{"id":5422,"date":"2024-06-13T19:48:16","date_gmt":"2024-06-13T19:48:16","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/julio-cortazar-utopiste-de-lexcentrement\/"},"modified":"2024-09-11T04:16:02","modified_gmt":"2024-09-11T04:16:02","slug":"julio-cortazar-utopiste-de-lexcentrement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5422","title":{"rendered":"Julio Cort\u00e1zar, utopiste de l&rsquo;excentrement"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6878\">Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>De l\u2019Argentine s\u2019est \u00e9loign\u00e9 un \u00e9crivain pour qui la r\u00e9alit\u00e9, comme l\u2019imaginait Mallarm\u00e9, devait culminer dans un livre; \u00e0 Paris est n\u00e9 un homme pour qui les livres devront culminer dans la r\u00e9alit\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p>Julio Cort\u00e1zar<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tenir au creux de ma main les terres de nulle part ou encore traverser l\u2019oc\u00e9an, visiter la lune, faire la r\u00e9volution. Sur le chemin de l\u2019utopie, le vaste horizon ressemble \u00e0 un livre ou \u00e0 un continent, parfois m\u00eame \u00e0 une id\u00e9e. Je suis, \u00e0 l\u2019instar des penseurs qui s\u2019y sont int\u00e9ress\u00e9s, aux prises avec l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 d\u2019un lieu proprement ind\u00e9finissable. \u00c0 la recherche de l\u2019essence de l\u2019utopie, rien ne se laisse circonscrire sauf un espace, un territoire travers\u00e9 par ce qu\u2019il serait juste d\u2019appeler le <em>possible<\/em>. Ou l\u2019impossible. Ce constat n&rsquo;invalide ou n&rsquo;affaiblit pas notre capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir les implications du terme, mais nous invite \u00e0 faire une halte devant un objet de pens\u00e9e au caract\u00e8re prot\u00e9iforme.<\/p>\n<p>Soit deux th\u00e9ories et deux th\u00e9oriciens. Il ne faut pas s\u2019\u00e9tonner qu\u2019une id\u00e9e r\u00e9pandue d\u00e9crive notre objet \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une approche dualiste. Raymond Trousson, en marquant la diff\u00e9rence entre l\u2019\u00ab\u00a0attitude mentale\u00a0\u00bb \u2014 utopisme \u2014 et le genre litt\u00e9raire \u2014 utopie \u2014, participe de cette tendance dichotomique. Il y a, d\u2019une part, l\u2019authentique utopie, noyau dur du concept, qui trouve sa racine profonde dans l&rsquo;<em>Utopie<\/em> de Thomas More, texte fondateur; et, d\u2019autre part, les d\u00e9riv\u00e9s en dispersion qu\u2019il faut isoler dans la cat\u00e9gorie apparent\u00e9e d\u2019<em>utopisme<\/em> et qui regroupent les autres disciplines, les autres sciences, les autres arts. Trousson l\u2019admet\u00a0: un choix a \u00e9t\u00e9 fait, car l\u2019immensit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne pose un probl\u00e8me \u00e0 la connaissance. Ce choix est m\u00e9thodologique avant d\u2019\u00eatre ontologique. Si le genre litt\u00e9raire est pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 la multitude des autres manifestations, c&rsquo;est bien parce qu\u2019il se laisse mieux appr\u00e9hender comme objet d\u2019\u00e9tude et non parce qu\u2019en lui seul se concentre la pluralit\u00e9 des formes de l\u2019utopie. (Trousson, 1998, p. 21-22.) Pourquoi, dans ce cas, chercher \u00e0 cimenter des cat\u00e9gories conjoncturelles dans des moules structuraux?<\/p>\n<p>Quant \u00e0 lui, Raymond Ruyer ne creuse pas explicitement la dichotomie propos\u00e9e par Trousson, et ne consid\u00e8re pas les ramifications que ce dernier appelle l\u2019utopisme dans une d\u00e9finition \u00e9largie du concept. Il s\u2019en tient strictement au genre litt\u00e9raire. Dans ses travaux, il reconstitue l\u2019histoire de cette cat\u00e9gorie depuis la rationalisation de l\u2019id\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019Antiquit\u00e9 jusqu\u2019aux anticipations de Anatole France, H. G. Wells, Bernard Shaw et Aldous Huxley. Ici, la tension est toute dirig\u00e9e vers le pass\u00e9 stable de l\u2019Occident\u00a0: une histoire en ligne droite depuis l\u2019\u00e9poque des Grecs supporte sa r\u00e9flexion. Lorsque Ruyer affirme que \u00ab\u00a0l\u2019utopie grecque offre d\u00e9j\u00e0 tous les caract\u00e8res typiques du genre\u00a0\u00bb (Ruyer, 1988, p. 130), ce genre qui s\u2019est transmis jusqu\u2019\u00e0 Huxley devrait peut-\u00eatre plus justement se nommer l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0utopie-gr\u00e9co-europ\u00e9enne d\u2019inspiration ancienne\u00a0\u00bb. Certaines r\u00e9alit\u00e9s sociales et politiques concr\u00e8tes, ext\u00e9rieures \u00e0 un genre mill\u00e9naire, exercent sur la pens\u00e9e syst\u00e9matique du bonheur et sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un autre monde une pression gr\u00e2ce \u00e0 laquelle, pour imp\u00e9rissable qu\u2019elle soit, l\u2019utopie comme symbole de ces aspirations humaines se modifie amplement.<\/p>\n<p>Lorsque Trousson examine les acceptions du terme \u00ab\u00a0utopie\u00a0\u00bb depuis ses origines (Trousson, 1998, p. 18-20), il d\u00e9crit une figure en d\u00e9placement et surtout en d\u00e9ploiement<a id=\"footnoteref1_4zt0raj\" class=\"see-footnote\" title=\"Le parcours d\u00e9bute avec le titre du livre de Thomas More, et s\u2019ach\u00e8ve sur les th\u00e9ories contemporaines de la r\u00e9volution, sans discrimination disciplinaire. \" href=\"#footnote1_4zt0raj\">[1]<\/a>. Puis, il le r\u00e9duit au genre litt\u00e9raire qui peu \u00e0 peu ira en se refermant sur la th\u00e9orie des genres et du roman, vers l\u2019aporie. Aporie pr\u00e9visible, oserais-je ajouter, compte tenu du climat d\u2019inqui\u00e9tude qui r\u00e8gne aujourd\u2019hui \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ces cat\u00e9gories anciennes\u00a0: \u00ab\u00a0peut-\u00eatre que l\u2019utopie ne devient roman que lorsqu\u2019elle cesse d\u2019\u00eatre utopie\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.18-20). Et le texte s\u2019arr\u00eate, rendu muet peut-\u00eatre par cette navrante tournure.<\/p>\n<p>Il est certes plus simple de laisser les paradoxes en suspens que de chercher \u00e0 \u00e9couter les questionnements auxquels ils nous convient. Ce qui devait \u00eatre fait \u2014consolider dans un corpus d\u00e9fini une tradition fuyante \u2014 \u00e9choue \u2014 l\u2019utopie s\u2019\u00e9chappe de son cadre \u2014 et les termes, s\u2019entrechoquant, sont aussit\u00f4t propuls\u00e9s dans l\u2019ind\u00e9termination. M\u00eame la notion de roman ne peut que vaciller, car nous finissons par nous demander si la fission du noyau ne serait pas due, justement, \u00e0 une conception trop rigide du genre. L\u2019emp\u00eatrement duquel Trousson cherche \u00e0 s\u2019\u00e9vader d\u2019un coup de fum\u00e9e apor\u00e9tique, en plus de rappeler les fuites extr\u00eames du Fant\u00f4mas de Cort\u00e1zar dont nous nous entretiendrons plus loin, montre comment il peut \u00eatre oiseux de d\u00e9finir l\u2019utopie authentique en l\u2019opposant \u00e0 de soi-disant adjonctions historiques \u00ab\u00a0ab\u00e2tardissantes\u00a0\u00bb. Ainsi, le rapport intime entre litt\u00e9rature et utopie doit s\u2019articuler en prenant acte de la diversit\u00e9 