{"id":5425,"date":"2024-06-13T19:48:16","date_gmt":"2024-06-13T19:48:16","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/introduction-la-proie-de-lhistoire\/"},"modified":"2024-09-11T04:28:52","modified_gmt":"2024-09-11T04:28:52","slug":"introduction-la-proie-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5425","title":{"rendered":"Introduction &#8211; La proie de l&rsquo;histoire"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6878\">Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010<\/a><\/h5>\n<p>I.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas inutile, tant ces querelles sont anciennes, de rappeler le jugement qui est \u00e0 l\u2019origine du conflit entre litt\u00e9rature et historiographie. Apr\u00e8s l\u2019exclusion des po\u00e8tes de la cit\u00e9 platonicienne au livre x de la<em> R\u00e9publique<\/em>, Aristote r\u00e9affirmait, \u00e0 l\u2019encontre de son ma\u00eetre, la dignit\u00e9 de la fiction narrative, mais au prix d\u2019une critique s\u00e9v\u00e8re de la pratique des historiens. Selon lui, l\u2019histoire (<em>historia<\/em>) demeurait prisonni\u00e8re de l\u2019ordre des faits, ne sachant repr\u00e9senter que la banalit\u00e9 du particulier et ne parvenant pas \u00e0 s\u2019abstraire de la contingence du r\u00e9el. La po\u00e9sie (<em>poi\u00e8sis<\/em>) d\u00e9passait quant \u00e0 elle ce plat reflet des v\u00e9rit\u00e9s factuelles en soumettant ses intrigues aux lois de la n\u00e9cessit\u00e9 et de la vraisemblance. Appliquant le postulat selon lequel il n\u2019y a de connaissance que du g\u00e9n\u00e9ral, Aristote pr\u00e9f\u00e9rait \u00e0 la passion historienne l\u2019inspiration po\u00e9tique, la jugeant plus <em>philosophique<\/em> en ceci qu\u2019elle acc\u00e8de aux lois \u00e0 partir desquelles se trame le devenir des hommes<a id=\"footnoteref1_lr42i7o\" class=\"see-footnote\" title=\"Aristote, Po\u00e9tique, trad. Barbara Gernez, Paris, Les Belles Lettres, coll. \u00ab\u00a0Classiques en poche\u00a0\u00bb, 1997, p.\u00a035. \" href=\"#footnote1_lr42i7o\">[1]<\/a>. On comprend que les d\u00e9fenseurs de la v\u00e9rit\u00e9 historique y aient vu une incoh\u00e9rence dans le parcours rigoureux d\u2019un philosophe par ailleurs r\u00e9aliste et que les partisans de la fiction litt\u00e9raire, sans toujours saisir les motifs de ce jugement, s\u2019en soient satisfaits comme d\u2019une revanche \u00e0 peu de frais contre l\u2019intol\u00e9rance usuelle de la philosophie \u00e0 leur endroit.<\/p>\n<p>Le jugement d\u2019Aristote ne r\u00e9v\u00e8le sa signification que si l\u2019on revient \u00e0 l\u2019argument anthropologique qui soutient l\u2019ensemble de sa r\u00e9flexion sur les arts du r\u00e9cit et qui devrait, encore aujourd\u2019hui, \u00eatre m\u00e9dit\u00e9. De m\u00eame que la <em>Politique <\/em>d\u00e9finit l\u2019homme comme un animal dot\u00e9 non seulement de la voix (<em>phon\u00e8<\/em>), mais encore d\u2019un langage articul\u00e9 (<em>logos<\/em>) lui permettant de discerner le juste et l\u2019injuste, la <em>Po\u00e9tique<\/em> tient l\u2019homme pour un animal capable de raconter. Aristote y affirme que la tendance \u00e0 l\u2019imitation (<em>mim\u00e8sis<\/em>) est naturelle \u00e0 l\u2019homme et qu\u2019\u00e0 travers elle s\u2019op\u00e8re, d\u00e8s l\u2019enfance, un apprentissage qui procure plaisir en satisfaisant son penchant inn\u00e9 pour la sagesse<a id=\"footnoteref2_1uayf9o\" class=\"see-footnote\" title=\"Aristote, Po\u00e9tique, op. cit., pp. 