{"id":5416,"date":"2024-06-13T19:48:15","date_gmt":"2024-06-13T19:48:15","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-roman-alamut-de-vladimir-bartol-des-rapports-troublants-avec-lhistoire\/"},"modified":"2024-09-11T04:03:42","modified_gmt":"2024-09-11T04:03:42","slug":"le-roman-alamut-de-vladimir-bartol-des-rapports-troublants-avec-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5416","title":{"rendered":"Le roman \u00ab Alamut \u00bb de Vladimir Bartol : des rapports troublants avec l\u2019Histoire"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6878\">Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010<\/a><\/h5>\n<p>Les attentats terroristes des derni\u00e8res ann\u00e9es ont remis la question du fanatisme religieux au c\u0153ur des pr\u00e9occupations des soci\u00e9t\u00e9s occidentales. En \u00e9crivant son roman <em>Alamut<\/em>, publi\u00e9 en 1938, l\u2019\u00e9crivain slov\u00e8ne Vladimir Bartol a voulu mettre en garde ses contemporains contre les dangers du fanatisme nazi et fasciste. Or, <em>Alamut<\/em> est un roman historique sur Hassan Ibn Saba, le fondateur de la secte des Assassins en Perse. Au xi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ils ont sem\u00e9 la terreur au Moyen-Orient par des attentats suicides qui ressemblent \u00e0 ceux que l\u2019on voit aujourd\u2019hui. Les Assassins s\u2019int\u00e9graient \u00e0 un village, \u00e0 une ville, \u00e0 une cour royale; ils pouvaient m\u00eame fonder une famille et fr\u00e9quenter pendant des ann\u00e9es leur victime avant de passer \u00e0 l\u2019action. Au lieu de voitures pi\u00e9g\u00e9es et d\u2019avions d\u00e9tourn\u00e9s, les Assassins utilisaient des poignards et ils se suicidaient en absorbant une forte dose de poison d\u00e8s qu\u2019ils avaient r\u00e9ussi \u00e0 remplir leur mission. \u00c0 l\u2019automne 2001, le journaliste Andr\u00e9 Clavel a d\u2019ailleurs intitul\u00e9 un article portant sur <em>Alamut<\/em>, \u00ab\u00a0Ben Laden\u00a0: mode d\u2019emploi\u00a0\u00bb (Clavel, 2001).<\/p>\n<p>Bien qu\u2019<em>Alamut<\/em> soit un texte de fiction, il se d\u00e9roule dans un pass\u00e9 connu et il comporte de nombreux \u00e9l\u00e9ments v\u00e9ridiques que nous soulignerons ici. Parce que l\u2019histoire de Hassan Ibn Saba et des Isma\u00e9liens \u00e9tait lacunaire et qu\u2019elle se pr\u00e9sentait sous forme de documents \u00e9pars, Vladimir Bartol a \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de m\u00e9langer une part de fiction aux faits av\u00e9r\u00e9s afin de former un r\u00e9cit qui se tient comme un tout. Les caract\u00e9ristiques du genre \u00ab\u00a0roman historique\u00a0\u00bb ont permis \u00e0 l\u2019auteur d\u2019effectuer une fusion entre l\u2019Histoire et la fiction, et d\u2019exprimer ainsi une r\u00e9flexion sur le sens de l\u2019Histoire qui est encore pertinente aujourd\u2019hui.<\/p>\n<h2>Vladimir Bartol et <em>Alamut<\/em><\/h2>\n<p>Vladimir Bartol, n\u00e9 \u00e0 Trieste en 1903, fut t\u00e9moin de la prise de pouvoir des r\u00e9gimes fascistes en Europe. Le roman <em>Alamut<\/em>, qu\u2019il mit dix ans \u00e0 \u00e9crire, fut publi\u00e9 dans l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 la veille du d\u00e9clenchement de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Paradoxalement, ce roman historique a paru d\u00e9phas\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 aux yeux de ses contemporains. Pourtant, bien qu\u2019il se d\u00e9roule au tournant du xi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en Perse, ce r\u00e9cit est une d\u00e9nonciation explicite des dictatures de son \u00e9poque. Vladimir Bartol avait d\u2019ailleurs d\u00e9di\u00e9, par d\u00e9rision, son roman \u00e0 Mussolini. Longtemps oubli\u00e9, <em>Alamut<\/em> a \u00e9t\u00e9 red\u00e9couvert \u00e0 la fin des ann\u00e9es quatre-vingt lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 traduit en plusieurs langues. Son auteur, mort en 1967, n\u2019a pu conna\u00eetre le succ\u00e8s tardif de son \u0153uvre, \u00e0 laquelle certains \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents ont donn\u00e9 une tournure pr\u00e9monitoire. L\u2019Histoire allait remettre <em>Alamut<\/em> \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne gr\u00e2ce au curieux\u00a0 \u00ab\u00a0flair\u00a0\u00bb de l\u2019auteur quant au choix du lieu et du temps o\u00f9 il campait son \u00ab\u00a0dictateur id\u00e9al\u00a0\u00bb, ainsi qu\u2019\u00e0 sa fine analyse de la manipulation des foules par l\u2019usage de la terreur. Bien que les figures de Mussolini et d\u2019Hitler aient inspir\u00e9 l\u2019auteur dans la construction de son \u00ab\u00a0dictateur id\u00e9al\u00a0\u00bb, comme l\u2019a soulign\u00e9 Jean-Pierre Sicre, le personnage de Hassan Ibn Saba appara\u00eet plut\u00f4t comme l\u2019\u00ab\u00a0inventeur des commandos-suicide et [le] premier th\u00e9oricien \u201cactif\u201d du terrorisme politico-religieux\u00a0\u00bb\u00a0(Bartol, 1988, p.