{"id":5445,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-pavillon-de-chasse-en-preface-au-pas-de-gamelin\/"},"modified":"2024-09-13T17:17:46","modified_gmt":"2024-09-13T17:17:46","slug":"le-pavillon-de-chasse-en-preface-au-pas-de-gamelin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5445","title":{"rendered":"Le Pavillon de chasse (en pr\u00e9face au \u00ab Pas de Gamelin \u00bb)"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6879\">Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011<\/a><\/h5>\n<h2>II \u2014 Le nouveau monde<\/h2>\n<p>Dans ce livre sur la folie et ses cantons, j\u2019aurai peut-\u00eatre r\u00e9ussi \u00e0 glisser quelque chose qui pour l\u2019instant reste de moi, o\u00f9 je trouve quelque int\u00e9r\u00eat, l\u2019excuse \u00e0 la mani\u00e8re dont j\u2019en ai \u00e9vinc\u00e9 Maski pour m\u2019impatroniser. Il s\u2019agit d\u2019une allonge \u00e0 ses cantons\u00a0: le Nouveau Monde. Je n\u2019ai m\u00eame pas la pr\u00e9tention de l\u2019avoir invent\u00e9, ne m\u2019accordant pas d\u2019autre m\u00e9rite que l\u2019avoir reconnu au signalement qu\u2019en a laiss\u00e9 feu Monsieur de Marivaux, de trop de finesse pour pr\u00e9tendre \u00e0 rien, honn\u00eate homme s\u2019il en f\u00fbt jamais, qui a \u00e9crit tout simplement que la folie se l\u2019est donn\u00e9 afin de s\u2019en amuser quand le c\u0153ur la porte \u00e0 se distraire et que le temps s\u2019y pr\u00eate. Et puis ce Nouveau Monde aurait quand m\u00eame un but, celui de rappeler \u00e0 la folie qu\u2019elle est ing\u00e9nieuse et de regagner sa confiance\u00a0: \u00ab\u00a0La pauvre, \u00e9crit Monsieur de Marivaux, elle est bien seule et combien nombreux sont les sots qu\u2019elle offense, qui la d\u00e9crient et la calomnient!\u00a0\u00bb\u2026 Quand je dis \u00ab\u00a0de moi\u00a0\u00bb et cite Marivaux, il s\u2019en trouvera d\u2019autres pour se faire gorge chaude de la diff\u00e9rence, mais qui d\u2019entre eux aura lu le petit roman, pourtant d\u2019acc\u00e8s facile, intitul\u00e9 <em>Le Nouveau Monde<\/em>? Aucun. Ah! que vous voil\u00e0 en f\u00e2cheuse posture, pauvres mis\u00e9rables qui avez l\u2019outrecuidance de me d\u00e9nier ainsi toute originalit\u00e9! Vous me prenez au mot, la belle d\u00e9fense!<\/p>\n<p>\u2014 Monsieur de Marivaux, les entendez-vous? Ils me prennent au mot! Que ne s\u2019avisent-ils pas alors de prendre des petits oiseaux en leur mettant un grain de sel en dessous de la queue?<\/p>\n<p>Car enfin, je ne chasse pas d\u2019hier et n\u2019ai pas l\u2019habitude de munir le gibier du mot qui me d\u00e9sarmerait. Marivaux, allez-y voir! En attendant, voici comment la folie proc\u00e8de pour se l\u2019offrir \u00e0 demeure, le Nouveau Monde, sans bouger de place, sans quitter l\u2019ancien\u00a0: en un tournemain. Mais quel tournemain! si rapide que de la maison r\u2019vole le pignon et monte pointu dans le ciel avant qu\u2019on n\u2019en ait rien vu et que d\u00e9j\u00e0 ne commence le grand c\u00e9r\u00e9monial a\u00e9rien\u00a0: alors on l\u2019aper\u00e7oit qui la coiffe, souveraine reconnue. Ah! le beau tableau d\u2019ensemble! Quelle assomption, \u00e0 la port\u00e9e de tous, pour le pauvre monde! Que ne suis-je coiff\u00e9 de m\u00eame, par l\u2019effet du tournemain, de ce pignon!<\/p>\n<p>\u2014 Je te salue, R\u00e9gina, pleine de gr\u00e2ces, m\u00e8re de Dieu, baigne-moi de tes caresses, ainsi que tous les hommes, m\u00eame les sots qui me lisent et ne connaissent rien \u00e0 Marivaux. B\u00e9nis tout le monde \u00e0 l\u2019exception des Amerloques pendus comme des breloques au-dessus du napalm \u00e9ternel.