des formes de cette derni\u00e8re, et par cons\u00e9quent de l\u2019organicit\u00e9 d\u2019une notion en expansion qui continue de se transformer et de transformer, par sa projection incessante dans les \u00ab\u00a0possibles lat\u00e9raux<a id=\"footnoteref2_jq61h5s\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur cette notion, voir\u00a0Ruyer, 1988, p. 9. En proposant que l\u2019utopie fonctionne comme un \u00ab\u00a0exercice mental sur les possibles lat\u00e9raux\u00a0\u00bb, en ne renvoyant pas tout \u00e0 fait l\u2019id\u00e9e de futur, m\u00eame lorsqu\u2019il parle de roman d\u2019anticipation, l\u2019auteur ancre l\u2019utopie dans la sp\u00e9culation pr\u00e9sentiste o\u00f9 ces mondes possibles ne se sont \u2013\u00a0fatalement \u2013 pas r\u00e9alis\u00e9s. Il faut voir qu\u2019ici se dessinent deux points de vue\u00a0: celui de l\u2019utopiste et celui du critique. De l\u2019utopiste qui peut voir dans sa projection un projet, et de ce critique qui la ram\u00e8ne rationnellement dans un pr\u00e9sent d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9. Ainsi, une question se posera en filigrane de ce travail\u00a0: comment penser les enjeux d\u2019une id\u00e9e dont le caract\u00e8re atemporel et aspacial (\u00e9tymologiquement\u00a0: \u00ab nulle part\u00a0\u00bb (Trousson, 1998, p. 18; Ruyer, 1988, p. 3)) rend possible l\u2019approche de la r\u00e9alit\u00e9 la plus intangible, le futur? \" href=\"#footnote2_jq61h5s\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb et dans le futur, le contemporain.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre que je choisis d\u2019\u00e9tudier ici ne sera pas livr\u00e9e \u00e0 la th\u00e9orie des d\u2019autrui, mais sera, par l&rsquo;analyse du texte et des images qui la composent, interpr\u00e9t\u00e9e comme une expansion du champ de l&rsquo;utopie. Elle ne sera pas non plus extraite de son contexte, car elle sera lue comme un manifeste. Le livre, par cons\u00e9quent, s&rsquo;accompagne ici de l\u2019auteur, Julio Cort\u00e1zar, de sa pens\u00e9e, de son discours, de son \u0153uvre; des pays\u00a0: la France, l&rsquo;Argentine; de d\u2019une l\u2019\u00e9poque\u00a0: les ann\u00e9es 1970, les putschs chilien, br\u00e9silien, uruguayen, l\u2019argentin \u00e0 venir; du continent excentr\u00e9\u00a0: l\u2019Am\u00e9rique latine et son identit\u00e9 morcel\u00e9e, agress\u00e9e; la r\u00e9volution. Il faudra fouiller ces espaces de contact \u00e0 la recherche de l\u2019utopie qui imagine le monde aux lendemains de la violence. Il est clair qu\u2019une culture fond\u00e9e sur un \u00e2ge d\u2019or historique \u2014 comme peut l\u2019\u00eatre, \u00e0 grand renfort de nostalgie, l&rsquo;Occident devant la Gr\u00e8ce \u2014 ne se sentira jamais qu\u2019une imitation d\u00e9brid\u00e9e\u00a0: en d\u00e9coule un monde retourn\u00e9 vers son centre qui voue un culte \u00e0 l&rsquo;harmonie du pass\u00e9; la plus ancienne tradition utopiste. Inversement, l\u2019histoire des peuples d\u2019Am\u00e9rique latine ne fera regretter aucune idylle. Et particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9poque des dictatures militaires, \u00e9poque \u00e0 laquelle Cort\u00e1zar a \u00e9crit<em> Fant\u00f4mas contre les vampires des multinationales. Une utopie r\u00e9alisable narr\u00e9e par Julio Cort\u00e1zar<\/em>, alors que le continent en entier retombait dans le chaos originel des massacres de Pizarro et de Cort\u00e9s. Nous verrons donc de quelle mani\u00e8re, au lieu de trouver l\u2019utopie dans la tradition sp\u00e9culative des intellectuels-utopistes d\u2019une Europe-berceau-du-monde, le<em> Fant\u00f4mas <\/em>de Cort\u00e1zar construit le futur historique d\u2019un monde en p\u00e9riph\u00e9rie, un nulle part tiss\u00e9 de devenir.<\/p>\n<h2>1. Litt\u00e9rature et politique<\/h2>\n<p>1963 marque le tournant politique du discours de Julio Cort\u00e1zar. C&rsquo;est l&rsquo;ann\u00e9e de la publication de <em>Marelle<\/em>, roman exp\u00e9rimental dont la structure audacieuse cr\u00e9e le d\u00e9sordre textuel \u2014 for\u00e7ant le lecteur \u00e0 prendre charge de ce qu\u2019il lit \u2014 qui assoira d\u00e9finitivement la renomm\u00e9e de l\u2019auteur. Cette ann\u00e9e est aussi marqu\u00e9e par l\u2019arriv\u00e9e de Fidel Castro au pouvoir, ce qui fait na\u00eetre chez Cort\u00e1zar, Argentin confortablement exil\u00e9 \u00e0 Paris, un sentiment de vide politique. En visitant Cuba aux lendemains de la r\u00e9volution, il affirme avoir retrouv\u00e9 \u00ab\u00a0un point o\u00f9 convergent et se concilient [s]es convictions en un futur socialiste de l\u2019humanit\u00e9, et [s]on retour individuel et sentimental \u00e0 une Am\u00e9rique latine [qu\u2019il avait] quitt\u00e9e sans regarder derri\u00e8re [lui] plusieurs ann\u00e9es auparavant<a id=\"footnoteref3_0wqbxwt\" class=\"see-footnote\" title=\"Traduction libre. \" href=\"#footnote3_0wqbxwt\">[3]<\/a>.\u00a0\u00bb (Cort\u00e1zar, 1994, v. 3, p. 38). C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019il commence \u00e0 partager les vues de ceux qu\u2019il nomme les \u00ab\u00a0\u00e9crivains r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le travail de Cort\u00e1zar se concentre sur les deux aspects qu\u2019il souligne avoir nouvellement contempl\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0le futur socialiste de l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb, dont il se fait le h\u00e9raut surtout dans son \u0153uvre critique, et son appartenance \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique latine \u2014 quoique l\u2019auteur n\u2019ait jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9sert\u00e9 par cette identit\u00e9 argentine dont il continue toujours \u00e0 faire l\u2019apologie tant par sa langue d\u2019\u00e9criture, l\u2019espagnol, que par sa constance \u00e0 mettre en sc\u00e8ne et en mots la ville de Buenos Aires. Cette appartenance, toutefois, passe d\u2019une relation personnelle avec la patrie \u00e0 un \u00e9largissement continental\u00a0: sa voix cherche \u00e0 s\u2019adresser au peuple. Cette dynamique est analogue \u00e0 celle qui d\u00e9termine sa relation au livre, <em>qui fait passer le point de vue de l\u2019\u00e9crivain engag\u00e9 du livre \u00e0 l\u2019homme<\/em>.<\/p>\n<p>Il importe pour la suite de pr\u00e9ciser qu\u2019une nouvelle sensibilit\u00e9 politique s\u2019int\u00e8gre \u00e0 son \u0153uvre romanesque d&rsquo;abord comme un \u00ab\u00a0v\u00e9hicule litt\u00e9raire, [que l\u2019auteur ne dirait pas] au service, mais dans une direction qui, [croit-il], peut \u00eatre utile, politiquement\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 14). L&rsquo;\u00e9criture de Cort\u00e1zar persiste dans l&rsquo;esprit ludique qu&rsquo;on lui conna\u00eet m\u00eame dans ses cr\u00e9ations les plus engag\u00e9es comme le <em>Livre de Manuel<\/em>; puis, pris de ferveur politique, se portant \u00e0 la d\u00e9fense des droits des peuples exsangues d\u2019Am\u00e9rique latine, son discours des ann\u00e9es 1970 fait germer une forme non pas mitoyenne, \u00e0 mi-chemin entre la litt\u00e9rature et le discours r\u00e9volutionnaire, mais synth\u00e9tique, ou plut\u00f4t \u2014 puisque nous parlerons de mythes et d\u2019identit\u00e9 latino-am\u00e9ricains\u00a0\u2014 synchr\u00e9tique, arrachant les deux p\u00f4les \u00e0 leurs retranchements pour les tirer vers son \u0153uvre, pour en faire un manifeste du devenir identitaire intitul\u00e9 <em>Utopie r\u00e9alisable.