{"id":5419,"date":"2024-06-13T19:48:16","date_gmt":"2024-06-13T19:48:16","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/danilo-kis-et-laffaire-boris-davidovitch-au-nom-du-fait-historique-faire-douter-de-lhistoire\/"},"modified":"2024-09-11T04:11:31","modified_gmt":"2024-09-11T04:11:31","slug":"danilo-kis-et-laffaire-boris-davidovitch-au-nom-du-fait-historique-faire-douter-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5419","title":{"rendered":"Danilo Ki\u0161 et l\u2019affaire \u00ab Boris Davidovitch \u00bb : au nom du fait historique, faire douter de l\u2019Histoire"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6878\">Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010<\/a><\/h5>\n<p>Danilo Ki\u0161<a id=\"footnoteref1_iz8qko7\" class=\"see-footnote\" title=\"Danilo Ki\u0161 na\u00eet le 22 f\u00e9vrier 1935 \u00e0 Subotica, dans le nord de la Serbie (Vo\u00efvodine). Il commence \u00e0 publier ses r\u00e9cits au cours des ann\u00e9es soixante et conna\u00eet le succ\u00e8s au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix avec son livre Sablier (Pe\u0161\u010danik, 1972). \" href=\"#footnote1_iz8qko7\">[1]<\/a> est d\u00e9j\u00e0 un \u00e9crivain reconnu \u00e0 Belgrade lorsqu\u2019il publie, en 1976, <em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch<\/em> (<em>Grobnica za Borisa Davidovi\u010da<\/em>). Ce livre portant sur quelques disparus, absents de l\u2019Histoire officielle du stalinisme, lui vaut un proc\u00e8s m\u00e9diatique. La r\u00e9action du public, mais surtout celle, particuli\u00e8rement haineuse, des autorit\u00e9s en la mati\u00e8re (les membres de l\u2019Acad\u00e9mie de Belgrade), pousse Danilo Ki\u0161 \u00e0 s\u2019installer d\u00e9finitivement en France, o\u00f9 il meurt dix ans plus tard. Aujourd\u2019hui, trente ans apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements, il demeure pertinent de se demander ce qui, dans cette \u0153uvre litt\u00e9raire, a pu susciter une telle r\u00e9action de haine envers son auteur.<\/p>\n<p>Officiellement, Ki\u0161 est accus\u00e9 de plagiat\u00a0: ses compatriotes lui reprochent d\u2019avoir puis\u00e9 dans les t\u00e9moignages des survivants des purges staliniennes, notamment dans ceux de Karlo Stajner et de Soljenitsyne, pour \u00e9crire les sept petites biographies d\u2019<em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch<\/em>. Posons d\u2019embl\u00e9e que l\u2019emprunt \u00e0 ces sources ne fait aucun doute. Alexandre Prstojevic, sp\u00e9cialiste de Ki\u0161, a lu en parall\u00e8le <em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch <\/em>et <em>7000 Jours en Sib\u00e9rie<\/em> de Karlo Stajner\u00a0: il en conclut que cinq des sept sujets de biographie d\u2019<em>Un Tombeau <\/em>ont \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9s dans le livre de Stajner. Dans l\u2019article qu\u2019il consacre \u00e0 cette affaire, Prstojevic retrace \u00e9galement des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019\u0153uvre de Ki\u0161 issus du livre de l\u2019historien Roy Medvedev, <em>Le Stalinisme<\/em>, et de <em>L\u2019Art russe<\/em> de Louis R\u00e9au. L\u2019accusation port\u00e9e contre Ki\u0161 s\u2019appuie donc sur un aspect incontournable de son \u0153uvre et nous devons renoncer \u00e0 la tentation de la rejeter sans examen par respect pour l\u2019auteur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il serait pourtant imprudent de rejeter en bloc toutes les objections soulev\u00e9es contre les proc\u00e9d\u00e9s utilis\u00e9s dans <em>Un tombeau pour Boris Davidovitch<\/em> car, m\u00eame si une grande partie des th\u00e8ses soutenues par les opposants \u00e0 Ki\u0161 rel\u00e8vent de la simple incoh\u00e9rence logique, il n&rsquo;en reste pas moins que celui-ci s&rsquo;est servi plus d&rsquo;une fois de textes et de t\u00e9moignages accessibles au grand public en \u00ab oubliant\u00a0\u00bb parfois de le pr\u00e9ciser. Ces oublis f\u00e2cheux, relev\u00e9s minutieusement par les critiques, sont irr\u00e9futables [&#8230;] (Prstojevic, 2001, p.\u00a03).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il serait donc inutile de tenter de nier la pr\u00e9sence de ces r\u00e9f\u00e9rences ou de minimiser leur importance. L\u00e0 n\u2019est pas notre intention. D\u2019autant plus que Ki\u0161 lui-m\u00eame n\u2019a jamais ni\u00e9 avoir lu <em>7000 Jours en Sib\u00e9rie<\/em> de Karlo Stajner. Il est all\u00e9 rencontrer Stajner en personne et l\u2019a interrog\u00e9 dans le but avou\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire un livre. D\u2019ailleurs, l\u2019une des sept biographies d\u2019<em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch\u00a0<\/em>est d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Stajner\u00a0: c\u2019est dire \u00e0 quel point Ki\u0161 a tout fait pour\u00a0<em>se faire prendre\u00a0<\/em>! Plus important encore,\u00a0Danilo Ki\u0161 n&rsquo;a jamais pr\u00e9tendu \u00eatre un survivant d&rsquo;un camp sovi\u00e9tique. S\u2019il emprunte \u00e0 Stajner, ce n\u2019est pas dans le but d\u2019usurper son identit\u00e9 de survivant et de