{"id":5439,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/contre-le-corps-image-le-corps-scandale-des-fois-que-je-tombe-de-renee-gagnon\/"},"modified":"2024-09-11T04:43:49","modified_gmt":"2024-09-11T04:43:49","slug":"contre-le-corps-image-le-corps-scandale-des-fois-que-je-tombe-de-renee-gagnon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5439","title":{"rendered":"Contre le \u00ab corps-image \u00bb, le \u00ab corps-scandale \u00bb : \u00ab Des fois que je tombe \u00bb de Ren\u00e9e Gagnon"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6880\">Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>[W]ouaip la belle ligne que tu veux que je garde et un beau tan brun dents blanches et tu me tiendras le bras lorsqu\u2019on entrera, on aime les entr\u00e9es remarqu\u00e9es, on est les plus beaux amoureux de Hollywood [\u2026]<\/p>\n<p>Ren\u00e9e Gagnon, <em>Steeve McQueen (mon amoureux)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Vers la fin du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle apparaissent les premi\u00e8res publicit\u00e9s de techniques et de r\u00e9gimes amincissants\u00a0: le p\u00e9trissage visant la disparition des rondeurs, les rouleaux \u00ab\u00a0broyeurs\u00a0\u00bb de contours et les cures d\u2019amaigrissement \u00e0 l\u2019eau sont \u00e0 la mode. L\u2019apparition et la propagation rapide de cette id\u00e9e de minceur, ou du moins de conservation d\u2019un poids \u00e9quilibr\u00e9, indiquent un d\u00e9placement des mod\u00e8les canoniques de beaut\u00e9. Comme le dit Georges Vigarello dans son <em>Histoire de la beaut\u00e9<\/em>, \u00ab\u00a0le <em>bas<\/em> (corporel) acquiert, graduellement avec le si\u00e8cle, une place qu\u2019il n\u2019avait pas. Les lignes physiques s\u2019autorisent plus de pr\u00e9sence\u00a0: le corps insensiblement impose le <em>dessous<\/em>\u00a0\u00bb (Vigarello, 2004, p.\u00a0135). Cette attention soudainement port\u00e9e \u00e0 l\u2019ensemble du corps, \u00e0 sa silhouette enti\u00e8re, n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l\u2019apparition du miroir en pied au sein des espaces priv\u00e9s. Ce grand miroir \u00ab\u00a0p\u00e9n\u00e8tre le salon, la chambre, le cabinet de toilette ou de bain des appartements de bon ton, avec sa glace de plain-pied, [\u2026] r\u00e9percut\u00e9e quelquefois par plusieurs battants pour mieux multiplier les vues frontales et lat\u00e9rales sur la silhouette d\u2019ensemble ou sur le corps d\u00e9nud\u00e9\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0177). Au moment o\u00f9 l\u2019on peut d\u00e9sormais d\u00e9tailler avec pr\u00e9cision l\u2019image de son propre corps, les premi\u00e8res collections de produits de beaut\u00e9 \u00e0 l\u2019effigie d\u2019actrices c\u00e9l\u00e8bres (dont celle, entre autres, de Sarah Bernhard<a id=\"footnoteref1_daxjkam\" class=\"see-footnote\" title=\"En France surtout, mais aussi aux \u00c9tats-Unis, l\u2019image publique projet\u00e9e par Sarah Bernhard a cr\u00e9\u00e9 une vague d\u2019imitation et de vouloir-ressembler sans pr\u00e9c\u00e9dent.\" href=\"#footnote1_daxjkam\">[1]<\/a>) font leur apparition, suivies de pr\u00e8s par les affiches de mode et les publicit\u00e9s pr\u00e9sentant ainsi des <em>beaut\u00e9s \u00e0 imiter<\/em>. Vigarello \u00e9crit d\u2019ailleurs que ce nouveau et immense march\u00e9 de la mode \u00ab \u00e9tend toujours davantage le th\u00e8me de l\u2019artifice, banalisant avec la fin du si\u00e8cle l\u2019image d\u2019une beaut\u00e9 construite, toujours moins d\u00e9finissable hors de la mode et des conventions\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0180).<\/p>\n<p>Pour la toute premi\u00e8re fois, on peut donc observer le corps, son corps, sous toutes ses coutures pour ensuite le comparer aux beaut\u00e9s de r\u00e9f\u00e9rence du temps, qui sont devenues les exemples \u00e0 suivre. Cette conjoncture nouvelle signe la naissance du <em>corps-image<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire du corps vu et d\u00e9fini \u00e0 travers un m\u00e9dium, et introduit l\u2019\u00e9loignement du corps organique dans une <em>re-pr\u00e9sentation<\/em><a id=\"footnoteref2_fk2bjqx\" class=\"see-footnote\" title=\"Je parle ici des affiches publicitaires du temps, mais aussi, aujourd\u2019hui, des publicit\u00e9s t\u00e9l\u00e9visuelles, des vid\u00e9oclips, des magazines, des d\u00e9fil\u00e9s de mode qui pr\u00e9sentent et imposent des normes de beaut\u00e9 toujours plus difficiles \u00e0 reproduire et qui se cantonnent dans une logique de la re-pr\u00e9sentation, c'est-\u00e0-dire de la pr\u00e9sentation r\u00e9currente du m\u00eame et de l\u2019identique, du consommable. \u00c9vacuant ainsi l\u2019aspect conflictuel, probl\u00e9matique, interrogateur et fictionnel qu\u2019entretient tout type de repr\u00e9sentation avec le r\u00e9el, la re-pr\u00e9sentation nous place dans un contexte de \u00ab\u00a0d\u00e9gradation de l\u2019organique en inorganique, et plus sp\u00e9cifiquement encore, [de] contrefa\u00e7on de l\u2019organique\u00a0\u00bb (Lapierre, 2002, p.