\u00a08).<\/p>\n<p><em>Alamut<\/em> se d\u00e9roule donc en Perse au xi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et met en sc\u00e8ne la secte chiite des Isma\u00e9liens qui lutte contre le pouvoir des sultans seldjoukides de Bagdad, ces derniers r\u00e9gnaient alors sur un vaste Empire. On a donn\u00e9 plus tard aux membres de cette secte le nom d\u2019\u00ab\u00a0Assassins\u00a0\u00bb, puisque, selon la l\u00e9gende, leur chef Hassan Ibn Saba, aussi appel\u00e9 \u00ab\u00a0le Vieux de la Montagne\u00a0\u00bb, droguait ses plus fid\u00e8les partisans, les \u00ab\u00a0fedayins\u00a0\u00bb, avec du hachisch. Il leur faisait croire ensuite qu\u2019ils se r\u00e9veillaient au paradis, lequel \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 un jardin qu\u2019il entretenait en secret derri\u00e8re la forteresse d\u2019Alamut et cr\u00e9\u00e9 \u00e0 partir de toutes les caract\u00e9ristiques du paradis \u00e9voqu\u00e9es dans le Coran. Hassan Ibn Saba poss\u00e9dait ainsi un grand pouvoir sur ses fedayins, qui \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 tout pour retrouver ce paradis qui leur \u00e9tait promis s\u2019ils mouraient en \u00ab\u00a0martyrs\u00a0\u00bb pour cause isma\u00e9lienne.<\/p>\n<h2>La fiction et l\u2019histoire<\/h2>\n<p>Un roman historique comme <em>Alamut<\/em> peut combler les lacunes de l\u2019Histoire\u00a0: les livres sur les Isma\u00e9liens sont rares et \u00ab\u00a0cela s\u2019explique peut-\u00eatre par le fait qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une communaut\u00e9 minoritaire sans cette dimension territoriale et institutionnelle dont l\u2019historien m\u00e9di\u00e9val avait besoin pour concevoir et \u00e9crire l\u2019histoire\u00a0\u00bb (Lewis, 1984, p.\u00a053). Par ailleurs, selon Bernard Lewis, si les informations au sujet des Isma\u00e9liens qui nous sont parvenues sont incompl\u00e8tes et souvent contradictoires, cela tient du fait qu\u2019ils formaient une v\u00e9ritable soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te \u00ab\u00a0fond\u00e9e sur un syst\u00e8me de serments et d\u2019initiations, et sur une hi\u00e9rarchie du rang et de la connaissance\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a086). Afin de pallier ce manque historiographique, Vladimir Bartol s\u2019est inspir\u00e9 de ce qui se d\u00e9roulait sous ses yeux \u00e0 l\u2019aube de la Seconde Guerre mondiale. Cependant,<em> Alamut<\/em> est aussi le fruit de recherches minutieuses et comporte de nombreux \u00e9l\u00e9ments historiques. Par exemple, le roman abonde en r\u00e9f\u00e9rences g\u00e9ographiques coh\u00e9rentes, l\u2019auteur utilisant plut\u00f4t les anciennes d\u00e9nominations des villes ou des lieux, m\u00eame s\u2019ils ont chang\u00e9 de nom depuis le xi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Les notes en bas de page nous informent de leurs noms actuels.<\/p>\n<p>Parmi les documents qui proviennent de la forteresse d\u2019Alamut et que l\u2019on peut consulter encore aujourd\u2019hui, se trouve une \u00ab\u00a0liste d\u2019honneur\u00a0\u00bb des assassinats du xi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, avec les noms des victimes et de leurs assassins. Les noms que l\u2019on trouve sur cette liste concordent avec ce qui est racont\u00e9 dans <em>Alamut<\/em>. Alors que l\u2019Empire seldjoukide est aux prises avec une guerre de succession, l\u2019alliance conclue dans le roman entre Hassan Ibn Saba et le sultan Barkiyaruq semble v\u00e9ridique puisque plusieurs ennemis de Barkiyaruq se trouvent sur cette liste. Par contre, l\u2019histoire du pacte entre Omar Hayyam, Hassan Ibn Saba et Nizam al-Mulk, alors qu\u2019ils \u00e9taient \u00ab\u00a0condisciples\u00a0\u00bb, n\u2019est pas v\u00e9ridique\u00a0: \u00ab\u00a0Pour la plupart des chercheurs modernes, ce r\u00e9cit pittoresque est une fable\u00a0[\u2026]\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a077). Tous les faits racont\u00e9s \u00e0 ce propos dans le roman sont cependant relat\u00e9s tels quels dans de nombreux \u00e9crits perses et font partie de la l\u00e9gende entourant Hassan Ibn Saba. Si on consid\u00e8re les recherches approfondies effectu\u00e9es par Vladimir Bartol, on peut supposer qu\u2019il ne devait pas ignorer la v\u00e9rit\u00e9 et qu\u2019il a plut\u00f4t choisi d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de mettre en sc\u00e8ne cette l\u00e9gende. L\u2019auteur y combine donc des \u00e9l\u00e9ments historiques et des \u00e9l\u00e9ments l\u00e9gendaires comme c\u2019est le cas avec les jardins secrets derri\u00e8re Alamut et la consommation de hachisch par les Assassins.