{"id":5450,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lordre-la-justice-la-verite-et-le-murmure-anonyme-de-la-rumeur-petite-histoire-dune-deraison-a-la-mode-africaine\/"},"modified":"2024-09-13T17:15:20","modified_gmt":"2024-09-13T17:15:20","slug":"lordre-la-justice-la-verite-et-le-murmure-anonyme-de-la-rumeur-petite-histoire-dune-deraison-a-la-mode-africaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5450","title":{"rendered":"L\u2019Ordre, la Justice, la V\u00e9rit\u00e9 et le murmure anonyme de la rumeur. Petite histoire d\u2019une d\u00e9raison \u00e0 la mode africaine"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6879\">Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p><em>Nous sommes tous, comme mon vieux-bougre en fuite, poursuivis par un monstre. \u00c9chapper \u00e0 nos vieilles certitudes. Nos si soigneux ancrages. Nos chers r\u00e9flexes horlog\u00e9s en syst\u00e8mes. Nos somptueuses V\u00e9rit\u00e9s. <\/em><\/p>\n<p>Patrick Chamoiseau, <em>L\u2019Esclave vieil homme et le molosse<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 en croire les \u00e9tudes critiques portant sur le roman africain d\u2019expression fran\u00e7aise, depuis les ann\u00e9es quatre-vingt, de nombreux \u00e9crivains du continent noir semblent avoir trouv\u00e9 dans le fragment une forme de subversion capable de rendre compte d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9sormais caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019\u00e9clatement et le d\u00e9sordre. Ainsi, aux incoh\u00e9rences des r\u00e9gimes fantoches et militaires r\u00e9pondraient les fragments d\u2019Henri Lopes; aux d\u00e9chirements de l\u2019exil correspondraient les variations fragmentaires d\u2019Abdourahman Wab\u00e9ri ou encore de Sami Tchak; aux d\u00e9sillusions qui ont fait suite au Soleil des ind\u00e9pendances conviendrait le morcellement des premiers r\u00e9cits du jeune Kourouma (Gbanou, 2004). Cependant, au fil de sa courte histoire, le roman africain francophone ne s\u2019est pas toujours inscrit dans une esth\u00e9tique postmoderne et, surtout, il n\u2019a pas men\u00e9 tous ses combats avec la fragmentation comme seule arme. Au contraire, \u00e0 l\u2019instar de pratiques sociales s\u00e9culaires, il a \u00e9galement su subvertir gr\u00e2ce \u00e0 d\u2019autres voies, \u00e0 travers une multitude de voix.<\/p>\n<p>Anonyme, bien souvent s\u00e9ditieuse, suspecte, car sans p\u00e8re nous dirait Platon, la rumeur a \u00e9t\u00e9 le cheval de bataille de nombreux \u00e9crivains dont plusieurs proviennent de l\u2019espace postcolonial. Ce penchant litt\u00e9raire pour la rumeur s\u2019explique tant par une parent\u00e9 g\u00e9n\u00e9rique, figurative et fonctionnelle qui la lie inextricablement \u00e0 l\u2019objet litt\u00e9raire (Bazi\u00e9, 2004), que par l\u2019instabilit\u00e9 marginale qui fonde sa pratique. V\u00e9ritable br\u00e8che, ind\u00e9niable pli et parole clandestine, la rumeur rev\u00eat un charme qui d\u00e9lie les imaginaires. Plus encore, elle se veut synonyme de pouvoir, voire de contre-pouvoir, car elle permet tant l\u2019adh\u00e9sion que l\u2019exclusion, d\u00e9limite de fa\u00e7on violente les fronti\u00e8res qui s\u00e9parent l\u2019identit\u00e9 de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et, tout cela, sans jamais qu\u2019il n\u2019y ait d\u2019instigateur ou de coupable. Ainsi, dans une Afrique marqu\u00e9e par une forte tradition orale, cette r\u00e9sistance invincible, car