\u00a028). La pr\u00e9sentation de ces corps-images format\u00e9s \u00e0 des fins de consommation offre effectivement la possibilit\u00e9 de limiter notre d\u00e9finition du corps (le corps vivant, charnel, sexuel) \u00e0 une image, un mod\u00e8le inorganique qui correspond \u00e0 un canon ignorant des faiblesses in\u00e9vitables d\u2019un corps faillible et mortel. \" href=\"#footnote2_fk2bjqx\">[2]<\/a> que l\u2019on se doit de calquer pour \u00eatre <em>\u00e0 la mode<\/em>.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cette peau \u00e9paisse qui colle \u00e0 la tienne, je la vois. De la peau de pub, et tu crois que c\u2019est toi. La machinerie des muscles est bien huil\u00e9e, tu t\u2019applaudis d\u2019\u00eatre si efficace, et inaccessible.<\/p>\n<p>Paul Chamberland, <em>Une politique de la douleur<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De nos jours, le <em>corps-image<\/em>, manipul\u00e9 \u00e0 l\u2019aide d\u2019outils cosm\u00e9tiques, num\u00e9riques et chirurgicaux, est devenu une norme au sein de l\u2019espace public. Les corps pr\u00e9sent\u00e9s par la publicit\u00e9, le cin\u00e9ma ou tout autre champ d\u2019activit\u00e9 r\u00e9gi par des imp\u00e9ratifs de consommation (ce qui renvoie \u00e0 la quasi-totalit\u00e9 de l\u2019espace public) ne sont plus seulement des exemples ou des mod\u00e8les\u00a0: ils sont des id\u00e9aux, gages de succ\u00e8s et de r\u00e9ussite sociale. Par exemple, l\u2019expression top-mod\u00e8le, devenue courante, renvoie non seulement, par le vocable <em>mod\u00e8le<\/em>, \u00e0 un absolu de la beaut\u00e9 physique, mais place cette derni\u00e8re au sommet (<em>top<\/em>) d\u2019une hi\u00e9rarchie de \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb pr\u00e9sent\u00e9es comme \u00e9tant infiniment d\u00e9sirables et parfaitement inatteignables pour le commun des mortels.<\/p>\n<p>La prolif\u00e9ration de ces <em>corps-images<\/em> d\u00e9contextualis\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire plac\u00e9s hors de la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019une v\u00e9ritable exp\u00e9rience du r\u00e9el, correspond tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce que Guy Debord nomme le spectacle, qu\u2019il d\u00e9crit comme ce \u00ab\u00a0mouvement autonome du non-vivant\u00a0\u00bb (Debord, 1992, p.\u00a016), cette \u00ab\u00a0\u00e9norme positivit\u00e9 indiscutable et inaccessible [exigeant] une attitude d\u2019acceptation passive qu\u2019elle a en fait d\u00e9j\u00e0 obtenue par sa mani\u00e8re d\u2019appara\u00eetre sans r\u00e9plique, par son monopole de l\u2019apparence\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a020). La domination spectaculaire des <em>corps-images<\/em> tend \u00e0 construire une identification au corps qui ne peut passer que par l\u2019id\u00e9al, le parfait, le lisse, le mince. Dans ce contexte, toute valeur d\u2019exp\u00e9rience tenant compte des imperfections, des asp\u00e9rit\u00e9s et des r\u00e9sistances (donc des <em>d\u00e9s-id\u00e9alisations<\/em>) qu\u2019implique n\u00e9cessairement l\u2019\u00e9preuve du r\u00e9el est spontan\u00e9ment disqualifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Pourtant, la po\u00e8te qu\u00e9b\u00e9coise Ren\u00e9e Gagnon nous rappelle que le corps est beaucoup plus qu\u2019une image ou qu\u2019un avatar\u00a0: il est, \u00e9crit-elle,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] un lieu de transition. Le passage oblig\u00e9 entre la parole et l\u2019\u00e9criture, c\u2019est-\u00e0-dire entre deux \u00e9tats du langage. Un lieu de bouleversements, de vacarmes [\u2026] un espace de rencontres et de tortures. Mais un si petit espace, si petit espace \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la parole, si rapidement d\u00e9bord\u00e9, d\u00e9pass\u00e9, submerg\u00e9 \u2014 quand il s\u2019agit d\u2019entendre et d\u2019\u00e9crire [\u2026] (Gagnon, 2004, p.\u00a0106).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans sa <em>Politique de la douleur<\/em>, Paul Chamberland affirme qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gie par des imp\u00e9ratifs de consommation, de productivit\u00e9 et de reproduction qui ne s\u2019appuient que sur de l\u2019<em>objectivable<\/em> et du <em>d\u00e9montrable<\/em>, \u00ab\u00a0<em>le fait d\u2019\u00eatre humain<\/em> est <em>donn\u00e9<\/em> en une \u00e9vidence aussi solide que le roc<a id=\"footnoteref3_yryxs7j\" class=\"see-footnote\" title=\"La r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019identique, la p\u00e9rennit\u00e9 infinie de l\u2019objet mat\u00e9riel, la philosophie de la productivit\u00e9 \u00e0 tout prix et l\u2019industrie du divertissement r\u00e9gissant le fonctionnement du monde d\u2019aujourd\u2019hui permettent \u00e0 l\u2019homme moderne de faire fi de sa condition de mortel et de facilement l\u2019oublier \u00e0 travers les diverses distractions que lui procurent le d\u00e9sir d\u2019accumulation de biens consommables. \" href=\"#footnote3_yryxs7j\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb (Chamberland, 2004, p.