\u00a0Que tu les maudisses puisque Satan les a b\u00e9nis. Je te remercie, amen.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 mon av\u00e9. Cette fois, je vous le dis en v\u00e9rit\u00e9\u00a0: il ne s\u2019agit plus d\u2019un plagiat. J\u2019\u00e9tais sinc\u00e8re de la fa\u00e7on la plus absolue. Et R\u00e9gina m\u2019a r\u00e9pondu\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Mon fils! Mon pauvre fils, dans quelle vilaine affaire t\u2019es-tu fourr\u00e9?<\/p>\n<p>\u2014 R\u00e9gina, ma s\u0153ur, ne vois-tu pas que je viens d\u2019entreprendre ton apologie?<\/p>\n<p>\u2014 Mon fils, je ne maudirai jamais les Amerloques.\u00a0S\u2019ils ont br\u00fbl\u00e9, ce n\u2019est pas une raison de les br\u00fbler. Que le napalm s\u2019\u00e9teigne, amen. Qu\u2019il leur soit pardonn\u00e9 au nom des petits Amerlots!<\/p>\n<p>\u2014 Mais ils en feront des Amerloques encore plus \u00e9pouvantables qu\u2019eux-m\u00eames!<\/p>\n<p>Cette fois, je l\u2019ai entendue rire.\u00a0Tout ce qu\u2019elle fait est significatif. Et ce rire disait\u00a0: \u00ab\u00a0Pauvre de toi! En quoi les Amerloques sont-ils responsables du sort de Maski? Pourquoi faudra-t-il toujours demander \u00e0 d\u2019autres le compte de ses crimes? Je n\u2019en finirai jamais d\u2019\u00eatre folle et de rire.\u00a0\u00bb Son rire \u00e9tait infiniment doux et plaintif. Et je la v\u00e9n\u00e9rais et je l\u2019aimais, \u00e9perdu, hors de moi, ah! R\u00e9gina, ma R\u00e9gina!<\/p>\n<p>\u2014 Petit, reviens-en. Je t\u2019en supplie\u00a0: il ne faut pas m\u2019aimer. Tu finiras peut-\u00eatre par comprendre. Pour le moment, continue ton ouvrage, mon apologie, comme tu le proclames. Apr\u00e8s tout, le tournemain, le Nouveau Monde, c\u2019est un peu vrai. Du m\u00eame mouvement que r\u2019vole le pignon pointu\u2026<\/p>\n<p>Le tournemain fantasque et prodigieux d\u00e9gage l\u2019endroit de l\u2019envers, le Nouveau Monde de l\u2019ancien. Qu\u2019est-ce au juste que le nouveau monde? L\u2019envers \u00e0 jamais cach\u00e9 de l\u2019endroit? La face cach\u00e9e de la Terre? Non, il n\u2019est rien de plus qu\u2019un tulle qui moule l\u2019ancien, qui en \u00e9pouse les formes et la coloration, la moindre nuance et le plus petit reflet. Jamais on n\u2019aurait pens\u00e9 qu\u2019ils sont deux mondes si la folie, rel\u00e9gu\u00e9e dans l\u2019ancien, enferm\u00e9e parmi les mouches, sans rien pour les chasser qu\u2019un minable \u00e9ventail de vieux journaux, de quotidiens disparus, quand le temps vivait encore et dont naissent les mouches \u00e0 pr\u00e9sent, sachant qu\u2019elle ne les pourrait jamais chasser, humili\u00e9e de tant de vanit\u00e9 au point d\u2019aspirer \u00e0 de la gloire, n\u2019avait laiss\u00e9 tomber cette paperasse et toutes ses fausses minuties qui l\u2019avaient tromp\u00e9e depuis si longtemps, qui l\u2019auraient tromp\u00e9e \u00e0 jamais. Alors, d\u2019une main preste et adroite, elle a d\u00e9couvert le nouveau monde o\u00f9 tout ce qu\u2019elle avait cru de l\u2019ancien, sur la foi des fausses nouvelles, a besoin d\u2019yeux neufs pour \u00eatre vu, d\u2019un cerveau d\u2019enfant pour \u00eatre r\u00e9appris et entendu. Les mouches se taisent ou meurent. Tel est le sujet du petit roman que j\u2019ai pris \u00e0 mon compte.