<\/em><\/p>\n<h3>1.1 Tribunal. Premi\u00e8re approche<\/h3>\n<p>Multiples mondes, multiples m\u00e9dias, multiples postures d\u2019\u00e9crivain, ce <em>Fant\u00f4mas<\/em> de moins de cent pages (quatre-vingt-dix-neuf pages, appendice inclus) concentre dans un mode baroque \u2014 \u00e9clat\u00e9, foisonnant de croisements entre les diff\u00e9rents mondes fictionnels en place \u2014 nombre de strat\u00e9gies narratives et formelles (mise en abyme, ironie) et plusieurs figures livresques (\u00e9crivains, super h\u00e9ros, autodaf\u00e9). Le r\u00e9cit int\u00e8gre aussi plusieurs espaces s\u00e9miotiques graphiques (gravure, s\u00e9rigraphie, sch\u00e9ma), textuels (articles de journaux) ou m\u00e9tiss\u00e9s (collage de documents comme pi\u00e8ces \u00e0 conviction, bande dessin\u00e9e). Le r\u00e9el historique y occupe aussi une part importante.<\/p>\n<p>Le livre peut se diviser en trois parties. Abordons en premier lieu la derni\u00e8re qui reproduit en appendice les sentences prononc\u00e9es par le Tribunal Russell II, tenu d\u2019abord \u00e0 Rome en avril 1974, puis \u00e0 Bruxelles en janvier 1975. (Cort\u00e1zar, 2002, p.\u00a085-99.) Cette initiative avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e dans la foul\u00e9e d\u2019un premier tribunal mis sur pied par le philosophe anglais Bertrand Russell (avec l\u2019appui notoire de Jean-Paul Sartre) entre 1966 et 1967, et avait pour but de juger les crimes de guerre commis par les \u00c9tats-Unis au cours de la guerre du Vi\u00eat-Nam (Duffett, 1970.) <a id=\"footnoteref4_43dy3wc\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir \u00e0 cet effet l\u2019ouvrage sous la direction de John Duffett Against the Crime of Silence\u00a0: Proceedings of the Russell International War Crimes Tribunal, 1970. \" href=\"#footnote4_43dy3wc\">[4]<\/a> Cort\u00e1zar si\u00e9geait \u00e0 ce tribunal en tant que membre du jury aux c\u00f4t\u00e9s de seize autres intellectuels r\u00e9put\u00e9s, dont plusieurs laur\u00e9ats du prix Nobel. Cette seconde entreprise de droit international se devait d\u2019\u00e9lucider la situation politique et sociale des pays latino-am\u00e9ricains contr\u00f4l\u00e9s par des gouvernements militaires \u00e0 la solde des \u00c9tats-Unis, situation tenue obscure par les r\u00e9gimes en place et par les m\u00e9dias \u2014 tant nationaux qu\u2019internationaux. Les charges retenues \u00e0 l\u2019endroit des corporations multinationales et des institutions relevant du gouvernement des \u00c9tats-Unis, dont l\u2019Agence centrale \u00a0de renseignement (CIA), r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent une fois de plus l&#8217;emprise du pouvoir \u00e9tasunien sur le destin des pays d\u2019Am\u00e9rique du Sud et des Cara\u00efbes. Le tribunal a rendu explicites les intentions commerciales qui liaient les violations constantes des droits humains et des droits \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination des peuples aux imp\u00e9ratifs \u00e9conomiques des pays industrialis\u00e9s.<\/p>\n<p>D\u00e9tournons-nous pour un temps des appendices, en notant n\u00e9anmoins que la tension du livre est toute dirig\u00e9e vers ceux-ci, d\u00e8s les balbutiements de la narration. \u00c0 la deuxi\u00e8me ligne de <em>l\u2019incipit<\/em>, une note de bas de page invite le lecteur int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 en conna\u00eetre davantage sur le Tribunal \u00e0 attendre avant de consulter le document ins\u00e9r\u00e9 \u00e0 la fin de l\u2019ouvrage\u00a0: \u00ab\u00a0Un conseil d\u2019ami\u00a0: lisez l\u2019Appendice en dernier, pourquoi se d\u00e9p\u00eacher si ici tout va pour le mieux.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 5). Profitez de votre ignorance pendant qu\u2019il est encore temps&#8230; Cette invitation se commet dans une double intention\u00a0: celle d\u2019informer le lecteur de la pr\u00e9sence d\u2019une pi\u00e8ce importante dispos\u00e9e \u00e0 la fin du livre et, ironiquement, annoncer la facticit\u00e9 de l\u2019histoire qu&rsquo;il s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 lire. L\u2019ironie \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019ignorance anticipe un enseignement qui attend \u00e0 la toute fin du livre et se moque de celui qui pr\u00e9f\u00e8re ne pas savoir. En projetant le lecteur, d\u00e8s le d\u00e9but, dans ce qui n\u2019est pas inclus dans le r\u00e9cit mais qui lui sert de source d\u2019information compl\u00e9mentaire, cette fiction devient une approche du Tribunal Russell II. C\u2019est dire que nous sommes appel\u00e9s \u00e0 la lire comme un moment plaisant, illusoire et dont la fin interpr\u00e9tative doit se trouver \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de sa forme litt\u00e9raire.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Le corps narratif de <em>Fant\u00f4mas<\/em> se trouve enserr\u00e9 entre la note de bas de page qui renvoie, d\u00e8s le d\u00e9but, aux appendices, et l\u2019apparition, \u00e0 la fin, de passages tir\u00e9s du rapport du Tribunal dans une conversation t\u00e9l\u00e9phonique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il se produisait des choses \u00e9tranges dans ce t\u00e9l\u00e9phone, en plus des mots, surgissaient des images quelque peu floues mais reconnaissables, et de temps en temps, une voix de locuteur r\u00e9p\u00e9tait des phrases que le narrateur connaissait tr\u00e8s bien puisque quelques jours auparavant il avait particip\u00e9 \u00e0 leur r\u00e9daction\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 <em>Le Tribunal Russell II condamne les personnes et autorit\u00e9s qui se sont empar\u00e9es du pouvoir par la force et qui l\u2019exercent en violant les droits du peuple. Il condamne devant ces charges les personnes qui exercent actuellement le pouvoir au Br\u00e9sil, Chili, Bolivie, Guatemala, Ha\u00efti, Paraguay et en R\u00e9publique Dominicaine. <\/em>(<em>Ibid.<\/em>, 73-74.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019emploi de l\u2019italique souligne l\u2019importance de la sentence. La reprise litt\u00e9rale d\u2019une partie de l\u2019annexe multiplie l\u2019espace qu\u2019occupe la parole du tribunal dans le livre. Au d\u00e9but du r\u00e9cit, ce sont les \u00e9crivains (Cort\u00e1zar, Sontag, Paz, Moravia) qui discutent un \u00e0 un au t\u00e9l\u00e9phone. Dans le dernier dialogue entre Susan Sontag et le narrateur, des voix s\u2019ajoutent, des accents se font entendre, le rapport est lu, des images, m\u00eame, apparaissent. Ce t\u00e9l\u00e9phone au carrefour des voix, des personnes, des images, de l\u2019histoire latino-am\u00e9ricaine n\u2019est alors plus un combin\u00e9 avec un fil, c\u2019est l\u2019instrument de transmission de l\u2019espoir. C\u2019est le livre qui rassemble cette multitude humaine.