{"id":5438,"date":"2024-06-13T19:48:16","date_gmt":"2024-06-13T19:48:16","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/denoncer-lintolerable-dune-injustice-trajectoire-de-lengagement-dans-loeuvre-non-fictionnelle-de-marguerite-duras\/"},"modified":"2024-09-11T04:44:32","modified_gmt":"2024-09-11T04:44:32","slug":"denoncer-lintolerable-dune-injustice-trajectoire-de-lengagement-dans-loeuvre-non-fictionnelle-de-marguerite-duras","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5438","title":{"rendered":"\u00ab D\u00e9noncer l\u2019intol\u00e9rable d\u2019une injustice \u00bb : trajectoire de l\u2019engagement dans l\u2019\u0153uvre non fictionnelle de Marguerite Duras"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6880\">Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01<\/a><\/h5>\n<p>De ses premiers \u00e9crits dans <em>France Observateur<\/em> en 1957 \u00e0 son avant-dernier essai, intitul\u00e9 <em>\u00c9crire<\/em>, paru en 1993, trois ans avant sa mort, Marguerite Duras s\u2019est engag\u00e9e dans de nombreux combats collectifs\u00a0: la R\u00e9sistance, le communisme, la lutte pour l\u2019Ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie, le mouvement gauchiste de Mai 68, le f\u00e9minisme, le \u00ab mitterandisme\u00a0\u00bb et la lutte contre le racisme. Elle fut d\u2019ailleurs membre du Parti communiste fran\u00e7ais et elle s\u2019impliqua dans le Comit\u00e9 d\u2019action \u00e9tudiants-\u00e9crivains en 1968. S\u2019il n\u2019y a pas de doute quant au fait qu\u2019elle fut une \u00e9crivaine engag\u00e9e, nous remarquons pourtant dans son \u0153uvre non fictionnelle le leitmotiv du \u00ab\u00a0d\u00e9sespoir politique<a id=\"footnoteref1_kyuxm3e\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00ab\u00a0Le d\u00e9sespoir politique je ne m\u2019en suis jamais remise. Jamais. C\u2019est \u00e0 travers cette na\u00efvet\u00e9 que je suis devenue un \u00e9crivain.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote1_kyuxm3e\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb (Duras, 1981, p. 191). Mais, \u00e9trangement, ce d\u00e9sespoir politique semble se r\u00e9v\u00e9ler chez elle moins \u00e0 travers le d\u00e9sengagement progressif d\u2019une id\u00e9ologie que d\u2019un groupe politique.<\/p>\n<h2>Le r\u00e9gime de singularit\u00e9 et le groupe politique<\/h2>\n<p>La sociologue de l\u2019art Nathalie Heinich explique la perception que les \u00e9crivains et les non-\u00e9crivains ont de l\u2019appartenance au groupe, v\u00e9ritable marque de distinction entre le dedans et dehors, les \u00e9lus et les exclus\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] l\u2019appartenance \u00e0 un groupe fait r\u00eaver les \u00e9crivains qui ont le sentiment de ne pas y avoir acc\u00e8s, de m\u00eame que l\u2019appartenance au \u00ab milieu\u00a0\u00bb litt\u00e9raire peut faire r\u00eaver tous ceux \u2014 \u00e9crivains ou non-\u00e9crivains \u2014 qui s\u2019en sentent exclus. Car l\u2019acc\u00e8s au milieu peut, de l\u2019ext\u00e9rieur, \u00eatre per\u00e7u comme une ressource prestigieuse, apte \u00e0 manifester la raret\u00e9 de ses membres par rapport au monde anonyme et indiff\u00e9renci\u00e9 des simples citoyens. (Heinich, 2000, p. 146-147.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Marguerite Duras remarque au sujet de l\u2019impression contradictoire que le Parti communiste fran\u00e7ais laisse. Ainsi, elle oppose la perception positive que les non-membres ont du Parti \u00e0 sa d\u00e9cevante exp\u00e9rience de membre lorsqu\u2019elle dit\u00a0: \u00ab Du dehors, toute cette institution, cet ordre, cette ob\u00e9issance, cet endroit mort o\u00f9 plus aucun vent de r\u00e9volte ne souffle, \u00e7a reste impressionnant. Quand on y est all\u00e9, on voit le toc que \u00e7a repr\u00e9sente, l\u2019exploitation.\u00a0\u00bb (Duras, 1977, p. 119.)