle sorte que l\u2019ensemble paraisse aussi intelligible que la d\u00e9cision d\u2019un chef, aussi n\u00e9cessaire que le d\u00e9terminisme naturel\u00a0\u00bb (Aron, 1986, p.\u00a0173).<\/p>\n<p id=\"footnote5_mcs725b\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_mcs725b\">[5]<\/a> Nous entendons m\u00e9moire de l\u2019oubli dans le sens de l\u2019\u00ab\u00a0exigence de rester inoubliable\u00a0\u00bb chez Giorgio Agamben\u00a0: \u00ab\u00a0Naturellement cette exigence ne veut pas simplement dire que quelque chose \u2014 qui avait \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 \u2014 doit maintenant revenir \u00e0 la m\u00e9moire, doit \u00eatre rappel\u00e9. L\u2019exigence concerne non le fait d\u2019\u00eatre rappel\u00e9, mais celui de rester inoubliable. Elle se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 tout ce qui, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, est \u00e0 chaque instant oubli\u00e9 [\u2026]. Malgr\u00e9 les efforts des historiens [\u2026] la quantit\u00e9 de ce qui, dans l\u2019histoire de la soci\u00e9t\u00e9 comme dans celle des individus, est irr\u00e9m\u00e9diablement perdu est infiniment plus importante que ce qui peut \u00eatre recueilli dans les archives de la m\u00e9moire. [\u2026] Ce que le perdu exige, c\u2019est non pas d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 et comm\u00e9mor\u00e9, mais de rester en nous en tant qu\u2019oubli\u00e9, en tant que perdu \u2014 et seulement dans cette mesure, en tant qu\u2019inoubliable. [\u2026] De l\u00e0 l\u2019insuffisance de toute relation \u00e0 l\u2019oubli\u00e9 qui chercherait [\u2026] \u00e0 construire pour celui-ci une autre tradition et une autre histoire. [\u2026] L\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9cisif est seulement la capacit\u00e9 de rester fid\u00e8le \u00e0 ce qui, bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 sans cesse oubli\u00e9, doit pourtant rester inoubliable et exige en quelque sorte de demeurer avec nous, d\u2019\u00eatre encore \u2014 pour nous \u2014 d\u2019une certaine possibilit\u00e9.\u00a0\u00bb (Agamben, 2004, p. 72-73.)<\/p>\n<p id=\"footnote6_jpw8ety\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_jpw8ety\">[6]<\/a> Exception\u00a0: Le \u00ab\u00a0r\u00e9cit de Fran\u00e7ois Longuejoue, clerc\u00a0\u00bb est le seul r\u00e9cit qui pourrait appara\u00eetre comme une chronique \u00e9crite. Le texte est ins\u00e9r\u00e9 au centre de la construction sym\u00e9trique. Il ne comporte pas de r\u00e9f\u00e9rence au th\u00e8me de la blancheur. Son narrateur appara\u00eet \u00ab\u00a0comme une \u00e9manation de la chronique m\u00e9di\u00e9vale qu\u2019il cite\u00a0\u00bb et repr\u00e9sente le \u00ab\u00a0scribe qui met son savoir-faire au service de l\u2019ordre et de l\u2019utilitaire\u00a0\u00bb, il repr\u00e9sente la \u00ab\u00a0peur des bourgeois devant un mouvement populaire irrationnel\u00a0\u00bb (Lhermitte, 2002, p.\u00a0453).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Mallette, Joz\u00e9ane. 2008. \u00abPo\u00e9thique de l&rsquo;oubli dans La Croisade des enfants de Marcel Schwob\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010, En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5415\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/mallette-10.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 mallette-10.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9cb8271c-a9eb-4ab6-bd3a-46ed614a7d97\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/mallette-10.pdf\">mallette-10<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/mallette-10.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9cb8271c-a9eb-4ab6-bd3a-46ed614a7d97\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010 L\u2019\u00e8re des r\u00e9volutions politique, sociale et industrielle marque selon l\u2019expression de l\u2019historien \u00c9ric Hobsbawm \u00ab\u00a0l\u2019heure de la grande rupture\u00a0\u00bb (Hobsbawm, 1969, p.\u00a010). En effet, l\u2019entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 du xixe si\u00e8cle est scand\u00e9e par un grand nombre de changements qui s\u2019effectuent si rapidement que l\u2019ensemble de la population fran\u00e7aise [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1191,1190],"tags":[251],"class_list":["post-5415","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier-les-ecritures-de-lhistoire","category-les-ecritures-de-lhistoire","tag-malette-jozeane"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5415","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5415"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5415\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9279,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5415\/revisions\/9279"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5415"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5415"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5415"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}