t\u00e9moin. Ki\u0161 ne fait pas de l&rsquo;imposture, ce n\u2019est pas un Bruno Grosjean<a id=\"footnoteref2_5god34r\" class=\"see-footnote\" title=\"Sous le nom de Binjamin Wilkomirski, Bruno Grosjean a publi\u00e9 Fragments. Une enfance (1939-1948) comme \u00e9tant son autobiographie. Il s\u2019est alors fait passer pour un survivant des camps nazis. \" href=\"#footnote2_5god34r\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>De plus, il faut pr\u00e9ciser que des r\u00e9f\u00e9rences sont introduites \u00e0 plusieurs endroits dans le livre de Ki\u0161, des r\u00e9f\u00e9rences dont Alexandre Prstojevic dit avoir v\u00e9rifi\u00e9 l\u2019exactitude\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Nous voyons donc que, d&rsquo;une part, les r\u00e9f\u00e9rences, les citations et les t\u00e9moignages sont pour la plupart des cas exacts (ou tr\u00e8s proches des documents authentiques) et que, d&rsquo;autre part, les r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques, m\u00eame si elles restent souvent incompl\u00e8tes, sont rarement invent\u00e9es. (<em>Ibid<\/em>, p.\u00a010.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces r\u00e9f\u00e9rences sont exactes \u00ab pour la plupart\u00a0\u00bb, et \u00e0 cet arbitraire vient s\u2019ajouter le manque d\u2019informations concernant les r\u00e9f\u00e9rences exactes. En effet, Ki\u0161 ne brise pas la trame narrative de son \u0153uvre litt\u00e9raire pour introduire une notice compl\u00e8te \u00e0 chaque fois qu\u2019il a recours \u00e0 un document. Des noms d\u2019auteur, parfois des titres d\u2019ouvrage, passent discr\u00e8tement, ins\u00e9r\u00e9s dans la trame narrative. Dans une des biographies, seuls des guillemets marquent l\u2019emprunt. Ki\u0161 ins\u00e8re les mat\u00e9riaux puis\u00e9s dans les t\u00e9moignages et les travaux d\u2019historiens dans un cadre narratif qui, par moments, camoufle leur origine, et il invente des r\u00e9f\u00e9rences\u00a0: \u00ab\u00a0rarement\u00a0\u00bb nous dit M. Prstojevic, mais reste qu\u2019il le fait! Alors il y a, pour tout lecteur n\u2019\u00e9tant pas sp\u00e9cialiste du stalinisme, facilement confusion entre l\u2019\u00e9l\u00e9ment historique et l\u2019\u00e9l\u00e9ment romanesque, ou disons plut\u00f4t, entre l\u2019intertexte et l\u2019invention. Ses pairs de Belgrade reprochent \u00e0 Ki\u0161 ce flou qui risque de tromper le lecteur\u00a0: il aurait fallu, pour ce r\u00e9cit mettant en sc\u00e8ne des gens ayant exist\u00e9, non seulement souligner la pr\u00e9sence des r\u00e9f\u00e9rences, mais indiquer si quelque chose a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9 par rapport \u00e0 la donn\u00e9e d&rsquo;archive ou au t\u00e9moignage. Or, il y a bel et bien des indices. Par exemple, le passage suivant para\u00eet faire allusion \u00e0 une donn\u00e9e d\u2019archive\u00a0: \u00ab L\u2019annonce que fit para\u00eetre la police tch\u00e8que dans le journal <em>Hlasatel Policejni<\/em>, donnant la description d\u2019une noy\u00e9e de dix-huit \u00e0 vingt ans, dentition intacte et cheveux roux, resta sans r\u00e9ponse.\u00a0\u00bb (Ki\u0161, 1979, p.\u00a017), alors que celui-ci semble clairement issu de l\u2019imagination de l\u2019auteur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je vois Verschoyle quitter Malaga, \u00e0 pied, v\u00eatu d\u2019un manteau de cuir pris \u00e0 un phalangiste (sous le manteau, il n\u2019y avait qu\u2019un maigre corps nu et une croix d\u2019argent pendant \u00e0 un cordon de cuir); je le vois attaquer \u00e0 la ba\u00efonnette, soulev\u00e9 par son propre cri comme par les ailes de l\u2019ange exterminateur; je le vois hurler pour couvrir les clameurs des anarchistes dont le drapeau noir flotte dans la vall\u00e9e d\u00e9nud\u00e9e autour de Guadalajara et qui sont pr\u00eats \u00e0 p\u00e9rir d\u2019une mort sublime et insens\u00e9e [\u2026] (<em>ibid<\/em>., p.\u00a027).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais pouvons-nous, sans v\u00e9rification, en \u00eatre s\u00fbr? \u00c0 propos de <em>Sablier<\/em>, sans doute son roman contenant la plus grande part de documents authentiques, Ki\u0161 a mentionn\u00e9 dans un entretien qu\u2019il avait, en plus des faits v\u00e9rifiables, \u00ab [\u2026] pr\u00e9sent\u00e9 des faits non scientifiques, par manque de preuves mat\u00e9rielles, comme des d\u00e9couvertes \u201cscientifiques\u201d positives\u00a0\u00bb (<em>Ki\u0161, 1995<\/em>, p.\u00a066<a id=\"footnoteref3_maaupu7\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans ce livre sont r\u00e9unis vingt-huit entretiens auxquels Danilo Ki\u0161 s\u2019est livr\u00e9 entre 1972 et 1989. \" href=\"#footnote3_maaupu7\">[3]<\/a>). Il a \u00e9galement dit que dans son recueil de nouvelles <em>Encyclop\u00e9die des morts <\/em>\u00ab ce sont justement les nouvelles qui paraissent le plus documentaires qui sont le plus imaginaires\u00a0\u00bb (Ki\u0161, 1985, p.