10-13. \" href=\"#footnote2_1uayf9o\">[2]<\/a>. Les arts de l\u2019imitation \u00e9tant nombreux, \u00e0 chacun revient un enseignement distinct, qui correspond \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 de son objet. Puisque le r\u00e9cit est repr\u00e9sentation des actions humaines par le langage, la connaissance produite par la narrativit\u00e9 est une connaissance de l\u2019agir des hommes, ainsi que du complexe des d\u00e9terminations qui, en chaque situation, circonscrivent le champ des possibles. L\u2019homme agissant se comprendrait \u00e0 travers l\u2019homme racontant parce qu\u2019il n\u2019y aurait de savoir de l\u2019action que l\u00e0 o\u00f9 le r\u00e9cit lui donne forme, figure et sens en la portant au langage. On peut inf\u00e9rer de cet argument que la distinction entre litt\u00e9rature et historiographie rel\u00e8ve davantage de l\u2019\u00e9thique que de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie et qu\u2019elle engage moins une recherche de la v\u00e9rit\u00e9 factuelle qu\u2019une connaissance des sch\u00e8mes de l\u2019action. <em>Poi\u00e8sis <\/em>et <em>historia <\/em>repr\u00e9sentant deux avatars de l\u2019art du r\u00e9cit, leur partage ne d\u00e9pend ni de la narrativit\u00e9 ni du langage qui lui donne corps, mais des savoirs diff\u00e9rents qu\u2019elles sont aptes \u00e0 produire. La connaissance de l\u2019action engendr\u00e9e par le r\u00e9cit fictionnel serait sup\u00e9rieure parce qu\u2019elle porterait non seulement sur <em>ce qui fut<\/em>, mais sur <em>ce qui peut \u00eatre<\/em>. L\u00e0 o\u00f9 la <em>poi\u00e8sis <\/em>prendrait le large en direction des horizons possibles, l\u2019<em>historia<\/em> et ses r\u00e9cits factuels demeureraient confin\u00e9s \u00e0 l\u2019espace \u00e9troit des pass\u00e9s av\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>II.<\/p>\n<p>L\u2019historien Carlo Ginzburg est r\u00e9cemment intervenu dans ce d\u00e9bat \u00e0 partir d\u2019une relecture audacieuse d\u2019Aristote. \u00c0 bon droit, il rappelle, d\u2019une part, qu\u2019il serait insuffisant de r\u00e9sumer le jugement aristot\u00e9licien \u00e0 une liquidation sans appel de la port\u00e9e cognitive de l\u2019historiographie et, d\u2019autre part, qu\u2019il importe de prendre en consid\u00e9ration les commentaires de la <em>Rh\u00e9torique<\/em> qui rendent \u00e0 l\u2019<em>historia<\/em> ses lettres de noblesse. Aristote y d\u00e9finit en effet l\u2019<em>historia<\/em> comme une d\u00e9marche de connaissance \u00e0 part enti\u00e8re, fond\u00e9e sur l\u2019interpr\u00e9tation des traces et des indices et relevant, tout comme la <em>poi\u00e8sis<\/em>, d\u2019une logique de la vraisemblance et de la n\u00e9cessit\u00e9 que seul le langage permet d\u2019atteindre<a id=\"footnoteref3_br7x7co\" class=\"see-footnote\" title=\"Carlo Ginzburg, \u00ab\u00a0Aristote et l\u2019histoire, encore une fois\u00a0\u00bb, Rapports de force. Histoire, rh\u00e9torique, preuve, trad. Jean-Pierre Bardos, Paris, Gallimard\u00a0\/ Seuil, coll. \u00ab\u00a0Hautes \u00c9tudes\u00a0\u00bb, 2003, pp. 43-56. \" href=\"#footnote3_br7x7co\">[3]<\/a>. La mise au point de l\u2019historien italien, en plus de d\u00e9lester l\u2019historiographie de son discr\u00e9dit, permet de d\u00e9placer le c\u0153ur du d\u00e9bat en d\u00e9passant l\u2019opposition traditionnelle entre r\u00e9cit factuel et r\u00e9cit fictionnel. En agen\u00e7ant les actions des hommes en une