<\/p>\n<p>Aussi, elle confie que son exp\u00e9rience au sein du Parti communiste fran\u00e7ais fut marqu\u00e9e par la censure\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je m\u2019interdisais toute sauvagerie, alors que je savais tr\u00e8s bien que, lorsqu\u2019on me donnait un ordre, de faire du porte-\u00e0-porte, de faire des prises de paroles, etc., je savais tr\u00e8s bien qu\u2019en moi il y avait quelqu\u2019un qui criait qu\u2019elle refusait mais que ce quelqu\u2019un, cette contradiction, mon propre gauchisme \u00e0 moi, je l\u2019assassinais compl\u00e8tement. (<em>Ibid.<\/em>, p. 117.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9crivaine insiste d\u2019ailleurs sur le manque de libert\u00e9 des membres au sein du Parti communiste fran\u00e7ais, qu\u2019elle d\u00e9crit comme une prison\u00a0: \u00ab\u00a0Quand j\u2019\u00e9tais au P.C., sept ans, huit ans, c\u2019[\u00e9tait] compl\u00e8tement autistique [\u2026]. Je m\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement enferm\u00e9e dans des interdits de toutes sortes.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 117, 120.)<\/p>\n<p>Elle montre \u00e9galement que le Parti communiste est fortement hi\u00e9rarchis\u00e9. Nous retrouvons d\u2019ailleurs dans les descriptions de son exp\u00e9rience au sein de ce groupe politique des mots \u2014 \u00ab\u00a0institution\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ordre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ob\u00e9issance\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ob\u00e9dience familiale\u00a0\u00bb \u2014 se rattachant au th\u00e8me de l\u2019ordre. Dans la m\u00eame veine, Marguerite Duras va jusqu\u2019\u00e0 s\u2019\u00e9lever contre le caract\u00e8re d\u00e9shumanisant de cette institution qui d\u00e9termine le destin de ceux qui en font partie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au P.C.F., je continuais \u00e0 \u00eatre dans une ob\u00e9dience familiale ou maritale et ce n\u2019est pas un fait de femme, \u00e7a, parce que tous les membres du P.C. sont dans ce cas. Pour moi, maintenant, appartenir \u00e0 un groupe politique, c\u2019est l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une n\u00e9vrose; c\u2019est se loger quelque part afin d\u2019\u00eatre port\u00e9, c\u2019est se mettre entre les mains d\u2019une machine \u00e0 porter. (<em>Ibid<\/em>., p. 117.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La r\u00e9serve de Marguerite Duras \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019insertion dans un groupe peut s\u2019expliquer par la tension entre deux r\u00e9gimes de valeurs antinomiques, le r\u00e9gime de singularit\u00e9 et le r\u00e9gime de communaut\u00e9, concepts que nous empruntons \u00e0 la sociologue Nathalie Heinich\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] la cr\u00e9ation en r\u00e9gime de singularit\u00e9 impose de privil\u00e9gier la r\u00e9alisation de l\u2019\u0153uvre \u2014 dont l\u2019\u00e9valuation doit \u00eatre laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019arbitrage du temps, o\u00f9 se joue la post\u00e9rit\u00e9 \u2014 par rapport \u00e0 la r\u00e9ussite de la personne \u2014 qui d\u00e9pend de l\u2019espace relationnel, o\u00f9 se joue la notori\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb (2000, p. 142-143.) De ce point de vue, l\u2019\u00e9crivain qui se situe du c\u00f4t\u00e9 du r\u00e9gime de singularit\u00e9 privil\u00e9gie la solitude ou des relations avec un groupe restreint de pairs. De plus, le r\u00e9gime de singularit\u00e9 condamne les valeurs associ\u00e9es au r\u00e9gime de communaut\u00e9 comme l\u2019appartenance \u00e0 une collectivit\u00e9, les liens avec autrui, la r\u00e9ussite personnelle de l\u2019\u00e9crivain et la fr\u00e9quentation du milieu litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Il semble que l\u2019affrontement entre ces deux r\u00e9gimes de valeurs se concr\u00e9tise d\u00e8s lors que l\u2019\u00e9crivain est confront\u00e9 au groupe. La perception que l\u2019\u00e9crivain a de lui-m\u00eame se heurte alors \u00e0 celle d\u2019autrui. Et comme le groupe politique \u00e9pouse les valeurs de la communaut\u00e9 et par cons\u00e9quent s\u2019oppose aux valeurs de la singularit\u00e9, Duras ne peut que s\u2019en d\u00e9gager.