\u00a0134). Ce qui nous laisse penser que le lecteur non sp\u00e9cialiste risque de ne pas \u00eatre en mesure de distinguer, dans <em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch<\/em>, r\u00e9f\u00e9rences et inventions. Il y a aussi de fortes chances que ce lecteur parcoure tout le livre sans jamais se faire une id\u00e9e arr\u00eat\u00e9e de son genre (r\u00e9cit historique? t\u00e9moignage? ou nouvelles puisant dans le folklore?). Or, notre hypoth\u00e8se est que Ki\u0161 tient \u00e0 produire cet effet. Exceptionnellement, nous adoptons le point de vue des d\u00e9tracteurs de Ki\u0161 qui voient dans cette fa\u00e7on de faire de l\u2019auteur un geste intentionnel et non de la n\u00e9gligence\u00a0: oui, dirons-nous, Danilo Ki\u0161 a bel et bien souhait\u00e9 <em>tromper<\/em> son lecteur\u2026<\/p>\n<p>Il est vrai que par moments le lecteur d\u2019<em>Un Tombeau pour Boris Davidovich <\/em>ne doit plus tr\u00e8s bien savoir \u00e0 quel genre appartient le livre qu\u2019il est en train de lire, mais gageons qu\u2019il continuera de lire quand m\u00eame, captiv\u00e9 par l\u2019anecdote, ce qui est sans doute le but ultime de l\u2019auteur. Pour bien \u00e9valuer l\u2019int\u00e9r\u00eat que cela peut avoir, pour Ki\u0161, qu\u2019un lecteur ne comprenne pas l\u2019importance de la r\u00e9f\u00e9rence, ne per\u00e7oive pas tout le caract\u00e8re scientifique d\u2019<em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch<\/em>, il faut se replacer dans le contexte qui a vu na\u00eetre cette \u0153uvre. De 1973 \u00e0 1976, Ki\u0161 est lecteur de serbo-croate \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Bordeaux. Il est alors frapp\u00e9 par l\u2019hostilit\u00e9 de la gauche fran\u00e7aise envers toute critique des diff\u00e9rents mod\u00e8les de communisme. Il constate, \u00e0 la parution en France de <em>L&rsquo;Archipel du goulag<\/em> de Soljenitsyne, que des intellectuels refusent cat\u00e9goriquement de lire ce livre qui pourrait remettre en question leur conception manich\u00e9enne de l\u2019Europe\u00a0: \u00ab l\u2019Est est le paradis, l\u2019Occident est l\u2019enfer\u00a0\u00bb (Ki\u0161, 1995, p.\u00a0122). Ki\u0161 d\u00e9couvre cependant que, lorsqu\u2019il raconte une histoire int\u00e9ressante, il est \u00e9cout\u00e9, peu importe l\u2019id\u00e9e derri\u00e8re l\u2019anecdote\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[&#8230;] au d\u00e9but, le monde refusa d\u2019admettre la terrible r\u00e9alit\u00e9 des camps sovi\u00e9tiques \u2014 dont l\u2019existence est un des faits cruciaux de ce si\u00e8cle \u2014, raison pour laquelle les intellectuels de gauche refus\u00e8rent m\u00eame de lire ce livre, <em>L\u2019Archipel du Goulag<\/em>, sous pr\u00e9texte qu\u2019il \u00e9tait le fruit d\u2019un sabotage id\u00e9ologique et d\u2019un complot de la droite. Comme il \u00e9tait impossible, donc, de discuter avec ces gens sur le plan des id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, car ils avaient des opinions a priori et agressives, je me suis vu contraint de d\u00e9velopper mes arguments sous forme d&rsquo;anecdotes et d&rsquo;histoires, en me basant sur ce m\u00eame Soljenitsyne, ainsi que sur Stajner, les Guinzbourg, Nadejda Mandelstam, Medvedev, etc. Ces anecdotes \u00e9taient la seule forme de discussion acceptable pour eux, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils \u00e9coutaient, \u00e0 d\u00e9faut de comprendre. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0123.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u2026D&rsquo;o\u00f9 les sept petites histoires d\u2019<em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch. <\/em>Pour que le livre soit lu, le message politique se fait discret, s\u2019efface au profit du destin singulier des personnages. La r\u00e9alit\u00e9 historique du goulag est pr\u00e9sente dans l\u2019\u0153uvre, elle passe dans le texte clandestinement, accroch\u00e9e derri\u00e8re des individus mis en avant plan. Ainsi, Ki\u0161 r\u00e9ussit \u00e0 faire entendre l\u2019histoire de ces communistes sacrifi\u00e9s pour le bien du Parti, de ces morts oubli\u00e9s dont personne ne veut plus entendre parler. Il met la fiction au service du t\u00e9moignage, au service de l\u2019archive, ce qu\u2019il appelle \u00ab corriger l\u2019Histoire\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La litt\u00e9rature doit, je pense, corriger l&rsquo;Histoire, parce que l&rsquo;Histoire est g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, et la litt\u00e9rature, elle, est concr\u00e8te. L&rsquo;Histoire c&rsquo;est le nombre, la litt\u00e9rature c&rsquo;est l&rsquo;individuel. [&#8230;] Le non-objectif de l&rsquo;Histoire devient un seul individu subjectif, et la litt\u00e9rature corrige l&rsquo;indiff\u00e9rence des donn\u00e9es historiques. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0157.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La donn\u00e9e tir\u00e9e de l&rsquo;archive et rendue comme telle ne redonne pas aux morts leur individualit\u00e9\u00a0: le mort dispara\u00eet derri\u00e8re l\u2019Histoire. Ki\u0161 fait de la mort d\u2019un seul de ces r\u00e9volutionnaires un \u00e9v\u00e9nement en soi, presque une intrigue polici\u00e8re; comme dans sa trilogie romanesque, <em>Le Cirque de famille<\/em>, il avait fait de la disparition de son p\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un Juif pendant la Shoah, une \u00e9nigme myst\u00e9rieuse. Pour ce faire, Ki\u0161 ajoute \u00e0 la donn\u00e9e d\u2019archive et au t\u00e9moignage\u00a0: ce qui fait une demi-page dans le livre de Stajner fait vingt-six pages dans <em>Un Tombeau<\/em>, note Alexandre Prstojevic (Prstojevic, 2001, p.