intrigue, l\u2019<em>historia<\/em> aurait elle aussi recours \u00e0 un savoir conjecturel\u00a0: l\u2019historiographie traiterait de <em>ce qui fut<\/em> par le biais d\u2019une reconstruction inform\u00e9e par <em>ce qui peut \u00eatre<\/em>. Les lois de la vraisemblance et de la n\u00e9cessit\u00e9 ne seraient pas propres \u00e0 l\u2019intrigue de fiction, mais se retrouveraient dans toute d\u00e9marche historienne. Cette hypoth\u00e8se trouve son all\u00e9gorie dans une fable des origines qui associe les premiers narrateurs de l\u2019humanit\u00e9 aux chasseurs d\u2019autrefois.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pendant des mill\u00e9naires l\u2019homme a \u00e9t\u00e9 un chasseur. Au cours de poursuites innombrables il a appris \u00e0 reconstruire les formes et les mouvements de proies invisibles \u00e0 partir des empreintes inscrites dans la boue, des branches cass\u00e9es, des boulettes de d\u00e9jection, des touffes de poils, des plumes enchev\u00eatr\u00e9es et des odeurs stagnantes. Il a appris \u00e0 sentir, enregistrer, interpr\u00e9ter et classifier des traces infinit\u00e9simales comme des filets de bave. Il a appris \u00e0 accomplir des op\u00e9rations mentales complexes avec une rapidit\u00e9 foudroyante, dans l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un fourr\u00e9 ou dans une clairi\u00e8re pleine d\u2019emb\u00fbches. Des g\u00e9n\u00e9rations et des g\u00e9n\u00e9rations de chasseurs ont enrichi et transmis ce patrimoine de connaissances. Faute de documentation verbale \u00e0 rapprocher des peintures rupestres et des objets fabriqu\u00e9s, nous pouvons recourir \u00e0 des fables qui nous transmettent parfois un \u00e9cho, m\u00eame tardif ou d\u00e9form\u00e9, de ce savoir des chasseurs d\u2019autrefois. Trois fr\u00e8res (raconte une fable orientale, que l\u2019on retrouve parmi les Kirghiz, les Tatars, les H\u00e9breux et les Turcs) rencontrent un homme qui a perdu son chameau \u2014 ou, dans d\u2019autres variantes, un cheval. Sans h\u00e9siter ils le lui d\u00e9crivent\u00a0: il est blanc et aveugle d\u2019un \u0153il, il porte deux outres sur le dos, l\u2019une pleine de vin et l\u2019autre d\u2019huile. Ils l\u2019ont donc vu? Non, ils ne l\u2019ont pas vu. Aussi sont-ils accus\u00e9s de vol et jug\u00e9s. Pour les fr\u00e8res c\u2019est le triomphe\u00a0: en un \u00e9clair ils d\u00e9montrent comment des indices insignifiants leur ont permis de reconstruire l\u2019aspect d\u2019un animal qu\u2019ils n\u2019avaient jamais eu sous les yeux. Les trois fr\u00e8res sont \u00e9videmment d\u00e9positaires d\u2019un savoir relatif \u00e0 la chasse (m\u00eame s\u2019ils ne sont pas chasseurs). Ce qui caract\u00e9rise ce savoir, c\u2019est la capacit\u00e9 \u00e0 remonter, \u00e0 partir de faits exp\u00e9rimentaux apparemment n\u00e9gligeables, \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 complexe qui n\u2019est pas directement exp\u00e9rimentable. On peut ajouter que ces faits sont toujours dispos\u00e9s par l\u2019observateur de mani\u00e8re \u00e0 donner lieu \u00e0 une s\u00e9quence narrative, dont la formulation la plus simple pourrait \u00eatre \u00ab\u00a0quelqu\u2019un est pass\u00e9 par l\u00e0\u00a0\u00bb. Peut-\u00eatre l\u2019id\u00e9e m\u00eame de la narration (distincte de l\u2019enchantement, de la conjuration ou de l\u2019invocation) est-elle n\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans une soci\u00e9t\u00e9 de chasseurs, de