{"id":5421,"date":"2024-06-13T19:48:16","date_gmt":"2024-06-13T19:48:16","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/de-la-porosite-des-mondes-paralleles-dans-le-maitre-du-haut-chateau\/"},"modified":"2024-09-11T04:14:11","modified_gmt":"2024-09-11T04:14:11","slug":"de-la-porosite-des-mondes-paralleles-dans-le-maitre-du-haut-chateau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5421","title":{"rendered":"De la porosit\u00e9 des mondes parall\u00e8les dans \u00ab Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6878\">Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010<\/a><\/h5>\n<p>La science-fiction est un genre qui permet d\u2019explorer les mondes possibles que notre univers pourrait receler. L\u00e0 o\u00f9 la science s\u2019\u00e9vertue \u00e0 \u00e9tudier les formes de vies qui peuplent notre terre, la science-fiction, elle, toute sp\u00e9culative qu\u2019elle soit, constitue un terrain o\u00f9 peuvent \u00e9clore de nouvelles formes de vie, o\u00f9 il est ais\u00e9 de parcourir des mondes inaccessibles \u00e0 la science \u2014 que ce soit le monde des morts, sillonn\u00e9 par des thanatonautes, ou une r\u00e9alit\u00e9 dans laquelle des extra-terrestres d\u00e9cident d\u2019envahir notre plan\u00e8te. La science-fiction, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019auteurs inventifs tels que Bernard Weber ou H. G. Wells, a la capacit\u00e9 de nous faire miroiter d\u2019autres existences et d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s que celle dans laquelle l\u2019homme moderne est plong\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue plus particulier, l\u2019uchronie est un genre qui permet de voir le revers de l\u2019Histoire\u00a0: de mettre en relief des mondes possibles en modifiant les \u00e9v\u00e9nements historiques av\u00e9r\u00e9s. Ainsi, dans ce que l\u2019on appelle une uchronie, l\u2019ordre des choses se voit basculer dans une autre r\u00e9alit\u00e9 par la modification d\u2019un \u00e9v\u00e9nement pr\u00e9cis, un point de jonction historique susceptible de tout changer. L\u2019uchronie envisage ce qui serait arriv\u00e9 si, par exemple, Napol\u00e9on avait gagn\u00e9 la bataille de Waterloo, ou encore si les \u00c9tats-Unis n\u2019\u00e9taient pas venus au secours de l\u2019Europe durant l\u2019occupation nazie. En un mot, l\u2019uchronie, c\u2019est ce que tout un chacun a un jour exp\u00e9riment\u00e9 en se disant que s\u2019il avait agi autrement la situation serait maintenant bien diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>J\u2019exposerai, dans le pr\u00e9sent article, comment le roman de science-fiction <em>Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em>, \u00e9crit en 1962 par Philip K. Dick<a id=\"footnoteref1_bzp6qss\" class=\"see-footnote\" title=\"Les r\u00e9f\u00e9rences au Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau seront d\u00e9sign\u00e9es dans cet article par la lettre M. \" href=\"#footnote1_bzp6qss\">[1]<\/a>, se pr\u00e9sente en tant qu\u2019uchronie, instaurant ce faisant une r\u00e9flexion sur l\u2019histoire du monde occidental moderne et remettant en mouvement un r\u00e9cit fig\u00e9, celui de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. En m\u2019attardant \u00e0 la forme du r\u00e9cit et \u00e0 sa narration, j\u2019explorerai les artifices litt\u00e9raires que Dick d\u00e9ploie pour pi\u00e9ger le lecteur dans des mondes parall\u00e8les, ce qui permettra de retracer comment <em>Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau <\/em>se d\u00e9construit, et devient ainsi porteur d\u2019une r\u00e9flexion ontologique.<\/p>\n<p><em>Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em> nous fait parcourir une r\u00e9alit\u00e9 dans laquelle les nazis seraient sortis victorieux de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Cette uchronie explore un monde possible o\u00f9 auraient triomph\u00e9 les nazis et les Japonais, o\u00f9 les \u00c9tats-Unis seraient sous le joug des Allemands \u00e0 l\u2019Est et de l\u2019Empire nippon \u00e0 l\u2019Ouest. Le centre des \u00c9tats-Unis constituerait alors une sorte de <em>no man\u2019s land <\/em>o\u00f9 \u00ab\u00a0nous pouvons vivre nos vies \u00e9triqu\u00e9es. Si nous y tenons. Si nous y trouvons un int\u00e9r\u00eat quelconque\u00a0\u00bb (<em>M.<\/em>, p. 39), sans que les nazis ou les Japonais ne se soucient le moindrement de ces \u00ab\u00a0\u00c9tats couverts de d\u00e9serts ou de p\u00e2turages\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 39). Dans un San Francisco domin\u00e9 par les Japonais, nous suivons le cours de la vie de Robert Childan, un commer\u00e7ant am\u00e9ricain d\u2019objets d\u2019art autochtone d\u2019avant-guerre; de M. Nosubuke Tagomi, lui-m\u00eame collectionneur d\u2019art et dirigeant de San Francisco; de Frank Frink, un Juif cach\u00e9 sous une fausse identit\u00e9, ma\u00eetre de la contrefa\u00e7on d\u2019objets d\u2019art autochtone; et de Juliana, l\u2019ex-femme de ce dernier, qui tente de retracer l\u2019\u00e9crivain du roman <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd.