{"id":5436,"date":"2024-06-13T19:48:16","date_gmt":"2024-06-13T19:48:16","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/on-ne-refait-pas-lhistoire-ou-que-fer-de-lenine\/"},"modified":"2024-09-11T04:47:37","modified_gmt":"2024-09-11T04:47:37","slug":"on-ne-refait-pas-lhistoire-ou-que-fer-de-lenine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5436","title":{"rendered":"On ne refait pas l\u2019histoire ou \u00ab Que fer \u00bb de L\u00e9nine"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6880\">Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01<\/a><\/h5>\n<p>L\u2019histoire a commenc\u00e9 quand j\u2019ai trouv\u00e9 dans le sous-sol parental des bo\u00eetes de livres oubli\u00e9s. Je dis sous-sol, mais je devrais dire cave, ou caveau, afin de mieux sentir l\u2019humidit\u00e9 et les \u00e9manations de renferm\u00e9. La cave, donc, \u00e9tait un immense d\u00e9barras o\u00f9, curieusement, j\u2019avais toujours aim\u00e9 respirer l\u2019odeur de pierre et de ranci. J\u2019\u00e9tais chez mes parents pour nourrir le chat qui, un peu comme moi, avait trouv\u00e9 refuge dans ces soubassements un peu glauques. Lui, c\u2019\u00e9tait pour faire la sieste alors que, pour moi, cet espace en \u00e9tait un de retrouvailles olfactives. J\u2019y retrouvais un parfum riche en r\u00e9miniscences, fragrance m\u00e9morielle pour r\u00eaves \u00e9veill\u00e9s. Et c\u2019est en appelant distraitement le chat, perdu entre mes pas d\u2019hier et ceux du moment, que j\u2019ai d\u00fb m\u2019enfarger dans ma semi-r\u00eaverie. Je suis tomb\u00e9 sur ces vieilleries reli\u00e9es, livres ferm\u00e9s sur leurs id\u00e9es et moisissant sous les champignons de l\u2019abandon. Paolo Freire devenait p\u00e9dagogue d\u00e9prim\u00e9, Pierre Valli\u00e8res avait le n\u00e8gre blanc jauni, alors que le <em>Portrait du colonis\u00e9<\/em> d\u2019Albert Memmi \u00e9tait justement rendu un livre sans colonne, \u00e0 la reliure mollassonne, souffrant d\u2019une s\u00e9v\u00e8re scoliose. C\u2019est en creusant ce terroir culturel, passant mes doigts sur des pages granuleuses aux id\u00e9es arthritiques, que je tombai sur un titre \u00e9trange, presque contagieux, <em>La maladie infantile du communisme<\/em>. Dr\u00f4le de mal, que je me disais. Le livre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, encore un L\u00e9nine, se demandait d\u2019ailleurs <em>Que faire?<\/em> Amus\u00e9, je les enfouis tous les deux dans mes poches.<\/p>\n<p>Je regardais souvent, un sourire en coin, le buste s\u00e9rigraphi\u00e9 de l\u2019homme grave \u00e0 la barbiche. Je regardais son cr\u00e2ne poli. On aurait dit que s\u2019y mirait la brillance de l\u2019avant-garde \u00e9clair\u00e9e. Figure droite, mais de gauche, il avait su, on ne sait trop comment, s\u00e9duire des g\u00e9n\u00e9rations avec ses diatribes. Cette langue aust\u00e8re, toujours s\u00fbre d\u2019elle-m\u00eame, vocif\u00e9rait ses v\u00e9rit\u00e9s historiques sous la forme d\u2019\u00e9ternelles abjections objectives. Il assurait L\u00e9nine. Avec des phrases qui faisaient bloc, des expressions carr\u00e9es, des injures plaqu\u00e9es, il \u00e9crivait d\u2019une mine d\u2019aplomb dont la dialectique subtile \u00e9tait celle d\u2019un chef se posant lui-m\u00eame les questions. Et il y r\u00e9pondait dans des textes forg\u00e9s d\u2019assurance, par des structures solides, soudant sa rh\u00e9torique partisane dans la conscience ferrailleuse des masses. Partout dans ces pamphlets, les id\u00e9es trouvaient leur articulation dans des images industrielles. L\u00e9nine, c\u2019\u00e9tait une logique et un style d\u2019acier. S\u2019il y avait quoi que ce soit qui coulait avec lui, c\u2019\u00e9tait du b\u00e9ton; comme il le disait lui-m\u00eame \u00e0 mots cach\u00e9s, <em>Que fer!