\u00a0101, l\u2019auteur souligne). Pourquoi donc se questionner sur ce qu\u2019est l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un corps \u00ab\u00a0pr\u00e9caire et putrescible\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0211)? Pourquoi donc faire scandale en se sensibilisant \u00e0 sa condition de mortel? On tente si bien de nous d\u00e9tourner de cet \u00e9tat de fait, le seul, pourtant, qui ne puisse \u00eatre trafiqu\u00e9. Il est si ais\u00e9 d\u2019int\u00e9grer et de tenir pour acquis ces <em>corps-images<\/em> qui nous s\u00e9duisent<a id=\"footnoteref4_io11syt\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019exposition publique des corps-images propose un discours s\u00e9ducteur. Dans son ouvrage Le scandale du corps parlant, Shoshana Felman souligne que s\u00e9duire, \u00ab\u00a0c\u2019est produire un langage heureux\u00a0\u00bb (Felman, 1980, p.\u00a035), un langage qui convainc. C\u2019est attirer l\u2019autre vers soi en prof\u00e9rant une parole qui deviendra pour lui une v\u00e9rit\u00e9, un r\u00e9el qui le r\u00e9conforte et dans lequel il peut s\u2019ancrer. S\u00e9duire, c\u2019est d\u2019abord et avant tout cr\u00e9er un sentiment de bien-\u00eatre, qu\u2019il soit illusoire ou non. L\u2019exposition des corps-images tente de nous s\u00e9duire en proposant une d\u00e9finition du corps sans faille, mais cette s\u00e9duction, en plus d\u2019\u00eatre factice, r\u00e9v\u00e8le un probl\u00e8me majeur\u00a0: elle est motiv\u00e9e par un d\u00e9sir perverti en une volont\u00e9 de ressemblance et de co\u00efncidence avec les canons. \" href=\"#footnote4_io11syt\">[4]<\/a>, qui r\u00e8glent les questions du corps et de ses failles, qui offrent du <em>pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9<\/em>, qui ne demandent que notre adh\u00e9sion passive de b\u00eates en pacage. Questionner les failles in\u00e9vitables de notre corps ne rapporte rien, ne cr\u00e9e pas de valeur marchande. Cela \u00ab\u00a0d\u00e9grise<a id=\"footnoteref5_qaatby5\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019expression est de Paul Chamberland qui, dans sa Politique de la douleur, signale que l\u2019on \u00ab\u00a0refuse g\u00e9n\u00e9ralement de s\u2019accepter sans r\u00e9serve comme l\u2019\u00eatre mortel qu\u2019on est\u00a0\u00bb (Chamberland, 2004, p.\u00a0256). Le choc produit par la prise de conscience de notre finitude provoque selon lui un d\u00e9grisement face au corps, une lucidit\u00e9 nouvelle, une acception de ses limites et de ses faiblesses. \" href=\"#footnote5_qaatby5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb, cela interroge les structures de pouvoir qui misent d\u2019embl\u00e9e sur l\u2019efficacit\u00e9 et la productivit\u00e9 du corps, oubliant au passage que ce corps peut penser, parler, respirer, mourir et marcher en d\u2019autres chemins que les leurs.<\/p>\n<p>Le fait de \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9prouver soi-m\u00eame comme \u00eatre de chair est une exp\u00e9rience si imm\u00e9diate, si ancr\u00e9e dans la proximit\u00e9 \u00e0 soi, qu\u2019elle \u00e9chappe \u00e0 la saisie cognitive\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0140) et donc \u00e0 tout asservissement \u00e0 quelque calcul que ce soit, d\u2019o\u00f9 le discr\u00e9dit de la d\u00e9marche. La faiblesse du corps est souvent occult\u00e9e au profit de sa rentabilit\u00e9, de sa force de production et de son potentiel de consommation. Parall\u00e8lement \u00e0 ce discours, la voix de Gagnon s\u2019\u00e9l\u00e8ve pour nous rappeler que, confront\u00e9 au r\u00e9el, le corps est essouffl\u00e9, pantelant, mortel et que l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il fait de ce r\u00e9el le d\u00e9borde, le submerge et parfois le torture.<\/p>\n<p>Le recueil <em>Des fois que je tombe<\/em> de Ren\u00e9e Gagnon d\u00e9senvo\u00fbte notre rapport \u00e0 l\u2019image spectaculaire du corps et questionne sa nature par l\u2019inscription, tant dans les repr\u00e9sentations textuelles que dans l\u2019exp\u00e9rience sensible \u00e0 laquelle ces repr\u00e9sentations renvoient, de ce que nous appellerons un <em>corps-scandale<\/em> (scandaleux, car faillible et imparfait<a id=\"footnoteref6_lygq09s\" class=\"see-footnote\" title=\"Tout \u00eatre d\u00e9gris\u00e9 prenant conscience de sa finitude et de sa faiblesse devient un corps-scandale qui, m\u00eame s\u2019il ne le sait pas, s\u2019emploie \u00e0 d\u00e9construire les piliers de l\u2019id\u00e9ologie dominante ainsi que ses imp\u00e9ratifs de consommation, de production, de re-production et d\u2019efficacit\u00e9. \" href=\"#footnote6_lygq09s\">[6]<\/a>, le mot <em>scandale<\/em> venant d\u2019ailleurs du grec <em>skandalon<\/em>\u00a0qui signifie \u00ab\u00a0obstacle pour faire tomber\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Avec comme titre de premier chapitre la circonf\u00e9rence exacte de la terre, \u00ab\u00a040\u00a0075,\u00a0017\u00a0km\u00a0\u00bb, le texte de Gagnon construit et d\u00e9ploie d\u2019embl\u00e9e la figure d\u2019un corps en perp\u00e9tuel mouvement. Les premiers po\u00e8mes mettent en sc\u00e8ne ce corps qui \u00ab\u00a0part loin\u00a0\u00bb (Gagnon, 2005, p.