{"id":5441,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/foutre-un-joyeux-bordel-lartiste-ecrivain-amerindien-jimmie-durham\/"},"modified":"2024-09-11T04:42:21","modified_gmt":"2024-09-11T04:42:21","slug":"foutre-un-joyeux-bordel-lartiste-ecrivain-amerindien-jimmie-durham","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5441","title":{"rendered":"Foutre un joyeux bordel : l\u2019artiste\/\u00e9crivain am\u00e9rindien Jimmie Durham"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6880\">Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01<\/a><\/h5>\n<p>La repr\u00e9sentation des cultures autochtones ne se r\u00e9sume heureusement pas \u00e0 un ensemble de clich\u00e9s r\u00e9ducteurs et racistes. Si la culture populaire semble r\u00e9p\u00e9ter sans cesse les m\u00eames st\u00e9r\u00e9otypes (le valeureux guerrier, la belle sauvagesse ou le Grand Chef) et les m\u00eames signes particuli\u00e8rement connot\u00e9s et connotatifs (coiffe de plumes, collier de perles et autres totems), les \u00e9crivains et artistes autochtones contemporains mettent en place de nouvelles fa\u00e7ons d\u2019exprimer l\u2019am\u00e9rindianit\u00e9. Celles-ci s\u2019\u00e9loignent des images fig\u00e9es du cin\u00e9ma hollywoodien, de l\u2019artisanat pour touristes ou des figurines du genre <em>Playmobil<\/em>, qui r\u00e9duisent les nations autochtones \u00e0 un statut de jouets.<\/p>\n<p>Plusieurs cr\u00e9ateurs autochtones d\u2019aujourd\u2019hui critiquent cette vision superficielle et coloniale de leur culture. En opposition \u00e0 la somme d\u2019innombrables images caricaturales des Premi\u00e8res Nations, repr\u00e9senter son identit\u00e9 de mani\u00e8re vivante et actuelle devient une lutte qui se joue sur le plan \u00e0 la fois du politique et de l\u2019imaginaire. Dans le contexte autochtone de l\u2019Am\u00e9rique du Nord, les pratiques cr\u00e9atrices doivent composer avec une ignorance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ainsi qu\u2019avec une propension \u00e0 ne percevoir les cultures am\u00e9rindiennes et inuit qu\u2019\u00e0 travers leurs traditions. En regard de la masse d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues qui les concernent, les \u00e9crivains et artistes autochtones qui repr\u00e9sentent leur identit\u00e9 culturelle n\u2019ont d\u2019autre choix que de remettre en question les repr\u00e9sentations populaires. C\u2019est un terrain min\u00e9 de toutes parts, qui oblige \u00e0 questionner constamment son action cr\u00e9atrice.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, la d\u00e9marche de Jimmie Durham, dont le parcours recoupe \u00e9troitement l\u2019histoire de l\u2019activisme am\u00e9rindien en Am\u00e9rique du Nord, est exemplaire. Membre de la nation cherokee, Jimmie Durham est n\u00e9 en 1940. Il publie des po\u00e8mes et cr\u00e9e des \u0153uvres de performance depuis 1964. Apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Beaux-Arts de Gen\u00e8ve, il revient aux \u00c9tats-Unis et milite activement au sein de l\u2019American Indian Movement<a id=\"footnoteref1_gfkzri4\" class=\"see-footnote\" title=\"Toujours active, cette organisation milite pour la reconnaissance des droits des Am\u00e9rindiens et leur autonomie politique. Actuellement, l\u2019American Indian Movement lutte entre autres choses contre l\u2019appropriation de noms et de signes am\u00e9rindiens par certaines \u00e9quipes sportives. Pour plus de d\u00e9tails\u00a0: www.aimovement.org. \" href=\"#footnote1_gfkzri4\">[1]<\/a>. En 1975, Durham met sur pied et dirige l\u2019International Indian Treaty Council, qui \u0153uvre dans le cadre de l\u2019Organisation des Nations Unies et de la Commission des Droits de l\u2019Homme. Parall\u00e8lement \u00e0 son engagement militant, qu\u2019il d\u00e9laisse en 1980, Durham continue de cr\u00e9er\u00a0: peinture, sculpture, dessin, installation, po\u00e9sie.<\/p>\n<h2>Militer pour la m\u00e9moire<\/h2>\n<p>Les po\u00e8mes, textes et dessins r\u00e9unis dans <em>Columbus Day<\/em>, paru en 1983, s\u2019inscrivent dans cet engagement militant, le poursuivent\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>In school I was taught the names<br \/>Columbus, Cortez, and Pizzaro and<br \/>A dozen other filthy murderers.<br \/>A bloodline all the way to General Miles,<br \/>Daniel Boone and General Eisenhower.<\/p>\n<p>No one mentioned the names<br \/>Of even a few of the victims.<br \/>But don\u2019t you remember Chaske, whose spine<br \/>Was crushed so quickly by Mr. Pizzaro\u2019s boot\u00a0?<br \/>What words did he cry into the dust\u00a0?<\/p>\n<p>What was the familiar name<br \/>Of that young girl who danced so gracefully<br \/>That everyone in the village sang with her \u2014<br \/>Before Cortez\u2019 sword hacked off her arms<br \/>As she protested the burning of her sweetheart\u00a0?<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p>Greenrock Woman was the name<br \/>Of that old lady who walked right up<br \/>And spat in Columbus\u2019s face. We<br \/>Must remember that, and remember<br \/>Laughing Otter the Taino who tried to stop<br \/>Columbus and who was taken away as a slave.<\/p>\n<p>We never saw him again<a id=\"footnoteref2_kmlu0uf\" class=\"see-footnote\" title=\"Je propose la traduction suivante\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9cole on m\u2019a appris les noms\u00a0\/ De Colomb, Cortez, Pizzaro et\u00a0\/ D\u2019une douzaine de sales meurtriers.