\u00a0<\/p>\n<h2>2. Le texte et l\u2019image<\/h2>\n<p>Me concentrer sur le r\u00e9cit de <em>Fant\u00f4mas <\/em>dont j\u2019ai fait valoir plus haut la relative insignifiance, n\u2019est pas une marque de z\u00e8le ou une invitation \u00e0 la remise en question de ce j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 propos\u00e9. C\u2019est bien plut\u00f4t un souci de saisir l\u2019univers fictionnel<a id=\"footnoteref5_a7w4wf4\" class=\"see-footnote\" title=\"Ne pas confondre mondes fictionnels et univers fictionnel. Lorsque, dans cette \u00e9tude, il est question d\u2019\u00ab\u00a0univers fictionnel\u00a0\u00bb, je fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce que Thomas Pavel d\u00e9crit comme un ensemble de mondes fictionnels. Ainsi, il est possible de trouver plusieurs mondes dans un univers. Voir\u00a0 \u00e0 cet effet Thomas Pavel, Fictionnal Worlds, 1986. \" href=\"#footnote5_a7w4wf4\">[5]<\/a> qui rend possible l\u2019\u00e9mergence de l\u2019utopie. Il sera montr\u00e9 \u00e0 cet effet que le r\u00e9cit du d\u00e9but, s\u2019effritant, lui c\u00e8de graduellement l\u2019espace de la fiction.<\/p>\n<p>Les deux premi\u00e8res parties du livre forment donc un r\u00e9cit. Au sortir de la derni\u00e8re r\u00e9union du Tribunal Russell II, \u00e0 Bruxelles, Julio Cort\u00e1zar, le narrateur de l\u2019histoire, se rend compte sur le chemin de la gare que la ville grouille de Latino-Am\u00e9ricains. Le lecteur, pour sa part, se sera aper\u00e7u que la langue du dialogue demeure ambigu\u00eb. Bien s\u00fbr, le texte est en espagnol, chose peu \u00e9tonnante pour une \u0153uvre de Cort\u00e1zar. Par contre, tout se passe comme si c\u2019\u00e9tait la langue d&rsquo;usage \u00e0 Bruxelles. Certaines conversations laissent planer cette incertitude, dont ce dialogue entre le narrateur et une vendeuse de journaux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Le narrateur] ne s\u2019attendait pas \u00e0 l\u2019impr\u00e9visible, en forme d\u2019une dame \u00e0 lunettes pelotonn\u00e9e dans son r\u00e9duit de papiers imprim\u00e9s, qui le regarda s\u00e9v\u00e8rement et attendit.<\/p>\n<p>\u2013 Madame, dit le narrateur apr\u00e8s avoir jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il sur le kiosque, ici tout ce qu\u2019on voit ce sont des publications mexicaines.<\/p>\n<p>\u2013 Que voulez vous, dit la dame, r\u00e9sign\u00e9e, il y a des jours o\u00f9 n\u2019importe quoi arrive.<\/p>\n<p>\u2013 Mais c\u2019est impossible, pour me tromper, vous avez cach\u00e9 tous les journaux belges.\u00a0<\/p>\n<p>\u2013 <em>Moi, monsieur?<\/em> [En fran\u00e7ais dans le texte]<\/p>\n<p>\u2013 Oui, madame, bien que les raisons de votre conduite insolite me paraissent pour le moins inconcevables.<\/p>\n<p>\u2013 <em>Ah, merde alors<\/em>, [en fran\u00e7ais dans le texte], dit la vieille, on ne m\u2019arrive pas avec des r\u00e9clamations, moi je vends ce que le concessionnaire me met dans les pr\u00e9sentoirs [&#8230;] (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a08.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage est en espagnol. Sont plac\u00e9es dans la bouche de l&rsquo;interlocutrice deux expressions fran\u00e7aises. Effets de vraisemblance qui, par l\u2019emploi de clich\u00e9s, ne requi\u00e8rent pas un haut niveau de connaissance du fran\u00e7ais de la part du lecteur, elles servent \u00e0 marquer un r\u00e9flexe verbal, peut-\u00eatre l\u2019accent de la dame. Par contre, pour francophone qu\u2019elle soit, la dame ne fait pas la conversation en fran\u00e7ais. Et rien n\u2019indique que ces deux personnages ne discutent <em>pas<\/em> en espagnol, un espagnol impeccable, en outre, qui pourrait s\u2019entendre au march\u00e9 de Santiago ou de San Juan. Il importe peu de savoir si la dame fait exception au sein des locuteurs du Bruxelles fictionnel que met en sc\u00e8ne Cort\u00e1zar. Ce qui devient manifeste, c\u2019est que le narrateur, abordant dans la rue une vendeuse de journaux, s\u2019adresse \u00e0 elle en espagnol et se fait r\u00e9pondre naturellement dans la m\u00eame langue. Cela, d\u00e9j\u00e0, cr\u00e9e une distorsion avec ce que devrait \u00eatre la r\u00e9alit\u00e9 belge. Celui qui ach\u00e8te le journal \u00e0 un kiosque bruxellois ne s\u2019attend pas \u00e0 ne trouver que des publications mexicaines et \u00e0 converser dans sa langue maternelle avec la premi\u00e8re inconnue.<\/p>\n<p>L\u2019univers qui se met en place est pris d\u2019une fantaisie qui fait d\u00e9border une culture marginale de son continent. D\u2019abord les gens, \u00ab\u00a0la pr\u00e9sence ind\u00e9niable d\u2019une multitude de Latino-Am\u00e9ricains \u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 6), puis la langue, et enfin les m\u00e9dias envahissent l\u2019espace europ\u00e9en. \u00ab\u00a0En r\u00e9sum\u00e9, Bruxelles semblait sensiblement colonis\u00e9e par le continent latino-am\u00e9ricain [&#8230;]\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 6). Le narrateur fait rapidement passer cette constatation du c\u00f4t\u00e9 du fantasme en le balayant d\u2019un coup de d\u00e9sillusion lorsqu\u2019il se rem\u00e9more l\u2019oppression politique de son continent \u2014 \u00ab\u00a0\u201cDes exil\u00e9s, bien s\u00fbr\u201d pensa[-t-il].\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 7.) Ce qu\u2019il rejette comme une triste hallucination s\u2019av\u00e8re pourtant exact, puisque l\u2019espagnol demeure la langue universelle dans cet univers fictionnel. Nous pouvons y voir ce que David Lewis, en s\u00e9mantique des mondes possibles, appelle une contrepartie<a id=\"footnoteref6_egcnx9d\" class=\"see-footnote\" title=\"Entre deux mondes possibles ou deux mondes fictionnels, obligatoirement non identiques, un jeu de similitude-dissimilitude entre les manifestations d\u2019une m\u00eame chose fait le pont. C\u2019est qui est entendu par contrepartie. Voir\u00a0\u00e0 cet effet l\u2019article de David Lewis, Philosophical Papers, vol. 1, 1970. Pour l\u2019application des th\u00e9ories de Lewis (et de la logique modale) dans les mondes fictionnels de la litt\u00e9rature, voir aussi\u00a0, Lubomir Dolezel, Heterocosmica\u00a0: Fiction and Possible Worlds (1998). Coll. \u00ab\u00a0Parallax\u00a0\u00bb. Baltimore\u00a0: The John Hopkins University Press, p 12-24. \" href=\"#footnote6_egcnx9d\">[6]<\/a>\u00a0 . L&rsquo;Europe est envahie par l&rsquo;Am\u00e9rique latine. La colonisation est renvers\u00e9e. Utopique? Ce trait ressemble au proc\u00e9d\u00e9 utopiste que d\u00e9gage Raymond Ruyer dans sa th\u00e9orie sur le genre\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019inversion pure et simple de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (Ruyer, 1988, p. 49). Ici, toutefois, l&rsquo;inversion est historique, ce qui complexifie le lien entre le monde cr\u00e9\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9. Nous pouvons dire par l\u00e0 qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une inversion pure et simple de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: si on s&rsquo;en tient \u00e0 des consid\u00e9rations logiques d&rsquo;oppositions, l&rsquo;inverse de la langue bruxelloise peut difficilement \u00eatre l&rsquo;espagnol. Le couple oppositionnel qui se forme par cette mise en sc\u00e8ne r\u00e9pond d\u00e8s lors d&rsquo;une tout autre structure. Il concentre les rapports complexes des peuples entre eux \u00e0 travers l&rsquo;histoire. Or