\u00a09), \u00ab\u00a0marche tout d\u2019avance\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a012), \u00ab\u00a0habite au pas\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a014), \u00ab\u00a0habite sur la ligne\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a014), mais qui \u00ab\u00a0porte fatigue\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a09), \u00ab\u00a0ne t[ient] pas au fil\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a018). M\u00eame si le corps peut marcher et habiter l\u2019espace, il est sujet aux faux-pas\u00a0: il est essouffl\u00e9, souffrant. Il porte en lui des br\u00e8ches qui sont, dans ce recueil, les lieux d\u2019apparition du po\u00e8me, les br\u00e8ches qui permettent \u00e0 l\u2019\u00e9criture de d\u00e9passer ce corps faillible et d\u2019en faire un espace de r\u00e9sonance. Il a toujours la possibilit\u00e9 de continuer sa marche. Malgr\u00e9 les tr\u00e9buchements, \u00ab\u00a0tomber n\u2019est pas la fin\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a021)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>recommen\u00e7ons nuit trois fois<br \/>abattons sol et restes collent<br \/>\u00e0 la peau<br \/>cheveux tirent la route<br \/>d\u00e9battent des questions des d\u00e9tours<br \/>quatre mains cherchent<br \/>pourtant yeux dorment seuls<br \/>recommen\u00e7ons<br \/>tu \u00e9cris roue comme moi<br \/>feu<br \/>feu seul, respire, yeux croulent<br \/>jambes apprennent (<em>ibid<\/em>. , p.\u00a023)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, on recommence la nuit trois fois, les restes collent \u00e0 la peau, les cheveux tirent la route, mais les mains cherchent, les jambes apprennent. Cherchent quoi? Apprennent quoi? Un moyen, probablement, une solution, une mani\u00e8re de continuer la marche malgr\u00e9 et avec la <em>d\u00e9-marche<\/em> du corps. \u00c0 t\u00e2tons, elles cherchent le bon rythme, la possible cadence d\u2019un pas.<\/p>\n<p>Les r\u00e9ponses \u00e0 ces questions ne sont pas triviales et c\u2019est pourquoi le sujet po\u00e9tique interroge inlassablement le corps sur sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre en vie, d\u2019habiter l\u2019espace\u00a0: \u00ab\u00a0o\u00f9 est respir?\u00a0\/ je peux recommencer respir?\u00a0\/ poumons ouverts\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a025), \u00ab\u00a0quoi entendre?\u00a0\/ ouvrir quoi dans mes oreilles?\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a031), \u00ab\u00a0dire quoi?\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a036). Ces interrogations am\u00e8nent le sujet \u00e0 la rencontre des limites du corps, de son corps. Il se confronte \u00e0 sa corporalit\u00e9 probl\u00e9matique face \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience progressive et non-<em>parfaite<\/em> du r\u00e9el, \u00e0 son incapacit\u00e9 de se conformer aux canons, \u00e0 son inqui\u00e9tude au sujet d\u2019un d\u00e9saccord, d\u2019une dissonance fondamentale\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>mots ne sonnent jamais proches<br \/>jamais disent<br \/>dire quoi?<br \/>[\u2026]<br \/>corps craqu\u00e9<br \/>toi<br \/>seconde quoi dire<br \/>si je veux atteindre<br \/>[\u2026]<br \/>parler existe?<br \/>que?<br \/>craqu\u00e9es mes dents<br \/>que je ne?<br \/>peux?<br \/>corps peut parler<br \/>corps proche<br \/>je ne me<br \/>je ce mot existe?<br \/>je manque de<br \/>d\u2019air toujours (<em>ibid<\/em>., p.\u00a036)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le po\u00e8me construit ici la figure d\u2019un corps craqu\u00e9 qui ne sait pas ce qu\u2019il dit, se questionne, manque d\u2019air, mais veut absolument exister, parler, dire sa d\u00e9faillance, sa difficult\u00e9 \u00e0 prendre parole malgr\u00e9 le d\u00e9sir qu\u2019il a de le faire.<\/p>\n<p>La figure du <em>corps-scandale<\/em> prend toute son ampleur \u00e0 la fin du recueil alors que le dernier chapitre, \u00ab\u00a0calfeutre gorge colmate art\u00e8res\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a077), donne au texte la possibilit\u00e9 d\u2019un souffle encore convaincant, haletant, tendu, mais terriblement vivant. Les \u00ab\u00a0jambes fl\u00e9chissent\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a081), mais ne flanchent pas. Le corps est \u00ab\u00a0chercheur\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a082), il avance \u00e0 t\u00e2tons, \u00ab\u00a0tr\u00e9buche\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a083), s\u2019essouffle; \u00ab\u00a0l\u00e0 poumon sera toujours feu vid\u00e9\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a083). Le dernier po\u00e8me du recueil porte \u00e0 lui seul toute cette figure de la faille\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>rien ne titubera devant<br \/>j\u2019ai remu\u00e9 fin<br \/>je me guette<br \/>tr\u00e9buche<br \/>me retrouve au d\u00e9but\u00a0: nuit qu\u2019on pense<br \/>hibou<br \/>je me cogne les c\u00f4tes<br \/>sinon je cours \u00e0 vide<br \/>me souviens devant je cours je veux monter<br \/>me retourne<br \/>tourne j\u2019ai pens\u00e9<br \/>\u00e0 temps\u00a0 (<em>ibid<\/em>., p. 85\u00a0)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce po\u00e8me d\u00e9voile un sujet po\u00e9tique qui se guette. Il tr\u00e9buche et se cogne les c\u00f4tes, car il sait qu\u2019en se malmenant et en faisant \u00ab\u00a0peu de cas de la singularit\u00e9 du moi\u00a0\u00bb (Lapierre, 2002, p.