\u00a0\/ Une ligne de sang jusqu\u2019au g\u00e9n\u00e9ral Miles,\u00a0\/ Daniel Boone et le g\u00e9n\u00e9ral Eisenhower.\u00a0\/\u00a0\/ Personne ne mentionne les noms\u00a0\/ Ne serait-ce que de quelques victimes.\u00a0\/ Mais vous souvenez-vous de Chaske, dont l\u2019\u00e9pine dorsale\u00a0\/ A \u00e9t\u00e9 \u00e9crabouill\u00e9e si vite par la botte de M.\u00a0Pizzaro\u00a0?\u00a0\/ Quels mots a-t-il pleur\u00e9 dans la poussi\u00e8re\u00a0?\u00a0\/\u00a0\/ Comment appelait-on\u00a0\/ Cette jeune fille qui dansait si bien\u00a0\/ Que tout le monde au village chantait avec elle\u00a0-\u00a0\/ Avant que Cortez ne lui tranche les bras\u00a0\/ Alors qu\u2019elle se plaignait parce qu\u2019on br\u00fblait son amoureux\u00a0?\u00a0\/ [\u2026]\u00a0\/ Pierre-Verte \u00e9tait le nom de\u00a0\/ Cette vieille femme qui marcha en direction\u00a0\/ De Colomb et lui cracha au visage. Nous\u00a0\/ Devons nous rappeler de cela, et nous rappeler\u00a0\/ Otter Le Rieur, le Taino qui essaya d\u2019arr\u00eater\u00a0\/ Colomb et qui a \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 comme esclave.\u00a0\/ Nous ne l\u2019avons plus jamais revu.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote2_kmlu0uf\">[2]<\/a>. (1983, p. 10-11)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce po\u00e8me, qui donne son titre au recueil <em>Columbus Day<\/em>, nous engage \u00e0 un devoir de m\u00e9moire. Il lutte contre ces trous qui pars\u00e8ment l\u2019histoire du continent am\u00e9ricain. Partant d\u2019une exp\u00e9rience personnelle (\u00ab\u00a0In school I was taught\u00a0\u00bb), le texte s\u2019emploie \u00e0 colmater quelques br\u00e8ches d\u2019amn\u00e9sie culturelle. Ce qui est absent des livres d\u2019histoire, Durham l\u2019inscrit dans un livre de po\u00e9sie.<\/p>\n<p>Cette critique de la figure h\u00e9ro\u00efque de Christophe Colomb pr\u00e9figure de nombreuses \u0153uvres et manifestations qui eurent lieu en 1992, alors que plusieurs Am\u00e9rindiens et non-Am\u00e9rindiens \u00e0 travers les Am\u00e9riques d\u00e9non\u00e7aient les c\u00e9l\u00e9brations entourant le 500<sup>e<\/sup> anniversaire de l\u2019arriv\u00e9e de Colomb sur le continent am\u00e9ricain. En cela, Jimmie Durham est un pionnier de l\u2019engagement am\u00e9rindien et du militantisme postcolonial am\u00e9ricain. Il est un pr\u00e9curseur de l\u2019art am\u00e9rindien engag\u00e9, du travail de nombreux cr\u00e9ateurs soucieux de d\u00e9noncer le colonialisme et ses effets pervers non seulement sur les Am\u00e9rindiens, mais sur ce que l\u2019on pourrait appeler l\u2019imaginaire des Am\u00e9riques. Comme le fait \u00e9galement l\u2019historien uruguayen Eduardo Galeano, notamment dans <em>Les veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine<\/em> (1981), Jimmie Durham rappelle que la colonisation europ\u00e9enne des Am\u00e9riques est une histoire horrible.<\/p>\n<p>Le travail de Durham est politiquement charg\u00e9, mais il est aussi personnel. Son \u0153uvre est autant intime qu\u2019engag\u00e9e. Plusieurs textes et po\u00e8mes de <em>Columbus Day<\/em> relatent les meurtres de leaders am\u00e9rindiens, alors que d\u2019autres sont plus pr\u00e8s de la vie quotidienne de l\u2019auteur. Dans \u00ab\u00a0Little Insults\u00a0\u00bb, par exemple, il \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Hey, I am drunk, writing this\u00a0\u00bb (1983, p. 44). Il ajoute qu\u2019il a mal aux dents, que celles d\u2019en arri\u00e8re sont \u00e0 la veille de tomber, qu\u2019il a mal au dos, qu\u2019il prend du poids, qu\u2019il est magan\u00e9 d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 trop pauvre trop longtemps. Avec un ton \u00e0 la fois humoristique et d\u00e9sesp\u00e9rant, que le lecteur d\u2019ici pourrait rapprocher de celui de Patrice Desbiens, Durham \u00e9crit : \u00ab\u00a0Poverty is so boring, so damn common,\u00a0\/ We should think of something else\u00a0\/ For poor people to have<a id=\"footnoteref3_9t8kczk\" class=\"see-footnote\" title=\"Je traduirais ainsi : \u00ab\u00a0La pauvret\u00e9, c\u2019est tellement ennuyant, vachement banal,\u00a0\/ On devrait penser \u00e0 autre chose\u00a0\/ Que les pauvres pourraient avoir.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote3_9t8kczk\">[3]<\/a>.\u00a0\u00bb (<em>Idem.<\/em>)<\/p>\n<h2>S\u2019engager\u00a0: se mettre dedans<\/h2>\n<p>Durham d\u00e9nonce, insulte, ironise. On retrouve ce m\u00e9lange dans <em>Self-Portrait<\/em>, une \u0153uvre \u00e0 mi-chemin entre la peinture et la sculpture, r\u00e9alis\u00e9e en 1987<a id=\"footnoteref4_yolpu0g\" class=\"see-footnote\" title=\"Self-Portrait, 1987. Toile, bois, peinture, plumes, coquillage, turquoise, m\u00e9tal. 172,8\u00a0x\u00a086,4\u00a0x\u00a028,8\u00a0cm. Cette \u0153uvre, probablement la plus importante et la plus connue de Jimmie Durham, est reproduite en couverture ainsi qu\u2019aux pages 62 et 63 de la monographie \u00e9crite par Laura Mulvey, Dirk Snauwaert et Mark Alic Durant dans la prestigieuse collection \u00ab\u00a0Contemporary artists\u00a0\u00bb chez Phaidon. \" href=\"#footnote4_yolpu0g\">[4]<\/a>. Con\u00e7ue pour \u00eatre accroch\u00e9e \u00e0 environ 30 centim\u00e8tres du mur, la toile est d\u00e9coup\u00e9e selon la forme d\u2019une silhouette repr\u00e9sentant le corps de l\u2019artiste, qui nous fait face. Le visage se compose d\u2019un masque de bois peint et orn\u00e9 de fourrure (pour les cheveux), de turquoise (pour l\u2019\u0153il gauche) et de coquillages (pour les oreilles). \u00c0 