<\/p>\n<p>Au xiii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Marco Polo rapportait dans ses \u00e9crits ce qu\u2019on lui avait racont\u00e9 sur Alamut au cours de ses voyages. Il \u00e9voque l\u2019existence de jardins remplis de jeunes filles derri\u00e8re la forteresse d\u2019Alamut, c\u2019est-\u00e0-dire le \u00ab\u00a0paradis\u00a0\u00bb, o\u00f9 Hassan Ibn Saba aurait amen\u00e9 ses fedayins. Ces \u00e9l\u00e9ments appartenaient \u00e0 la l\u00e9gende des Isma\u00e9liens; par contre, Marco Polo ne pr\u00e9cise pas qu\u2019ils sont l\u00e9gendaires. On ne retrouve nulle attestation de ce \u00ab\u00a0faux paradis\u00a0\u00bb dans les \u00e9crits des Isma\u00e9liens d\u2019Alamut, c\u2019est seulement dans des textes tardifs, influenc\u00e9s par la l\u00e9gende, que cette id\u00e9e est exprim\u00e9e. D\u2019autre part, certains indices remettent en question la cr\u00e9dibilit\u00e9 de Marco Polo sur le sujet\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>En appelant Assassins les Isma\u00efliens de Perse et le Vieux leur chef, Marco Polo, ou le r\u00e9dacteur de son livre, utilisait des termes d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pandus en Europe. Mais ceux-ci venaient de Syrie et non de Perse. En effet, il ressort clairement de sources arabes et persanes que le mot \u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb [\u2026] s\u2019appliquait seulement aux Isma\u00efliens de Syrie et ne d\u00e9signa jamais ceux de la Perse ou de tout autre pays. Le titre de \u00ab\u00a0Vieux de la Montagne\u00a0\u00bb \u00e9tait \u00e9galement syrien. Pour les Isma\u00efliens, il \u00e9tait naturel d\u2019appeler leur chef le Vieux ou l\u2019Ancien [\u2026], terme de respect r\u00e9pandu chez les musulmans. La d\u00e9signation sp\u00e9cifique le \u00ab\u00a0Vieux de la Montagne\u00a0\u00bb semble cependant n\u2019avoir \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e qu\u2019en Syrie et peut-\u00eatre m\u00eame seulement par les crois\u00e9s, car aucun des textes arabes de l\u2019\u00e9poque connus \u00e0 ce jour n\u2019en fait mention. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a042-43.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019utilisation du hachisch n\u2019est pas non plus confirm\u00e9e par les \u00e9crits des Isma\u00e9liens et il est tr\u00e8s peu probable que cette drogue ait servi \u00e0 faire croire aux fedayins qu\u2019ils se trouvaient au paradis. L\u2019usage r\u00e9cr\u00e9atif du hachisch \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pandu en Perse et en Syrie \u00e0 cette \u00e9poque, et ses effets \u00e9taient connus. C\u2019est pourtant le mot arabe <em>Hach\u00eechi<\/em>, litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0consommateur de hachisch\u00a0\u00bb, qu\u2019on retrouve dans les r\u00e9cits de Marco Polo, qui a engendr\u00e9 les mots fran\u00e7ais \u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0assassinat\u00a0\u00bb. Comme le remarque Bernard Lewis, le mot <em>Hach\u00eechi<\/em> provient de Syrie, et non de Perse, et parmi \u00ab\u00a0toutes les explications propos\u00e9es, la plus plausible est qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une expression de m\u00e9pris, d\u2019un jugement moqueur sur les croyances effr\u00e9n\u00e9es et le comportement excessif des sectaires, plut\u00f4t que d\u2019une description de leurs m\u0153urs\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a046-47). Selon lui, le hachisch fut ajout\u00e9 \u00e0 la l\u00e9gende par les Occidentaux, et qu\u2019\u00ab\u00a0en toute vraisemblance, ce fut le nom qui engendra l\u2019histoire et non l\u2019inverse\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a047). L\u2019usage de la drogue permettait une \u00ab\u00a0explication rationnelle\u00a0\u00bb du comportement de ces fanatiques \u00e0 propos desquels circulaient de nombreuses l\u00e9gendes depuis les Croisades et contre lesquels se heurtaient la sensibilit\u00e9 et la compr\u00e9hension occidentales.<\/p>\n<p>Il est malheureux qu\u2019une erreur de temporalit\u00e9 \u00e9vidente se soit gliss\u00e9e dans la traduction fran\u00e7aise du roman par l\u2019emploi des mots \u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0assassinat\u00a0\u00bb. Comme nous venons de le voir, ces mots n\u2019ont \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0invent\u00e9s\u00a0\u00bb en Europe que quelques si\u00e8cles plus tard. Les mots \u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0assassinat\u00a0\u00bb ne peuvent donc pas se retrouver dans la bouche des personnages de ce roman\u00a0: \u00ab\u00a0Le messager se jeta \u00e0 ses pieds. \u2014 \u00d4 ma\u00eetre! Hussein Alke\u00efni est mort assassin\u00e9!