{"id":5428,"date":"2024-06-13T19:48:16","date_gmt":"2024-06-13T19:48:16","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/postface-dire-son-mot-dans-la-cite\/"},"modified":"2024-09-11T04:53:01","modified_gmt":"2024-09-11T04:53:01","slug":"postface-dire-son-mot-dans-la-cite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5428","title":{"rendered":"Postface &#8211; Dire son mot dans la cit\u00e9"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6880\">Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01<\/a><\/h5>\n<p><em>Engagement\u00a0<\/em>: un mot qui est revenu, discr\u00e8tement d\u2019abord, puis plus bruyamment, dans le vocabulaire courant, du moins chez les universitaires, les intellectuels, les artistes et \u00e9crivains. Bien s\u00fbr, le contexte social n\u2019est plus celui des Grandes Ann\u00e9es o\u00f9 l\u2019on croyait aux lendemains qui chantent. Aucun po\u00e8te aujourd\u2019hui n\u2019oserait affirmer qu\u2019\u00e9crire, c\u2019est faire la r\u00e9volution, et la notion d\u2019<em>engagement<\/em> n\u00e9cessite une red\u00e9finition. Qu\u2019est-ce qu\u2019une \u00e9criture engag\u00e9e aujourd\u2019hui? Est-ce une \u00e9criture qui propose un contenu politique, comme on le voit chez certains jeunes po\u00e8tes? Une \u00e9criture destin\u00e9e au plus grand nombre et qui, par cons\u00e9quent, refuse un herm\u00e9tisme r\u00e9serv\u00e9 aux <em>happy few<\/em>? Ces questions reviennent constamment dans les cours et les s\u00e9minaires, elles suscitent des \u00e9changes passionn\u00e9s. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de ce colloque o\u00f9 diff\u00e9rentes perspectives nous ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9es lors des communications, mais aussi lors de la table ronde que j\u2019ai eu le plaisir d\u2019animer, table ronde \u00e0 laquelle ont particip\u00e9 les po\u00e8tes Jos\u00e9 Acquelin et Denise Desautels, ainsi que Jacques Lanct\u00f4t, journaliste et vieux routier de l\u2019\u00e9dition. Ces acteurs culturels de premier plan nous ont donn\u00e9 leur point de vue de personnes impliqu\u00e9es, chacune \u00e0 sa fa\u00e7on, dans le Qu\u00e9bec des derni\u00e8res d\u00e9cennies, mais investies aussi dans le pr\u00e9sent, un pr\u00e9sent r\u00e9solument tourn\u00e9 vers l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Car l\u2019\u00e9criture ne vient-elle pas du d\u00e9sir de dire son mot dans la cit\u00e9, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit d\u2019interventions modestes, qui risquent d\u2019\u00eatre recouvertes par la rumeur urbaine moins pr\u00e9occup\u00e9e par la r\u00e9flexion que par les slogans politiques, les messages publicitaires et les blagues d\u00e9sesp\u00e9rantes des humoristes? Dire son mot dans la cit\u00e9, n\u2019est-ce pas d\u00e9j\u00e0 montrer un engagement? La litt\u00e9rature, affirme Jacques Lanct\u00f4t, \u00ab\u00a0doit donner \u00e0 penser. Elle doit donner \u00e0 r\u00eaver\u00a0\u00bb. Ce \u00e0 quoi fait \u00e9cho Denise Desautels en citant le po\u00e8te espagnol Antonio Gamoneda\u00a0: \u00ab\u00a0La po\u00e9sie n\u2019est pas directement un instrument destin\u00e9 \u00e0 transformer le monde, mais un instrument qui aiguise les consciences.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette pens\u00e9e vivante que nous propose la litt\u00e9rature est bien le fondement de l\u2019engagement, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 cro\u00eet une industrie du livre \u2014 sous-section de l\u2019industrie culturelle \u2014, avec les crit\u00e8res de rentabilit\u00e9 que l\u2019on sait. S\u2019engager, pour un \u00e9crivain, n\u2019est-ce pas d\u2019abord et avant tout refuser de satisfaire aux normes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 marchande qui encourage les auteurs \u00e0 faire des produits sensationnalistes, voire scandaleux, parce que le scandale fait vendre, parce que le