\u00a015), il ne cours court pas, il ne court plus pour rien. Il se retrouve finalement au d\u00e9but, avec cette volont\u00e9 persistante de courir, de monter, et cette certitude d\u2019avoir enfin tourn\u00e9 \u00e0 temps, au bon moment, d\u2019avoir fait le mouvement ad\u00e9quat. Il a en effet cette certitude que \u00ab\u00a0plus rien ne titubera devant\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 85) et qu\u2019enfin, peut-\u00eatre, il pourra atteindre une cadence commune, un souffle partag\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce que je veux, d\u2019autres le veulent aussi\u00a0: que nous respirions ensemble, que nous poursuivions les m\u00eames mots, que nous nous essoufflions, que le texte soit un fant\u00f4me assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et que ce soit terrifiant de l\u2019entendre parler, parce que jamais, jamais, on n\u2019a entendu personne parler de cette fa\u00e7on-l\u00e0 [\u2026] (Gagnon, 2004, p. 114).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le d\u00e9sir d\u2019un <em>respirer ensemble<\/em> am\u00e8ne le sujet po\u00e9tique du recueil \u00e0 persister dans sa volont\u00e9 de courir, de s\u2019essouffler dans l\u2019espoir de \u00ab\u00a0tourner \u00e0 temps\u00a0\u00bb, au bon moment, et d\u2019enfin s\u2019inscrire compl\u00e8tement dans une possible exp\u00e9rience du r\u00e9el, imparfaite et contraignante, mais peut-\u00eatre partag\u00e9e par d\u2019autres corps, eux aussi un peu malmen\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience sensorielle \u00e0 laquelle nous renvoie le texte de Gagnon se confronte, elle aussi, aux limites du corps. Par exp\u00e9rience sensorielle, j\u2019entends exp\u00e9rience de lecture, exp\u00e9rience du vers qui se casse toujours, qui se brise avant sa fin, qui n\u2019attend pas la formation d\u2019un sens pr\u00e9cis, qui malm\u00e8ne la syntaxe et qui n\u2019a que tr\u00e8s peu \u00e0 faire de la structure <em>sujet-verbe-compl\u00e9ment<\/em>. Un vers qui impose l\u2019essoufflement, le hal\u00e8tement et le rythme de la marche parfois h\u00e9sitante, parfois effr\u00e9n\u00e9e, jamais \u00e0 l\u2019abri des faux-pas\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00e0 battre pieds de l\u2019air<br \/>croyais rouge le rouge<br \/>yeux font ce que yeux font<br \/>confondent<br \/>et ce qui avance<br \/>labyrinthe r\u00eache<br \/>je ne veux plus non me perdre<br \/>noir sans moi qui guide (<em>ibid<\/em>., p.\u00a037)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sous les dessous d\u2019une \u00e9criture d\u00e9construite et d\u2019une syntaxe faisant fuir le sens, le texte de Gagnon construit une figure profond\u00e9ment porteuse d\u2019un engagement po\u00e9tique. Support\u00e9e par les repr\u00e9sentations textuelles et par l\u2019exp\u00e9rience sensible \u00e0 laquelle renvoient les po\u00e8mes, la figure du <em>corps-scandale<\/em> d\u00e9senvo\u00fbte notre rapport au <em>corps-image<\/em> en se faisant le t\u00e9moin <em>non-trafiqu\u00e9<\/em> d\u2019une v\u00e9ritable exp\u00e9rience du r\u00e9el. Ce corps est en effet d\u00e9pass\u00e9 par le rythme des mots qui viennent le \u00ab\u00a0frapper, chahuter [ses] c\u00f4tes, [ses] veines, \u00e9tourdir [ses] sens\u00a0\u00bb (Gagnon, 2004, p.\u00a0108-109). Dans cette confrontation \u00e0 la parole, le corps peine \u00e0 la respiration, qui n\u2019est plus grande respiration, mais plut\u00f4t essoufflement, asthme. Le corps hal\u00e8te, cherche une parole juste, une parole qui n\u2019est pas donn\u00e9e d\u2019embl\u00e9e, qui \u00ab\u00a0est dans l\u2019air\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 108). Une parole dont on doit s\u2019approcher au plus pr\u00e8s. Une parole qui passe en nous, mais ne se laisse pas capturer. Qui nous bouscule et fait tr\u00e8s peu de cas de notre singularit\u00e9. Qui nous fatigue, nous ram\u00e8ne \u00e0 notre incontournable faiblesse de mortel, \u00e0 quelque chose qui n\u2019est pas de l\u2019ordre du pouvoir ou de l\u2019appropriation, mais bien de l\u2019ordre de l\u2019attention, de l\u2019exigence physique, de la sobri\u00e9t\u00e9, de la rigueur et de la lucidit\u00e9. Selon Gagnon, c\u2019est \u00ab\u00a0cette course aux mots dans la parole qui rythme l\u2019\u00e9criture. Nous sommes tous asthmatiques quand il s\u2019agit d\u2019\u00e9crire. Nous manquons d\u2019air alors que nous nous \u00e9puisons \u00e0 suivre le mouvement fulgurant de la parole\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., f. 109). La parole ressentie et recherch\u00e9e \u00ab\u00a0arythme\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., f. 109) le corps, lui donne une cadence nouvelle, un souffle encore <em>in-ou\u00ef<\/em>. Et c\u2019est cette parole provenant d\u2019un corps faillible, essouffl\u00e9, \u00ab\u00a0arythm\u00e9\u00a0\u00bb, qui s\u2019emploie \u00e0 <em>faire tomber<\/em>, \u00e0 \u00ab\u00a0faire vaciller les figurations extraordinairement scl\u00e9ros\u00e9es, p\u00e9trifi\u00e9es, enkyst\u00e9es sur lesquelles se fonde[nt], comme de droit, ou en droit, le[s] discours politique[s]\u00a0\u00bb (Leroux et Ouellet, 2005, p.