insaisissable, a su s\u2019imposer \u00e0 la fois th\u00e9matiquement et formellement au sein d\u2019\u0153uvres qui d\u00e9noncent, d\u00e9voilent, montrent et miroitent les r\u00e9alit\u00e9s complexes d\u2019un continent \u00e9clat\u00e9. De toutes ces oeuvres, aucune autre n\u2019a autant trait\u00e9 et r\u00e9fl\u00e9chi la rumeur, son pouvoir subversif et son rapport \u00e0 l\u2019ordre, que celle de Sony Labou Tansi, et en particulier son roman <em>Les Sept solitudes de Lorsa Lopez<\/em> (1985) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5450\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\"> D\u00e9sormais, les folios seront indiqu\u00e9s entre parenth\u00e8ses apr\u00e8s la citation. <\/span>. Roman rumoral, rumeur d\u2019une histoire et histoire-rumeur, <em>Les Sept solitudes<\/em> se veut \u00e0 la fois une caricature, celle de l\u2019obsession pour la V\u00e9rit\u00e9 du pouvoir central, et une apologie, celle de la volont\u00e9 d\u2019une ville, Valencia, et de la force de ses femmes devenues \u00ab\u00a0comm\u00e8res\u00a0\u00bb. Toutefois, avant d\u2019entrer de plain-pied dans le d\u00e9dale de ce \u00ab\u00a0silence m\u00e9tiss\u00e9\u00a0\u00bb (Labou Tansi, 1985, p.\u00a09), un tour d\u2019horizon des th\u00e9ories abordant le concept de rumeur s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire, car, comme tout objet mouvant, ses contours constituent l\u2019objet de nombreuses discordances th\u00e9oriques qu\u2019il nous faudra adapter aux particularit\u00e9s du texte litt\u00e9raire afin de mieux cerner le projet d\u2019\u00e9criture sonyen et son d\u00e9ploiement romanesque.<\/p>\n<h2>La rumeur et l\u2019impasse \u00e9pist\u00e9mologique<\/h2>\n<p>Sur le plan \u00e9tymologique, dans son acception la plus ancienne, la rumeur provient du latin <em>rumorem,<\/em> qui signifie \u00ab\u00a0bruit qui court, rumeur publique\u00a0\u00bb (Robert, 1996, p.\u00a095). Mais le terme n\u2019en restera pas l\u00e0 et, au xvi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la rumeur se transforme. Sous l\u2019influence de la Renaissance, qui gagne progressivement l\u2019Europe depuis l\u2019Italie, son concept se renouvelle. Il prend les traits de la <em>rumor<\/em> latine et devient, par le fait m\u00eame, le \u00ab\u00a0bruit [des] nouvelles qui se r\u00e9pandent dans le public\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>). Toutefois, plus qu\u2019un simple bruit, cette rumeur chez les Latins se veut politis\u00e9e, politique; elle est \u00ab\u00a0l\u2019opinion, la voix publique\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>). Puis, le vent tourne. Les dictionnaires du xv<sup>e<\/sup> et du xvii<sup>e<\/sup> si\u00e8cles modifieront une derni\u00e8re fois sa d\u00e9finition et la d\u00e9valoriseront en la d\u00e9finissant comme un \u00ab\u00a0bruit confus produit par un grand nombre de personnes, par leur voix\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>). Ainsi, alors que la monarchie absolue prend de l\u2019ampleur et se fait de plus en plus r\u00e9fractaire \u00e0 toute id\u00e9e de r\u00e9formes politiques, que la raison triomphe au sein des cercles philosophiques fran\u00e7ais et que la folie dispara\u00eet de son exercice (Foucault, 1972), la rumeur adopte une nouvelle posture somme toute symptomatique, soit celle de la confusion, mais, surtout, de l\u2019ind\u00e9termination. Pr\u00e8s de deux si\u00e8cles plus tard, en 1902, lorsque le terme r\u00e9appara\u00eet sur la