les possibles lat\u00e9raux de l&rsquo;utopie dont il \u00e9tait question plus haut tendent \u00e0 d\u00e9gager le r\u00e9el de la g\u00e9ographie, connue pour\u00a0 transposer celui-ci, en accord avec le mod\u00e8le d&rsquo;inversion imagin\u00e9 par l&rsquo;utopiste, dans un non-lieu; un <em>nulle part<\/em>, pour retourner au sens \u00e9tymologique, un nulle part pr\u00e9cis, tout de m\u00eame, car il se pose l\u00e0-m\u00eame o\u00f9 l&rsquo;origine n&rsquo;a jamais subi la rupture de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Traditionnellement, le regard de l&rsquo;utopiste est tourn\u00e9 vers cette origine stable et perdue. En ce sens, l&rsquo;utopie par excellence serait sans contredit celle de l&rsquo;id\u00e9alisme platonicien. Chez Cort\u00e1zar, par contre, le r\u00e9el d\u00e9tach\u00e9 du territoire \u2014 celui de l&rsquo;auteur latino-am\u00e9ricain engag\u00e9 \u2014 par un renversement ironique de l&rsquo;histoire, est forc\u00e9 de se \u00ab\u00a0reterritorialiser\u00a0\u00bb quelque-part\u00a0: \u00e0 Bruxelles, en Europe, lieu connu et reconnu o\u00f9, \u00e0 la diff\u00e9rence du nulle part de la <em>R\u00e9publique<\/em> de Platon et de l&rsquo;<em>Utopie <\/em>de More, la table est mise et d\u00e9borde depuis fort longtemps. Cet espace qui fait signe au d\u00e9but de notre r\u00e9cit ne trouve pas l&rsquo;exil du monde contemporain, mais, en travaillant ses possibles par la permutation des forces historiques, annonce le changement qui doit s&rsquo;accomplir pour le futur. Le monde se d\u00e9centre. L&rsquo;utopie passe d&rsquo;abstraite \u00e0 pragmatique.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<h3>2.1. Espaces fictionnels<\/h3>\n<p>\u00a0Une fois que le protagoniste embarque dans le train, l&rsquo;histoire se poursuit sur le mode \u2014 toujours hallucin\u00e9 \u2014\u00a0 de l\u2019incertitude. La narration avait d\u00e9but\u00e9 avec un titre classicisant et la mise \u00e0 distance instantan\u00e9e par l\u2019ironie\u00a0: \u00ab\u00a0De la mani\u00e8re dont le narrateur de notre fascinante histoire sortit de son h\u00f4tel de Bruxelles, des choses qu\u2019il vit dans la rue et de ce qui arriva \u00e0 la station ferroviaire.\u00a0\u00bb (Cort\u00e1zar, 2002, p. 5.) Le ton est conserv\u00e9 et la narration continue de pasticher le liminaire classique. Cela, toutefois, ne dure pas\u00a0: \u00ab\u00a0De la mani\u00e8re dont le narrateur r\u00e9ussit \u00e0 prendre le train <em>in extremis <\/em>(et, \u00e0 partir d\u2019ici, les chapitres cesseront d\u2019\u00eatre intitul\u00e9s puisque de nombreuses et belles images viendront diviser et all\u00e9ger la lecture de cette fascinante histoire).\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 11.) Il y a ici deux proc\u00e9d\u00e9s pr\u00e9dominants. Le premier concerne la d\u00e9signation du personnage-narrateur-auteur \u00e0 la troisi\u00e8me personne. \u00c0 partir de la posture de cette triple figure en abyme, le texte syst\u00e9matise les croisements entre les mondes de fiction d\u2019abord, puis entre l\u2019univers fictionnel et la r\u00e9alit\u00e9. Le second proc\u00e9d\u00e9, d\u2019ordre plus formel, tient \u00e0 un transfert des rep\u00e8res de lecture. Le liminaire classique (\u00e0 la Cervant\u00e8s, \u00e0 la Rabelais, par exemple) installe un canal direct entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. Le texte actuel, par cet intertexte anachronique, met en relief sa propre historicit\u00e9. Et ainsi le premier rep\u00e8re de lecture sera la tradition romanesque depuis les Classiques.<\/p>\n<p>Une fois dans le train, ce qui se pr\u00e9sentait comme pur texte devient une bande dessin\u00e9e \u2014 mexicaine\u00a0\u2014 de super h\u00e9ros. Deux trames narratives se superposent \u00e0 ce moment de l\u2019histoire. Celle du narrateur s\u2019en retournant \u00e0 Paris avec un exemplaire d\u2019une aventure de Fant\u00f4mas intitul\u00e9 <em>L\u2019Intelligence en flammes<\/em>, et celle d\u2019une mutinerie qui met le feu aux biblioth\u00e8ques du monde entier. Dans cette derni\u00e8re trame se liguent les \u00e9crivains des ann\u00e9es 1970 et Fant\u00f4mas, le r\u00e9put\u00e9 super vilain du feuilleton fran\u00e7ais du m\u00eame nom qui \u2014 pour l\u2019occasion \u2014 se fait justicier de la litt\u00e9rature \u2014 nouvel exemple de notre utopie pragmatique, cette fois-ci appliqu\u00e9e \u00e0 un objet symbolique\u00a0: le r\u00e9el en place repr\u00e9sent\u00e9 par Fant\u00f4mas-super vilain est renvers\u00e9 et plac\u00e9 au service du monde \u00e0 venir dont les principales ic\u00f4nes sont les \u00e9crivains.<\/p>\n<p>Les deux mondes fictionnels bien distincts occupent aussi deux espaces s\u00e9miotiques diff\u00e9rents. La bande dessin\u00e9e d\u2019aventures meuble \u00e0 la fois l\u2019espace mat\u00e9riel de la page et l\u2019espace virtuel d\u2019une intrigue que va lire le narrateur. De cette lecture, l\u2019\u00e9criture se fait le r\u00e9cit, rapportant les r\u00e9flexions et les interpr\u00e9tations du narrateur-lecteur\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Voyez FANT\u00d4MAS dans l\u2019urgence, s\u2019entretenant avec les plus grands \u00e9crivains contemporains!<\/em> \u201cQui peuvent-ils \u00eatre?\u201d, pensa le narrateur.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a015.) L\u2019\u00a0\u00ab\u00a0iconotexte\u00a0\u00bb \u00e9mergent entra\u00eene la division de l\u2019univers de fiction en deux mondes\u00a0: le monde premier du narrateur, contrepartie du monde actuel de l\u2019auteur, et le monde second de Fant\u00f4mas, contenu dans un art\u00e9fact litt\u00e9raire, d\u00e9pendant de l\u2019acte de lecture. Entre ceux-ci la relation est asym\u00e9trique\u00a0: le second monde de Fant\u00f4mas ne peut \u00eatre connu que par le biais d\u2019un m\u00e9dium et peut influencer seulement symboliquement le monde premier qui l\u2019ench\u00e2sse. \u00a0<\/p>\n<p>Partant de l\u2019id\u00e9e que l\u2019auteur de<em> Fant\u00f4mas<\/em>, qui d\u00e9ploie en parall\u00e8le deux mondes fictionnels, est aussi le lecteur d\u2019un de ces mondes, ces r\u00e9cits en abyme ne peuvent \u00e9viter au lecteur le vertige des croisements fictionnels. La logique m\u00e9tatextuelle de Cort\u00e1zar force le narrateur-personnage, qui est aussi l\u2019auteur, \u00e0 entrer dans sa propre invention narrative. Cort\u00e1zar appara\u00eet ainsi aux c\u00f4t\u00e9s de Fant\u00f4mas en sa qualit\u00e9 d\u2019\u00e9crivain contemporain menac\u00e9 par les attentats contre les cr\u00e9ateurs et contre les biblioth\u00e8ques. Puis la fronti\u00e8re entre le premier et le second monde \u00e9clate lorsque la relation s\u2019inverse\u00a0: Fant\u00f4mas traverse dans le monde du narrateur. Lorsque ce dernier revient chez lui, il re\u00e7oit un appel de sa coll\u00e8gue Susan Sontag, qui l&rsquo;exhorte de continuer la lecture de la bande dessin\u00e9e pour conna\u00eetre la suite du drame. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a031.) \u00c0 ce point, ce sont les mondes fictionnels qui se croisent tout en demeurant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019univers fictionnel. Toutefois, lorsque tous s\u2019aper\u00e7oivent que les coupables du cataclysme ne sont pas les quelques terroristes fous furieux qu\u2019ils croyaient, mais bien les multinationales qui cherchaient \u00e0 d\u00e9tourner l\u2019attention des intellectuels, l\u2019abyme s\u2019\u00e9largit. Pour expliquer la confusion des coupables \u00e0 Fant\u00f4mas, le narrateur lui fait lire les appendices, \u00ab\u00a0les pages finales de ce volume-ci\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 53). Soudainement l\u2019objet mat\u00e9riel que le lecteur tient entre ses mains l&rsquo;entra\u00eene sur la voie d&rsquo;une r\u00e9gression dans l&rsquo;infini des repr\u00e9sentations. La fiction et la r\u00e9alit\u00e9 deviennent perm\u00e9ables. L\u2019espace fictionnel d\u00e9bordant sur le r\u00e9el permet d\u2019anticiper une autre transgression des fronti\u00e8res\u00a0: le r\u00e9el, s\u2019immis\u00e7ant dans les replis du fictionnel, prend l\u2019apparence d\u2019une inoffensive bande dessin\u00e9e de super h\u00e9ros. C\u2019est l\u00e0 le traitement que Cort\u00e1zar r\u00e9serve au texte juridique en appendice.<\/p>\n<h3>2.2. Espaces s\u00e9miotiques<\/h3>\n<p>Comme nous l\u2019avons vu plus haut, <em>Fant\u00f4mas<\/em> s\u2019ouvre en pastichant la plus ancienne convention romanesque du titre comme r\u00e9sum\u00e9 de l\u2019action principale. Ensuite, son rapport avec celle-ci sera ren\u00e9goci\u00e9 : par l\u2019ironie, elle sera tenue \u00e0 distance. Puis, pour diviser et all\u00e9ger la lecture, ou, en d\u2019autres mots, pour organiser celle-ci, l\u2019image sera pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. Il y a d\u2019abord scepticisme devant la tradition, puis rejet. Ou, vaudrait-il mieux dire, \u00e9change de traditions : la bande dessin\u00e9e prend le relais du roman, mais sans \u00e9carter compl\u00e8tement ce dernier; la technique demeure, mais les conventions classiques du roman ne tiennent plus. La disposition physique de la page montre que la fiction se d\u00e9veloppe selon deux modes narratifs conjoints. Cet abandon du pan classicisant de la tradition romanesque participe d\u2019un processus de d\u00e9r\u00e8glement des formes et des figures disponibles dans la tradition culturelle du livre. Il s&rsquo;agit, en subvertissant les fonctions et les m\u00e9canismes pr\u00e9\u00e9tablis du roman, d&rsquo;inventer un mode de repr\u00e9sentation qui convienne au propos.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me du langage id\u00e9al se pose de nouveau \u00e0 la moiti\u00e9 du livre, lorsque l\u2019\u00e9crivaine Susan Sontag dit au narrateur\u00a0: \u00ab\u00a0Dommage que je ne sois pas bonne dessinatrice, parce que je me mettrais tout de suite \u00e0 pr\u00e9parer la deuxi\u00e8me partie de l\u2019histoire, la vraie. <em>En mots, ce sera moins int\u00e9ressant pour le lecteur<\/em><a id=\"footnoteref7_63w5oc7\" class=\"see-footnote\" title=\"Je souligne. \" href=\"#footnote7_63w5oc7\">[7]<\/a>.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 48.) Ainsi, les personnages se pr\u00e9occupent du moyen de transmission de l\u2019histoire v\u00e9ridique qui s\u2019\u00e9crit \u2014 et se r\u00e9fl\u00e9chit \u2014 sous les yeux du lecteur. Cette v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 communiquer, nous le savons, c\u2019est la sentence du Tribunal Russell II. Et la question est de raconter cette histoire en vue d\u2019accrocher le lecteur&#8230; Or, il appert que cette fiction est aussi un objet promotionnel. Pour faire conna\u00eetre le Tribunal, pour diffuser la v\u00e9rit\u00e9, il faut une formule qui sache aller \u00e0 la rencontre du lectorat. D\u00e9celer son intention publicitaire ne me fait pas r\u00e9duire l\u2019objet artistique \u00e0 cette seule utilit\u00e9\u00a0: la densit\u00e9 et la complexit\u00e9 d\u2019une telle \u0153uvre en compliquent d\u00e9j\u00e0 l\u2019acc\u00e8s, et son autor\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9 ach\u00e8ve d\u2019en faire aussi un monde \u00e0 faire penser. Donc, ce d\u00e9fi qui concerne les rep\u00e8res de lecture est la recherche du langage qui laisse passer les id\u00e9es, mais qui, all\u00e9chant, pi\u00e8ge le lecteur. Si, dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du livre, l\u2019\u00ab\u00a0iconotexte\u00a0\u00bb se fait bande dessin\u00e9e, dans la seconde, il devient collage. Cons\u00e9quemment, le ton ludique du d\u00e9but, sans dispara\u00eetre tout \u00e0 fait, se tourne vers la gravit\u00e9 de la contestation.\u00a0<\/p>\n<p>Des s\u00e9rigraphies montrant des sc\u00e8nes de r\u00e9pression polici\u00e8re, des logos de multinationales, des armes \u00e0 feu (<em>ibid<\/em>., p. 74-79); des reproductions de pi\u00e8ces \u00e0 conviction\u00a0: une \u00e9tant un t\u00e9l\u00e9gramme r\u00e9v\u00e9lant l\u2019intention \u00e9tasunienne de renverser le r\u00e9gime socialiste de Salvador Allende, et une autre montrant les int\u00e9r\u00eats satisfaits d\u2019une compagnie allemande une fois le coup d\u2019\u00c9tat de Pinochet accompli (<em>ibid<\/em>., p. 59-60); des illustrations de romans populaires (<em>ibid<\/em>., p. 63-69); un photomontage surr\u00e9aliste inspir\u00e9 de la s\u00e9quence de l\u2019\u0153il tranch\u00e9 du <em>Chien andalou<\/em> de Bu\u00f1uel (<em>ibid<\/em>., p. 54), ponctuent le texte \u00e9crit. Cette technique, \u00e0 la diff\u00e9rence de la bande dessin\u00e9e, qui, elle, est une cr\u00e9ation originale fonctionne par emprunt. Le collage extirpe certains objets graphiques de leur contexte d\u2019origine et les d\u00e9nature, telle la s\u00e9rie d\u2019illustrations dont l\u2019usage rappelle celui de la bande dessin\u00e9e puisque ces images servent de compl\u00e9ments narratifs au texte pour raconter les coups d\u2019\u00e9clat de Fant\u00f4mas. En s\u2019appropriant des images-chocs de r\u00e9pression polici\u00e8re et en les disposant en parall\u00e8le avec les extraits du Rapport du Tribunal Russell II, l\u2019iconotexte d\u00e9nonce ce qu\u2019il r\u00e9cup\u00e8re. Il recycle.<\/p>\n<p>L\u2019anthropologue argentin Nestor Garc\u00eda Canclini aborde la probl\u00e9matique de la culture latino-am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019aide du concept d\u2019hybridit\u00e9. Il d\u00e9fend \u00ab\u00a0l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de l\u2019Am\u00e9rique latine et la coexistence en son sein de diff\u00e9rentes \u00e9poques historiques, qui peuvent s\u2019articuler, mais non pas se diluer dans une quelconque globalisation uniforme\u00a0\u00bb (Canclini, 1996, p. 283). L\u2019hybridit\u00e9 se construit autant g\u00e9ographiquement, par la diversit\u00e9 culturelle, que temporellement, par l\u2019histoire h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e0 l\u2019oppos\u00e9e de la conscience historique occidentale\u00a0: un pr\u00e9sent plein de son pass\u00e9 le plus primaire. Cela ouvre la voie \u00e0 une culture du recyclage et de l\u2019invention dont le syncr\u00e9tisme (invention de nouvelles formes par assimilation des anciennes) pourrait constituer le mode paradigmatique de production, et donne lieu \u00e0 un m\u00e9lange de r\u00e9el et de simulacre dans la construction identitaire. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0283.)