<\/p>\n<p>(\u00e0 suivre)<\/p>\n<p><em>L&rsquo;Information m\u00e9dicale et param\u00e9dicale<\/em>, vol. XXVII, n<sup>o<\/sup> 21, 16 septembre 1975, p. 25.<\/p>\n<p>Le pavillon de chasse (en pr\u00e9face au <em>Pas de Gamelin<\/em>)<\/p>\n<h2>III \u2014 M. de Marivaux<\/h2>\n<p>Maski avait d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 Monsieur de Marivaux dans les coulisses d\u2019un th\u00e9\u00e2tre, bien portant, tr\u00e8s connu.<\/p>\n<p>\u2014 Du moins, il le semblerait. Je dispose de cent reflets. Monsieur Le Maski, j\u2019ai plut\u00f4t l\u2019impression d\u2019\u00eatre d\u00e9guis\u00e9. Si cette fa\u00e7on vous convient, n\u2019en parlons plus. Sinon, sachez que j\u2019ai laiss\u00e9 beaucoup de petits \u00e9crits, des contes, des nouvelles, des romans. Je ne m\u2019y porte pas si bien. Ces proses sont plus intimes et sinc\u00e8res. Que de choses, mon Dieu, on peut cacher \u00e0 une foule! D&rsquo;ailleurs, on y est oblig\u00e9 par d\u00e9cence. En priv\u00e9, c\u2019est diff\u00e9rent. Lisez-moi et pardonnez-moi l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9; h\u00e9las! je n\u2019y suis pour rien! Ainsi en a voulu la vie, car je suis bel et bien mort.<\/p>\n<p>Maski pensa lui offrir ses condol\u00e9ances, puis s\u2019abstint, devinant qu\u2019elles seraient malvenues et grossi\u00e8res.<\/p>\n<p>\u2014 On a beau \u00eatre Canadien, cela n\u2019excuse pas tout.<\/p>\n<p>Marivaux lui expliquait justement que ses proses, \u00e0 la tra\u00eene derri\u00e8re lui comme des dentelles n\u00e9gligentes, faisaient office de filet.<\/p>\n<p>\u2014 De la sorte, non autrement, je me suis rendu compte de leur finesse et de leur r\u00e9sistance\u00a0: on ne les voit pas et qui se prend ne s\u2019en tire pas. Telle n\u2019\u00e9tait pas mon intention; je ne me reproche rien et serais pein\u00e9, Monsieur, que vous me jugiez m\u00e9chant. On peste contre mes toiles d\u2019araign\u00e9es\u00a0: qui, pensez-vous? Je m\u2019en amuse un peu, c\u2019est Voltaire, ce lapin agile invent\u00e9 par l\u2019Angleterre \u00e0 qui il a pay\u00e9 brevet, d\u2019ailleurs, en faisant de la livre sterling la monnaie de l\u2019Eldorado. Cela ne fait que commencer, je le crains fort.<\/p>\n<p>Cette crainte, h\u00e9las! fond\u00e9e, \u00e9tait que sa prose ne dev\u00eent le bibitier de tous les \u00e9crivains de France \u00e0 peu d\u2019exceptions pr\u00e8s, Marie No\u00ebl, par exemple, dont il appr\u00e9hendait la perte des lettres qu\u2019elle a adress\u00e9es \u00e0 des dames religieuses en Canada. Les immensit\u00e9s nordiques lui semblaient plus propices \u00e0 la conservation de gros objets\u00a0: contre ces lettres, il pariait pour le mammouth en Sib\u00e9rie\u2026 Il se comprenait parmi les exceptions\u00a0: \u00ab\u00a0Et moi, Monsieur, pourquoi pensez-vous que j\u2019ai oubli\u00e9 de finir mes petits romans? Pour ne pas rester pris \u00e0 moi-m\u00eame!\u00a0\u00bb Voici un pi\u00e8ge dont je commence \u00e0 me ressouvenir, comme j\u2019admets volontiers que l\u2019id\u00e9e du nouveau monde et celle du tournemain, qui le d\u00e9couvre, d\u00e9notent une ing\u00e9niosit\u00e9 au-del\u00e0 de mes moyens. Sans ce tournemain, pas de nouveau monde et sans celui-ci, plus d\u2019ancien. Et sans folie, rien de cela. Elle a plus de cr\u00e9dit qu\u2019on ne lui en pr\u00eate; elle donne raison \u00e0 tout et ne se ruine jamais. Cela porte \u00e0 cons\u00e9quence, non pour elle, pour la raison. J\u2019ai \u00e9labor\u00e9 