\u00a016). Vingt-cinq pages de plus pour que m\u00eame un intellectuel de gauche accepte de pr\u00eater oreille \u00e0 l\u2019histoire de A. L. Tch\u00e9liousnikov.\u00a0<\/p>\n<p>Alors oui, d\u2019une certaine fa\u00e7on, Danilo Ki\u0161 pi\u00e8ge ses lecteurs\u00a0: pour les forcer \u00e0 lire sur les camps. Ki\u0161 lutte contre l\u2019effet de la propagande sovi\u00e9tique, et ce qui est paradoxal dans sa d\u00e9marche est qu&rsquo;il contre-attaque avec les armes du sovi\u00e9tisme. En m\u00e9langeant les mat\u00e9riaux, en ne donnant pas toutes ses sources et en ayant recours \u00e0 l&rsquo;imagination pour faire accepter une autre version de l&rsquo;Histoire, Kis para\u00eet reprendre \u00e0 son compte la manipulation de l\u2019imaginaire collectif dont le stalinisme a fait usage. Guy Scarpetta a d\u00e9j\u00e0 propos\u00e9 quelque chose dans ce sens. \u00c0 propos du travail d\u2019\u00e9criture de Danilo Ki\u0161, il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Comme si l&rsquo;\u00e9crivain, pr\u00e9cis\u00e9ment, ne pouvait que s&rsquo;approprier les armes de l&rsquo;ennemi, pour les retourner contre lui, que r\u00e9pondre \u00e0 la falsification g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e par l&rsquo;exasp\u00e9ration des proc\u00e9d\u00e9s m\u00eames de la falsification. Car lui aussi, en somme, manipule les documents, truque la r\u00e9alit\u00e9, suscite des effets d&rsquo;illusion, pi\u00e8ge le lecteur, invente des stratag\u00e8mes \u2014 sans qu&rsquo;aucune \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb solide ou d\u00e9finitive ne constitue le cran d&rsquo;arr\u00eat d&rsquo;un processus \u00e0 jamais incertain. (Scarpetta, 2003, p.\u00a053.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces derniers mots marquent une diff\u00e9rence cruciale entre ce que fait Ki\u0161 et ce que font les artisans de la propagande sovi\u00e9tique qui imposent une v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive et proscrivent le doute, qui \u00e9crivent l\u2019Histoire et non des histoires. Chez Ki\u0161, l\u2019objectivit\u00e9 de l\u2019historien, affich\u00e9e dans certains passages, est balanc\u00e9e par d\u2019autres passages o\u00f9 le narrateur d\u00e9montre qu\u2019il est en train de construire un texte en choisissant parmi plusieurs possibilit\u00e9s, plusieurs sources, plusieurs versions possibles\u00a0: \u00ab Les autres t\u00e9moignages le concernant sont tr\u00e8s contradictoires et sont donc peut-\u00eatre n\u00e9gligeables. Je les cite quand m\u00eame, bien que certaines sources nous poussent \u00e0 en douter [\u2026]\u00a0\u00bb (Ki\u0161, 1979, p.\u00a039). Ce narrateur indique \u00e9galement que, l\u00e0 o\u00f9 aucune source ne procure le contenu d\u00e9sir\u00e9, il se permet d\u2019inventer\u00a0:\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Le service religieux commen\u00e7a quelques minutes avant sept heures\u00a0\u00bb, note le camarade Tch\u00e9liousnikov, qui nous fait d\u2019ailleurs le r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 de toute la c\u00e9r\u00e9monie. (Cependant, une \u00e9trange n\u00e9cessit\u00e9 cr\u00e9atrice d\u2019ajouter au document authentique, sans r\u00e9el besoin peut-\u00eatre, des couleurs, des sons et des odeurs, cette d\u00e9cadente et sacro-sainte trinit\u00e9 des modernes, me permet d\u2019imaginer ce qui ne figure pas dans le texte de Tch\u00e9liousnikov\u00a0: le tremblement et les cr\u00e9pitements des cierges dans les chandeliers d\u2019argent [\u2026] (<em>ibid<\/em>., p.\u00a055).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La pr\u00e9sence de cette narration au \u00ab je\u00a0\u00bb, qui se pointe elle-m\u00eame en train d\u2019\u00e9laborer le r\u00e9cit, emp\u00eache toute impression d\u2019adh\u00e9sion entre le discours et la r\u00e9alit\u00e9, impression d\u2019adh\u00e9sion garantissant l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019une propagande totalitaire. D\u00e8s la premi\u00e8re phrase du livre, le narrateur attire l\u2019attention du lecteur sur la pr\u00e9sence d\u2019un artisan\u00a0: \u00ab\u00a0Ce r\u00e9cit, n\u00e9 dans le doute et l\u2019incertitude, a le seul <em>malheur<\/em> (que certains nomment chance) d\u2019\u00eatre vrai\u00a0: il a \u00e9t\u00e9 consign\u00e9 par des mains honn\u00eates et d\u2019apr\u00e8s des t\u00e9moignages s\u00fbrs\u00a0[\u2026]\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a07). Le lecteur d<em>\u2019Un Tombeau pour Boris Davidovitch<\/em> ne peut oublier que ces mains, toutes honn\u00eates soient-elles, sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre et que ce r\u00e9cit <em>vrai<\/em> est consign\u00e9 <em>d\u2019apr\u00e8s<\/em> des r\u00e9f\u00e9rences. Encore