<\/em><\/p>\n<p>Et \u00e7a fonctionnait. L\u00e9nine \u00e9tait devenu, pour un temps du moins, l\u2019idole de mon p\u00e8re. Il avait ainsi chass\u00e9 les ambitions de ce petit gar\u00e7on de Ville-Marie de si\u00e9ger un jour au banc le plus aur\u00e9ol\u00e9 du Vatican. D\u2019un regard tourn\u00e9 vers les cieux, mon p\u00e8re en venait \u00e0 rabattre sa visi\u00e8re sur les r\u00e9alit\u00e9s du bas monde. Lui qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 \u00e0 laisser fondre le corps du Christ sur le bout de sa langue, et qui s\u2019\u00e9touffait en s\u2019imaginant le sang du crucifi\u00e9 lui couler dans le gosier; lui qui disait messie, messie beaucoup, la t\u00eate basse, \u00e0 toutes les fois qu\u2019on lui accordait une permission; lui qui, toute sa jeunesse durant, avait pri\u00e9 le petit J\u00e9sus pour que la flanelle marque un but; lui qui finalement avait toujours cru en un Dieu omniscient mais qui lui demeurait paradoxalement \u00e9tranger\u2026 Lui, trouvait enfin en L\u00e9nine un moyen de se prendre en charge. \u00a0<\/p>\n<p>Du moins, c\u2019est ce qu\u2019il avait cru, pendant un temps. Un temps qui, \u00e0 moi, faisait d\u00e9faut. Je ne pouvais pas m\u2019imaginer une telle ob\u00e9dience \u00e0 qui ou \u00e0 quoi que ce soit. Quand bien m\u00eame on m\u2019aurait dit que L\u00e9nine, c\u2019\u00e9tait plus que L\u00e9nine, que c\u2019\u00e9tait l\u2019incarnation d\u2019un id\u00e9al. Quand bien m\u00eame on aurait voulu me convaincre qu\u2019en feuilletant son \u0153uvre, on avait l\u2019impression de faire plus que lire, tellement le discours, mais aussi le temps, \u00e9taient \u00e0 l\u2019engagement. Quand bien m\u00eame on m\u2019aurait dit qu\u2019on trouvait l\u00e0 les diktats de l\u2019\u00e9mancipation du prol\u00e9tariat. Quand bien m\u00eame\u2026 je n\u2019y arrivais pas. Pour moi, l\u2019abandon total \u00e0 une cause et le sacrifice de sa conscience au Parti me semblaient les pires aberrations. Je me voulais, pour ainsi dire, plus critique. En r\u00e9alit\u00e9, j\u2019\u00e9tais simplement ind\u00e9cis, apaisant ma conscience sporadiquement en militant ici et l\u00e0 avec un pied dans la porte, fredonnant entre deux notes des lendemains qui cherchaient leur v\u00e9ritable chanson. Plus que des hymnes, j\u2019\u00e9tais avide de bouff\u00e9es d\u2019air. D\u2019espace, du loisible, du temps.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que m\u2019est venu l\u2019id\u00e9e d\u2019une parodie de L\u00e9nine. Je voulais insuffler un peu de fra\u00eecheur \u00e0 cette \u0153uvre trop longtemps ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame. Ces pages \u00e9crites serr\u00e9 et dont les mots semblaient prisonniers, \u00e9touff\u00e9s dans une lecture sans imagination, doctrinale, je voulais les faire \u00e9clater ou \u00e0 tout le moins les faire revivre, afin de les voir retrouver un certain dynamisme. Je voulais me moquer de la rectitude du p\u00e8re du bolchevisme, de son s\u00e9rieux laqu\u00e9, coul\u00e9 dans le bronze. Raviver une lecture momifi\u00e9e et pourrissant l\u2019espoir qu\u2019il avait fait na\u00eetre.<\/p>\n<p>Ainsi, j\u2019avais pens\u00e9 faire de L\u00e9nine un personnage tragi-comique. Je l\u2019imaginais en pauvre romancier, pauvre au sens de pi\u00e8tre, auteur sans imagination, qui avait voulu \u00e9crire le plus grand <em>best-seller <\/em>de son temps, un mauvais <em>suspense<\/em> entre bons et m\u00e9chants, mais qui n\u2019arrivait pas \u00e0 construire quelque intrigue que ce soit, vendant \u00e0 tout coup la m\u00e8che de son histoire, celle du triomphe d\u2019un prol\u00e9tariat. Ce L\u00e9nine m\u00e9diocre, dress\u00e9 en abominable \u00e9crivain, avait tout de m\u00eame pour lui une certaine originalit\u00e9 dans son audace. Il avait cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer le roman en faisant p\u00e9n\u00e9trer ses lettres dans la chair du monde. Telle \u00e9tait l\u2019ampleur de son r\u00e9alisme. Renversant les vis\u00e9es de la repr\u00e9sentation, il voulait voir le monde lui-m\u00eame se faire livre, son livre (d\u2019un monde qui se livre). Un monde livresque qui devait tourner la page sur son pass\u00e9 et s\u2019ouvrir sur une paradoxale fin d\u2019histoire.