<\/em><\/p>\n<p>Non content de nous plonger dans une r\u00e9alit\u00e9 parall\u00e8le \u00e0 la n\u00f4tre, Dick en invente une deuxi\u00e8me, qui repr\u00e9sente cette fois un monde dans lequel les Alli\u00e9s ont effectivement gagn\u00e9 la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Mais cette r\u00e9alit\u00e9 qui semble se fonder sur des faits historiques se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre elle aussi une uchronie. <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd, <\/em>titre de cette \u0153uvre dans l\u2019\u0153uvre, d\u00e9crit un monde domin\u00e9 par les Britanniques, soutenus par les Am\u00e9ricains, mais o\u00f9 ceux-ci n\u2019ont pas autant d\u2019influence que celle qu\u2019ils ont acquise historiquement. Ces deux r\u00e9alit\u00e9s nous sont pr\u00e9sent\u00e9es progressivement, sans passages didactiques harassants. Tranquillement et subtilement, Dick nous fait glisser dans d\u2019autres mondes possibles, jouant ainsi sur les rapports entre apparences et r\u00e9alit\u00e9. Par le biais d\u2019une mise en abyme \u2014 l\u2019insertion d\u2019une \u0153uvre dans une autre \u2014, Dick souligne la relation qu\u2019entretient le lecteur avec le r\u00e9el ainsi qu\u2019avec l\u2019\u0153uvre de fiction, et \u00e9veille un questionnement sur le simulacre, le vrai et le faux.<\/p>\n<h2>La contradiction ouverte<\/h2>\n<p>Dans l\u2019incipit du <em>Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em>, Philip K. Dick ne nous d\u00e9peint pas le monde initial, celui dans lequel r\u00e9side Childan, comme une r\u00e9alit\u00e9 parall\u00e8le, mais bien comme une repr\u00e9sentation du monde dans lequel vit le lecteur contemporain du roman. Peu \u00e0 peu, \u00e0 force d\u2019indices insolites, nous nous enfon\u00e7ons dans cet univers d\u2019apr\u00e8s-guerre domin\u00e9 par les nazis et par les Japonais. D\u00e8s la deuxi\u00e8me phrase du roman, le lecteur se bute \u00e0 une expression insolite. Il y est question \u00ab\u00a0des \u00c9tats des Montagnes Rocheuses\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 5). Plus loin, Tagomi, un client de Childan, parle d\u2019une voix \u00ab\u00a0s\u00e8che, imp\u00e9rative, \u00e0 peine polie, \u00e0 peine dans le <em>code<\/em>\u00a0\u00bb (<em>M.<\/em>, p. 6; je souligne). Un \u00ab\u00a0code\u00a0\u00bb existe donc, mais que r\u00e9v\u00e8le-t-il? Les \u00e9carts avec la r\u00e9alit\u00e9 du lecteur se multiplient (les bombes qui ont cess\u00e9 de tomber sur San Francisco, la politesse presque obs\u00e9quieuse de Childan \u2014 un Am\u00e9ricain de souche \u2014 face aux Japonais, ou encore les cigarettes de marijuana Land-O-Smile commercialis\u00e9es) et sont les indices d\u2019un univers diff\u00e9rent qui prend forme au cours de la lecture. Le didactisme, c\u2019est-\u00e0-dire les informations propres \u00e0 l\u2019intellection du monde imaginaire dans lequel nous sommes plong\u00e9s, se r\u00e9v\u00e8le ainsi de mani\u00e8re progressive.<\/p>\n<p>Cette description d\u2019un monde \u00e9tranger se d\u00e9ploie par l\u2019interm\u00e9diaire des pens\u00e9es de Frank Frink. Il devient clair que, dans cette r\u00e9alit\u00e9 parall\u00e8le, les forces de l\u2019Axe ont gagn\u00e9 la guerre en 1947 (<em>ibid.<\/em>, p. 13) et que les \u00c9tats-Unis ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9s entre le Japon et l\u2019Allemagne nazie. La note est lanc\u00e9e. Le roman, bien qu\u2019il rev\u00eate des apparences r\u00e9alistes, se montre finalement beaucoup plus singulier qu\u2019il n\u2019y para\u00eet, ayant pour r\u00e9f\u00e9rent un autre monde. Mais les informations sur ce monde m\u00e9tamorphos\u00e9 arrivent au compte-gouttes. Le point de divergence avec notre r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est pas imm\u00e9diatement identifi\u00e9\u00a0: il nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 assez tardivement, par la comparaison avec une autre fiction uchronique ench\u00e2ss\u00e9e dans le r\u00e9cit. En expliquant les fondements de l\u2019uchronie de <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd<\/em>, une fille anonyme d\u00e9voile l\u2019\u00e9v\u00e9nement fatidique \u00e0 l\u2019origine du changement de dimension historique\u00a0: \u00ab\u00a0Si Joe Zangara avait manqu\u00e9 Roosevelt, celui-ci aurait sorti l\u2019Am\u00e9rique de la crise et il l\u2019aurait arm\u00e9e de telle sorte\u2026\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 82). Cette affirmation laisse entendre que le premier monde uchronique d\u00e9crit d\u00e9coule de l\u2019assassinat r\u00e9ussi de Roosevelt. Le point de divergence qui donne lieu \u00e0 l\u2019uchronie nous est donc r\u00e9v\u00e9l\u00e9, mais tardivement.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Avec l\u2019uchronie, l\u2019imaginaire ne r\u00e9side pas dans une zone inconnue du r\u00e9el (telle contr\u00e9e lointaine, telle \u00e9poque qui n\u2019est pas advenue), plus ou moins plausible, mais que le lecteur peut toujours croire possible; l\u2019imaginaire entre en collision directe avec le r\u00e9el, de sorte qu\u2019on passe, irr\u00e9m\u00e9diablement, de la coexistence \u00e0 la contradiction ouverte. (Saint-Gelais, 1999, p. 44.