l\u2019endroit du c\u0153ur, la toile forme une ouverture qui laisse entrevoir un coffre o\u00f9 s\u2019enchev\u00eatrent des morceaux de bois. De courtes phrases, trac\u00e9es \u00e0 la main, parcourent le corps, peint d\u2019une couleur qui rappelle le cuir. Sur l\u2019\u00e9paule et le bras gauche, on peut lire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Hello! I\u2019m Jimmie Durham. I want to explain a few Basic Things About Myself. In 1986 I was 46 years old. As an artist I am confused about many things, but basically my health is good and I am willing and able to do a wide variety of Jobs. I am Actively seeking Employment<a id=\"footnoteref5_xyk44us\" class=\"see-footnote\" title=\"Je traduis \u00e0 nouveau : \u00ab\u00a0Bonjour\u00a0! Mon nom est Jimmie Durham. Je voudrais expliquer quelques petites choses \u00e0 propos de moi. En 1986 j\u2019avais 46 ans. En tant qu\u2019artiste, je suis confus \u00e0 propos de plusieurs choses, mais en gros ma sant\u00e9 est bonne et je suis apte et dispos\u00e9 \u00e0 occuper une grande vari\u00e9t\u00e9 d\u2019emplois. Je recherche activement du travail.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote5_xyk44us\">[5]<\/a>. (retranscrit dans Mulvey, 1995, p. 60)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u2019autres \u00e9nonc\u00e9s, qui rel\u00e8vent g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019un humour de la banalit\u00e9, tels que \u00ab\u00a0People like my poems\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0Indian Penises are unusually large and colorful\u00a0\u00bb, sont inscrits sur diff\u00e9rents membres du corps.<\/p>\n<p>Jimmie Durham ne tient pas \u00e0 se pr\u00e9senter sous son meilleur angle. Certaines phrases s\u2019apparentent \u00e0 une description d\u2019agence de rencontre, o\u00f9 il est question des passe-temps de l\u2019artiste ou encore de ses plantes. Le ton adopte tant\u00f4t l\u2019humour de l\u2019insouciance, tant\u00f4t la gravit\u00e9 de l\u2019aveu, par exemple lorsque Durham \u00e9voque sa confusion en tant qu\u2019artiste ou, pourrait-on pr\u00e9ciser, en tant qu\u2019artiste am\u00e9rindien. Quel que soit le registre emprunt\u00e9, les mots de l\u2019artiste sur son autoportrait agissent \u00e0 la mani\u00e8re de phylact\u00e8res. Durham fait parler son autoportrait. C\u2019est l\u2019artiste et \u00e9crivain lui-m\u00eame qui nous parlent \u00e0 travers sa sculpture; c\u2019est sa voix qui est trac\u00e9e sur la toile.<\/p>\n<p>Dans cette \u0153uvre, le visuel et le textuel se r\u00e9pondent. Ainsi, l\u2019inscription \u00ab\u00a0Indian Penises are unusually large and colorful\u00a0\u00bb dialogue avec le p\u00e9nis repr\u00e9sent\u00e9 sur la silhouette, qui est lui aussi large et plein de couleurs. Durham se repr\u00e9sente dans son autoportrait \u00e0 la fois par la figuration picturale (l\u2019\u0153uvre est compos\u00e9e d\u2019une silhouette et d\u2019un masque de taille proportionnelle) et par le langage (sur cette \u0153uvre se trouvent des mots qui d\u00e9crivent l\u2019artiste). Durham se met dans son autoportrait et s\u2019y montre tel qu\u2019il est dans la vie de tous les jours : l\u00e9ger, dr\u00f4le, mais aussi confus, port\u00e9 par une r\u00e9flexion sur l\u2019acte m\u00eame de cr\u00e9ation et sur le fait d\u2019\u00eatre am\u00e9rindien.<\/p>\n<p>L\u2019autoportrait de Durham questionne la notion d\u2019autoportrait. Comment pouvons-nous nous repr\u00e9senter quand nous savons pertinemment que nous ne pouvons pas vraiment savoir qui nous sommes, de quoi nous avons l\u2019air\u00a0? \u00ab\u00a0Non, \u00e7a n\u2019a pas d\u2019allure de se repr\u00e9senter, \u00e7a ne peut pas avoir d\u2019allure\u00a0\u00bb, semble nous dire l\u2019\u0153uvre de Durham. Comment tenter de le faire alors, comment le faire quand m\u00eame\u00a0? La solution utilis\u00e9e par Durham est d\u2019opter pour ce que l\u2019on pourrait appeler la tactique du trickster<a id=\"footnoteref6_l4mwgzh\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u00e0 encore, puisque de nombreux cr\u00e9ateurs am\u00e9rindiens, particuli\u00e8rement en art contemporain, ont apr\u00e8s lui utilis\u00e9 eux aussi la tactique du trickster, Durham fait figure de pr\u00e9curseur. Voir \u00e0 ce sujet l\u2019ouvrage d\u2019Allan J. Ryan. \" href=\"#footnote6_l4mwgzh\">[6]<\/a>. Figure importante de plusieurs mythologies am\u00e9rindiennes, le trickster est celui qui, sous un air irr\u00e9v\u00e9rencieux, mine de rien, peut changer l\u2019\u00e9tat du monde. Il donne l\u2019impression qu\u2019il ne fait qu\u2019un mauvais coup, que c\u2019est l\u00e0 son intention, mais il modifie l\u2019ordre des choses. Insaisissable, il dispara\u00eet, change de forme constamment. C\u2019est un sacripant, un peu comme Loki, le dieu de la malice dans les mythologies nordiques. Il nous tape sur l\u2019\u00e9paule et, alors qu\u2019on regarde d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il est d\u00e9j\u00e0 de l\u2019autre, et quelque chose aura \u00e9t\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement chamboul\u00e9. Si l\u2019on tourne la t\u00eate vers cet autre c\u00f4t\u00e9, il aura immanquablement d\u00e9j\u00e0 disparu en nous tirant la langue.