l\u2019exp\u00e9rience du d\u00e9chiffrement d\u2019indices minimes. [\u2026] Le chasseur aurait \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 \u00ab\u00a0raconter une histoire\u00a0\u00bb parce qu\u2019il \u00e9tait le seul capable de lire, dans les traces muettes (sinon imperceptibles) laiss\u00e9es par sa proie, une s\u00e9rie coh\u00e9rente d\u2019\u00e9v\u00e9nements<a id=\"footnoteref4_gasy28m\" class=\"see-footnote\" title=\"Carlo Ginzburg, \u00ab\u00a0Traces. Racines d\u2019un paradigme indiciaire\u00a0\u00bb, Mythes, embl\u00e8mes, traces. Morphologie et histoire, trad. Monique Aymard, Paris, Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Nouvelle Biblioth\u00e8que scientifique\u00a0\u00bb, 1989, pp. 148-149. \" href=\"#footnote4_gasy28m\">[4]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme toute fable des origines, celle-ci contient sa part de v\u00e9rit\u00e9. En effet, chaque historien s\u2019empare de traces, de signes, d\u2019indices et, \u00e0 partir d\u2019eux, produit une connaissance de ce pass\u00e9 dont il est le chasseur. En qu\u00eate d\u2019une proie toujours d\u00e9j\u00e0 enfuie, il traque ce qui s\u2019est absent\u00e9 du champ du visible et reconstitue le r\u00e9cit vraisemblable d\u2019un passage \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Mais sans doute Ginzburg aurait-il pu substituer \u00e0 la traque d\u2019une b\u00eate la chasse de l\u2019homme par l\u2019homme. Car la guerre, qui exige elle aussi de scruter les mouvements de l\u2019ennemi par la m\u00e9diation des traces sur le sol, des gouttes de sang dans la plaine ou des objets \u00e9pars sur le lieu d\u2019un campement d\u00e9sert\u00e9, illustre mieux l\u2019hypoth\u00e8se aristot\u00e9licienne selon laquelle le r\u00e9cit est la repr\u00e9sentation de l\u2019action de l\u2019homme. Mais surtout, on peut s\u2019\u00e9tonner que Ginzburg d\u00e9crive le savoir transmis par des g\u00e9n\u00e9rations de chasseurs comme un savoir d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. N\u2019est-il pas vrai que l\u2019on ne traque sa proie que pour la capturer? Le r\u00e9cit du passage de la b\u00eate n\u2019est pour le chasseur que le pr\u00e9lude \u00e0 une action ult\u00e9rieure gr\u00e2ce \u00e0 laquelle l\u2019animal sera pris au filet et mis \u00e0 mort. La remarque est essentielle\u00a0: c\u2019est justement l\u00e0 que selon Aristote passait la ligne de partage entre <em>historia <\/em>et <em>poi\u00e8sis. <\/em>\u00c0 l\u2019historiographie, le philosophe confiait la simple connaissance de ce qui fut; \u00e0 la litt\u00e9rature, la connaissance de ce qui demeure toujours possible et surtout qui peut \u00e9clairer une action \u00e0 venir. Si l\u2019<em>historia<\/em> fondait un savoir sur le pass\u00e9, la <em>poi\u00e8sis<\/em>, en circonscrivant un faisceau de pratiques vraisemblables, engageait un savoir-faire utile au pr\u00e9sent, voire \u00e0 l\u2019avenir. Ainsi, en \u00e9coutant l\u2019a\u00e8de qui r\u00e9citait l\u2019\u00e9pop\u00e9e des h\u00e9ros de nagu\u00e8re ou en assistant \u00e0 la repr\u00e9sentation tragique, le destinataire du <em>muthos<\/em> apprenait \u00e0 vivre et \u00e0 agir. Autrement dit, si la fable du chasseur rappelle que les lois de la vraisemblance et de la n\u00e9cessit\u00e9 sont au c\u0153ur de l\u2019historiographie, elle exclut cependant du r\u00e9cit historique ce qui, selon la conception aristot\u00e9licienne de la narrativit\u00e9, engage une \u00e9thique de l\u2019action orient\u00e9e vers ce qui reste \u00e0 accomplir. Si l\u2019animal qui raconte est comparable au chasseur, c\u2019est bien qu\u2019il tire du r\u00e9cit un enseignement qui relance sa course vers une proie qu\u2019il n\u2019entend pas laisser s\u2019\u00e9chapper.