<\/p>\n<p>Le plan \u00e9tait donc celui-ci\u00a0: L\u00e9nine, apr\u00e8s quelques tentatives rat\u00e9es de s\u2019emparer des r\u00eanes de la sc\u00e8ne litt\u00e9raire russe, sentirait enfin son moment venir dans les journ\u00e9es de f\u00e9vrier 1917. Interpr\u00e9tant le tumulte populaire comme une demande de plus en plus pressante pour l\u2019arriv\u00e9e du chef-d\u2019\u0153uvre, il se lancerait corps et \u00e2me dans la grande aventure r\u00e9volutionnaire. Pr\u00e9parant sa sortie du grand soir en scandant \u00e0 pleine voix le titre potentiel de son \u0153uvre \u00e0 venir \u00ab\u00a0Tout le pouvoir aux Soviets!\u00a0\u00bb, il serait saisi d\u2019une soudaine angoisse. Que faire si, tout \u00e0 coup, le plus grand roman du monde venait \u00e0 lui \u00e9chapper? Que faire si ces personnages qu\u2019il avait pris tant d\u2019ann\u00e9es \u00e0 mettre sur pied en leur faisant r\u00e9p\u00e9ter laborieusement leur r\u00f4le historique, que faire si, au moment du lancement, de l\u2019incarnation du projet de toute une vie, ils refusaient d\u2019aller dans le sens pr\u00e9vu par l\u2019auteur? Que faire d\u2019une histoire longtemps rumin\u00e9e sur quelques pages obscures, qui, devenant enfin publique, serait cette fois revendiqu\u00e9e par des millions de voix dissonantes? Pour le dire autrement, que faire d\u2019un roman sans auteur? L\u00e9nine, affol\u00e9 par ce sc\u00e9nario anarchiste, ne pouvait qu\u2019y opposer son refus. Apr\u00e8s tout, les masses n\u2019\u00e9taient pas pr\u00eates \u00e0 un tel bouleversement. Il leur fallait, et c\u2019\u00e9tait clair, des p\u00e8res et des rep\u00e8res.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la r\u00e9volution devait se concentrer entre les mains de ce cher Vlad. Des mains aux longs doigts, effil\u00e9s, nerveux et gauches, qui deviendraient le point focal du r\u00e9cit. L\u00e9nine d\u00e9velopperait une vision cauchemardesque dans laquelle l\u2019embl\u00e8me du nouveau r\u00e9gime, la faucille et le marteau, seraient des instruments sans preneur. Pas de poigne sur les objets\u00a0: la mati\u00e8re voltigeant au vent au bout de m\u00e2ts inatteignables. Des mains sans mainmise, maintenues dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019agir, de saisir la r\u00e9alit\u00e9. Finalement, des mains invisibles. L\u2019horreur.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>J\u2019en \u00e9tais l\u00e0, avec le plan somme toute bien ficel\u00e9 d\u2019une histoire qui s\u2019\u00e9crirait assez rapidement. Du moins, je le croyais. Une fois le tableau g\u00e9n\u00e9ral \u00e9tabli, je me laissai quelques jours pour respirer et faire d\u00e9canter le tout. Je sentais que la r\u00e9daction serait une affaire vite conclue, et donc, comme pour faire durer le plaisir d\u2019une histoire encore sur le seuil de la r\u00e9alisation, je la laissai \u00e0 elle-m\u00eame. En plan. Peut-\u00eatre qu\u2019il en germerait du nouveau. Mais non, il ne se passa rien. Aussi, quand je me mis \u00e0 l\u2019\u00e9criture, il ne se passa rien non plus. J\u2019\u00e9crivais sans atteindre quelque satisfaction, comme si mes mots n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 la hauteur de ce que j\u2019avais planifi\u00e9. Et plus j\u2019essayais, plus j\u2019\u00e9chouais.