public en redemande? S\u2019engager, ce serait donc accepter de poursuivre une \u0153uvre personnelle en dehors des attentes des \u00e9diteurs qui, bien s\u00fbr, doivent survivre, mais aussi en dehors des attentes de la client\u00e8le. Ce serait refuser de voir l\u2019acte d\u2019\u00e9crire comme une carri\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit de g\u00e9rer \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une PME. Accepter de d\u00e9ranger, rester critique aussi bien face au monde litt\u00e9raire qu\u2019\u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, savoir se remettre en question. En invitant Jos\u00e9 Acquelin, Denise Desautels et Jacques Lanct\u00f4t, les organisateurs du colloque nous ont d\u2019ailleurs montr\u00e9 que leur conception de la litt\u00e9rature s\u2019oppose \u00e0 celle qui est d\u00e9fendue par les tenants du n\u00e9olib\u00e9ralisme actuel.<\/p>\n<p>S\u2019engager, c\u2019est faire acte de r\u00e9sistance \u00ab\u00a0contre tout ce qui d\u00e9nie la souffrance bien r\u00e9elle, de soi comme des autres\u00a0\u00bb, soutient Jos\u00e9 Acquelin. Ainsi, reconna\u00eetre la fragilit\u00e9, la vuln\u00e9rabilit\u00e9, la douleur de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on vante le bonheur et le bien-\u00eatre \u00e9ternels est d\u00e9j\u00e0 une action. Action dans le langage, continue Jos\u00e9 Acquelin, car \u00ab\u00a0qui dit r\u00e9sistance dit d\u00e9j\u00e0 prise d\u2019armes et les seules armes que je puisse envisager sont les mots \u00bb. Il faut donc rendre aux mots toute leur profondeur, ce qui leur redonnera aussi leur force d\u2019action, leur capacit\u00e9 d\u2019intervention dans la soci\u00e9t\u00e9, leur aptitude \u00e0 la r\u00e9bellion\u00a0: \u00ab\u00a0Car la litt\u00e9rature est sans cesse rebelle, dit \u00e0 son tour Jacques Lanct\u00f4t, elle doit pr\u00e9senter l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e9daille, elle refuse la r\u00e9alit\u00e9 telle que v\u00e9cue, elle r\u00eave d\u2019un autre monde, elle peut m\u00eame devenir s\u00e9ditieuse, parce qu\u2019elle peut devenir une force de changement.\u00a0\u00bb Contribuer \u00e0 faire changer le monde ou, du moins, \u00e0 \u00ab\u00a0le faire bouger un peu, juste un tout petit peu\u00a0\u00bb, selon les mots de Denise Desautels, n\u2019est-ce pas la secr\u00e8te ambition de tout artiste? Les textes des trois \u00e9crivains nous le rappellent, tout comme les interventions des auditeurs apr\u00e8s la table ronde, chacun nous disant que l\u2019engagement n\u2019est pas r\u00e9ductible au champ socio-politique. Ainsi, la vision de l\u2019engagement qui s\u2019est d\u00e9gag\u00e9e des discussions est dans la ligne de Sartre et de Broch, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une \u00ab\u00a0intervention oblique \u00e0 travers une pratique de d\u00e9voilement\u00a0\u00bb, selon la pr\u00e9cision qu\u2019apporte Jacques Pelletier dans son avant-propos.<\/p>\n<p>D\u00e9voilement, parcours d\u2019une subjectivit\u00e9 qui ne se satisfait pas de ses certitudes, qui doute, questionne la r\u00e9alit\u00e9, propose d\u2019autres visions du monde, voil\u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9 avec insistance durant cette journ\u00e9e. Sans nier que l\u2019\u00e9criture puisse critiquer directement le pouvoir en place, voire le contester \u00e0 la fa\u00e7on de Loco Locass, il nous a \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9 que le priv\u00e9 est politique, comme on le soutenait durant les ann\u00e9es soixante-dix, et qu\u2019on ne saurait s\u00e9parer les deux sph\u00e8res. Et la litt\u00e9rature des derni\u00e8res d\u00e9cennies, qu\u2019on a qualifi\u00e9e d\u2019intimiste, n\u2019est pas, comme certains critiques se sont r\u00e9cemment plu \u00e0 le dire, du c\u00f4t\u00e9 du nombrilisme, du repliement sur soi. S\u2019il y a bel et bien des textes qui souffrent de