<\/p>\n<h2>Surtout ne pas se prendre au s\u00e9rieux<\/h2>\n<p>L\u2019engagement ne poss\u00e8de que rarement l\u2019aspect irr\u00e9v\u00e9rencieux du trickster. Il ne faudrait pas tourner en d\u00e9rision les convictions id\u00e9ologiques de l\u2019activiste\u00a0! Mis \u00e0 part quelques formes plus pr\u00e8s de l\u2019art de performance ou du th\u00e9\u00e2tre d\u2019intervention, comme les <em>flash mobs<\/em> ou les <em>manifs de droite<\/em><a id=\"footnoteref7_fjmd5jn\" class=\"see-footnote\" title=\"Une flash mob (expression habituellement traduite par \u00ab\u00a0mobilisation \u00e9clair\u00a0\u00bb) est un rassemblement de personnes qui, \u00e0 un moment et un lieu pr\u00e9cis, commettent toutes la m\u00eame action avant de se disperser. Une manif de droite, c\u2019est une manifestation qui utilise l\u2019ironie et le renversement pour faire passer son message\u00a0: scander ou brandir des slogans en faveur de la pollution, du capitalisme, etc. \" href=\"#footnote7_fjmd5jn\">[7]<\/a>, l\u2019engagement militant se joue s\u00e9rieusement. La cause, c\u2019est une affaire importante, voire sacr\u00e9e\u00a0: nous devons y croire, ne la profaner d\u2019aucune fa\u00e7on et sous aucun pr\u00e9texte. \u00c0 cet \u00e9gard, la dimension provocatrice et quelque peu dada\u00efste de Durham pose probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Durham et le trickster \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans son travail ne se prennent pas au s\u00e9rieux. Ils ne sont pas des int\u00e9gristes id\u00e9ologiques. Au contraire, ils sabotent le principe-m\u00eame d\u2019id\u00e9ologie, puisqu\u2019ils sont en questionnement perp\u00e9tuel, sans cesse en mouvement. Ils ne font pas non plus l\u2019apologie de la d\u00e9sillusion, ils ne font pas valoir l\u2019inutilit\u00e9, la futilit\u00e9 ou la fatuit\u00e9 de l\u2019engagement. Cependant, ils mettent dans l\u2019engagement un soup\u00e7on de soup\u00e7on. Ils inventent d\u2019autres modalit\u00e9s d\u2019expression \u00e0 l\u2019engagement. Oui, nous combattons quelque chose, nous combattons pour quelque chose, mais nous luttons aussi avec nous-m\u00eames \u00e0 chaque fois que nous cr\u00e9ons. C\u2019est avec notre corps, avec nos questionnements, avec ce qui fait de nous des sujets que nous nous engageons, \u00e0 travers l\u2019activisme, l\u2019\u00e9criture ou la pratique artistique.<\/p>\n<p>Jimmie Durham est am\u00e9rindien, plus pr\u00e9cis\u00e9ment cherokee, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore du clan du loup. Pour certains, la culture, c\u2019est sacr\u00e9. Il ne faut pas l\u2019attaquer ou la tourner en ridicule, surtout si cette culture se trouve dans une situation pr\u00e9caire, qu\u2019elle fait depuis pr\u00e8s d\u2019un demi-mill\u00e9naire l\u2019objet de tentatives d\u2019extermination r\u00e9elles et symboliques. Pour Durham, \u00eatre am\u00e9rindien, c\u2019est se battre avec l\u2019am\u00e9rindianit\u00e9, si possible en ne se prenant pas trop au s\u00e9rieux. L\u2019humour permet d\u2019atteindre la cible dans un champ pi\u00e9g\u00e9, cern\u00e9 de toutes parts. Comment repr\u00e9senter l\u2019am\u00e9rindianit\u00e9 sans tomber dans les st\u00e9r\u00e9otypes coloniaux\u00a0? Comment un sujet peut-il se repr\u00e9senter en tant qu\u2019Am\u00e9rindien sans faire de lui-m\u00eame un clich\u00e9 vivant, une caricature de ce qu\u2019il croit qu\u2019il devrait \u00eatre\u00a0? Pour Durham, l\u2019engagement culturel n\u2019est pas une simple affaire. Il ne suffit pas de dire \u00ab\u00a0je suis Am\u00e9rindien\u00a0\u00bb. La question ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0. C\u2019est plut\u00f4t \u00e0 cet endroit qu\u2019elle commence.<\/p>\n<p>M\u00eame si l\u2019engagement culturel est une question aussi d\u00e9licate que cruciale pour un artiste et \u00e9crivain comme Jimmie Durham, le message qu\u2019il lance avec son autoportrait pourrait \u00eatre r\u00e9sum\u00e9 ainsi\u00a0: ce n\u2019est pas parce que le sujet trait\u00e9 est s\u00e9rieux que l\u2019on doit n\u00e9cessairement l\u2019aborder d\u2019une mani\u00e8re s\u00e9rieuse. Et ce n\u2019est pas parce que l\u2019on n\u2019est pas s\u00e9rieux qu\u2019on ne donne pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Bien s\u00fbr, il ne s\u2019agit pas pour Durham de se transformer en humoriste. Le trickster n\u2019est pas un clown et le travail de l\u2019artiste n\u2019a pas pour but de faire rire. Une \u0153uvre comme celle de Durham propose une exp\u00e9rience esth\u00e9tique porteuse d\u2019un trouble et d\u2019un questionnement.<\/p>\n<h2>Interroga(c)tion<\/h2>\n<p>Dans un des textes en prose de son recueil <em>Colombus Day<\/em>, Durham \u00e9crit : \u00ab\u00a0One of the most terrible aspects of our situation today is that none of us feel that we are authentic. We do not think that we are real Indians<a id=\"footnoteref8_70zunbb\" class=\"see-footnote\" title=\"Je traduis : \u00ab\u00a0Un des aspects les plus terribles de notre situation actuelle, c\u2019est que plus personne d\u2019entre nous n\u2019a le sentiment que nous sommes authentiques. Nous ne nous consid\u00e9rons pas comme de vrais Am\u00e9rindiens.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote8_70zunbb\">[8]<\/a>.\u00a0\u00bb (1983, p. 84) Comment se repr\u00e9senter si l\u2019on ne croit pas \u00e0 son authenticit\u00e9\u00a0? Comment faire son autoportrait si on ne se sent pas vrai\u00a0? Pour Durham, \u00eatre authentique, c\u2019est avant tout \u00eatre soi-m\u00eame, avec tout ce que cela peut comporter de contradictoire ou de banal. Par exemple, d\u00e9crire sa l\u00e9g\u00e8re d\u00e9pendance au caf\u00e9 et \u00e0 la cigarette, comme l\u2019artiste le fait dans sa sculpture-autoportrait.