<\/p>\n<p>Je m\u2019enfon\u00e7ais dans le trou noir de l\u2019\u00e9chec, dans des caveaux o\u00f9 l\u2019air se rar\u00e9fiait. Je m\u2019isolais dans un sentiment asphyxiant de panique. Dans un huis clos o\u00f9 plus rien n\u2019existait d\u2019autre que L\u00e9nine. Je le voyais partout. Je surprenais son visage dans les reflets du miroir, sentais son souffle rustre par-dessus mon \u00e9paule, son haleine sib\u00e9rienne, son regard tch\u00e9kiste. Il \u00e9tait l\u00e0, en images et en sons, en dehors comme en dedans, dans des soubresauts de conversations, camoufl\u00e9 sous d\u2019incessantes allusions, je l\u2019entendais, on l\u2019invoquait, L\u00e9nine sous la capine, L\u00e9nine qui trottine, L\u00e9nine nicotine, L\u00e9nine Kravitz L\u00e9nintendo; partout, je surprenais ces petits <em>in<\/em>, serrements nasaux qui me jetaient hors de moi.<\/p>\n<p>Pire, ce L\u00e9nine au don d\u2019ubiquit\u00e9 s\u2019immis\u00e7ait dans ma langue. Je n\u2019arrivais plus \u00e0 penser que par la sienne, dans des mots m\u00e9talliques ou autres expressions ciment\u00e9es. L\u00e9nine se mat\u00e9rialisait historiquement en moi. Il devenait une condition objective, une dictature imp\u00e9riale, mon comit\u00e9 central. D\u2019un personnage abstrait, cr\u00e9ature que j\u2019aurais voulu manier \u00e0 ma guise, il se m\u00e9tamorphosait en \u00e9trange fant\u00f4me qui n\u2019avait rien de trop spectral ou de volatil, mais qui me faisait porter une charge incommensurable. Face \u00e0 la page, je m\u2019affaissais sous des id\u00e9es compl\u00e8tement ankylos\u00e9es. Mes pens\u00e9es, scl\u00e9ros\u00e9es, s\u2019agglutinaient en masses serviles, inertes. Elles calaient en moi-m\u00eame, incapables de sortir, prisonni\u00e8res d\u2019une r\u00e9flexion de plomb. Coul\u00e9es. B\u00e9ton. J\u2019\u00e9tais atteint d\u2019un mal insoup\u00e7onn\u00e9, la maladie infantile dont avait parl\u00e9 le L\u00e9nine g\u00e9n\u00e9raliste. Oui, j\u2019avais du mal aux id\u00e9es. Id\u00e9es qui se paralysaient en moi. D\u2019\u00e9manations insaisissables, elles passaient \u00e0 un \u00e9tat min\u00e9ral qui venait se d\u00e9poser partout sur ma langue. Ma gueule devenait astringente. Ma salive s\u2019agglom\u00e9rait en petites boules roulant au creux de ma gorge. Un go\u00fbt \u00e2cre de fer se propageait partout dans ma bouche, comme si les mots, que je n\u2019arrivais plus \u00e0 \u00e9crire, et que je ruminais dans le silence de fa\u00e7ade de ma t\u00eate, devenaient une mati\u00e8re granuleuse. Des s\u00e9dimentations dans ma grande caverne buccale.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais malade, malade de L\u00e9nine. Et tout \u00e0 coup surgissait en moi ce passage tir\u00e9 des \u00ab\u00a0Principales \u00e9tapes de l\u2019histoire du bolchevisme\u00a0\u00bb, o\u00f9 Vladimir Oulianov, en parlant des \u00ab\u00a0ann\u00e9es de r\u00e9action\u00a0(1907-1910)\u00a0\u00bb, indiquait comment les bolcheviques avaient su triompher de la maladie infantile du communisme en d\u00e9non\u00e7ant syst\u00e9matiquement ceux qu\u2019il qualifiait de \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaires de la phrase\u00a0\u00bb. Je cite\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Si les bolcheviks y sont parvenus, c\u2019est uniquement parce qu\u2019ils avaient d\u00e9nonc\u00e9 sans piti\u00e9 et bout\u00e9 dehors les r\u00e9volutionnaires de la phrase qui ne voulaient pas comprendre qu\u2019il fallait se replier, qu\u2019il fallait savoir se replier, qu\u2019il fallait absolument apprendre \u00e0 travailler l\u00e9galement dans les parlements les plus r\u00e9actionnaires, dans les plus r\u00e9actionnaires organisations syndicales, coop\u00e9ratives, d\u2019assurances et autres organisations analoguesVladimir Il\u2019ich L\u00e9nine, 1970, <em>La Maladie infantile du communisme\u00a0: le gauchisme<\/em>, P\u00e9kin, \u00c9ditions en langues \u00e9trang\u00e8res, p. 11.