une fois, nous allons profiter du talent de Guy Scarpetta pour la synth\u00e8se et lui emprunter deux de ses commentaires sur ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019une narration qui sabote la pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait forg\u00e9e \u00e0 coups de r\u00e9f\u00e9rences, ph\u00e9nom\u00e8ne que Scarpetta retrace dans un autre recueil de textes de Danilo Ki\u0161, <em>Encyclop\u00e9die des morts<\/em><a id=\"footnoteref4_xyw160z\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans ce recueil de nouvelles, il est \u00e9galement question des oubli\u00e9s de l\u2019Histoire\u00a0: tous ces morts dont le nom ne figure dans aucune encyclop\u00e9die m\u00e9riteraient de se retrouver r\u00e9unis dans un livre qui s\u2019appellerait\u2026 L\u2019Encyclop\u00e9die des morts. \" href=\"#footnote4_xyw160z\">[4]<\/a>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le tour de force de Ki\u0161, ici, est d&rsquo;avoir r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9laborer un discours qui se discr\u00e9dite, insidieusement, au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;il se d\u00e9veloppe; et donc d&rsquo;avoir cr\u00e9\u00e9 un effet grandissant d&rsquo;incertitude au c\u0153ur m\u00eame d&rsquo;une narration cens\u00e9e garantir la v\u00e9rit\u00e9 des faits rapport\u00e9s. (Scarpetta, 2003, p.\u00a049.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] comme si Ki\u0161 s\u2019\u00e9tait \u00e9vertu\u00e9 \u00e0 introduire un certain coefficient de doute \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb dans la fiction, et un certain coefficient de fiction dans la pr\u00e9tention \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de la narration historique. Fa\u00e7on, si l&rsquo;on veut, de laisser une part d&rsquo;incertitude s&rsquo;infiltrer au sein m\u00eame de conventions g\u00e9n\u00e9riques vou\u00e9es statutairement \u00e0 l&rsquo;exclure. (<em>Ibid<\/em>., p, 44)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un effet d\u2019incertitude est cr\u00e9\u00e9 par la narration d\u2019<em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch<\/em>, mais aussi par sa th\u00e9matique, par l&rsquo;anecdote elle-m\u00eame. Dans ses petites biographies, Ki\u0161 pr\u00e9sente l&rsquo;histoire du communisme sovi\u00e9tique en train de se faire \u00e9crire par des fonctionnaires. Ces artisans de la propagande tentent, en manipulant les faits, de leur donner un sens qui aura un impact sur la population, qui aura un effet sur sa m\u00e9moire collective, un effet de fiction garantissant au peuple un avenir meilleur. Par exemple, dans la cinqui\u00e8me biographie du livre, des fonctionnaires travaillant pour le Parti exigent d\u2019un certain Boris Davidovitch qu&rsquo;il\u00a0 reconnaisse publiquement la biographie officielle qu\u2019ils sont en train de lui \u00e9crire\u00a0au moment de son proc\u00e8s\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les deux hommes, essouffl\u00e9s et \u00e9puis\u00e9s, pench\u00e9s sur ces pages dans la fum\u00e9e \u00e9paisse des cigarettes, se battent des nuits enti\u00e8res avec le texte des aveux, et chacun essaie d\u2019y mettre une part de ses passions, de ses convictions, sa vision du monde d\u2019un point de vue plus large\u00a0(Ki\u0161, 1979, p.\u00a0117).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au nom de l\u2019avenir des siens, on force Davidovitch \u00e0 endosser un mensonge, la fausse biographie servant davantage la cause, la fausse biographie \u00e9tant davantage \u00ab\u00a0historique\u00a0\u00bb que les faits empiriques\u00a0: historique dans un contexte o\u00f9 l&rsquo;Histoire se doit de pr\u00e9senter un progr\u00e8s. On oblige donc Boris Davidovitch \u00e0 mentir, \u00e0 participer \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de son proc\u00e8s et \u00e0 signer, de son nom de h\u00e9ros national, une fiction. Ce qui, pour F\u00e9dioukine, l\u2019instructeur (le bourreau) de Davidovitch, \u00e9quivaut \u00e0 faire son devoir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce qui provoquait chez lui la fureur et une haine loyale, c\u2019\u00e9tait justement cet \u00e9go\u00efsme maladif des accus\u00e9s, leur besoin pathologique de prouver leur <em>innocence<\/em>, leur petite <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em> personnelle, cette fa\u00e7on de tourner maladivement en rond autour des pr\u00e9tendus faits enferm\u00e9s dans les m\u00e9ridiens de leur cr\u00e2ne dur, et l\u2019incapacit\u00e9 de leur v\u00e9rit\u00e9 aveugle de se placer dans un syst\u00e8me de valeurs sup\u00e9rieur, en regard d\u2019une justice sup\u00e9rieure qui exige que l\u2019on sacrifie pour elle et ne peut tenir compte des faiblesses humaines. Ainsi pour toutes ces raisons, devenait l\u2019ennemi mortel de F\u00e9dioukine quiconque ne pouvait comprendre ce fait simple, \u00e9vident, que signer des aveux <em>au nom<\/em> <em>du devoir<\/em> n\u2019\u00e9tait pas seulement une affaire d\u2019honneur logique, mais aussi de morale, donc un acte digne de respect. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0118.