<\/p>\n<p>Si de l\u2019ext\u00e9rieur l\u2019acc\u00e8s au groupe est per\u00e7u comme une marque de distinction, Nathalie Heinich pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] la fr\u00e9quentation de ce m\u00eame milieu, d\u00e8s lors qu\u2019on y a acc\u00e8s, se vit au contraire comme un facteur de m\u00e9lange entre les \u00eatres, d\u2019indiff\u00e9renciation entre pairs, qui fait obstacle au travail de singularisation propre \u00e0 une authentique cr\u00e9ation. Mais le privil\u00e8ge accord\u00e9 au groupe [\u2026] est lui-m\u00eame discr\u00e9ditable par les \u00e9crivains qui appartiennent au groupe [\u2026] [car il est] synonyme de mise en commun, donc de d\u00e9singularisation. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0146-147.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme plusieurs \u00e9crivains de son temps, engag\u00e9s dans la r\u00e9sistance \u00e0 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie et dans la lutte anticolonialiste, Marguerite Duras s\u2019est impliqu\u00e9e dans le mouvement r\u00e9volutionnaire international en 1968 en plus d\u2019\u00eatre membre du Parti communiste fran\u00e7ais. Dans le texte \u00ab\u00a020 mai 1968\u00a0: texte politique sur la naissance du Comit\u00e9 d\u2019action \u00e9tudiants-\u00e9crivains\u00a0\u00bb, Duras critique ce collectif auquel elle a appartenu en d\u00e9non\u00e7ant le fait que le Comit\u00e9 faisait, pour reprendre ses mots, la \u00ab\u00a0promotion de la d\u00e9personne\u00a0\u00bb (1968, p. 82), en d\u00e9poss\u00e9dant ses membres de leur individualit\u00e9 pour en faire des \u00eatres interchangeables. En effet, les membres du Comit\u00e9 \u00e9crivaient des textes en commun. Or, la signature est justement ce qui fait la singularit\u00e9 d\u2019un auteur en le sortant de la condition commune. Et comme l\u2019\u00e9crivain ne veut pas \u00eatre mis en \u00e9quivalence avec d\u2019autres, lui refuser sa signature signifie le ramener \u00e0 la condition de simple citoyen.<\/p>\n<p>Marguerite Duras fournira les raisons du rejet de ce texte par le Comit\u00e9 d\u2019action \u00e9tudiants-\u00e9crivains\u00a0: \u00ab\u00a0Il a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 soit trop \u201cpersonnel\u201d, \u201clitt\u00e9raire\u201d, \u201cmalveillant\u201d, \u201cfaux\u201d\u00a0\u00bb. (<em>Idem<\/em>.) Fait int\u00e9ressant, ce texte fut \u00e0 l\u2019origine de la dissolution du Comit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instar du Comit\u00e9 d\u2019action \u00e9tudiants-\u00e9crivains, le Parti communiste m\u00e9prise la singularit\u00e9 de l\u2019artiste. C\u2019est pour cette raison, selon Duras, que les artistes doivent se cacher pour pratiquer leur art\u00a0: \u00ab\u00a0On le sait, on peint, on \u00e9crit dans des cachettes de grandes villes russes, comme des criminels.\u00a0\u00bb (1987, p. 164), dit-elle dans \u00ab\u00a0Le malheur merveilleux\u00a0\u00bb. Marguerite Duras confie d\u2019ailleurs\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de mon appartenance au P.C., j\u2019ai cach\u00e9 que j\u2019\u00e9crivais. [\u2026] je n\u2019osais pas dire que j\u2019avais fait l\u2019universit\u00e9. On m\u2019a appris \u00e0 m\u00e9priser. \u00c0 m\u00e9priser les r\u00e9actionnaires, les trotskystes, \u00e0 m\u00e9priser les riches, les \u00e9crivains, les intellectuels, les croyants, pendant huit ans, on m\u2019a appris \u00e7a. (1977, p. 118-119.