\u00a0 L\u2019erreur est de croire qu\u2019un monde latino-am\u00e9ricain id\u00e9al ou utopique serait comparable \u00e0 celui que la tradition europ\u00e9enne appelle l\u2019utopie. Ce lieu auquel Raymond Ruyer attribue la r\u00e9gularit\u00e9 du cristal, plut\u00f4t que celle d\u2019une cellule vivante (Ruyer, 1988, p. 44), est un <em>possible<\/em> europ\u00e9en. L\u2019<em>Utopie r\u00e9alisable narr\u00e9e par Julio Cort\u00e1zar<\/em> prend pied dans un tout autre contexte et dans une tout autre histoire, imaginent d\u2019autres possibles.<\/p>\n<p>L\u2019identit\u00e9 latino-am\u00e9ricaine est bafou\u00e9e par une violence (directe et indirecte) de provenance ext\u00e9rieure, mais dont l\u2019insistance au fil des si\u00e8cles en a fait une donn\u00e9e structurelle s\u2019appliquant \u00e0 tout le continent. C\u2019est ce que le Tribunal Russell II fait comprendre. C\u2019est donc dire que la projection utopique d\u2019un salut collectif que construit <em>Fant\u00f4mas<\/em>, cette \u00ab\u00a0r\u00e9demption de l\u2019homme par l\u2019homme\u00a0\u00bb que Raymond Trousson voit na\u00eetre \u00ab\u00a0d\u2019un sentiment tragique de l\u2019histoire et de la volont\u00e9 d\u2019en changer le cours\u00a0\u00bb\u00a0(Trousson, 1998, p. 24), concerne \u00e0 la fois l\u2019autonomie des peuples et la justice que r\u00e9clame le Tribunal. Depuis son dialogue intime avec la tradition intellectuelle europ\u00e9enne et son refus d\u2019y participer autrement qu\u2019en habitant ce continent, l\u2019auteur argentin reconfigure un lieu utopique organique et hybride dans une \u0153uvre-collage h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e0 l\u2019image de la culture pour laquelle elle r\u00e9clame la lib\u00e9ration future.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Pour Canclini, le r\u00f4le de la cr\u00e9ation artistique est primordial dans l\u2019\u00e9laboration de cette construction\u00a0: \u00ab\u00a0Ce que les arts sont en mesure de r\u00e9aliser pour reconcevoir les identit\u00e9s et les transitions cesse de r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 des territoires uniques pour se situer \u00e0 l\u2019intersection multiculturelle o\u00f9 se croisent des objets, des messages, des personnes.\u00a0\u00bb (Canclini, 1996, p. 286.) L\u2019artiste a pour mission d\u2019\u0153uvrer \u00e0 la production et \u00e0 la transmission des identit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de l\u2019Am\u00e9rique latine, en consolidant dans un art\u00e9fact leurs multiples et changeants constitutifs. Le collage dans <em>Fant\u00f4mas<\/em> fait \u00e9cho \u00e0 ces th\u00e9ories. Cette recherche d\u2019un langage fictionnel capable de transmettre le r\u00e9el aboutit \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019une utopie composite par laquelle transitent les plus divers objets culturels.<\/p>\n<h2>Un manifeste\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/h2>\n<p>Je le rappelle, <em>Fant\u00f4mas contre les vampires des multinationales. Une utopie r\u00e9alisable narr\u00e9e pas Julio Cort\u00e1zar<\/em> tend vers une r\u00e9v\u00e9lation extra-litt\u00e9raire. Mais, puisque ce livre existe et qu\u2019une litt\u00e9rature s\u2019y construit, puisque, au lieu de simplement publier le Rapport du Tribunal Russell II sous la forme d\u2019un essai ou d\u2019un pamphlet, Julio Cort\u00e1zar \u00e9paissit le discours juridique qu\u2019il diffuse (et dont il est aussi, parmi d\u2019autres, l\u2019auteur) d\u2019une couche de fiction, le r\u00f4le de l\u2019art sur la port\u00e9e de cette transmission est pr\u00e9pond\u00e9rant. Par ailleurs, il importe de comprendre que cette utopie est aussi un manifeste. Elle appelle \u00e0 la mobilisation d\u2019un peuple qui doit se prendre lui-m\u00eame en charge contre un oppresseur qui, autant politiquement, \u00e9conomiquement que culturellement, le marginalise. De plus, le texte part \u00e0 la recherche, \u00e0 l\u2019instar de ce peuple latino-am\u00e9ricain violent\u00e9, de son identit\u00e9. Cort\u00e1zar explique son statut d&rsquo;auteur engag\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re qui s&rsquo;accorde bien avec les dires de Canclini\u00a0: \u00ab\u00a0\u00catre un \u00e9crivain latino-am\u00e9ricain suppose [&#8230;] de penser et d&rsquo;agir dans un contexte o\u00f9 r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9opolitique et fiction litt\u00e9raire m\u00e9langent toujours leurs eaux pour produire la complexit\u00e9 culturelle du continent.\u00a0\u00bb (Cort\u00e1zar, 1994, v. 3, p. 21). La litt\u00e9rature de Cort\u00e1zar prend sa source au truchement du r\u00e9el, l\u00e0 o\u00f9 la fiction et la r\u00e9alit\u00e9 ne se diff\u00e9rencient pas encore. Le rapport de l&rsquo;artiste \u00e0 son \u00e9poque, celui de l&rsquo;intellectuel aussi, ne se confine plus \u00e0 un texte, mais embrasse le destin de l&rsquo;homme par son \u0153uvre. Le moment de r\u00e9v\u00e9lation dans <em>Fant\u00f4mas <\/em>survient lorsque Susan Sontag explique que les attentats contre les biblioth\u00e8ques n&rsquo;\u00e9taient en fait qu&rsquo;un pi\u00e8ge \u00e0 intellectuels et qu&rsquo;en fait, dans cette histoire, partout o\u00f9 il est dit \u00ab\u00a0art\u00a0\u00bb, elle aurait d\u00fb dire \u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb. (Cort\u00e1zar, 2002, p.\u00a047.) Cette confusion sur les termes \u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0art\u00a0\u00bb, la volont\u00e9 de c\u00e9der le terrain de l&rsquo;art au devenir de l&rsquo;homme, ressaisit la litt\u00e9rature \u2014 une litt\u00e9rature hybride au croisement des formes, des m\u00e9dias et des r\u00e9alit\u00e9s \u2014 dans son geste cr\u00e9ateur du monde.<\/p>\n<p>Affirmer que la tradition profonde du genre romanesque ne fournit pas la forme ad\u00e9quate pour accueillir, \u00e0 elle seule, le projet r\u00e9volutionnaire de Cort\u00e1zar ne suffit pas. Il faut comprendre aussi que cette tradition repr\u00e9sente, par rapport \u00e0 la culture excentr\u00e9e et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne d\u2019Am\u00e9rique latine, le centre homog\u00e8ne d\u2019une culture stable et dominante. C\u2019est ici une des principales fonctions de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0iconotextualit\u00e9\u00a0\u00bb que de faire tomber les monuments antiques de cette tutelle.<\/p>\n<p>Une histoire culturelle, la plupart du temps, se pr\u00e9sente accompagn\u00e9e de l\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale. Le destin des peuples de la marge ne sera jamais d\u2019occuper le centre\u00a0: le noyau de l\u2019Occident continuera toujours de repousser \u00e0 la limite de sa port\u00e9e \u2014 en lui transmettant de loin les matrices culturelles qui lui permettent de garder son emprise sur ces peuples \u2014 ceux qui risquent d\u2019\u00e9chapper au syst\u00e8me. Si le centre, comme le montre l\u2019invasion \u00e9tasunienne organis\u00e9e par le biais de militaires locaux ambitieux dans les ann\u00e9es soixante-dix, emp\u00eache une culture ou une pluralit\u00e9 de cultures de na\u00eetre \u00e0 soi en les \u00e9touffant sous le poids de la r\u00e9pression, d\u00e9noncer les extorsions \u00e9quivaut \u00e0 invoquer l\u2019\u00e9mergence d\u2019un nouvel espace. L&rsquo;espace de l&rsquo;homme m\u00e9nag\u00e9 par l&rsquo;art, d\u2019une utopie en collusion avec l&rsquo;histoire, dirig\u00e9e vers le futur.