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette \u00ab\u00a0contradiction ouverte\u00a0\u00bb instaure une distanciation qui vise \u00e0 confondre le lecteur en mal de points de r\u00e9f\u00e9rence quant au monde qui se d\u00e9ploie sous ses yeux. L\u2019uchronie, nous explique Saint-Gelais, plonge le lecteur en terrain min\u00e9, elle cherche \u00e0 d\u00e9jouer ses attentes. Le monde fictionnel, sous ses apparences r\u00e9alistes, s\u2019av\u00e8re en fait diff\u00e9rent, imperceptiblement transform\u00e9. Le monde science-fictionnel que nous parcourons dans <em>Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em> acquiert alors quelque chose de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0: il semble familier, mais ne l\u2019est pas v\u00e9ritablement. Le visage familier de cet univers est peu \u00e0 peu d\u00e9figur\u00e9, et ce dernier se r\u00e9v\u00e8le enfin \u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame. Ainsi, la ville de San Francisco, et par extension la fresque compl\u00e8te que nous peint Dick, peut g\u00e9n\u00e9rer des sentiments angoissants pour le lecteur puisque la ville, qui au premier abord lui apparaissait famili\u00e8re, se montre en fait d\u00e9form\u00e9e. Freud affirme d\u2019ailleurs dans <em>L\u2019Inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em> que \u00ab\u00a0mieux un homme se rep\u00e8re dans son environnement, moins il sera sujet \u00e0 recevoir des choses ou des \u00e9v\u00e9nements qui s\u2019y produisent une impression d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb (Freud, 1927, p. 216). \u00c0 la lumi\u00e8re de cette affirmation, nous pouvons d\u00e8s lors d\u00e9clarer que moins le lecteur se rep\u00e8re dans l\u2019univers di\u00e9g\u00e9tique du <em>Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em>, plus les \u00e9v\u00e9nements qui s\u2019y produisent sont susceptibles de provoquer chez lui un sentiment d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019abord immerg\u00e9 dans un monde pr\u00e9sent\u00e9 par d\u00e9faut comme le sien, le lecteur se voit confront\u00e9 \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements singuliers. Puis, peu \u00e0 peu, il devient manifeste que la r\u00e9alit\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e n\u2019est pas la sienne, mais un monde possible qui d\u00e9coule d\u2019un assassinat r\u00e9ussi. Dick produit cet effet d\u2019\u00e9tranget\u00e9 non seulement par la progression lente des contradictions entre ce monde fictionnel et le n\u00f4tre, mais aussi par l\u2019insertion d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers au lecteur, d\u2019\u00e9l\u00e9ments appartenant \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 qui se r\u00e9v\u00e8le autre.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9laboration d\u2019une x\u00e9noencyclop\u00e9die<\/h2>\n<p>Par les perceptions de nombreux personnages, le lecteur p\u00e9n\u00e8tre une r\u00e9alit\u00e9 pour le moins d\u00e9rangeante. Il d\u00e9couvre, gr\u00e2ce \u00e0 la pens\u00e9e ou aux sens des protagonistes, un monde faussement familier qui s\u2019av\u00e8re \u00e9tranger, par une accumulation de \u00ab\u00a0lignes de fracture entre l\u2019encyclop\u00e9die pr\u00e9alable du lecteur et celle que pose le texte\u00a0\u00bb (Saint-Gelais, 1999, p. 143). Selon Richard Saint-Gelais, cet effet de distorsion du r\u00e9el que cr\u00e9e le texte science-fictionnel r\u00e9side dans la mise en place d\u2019une <em>x\u00e9noencyclop\u00e9die<\/em>, principe qui rel\u00e8ve de la notion d\u2019encyclop\u00e9die pr\u00e9alable d\u2019abord d\u00e9velopp\u00e9e par Umberto Eco dans <em>L\u2019\u0153uvre ouverte<\/em>. L\u2019encyclop\u00e9die pr\u00e9alable est cette connaissance du monde que tout individu acquiert par son exp\u00e9rience de la vie en soci\u00e9t\u00e9. La x\u00e9noencyclop\u00e9die, quant \u00e0 elle, consiste en une sorte de culture \u00e9trang\u00e8re au lecteur qui comprend \u00ab\u00a0des individus imaginaires, des donn\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, des r\u00e8gles de fonctionnement, des possibilit\u00e9s elles aussi imaginaires\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 140) fondant la vie au sein m\u00eame du monde imagin\u00e9. Il s\u2019agit du bassin de connaissances, dans l\u2019\u0153uvre qui nous concerne, renvoyant le lecteur au monde possible imagin\u00e9 par Dick et s\u2019\u00e9cartant ainsi de l\u2019encyclop\u00e9die pr\u00e9alable du lecteur. C\u2019est la x\u00e9noencyclop\u00e9die, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e partiellement et graduellement, qui g\u00e9n\u00e8re un possible sentiment d\u2019angoisse chez le lecteur, autrement dit un certain d\u00e9sarroi, puisqu\u2019elle met progressivement en \u00e9vidence l\u2019\u00e9cart entre l\u2019univers d\u00e9peint et la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019habite celui-ci.