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette d\u00e9consid\u00e9ration \u00e0 l\u2019\u00e9gard des intellectuels et des cr\u00e9ateurs s\u2019explique par le fait que les valeurs de singularit\u00e9 incarn\u00e9es par la cr\u00e9ation \u00e9taient ni\u00e9es par le Parti communiste parce qu\u2019elles s\u2019opposaient au nivellement \u00e9galitariste. C\u2019est que l\u2019\u00e9crivain \u00e9tait per\u00e7u comme un \u00eatre dont l\u2019identit\u00e9 ambigu\u00eb \u00e9chappait aux d\u00e9finitions pr\u00e9cises et qui, comme les sorci\u00e8res au temps de l\u2019Inquisition, avait le pouvoir de d\u00e9tourner les membres de l\u2019id\u00e9ologie dominante pr\u00f4n\u00e9e par le Parti.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, Marguerite Duras parle des \u00e9crivains comme des victimes d\u2019une chasse aux sorci\u00e8res\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ils \u00e9taient eu \u00e9gard aux \u00e9crivains et aux lecteurs comme les hommes, avant, avec les Sorci\u00e8res, il y a des centaines d\u2019ann\u00e9es. L\u2019\u00e9crivain, \u00e0 leurs yeux, c\u2019\u00e9tait un \u00eatre f\u00e9minin capable d\u2019ambigu\u00eft\u00e9, de dualit\u00e9 profonde pour d\u00e9jouer la puret\u00e9 de la r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, celle de l\u2019hygi\u00e8ne mentale d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e. Ambigu\u00eft\u00e9, dualit\u00e9, mots suspects entre tous, ils ne les entendent pas, ils ne les comprennent pas. (1987, p. 165-166.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans la m\u00eame veine, l\u2019exemple suivant illustre le fait que le groupe politique nie les lieux communs du r\u00e9gime de singularit\u00e9 comme la cr\u00e9ativit\u00e9, l\u2019individualit\u00e9 ou encore l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 des individus \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 au nom d\u2019un id\u00e9al de justice et d\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Chez les militants que j\u2019ai connus, j\u2019ai tr\u00e8s rarement rencontr\u00e9 des lecteurs de livres, je n\u2019ai rencontr\u00e9 que des lecteurs de lectures obligatoires, personne d\u2019autre. \u00c0 partir de quoi lirait-on, \u00e9crirait-on, dans les partis staliniens, oui, c\u2019est vrai, \u00e0 partir de l\u2019indiscipline. Puisque cela \u00e0 partir de quoi on \u00e9crivait dans les soci\u00e9t\u00e9s bourgeoises a \u00e9t\u00e9 empoisonn\u00e9, d\u00e9truit, on ne peut pas, pensent [les partis staliniens], recommencer sans \u00eatre un malfaiteur, un franc-tireur. \u00c9crire, c\u2019\u00e9tait comme lire, \u00eatre suspect de trahison du peuple, c\u2019\u00e9tait d\u00e9tourner de leur diktat une part de la libert\u00e9 de l\u2019homme. C\u2019\u00e9tait un crime th\u00e9orique. (<em>Ibid<\/em>., p. 164-165.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Enfin, le groupe politique rejette le r\u00e9gime de singularit\u00e9 qui est associ\u00e9 \u00e0 des valeurs \u00e9litistes, car ce r\u00e9gime va \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une distribution d\u00e9mocratique des valeurs en fonction du m\u00e9rite. De ce point de vue, l\u2019\u00e9lection qui accompagne la vocation, l\u2019inspiration et le don s\u2019oppose \u00e0 l\u2019effort, au travail et \u00e0 la discipline, voire \u00e0 la mise en commun ou encore \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, la tension entre l\u2019\u00e9crivain et le groupe sous-tend l\u2019affrontement entre deux r\u00e9gimes de valeurs bien distincts, celui de la singularit\u00e9 et celui de la communaut\u00e9. Heinich pr\u00e9cise\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019imp\u00e9ratif de singularit\u00e9 propre aux cr\u00e9ateurs \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne exige une d\u00e9solidarisation de principe envers toute affiliation collective, et d\u2019autant plus lorsqu\u2019elle est d\u2019ordre aussi g\u00e9n\u00e9ral qu\u2019une affiliation politique [\u2026]\u00a0\u00bb (2000, p. 147).