<\/p>\n<p>III.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de Nietzsche et tout au long du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, on accusa l\u2019historiographie de n\u2019\u00eatre en mesure que \u00ab\u00a0de conserver l\u2019histoire et non pas de l\u2019engendrer<a id=\"footnoteref5_c77nnzf\" class=\"see-footnote\" title=\"Friedrich Nietzsche, \u00ab\u00a0De L\u2019Utilit\u00e9 et des inconv\u00e9nients de l\u2019histoire pour la vie\u00a0\u00bb, Consid\u00e9rations inactuelles II, trad. Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll.\u00ab Folio\u00a0\u00bb, 1995, p. 112. \" href=\"#footnote5_c77nnzf\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb. Avec le d\u00e9clin des Lumi\u00e8res, la doctrine de l\u2019<em>historia magistra vitae<\/em>, selon laquelle le pass\u00e9 \u00e9claire l\u2019avenir, a en effet \u00e9t\u00e9 d\u00e9laiss\u00e9e par les historiens. D\u00e9sormais, l\u2019historiographie devait se tourner vers le pass\u00e9 en lui-m\u00eame, sans \u00e9gard pour les exemples que l\u2019on pouvait en rapporter. L\u2019historien moderne traverse le fleuve des morts, selon la formule de Michelet, pour rendre aux disparus leurs voix et restituer leurs gestes, mais sans pr\u00e9juger de ce qui, de ce pass\u00e9 ressuscit\u00e9, contribue \u00e0 d\u00e9finir les cadres de l\u2019agir de ses contemporains. La fable de Ginzburg illustre cette culture historienne que fustigeait Nietzsche puisqu\u2019elle isole la s\u00e9quence narrative du chasseur des actions ult\u00e9rieures qu\u2019elle devait informer. \u00c0 cet \u00e9gard, on pourrait lui opposer la fable du philosophe et \u00e9crivain Jean-Pierre Faye. Commentant un texte historiographique de la fin du xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les <em>Observations sur l\u2019histoire de France <\/em>de Mably, il raconte que des chasseurs ont un jour travers\u00e9 un cours d\u2019eau pour la toute premi\u00e8re fois alors qu\u2019ils poursuivaient une b\u00eate et que, revenus parmi les leurs, ils ont racont\u00e9 leur exp\u00e9dition avec une telle conviction que des actions jusqu\u2019alors inimaginables sont soudainement apparues possibles.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au commencement \u00e9taient les Palus M\u00e9otides, ou la mer d\u2019Azov comme on dit maintenant. L\u00e0 chassaient les jeunes Huns, des Huns d\u2019avant Attila; mais la biche qu\u2019ils poursuivaient traversa un marais, jug\u00e9 auparavant infranchissable. Et en suivant leur proie, poursuit le narrateur, ils furent \u00e9tonn\u00e9s de se trouver dans un nouveau monde. Qu\u2019arrive-t-il alors? \u00ab\u00a0Ces chasseurs impatients de raconter \u00e0 leurs familles les merveilles qu\u2019ils avaient vues, retourn\u00e8rent dans leurs habitations; et les r\u00e9cits par lesquels ils piquoient la curiosit\u00e9 de leurs compatriotes devoient changer la face des nations. \u00bb Car jamais peuple, pr\u00e9cise encore le narrateur, ne fut plus terrible que les Huns. Ce narrateur d\u2019ailleurs ne s\u2019\u00e9tonne gu\u00e8re de ce qu\u2019il vient de raconter ici. Car il a h\u00e2te de voir les Huns s\u2019avancer dans la Germanie, en provoquant