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au nom d&rsquo;une cause plus importante que les faits empiriques, plus importante que les individus impliqu\u00e9s, une Histoire s&rsquo;\u00e9crit en exploitant le pouvoir de la fiction, le pouvoir d&rsquo;une biographie bien construite sur l&rsquo;imaginaire d\u2019une collectivit\u00e9. Ici, la fable rejoint sa narration\u00a0: un texte est une construction \u00e9labor\u00e9e par des individus et ne procure pas d\u2019acc\u00e8s direct \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Ce qui nous encourage \u00e0 penser que Ki\u0161 choisit de ne pas ins\u00e9rer des notes pour chaque paragraphe, qu\u2019il choisit de ne pas distinguer clairement la part du r\u00e9cit qui a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e de celle provenant d&rsquo;archives historiques et de t\u00e9moignages de survivants. Cette confusion quant \u00e0 la nature des mat\u00e9riaux utilis\u00e9s et au genre de l\u2019\u0153uvre doit \u00eatre reli\u00e9e \u00e0 l&rsquo;objet trait\u00e9, et resitu\u00e9e dans la pens\u00e9e d\u2019un auteur qui affirme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] l\u2019on a r\u00e9pondu \u00e0 la question du sens de l\u2019\u00e9volution historique \u2014 du bas vers le haut \u2014 et la grande \u00e9quation a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue positivement, de fa\u00e7on exacte et enti\u00e8re, \u00ab\u00a0sur une base scientifique\u00a0\u00bb; et il n\u2019y a plus aucun myst\u00e8re, plus aucun doute\u2026 Et les seuls qui demeurent dubitatifs devant cette \u00e9quation comme devant le myst\u00e8re du ciel \u00e9toil\u00e9, ce sont les po\u00e8tes. Ce sont eux qui s\u00e8ment un peu de trouble et de doute dans cette confiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e dans l\u2019homme et le monde [\u2026] Voil\u00e0 \u00e0 peu pr\u00e8s le sens de ma r\u00e9flexion ironique\u00a0: je cherchais pour le doute une place au soleil, c\u2019est-\u00e0-dire une place pour la litt\u00e9rature et l\u2019art, et pour les po\u00e8tes avant tout. (Ki\u0161, 1995, p.\u00a0126)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce doute que suscite Ki\u0161 par son travail d\u2019\u00e9crivain, cette m\u00e9fiance envers le document \u00e9crit et cette remise en question de l&rsquo;autorit\u00e9 de l&rsquo;instance responsable du discours peuvent-ils conduire le lecteur au relativisme? Relativisme qui pourrait entra\u00eener le lecteur sur le chemin du r\u00e9visionnisme? C\u2019est l\u00e0 pousser la pens\u00e9e de Ki\u0161 jusqu\u2019\u00e0 une limite o\u00f9 elle para\u00eet se contredire. Nous le faisons \u00e0 dessein, afin de souligner \u00e0 nouveau le paradoxe dans la posture d\u2019\u00e9crivain de Danilo Ki\u0161, pour qui, s\u2019il importe de faire en sorte qu\u2019aucune v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive ne constitue un cran d\u2019arr\u00eat pour la pens\u00e9e, c\u2019est toujours au profit d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 factuelle, d\u2019une ouverture \u00e0 des faits historiques \u00ab\u00a0oubli\u00e9s\u00a0\u00bb par une certaine Histoire officielle. Danilo Ki\u0161, depuis <em>Psaume 44<\/em> (1962), son \u0153uvre de jeunesse, n\u2019a cess\u00e9 de parler des camps de la mort. Toute sa vie, il a \u00e9t\u00e9 obs\u00e9d\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019affirmer l\u2019existence des camps (nazis, sovi\u00e9tiques, chinois), et de poser comme \u00e9v\u00e9nement majeur du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle le fait qu\u2019au nom d\u2019un id\u00e9al humaniste, on a fait dispara\u00eetre des pans entiers de l\u2019humanit\u00e9, que <em>pour un monde meilleur<\/em>, une part du monde a \u00e9t\u00e9 sacrifi\u00e9e. Or, la preuve indubitable du crime, le cadavre, manque dans une majorit\u00e9 des cas. Les morts sont des disparus. Le narrateur d\u2019<em>Encyclop\u00e9die des morts <\/em>insiste sur la pr\u00e9sence du cadavre comme conf\u00e9rant \u00e0 la sc\u00e8ne un gage de r\u00e9alit\u00e9, comme si le cadavre \u00e9tait seul en mesure d\u2019offrir une rencontre avec le r\u00e9el\u00a0: \u00ab\u00a0La sc\u00e8ne, pourtant, est r\u00e9elle, comme sont r\u00e9els les cadavres.\u00a0\u00bb (Ki\u0161, 1985, p.\u00a0125.) (La formulation revient, presque identique, dans une autre nouvelle\u00a0: \u00ab La sc\u00e8ne est pourtant r\u00e9elle, comme sont r\u00e9els les cadavres.\u00a0\u00bb [<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0163.]) Quand le corps est perdu, tel le corps du p\u00e8re dans <em>Le Cirque de famille<\/em>, il ne reste que des textes, que des documents qui ne donneront jamais acc\u00e8s \u00e0 ce \u00ab r\u00e9el\u00a0\u00bb du cadavre\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019histoire est \u00e9crite par les vainqueurs. Le peuple tisse les l\u00e9gendes. Les \u00e9crivains imaginent. Seul [sic] la mort est ind\u00e9niable.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0162.) Bien s\u00fbr, il y a les t\u00e9moignages, mais encore faut-il les lire, et Ki\u0161 voit bien, \u00e0 la parution du livre de Soljenitsyne, que l\u2019on ne croit pas les survivants sur parole.