\u00a0\u00bb (Bartol, 1988, p.\u00a0403.) Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par la lame empoisonn\u00e9e d\u2019un fedayin, le grand vizir lui demande qui il est et le traite d\u2019assassin. Ce qui est plut\u00f4t absurde par rapport au contexte de l\u2019\u00e9poque\u00a0: le vizir r\u00e9pond lui-m\u00eame \u00e0 sa question en traitant son agresseur d\u2019\u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb. D\u2019autre part, ce meurtre est le premier perp\u00e9tr\u00e9 par un fedayin d\u2019Alamut, un de ceux que la l\u00e9gende appellera plus tard des \u00ab\u00a0Assassins\u00a0\u00bb. Le grand vizir ne peut pas dire \u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb, puisqu\u2019il ne conna\u00eet pas encore l\u2019existence de ces fedayins. Ils ne font pas encore partie de la l\u00e9gende au moment o\u00f9 le vizir est lui-m\u00eame victime du premier\u00a0\u00ab\u00a0assassinat\u00a0\u00bb de l\u2019Histoire. L\u2019emploi des mots \u00ab\u00a0meurtre\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0meurtrier\u00a0\u00bb aurait \u00e9t\u00e9 plus appropri\u00e9, \u00e9tant donn\u00e9 l\u2019\u00e9tymologie des mots \u00ab\u00a0assassinat\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0assassin\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00ab\u00a0assassinats\u00a0\u00bb font partie d\u2019un plan \u00e0 partir duquel le \u00ab\u00a0chef supr\u00eame\u00a0\u00bb des Isma\u00e9liens, Hassan Ibn Saba, veut \u00ab\u00a0exp\u00e9rimenter ce que peut la <em>foi<\/em>\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0158). En dehors de ce personnage historique qui est au centre du roman, on suit les destins particuliers de personnages invent\u00e9s par l\u2019auteur, mais dont l\u2019existence est vraisemblable. Les \u00ab\u00a0houris\u00a0\u00bb Halima et Myriam sont des jeunes filles qui habitent le paradis artificiel visit\u00e9 par les futurs \u00ab\u00a0poignards humains\u00a0\u00bb que sont les fedayins. Si l\u2019existence de leur \u00ab\u00a0ordre\u00a0\u00bb est attest\u00e9e, les fedayins que Vladimir Bartol met en sc\u00e8ne, comme Ibn Tahir et Sule\u00efman, sont des personnages fictifs. Notons que le grand-p\u00e8re d\u2019Ibn Tahir a r\u00e9ellement exist\u00e9. Effectivement, il est attest\u00e9 qu\u2019un d\u00e9nomm\u00e9 Tahir a \u00e9t\u00e9 le premier Isma\u00e9lien condamn\u00e9 \u00e0 mort par le grand vizir Nizam al-Mulk, tel que le rapporte le roman au sujet du grand-p\u00e8re de Ibn Tahir, ce qui rend cr\u00e9dible la pr\u00e9sence de son petit-fils parmi eux.<\/p>\n<p>Le personnage principal du roman, Hassan Ibn Saba, n\u2019appara\u00eet qu\u2019au cinqui\u00e8me chapitre. Auparavant, il appara\u00eet tour \u00e0 tour comme un proph\u00e8te ou un criminel, selon le point de vue du personnage qui y fait allusion. Certains le condamnent, alors que d\u2019autres le consid\u00e8rent comme un saint. Aujourd\u2019hui, l\u2019opinion publique au sujet de Ben Laden est du m\u00eame ordre. Le myst\u00e8re est donc cr\u00e9\u00e9 autour de Hassan Ibn Saba, et il va s\u2019accentuer jusqu\u2019\u00e0 ce que son personnage apparaisse dans le r\u00e9cit. La \u00ab\u00a0foi\u00a0\u00bb des fedayins est grandissante \u00e0 mesure que le myst\u00e8re s\u2019\u00e9paissit autour de leur ma\u00eetre. On retrouve d\u2019autres personnages historiques dans <em>Alamut<\/em>, comme le grand vizir Nizam al-Mulk et le sultan Malik Chah (dont les assassinats sont attest\u00e9s historiquement).<\/p>\n<h2>Un roman historique exemplaire<\/h2>\n<p>Les personnages invent\u00e9s par l\u2019auteur c\u00f4toient donc des personnages historiques. Selon la typologie des personnages du roman historique \u00e9tablie par Jean Molino (1975), les \u00ab\u00a0grands hommes\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0h\u00e9ros moyens\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0foule\u00a0\u00bb y sont pr\u00e9sents, ainsi que certains marginaux<strong>. <\/strong>Par exemple, le m\u00e9decin grec Al-Hakim fait figure de marginal dans ce r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u00a0Il avait [\u2026] une fa\u00e7on bien \u00e0 lui d\u2019expliquer les origines de l\u2019homme, m\u00ealant les inventions de son cru aux le\u00e7ons des penseurs de la Gr\u00e8ce et aux pr\u00e9ceptes du Coran [\u2026]\u00a0\u00bb (Bartol, 1988, p.