ce qu\u2019il appelle assez curieusement une r\u00e9volution\u00a0: la travers\u00e9e du Rhin par les Francs. Avec les cons\u00e9quences qui ont suivi\u00a0: \u00e9croulement de l\u2019Empire romain, \u00e9tablissement d\u2019une certaine monarchie franque ou fran\u00e7aise, que pour sa part il est impatient de critiquer, et cela par la seule fa\u00e7on de la raconter. Ce faisant et \u00e0 son insu il va contribuer \u00e0 d\u00e9clencher une r\u00e9volution, non plus franque cette fois, mais fran\u00e7aise. [\u2026] Qu\u2019il s\u2019appelle l\u2019abb\u00e9 de Mably importe assez peu (c\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs un faux abb\u00e9). [\u2026] Et si le dangereux abb\u00e9 ne s\u2019en \u00e9tonnait gu\u00e8re, on peut s\u2019\u00e9tonner de sa narration. Car elle commence \u2014 par un r\u00e9cit. Et surtout, elle fait tout commencer par lui\u00a0: on le voit venir de tr\u00e8s loin, tir\u00e9 par <em>l\u2019impatience de raconter<\/em>, et tirant derri\u00e8re lui \u2014 les Huns. Tirant derri\u00e8re lui l\u2019Histoire, ou l\u2019action. L\u2019action qui va \u00e9corcher. Bien entendu, ce commencement-l\u00e0 ne va pas plaire\u00a0: on lui opposera que c\u2019est bien plut\u00f4t la biche qui a commenc\u00e9\u2026 Ou ses chasseurs du moins. Mais suivre la proie \u00e0 travers l\u2019eau, cela se faisait d\u00e9j\u00e0 chez les loups. Ce que Mably le narrateur appelle ici l\u2019\u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu, c\u2019est tout d\u2019abord de revenir raconter. Et contrairement aux abeilles et \u00e0 leur message dans\u00e9, de revenir raconter le non d\u00e9j\u00e0-vu. Et que ces r\u00e9cits-l\u00e0 puissent \u00ab\u00a0changer la face\u00a0\u00bb des choses; en recommen\u00e7ant, sur un autre registre, l\u2019action. L\u2019action de passer<a id=\"footnoteref6_xwtmhub\" class=\"see-footnote\" title=\"Jean-Pierre Faye, \u00ab Le r\u00e9cit hunique\u00a0\u00bb, Le R\u00e9cit hunique, Paris, Seuil, coll. \u00ab\u00a0Tel Quel\u00a0\u00bb, 1966, pp.\u00a011-12. \" href=\"#footnote6_xwtmhub\">[6]<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La fable est complexe, comme repli\u00e9e sur elle-m\u00eame en un entrelacs de r\u00e9cits. Une banale exp\u00e9dition de chasse, une premi\u00e8re fois racont\u00e9e, aurait pouss\u00e9 une peuplade \u00e0 entreprendre une migration qui allait entra\u00eener la conqu\u00eate de la Gaule ainsi que la fin de l\u2019Antiquit\u00e9 latine et qui, racont\u00e9e une seconde fois par un historien, quinze si\u00e8cles plus tard, allait paver la voie \u00e0 une r\u00e9volution qui provoquerait l\u2019\u00e9croulement en France de l\u2019Ancien R\u00e9gime. Traquant la biche, quelques hommes, par une enfilade de r\u00e9cits, auraient fait de l\u2019histoire leur propre proie \u2014 non pas seulement l\u2019histoire advenue, telle qu\u2019elle peut \u00eatre rem\u00e9mor\u00e9e ou fabul\u00e9e, mais l\u2019histoire \u00e0 venir, l\u2019histoire \u00e0 faire. D\u2019abord par la bouche des chasseurs, puis par la plume d\u2019un historien, leur r\u00e9cit aurait par deux fois chang\u00e9 la face du monde en red\u00e9finissant, \u00e0 chaque occurrence, les horizons d\u2019attente des hommes qui en \u00e9taient les destinataires. Par sa fable, Faye nous rappelle, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se aristot\u00e9licienne, qu\u2019un r\u00e9cit n\u2019est pas seulement une mani\u00e8re de conna\u00eetre le pass\u00e9, mais