<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, comme Marguerite Duras privil\u00e9gie les valeurs de la singularit\u00e9, elle ne peut que souhaiter prendre ses distances face au groupe, car lorsqu\u2019elle \u00e9tait engag\u00e9e, les valeurs de la communaut\u00e9, illustr\u00e9es par le Parti communiste fran\u00e7ais et le Comit\u00e9 d\u2019action \u00e9tudiants-\u00e9crivains, allaient \u00e0 l\u2019encontre des siennes.<\/p>\n<p>Pour toutes ces raisons, elle choisira de se d\u00e9gager du groupe politique plut\u00f4t que de se conformer \u00e0 son homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et de courir le risque d\u2019y perdre sa singularit\u00e9.<\/p>\n<h2>L\u2019aspiration \u00e0 se lier \u00e0 un groupe litt\u00e9raire<\/h2>\n<p>\u00c0 la lumi\u00e8re de ces observations, il est tentant de voir en Marguerite Duras l\u2019exemple parfait de l\u2019\u00e9crivain qui se replie dans la solitude suite \u00e0 une exp\u00e9rience politique d\u00e9cevante. Mais il n\u2019en est rien.<\/p>\n<p>Bien qu\u2019elle oppose son pass\u00e9 au sein d\u2019un groupe politique \u00e0 son pr\u00e9sent d\u00e9gagement, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019il existe tout de m\u00eame chez elle une aspiration \u00e0 se lier \u00e0 une communaut\u00e9, sp\u00e9cifiquement litt\u00e9raire, \u00e0 condition que ce groupe n\u2019\u00e9tablisse pas de liens impersonnels entre ses membres. C\u2019est pour cette raison qu\u2019elle louera sa participation \u00e0 la revue <em>Le 14 juillet<\/em>, fond\u00e9e en 1958 par Dionys Mascolo et Jean Schuster et qui a re\u00e7u l\u2019appui de Maurice Blanchot.<\/p>\n<p>Elle justifiera l\u2019existence du <em>14 juillet<\/em> en montrant que, m\u00eame si cette revue est form\u00e9e de plusieurs collaborateurs, chacun y conserve sa singularit\u00e9 de par sa libert\u00e9 d\u2019expression\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pas un texte ne s\u2019\u00e9carte du probl\u00e8me majeur\u00a0: angoisse devant la menace fasciste et paralysie des organisations ouvri\u00e8res, n\u00e9cessit\u00e9 de surmonter cette angoisse et de rem\u00e9dier \u00e0 cette paralysie. [\u2026] Que les intellectuels se r\u00e9unissent [\u2026], et chacun avec son propre ton, et chacun avec ses raisons, justifierait d\u00e9j\u00e0 l\u2019existence du <em>14 juillet<\/em>. (Duras, 1958, p. 87-86.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>L\u2019\u00e9criture comme voie m\u00e9diane entre engagement et d\u00e9gagement<\/h2>\n<p>En deuxi\u00e8me lieu, il nous est impossible de consid\u00e9rer la trajectoire de Duras comme un repli sur soi cons\u00e9cutif \u00e0 un abandon politique est que la r\u00e9solution de la tension entre singularit\u00e9 et communaut\u00e9 s\u2019est faite par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019\u00e9criture. En effet, Marguerite Duras avoue que, malgr\u00e9 sa d\u00e9ception politique, il demeure des traces de son engagement dans son \u00e9criture. En 1980, dans la pr\u00e9face de <em>Outside<\/em>, un recueil rassemblant des articles des ann\u00e9es cinquante, soixante et soixante-dix, elle affirme que l\u2019engagement se justifie par le d\u00e9sir de combattre les forces dites n\u00e9gatives et elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9crire la fonction de l\u2019\u00e9crivain comme une lutte contre toute oppression\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les raisons encore pourquoi j\u2019ai \u00e9crit, j\u2019\u00e9cris dans les journaux rel\u00e8vent aussi du m\u00eame mouvement irr\u00e9sistible qui m\u2019a port\u00e9e vers la r\u00e9sistance fran\u00e7aise ou alg\u00e9rienne, anti-gouvernementale ou anti-militariste, anti-\u00e9lectorale, etc., et aussi qui m\u2019a port\u00e9e, comme vous, comme tous vers la tentation de d\u00e9noncer l\u2019intol\u00e9rable d\u2019une injustice de quelque ordre qu\u2019elle soit, subie par un peuple tout entier ou par un seul individu [\u2026] (Duras, 1980, p. 12).