\u00a010), \u00e9conomiques et publicitaires.<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Quand bien m\u00eame \u00e9crirais-tu des po\u00e8mes, que penses-tu qu\u2019ils en feraient, stupide enfant? Des oripeaux? des \u00e9tendards? un scandale? <\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le recueil de Gagnon r\u00e9v\u00e8le un <em>po\u00e8me-scandale<\/em> dans la mesure o\u00f9 celui-ci pr\u00e9sente un corps aux prises avec sa faiblesse, un corps qui, simplement par sa pr\u00e9sence insistante, s\u2019emploie \u00e0 d\u00e9construire notre rapport \u00e0 l\u2019image du corps modifi\u00e9 v\u00e9hicul\u00e9e autour de nous, dans le monde, le r\u00e9el. Mais plus encore, le po\u00e8me, quel qu\u2019il soit, se dresse comme un scandale, un obstacle qui fait tr\u00e9bucher les discours dominants et l\u2019univocit\u00e9 du sens qu\u2019ils supposent\u00a0: \u00ab\u00a0le po\u00e8me est une autre histoire arrach\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire officielle, une autre parole arrach\u00e9e \u00e0 la parole autoris\u00e9e\u00a0\u00bb (Leroux et Ouellet, 2005, p.\u00a0157). Tout comme le scandale, le po\u00e8me s\u2019\u00e9carte de ces discours, cr\u00e9e une br\u00e8che dans les murs lisses de la <em>doxa<\/em>, mais n\u2019est r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par aucun autre discours marginal affirm\u00e9<a id=\"footnoteref7_iog876u\" class=\"see-footnote\" title=\"Le discours marginal qui s\u2019inscrit absolument contre une id\u00e9ologie ne fait que renforcer les bases de celle-ci en attestant, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit d\u2019une critique, de son pouvoir et de son h\u00e9g\u00e9monie. \" href=\"#footnote7_iog876u\">[7]<\/a>. Mais le po\u00e8me n\u2019est pas qu\u2019un scandale. Il est aussi le lieu d\u2019inscription de ce scandale et des failles qu\u2019il suppose. Il est porteur d\u2019un potentiel de r\u00e9v\u00e9lation. Il fait corps avec la parole. Il est un corps porteur des inscriptions d\u2019une voix particuli\u00e8re. Le po\u00e8me comme <em>corps-scandale<\/em>, comme t\u00e9moin d\u2019une exp\u00e9rience du r\u00e9el, comme corps humble, porteur d\u2019une parole sobre, non cautionn\u00e9e, risqu\u00e9e, scandaleuse. Le po\u00e8me comme corps faillible, porteur d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre fondamental, d\u00e9gris\u00e9 de tout d\u00e9sir de domination ou de production, port\u00e9 par une voix qui cherche, dans son rythme et sa r\u00e9sonance, \u00e0 rejoindre d\u2019autres voix.<\/p>\n<p>Le scandale du po\u00e8me est tranquille. Il n\u2019accapare pas l\u2019attention des m\u00e9dias, il ne cr\u00e9e pas de r\u00e9volte ou d\u2019\u00e9meute. Il n\u2019est pas scandale spectaculaire<a id=\"footnoteref8_p25ygto\" class=\"see-footnote\" title=\"Le scandale spectaculaire en est-il vraiment un? Si l\u2019on se rappelle l\u2019\u00e9tymologie du mot (obstacle pour faire tomber), le scandale spectaculaire semble plus pr\u00e8s de la consolidation des instances d\u00e9j\u00e0 en place que de leur \u00e9branlement r\u00e9el. En utilisant les m\u00eames codes que ces instances, le scandale public spectaculaire ne fait qu\u2019assurer et reconna\u00eetre leur h\u00e9g\u00e9monie. En \u00e9branlant faussement leurs piliers, ce type de scandale permet en fait aux structures de domination de montrer leur puissance puisqu\u2019il leur faut r\u00e9agir pour contrer et b\u00e2illonner cet \u00e9v\u00e9nement. \" href=\"#footnote8_p25ygto\">[8]<\/a>. Il s\u2019inscrit contre la \u00ab\u00a0fr\u00e9n\u00e9sie et [l\u2019]\u00a0habilet\u00e9 des discours de domination [qui cr\u00e9ent] l\u2019illusion d\u2019une ma\u00eetrise du langage\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a011), d\u2019un contr\u00f4le \u00e9quivoque et unilat\u00e9ral du sens du mot. Il s\u2019emploie \u00e0 d\u00e9construire les syntaxes enkyst\u00e9es, \u00e0 \u00ab\u00a0faire tomber\u00a0\u00bb le sens impos\u00e9, \u00e0 d\u00e9passer cette r\u00e9ification du langage. Il creuse des br\u00e8ches dans la parole factice et fig\u00e9e du politicien, dans celle redondante du vendeur d\u2019assurances, dans celle retorse du publicitaire affam\u00e9 de profits, dans celle compl\u00e8tement vide de l\u2019Am\u00e9ricain hochant docilement la t\u00eate devant cette \u00ab\u00a0baudruche pr\u00e9sidentielle\u00a0\u00bb <a id=\"footnoteref9_1i0gj02\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019auteur parlait ici de George W. Bush. \" href=\"#footnote9_1i0gj02\">[9]<\/a> (Chamberland, 2004, p.