sc\u00e8ne universitaire gr\u00e2ce aux travaux de William Stern sur le dispositif rumoral,\u00a0 cette conception plus p\u00e9jorative de la rumeur est consacr\u00e9e, voire institutionnalis\u00e9e. D\u00e9sormais, l\u2019histoire, les sciences sociales et la guerre s\u2019emparent de la rumeur pour en faire quelque chose de faux, d\u2019interlope, un cancer, pire, un \u00ab\u00a0bruit qui tue\u00a0\u00bb (Froissart, 1998). De cette \u00e9volution r\u00e9sultera d\u2019ailleurs une certaine tendance, persistante chez nombre de th\u00e9oriciens, \u00e0 consid\u00e9rer d\u2019un \u0153il averti la rumeur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La rumeur se murmure, se chuchote, serpente \u00e0 travers toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9 puis se gonfle et se r\u00e9pand comme une \u00e9pid\u00e9mie. Certains en ont conclu qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne social pathologique, d\u2019une maladie qui germerait en situation de crise et qu\u2019il convenait donc de la comprendre pour la vaincre et en gu\u00e9rir le corps social. (Flem cit\u00e9 dans Bazi\u00e9, 2004, p.\u00a065.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme Lydia Flem en t\u00e9moigne, consid\u00e9r\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9part comme suspecte, la rumeur ne sera longtemps \u00e9tudi\u00e9e qu\u2019en contexte de guerre, et le traitement que lui r\u00e9serveront les sciences sociales sera le m\u00eame que celui d\u2019une maladie \u00ab\u00a0\u00e0 gu\u00e9rir\u00a0\u00bb, d\u2019une pathologie sociale \u00e0 enrayer. Avatar d\u2019une situation de crise, enfant b\u00e2tard du d\u00e9sordre, la rumeur, une fois th\u00e9oris\u00e9e, est probl\u00e9matique ou n\u2019est point, car elle alimente l\u2019instabilit\u00e9 tant politique que sociale en remettant en question l\u2019ordre \u00e9tabli. Elle est du nombre de ces discours que l\u2019on craint. Pour plusieurs chercheurs, la rumeur est proche voisine d\u2019autres faits de langage g\u00e9n\u00e9ralement peu fr\u00e9quentables tels que potins, comm\u00e9rages, ragots et bavardages. Parfois m\u00eame, certains s\u00e8ment la confusion au sein de ce dangereux voisinage et en viennent \u00e0 d\u00e9finir de fa\u00e7on similaire deux termes que l\u2019on croyait distincts. \u00c0 titre d\u2019exemple, la rumeur telle que d\u00e9finie par Simon Harel (2004), qui oeuvre dans le domaine de la critique et de la th\u00e9orie litt\u00e9raire, se retrouve sous les traits du comm\u00e9rage chez Christoph Roland (2001) <sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5450\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\"> Chez Harel, la rumeur se d\u00e9finit comme une \u00ab\u00a0[forme artisanale] de d\u00e9lation\u00a0\u00bb qui met de l\u2019avant une logique identitaire. Pour lui, \u00ab\u00a0[o]n ne d\u00e9fend pas sa \u201cr\u00e9putation\u201d sans raison\u00a0!\u00a0\u00bb, car l\u2019une des fonctions de la rumeur est de l\u2019alt\u00e9rer \u00ab\u00a0sans rel\u00e2che\u00a0\u00bb (2004, p.\u00a010). Toutefois, sous la loupe sociologique de Roland, cette m\u00eame d\u00e9finition convient plut\u00f4t au terme \u00ab\u00a0comm\u00e9rage\u00bb. Pour lui, le comm\u00e9rage peut se comprendre comme un \u00ab\u00a0repoussoir, [une] sorte de soupape permettant aux individus en pr\u00e9sence de se formuler espoirs, craintes et appr\u00e9hensions; \u00e0 cela, il faut ajouter la tendance n\u00e9gative \u00e0 la m\u00e9disance, le fait non n\u00e9gligeable que le comm\u00e9rage devient un outil de pouvoir, tout en suscitant la peur du point de vue de ceux qui craignent d\u2019en \u00eatre victimes\u00a0\u00bb (Roland traduit par Bazi\u00e9, 2004, p.