\u00a081). Non seulement parce qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019origine musulmane, mais aussi par son scepticisme face \u00e0 l\u2019Islam auquel il s\u2019est converti. Le r\u00f4le de ce personnage est de relativiser la foi de ceux qui l\u2019entourent. Par ailleurs, le scepticisme du m\u00e9decin s\u2019oppose parfois au cynisme des dirigeants de la secte, ce qui fait de lui un libre-penseur face \u00e0 la foi des uns et au cynisme des autres.<\/p>\n<p>Un des attributs du roman historique qui le distingue des manuels d\u2019histoire est de permettre la pr\u00e9sentation simultan\u00e9e d\u2019un sujet sous plusieurs angles distincts. En dehors du fait que l\u2019on trouve dans <em>Alamut <\/em>la perspective des Isma\u00e9liens et celle de leurs opposants sur les m\u00eames \u00e9v\u00e9nements, certains personnages ont \u00e9galement des points de vue diff\u00e9rents sur la secte et sur son fonctionnement. Par exemple, on dit que Buzruk Umid, un des proches d\u2019Hassan Ibn Saba, a froid dans le dos lorsque celui-ci lui expose son plan, puisqu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 song\u00e9 \u00e0 lui confier son fils en tant que fedayin. L\u2019historiographie ne retient que l\u2019action de la secte\u00a0: les faits historiques, auxquels elle se restreint, sont le r\u00e9sultat d\u2019actions concr\u00e8tes perp\u00e9tr\u00e9es au nom du groupe. Les historiens ne peuvent tenir compte des sentiments divergents qui pouvaient animer les membres de la secte lors de ces \u00e9v\u00e9nements, surtout lorsque les sources sont rarissimes, et c\u2019est exactement ce que permet le roman. Dans <em>Alamut<\/em>, le narrateur assume rarement de raconter le \u00ab\u00a0pass\u00e9 historique\u00a0\u00bb\u00a0: c\u2019est souvent par l\u2019entremise d\u2019un personnage qu\u2019il s\u2019y inscrit. Par exemple, l\u2019enseignement fait aux fedayins nous apprend l\u2019histoire de leur secte. Lorsque des messagers ou des espions informent Hassan Ibn Saba de ce qui se passe \u00e0 la cour des Seldjoukides, le narrateur leur c\u00e8de la parole. Ainsi, il n\u2019a pas \u00e0 affirmer sa pr\u00e9sence temporelle, puisque ce sont des personnages contemporains au r\u00e9cit qui nous relatent les faits historiques.<\/p>\n<p>\u00c0 propos du roman historique, Garcia Gual a fait remarquer que \u00ab\u00a0le romancier a la possibilit\u00e9 de donner la parole aux vaincus et aux marginalis\u00e9s pour que ceux-ci fournissent une autre version des faits historiques\u00a0\u00bb (Garcia Gual, 1999, p.\u00a010-11). Cette libert\u00e9 lui permet de pr\u00e9senter dans un r\u00e9cit \u00ab\u00a0des figures auxquelles leur maigre importance publique e\u00fbt interdit l\u2019inclusion dans une chronique historique\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a09). Par exemple, la vie des femmes a \u00e9t\u00e9 longtemps exclue des livres d\u2019histoire. Dans <em>Alamut<\/em>, le quotidien des \u00ab\u00a0houris\u00a0\u00bb vivant recluses dans le \u00ab\u00a0faux paradis\u00a0\u00bb d\u2019Hassan Ibn Saba occupe une grande place. Les propos sur ce que les jeunes filles vivent ou ont v\u00e9cu avec leurs pr\u00e9c\u00e9dents maris sont vraisemblables et permettent au lecteur d\u2019imaginer \u00e0 quoi ressemblait la vie des femmes dans un harem au xi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Le roman permet donc de donner une voix \u00e0 ces femmes, dont on ne poss\u00e8de aucun t\u00e9moignage r\u00e9el.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a donc pas que les \u00e9v\u00e9nements historiques qui forment le cadre \u00ab\u00a0historique\u00a0\u00bb du roman. Plusieurs d\u00e9tails sur la nourriture, la pr\u00e9sentation des mets, les habits des personnages et leurs coutumes permettent de familiariser le lecteur avec la vie quotidienne de l\u2019\u00e9poque. Des indices culturels accentuent la vraisemblance du r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il [le grand vizir Nizam] eut quelques mots amers sur l\u2019ingratitude du souverain, et ces paroles ne manqu\u00e8rent pas de revenir aux oreilles du sultan qui s\u2019en f\u00e2cha de plus belle, allant jusqu\u2019\u00e0 menacer Nizam de lui \u00f4ter le porte-plume, l\u2019encrier et le bonnet qui sont les insignes de la charge de vizir. (Bartol, 1988, p.\u00a0415.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019emploi de l\u2019indicatif pr\u00e9sent est ici tr\u00e8s habile, puisque cet extrait fait partie d\u2019un ensemble de paroles rapport\u00e9es concernant le grand vizir. L\u2019emploi de l\u2019imparfait aurait donn\u00e9 au lecteur un indice sur la contemporan\u00e9it\u00e9 du narrateur, ce qu\u2019\u00e9vite toujours Vladimir Bartol. Puisque ce sont des paroles rapport\u00e9es, le locuteur pr\u00e9cise son information dans l\u2019ignorance qu\u2019il est des connaissances de son vis-\u00e0-vis sur les usages de la cour. Cela repr\u00e9sente aussi une fa\u00e7on color\u00e9e, exotique, avec laquelle le sultan annonce au grand vizir qu\u2019il lui retire sa charge en le mena\u00e7ant de lui enlever ses insignes.