<\/p>\n<p>La narration, qui se fait d\u2019un point de vue de \u00ab\u00a0focalisation interne variable\u00a0\u00bb (Genette, 1972, p. 205), d\u00e9voile au lecteur les pens\u00e9es de plusieurs personnages du r\u00e9cit et participe \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de la x\u00e9noencyclop\u00e9die qui permet la lecture de l\u2019\u0153uvre. Cette modalit\u00e9 de la narration restreint alors le champ de connaissance du lecteur aux seules perceptions des personnages constituant les points de focalisation du r\u00e9cit. Le fait que cette focalisation interne soit variable multiplie les perspectives et donne une vision multidimensionnelle du monde d\u00e9peint. Ainsi, Robert Childan, qui tient un magasin o\u00f9 \u00ab\u00a0seul le pass\u00e9 p[eu]t \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9\u00a0\u00bb (<em>M.<\/em>, p. 8), nous expose par ses pens\u00e9es quelle est la place du natif am\u00e9ricain dans la di\u00e9g\u00e8se\u00a0: \u00ab\u00a0Cela ne trompe personne; je n\u2019appartiens pas \u00e0 ce milieu. \u00c0 ce pays que les hommes blancs ont d\u00e9frich\u00e9 et o\u00f9 ils ont b\u00e2ti l\u2019une de leurs plus belles villes. Je suis un intrus dans ma patrie.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 130.) Le voil\u00e0 \u00e9tranger au monde qui l\u2019a vu na\u00eetre, nous voil\u00e0 \u00e9vinc\u00e9, en tant que lecteur, en dehors du San Francisco connu. Nous acc\u00e9dons alors \u00e0 la formation d\u2019une identit\u00e9 culturelle ext\u00e9rieure \u00e0 celle qui gouverne notre r\u00e9alit\u00e9, nous \u00e9laborons ainsi une x\u00e9noencyclop\u00e9die qui permet l\u2019intellection du monde parall\u00e8le. La pens\u00e9e de l\u2019envahisseur japonais nous est elle aussi transmise, par l\u2019interm\u00e9diaire de Tagomi\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9t\u00e9 interrompu par ce barbare blanc, ce Yankee du N\u00e9andertal.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 284.) Le ma\u00eetre de San Francisco n\u2019est donc plus l\u2019homme blanc d\u2019Am\u00e9rique, mais le Japonais conqu\u00e9rant. Au fil de la narration, nous discernons \u00e9galement le point de vue des Allemands, des Juifs, des amis des Juifs, \u00e0 travers les perceptions de Freiherr Hugo Reiss (le chef de la police secr\u00e8te allemande), de Frank Frink ou de Juliana. Nous promenant d\u2019une perspective de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 une autre, nous obtenons alors une appr\u00e9ciation d\u2019une multitude d\u2019univers personnels qui s\u2019imbriquent dans une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Les m\u00e9canismes narratifs permettent donc de mettre au jour la r\u00e9alit\u00e9 de chaque personnage dans un monde aux apparences trompeuses. La narration \u00e0 focalisation interne nous donne l\u2019occasion d\u2019explorer plus en d\u00e9tail une autre dimension historique, une r\u00e9alit\u00e9 parall\u00e8le \u00e0 la n\u00f4tre, tout en pr\u00e9sentant la question principale que soul\u00e8ve le roman, \u00e0 savoir, \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce qui est r\u00e9el ou ne l\u2019est pas?\u00a0\u00bb D\u00e8s le troisi\u00e8me chapitre, Frank Frink, faussaire expert dans la reproduction du mat\u00e9riel de la guerre de S\u00e9cession, d\u00e9finit ainsi Robert Childan\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] est-il possible que vous, le d\u00e9tenteur, le vendeur de tels objets, <em>vous ne puissiez distinguer les faux de ceux qui sont authentiques?<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 71.) Comme le vendeur d\u2019objets du pass\u00e9, le lecteur ne distinguera plus, \u00e0 la fin du roman, la fabulation du fait digne de foi en ce qui concerne la di\u00e9g\u00e8se principale, et sera m\u00eame confront\u00e9 \u00e0 sa propre perception de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h2>La m\u00e9tafiction ou <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd<\/em><\/h2>\n<p><em>La sauterelle p\u00e8se lourd<\/em>, en sa qualit\u00e9 de m\u00e9tafiction, est dans le r\u00e9cit l\u2019\u00e9l\u00e9ment majeur qui introduit la confusion entre le vrai et le faux. \u00c0 la suite de Richard Saint-Gelais, je consid\u00e8re en effet <em>La sauterelle<\/em> comme une m\u00e9tafiction ench\u00e2ss\u00e9e au r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u00a0M\u00e9tafiction sera entendue comme tout ce qui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, am\u00e8ne la fiction \u00e0 se donner pour telle et, donc, \u00e0 insister, explicitement ou implicitement, sur sa \u201cfictivit\u00e9\u201d.\u00a0\u00bb (Saint-Gelais, 1999, p. 248.) Cette m\u00e9tafiction est ici ench\u00e2ss\u00e9e, puisque <em>La sauterelle<\/em> constitue elle-m\u00eame un r\u00e9cit fictif qui se donne \u00e0 lire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la di\u00e9g\u00e8se. Cette particularit\u00e9 ouvre la porte \u00e0 des \u00e9changes entre les personnages sur le statut de leur propre monde ainsi que sur les particularit\u00e9s de la fiction \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la fiction.<\/p>\n<p>L\u2019apparition de <em>La sauterelle p\u00e8se lourd <\/em>lors d\u2019un souper o\u00f9 Childan est invit\u00e9 permet ainsi une r\u00e9flexion sur la notion de genre en litt\u00e9rature. Cette intervention des personnages tentant de baliser le genre auquel appartient <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd<\/em> appelle d\u2019ailleurs un questionnement sur le statut du roman de Dick\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2014 [Ce] n\u2019est pas un policier, dit Paul. Au contraire, c\u2019est un roman d\u2019un genre int\u00e9ressant, s\u2019apparentant \u00e0 la science-fiction.