\u00a067). <\/span>, sociologue.<\/p>\n<p>Cet imbroglio terminologique et \u00e9pist\u00e9mologique est repr\u00e9sentatif du champ discursif entourant la rumeur. Au sein des institutions normatives, plus on cherche \u00e0 la circonscrire, plus elle se fait fuyante, \u00ab\u00a0rhizomique\u00a0\u00bb; son ind\u00e9termination fondatrice pose d\u00e9finitivement probl\u00e8me et la teneur de son propos r\u00e9siste \u00e0 tout saisissement. En bref, la rumeur est l\u2019une de ces apories contre lesquelles viennent se buter scientifiques et autres tenants d\u2019une certaine ph\u00e9nom\u00e9nologie du langage. Loin de la pens\u00e9e rationalisante, son discours tangue constamment entre le vrai et le faux, la v\u00e9rit\u00e9 et le mensonge, le r\u00e9el et la fiction, puisque sa survie repose enti\u00e8rement sur une \u00e9conomie de la persuasion. En cela, la rumeur s\u2019apparente \u00e0 l\u2019objet litt\u00e9raire par cette facult\u00e9 qu\u2019ils ont de r\u00e9v\u00e9ler, par des voies qui leur sont propres, l\u2019envers du langage. Ils menacent de leur polys\u00e9mie toutes les formes du discours \u2014 syst\u00e8mes normatifs, repr\u00e9sentations collectives, id\u00e9ologies en place \u2014 et instituent et valorisent, par le fait m\u00eame, une autre forme de savoir. Paul de Man ne croyait pas si bien dire lorsqu\u2019il \u00e9crivait, au sujet de la th\u00e9orie litt\u00e9raire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>It upsets rooted ideologies by revealing the mechanics of their workings; it goes against a powerful philosophical tradition of which aesthetics is a prominent part; it upsets the established canon of literary works and blurs the borderlines between literary and non-literary discourse. (De Man, 1982, p.\u00a011-12.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour cette raison, tant la rumeur que le d\u00e9voilement de la m\u00e9canique r\u00e9f\u00e9rentielle en marche dans toute litt\u00e9rature connaissent une certaine forme de r\u00e9sistance de la part des instances au pouvoir. Mais outre son aspect subversif, la rumeur poss\u00e8de \u00e9galement d\u2019autres caract\u00e9ristiques formelles et fonctionnelles \u2014 plus pr\u00e9cis\u00e9ment, narratives et communicationnelles \u2014, qui font d\u2019elle une proche parente de l\u2019objet litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>\u00c0 cet sujet, dans son article \u00ab\u00a0Rumeur et st\u00e9r\u00e9otypie\u00a0: l\u2019\u00e9trange s\u00e9duction de l\u2019inorigin\u00e9\u00a0\u00bb, Jean-Louis Dufays pense la rumeur \u00e0 partir d\u2019un sch\u00e9ma propre aux th\u00e9ories de la communication. Selon ce dernier\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] la rumeur est (a) une information qui est (b) diffus\u00e9e largement, (c) sous la forme narrative (d) et le plus souvent oralement (mais parfois aussi par \u00e9crit ou par l\u2019image [\u2026]), (e) qui ne fait pas l\u2019objet d\u2019une attestation l\u00e9gitim\u00e9e et (f) qui est propag\u00e9e le plus souvent (mais pas toujours) dans le but de nuire \u00e0 quelqu\u2019un ou de contester une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tablie. (2004, p.\u00a027.