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, m\u00eame dans sa vie retir\u00e9e, elle prend position socialement et politiquement, non plus dans le cadre d\u2019un groupe, mais individuellement avec sa plume.<\/p>\n<p>La lettre ouverte que Marguerite Duras envoie en 1986 au chef du gouvernement du Vi\u00eat Nam, Pham Van Dong, au sujet d\u2019un \u00e9crivain et professeur, Nguy\u00ean Sy T\u00ea, emprisonn\u00e9 depuis dix ans sans inculpation ni proc\u00e8s est un autre exemple de l\u2019\u00e9criture comme voie m\u00e9diane entre engagement et d\u00e9gagement. \u00c0 cette occasion, elle rappelle au pr\u00e9sident vietnamien que l\u2019\u00e9criture permet de conserver la m\u00e9moire d\u2019\u00e9v\u00e9nements historiques et, dans le cas pr\u00e9sent, le souvenir de ce prisonnier politique\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous \u00e9cris pour que vous vous souveniez de son existence, pour que vous n\u2019oubliiez pas qu\u2019il est encore dans vos prisons, malade et maintenant \u00e2g\u00e9.\u00a0\u00bb (Duras, 1986, p. 98.)<\/p>\n<p>Le r\u00f4le du \u00ab\u00a0grand \u00e9crivain\u00a0\u00bb est donc, pour reprendre l\u2019expression de Blanchot, de \u00ab\u00a0s\u2019unir \u00e0 l\u2019histoire\u00a0\u00bb (1955, p. 115). De la m\u00eame mani\u00e8re, Duras invite le chef du gouvernement du Vi\u00eat Nam \u00e0 une r\u00e9flexion sur le temps en ces mots\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il faut une vingtaine d\u2019ann\u00e9es pour savoir que tel \u00e9crivain n\u2019est pas un \u00e9crivain, que tel peintre, bien que soutenu par les gros int\u00e9r\u00eats du march\u00e9, n\u2019est pas un peintre. Il faut moins de temps pour savoir que dans telle prison un innocent est en train de mourir. (1986, p. 98-99.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, Marguerite Duras oppose la notori\u00e9t\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 pour montrer que si le temps est le meilleur juge du v\u00e9ritable artiste, le v\u00e9ritable artiste est le t\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 de son temps. C\u2019est donc pour r\u00e9pondre de son \u00e9poque qu\u2019elle termine sa lettre au pr\u00e9sident en lui promettant de la publier.<\/p>\n<p>Car la publication ins\u00e8re l\u2019\u00e9crivain dans le monde social en distinguant l\u2019\u00e9criture par et pour l\u2019\u00e9crivain de l\u2019\u00e9criture pour de futurs lecteurs. C\u2019est la publication qui assure \u00e0 Marguerite Duras le passage de la singularit\u00e9 qui lui est si ch\u00e8re \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, de l\u2019espace priv\u00e9 \u00e0 l\u2019espace public. Convoquons une derni\u00e8re fois Heinich pour expliquer ce processus\u00a0: \u00ab\u00a0Toute mont\u00e9e en singularit\u00e9 comporte [\u2026] un double risque de stigmatisation, entre insignifiance et folie. Pour faire de la grandeur avec du singulier, il faut assurer \u00e0 celui-ci un minimum d\u2019\u201cobjectivit\u00e9\u201d [\u2026]\u00a0\u00bb (2000, p. 215). De m\u00eame, une fois publi\u00e9e, la lettre au pr\u00e9sident vietnamien, qui contiendra une r\u00e9flexion de Marguerite Duras sur son temps, circulera au-del\u00e0 du temps et de l\u2019espace o\u00f9 l\u2019\u00e9crivaine se trouve corporellement.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BLANCHOT, Maurice. 1955. <em>L\u2019Espace litt\u00e9raire<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, 376 p.<\/p>\n<p>DURAS, Marguerite. 1984 [1958]. \u00ab\u00a0Pourquoi <em>Le 14 juillet<\/em>\u00a0?\u00a0\u00bb. <em>Outside\u00a0: papiers d\u2019un jour<\/em>. p. 86-87, Paris\u00a0: P.O.L.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1987. \u00ab\u00a020 mai 1968\u00a0: Texte politique sur la naissance du Comit\u00e9 d\u2019action \u00e9tudiants-\u00e9crivains\u00a0\u00bb. <em>Les Yeux verts<\/em>. Paris\u00a0: Cahiers du cin\u00e9ma, p. 71-82.