<\/p>\n<p>\u2014 Oh non! dit Betty [\u2026]. Il n\u2019y a aucune science l\u00e0-dedans. Ni aucune vue sur le futur. La science-fiction traite de l\u2019avenir, en particulier d\u2019un avenir o\u00f9 la science aura progress\u00e9 par rapport \u00e0 ce qu\u2019elle est aujourd\u2019hui. Ce livre ne remplit aucune de ces deux conditions.<\/p>\n<p>\u2014 Mais, dit Paul, il traite d\u2019un pr\u00e9sent diff\u00e9rent. Bien des romans c\u00e9l\u00e8bres de science-fiction appartiennent \u00e0 ce genre. (<em>M.<\/em>, p. 136.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La critique d\u2019une m\u00e9tafiction par ces protagonistes intradi\u00e9g\u00e9tiques nous met en pr\u00e9sence d\u2019une mise en abyme\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0[Est une] mise en abyme [\u2026] tout signe ayant pour r\u00e9f\u00e9rent un aspect pertinent et continu du r\u00e9cit qu\u2019il signifie au niveau de la di\u00e9g\u00e8se, le degr\u00e9 d\u2019analogie entre signe et r\u00e9f\u00e9rent donnant lieu \u00e0 divers types de r\u00e9duplication.\u00a0\u00bb (D\u00e4llenbach, 1980, p. 24.) Le lecteur se trouve effectivement confront\u00e9 \u00e0 un\u00a0\u00ab\u00a0signe ayant pour r\u00e9f\u00e9rent un aspect pertinent et continu du r\u00e9cit\u00a0\u00bb\u00a0: le genre du roman qu\u2019il lit est soulign\u00e9. Une d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale de la science-fiction, \u00e0 laquelle appartient d\u2019embl\u00e9e le roman, nous y est m\u00eame livr\u00e9e. <em>La Sauterelle<\/em> <em>p\u00e8se lourd<\/em> peut alors \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une m\u00e9tafiction qui soul\u00e8ve doublement la question des r\u00e9alit\u00e9s parall\u00e8les \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir permis ce clin d\u2019\u0153il \u00e0 la notion de genre en litt\u00e9rature, le discours sur <em>La Sauterelle<\/em> m\u00e8ne \u00e9galement \u00e0 une critique sur le best-seller\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0On ne peut pas juger un livre par son aspect commercial, dit-il [Robert Childan]. Nous savons tous cela. Bien des best-sellers appartiennent \u00e0 la litt\u00e9rature de bas \u00e9tages. Celui-ci cependant\u2026\u00a0\u00bb (<em>M.<\/em>, p. 136-137.) En plus de d\u00e9finir le genre auquel appartient le roman qu\u2019il a \u00e9crit, Dick, sous les traits de Robert Childan, critique la <em>doxa <\/em>ambiante de son \u00e9poque, qui marginalise la litt\u00e9rature de science-fiction. S\u2019il est l\u00e9gitime d\u2019associer ces paroles \u00e0 l\u2019auteur r\u00e9el, c\u2019est que, comme le soul\u00e8ve D\u00e4llenbach,\u00a0\u00ab\u00a0les mises en abyme ont pris le relais de l\u2019\u201cintervention de l\u2019auteur\u201d\u00a0\u00bb (D\u00e4llenbach, 1980, p. 32), ce qui aurait permis \u00e0 Dick de se prononcer sur la place du best-seller dans les sph\u00e8res cultiv\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9. En soulevant lui-m\u00eame l\u2019effet de mode qu\u2019engendre la science-fiction, Dick d\u00e9construit l\u2019id\u00e9e selon laquelle\u00a0\u00ab\u00a0il est de bon ton d\u2019ignorer poliment, voire de m\u00e9priser sans d\u00e9tour\u00a0\u00bb (Saint-Gelais, 1999, p. 150) les best-sellers et la science-fiction.<\/p>\n<p>Dick prend la repr\u00e9sentation \u00e0 son propre pi\u00e8ge, puisqu\u2019il parle de la place du best-seller dans la culture tout en nous donnant \u00e0 lire un best-seller acclam\u00e9 par la critique, son roman ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9cipiendaire du prix Hugo. D\u00e4llenbach a th\u00e9oris\u00e9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cette mani\u00e8re de prendre la repr\u00e9sentation \u00e0 son propre pi\u00e8ge lui impose des rat\u00e9s qui suscitent un \u00e9tat d\u2019alerte, sapent l\u2019illusion r\u00e9f\u00e9rentielle du lecteur et arrachent celui-ci \u00e0 son transfert pour lui faire \u00e9pouser un point de vue critique, la question portant sur le monde comprenant d\u00e9sormais celle qui porte sur la r\u00e9ception, la production du spectacle et le spectacle lui-m\u00eame. (D\u00e4llenbach, 1980, p. 33.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sous l\u2019effet de ce jeu, le lecteur se trouve en rupture avec le roman, et il lui est alors facile de transposer les paroles des personnages sur son exp\u00e9rience de lecture personnelle. Une telle transposition cr\u00e9e un effet de distanciation du texte\u00a0: un lecteur qui se voit dans sa posture de lecteur en vient \u00e0 d\u00e9velopper un point de vue critique et \u00e0 s\u2019interroger sur ce qu\u2019il lit. Partie prenante de ce processus, les personnages sont justement en train de parler de la di\u00e9g\u00e8se \u00e0 laquelle ils participent. Il devient alors manifeste que la mise en abyme instaur\u00e9e par l\u2019arriv\u00e9e de <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du r\u00e9cit donne lieu au retournement de l\u2019\u0153uvre sur elle-m\u00eame et ouvre les fronti\u00e8res qui s\u00e9paraient la r\u00e9alit\u00e9 du lecteur de celle des personnages.