<\/p>\n<p>Comme \u00e9crivain, Ki\u0161 ne peut prouver hors de tout doute l\u2019existence du camp. Il ne peut que pointer obstin\u00e9ment cette disparition des corps au xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et surtout, mettre en sc\u00e8ne la manipulation de l&rsquo;imaginaire collectif qui l&rsquo;a rendue possible. Il ne s&rsquo;agit donc pas pour lui de d\u00e9noncer l&rsquo;invention comme mensonge. Ce qui est d\u00e9nonc\u00e9, ce sont les discours qui s&rsquo;imposent comme v\u00e9rit\u00e9 incontestable en utilisant des proc\u00e9d\u00e9s narratifs, un ton et un cadre qui donnent au lecteur l&rsquo;impression d&rsquo;un acc\u00e8s direct au r\u00e9el. \u00ab\u00a0[L]a cr\u00e9dulit\u00e9 humaine n&rsquo;a pas de limite [&#8230;]\u00a0\u00bb (Ki\u0161, 1979, p.\u00a054), dit le narrateur d\u2019<em>Un Tombeau <\/em>et, dans la premi\u00e8re nouvelle du recueil <em>Encyclop\u00e9die des morts<\/em>, il est dit que \u00ab [l]orsqu&rsquo;un mensonge est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 sans cesse, le peuple commence \u00e0 y croire. Car la foi est n\u00e9cessaire au peuple\u00a0\u00bb (Ki\u0161, 1985, p.\u00a015). Des livres tels que <em>Le Protocole des Sages de Sion<\/em>, <em>La Bible<\/em>, <em>Le Coran<\/em> ou <em>Mein Kampf<\/em> ne deviennent vraiment dangereux que lorsqu\u2019ils sont pos\u00e9s comme unique v\u00e9rit\u00e9, lorsqu\u2019ils sont confondus avec la r\u00e9alit\u00e9 factuelle et ne sont pas saisis comme \u00e9criture, comme des textes parmi d\u2019autres textes<a id=\"footnoteref5_obkx2he\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous pensons, avec Danilo Ki\u0161, que ce n\u2019est pas de lire tel ou tel livre qui peut conduire au fanatisme, mais de ne lire qu\u2019un seul livre. \" href=\"#footnote5_obkx2he\">[5]<\/a>. Le devoir de l&rsquo;\u00e9crivain ne serait donc pas, d\u2019apr\u00e8s l\u2019exemple donn\u00e9 par Danilo Ki\u0161, de distinguer le vrai du faux, de faire de la litt\u00e9rature un art sans trucage, mais de pratiquer l&rsquo;artifice dans une vis\u00e9e \u00e9thique, qui est de renvoyer son lecteur \u00e0 la duperie inh\u00e9rente \u00e0 tout discours et donc au danger de l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 un discours unique.<\/p>\n<p>Le travail d\u2019\u00e9criture de Ki\u0161 s&rsquo;attaque \u00e0 ce besoin que nous avons de croire, d&rsquo;adh\u00e9rer au discours de l&rsquo;autorit\u00e9. Il brise toute impression de co\u00efncidence entre un discours se voulant objectif et le r\u00e9el. Cette tentative de d\u00e9sali\u00e9nation collective provoque une forte r\u00e9action de d\u00e9fense, presque une envie de meurtre\u00a0: un des articles de 1976 attaquant le livre de Ki\u0161 \u00e9tait titr\u00e9 \u00ab Un Tombeau pour Danilo Ki\u0161\u00a0\u00bb. Christian Salmon \u00e9crit \u00e0 ce propos que parmi ceux qui s\u2019en prennent \u00e0 Danilo Ki\u0161 en 1976 se trouvent \u00ab\u00a0les id\u00e9ologues de la purification ethnique\u00a0\u00bb, il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 affirmer que \u00ab\u00a0[l]e proc\u00e8s \u00e0 Belgrade de Danilo Ki\u0161 fut le premier acte de la trag\u00e9die qui s&rsquo;est jou\u00e9e en ex-Yougoslavie au d\u00e9but des ann\u00e9es 90\u00a0\u00bb (Salmon, 1999, p.\u00a035). Pr\u00e9sent\u00e9 sous cet angle, le caract\u00e8re scandaleux d\u2019<em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch<\/em> se d\u00e9place, de l\u2019arbitraire de son syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cette \u00e9laboration de l\u2019Histoire qu\u2019il met en sc\u00e8ne \u00e0 la fois dans sa forme et dans son contenu. L\u2019accusation de plagiat para\u00eet alors n\u2019\u00eatre qu\u2019un pr\u00e9texte, le vrai motif de la haine suscit\u00e9e par ce livre\u00a0r\u00e9sidant autre part. Il est plus probable que si ce livre a tellement d\u00e9rang\u00e9, c\u2019est qu&rsquo;il renvoie tout texte \u00e0 son appareil narratif, tout discours \u00e0 son \u00e9nonciation, tout document, aussi officiel soit-il, \u00e0 une \u00e9criture. En cela l\u2019\u0153uvre de Ki\u0161 est subversive et repr\u00e9sente une menace pour l\u2019ordre \u00e9tabli, en cela ses choix stylistiques sont des gestes politiques.<\/p>\n<p>L\u2019affaire <em>Boris Davidovitch<\/em>, cette r\u00e9action de haine \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un romancier, dirige notre attention sur le danger que peut repr\u00e9senter le libre usage de la fiction pour une autorit\u00e9 \u00e9tatique ou religieuse dont le pouvoir repose (en partie ou en totalit\u00e9) sur une fiction, c\u2019est-\u00e0-dire sur l\u2019adh\u00e9sion de ses sujets \u00e0 une fiction. La censure impos\u00e9e \u00e0 un \u00e9crivain dans ce contexte manifeste la volont\u00e9 de s\u2019octroyer un usage exclusif et nous appara\u00eet comme une tentative de conserver un monopole, le monopole du pouvoir de la fiction sur un imaginaire collectif, avec tout ce que cela implique.