narcissisme, une pratique v\u00e9ritable de l\u2019intime est du c\u00f4t\u00e9 de la recherche, recherche de cette alt\u00e9rit\u00e9 en soi qui permet de sortir des <em>a priori<\/em> identitaires, d\u2019aller vers l\u2019autre. Car l\u2019injustice, mentionne Jos\u00e9 Acquelin, a \u00e0 voir avec \u00ab\u00a0l\u2019in-justesse personnelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9crivain est en effet une t\u00eate chercheuse puisqu\u2019il accepte l\u2019\u00e9tranget\u00e9 en lui-m\u00eame, qu\u2019il la regarde en face \u2014 et se laisse regarder par ce qui lui \u00e9chappe. \u00ab\u00a0Est-ce de la pr\u00e9tention, ou de l\u2019utopie, ou de l\u2019illusion, de croire qu\u2019une \u00e9criture qui tente de d\u00e9caper l\u2019intimit\u00e9, qui en fouille toutes les strates comme s\u2019il s\u2019agissait de galeries souterraines encombr\u00e9es d\u2019\u00e9v\u00e9nements in\u00e9dits, parce que trop souvent inacceptables ou inavouables, n\u2019est pas une \u00e9criture vaine?\u00a0\u00bb, demande Denise Desautels. S\u2019il est l\u00e9gitime pour un \u00e9crivain, pour un artiste, de se poser la question, les r\u00e9ponses qui ressortent de cette journ\u00e9e trouvent un \u00e9cho dans le manifeste <em>R\u00e9sister ou dispara\u00eetre<\/em>, dont Jos\u00e9 Acquelin nous a livr\u00e9 un extrait\u00a0: \u00ab\u00a0Nous n\u2019aspirons pas \u00e0 plus grand po\u00e8me que l\u2019\u0153uvre de gu\u00e9rison et d\u2019invention d\u2019un s\u00e9jour terrestre enfin accord\u00e9 \u00e0 la dignit\u00e9 et \u00e0 la beaut\u00e9 intrins\u00e8que de chacun.\u00a0\u00bb Rendre \u00e0 chacun sa dignit\u00e9, dire la beaut\u00e9 de chacun, trouver l\u2019universel \u2014 et non pas le collectif \u2014 dans l\u2019individuel, n\u2019est-ce pas l\u2019intention secr\u00e8te ou avou\u00e9e de l\u2019\u00e9crivain conscient de son r\u00f4le?<\/p>\n<p>Cette journ\u00e9e a \u00e9t\u00e9, comme le mentionne Jacques Pelletier, \u00ab\u00a0une \u00e9tape dans l\u2019action\u00a0\u00bb. Mais elle s\u2019est av\u00e9r\u00e9e d\u2019abord et avant tout une \u00e9tape dans la r\u00e9flexion et, on peut l\u2019esp\u00e9rer, le point de d\u00e9part de nouveaux projets d\u2019\u00e9criture ou de recherche. En ce sens, il est primordial que soient publi\u00e9s les actes du colloque, o\u00f9 les lecteurs et lectrices trouveront une \u00e9nergie permettant de mettre fin \u00e0 l\u2019impression d\u2019immobilisme, de l\u00e9thargie qu\u2019on a \u00e0 propos du temps pr\u00e9sent. Car si l\u2019on peut parfois penser que le mot <em>engagement<\/em> est tomb\u00e9 en d\u00e9su\u00e9tude, comme le rappelle Jacques Lanct\u00f4t, il n\u2019est jamais loin, il sommeille seulement, il n\u2019attend que l\u2019occasion de se r\u00e9veiller.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Dupr\u00e9, Louise. 2009. \u00abDire son mot dans la cit\u00e9\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5428 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx). D&rsquo;abord paru dans: Dupr\u00e9, Louise. 2009. \u00abDire son mot dans la cit\u00e9\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, p. 171-174.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupre-hd1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 dupre-hd1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-94814876-510b-4d3c-9767-8edf874fbf65\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupre-hd1.pdf\">dupre-hd1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/dupre-hd1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-94814876-510b-4d3c-9767-8edf874fbf65\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01 Engagement\u00a0: un mot qui est revenu, discr\u00e8tement d\u2019abord, puis plus bruyamment, dans le vocabulaire courant, du moins chez les universitaires, les intellectuels, les artistes et \u00e9crivains. 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