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue historique, il convient \u00e9galement de souligner que les passages o\u00f9 Hassan Ibn Saba autorise les hommes d\u2019Alamut \u00e0 boire du vin ne sont pas v\u00e9ridiques puisque, selon B Lewis, \u00ab\u00a0[p]endant les trente-cinq ans qu\u2019il [Hassan ibn Saba] v\u00e9cut \u00e0 Alamut, personne ne but de vin en public ni en priv\u00e9.\u00a0\u00bb (Lewis, 1984, p.\u00a0101.) Des chroniqueurs de l\u2019\u00e9poque rapportent m\u00eame qu\u2019\u00ab\u00a0il fit ex\u00e9cuter un de ses fils pour avoir bu du vin; un autre fut mis \u00e0 mort pour avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019instigateur du meurtre du <em>da\u2019i<\/em> Husayn Qa\u2019ini\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0101). La mise \u00e0 mort de ce second fils est racont\u00e9e dans le roman. Quant \u00e0 la mise \u00e0 mort de ce fils qui aurait bu du vin, nous croyons que Vladimir Bartol ne l\u2019a pas rapport\u00e9e afin de rendre Hassan Ibn Saba plus conforme avec le personnage cynique qu\u2019il voulait d\u00e9crire\u00a0: buvant du vin avec ses proches, mais l\u2019interdisant aux autres. Lorsqu\u2019il permet aux gens d\u2019Alamut de boire du vin, le dictateur s\u2019abroge ainsi un droit divin face aux interdits d\u2019Allah.<\/p>\n<p>Il faut noter que Vladimir Bartol n\u2019invente pas compl\u00e8tement ce trait important de la personnalit\u00e9 de Hassan Ibn Saba. Les \u00e9crivains sunnites\u00a0ont souvent d\u00e9peint les dirigeants d\u2019Alamut sous les traits d\u2019\u00eatres cyniques et sans foi\u00a0: \u00ab\u00a0Certains pol\u00e9mistes orthodoxes\u00a0ont d\u00e9peint les Isma\u00e9liens comme une bande de nihilistes fourbes qui abusaient leurs dupes par une d\u00e9gradation progressive dont l\u2019ultime \u00e9tape r\u00e9v\u00e9lait l\u2019abomination de leur incroyance.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., 1984, p.\u00a086.) Cette conception se trouve dans le roman, lorsque Hassan Ibn Saba r\u00e9v\u00e8le le principe fondamental de l\u2019isma\u00e9lisme, lequel ne doit \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019aux initi\u00e9s les plus \u00e9lev\u00e9s dans la hi\u00e9rarchie de la secte\u00a0: \u00ab\u00a0Rien n\u2019est vrai, tout est permis!\u00a0\u00bb (Bartol, 1988, p.\u00a0248.) Hassan Ibn Saba est croyant ou ath\u00e9e selon l\u2019interlocuteur qu\u2019il tente de convaincre du bien-fond\u00e9 de ses actions. Il joue avec diff\u00e9rents arguments qui sont, tant\u00f4t politiques, tant\u00f4t religieux, pour justifier sa folie meurtri\u00e8re. Il appara\u00eet ainsi comme \u00e9minemment cons\u00e9quent avec son propre enseignement\u00a0: \u00ab\u00a0Travaillez ainsi chaque individu selon son caract\u00e8re et sa fa\u00e7on de penser, et amenez-le insensiblement \u00e0 mettre en cause le bien-fond\u00e9 de l\u2019ordre existant.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0143.) Aujourd\u2019hui, on peut tr\u00e8s bien imaginer cette mani\u00e8re de proc\u00e9der parmi les recruteurs des organisations terroristes.<\/p>\n<p>On ne saura jamais si Hassan Ibn Saba \u00e9tait anim\u00e9 par la foi ou par des calculs politiques et s\u2019il \u00e9tait aussi cynique que le personnage de Vladimir Bartol. Il faut se rappeler que ce dernier a voulu pr\u00e9senter sous ces traits les dictateurs de son temps. Des fragments d\u2019une \u00ab\u00a0autobiographie\u00a0\u00bb d\u2019Hassan Ibn Saba ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s, et Bernard Lewis en cite de longs extraits dans son ouvrage sur les <em>Assassins<\/em>. Les \u00e9l\u00e9ments narr\u00e9s par Hassan Ibn Saba sur sa vie et sa d\u00e9couverte de l\u2019Isma\u00e9lisme concordent parfaitement avec ceux d\u00e9peints dans le roman. Il est \u00e9vident que l\u2019auteur a consult\u00e9 cette autobiographie au cours de la pr\u00e9paration de son livre. D\u2019une part, le contenu ainsi que le ton et la fa\u00e7on de raconter sont similaires \u00e0 ceux employ\u00e9s par le personnage dans le roman. Le narrateur souligne \u00e0 de nombreuses occasions le caract\u00e8re l\u00e9gendaire du personnage d\u2019Hassan Ibn Saba, notamment lorsque sa vie est enseign\u00e9e aux fedayins\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque vous aurez entendu tous les r\u00e9cits merveilleux qui forment la trame de cette existence, et qui semblent plus tenir de la fable que de la r\u00e9alit\u00e9, vous ne pourrez faire autrement que de voir en Notre Ma\u00eetre un grand et puissant proph\u00e8te.