<\/p>\n<h2>La port\u00e9e ontologique<\/h2>\n<p>Plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre ferm\u00e9 et cloisonn\u00e9, le r\u00e9cit s\u2019ouvre et contamine des r\u00e9gions inattendues. Il critique le ph\u00e9nom\u00e8ne du best-seller\u00a0: la r\u00e9flexion amorc\u00e9e sur la r\u00e9ception du roman contamine alors le monde du spectacle en entier. C\u2019est ici que l\u2019uchronie d\u00e9ploie sa capacit\u00e9 \u00e0 instaurer une r\u00e9flexion ontologique sur le monde dans lequel vit le lecteur. Les fronti\u00e8res du <em>Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em> sont ainsi poreuses, autant en ce qui a trait au genre de ce roman que dans son contenu. N\u2019\u00e9tant pas compl\u00e8tement d\u00e9gag\u00e9 de l\u2019utopie, le roman de Dick donne lieu \u00e0 des sp\u00e9culations sur des inventions qui auraient pu aider l\u2019humanit\u00e9 dans sa qu\u00eate de connaissances, plut\u00f4t que de la d\u00e9tourner de sa volont\u00e9 de savoir et de l\u2019abrutir. La repr\u00e9sentation de la t\u00e9l\u00e9vision dans ce roman constitue un parfait exemple de telles sp\u00e9culations. Nous savons que la t\u00e9l\u00e9vision commen\u00e7a \u00e0 \u00eatre commercialis\u00e9e d\u00e8s 1939 et qu\u2019en 1960 d\u00e9j\u00e0 plus de 50 millions de familles am\u00e9ricaines poss\u00e9daient un poste de t\u00e9l\u00e9vision o\u00f9 au moins trois r\u00e9seaux diffusaient des \u00e9missions de vari\u00e9t\u00e9s (Encyclop\u00e6dia Britannica, consult\u00e9 le 12 avril 2007). Pourtant, dans le monde que nous d\u00e9crit Dick, Juliana tombe sur un article qui parle justement des derni\u00e8res avanc\u00e9es technologiques en mati\u00e8re de t\u00e9l\u00e9vision\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il y avait dans le dernier num\u00e9ro de <em>Life <\/em>un grand article intitul\u00e9 LA T\u00c9L\u00c9VISION EN EUROPE\u00a0: UN COUP D\u2019\u0152IL SUR L\u2019AVENIR. [\u2026] Elle vit la photographie d\u2019une famille allemande en train de regarder la t\u00e9l\u00e9vision dans son salon. [\u2026] [E]n 1970, on en construira un \u00e0 New York. (<em>M.<\/em>, p. 95.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Plus loin, Juliana tombe sur un autre texte faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Celui-ci se trouve dans <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd<\/em> et d\u00e9crit ce qu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision pour le monde que nous pr\u00e9sente cette uchronie ench\u00e2ss\u00e9e dans le r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il n\u2019y avait que le savoir-faire am\u00e9ricain et le syst\u00e8me de production en grande s\u00e9rie [\u2026] pour r\u00e9aliser ce prodige, faire d\u00e9ferler jusque dans le moindre village et les r\u00e9gions les plus recul\u00e9es d\u2019Extr\u00eame-Orient un flot irr\u00e9sistible de postes de t\u00e9l\u00e9vision en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es \u00e0 un dollar [\u2026]. Accroupis devant l\u2019\u00e9cran, les jeunes gens du village \u2014 et souvent les vieux, tout aussi bien \u2014 voient les mots. L\u2019instruction. Apprendre \u00e0 lire, pour commencer. (<em>Ibid.<\/em>, p. 194.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, par le biais d\u2019une r\u00e9flexion na\u00efve sur le r\u00f4le que la t\u00e9l\u00e9vision aurait pu jouer dans un monde id\u00e9al, l\u2019uchronie r\u00e9ciproque permet d\u2019ouvrir les fronti\u00e8res entre fiction et r\u00e9alit\u00e9, et sugg\u00e8re une critique du monde contemporain de Dick. Le prodige de la communication par satellite ne saurait \u00eatre fortuit, car c\u2019est en 1962, l\u2019ann\u00e9e m\u00eame de la parution du roman de Dick, que les \u00c9tats-Unis r\u00e9ussissent pour la premi\u00e8re fois \u00e0 envoyer des ondes t\u00e9l\u00e9visuelles par satellite d\u2019un oc\u00e9an \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Cet exemple pourtant banal, qui met en sc\u00e8ne une technologie et l\u2019utilisation possible qu\u2019aurait pu en faire l\u2019humanit\u00e9, appelle une r\u00e9flexion sur les valeurs m\u00eames de notre monde, lesquelles peuvent diff\u00e9rer de celles des autres mondes possibles. En faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un objet de consommation en vogue \u00e0 son \u00e9poque, Dick ne fait pas seulement qu\u2019exposer d\u2019\u00e9ventuelles divergences, mais critique de fa\u00e7on implicite le monde dans lequel il vit. La cloison entre la fiction et le r\u00e9el se fissure alors et devient perm\u00e9able. En pr\u00e9sentant l\u2019utilisation de la t\u00e9l\u00e9vision comme un moyen de civilisation et d\u2019\u00e9ducation, Dick souligne l\u2019utilisation futile et <em>antihumanitaire<\/em> perp\u00e9tr\u00e9e dans la r\u00e9alit\u00e9. Cet exemple permet de comprendre comment notre r\u00e9alit\u00e9 de lecteur peut \u00eatre suscit\u00e9e par un tel roman. En effet, voici deux