aussi un art du langage qui donne forme \u00e0 l\u2019avenir en \u00e9tablissant des protocoles d\u2019action, en proposant des sch\u00e8mes de l\u2019agir, en d\u00e9tournant la m\u00e9moire du seul pass\u00e9 pour l\u2019orienter vers un avenir possible. Les Huns qui reviennent dans leur terre natale ne sont pas seulement riches d\u2019exp\u00e9riences ant\u00e9rieures qu\u2019ils peuvent relater, mais riches des exp\u00e9riences auxquelles le r\u00e9cit fait signe dans les lointains du temps, comme si elles apparaissaient, une fois dites, comme autant d\u2019avenirs \u00e0 investir. La chasse \u00e0 l\u2019histoire n\u2019a pas pour proie les seuls temps d\u2019hier, mais aussi les temps de demain. Voil\u00e0 peut-\u00eatre ce qu\u2019Aristote, dans sa <em>Po\u00e9tique<\/em>, cherchait \u00e0 rappeler aux premiers praticiens grecs de l\u2019<em>historia<\/em>\u00a0: souvenez-vous que la connaissance de l\u2019action des hommes est vaine si elle ne permet pas, par la m\u00e9diation des temps, de d\u00e9signer l\u2019espace pr\u00e9sent et futur de son action. On remarquera enfin que la fable de Faye d\u00e9place \u00e0 nouveau le partage entre la litt\u00e9rature et l\u2019historiographie, puisque la question n\u2019y est pas de savoir qui dit vrai de l\u2019historien ou de l\u2019\u00e9crivain, ni de d\u00e9terminer les r\u00e9gimes de v\u00e9rit\u00e9 selon les genres du r\u00e9cit, mais de prendre la mesure des effets de la narrativit\u00e9 sur le monde. Comment, en racontant ce qui n\u2019est plus ou ce qui ne fut jamais, contribuer \u00e0 rouvrir l\u2019avenir qui demeure par nature opaque, voil\u00e9 par le poids des habitudes? Par quelles ruses dignes d\u2019un chasseur contribuer \u00e0 cette connaissance vive de l\u2019agir dont si longtemps la narrativit\u00e9 a transmis la m\u00e9moire? Poser ces questions, ce n\u2019est certes pas respecter la lettre du jugement aristot\u00e9licien sur la pr\u00e9cellence de la <em>poi\u00e8sis<\/em>, mais c\u2019est n\u00e9anmoins demeurer fid\u00e8le \u00e0 la puissance \u00e9thique que la <em>Po\u00e9tique<\/em> attribue \u00e0 l\u2019animal qui raconte \u2014 cet animal qui, dosant in\u00e9galement le vrai et le vraisemblable, parvient \u00e0 travers le r\u00e9cit \u00e0 r\u00e9inventer \u00a0le devenir du monde en trafiquant de l\u2019avenir avec du pass\u00e9. Si le r\u00e9cit, comme le veut la fable des chasseurs, na\u00eet du d\u00e9cryptage des traces d\u2019un passage, il produit \u00e0 son tour des signes par lesquels le pr\u00e9sent et l\u2019avenir deviennent dicibles. Or cette puissance qu\u2019a le r\u00e9cit de faire l\u2019histoire et non seulement de la relater, rien ne nous dit que les \u00e9crivains en usent mieux que les historiens. Encore faut-il que le narrateur se veuille braconnier et qu\u2019il r\u00e9siste, par son impatience, aux sir\u00e8nes de la seule f\u00eate du langage et au mirage d\u2019un pass\u00e9 mort auquel aucun avenir n\u2019est assign\u00e9. Sinon, historien ou \u00e9crivain, il laisse s\u2019\u00e9chapper la proie toujours vive qu\u2019est pour lui l\u2019histoire de demain.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_lr42i7o\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_lr42i7o\">[1]<\/a> Aristote, <em>Po\u00e9tique<\/em>, trad. Barbara Gernez, Paris, Les Belles Lettres, coll. \u00ab\u00a0Classiques en poche\u00a0\u00bb, 1997, p.\u00a035.