<\/p>\n<p>Durham est un des premiers artistes am\u00e9rindiens \u00e0 affirmer qu\u2019il est possible de parler de soi, en tant qu\u2019am\u00e9rindien, sans obligatoirement faire intervenir des signes qui connotent de mani\u00e8re pr\u00e9cise les cultures am\u00e9rindiennes. Se montrer soi-m\u00eame, dans ce que l\u2019on a d\u2019ordinaire, de commun, devient un acte subversif, un acte d\u2019engagement, qui milite en faveur d\u2019une repr\u00e9sentation de l\u2019am\u00e9rindianit\u00e9 cons\u00e9quente avec la r\u00e9alit\u00e9 actuelle, d\u00fbt-elle \u00eatre moins \u00ab\u00a0noble\u00a0\u00bb ou suppos\u00e9ment \u00ab\u00a0authentique\u00a0\u00bb que les signes traditionnels am\u00e9rindiens. L\u2019authenticit\u00e9, pour Durham, et pour de nombreux artistes et \u00e9crivains am\u00e9rindiens qui lui doivent beaucoup, ne consiste pas en la transposition contemporaine des traditions. L\u2019authenticit\u00e9, de m\u00eame que l\u2019engagement qui en d\u00e9coule, serait plut\u00f4t l\u2019expression de la r\u00e9alit\u00e9 contemporaine, qu\u2019elle comporte ou non une dimension traditionnelle.<\/p>\n<p>Tant dans sa pratique artistique que scripturaire, Jimmie Durham commet constamment cet acte de distanciation qui consiste \u00e0 s\u2019interroger sur son action, et sur la port\u00e9e de cette action. Ainsi, bien que Durham soit \u00e0 la fois artiste, \u00e9crivain et activiste, il importe pour lui de nuancer le potentiel d\u2019action r\u00e9elle de l\u2019\u00e9criture. Bien s\u00fbr, les mots sont des armes. C\u2019est le pacte de lecture que propose l\u2019\u00e9criture engag\u00e9e. Mais il s\u2019agit l\u00e0, il ne faut pas l\u2019oublier, d\u2019une m\u00e9taphore. On voudrait bien, en \u00e9crivant, que les mots soient de v\u00e9ritables armes. Mais Durham rappelle que, face au r\u00e9el, la po\u00e9sie est d\u2019une impuissance d\u00e9sarmante.<\/p>\n<blockquote>\n<p>My voice, my words, the forms of my poems, are not strong enough to tell the story of the Kiowa hero Satyanka. I can hide no knives in my words, and U.S. soldiers will neither run nor die from reading my poem about Satyanka, Sitting Bear, the Kiowa chief<a id=\"footnoteref9_0bhwzsp\" class=\"see-footnote\" title=\"Je traduis : \u00ab\u00a0Ma voix, mes mots, mes po\u00e8mes ne sont pas assez puissants pour raconter l\u2019histoire de Satyanka. Je ne peux pas cacher de couteau dans mes mots, et les soldats am\u00e9ricains ne vont ni s\u2019enfuir ni mourir en lisant mon po\u00e8me \u00e0 propos de Satyanka, ce h\u00e9ros Kiowa mieux connu sous le nom de Sitting Bull.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote9_0bhwzsp\">[9]<\/a>. (<em>Ibid.<\/em>, p. 84)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si seulement un po\u00e8me pouvait tuer des soldats\u2026 Il y a dans cette r\u00eaverie de mots arm\u00e9s, de mots-qui-tuent, quelque chose d\u2019\u00e0 la fois comique (on imagine la situation somme toute loufoque de soldats fuyant devant un po\u00e8me) et m\u00e9lancolique (les mots ne sont h\u00e9las pas r\u00e9ellement arm\u00e9s, ils ne peuvent en rien changer une situation r\u00e9voltante). Ici, Durham questionne la port\u00e9e de son action scripturaire. Il ne se fait pas d\u2019illusion\u00a0: la po\u00e9sie ne peut intervenir sur les crimes commis dans le pass\u00e9. Elle peut pourtant raconter ces atrocit\u00e9s, d\u2019une mani\u00e8re diff\u00e9rente du manuel historique ou encore du manifeste. La po\u00e9sie de Durham nous plonge au c\u0153ur de ces crimes commis contre des leaders am\u00e9rindiens et permet d\u2019en prendre connaissance \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique que propose le po\u00e8me.<\/p>\n<p>Durham, dans sa pratique artistique et litt\u00e9raire, s\u2019inscrit dans la foul\u00e9e des activistes am\u00e9rindiens du pass\u00e9, mais il le fait d\u2019une mani\u00e8re personnelle et actuelle. Il parle dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui. Il ne recr\u00e9e pas le pass\u00e9, il l\u2019\u00e9voque \u00e0 partir du pr\u00e9sent qui est le sien. Ce faisant, Durham interroge sa propre relation \u00e0 ce pass\u00e9, \u00e0 cette histoire am\u00e9rindienne. Il questionne \u00e9galement l\u2019action m\u00eame de sa cr\u00e9ation. \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que je suis en train de faire avec cette sculpture, avec ce po\u00e8me\u00a0? Pourquoi suis-je en train de faire ce que je fais\u00a0? \u00c0 quoi \u00e7a sert\u00a0? \u00c0 qui cela pourrait bien servir\u00a0?\u00a0\u00bb Durham pose ces questions qui pr\u00e9occupent de nombreux penseurs et cr\u00e9ateurs mais qui, la plupart du temps, demeurent dissoci\u00e9es de l\u2019\u0153uvre ou du texte qui les a suscit\u00e9es. Bien s\u00fbr, le questionnement transpara\u00eet \u00e0 travers le mat\u00e9riau de l\u2019expression, il est pr\u00e9sent dans l\u2019\u0153uvre, mais il n\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement pas explicit\u00e9, donn\u00e9 \u00e0 voir en tant que composante de la cr\u00e9ation. Une des particularit\u00e9s du travail de Durham, qui constitue aussi une de ses grandes qualit\u00e9s, r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 faire intervenir les questions qu\u2019il se pose \u00e0 m\u00eame sa production artistique et litt\u00e9raire.