mondes o\u00f9 la t\u00e9l\u00e9vision existe, mais n\u2019est pas utilis\u00e9e de la m\u00eame fa\u00e7on. Dans l\u2019un, elle est sous-exploit\u00e9e et ne fait pas partie des priorit\u00e9s de d\u00e9veloppement alors que, dans la seconde uchronie, elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re telle qu\u2019elle soit accessible \u00e0 tous afin de permettre l\u2019\u00e9ducation du plus grand nombre. Le contraste entre ces deux fa\u00e7ons d\u2019envisager la t\u00e9l\u00e9vision peut inspirer chez le lecteur un questionnement sur la place que ce m\u00e9dia occupe dans son propre monde; le roman de Dick passe alors d\u2019un simple moyen de divertissement \u00e0 une exploration des possibilit\u00e9s qui s\u2019ouvrent \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Lorsque l\u2019on consid\u00e8re l\u2019exploitation que les grandes entreprises font de la t\u00e9l\u00e9vision, il devient facile de penser ce m\u00e9dia non pas comme un moyen \u00e9ducatif, mais plut\u00f4t comme un <em>mass media<\/em> qui subvertit la vision du monde. Cette m\u00eame m\u00e9canique est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le roman de Dick puisque le point de vue apport\u00e9 par la narration est appel\u00e9 \u00e0 modifier la perception qu\u2019a le lecteur de son propre monde.<\/p>\n<p>En instaurant un jeu de miroirs qui met en \u00e9vidence le rapport que le lecteur entretient non seulement avec l\u2019\u0153uvre, mais aussi avec son propre monde, Dick soul\u00e8ve des questions ontologiques sur la perception qu\u2019a l\u2019Homme face \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9. L\u2019appareil autor\u00e9flexif \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em>, incarn\u00e9 entre autres par <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd<\/em> et par la propulsion de Tagomi dans le San Francisco contemporain du lecteur, est capital pour la compr\u00e9hension des enjeux du roman dickien.<\/p>\n<p>En effet, lorsque Juliana, apr\u00e8s avoir tout fait pour sauver l\u2019auteur de <em>La sauterelle p\u00e8se<\/em> <em>lourd<\/em>, rencontre Abendsen et lui demande si elle peut consulter l\u2019Oracle afin de savoir pourquoi celui-ci a \u00e9crit <em>La Sauterelle p\u00e8se lourd<\/em>, la r\u00e9alit\u00e9 fictionnelle perd encore de son \u00e9tanch\u00e9it\u00e9, et le roman de Dick se voit irr\u00e9m\u00e9diablement renvers\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2014 Cela veut dire que mon livre est vrai?<\/p>\n<p>\u2014 Oui, dit-elle [Juliana].<\/p>\n<p>\u2014 L\u2019Allemagne et le Japon ont perdu la guerre? dit-il [Abendsen], fou de col\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Oui. (<em>Ibid.<\/em>, p. 316.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Du point de vue de la di\u00e9g\u00e8se, l\u2019histoire que le lecteur a lue se r\u00e9v\u00e8le donc fausse. Elle n\u2019est qu\u2019une illusion dont se bercent tous les protagonistes de l\u2019histoire. M. Nosubuke Tagomi, lui, exp\u00e9rimentera le monde r\u00e9el apr\u00e8s s\u2019\u00eatre plong\u00e9 dans la contemplation d\u2019une \u0153uvre d\u2019art am\u00e9ricaine moderne. Cette all\u00e9gation peut \u00eatre certifi\u00e9e par l\u2019apparition de l\u2019autoroute de l\u2019Embarcadero dans la vision fugace qu\u2019a Tagomi de notre monde\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019autoroute de l\u2019Embarcadero. Il y a un tas de gens qui disent que \u00e7a g\u00e2che compl\u00e8tement la vue.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 285.) En fait, l\u2019Embarcadero <em>freeway<\/em> fut termin\u00e9 en 1959 et, comme le soulignait le badaud, elle fut \u00e0 l\u2019origine de nombreuses plaintes concernant la pollution visuelle qu\u2019elle engendra. Dick projette donc Tagomi dans le vrai monde. Celui-ci n\u2019est pas une hallucination, au vu de la r\u00e9v\u00e9lation finale selon laquelle les Alli\u00e9s ont effectivement gagn\u00e9 la guerre, r\u00e9v\u00e9lation qui souligne la fictivit\u00e9 de la di\u00e9g\u00e8se principale. Ainsi, trois mondes s\u2019impliquent mutuellement dans <em>Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em>, ce qui a pour effet de mettre l\u2019accent sur la question de la perception et du point de vue.<\/p>\n<p>Par le biais de l\u2019uchronie, Philip K. Dick donne une relecture de l\u2019histoire. Il renoue avec des \u00e9v\u00e9nements encore marquants pour notre soci\u00e9t\u00e9 et remet en question l\u2019utilisation que nous faisons de nos avanc\u00e9es technologiques. L\u2019uchronie sert bien l\u2019histoire en permettant une multiplication des points de vue et une exploration des implications qu\u2019engendre un fait historique.