l\u00e0-dessus d\u00e8s le premier chapitre du Pas de Gamelin, qu\u2019on trouvera plus loin, et crois avoir d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019avec la folie, \u00e0 moins d\u2019\u00eatre fou soi-m\u00eame, on n\u2019a pas besoin de se mettre martel en t\u00eate ni de lui b\u00e2tir trente-six syst\u00e8mes\u00a0: elle est un signe en soi, pur et venu du commencement du monde, tel que ce commencement a lieu en chacun, unique sous des aspects divers et trompeurs, d\u00e9guisements dont elle s\u2019affuble par d\u00e9rision. Cette mascarade, d\u2019ailleurs encourag\u00e9e, est plus folle que la folie; prenant pr\u00e9texte d\u2019elle, tourbillonnant sur place, vide et d\u00e9guis\u00e9e, cachant au milieu de ses feintes, de ses lueurs, de ses bruits et de son mouvement, qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019une illusion, elle part de soi, ne va pas plus loin et se donne un mal qui l\u2019exasp\u00e8re et l\u2019ext\u00e9nue, car il ne m\u00e8ne \u00e0 rien. Ainsi s\u2019ach\u00e8ve la d\u00e9raison quand, \u00e0 l\u2019apparition de son signe, on n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 savoir quelle \u00e9tait sa fonction.<\/p>\n<p>(\u00e0 suivre)<\/p>\n<p><em>L&rsquo;Information m\u00e9dicale et param\u00e9dicale<\/em>, vol. XXVII, n<sup>o<\/sup> 22, 7 octobre 1975, p. 12.<\/p>\n<p>Le pavillon de chasse (en pr\u00e9face au <em>Pas de Gamelin<\/em>)<\/p>\n<h2>IV \u2014 R\u00e9gine<\/h2>\n<p>Si la folie a quelque chose de fondamental, qui lui laisse son poids, t\u00e9moigne de son s\u00e9rieux et la rend indispensable, c\u2019est par la fonction qu\u2019elle exerce, toujours la m\u00eame malgr\u00e9 tout ce qui la diversifie, en d\u00e9pit des al\u00e9as de la conjoncture, de la vari\u00e9t\u00e9 des cas, de la multiplicit\u00e9 des situations\u00a0: toujours elle d\u00e9masque le p\u00e9ril qu\u2019encourt l\u2019enfance et toujours affermit dans le salut ceux qui sont pass\u00e9s indemnes et l\u2019ont gard\u00e9e intacte. C\u2019est bien la pire vilenie, celle qui d\u00e9truit le c\u0153ur ou montre qu\u2019on n\u2019en a pas, que de d\u00e9nier et d\u2019\u00f4ter \u00e0 la folie son unique fonction\u2026 Ah, ciel! que j\u2019\u00e9crivais noblement! Et je me mirais dans ma rh\u00e9torique lorsqu\u2019un rire fusa, que je ne voulus point entendre. J\u2019\u00e9tais parti, ce fut plus fort que moi\u00a0: je continuai. D&rsquo;ailleurs, comment se raisonner quand on raisonne trop et qu\u2019on se paye de mots?<\/p>\n<p>\u2014 On ne le fait que trop souvent, moins par m\u00e9chancet\u00e9 que par abus de pouvoir, parce qu\u2019on se croit tout permis de ne rien comprendre aux fous et aux folles, qu\u2019on profite de leur \u00e9garement o\u00f9 leurs premi\u00e8res transes les jettent pour se permettre, soi, toute la stupidit\u00e9 du monde, quand toute la finesse de Monsieur de Marivaux ne suffirait pas, dans l\u2019attente de mieux, \u00e0 leur offrir un lieu de secours et un moyen d\u2019apaisement sinon de recouvrement. On les d\u00e9flore quand il les fallait aimer comme des cr\u00e9atures sacr\u00e9es. \u00c0 leur fonction m\u00e9connue on a substitu\u00e9 une raison obscure, d\u2019une telle opacit\u00e9 que ces fous et ces folles, qui ne savent plus o\u00f9 ils en sont, ne le sauront jamais. Ils n\u2019ont m\u00eame pas le temps de dire\u00a0: \u00ab\u00a0Mon Dieu! pardonnez-leur, car ils ne pensent m\u00eame pas \u00e0 ce qu\u2019ils font.