<\/p>\n<p id=\"footnote2_1uayf9o\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_1uayf9o\">[2]<\/a> Aristote, <em>Po\u00e9tique<\/em>, <em>op. cit., <\/em>pp. 10-13.<\/p>\n<p id=\"footnote3_br7x7co\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_br7x7co\">[3]<\/a> Carlo Ginzburg, \u00ab\u00a0Aristote et l\u2019histoire, encore une fois\u00a0\u00bb, <em>Rapports de force. Histoire, rh\u00e9torique, preuve<\/em>, trad. Jean-Pierre Bardos, Paris, Gallimard\u00a0\/ Seuil, coll. \u00ab\u00a0Hautes \u00c9tudes\u00a0\u00bb, 2003, pp. 43-56.<\/p>\n<p id=\"footnote4_gasy28m\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_gasy28m\">[4]<\/a> Carlo Ginzburg, \u00ab\u00a0Traces. Racines d\u2019un paradigme indiciaire\u00a0\u00bb, <em>Mythes, embl\u00e8mes, traces. Morphologie et histoire<\/em>, trad. Monique Aymard, Paris, Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Nouvelle Biblioth\u00e8que scientifique\u00a0\u00bb, 1989, pp. 148-149.<\/p>\n<p id=\"footnote5_c77nnzf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_c77nnzf\">[5]<\/a> Friedrich Nietzsche, \u00ab\u00a0De L\u2019Utilit\u00e9 et des inconv\u00e9nients de l\u2019histoire pour la vie\u00a0\u00bb, <em>Consid\u00e9rations inactuelles II<\/em>, trad. Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll.\u00ab Folio\u00a0\u00bb, 1995, p. 112.<\/p>\n<p id=\"footnote6_xwtmhub\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_xwtmhub\">[6]<\/a> Jean-Pierre Faye, \u00ab Le r\u00e9cit hunique\u00a0\u00bb, <em>Le R\u00e9cit hunique, <\/em>Paris, Seuil, coll. \u00ab\u00a0Tel Quel\u00a0\u00bb, 1966, pp.\u00a011-12.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Hamel, Jean-Fran\u00e7ois. 2008. \u00abIntroduction\u00a0: La proie de l\u2019histoire\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010, En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5425\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-10.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 hamel-10.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-b81b5f98-b989-4776-b7c2-1066bdbbf0b5\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-10.pdf\">hamel-10<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-10.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-b81b5f98-b989-4776-b7c2-1066bdbbf0b5\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00abLes \u00e9critures de l\u2019Histoire\u00bb, n\u00b010 I. Il n\u2019est pas inutile, tant ces querelles sont anciennes, de rappeler le jugement qui est \u00e0 l\u2019origine du conflit entre litt\u00e9rature et historiographie. Apr\u00e8s l\u2019exclusion des po\u00e8tes de la cit\u00e9 platonicienne au livre x de la R\u00e9publique, Aristote r\u00e9affirmait, \u00e0 l\u2019encontre de son ma\u00eetre, la dignit\u00e9 de la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1190,1139],"tags":[174],"class_list":["post-5425","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-ecritures-de-lhistoire","category-preface","tag-hamel-jean-francois"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5425","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5425"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5425\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9294,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5425\/revisions\/9294"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5425"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5425"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5425"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}