<\/p>\n<p>Par une narration travaill\u00e9e dont nul ne peut douter de la valeur litt\u00e9raire et par l\u2019utilisation d\u2019art\u00e9facts m\u00e9tafictionnels comme la mise en abyme, Dick ins\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame du lecteur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses mondes parall\u00e8les. \u00c0 travers son roman, l\u2019auteur se permet des r\u00e9flexions sur la repr\u00e9sentation artistique, sur le r\u00f4le de la litt\u00e9rature de science-fiction et m\u00eame sur les formes que prend le spectacle dans la r\u00e9alit\u00e9 av\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Les mondes possibles repr\u00e9sent\u00e9s dans le roman de Dick permettent au lecteur de se distancier de sa propre r\u00e9alit\u00e9 afin de mieux l\u2019appr\u00e9cier et la juger. La litt\u00e9rature uchronique nous permet d\u00e8s lors de nous questionner sur les fondements de notre monde et appelle ainsi une vision plus critique de ce qui nous entoure. Par la relecture d\u2019\u00e9l\u00e9ments historiques, Dick donne \u00e0 repenser l\u2019histoire, en instaurant une relation directe entre le pass\u00e9 et la situation actuelle de notre monde. \u00c0 l\u2019\u00e8re du n\u00e9olib\u00e9ralisme et de la domination du capital, qui souvent l\u2019emporte sur le bien-\u00eatre de notre plan\u00e8te, l\u2019uchronie se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un outil pr\u00e9cieux pour envisager d\u2019autres modes de fonctionnement pour notre soci\u00e9t\u00e9. Elle pourrait repr\u00e9senter un bon moyen d\u2019\u00e9valuer notre monde, de la m\u00eame fa\u00e7on que la science de la futurologie, de plus en plus en vogue dans des laboratoires scientifiques de renomm\u00e9e mondiale et derri\u00e8re les portes de certains minist\u00e8res am\u00e9ricains. L\u2019uchronie permettrait d\u00e8s lors une ouverture sur d\u2019autres fa\u00e7ons de concevoir la vie au XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>D\u00c4LLENBACH, Lucien. 1980.\u00a0\u00ab\u00a0R\u00e9flexivit\u00e9 et lecture\u00a0\u00bb. <cite>Revue des Sciences Humaines<\/cite>, vol. 49, n<sup>o <\/sup>177, p. 23-37.<\/p>\n<p>DICK, Philip K. 2006 [1962]. <em>Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau.<\/em> Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Science-fiction\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: J\u2019ai lu, 318 p.<\/p>\n<p>ENCYCLOP\u00c6DIA BRITANNICA. Consult\u00e9 le 12 avril 2007.\u00a0\u00ab\u00a0Broadcasting\u00a0\u00bb. <em>Encyclop\u00e6dia Britannica Online<\/em>. <a href=\"http:\/\/www.britannica.com\/eb\/article-25195\">http:\/\/www.britannica.com\/eb\/article-25195<\/a><\/p>\n<p>FREUD, Sigmund. 1985. <em>L\u2019Inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 et autres essais.<\/em> Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio essais\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard, 342 p.<\/p>\n<p>GENETTE, G\u00e9rard. 1972. <em>Figure III.<\/em> Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Po\u00e9tique\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, p. 203-211.<\/p>\n<p>SAINT-GELAIS, Richard. 1999. <em>L\u2019Empire du pseudo. Modernit\u00e9s de la science-fiction.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0Litt\u00e9rature(s)\u00a0\u00bb, Qu\u00e9bec\u00a0: \u00c9ditions Nota bene, 399 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_bzp6qss\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_bzp6qss\">[1]<\/a> Les r\u00e9f\u00e9rences au <em>Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau<\/em> seront d\u00e9sign\u00e9es dans cet article par la lettre <em>M<\/em>.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Mayo-Martin, Benjamin. 2008. \u00abDe la porosit\u00e9 des mondes parall\u00e8les dans Le Ma\u00eetre du Haut Ch\u00e2teau\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010, En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5421\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/mayo-martin-10.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 mayo-martin-10.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-cc1ce912-635b-4b71-9877-0cab4eff5265\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/mayo-martin-10.pdf\">mayo-martin-10<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/mayo-martin-10.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-cc1ce912-635b-4b71-9877-0cab4eff5265\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010 La science-fiction est un genre qui permet d\u2019explorer les mondes possibles que notre univers pourrait receler. L\u00e0 o\u00f9 la science s\u2019\u00e9vertue \u00e0 \u00e9tudier les formes de vies qui peuplent notre terre, la science-fiction, elle, toute sp\u00e9culative qu\u2019elle soit, constitue un terrain o\u00f9 peuvent \u00e9clore de nouvelles formes de vie, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1191,1190],"tags":[263],"class_list":["post-5421","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier-les-ecritures-de-lhistoire","category-les-ecritures-de-lhistoire","tag-mayo-martin-benjamin"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5421","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5421"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5421\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9286,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5421\/revisions\/9286"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5421"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5421"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5421"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}