\u00a095). La voix scandaleuse du po\u00e8me s\u2019immisce entre ces discours assourdissants qui accaparent aujourd\u2019hui l\u2019espace social et chuchote, tranquille, parle tout bas, mais parle sans cesse et persiste \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler des failles si bien colmat\u00e9es jusqu\u2019alors.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<h3><strong>\u0152uvres de cr\u00e9ation <\/strong><\/h3>\n<p>GAGNON, Ren\u00e9e. 2007. <em>Steeve McQueen (mon amoureux)<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Le Quartanier, 106\u00a0p.<\/p>\n<p>_______. 2005. <em>Des fois que je tombe<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Le Quartanier, 85\u00a0p.<\/p>\n<h3><strong>Essais<\/strong><\/h3>\n<p>CHAMBERLAND, Paul. 2004. <em>Une politique de la douleur\u00a0: pour r\u00e9sister \u00e0 notre an\u00e9antissement<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Le soi et l\u2019autre\u00a0\u00bb, Montr\u00e9al\u00a0: VLB, 182\u00a0p.<\/p>\n<p>DEBORD, Guy. 1992. <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Gallimard, 209\u00a0p.<\/p>\n<p>FELMAN, Shoshana. 1980. <em>Le scandale du corps parlant. Don Juan avec Austin ou la s\u00e9duction en deux langues<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 171\u00a0p.<\/p>\n<p>GAGNON, Ren\u00e9e. 2004. \u00ab\u00a0Vacarmes et [suivi de] Et ce fant\u00f4me\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise, Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, 141\u00a0p.<\/p>\n<p>LAPIERRE, Ren\u00e9. 2002. <em>Figures de l\u2019abandon<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Les Herbes Rouges, 97\u00a0p.<\/p>\n<p>LEROUX, Georges et Pierre Ouellet (dirs). 2005. <em>L\u2019engagement de la parole\u00a0: politique du po\u00e8me<\/em>. Coll.\u00a0: \u00ab\u00a0Le soi et l\u2019autre\u00a0\u00bb, Montr\u00e9al\u00a0: VLB, 326\u00a0p.<\/p>\n<p>VIGARELLO, Georges. 2004. <em>Histoire de la beaut\u00e9\u00a0: le corps et l\u2019art d\u2019embellir de la Renaissance \u00e0 nos jours<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 344\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_daxjkam\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_daxjkam\">[1]<\/a> En France surtout, mais aussi aux \u00c9tats-Unis, l\u2019image publique projet\u00e9e par Sarah Bernhard a cr\u00e9\u00e9 une vague d\u2019imitation et de <em>vouloir-ressembler<\/em> sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p id=\"footnote2_fk2bjqx\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_fk2bjqx\">[2]<\/a> Je parle ici des affiches publicitaires du temps, mais aussi, aujourd\u2019hui, des publicit\u00e9s t\u00e9l\u00e9visuelles, des vid\u00e9oclips, des magazines, des d\u00e9fil\u00e9s de mode qui pr\u00e9sentent et imposent des normes de beaut\u00e9 toujours plus difficiles \u00e0 reproduire et qui se cantonnent dans une logique de la <em>re-pr\u00e9sentation<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la pr\u00e9sentation r\u00e9currente du m\u00eame et de l\u2019identique, du consommable. \u00c9vacuant ainsi l\u2019aspect conflictuel, probl\u00e9matique, interrogateur et fictionnel qu\u2019entretient tout type de repr\u00e9sentation avec le r\u00e9el, la <em>re-pr\u00e9sentation<\/em> nous place dans un contexte de \u00ab\u00a0d\u00e9gradation de l\u2019organique en inorganique, et plus sp\u00e9cifiquement encore, [de] contrefa\u00e7on de l\u2019organique\u00a0\u00bb (Lapierre, 2002, p.\u00a028). La pr\u00e9sentation de ces <em>corps-images<\/em> format\u00e9s \u00e0 des fins de consommation offre effectivement la possibilit\u00e9 de limiter notre d\u00e9finition du corps (le corps vivant, charnel, sexuel) \u00e0 une image, un mod\u00e8le inorganique qui correspond \u00e0 un canon ignorant des faiblesses in\u00e9vitables d\u2019un corps faillible et mortel.<\/p>\n<p id=\"footnote3_yryxs7j\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_yryxs7j\">[3]<\/a> La r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019identique, la p\u00e9rennit\u00e9 infinie de l\u2019objet mat\u00e9riel, la philosophie de la productivit\u00e9 \u00e0 tout prix et l\u2019industrie du divertissement r\u00e9gissant le fonctionnement du monde d\u2019aujourd\u2019hui permettent \u00e0 l\u2019homme moderne de faire fi de sa condition de mortel et de facilement l\u2019oublier \u00e0 travers les diverses distractions que lui procurent le d\u00e9sir d\u2019accumulation de biens consommables.<\/p>\n<p id=\"footnote4_io11syt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_io11syt\">[4]<\/a> L\u2019exposition publique des <em>corps-images<\/em> propose un discours s\u00e9ducteur. Dans son ouvrage <em>Le scandale du corps parlant<\/em>, Shoshana Felman souligne que s\u00e9duire, \u00ab\u00a0c\u2019est produire un langage heureux\u00a0\u00bb (Felman, 1980, p.