<\/p>\n<h2>La distanciation du doute<\/h2>\n<p>Le doute, inscrit dans la mati\u00e8re m\u00eame de l\u2019\u0153uvre, cr\u00e9e une distanciation. Dans un court texte figurant dans son ouvrage <em>A Certain Lack of Coherence<\/em>, Durham interrompt son commentaire d\u2019une photographie, prise en 1904, o\u00f9 l\u2019on voit le c\u00e9l\u00e8bre chef et guerrier am\u00e9rindien Geronimo au volant d\u2019une voiture, pour laisser \u00e0 son questionnement tout l\u2019espace du texte :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"margin-left: 42.55pt;\">Why are you looking at these photos\u00a0? What do you expect to learn\u00a0? What do you expect to feel\u00a0? What do you expect to happen next\u00a0?<\/p>\n<p style=\"margin-left: 42.55pt;\">And what am I doing\u00a0? What do I expect\u00a0?<\/p>\n<p style=\"margin-left: 42.55pt;\">I am faced with my usual dilemma. On the one hand, how can I write, carry on intellectual or cultural investigations, when our situations demand activism\u00a0? And on the other hand, to whom might I address my investigations\u00a0?<\/p>\n<p style=\"margin-left: 42.55pt;\">How and why can I assume a basic trust in an untrustworthy situation\u00a0? Am I creating neurotic complexities because of my own confusions and guilt\u00a0? Am I even needlessly inserting myself in a short essay about a photo of someone else, and so using Geronimo to further my own career\u00a0?<\/p>\n<p style=\"margin-left: 42.55pt;\">Reader, as you read, I want you to have similar doubts and recognize a similar need for activism, at a time and in circumstances that should be intolerable to all of us<a id=\"footnoteref10_rd948lp\" class=\"see-footnote\" title=\" Je traduis\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi regardes-tu ces photographies\u00a0? Qu\u2019esp\u00e8res-tu apprendre\u00a0? Qu\u2019esp\u00e8res-tu \u00e9prouver\u00a0? Qu\u2019est-ce que tu crois qu\u2019il va se passer\u00a0? Et puis, que suis-je en train de faire\u00a0? Qu\u2019est-ce que j\u2019esp\u00e8re\u00a0? Je suis pris dans mon dilemme habituel. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, comment puis-je \u00e9crire, poursuivre un travail intellectuel ou culturel, alors que notre situation exige de l\u2019activisme\u00a0? De l\u2019autre, \u00e0 qui puis-je adresser le travail de ma pens\u00e9e\u00a0? Comment et pourquoi devrais-je construire une relation de confiance dans un contexte o\u00f9 elle est absente\u00a0? Suis-je en train de compliquer inutilement tout ceci parce que je me sens confus et coupable\u00a0? Est-ce que je me mets en sc\u00e8ne sans raison dans ce court texte \u00e0 propos d\u2019une photo de quelqu\u2019un d\u2019autre, utilisant Geronimo pour mousser ma propre carri\u00e8re\u00a0? Lecteur, alors que tu lis, je voudrais que tu \u00e9prouves des doutes similaires et que tu reconnaisses un le m\u00eame besoin pour l\u2019activisme, \u00e0 une \u00e9poque et dans des circonstances qui devraient \u00eatre intol\u00e9rables pour chacun d\u2019entre nous.\u00a0\u00bb \" href=\"#footnote10_rd948lp\">[10]<\/a>. (1993, p. 243)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Durham pointe le probl\u00e8me de l\u2019\u00e9criture engag\u00e9e. Chaque minute pass\u00e9e \u00e0 \u00e9crire constitue du temps vol\u00e9 \u00e0 l\u2019action concr\u00e8te, \u00e0 l\u2019avancement de la cause pour laquelle on se bat, m\u00eame si l\u2019\u00e9criture constitue une manifestation de ce combat. En regard de l\u2019activisme sur le terrain, l\u2019\u00e9criture place l\u2019auteur activiste dans une situation de honte, de culpabilit\u00e9. Pourquoi \u00e9crire\u00a0? Il y aurait mieux \u00e0 faire, non\u00a0? L\u2019action concr\u00e8te ne vaut-elle pas mieux que l\u2019action sur papier\u00a0? D\u2019ailleurs, \u00e0 qui s\u2019adresse-t-on lorsque l\u2019on \u00e9crit un texte engag\u00e9, gagn\u00e9 \u00e0 une cause\u00a0? Qui tente-t-on de convaincre\u00a0? Si l\u2019auteur est en proie au doute, \u00e0 la confusion, s\u2019il ne s\u2019inscrit pas dans une relation de confiance sans bornes vis-\u00e0-vis de ses propres convictions, comment peut-il faire preuve de persuasion\u00a0? Mais le d\u00e9sir de persuasion n\u2019est-il pas qu\u2019un st\u00e9r\u00e9otype associ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture engag\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que de vouloir convaincre ses lecteurs, comme s\u2019il s\u2019agissait de convertir une population ou bien de rassembler des troupes, Durham les invite \u00e0 douter. Il souhaite placer ceux qui le lisent dans une situation de perplexit\u00e9, de questionnement. Le doute, mais aussi la honte et l\u2019humour parasitent l\u2019\u00e9criture de Durham, sabotent en toute connaissance de cause l\u2019efficacit\u00e9 et la limpidit\u00e9 du message qu\u2019elle porte malgr\u00e9 tout. Durham ne nous invite pas \u00e0 adh\u00e9rer \u00e0 quelque chose. Il nous convie plut\u00f4t \u00e0 douter. Devant l\u2019intol\u00e9rable \u2013 parce que c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit \u2013, il faut s\u2019indigner, il faut agir, mais il faut \u00e9galement s\u2019interroger sur ses propres actions, sur ce que l\u2019on fait sans trop y penser parce qu\u2019un sentiment d\u2019urgence nous presse d\u2019agir sans plus tarder.