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette fois R\u00e9gina se garda bien de rire; elle me regardait avec attention et me jugeait dangereux. Au nom de la paix, je pr\u00eachais la s\u00e9dition et la guerre.<\/p>\n<p>\u2014 Ces mis\u00e9rables, munis de la plus grande autorit\u00e9, ne sont peut-\u00eatre que des fous consid\u00e9rables, trop avis\u00e9s pour l\u2019avoir admis, trop hauts, au-dessus d\u2019eux-m\u00eames, pour s\u2019en troubler, et qui de fa\u00e7on oblique s\u2019assouvissent sur les fous honn\u00eates et reconnus en les frappant au front, de la fa\u00e7on m\u00eame qu\u2019on ex\u00e9cutait nagu\u00e8re le grand b\u00e9tail. Et qu\u2019en sais-je? Si on ne le fait plus avec la b\u00eate, qui me dit qu\u2019on ne continue pas en plus vilain, avec de plus grands moyens, des moyens m\u00e9caniques, scientifiques et philanthropiques? Car ces moyens existent, on les vante. Qui me dit qu\u2019on ne s\u2019en sert pas pour frapper comme des robots sur la folie, plus fort que jamais, parce qu\u2019elle d\u00e9traque le robot? Ce ne sont pas les robots qui me le diront! On continue de frapper celle qu\u2019on devrait v\u00e9n\u00e9rer, en qui humblement on devrait prier la sainte qui a perdu raison pour quelque chose d\u2019ant\u00e9rieur \u00e0 la raison, de plus important, de primordial, dont la perte m\u00eame constitue le sacrifice gr\u00e2ce auquel raison nous est rendue \u2014 autrement pourrions-nous affirmer?<\/p>\n<p>Dangereux? R\u00e9gina revenait sur son jugement. Elle n\u2019en \u00e9tait que plus perplexe. Elle n\u2019avait pas retrouv\u00e9 le go\u00fbt de rire. Elle se contenta de m\u2019applaudir, ce qui n\u2019engage \u00e0 rien et ne dit rien d\u2019autre que ceci\u00a0: \u00ab\u00a0Tais-toi un peu, veux-tu?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Tu m\u2019interromps!<\/p>\n<p>Non, j\u2019applaudis \u00e0 ton indignation\u00a0: qu\u2019elle te profite bien!<\/p>\n<p>R\u00e9gina, je n\u2019\u00e9cris pas pour moi!<\/p>\n<p>Je pouvais le penser. Elle savait seulement que je ne le faisais pas en son nom.<\/p>\n<p>\u2014 Qui te mandate, chr\u00e9tien? Il n\u2019y a plus de coupables depuis que tout le monde a avou\u00e9 sa culpabilit\u00e9; plus de criminalit\u00e9, c\u2019est le monde qui est criminel. Mais voil\u00e0 que tu parles sur un ton qui dit que tu ne l\u2019es pas. Voyons! on n\u2019en finira jamais! N\u2019accuse personne. Surtout, n\u2019ajoute pas d\u2019humeur o\u00f9 il y en a d\u00e9j\u00e0 de trop.<\/p>\n<p>Pourquoi donc avoir entrepris cet ouvrage, et dans des conditions que je n\u2019ai pas encore d\u00e9voil\u00e9es? Je r\u00e9pondis\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Je ne trouve raison qu\u2019en toi, R\u00e9gine, et ne me reconnais pas d\u2019autre titre que cette appartenance. J\u2019\u00e9cris parce que je suis de ton greffe.<\/p>\n<p>R\u00e9gina alors daigna me sourire avec cet amusement, cette indulgence qu\u2019on montre parfois \u00e0 Ma\u00eetre Coquin quand, devenu vieux, ne trompant plus gu\u00e8re que lui-m\u00eame, on s\u2019\u00e9tonne qu\u2019il ait pu d\u00e9j\u00e0 en tromper d\u2019autres. Et elle se disait quant-et-elle, \u00e9num\u00e9rant les grades que conquiert le souteneur\u00a0: \u00ab\u00a0Va donc, continue de monter, deviens tour \u00e0 tour un sublime, un vagabond, un escarpe, un poteau!