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0121.)<\/p>\n<p><em>Alamut <\/em>se termine par\u00a0: \u00ab\u00a0La l\u00e9gende le [Hassan Ibn Saba] prit sous son aile\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0542), comme si le roman repr\u00e9sentait la vraie vie de Hassan Ibn Saba, et que la l\u00e9gende correspondait \u00e0 quelque chose qui adviendrait par la suite. La fin renvoie au d\u00e9but, puisque la l\u00e9gende est autant \u00e0 l\u2019origine du roman que les faits historiques. Vladimir Bartol a donc r\u00e9\u00e9crit l\u2019histoire du terrible chef des Isma\u00e9liens en se basant \u00e0 la fois sur des \u00e9l\u00e9ments historiques v\u00e9ritables et sur des fables qui ont circul\u00e9 autour de son personnage. La l\u00e9gende personnelle qu\u2019Hassan Ibn Saba se forge et qu\u2019il entretient lui-m\u00eame de son vivant occupe \u00e9galement une place importante. Dans le roman, le culte de la personnalit\u00e9, qu\u2019on retrouvait dans les r\u00e9gimes totalitaires des ann\u00e9es trente, est un des \u00e9l\u00e9ments importants du \u00ab\u00a0plan\u00a0\u00bb de Hassan visant la manipulation de fid\u00e8les fanatis\u00e9s. Certains de ses propos pourraient \u00eatre ceux d\u2019un th\u00e9oricien nazi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Plus bas est le niveau de conscience d\u2019un groupe, plus grande est l\u2019exaltation qui le meut. C\u2019est pourquoi je partage l\u2019humanit\u00e9 en deux camps bien distincts. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la poign\u00e9e de ceux qui savent de quoi il en retourne, de l\u2019autre l\u2019immense multitude de ceux qui ne savent pas. Les premiers sont appel\u00e9s \u00e0 diriger, les autres \u00e0 \u00eatre dirig\u00e9s. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0\u00a0296.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La plupart des personnages non historiques, comme les fausses \u00ab\u00a0houris\u00a0\u00bb et les fedayins, sont victimes de leurs dirigeants ou plut\u00f4t, victimes de l\u2019Histoire, puisque ces dirigeants cherchaient \u00e0 influencer l\u2019Histoire \u00e0 travers les fedayins. En dehors des personnages historiques, les \u00ab\u00a0gens du commun\u00a0\u00bb, qui sont tous fictifs, sont ceux \u00ab\u00a0l\u2019existence est entra\u00een\u00e9e par le flux de l\u2019historicit\u00e9\u00a0\u00bb (Garcia Gual, 1999, p.\u00a09). Nous retrouvons donc, inscrit dans le roman m\u00eame, un questionnement sur le sens de l\u2019Histoire.<\/p>\n<h2><em>Alamut<\/em> et le sens de l\u2019Histoire<\/h2>\n<p>Lorsque Hassan parle de son \u00ab\u00a0plan\u00a0\u00bb, c\u2019est un plan \u00ab\u00a0tel que le monde n\u2019en avait jamais connu de pareil\u00a0\u00bb (Bartol, 1988, p.\u00a0191.), il veut \u00ab\u00a0transformer la l\u00e9gende en r\u00e9alit\u00e9, de fa\u00e7on que l\u2019histoire en parl\u00e2t encore longtemps apr\u00e8s\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0191). <em>Alamut<\/em> est ponctu\u00e9 de r\u00e9flexions de ce genre\u00a0: \u00ab\u00a0Je te le dis\u00a0: ouvre bien les yeux. Ce qui va se passer devant toi ne s\u2019est encore jamais produit dans l\u2019histoire des hommes\u00a0\u00bb (<em>idid<\/em>., p.\u00a0441); \u00ab\u00a0On n\u2019a encore jamais vu dans l\u2019histoire ce que nous avons vu ce matin \u00e0 Alamut\u2026\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0453); \u00ab\u00a0Il va en effet se passer ici des choses qui frapperont d\u2019\u00e9tonnement les g\u00e9n\u00e9rations futures\u2026\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0164), etc. Il est \u00e9tonnant que les personnages discourent de cette fa\u00e7on sur l\u2019Histoire, qu\u2019ils semblent en conna\u00eetre suffisamment pour savoir ce qui ne s\u2019est jamais produit, et ce qui frappera \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9tonnement les g\u00e9n\u00e9rations futures\u00a0\u00bb. D\u2019autre part, il est significatif de noter que le plan de Hassan consiste \u00e0 changer le cours de l\u2019Histoire et \u00e0 imprimer sa marque sur celle-ci. L\u2019\u00e9poque dans laquelle vivait Vladimir Bartol \u00e9tait impr\u00e9gn\u00e9e de r\u00e9flexions sur l\u2019Histoire de ce genre\u00a0: en Allemagne, le parti nazi pr\u00e9tendait faire exactement la m\u00eame chose en instaurant un Reich qui durerait mille ans\u2026<\/p>\n<p>L\u2019Histoire ne sert donc pas uniquement de d\u00e9cor \u00e0 ce roman, elle y est un enjeu majeur. L\u2019Histoire, en tant que \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb, ne s\u2019attache qu\u2019\u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb des faits historiques, mais c\u2019est un des r\u00f4les importants du roman historique que d\u2019\u00e9clairer le lecteur sur la connaissance que celle-ci peut lui apporter. Jean Molino affirme que \u00ab\u00a0la vocation profonde\u00a0\u00bb du roman historique est sa compl\u00e9mentarit\u00e9 avec l\u2019histoire\u00a0: \u00ab\u00a0Le roman historique est ainsi, \u00e0 tout moment, le t\u00e9moin et le cr\u00e9ateur de l\u2019intelligibilit\u00e9 de l\u2019histoire.