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1977. <em>Le Camion <\/em>suivi de<em> Entretien avec Michelle Porte<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit, 136 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1984. <em>Outside :papiers d\u2019un jour<\/em>. Paris\u00a0: P.O.L., 298 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1987. \u00ab\u00a0Le malheur merveilleux\u00a0\u00bb. <em>Les Yeux verts<\/em>. Paris\u00a0: Cahiers du cin\u00e9ma, p.163-167.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1993 [1981]. \u00ab\u00a0J\u2019ai pens\u00e9 souvent\u2026\u00a0\u00bb. <em>Le Monde ext\u00e9rieur<\/em>, <em>Outside 2<\/em>. Paris\u00a0: P.O.L., 1993, p. 186-193.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;. 1986. \u00ab\u00a0Lettre au pr\u00e9sident Pham Van D\u00f4ng\u00a0\u00bb. <em>Le Monde ext\u00e9rieur<\/em>, <em>Outside 2<\/em>. Paris\u00a0: P.O.L., 1993, p. 98-99.<\/p>\n<p>HEINICH, Nathalie. 2000. <em>\u00catre \u00e9crivain. Cr\u00e9ation et identit\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions La D\u00e9couverte, 368 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_kyuxm3e\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_kyuxm3e\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0Le d\u00e9sespoir politique je ne m\u2019en suis jamais remise. Jamais. C\u2019est \u00e0 travers cette na\u00efvet\u00e9 que je suis devenue un \u00e9crivain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Katinakis, Nicolina. 2009. \u00ab\u00a0\u00bbD\u00e9noncer l&rsquo;intol\u00e9rable d&rsquo;une injustice\u00a0\u00bb: Trajectoire de l&rsquo;engagement dans l&rsquo;oeuvre non fictionnelle de Marguerite Duras\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5438 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx). D&rsquo;abord paru dans: Katinakis, Nicolina. 2009. \u00ab\u00a0\u00bbD\u00e9noncer l&rsquo;intol\u00e9rable d&rsquo;une injustice\u00a0\u00bb: Trajectoire de l&rsquo;engagement dans l&rsquo;oeuvre non fictionnelle de Marguerite Duras\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, p. 73-80.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/katinakis-hd1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 katinakis-hd1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-510a32b0-967b-4e69-93d5-587154e3b470\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/katinakis-hd1.pdf\">katinakis-hd1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/katinakis-hd1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-510a32b0-967b-4e69-93d5-587154e3b470\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01 De ses premiers \u00e9crits dans France Observateur en 1957 \u00e0 son avant-dernier essai, intitul\u00e9 \u00c9crire, paru en 1993, trois ans avant sa mort, Marguerite Duras s\u2019est engag\u00e9e dans de nombreux combats collectifs\u00a0: la R\u00e9sistance, le communisme, la lutte pour l\u2019Ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie, le mouvement gauchiste [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1192,1134,1193],"tags":[189],"class_list":["post-5438","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-du-colloque-engagement-imaginaires-et-pratiques","category-article","category-dossier-prive-de-lun-aux-autres","tag-katinakis-nicolina"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5438","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5438"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5438\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9331,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5438\/revisions\/9331"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5438"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5438"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5438"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}