\u00a035), un langage qui convainc. C\u2019est attirer l\u2019autre vers soi en prof\u00e9rant une parole qui deviendra pour lui une v\u00e9rit\u00e9, un r\u00e9el qui le r\u00e9conforte et dans lequel il peut s\u2019ancrer. S\u00e9duire, c\u2019est d\u2019abord et avant tout cr\u00e9er un sentiment de bien-\u00eatre, qu\u2019il soit illusoire ou non. L\u2019exposition des <em>corps-images<\/em> tente de nous s\u00e9duire en proposant une d\u00e9finition du corps sans faille, mais cette s\u00e9duction, en plus d\u2019\u00eatre factice, r\u00e9v\u00e8le un probl\u00e8me majeur\u00a0: elle est motiv\u00e9e par un d\u00e9sir perverti en une volont\u00e9 de ressemblance et de co\u00efncidence avec les canons.<\/p>\n<p id=\"footnote5_qaatby5\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_qaatby5\">[5]<\/a> L\u2019expression est de Paul Chamberland qui, dans sa <em>Politique de la douleur<\/em>, signale que l\u2019on \u00ab\u00a0refuse g\u00e9n\u00e9ralement de s\u2019accepter sans r\u00e9serve comme l\u2019\u00eatre mortel qu\u2019on est\u00a0\u00bb (Chamberland, 2004, p.\u00a0256). Le choc produit par la prise de conscience de notre finitude provoque selon lui un d\u00e9grisement face au corps, une lucidit\u00e9 nouvelle, une acception de ses limites et de ses faiblesses.<\/p>\n<p id=\"footnote6_lygq09s\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_lygq09s\">[6]<\/a> Tout \u00eatre d\u00e9gris\u00e9 prenant conscience de sa finitude et de sa faiblesse devient un <em>corps-scandale<\/em> qui, m\u00eame s\u2019il ne le sait pas, s\u2019emploie \u00e0 d\u00e9construire les piliers de l\u2019id\u00e9ologie dominante ainsi que ses imp\u00e9ratifs de consommation, de production, de <em>re-production<\/em> et d\u2019efficacit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"footnote7_iog876u\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_iog876u\">[7]<\/a> Le discours marginal qui s\u2019inscrit absolument contre une id\u00e9ologie ne fait que renforcer les bases de celle-ci en attestant, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit d\u2019une critique, de son pouvoir et de son h\u00e9g\u00e9monie.<\/p>\n<p id=\"footnote8_p25ygto\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_p25ygto\">[8]<\/a> Le scandale spectaculaire en est-il vraiment un? Si l\u2019on se rappelle l\u2019\u00e9tymologie du mot (obstacle pour faire tomber), le scandale spectaculaire semble plus pr\u00e8s de la consolidation des instances d\u00e9j\u00e0 en place que de leur \u00e9branlement r\u00e9el. En utilisant les m\u00eames codes que ces instances, le scandale public spectaculaire ne fait qu\u2019assurer et reconna\u00eetre leur h\u00e9g\u00e9monie. En \u00e9branlant faussement leurs piliers, ce type de scandale permet en fait aux structures de domination de montrer leur puissance puisqu\u2019il leur faut r\u00e9agir pour contrer et b\u00e2illonner cet \u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<p id=\"footnote9_1i0gj02\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_1i0gj02\">[9]<\/a> L\u2019auteur parlait ici de George W. Bush.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Ouellet-Tremblay, Laurance. 2009. \u00abContre le corps-image, le corps-scandale: Des fois que je tombe de Ren\u00e9e Gagnon\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5439 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx). Ouellet-Tremblay, Laurance. 2009. \u00abContre le corps-image, le corps-scandale: Des fois que je tombe de Ren\u00e9e Gagnon\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, p. 47-56<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ouellet-tremblay-hd1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 ouellet-tremblay-hd1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-9f3af588-7067-4f11-bb36-5f0ef1df06fb\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ouellet-tremblay-hd1.pdf\">ouellet-tremblay-hd1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ouellet-tremblay-hd1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-9f3af588-7067-4f11-bb36-5f0ef1df06fb\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01 [W]ouaip la belle ligne que tu veux que je garde et un beau tan brun dents blanches et tu me tiendras le bras lorsqu\u2019on entrera, on aime les entr\u00e9es remarqu\u00e9es, on est les plus beaux amoureux de Hollywood [\u2026] Ren\u00e9e Gagnon, Steeve McQueen (mon amoureux) [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1192,1134,1193],"tags":[288],"class_list":["post-5439","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actes-du-colloque-engagement-imaginaires-et-pratiques","category-article","category-dossier-prive-de-lun-aux-autres","tag-ouellet-tremblay-laurance"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5439","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5439"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5439\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9330,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5439\/revisions\/9330"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5439"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5439"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5439"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}