\u00a0\u00bb Pour l&rsquo;instant, je n\u2019\u00e9tais m\u00eame pas tout \u00e0 fait un sublime, m\u00eame si je pointais, m\u00eame si je m\u2019annon\u00e7ais par une rh\u00e9torique qui m\u2019\u00e9tonnait et que j\u2019aurais cru plus impressionnante.<\/p>\n<p>\u2014 Ah! disais-je, \u00f4 R\u00e9gine, serais-je en ma propri\u00e9t\u00e9, seul habilit\u00e9 \u00e0 en jouir, ma\u00eetre de moi par exception si je ne te le devais pas, \u00e0 toi, tr\u00e8s-haute et tr\u00e8s-noble dame, irr\u00e9ductible \u00e0 nos humiliations, magnifique en tout et partout princesse r\u00e9gnante, d\u00e9pareill\u00e9e, unique, insoumise, r\u00e9volt\u00e9e et d\u00fbment autoris\u00e9e, car tu n\u2019as point \u00e0 conna\u00eetre d\u2019autre loi que la tienne et tu ne trouves de normes qu\u2019en toi!<\/p>\n<p>Quel singulier langage et pourtant si ancien que j\u2019avais l\u2019impression de pasticher le monde entier! Ma\u00eetre Coquin, peut-\u00eatre bien, mais c\u2019est de tout c\u0153ur, avec la plus enti\u00e8re sinc\u00e9rit\u00e9, \u00e9merveill\u00e9 par l\u2019h\u00e9lianthe bleu qu\u2019elle tenait \u00e0 la main, le goglu qui voletait d\u2019une de ses \u00e9paules \u00e0 l\u2019autre pour lui parler \u00e0 l\u2019oreille, ne sachant pas laquelle, que je lui avouai, ah R\u00e9gine! R\u00e9gina! que sans elle, objet de mes ris\u00e9es, je me m\u00e9priserais tout simplement. Et je lui devais, bien entendu, la raison de mon livre. Elle me souriait de fa\u00e7on oblique, sereine, un peu oblig\u00e9e de se pencher la t\u00eate d\u2019un c\u00f4t\u00e9 puis de l\u2019autre pour ne pas d\u00e9sobliger un bel oiseau, sans doute un peu d\u00e9rang\u00e9, qui pensait avoir tant de choses \u00e0 lui dire qu\u2019il ne savait plus par quelle oreille commencer, et elle ne me demanda rien sur la fa\u00e7on dont je l\u2019avais entrepris. C\u2019\u00e9tait sa fa\u00e7on, \u00e0 elle, de faire allusion \u00e0 Maski, pauvre homme, mon ami, mon fr\u00e8re, et seulement pour \u00e9voquer de bons sentiments, car je ne me sentais nullement coupable et honteux envers lui, gr\u00e2ce \u00e0 elle par qui, tel un <em>montedieu<\/em>, je bravais toute normalit\u00e9.<\/p>\n<p>(\u00e0 suivre)<\/p>\n<p><em>L&rsquo;Information m\u00e9dicale et param\u00e9dicale<\/em>, vol. XXVII, n<sup>o<\/sup> 23, 21 octobre 1975, p. 21.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Ferron, Jacques. 2009. \u00ab Le Pavillon de chasse (en pr\u00e9face au Pas de Gamelin) \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab \u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature \u00bb, n\u00b011, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5445 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ferron-11.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 ferron-11.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-a356bf9a-72ef-4d7a-b9a8-ca3a5ee53dc7\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ferron-11.pdf\">ferron-11<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ferron-11.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-a356bf9a-72ef-4d7a-b9a8-ca3a5ee53dc7\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011 II \u2014 Le nouveau monde Dans ce livre sur la folie et ses cantons, j\u2019aurai peut-\u00eatre r\u00e9ussi \u00e0 glisser quelque chose qui pour l\u2019instant reste de moi, o\u00f9 je trouve quelque int\u00e9r\u00eat, l\u2019excuse \u00e0 la mani\u00e8re dont j\u2019en ai \u00e9vinc\u00e9 Maski pour m\u2019impatroniser. 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