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Canclini, N\u00e9stor Garc\u00eda. 1996. \u00ab\u00a0Strat\u00e9gie de recyclage\u00a0: arts cultes populaires en Am\u00e9rique latine\u00a0\u00bb. Claude Dionne et al. (dir.). <em>Recyclages\u00a0: \u00e9conomies d\u2019appropriation culturelle<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Balzac, p. 281-291.<\/p>\n<p>Cort\u00e1zar, Julio. 1994. <em>Obra cr\u00edtica<\/em>. Sa\u00fal Yurkievch, Jaime Alazraki et Sa\u00fal Sosnowski (dir.). Coll. \u00ab\u00a0Colecci\u00f3n Unesco de obras represen-tativas\u00a0\u00bb. Madrid\u00a0: Alfaguara, 3 vol.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 2002. <em>Fantomas contra los vampiros multinacionales<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0\u00c1ncora y Delf\u00edn\u00a0\u00bb. Buenos Aires\u00a0: Destino, 99 p.<\/p>\n<p>Dolezel, Lubomir. 1998. <em>Heterocosmica\u00a0: Fiction and Possible Worlds<\/em>, Coll. \u00ab\u00a0Parallax\u00a0\u00bb. Baltimore\u00a0: The John Hopkins University Press, 339 p.<\/p>\n<p>Duffett, John (dir. publ.). 1970. <em>Against the Crime of Silence\u00a0: Proceedings of the Russell International War Crimes Tribunal.<\/em> New York\u00a0: Simon and Schuster, 664 p.<\/p>\n<p>Lewis, David. 1983. <em>Philosophical Papers<\/em>, vol. 1. New York\u00a0: Oxford University Press, 304\u00a0p.<\/p>\n<p>Pavel, Thomas. 1986. <em>Fictional Worlds<\/em>. Cambridge\u00a0: Harvard University Press, 178\u00a0p.<\/p>\n<p>Ruyer, Raymond. 1988. <em>Les Utopies et les utopistes<\/em>. Paris\u00a0: G\u00e9rard Monfort, 293 p.<\/p>\n<p>Trousson, Raymond. 1998. <em>D\u2019Utopie et d\u2019utopistes<\/em>. Coll\u00a0: \u00ab\u00a0Utopies\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Montr\u00e9al\u00a0: L&rsquo;Harmattan, 233 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_4zt0raj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_4zt0raj\">[1]<\/a> Le parcours d\u00e9bute avec le titre du livre de Thomas More, et s\u2019ach\u00e8ve sur les th\u00e9ories contemporaines de la r\u00e9volution, sans discrimination disciplinaire.<\/p>\n<p id=\"footnote2_jq61h5s\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_jq61h5s\">[2]<\/a> Sur cette notion, voir\u00a0Ruyer, 1988, p. 9. En proposant que l\u2019utopie fonctionne comme un \u00ab\u00a0exercice mental sur les possibles lat\u00e9raux\u00a0\u00bb, en ne renvoyant pas tout \u00e0 fait l\u2019id\u00e9e de futur, m\u00eame lorsqu\u2019il parle de roman d\u2019anticipation, l\u2019auteur ancre l\u2019utopie dans la sp\u00e9culation pr\u00e9sentiste o\u00f9 ces mondes possibles ne se sont \u2013\u00a0fatalement \u2013 pas r\u00e9alis\u00e9s. Il faut voir qu\u2019ici se dessinent deux points de vue\u00a0: celui de l\u2019utopiste et celui du critique. De l\u2019utopiste qui peut voir dans sa projection un projet, et de ce critique qui la ram\u00e8ne rationnellement dans un pr\u00e9sent d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9. Ainsi, une question se posera en filigrane de ce travail\u00a0: comment penser les enjeux d\u2019une id\u00e9e dont le caract\u00e8re atemporel et aspacial (\u00e9tymologiquement\u00a0: \u00ab nulle part\u00a0\u00bb (Trousson, 1998, p. 18; Ruyer, 1988, p. 3)) rend possible l\u2019approche de la r\u00e9alit\u00e9 la plus intangible, le futur?<\/p>\n<p id=\"footnote3_0wqbxwt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_0wqbxwt\">[3]<\/a> Traduction libre.<\/p>\n<p id=\"footnote4_43dy3wc\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_43dy3wc\">[4]<\/a> Voir \u00e0 cet effet l\u2019ouvrage sous la direction de John Duffett <em>Against the Crime of Silence\u00a0: Proceedings of the Russell International War Crimes Tribunal<\/em>, 1970.<\/p>\n<p id=\"footnote5_a7w4wf4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_a7w4wf4\">[5]<\/a> Ne pas confondre mondes fictionnels et univers fictionnel. Lorsque, dans cette \u00e9tude, il est question d\u2019\u00ab\u00a0univers fictionnel\u00a0\u00bb, je fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce que Thomas Pavel d\u00e9crit comme un ensemble de mondes fictionnels. Ainsi, il est possible de trouver plusieurs mondes dans un univers. Voir\u00a0 \u00e0 cet effet Thomas Pavel, <em>Fictionnal Worlds<\/em>, 1986.<\/p>\n<p id=\"footnote6_egcnx9d\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_egcnx9d\">[6]<\/a> Entre deux mondes possibles ou deux mondes fictionnels, obligatoirement non identiques, un jeu de similitude-dissimilitude entre les manifestations d\u2019une m\u00eame chose fait le pont. C\u2019est qui est entendu par contrepartie. Voir\u00a0\u00e0 cet effet l\u2019article de David Lewis, <em>Philosophical Papers<\/em>, vol. 1, 1970. Pour l\u2019application des th\u00e9ories de Lewis (et de la logique modale) dans les mondes fictionnels de la litt\u00e9rature, voir aussi\u00a0, Lubomir Dolezel, <em>Heterocosmica\u00a0: Fiction and Possible Worlds<\/em> (1998). Coll. \u00ab\u00a0Parallax\u00a0\u00bb. Baltimore\u00a0: The John Hopkins University Press, p 12-24.<\/p>\n<p id=\"footnote7_63w5oc7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_63w5oc7\">[7]<\/a> Je souligne.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Martel-Lassalle, Guillaume. 2008. \u00abJulio Cortazar, utopiste de l&rsquo;excentrement\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010, En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5422\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/martel-lassalle-10.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 martel-lassalle-10.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-e49165b5-0ab1-4ebe-bf66-9aab59b9231a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/martel-lassalle-10.pdf\">martel-lassalle-10<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/martel-lassalle-10.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-e49165b5-0ab1-4ebe-bf66-9aab59b9231a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010 De l\u2019Argentine s\u2019est \u00e9loign\u00e9 un \u00e9crivain pour qui la r\u00e9alit\u00e9, comme l\u2019imaginait Mallarm\u00e9, devait culminer dans un livre; \u00e0 Paris est n\u00e9 un homme pour qui les livres devront culminer dans la r\u00e9alit\u00e9.\u00a0 Julio Cort\u00e1zar Tenir au creux de ma main les terres de nulle part ou encore traverser [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1191,1190],"tags":[259],"class_list":["post-5422","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier-les-ecritures-de-lhistoire","category-les-ecritures-de-lhistoire","tag-martel-lasalle-guillaume"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5422","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5422"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5422\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9287,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5422\/revisions\/9287"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5422"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5422"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5422"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}