<\/p>\n<p>Car l\u2019engagement peut pr\u00eater flanc \u00e0 une euphorie qui \u00e9vacue tout questionnement. Il faut se battre, oui, il faut tenter de mettre fin \u00e0 l\u2019intol\u00e9rable, oui, mais la d\u00e9marche de Durham nous montre que l\u2019aveuglement et l\u2019absence de toute forme d\u2019autocritique sont des dangers r\u00e9els. Ce pour quoi ou ce contre quoi l\u2019on se bat peut devenir un pr\u00e9suppos\u00e9, une id\u00e9e que l\u2019on vient figer \u00e0 jamais dans une id\u00e9ologie immuable, comme si cette cause pouvait cesser de bouger, de se transformer avec le temps, comme si elle devenait fig\u00e9e, \u00e0 l\u2019image ce que l\u2019on fait trop souvent des cultures autochtones. Pour Durham, s\u2019engager ne veut pas dire \u00ab\u00a0adh\u00e9rer \u00e0 une cause\u00a0\u00bb mais plut\u00f4t \u00ab\u00a0remettre en cause\u00a0\u00bb. Se mettre dans son \u0153uvre, t\u00e9moigner de ses r\u00e9flexions et de ses questionnements.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit de <em>foutre le trouble<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019instaurer un d\u00e9rangement, qui bouscule l\u2019ordre ordinaire des choses, mais aussi un doute, une perplexit\u00e9. Pour Jimmie Durham, il s\u2019agit de penser autrement ce que l\u2019on suppose \u00eatre am\u00e9rindien et ce que l\u2019on entend par identit\u00e9, par \u00e9criture et par art. C\u2019est l\u00e0 un vaste et ambitieux programme, auquel il tente de r\u00e9pondre \u0153uvre apr\u00e8s \u0153uvre. Comme le trickster le fait \u00e0 sa mani\u00e8re irr\u00e9v\u00e9rencieuse, Durham lutte contre ce qui fige les choses. En cela, <em>foutre le trouble<\/em> constitue le principe m\u00eame de son engagement. Pour changer le monde, au lieu de tout casser ou de tout br\u00fbler, Jimmie Durham pr\u00e9f\u00e8re foutre un joyeux bordel, mettre du trouble dans la joie et l\u2019intol\u00e9rable.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>DURHAM, Jimmie. 1983. <em>Columbus Day. Poems and Drawings<\/em>. Albuquerque (New Mexico)\u00a0: West End Press, 104 p.<\/p>\n<p>DURHAM, Jimmie. 1993. <em>A Certain Lack of Coherence. Writings on Art and Cultural Politics<\/em>. Londres\u00a0: Kala Press, 255 p.<\/p>\n<p>GALEANO, Eduardo. 1981. <em>Les veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine. Une contre-histoire<\/em>. Paris\u00a0: Plon, 467 p.<\/p>\n<p>INGBERMAN, Jeanette. 1989. <em>Jimmie Durham. The Bishop\u2019s Moose and the Pinkerton Men<\/em>, New York\u00a0: Exit Art, 38 p.<\/p>\n<p>MULVEY, Laura, Dirk Snauwaert et Mark Alic Durant. 1995. <em>Jimmie Durham<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Contemporary Artists\u00a0\u00bb. Londres\u00a0: Phaidon, 160 p.<\/p>\n<p>RIPPARD, Lucy R. 1993. \u00ab\u00a0Jimmie Durham\u00a0: Postmodernist \u201cSavage\u201d\u00a0\u00bb. <em>Art in America<\/em>, vol.\u00a081, no.\u00a02, f\u00e9vrier 1993, p. 62-69.<\/p>\n<p>RYAN, Allan J. 1999. <em>The Trickster Shift. Humour and Irony in Contemporary Native Art<\/em>, Vancouver \/ Seattle\u00a0: UBC Press \/ University of Washington Press, 297 p.<\/p>\n<p>SHIFF, Richard. 1992. \u00ab\u00a0The Necessity of Jimmie Durham\u2019s Jokes\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Art Journal<\/em>, vol.\u00a051, no.\u00a03, automne 1992, p. 74-80.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_gfkzri4\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_gfkzri4\">[1]<\/a> Toujours active, cette organisation milite pour la reconnaissance des droits des Am\u00e9rindiens et leur autonomie politique. Actuellement, l\u2019American Indian Movement lutte entre autres choses contre l\u2019appropriation de noms et de signes am\u00e9rindiens par certaines \u00e9quipes sportives. Pour plus de d\u00e9tails\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.aimovement.org\">www.aimovement.org<\/a>.<\/p>\n<p id=\"footnote2_kmlu0uf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_kmlu0uf\">[2]<\/a> Je propose la traduction suivante\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9cole on m\u2019a appris les noms\u00a0\/ De Colomb, Cortez, Pizzaro et\u00a0\/ D\u2019une douzaine de sales meurtriers.\u00a0\/ Une ligne de sang jusqu\u2019au g\u00e9n\u00e9ral Miles,\u00a0\/ Daniel Boone et le g\u00e9n\u00e9ral Eisenhower.\u00a0\/\u00a0\/ Personne ne mentionne les noms\u00a0\/ Ne serait-ce que de quelques victimes.\u00a0\/ Mais vous souvenez-vous de Chaske, dont l\u2019\u00e9pine dorsale\u00a0\/ A \u00e9t\u00e9 \u00e9crabouill\u00e9e si vite par la botte de M.\u00a0Pizzaro\u00a0?\u00a0\/ Quels mots a-t-il pleur\u00e9 dans la poussi\u00e8re\u00a0?\u00a0\/\u00a0\/ Comment appelait-on\u00a0\/ Cette jeune fille qui dansait si bien\u00a0\/ Que tout le monde au village chantait avec elle\u00a0&#8211;\u00a0\/ Avant que Cortez ne lui tranche les bras\u00a0\/ Alors qu\u2019elle se plaignait parce qu\u2019on br\u00fblait son amoureux\u00a0?\u00a0\/ [\u2026]\u00a0\/ Pierre-Verte \u00e9tait le nom de\u00a0\/ Cette vieille femme qui marcha en direction\u00a0\/ De Colomb et lui cracha au visage. Nous\u00a0\/ Devons nous rappeler de cela, et nous rappeler\u00a0\/ Otter Le Rieur, le Taino qui essaya d\u2019arr\u00eater\u00a0\/ Colomb et qui a \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 comme esclave.\u00a0\/ Nous ne l\u2019avons plus jamais revu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote3_9t8kczk\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_9t8kczk\">[3]<\/a> Je traduirais ainsi : \u00ab\u00a0La pauvret\u00e9, c\u2019est tellement ennuyant, vachement banal,\u00a0\/ On devrait penser \u00e0 autre chose\u00a0\/ Que les pauvres pourraient avoir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote4_yolpu0g\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_yolpu0g\">[4]<\/a> Self-Portrait, 1987. Toile, bois, peinture, plumes, coquillage, turquoise, m\u00e9tal. 172,8\u00a0x\u00a086,4\u00a0x\u00a028,8\u00a0cm. Cette \u0153uvre, probablement la plus importante et la plus connue de Jimmie Durham, est reproduite en couverture ainsi qu\u2019aux pages 62 et 63 de la monographie \u00e9crite par Laura Mulvey, Dirk Snauwaert et Mark Alic Durant dans la prestigieuse collection \u00ab\u00a0Contemporary artists\u00a0\u00bb chez Phaidon.