\u00a0\u00bb (Molino, 1975, p.\u00a0234.) La manipulation des individus et des foules telle que le con\u00e7oit Hassan Ibn Saba, qui fait l\u2019objet de descriptions minutieuses dans le roman, appara\u00eet aujourd\u2019hui comme un \u00ab\u00a0mode d\u2019emploi\u00a0\u00bb que pourrait utiliser un Oussama Ben Laden, s\u2019il existe, ou un autre individu aux commandes d\u2019un groupe terroriste\u00a0: \u00ab\u00a0Dans un domaine, les Assassins n\u2019eurent aucun pr\u00e9c\u00e9dent\u00a0: celui de l\u2019utilisation planifi\u00e9e, syst\u00e9matique et \u00e0 long terme de la terreur comme arme politique.\u00a0\u00bb (Lewis, 1984, p.\u00a0174.) De l\u2019\u00c9gypte aux fronti\u00e8res de l\u2019Inde, Hassan Ibn Saba exer\u00e7ait un pouvoir si consid\u00e9rable par la terreur que ses hommes endoctrin\u00e9s et pr\u00eats \u00e0 mourir sous son ordre inspiraient les chefs d\u2019\u00c9tat. En se basant autant sur des faits historiques v\u00e9rifiables que sur des l\u00e9gendes, Vladimir Bartol a fait d\u2019<em>Alamut<\/em> un r\u00e9cit assez vraisemblable pour que le lecteur puisse y croire, et qu\u2019il puisse ainsi, \u00e0 travers la r\u00e9flexion sur l\u2019Histoire qui s\u2019y trouve, poser un regard diff\u00e9rent sur le monde qui l\u2019entoure, m\u00eame plus d\u2019un demi-si\u00e8cle plus tard.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Bartol, Vladimir. 1988 (1938). <em>Alamut<\/em>. Trad. du slov\u00e8ne par Claude Vincenot, introduction de Jean-Pierre Sicre. Coll. \u00ab\u00a0Presses Pocket\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: \u00c9ditions Ph\u00e9bus, 543 p.<\/p>\n<p>Clavel, Andr\u00e9. 2001. Consult\u00e9 le 15 f\u00e9vrier 2008. \u00ab\u00a0Le tyran qui semait la terreur avec ses commandos suicides\u00a0\u00bb. <em>Le Temps<\/em>, 17 novembre.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.letemps.ch\/livres\/Critique.asp?Objet=540\">http:\/\/www.letemps.ch\/livres\/Critique.asp?Objet=540<\/a><\/p>\n<p>Clavel, Andr\u00e9. 2001. Consult\u00e9 le 15 f\u00e9vrier 2008. \u00ab\u00a0Ben Laden mode d\u2019emploi\u00a0\u00bb. <em>L\u2019express<\/em>, 22 novembre.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/livres.lexpress.fr\/critique.asp?idC=2877&amp;idR=10&amp;idTC=3&amp;idG=4\">http:\/\/livres.lexpress.fr\/critique.asp?idC=2877&amp;idR=10&amp;idTC=3&amp;idG=4<\/a><\/p>\n<p>Garcia Gual, Carlos. 1999. \u00ab\u00a0Apologie du roman historique\u00a0\u00bb. <em>Villa Gillet<\/em>, no 9, p.\u00a05-18.<\/p>\n<p>Lewis, Bernard. 1984 (1967). <em>Les Assassins. Terrorisme et politique dans l\u2019Islam m\u00e9di\u00e9val<\/em>. Trad. de l\u2019anglais par Annick P\u00e9lissier, pr\u00e9face de Maxime Rodinson. Coll. \u00ab\u00a0Historiques\u00a0\u00bb, Bruxelles\u00a0: \u00c9ditions Complexe, 212 p.<\/p>\n<p>Molino, Jean. 1975. \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que le roman historique?\u00a0\u00bb. <em>Revue d\u2019histoire litt\u00e9raire de la France<\/em>, no 2-3, p.\u00a0195-234.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Marquis, Robert. 2008. \u00abLe roman Alamut de Vladimir Bartol: des rapports troublants avec l&rsquo;Histoire\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010, En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5416\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/marquis-10.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 marquis-10.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-7922f7c0-0e1e-42d2-97ab-d26887b2bb16\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/marquis-10.pdf\">marquis-10<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/marquis-10.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-7922f7c0-0e1e-42d2-97ab-d26887b2bb16\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010 Les attentats terroristes des derni\u00e8res ann\u00e9es ont remis la question du fanatisme religieux au c\u0153ur des pr\u00e9occupations des soci\u00e9t\u00e9s occidentales. En \u00e9crivant son roman Alamut, publi\u00e9 en 1938, l\u2019\u00e9crivain slov\u00e8ne Vladimir Bartol a voulu mettre en garde ses contemporains contre les dangers du fanatisme nazi et fasciste. 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