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Voil\u00e0 qui expliquait tout. J\u2019\u00e9tais malade, un pauvre enfant malade, triste r\u00e9volutionnaire de la phrase. Le terrorisme du libell\u00e9, la projection attentiste d\u2019une \u00e9criture camouflant sous la fausse apparence des mots une bombe \u00e0 retardement, toute cette verve explosive du verbe, n\u2019\u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 pour L\u00e9nine que de pures r\u00eaveries de pr\u00e9pub\u00e8res. De vains cris \u00e9pris d\u2019utopie. L\u00e9nine voyait dans cet id\u00e9alisme anarchiste une simple s\u00e9rie de mots creux, de coquilles vides, qui n\u2019attentaient jamais \u00e0 la concr\u00e9tude du monde. Les enfants malades du communisme avaient de graves carences en pragmatisme.<\/p>\n<p>Et j\u2019\u00e9tais de ces enfants, de ces <em>pelleteux<\/em> de nuages, artisans d\u2019une rh\u00e9torique \u00e0 faibles bourrasques. J\u2019\u00e9tais de ces usagers de mots venteux, de ces paroliers courant apr\u00e8s leur souffle. J\u2019\u00e9tais du vent. Et le bon Dr L\u00e9nine avait voulu me pr\u00e9venir d\u2019une crise d\u2019hyperventilation. Le g\u00e9n\u00e9reux, il m\u2019avait bout\u00e9 hors de moi-m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>Maintenant, \u00e0 travers lui, je parle des mots solides. Des mots effectifs. Des mots d\u2019ordre. Je parle de faits. De concret.<\/p>\n<p>Et quand je ne parle pas, j\u2019\u00e9cris d\u2019une main qui voudrait se faire l\u00e9g\u00e8re sur des phrases minimalement appuy\u00e9es. C\u2019est qu\u2019en secret, mes mots souhaitent se d\u00e9faire. J\u2019utilise des mots min\u00e9s, des minerais, qui se d\u00e9solent de leur \u00e9tat de corps. Le projet qui les portait est aujourd\u2019hui mort et enterr\u00e9, enseveli sous ces mots qui ont fait bloc, enfermant toute parcelle de r\u00eave qui les habitait. C\u2019est pourquoi j\u2019\u00e9cris d\u2019une mine p\u00e2le, ind\u00e9chiffrable, afin de ne plus \u00eatre lu, mais seulement sond\u00e9, r\u00eavant d\u2019\u00eatre \u00e9voqu\u00e9, en quelque lieu, en de\u00e7\u00e0 du manifeste.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Leduc, Simon. 2009. \u00abOn ne refait pas l&rsquo;histoire ou Que fer de L\u00e9nine\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5436 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx). D&rsquo;abord paru dans: Leduc, Simon. 2009. \u00abOn ne refait pas l&rsquo;histoire ou Que fer de L\u00e9nine\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, p. 91-96.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leduc-hd1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 leduc-hd1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-140e5355-eaeb-4e90-a81e-6bca8a1f9048\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leduc-hd1.pdf\">leduc-hd1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leduc-hd1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-140e5355-eaeb-4e90-a81e-6bca8a1f9048\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01 L\u2019histoire a commenc\u00e9 quand j\u2019ai trouv\u00e9 dans le sous-sol parental des bo\u00eetes de livres oubli\u00e9s. Je dis sous-sol, mais je devrais dire cave, ou caveau, afin de mieux sentir l\u2019humidit\u00e9 et les \u00e9manations de renferm\u00e9. La cave, donc, \u00e9tait un immense d\u00e9barras o\u00f9, curieusement, j\u2019avais [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1192,1134,1197],"tags":[231],"class_list":["post-5436","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-du-colloque-engagement-imaginaires-et-pratiques","category-article","category-ponts","tag-leduc-simon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5436","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5436"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5436\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9336,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5436\/revisions\/9336"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5436"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5436"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5436"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}