<\/p>\n<p id=\"footnote5_xyk44us\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_xyk44us\">[5]<\/a> Je traduis \u00e0 nouveau : \u00ab\u00a0Bonjour\u00a0! Mon nom est Jimmie Durham. Je voudrais expliquer quelques petites choses \u00e0 propos de moi. En 1986 j\u2019avais 46 ans. En tant qu\u2019artiste, je suis confus \u00e0 propos de plusieurs choses, mais en gros ma sant\u00e9 est bonne et je suis apte et dispos\u00e9 \u00e0 occuper une grande vari\u00e9t\u00e9 d\u2019emplois. Je recherche activement du travail.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote6_l4mwgzh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_l4mwgzh\">[6]<\/a> L\u00e0 encore, puisque de nombreux cr\u00e9ateurs am\u00e9rindiens, particuli\u00e8rement en art contemporain, ont apr\u00e8s lui utilis\u00e9 eux aussi la tactique du trickster, Durham fait figure de pr\u00e9curseur. Voir \u00e0 ce sujet l\u2019ouvrage d\u2019Allan J. Ryan.<\/p>\n<p id=\"footnote7_fjmd5jn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_fjmd5jn\">[7]<\/a> Une <em>flash mob<\/em> (expression habituellement traduite par \u00ab\u00a0mobilisation \u00e9clair\u00a0\u00bb) est un rassemblement de personnes qui, \u00e0 un moment et un lieu pr\u00e9cis, commettent toutes la m\u00eame action avant de se disperser. Une <em>manif de droite<\/em>, c\u2019est une manifestation qui utilise l\u2019ironie et le renversement pour faire passer son message\u00a0: scander ou brandir des slogans en faveur de la pollution, du capitalisme, etc.<\/p>\n<p id=\"footnote8_70zunbb\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_70zunbb\">[8]<\/a> Je traduis : \u00ab\u00a0Un des aspects les plus terribles de notre situation actuelle, c\u2019est que plus personne d\u2019entre nous n\u2019a le sentiment que nous sommes authentiques. Nous ne nous consid\u00e9rons pas comme de vrais Am\u00e9rindiens.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote9_0bhwzsp\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_0bhwzsp\">[9]<\/a> Je traduis : \u00ab\u00a0Ma voix, mes mots, mes po\u00e8mes ne sont pas assez puissants pour raconter l\u2019histoire de Satyanka. Je ne peux pas cacher de couteau dans mes mots, et les soldats am\u00e9ricains ne vont ni s\u2019enfuir ni mourir en lisant mon po\u00e8me \u00e0 propos de Satyanka, ce h\u00e9ros Kiowa mieux connu sous le nom de Sitting Bull.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p id=\"footnote10_rd948lp\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_rd948lp\">[10] <\/a>Je traduis\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi regardes-tu ces photographies\u00a0? Qu\u2019esp\u00e8res-tu apprendre\u00a0? Qu\u2019esp\u00e8res-tu \u00e9prouver\u00a0? Qu\u2019est-ce que tu crois qu\u2019il va se passer\u00a0?<\/p>\n<p class=\"footnote\">Et puis, que suis-je en train de faire\u00a0? Qu\u2019est-ce que j\u2019esp\u00e8re\u00a0?<\/p>\n<p class=\"footnote\">Je suis pris dans mon dilemme habituel. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, comment puis-je \u00e9crire, poursuivre un travail intellectuel ou culturel, alors que notre situation exige de l\u2019activisme\u00a0? De l\u2019autre, \u00e0 qui puis-je adresser le travail de ma pens\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p class=\"footnote\">Comment et pourquoi devrais-je construire une relation de confiance dans un contexte o\u00f9 elle est absente\u00a0? Suis-je en train de compliquer inutilement tout ceci parce que je me sens confus et coupable\u00a0? Est-ce que je me mets en sc\u00e8ne sans raison dans ce court texte \u00e0 propos d\u2019une photo de quelqu\u2019un d\u2019autre, utilisant Geronimo pour mousser ma propre carri\u00e8re\u00a0?<\/p>\n<p class=\"footnote\">Lecteur, alors que tu lis, je voudrais que tu \u00e9prouves des doutes similaires et que tu reconnaisses un le m\u00eame besoin pour l\u2019activisme, \u00e0 une \u00e9poque et dans des circonstances qui devraient \u00eatre intol\u00e9rables pour chacun d\u2019entre nous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lamy, Jonathan. 2009. \u00abFoutre un joyeux bordel : l\u2019artiste\/\u00e9crivain am\u00e9rindien Jimmie Durham\u00bb, <em>Postures<\/em>, Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5441 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lamy-hd1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 lamy-hd1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-f6a8c19b-a306-4b0f-9257-eaedfca9b530\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lamy-hd1.pdf\">lamy-hd1<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lamy-hd1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-f6a8c19b-a306-4b0f-9257-eaedfca9b530\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actes du colloque \u00abEngagement: imaginaires et pratiques\u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b01 La repr\u00e9sentation des cultures autochtones ne se r\u00e9sume heureusement pas \u00e0 un ensemble de clich\u00e9s r\u00e9ducteurs et racistes. 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