<\/p>\n<h2>\u00a0<\/h2>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Ki\u0161, Danilo. 1979. <em>Un Tombeau pour Boris Davidovitch: sept chapitres d&rsquo;une m\u00eame histoire<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 158 p.<\/p>\n<p>__________. 1985. <em>Encyclop\u00e9die des morts<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 190 p.<\/p>\n<p>__________. 1989. <em>Le Cirque de famille (Chagrins pr\u00e9coces<\/em>,<em> Jardin, cendre<\/em>,<em> Sablier)<\/em>. Coll. \u00ab L&rsquo;imaginaire\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard, 491 p.<\/p>\n<p>__________. 1995. <em>Le R\u00e9sidu amer de l&rsquo;exp\u00e9rience<\/em>. Paris\u00a0: Fayard, 313 p.<\/p>\n<p>Prstojevic, Alexandre. 2001. Consult\u00e9 le 25 octobre 2007. \u00ab Un certain go\u00fbt de l&rsquo;archive (sur l&rsquo;obsession documentaire de Danilo Ki\u0161)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>http: \/\/fabula.org\/effet\/interventions\/13.php<\/p>\n<p>Salmon, Christian. 1999. \u00ab Sur une fatwa pass\u00e9e inaper\u00e7ue, Danilo Ki\u0161 (1935-1989)\u00a0\u00bb. In <em>Tombeau de la fiction<\/em>, p.\u00a026 \u00e0 36. Paris\u00a0: Deno\u00ebl.<\/p>\n<p>Scarpetta, Guy. 2003. \u00ab Le livre des incertitudes\u00a0\u00bb in <em>Temps de l&rsquo;histoire\u00a0: \u00c9tudes sur Danilo Ki\u0161, <\/em>sous la direction de Alexandre Prstojevic, p.\u00a041-53. Paris\u00a0: L&rsquo;Harmattan.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_iz8qko7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_iz8qko7\">[1]<\/a> Danilo Ki\u0161 na\u00eet le 22 f\u00e9vrier 1935 \u00e0 Subotica, dans le nord de la Serbie (Vo\u00efvodine). Il commence \u00e0 publier ses r\u00e9cits au cours des ann\u00e9es soixante et conna\u00eet le succ\u00e8s au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix avec son livre <em>Sablier <\/em>(<em>Pe\u0161\u010danik, <\/em>1972).<\/p>\n<p id=\"footnote2_5god34r\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_5god34r\">[2]<\/a> Sous le nom de Binjamin Wilkomirski, Bruno Grosjean a publi\u00e9 <em>Fragments. Une enfance (1939-1948)<\/em> comme \u00e9tant son autobiographie. Il s\u2019est alors fait passer pour un survivant des camps nazis.<\/p>\n<p id=\"footnote3_maaupu7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_maaupu7\">[3]<\/a> Dans ce livre sont r\u00e9unis vingt-huit entretiens auxquels Danilo Ki\u0161 s\u2019est livr\u00e9 entre 1972 et 1989.<\/p>\n<p id=\"footnote4_xyw160z\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_xyw160z\">[4]<\/a> Dans ce recueil de nouvelles, il est \u00e9galement question des oubli\u00e9s de l\u2019Histoire\u00a0: tous ces morts dont le nom ne figure dans aucune encyclop\u00e9die m\u00e9riteraient de se retrouver r\u00e9unis dans un livre qui s\u2019appellerait\u2026 <em>L\u2019Encyclop\u00e9die des morts<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote5_obkx2he\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_obkx2he\">[5]<\/a> Nous pensons, avec Danilo Ki\u0161, que ce n\u2019est pas de lire tel ou tel livre qui peut conduire au fanatisme, mais de ne lire qu\u2019un seul livre.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Morache, Marie-Andr\u00e9e. 2008. \u00abDanilo Ki\u0161 et l\u2019affaire Boris Davidovitch : au nom du fait historique, faire douter de l\u2019Histoire\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010, En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5419\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/morache-10.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 morache-10.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-1333bb6a-3b8b-4eee-8f3d-ef7a3690fdab\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/morache-10.pdf\">morache-10<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/morache-10.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-1333bb6a-3b8b-4eee-8f3d-ef7a3690fdab\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010 Danilo Ki\u0161[1] est d\u00e9j\u00e0 un \u00e9crivain reconnu \u00e0 Belgrade lorsqu\u2019il publie, en 1976, Un Tombeau pour Boris Davidovitch (Grobnica za Borisa Davidovi\u010da). Ce livre portant sur quelques disparus, absents de l\u2019Histoire officielle du stalinisme, lui vaut un proc\u00e8s m\u00e9diatique. La r\u00e9action du public, mais surtout celle, particuli\u00e8rement haineuse, des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1191,1190],"tags":[274],"class_list":["post-5419","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier-les-ecritures-de-lhistoire","category-les-ecritures-de-lhistoire","tag-morache-marie-andree"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5419","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5419"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5419\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9284,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5419\/revisions\/9284"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5419"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5419"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5419"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}