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ici, enfin, l\u2019analyse sort du postulat anomique pour chercher ailleurs, dans l\u2019interaction communicationnelle, l\u2019essence sociale et collective de la rumeur\u00a0: si la rumeur est une information non v\u00e9rifi\u00e9e, non l\u00e9gitim\u00e9e et toujours en attente de confirmation, elle doit n\u00e9cessairement faire appel \u00e0 certains proc\u00e9d\u00e9s persuasifs particuliers, situ\u00e9s hors des sentiers battus de la rh\u00e9torique traditionnelle, qui puissent permettre sa large diffusion. Isaac Bazi\u00e9 parle d\u2019ailleurs de l\u2019importance de \u00ab\u00a0l\u2019effet persuasif\u00a0\u00bb au sein du processus de diffusion de la rumeur, effet qui serait d\u2019autant plus important lors de situations dans lesquelles le destinataire se sent directement concern\u00e9 par les informations rapport\u00e9es (2004, p.\u00a067). De son c\u00f4t\u00e9, Dufays ajoute que, dans sa \u00ab\u00a0phase de production\u00a0\u00bb, la rumeur proc\u00e8de toujours de la volont\u00e9\u00a0d\u2019une voix qui se veut anonyme. Cette voix, plus que de simplement nuire \u00e0 un individu, \u00e0 une institution ou \u00e0 une th\u00e8se, chercherait \u00e0 \u00ab\u00a0accro\u00eetre son propre pouvoir sur autrui par la divulgation d\u2019une information pr\u00e9tendument secr\u00e8te ou inavouable\u00a0\u00bb (Dufays, 2004, p.\u00a029). Enjeu de pouvoir, la rumeur se propage donc dans des milieux g\u00e9n\u00e9ralement favorables aux id\u00e9es d\u00e9fendues par cette derni\u00e8re, car, parole tant\u00f4t contestataire, tant\u00f4t d\u00e9latrice, la rumeur implique n\u00e9cessairement un risque pour l\u2019\u00e9nonciateur d\u2019\u00eatre d\u00e9nonc\u00e9, jug\u00e9, m\u00e9pris\u00e9, et pour le destinataire, qui, d\u00e8s qu\u2019il pr\u00eate l\u2019oreille, devient complice et nouveau vecteur de ce dire inavouable. Cependant, ce ne sont pas tous les chercheurs qui per\u00e7oivent dans la rumeur cette volont\u00e9 de puissance. Certains, dont le sociologue am\u00e9ricain Tamotsu Shibutani, pensent la circulation rumorale en termes de \u00ab\u00a0transaction collective\u00a0\u00bb d\u2019un certain savoir en p\u00e9riode d\u2019incertitude. Dans une telle perspective, la rumeur serait le fruit d\u2019une mise en commun des connaissances individuelles des membres d\u2019un groupe pour d\u00e9finir le sens \u00e0 donner \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement lors de situations o\u00f9 les canaux \u00ab\u00a0officiels\u00a0\u00bb d\u2019information feraient d\u00e9faut (Aldrin, 2003, p.\u00a0130). Dans tous les cas, tous s\u2019entendent pour voir se profiler, au d\u00e9tour de cette autre conception de la rumeur, un aspect communautaire, voire identitaire, de cette derni\u00e8re.<\/p>\n<p>Poursuivant les r\u00e9flexions d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9es en ce sens, Josias Semujanga s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 au contexte de circulation de la rumeur. Dans un article paru en 1994, cet autre artisan de la critique et de la th\u00e9orie litt\u00e9raires souligne l\u2019importance \u00e0 accorder \u00e0 la situation d\u2019\u00e9nonciation dans la pratique rumorale. Pour lui, tout le processus propre \u00e0 la rumeur peut se r\u00e9sumer en une \u00ab\u00a0suite [d\u2019op\u00e9rations intelligentes] scand\u00e9e par des phases de rep\u00e9rage, de s\u00e9lection, de pr\u00e9sentation, de contextualisation et de narration du contenu brut de la nouvelle\u00a0\u00bb (Semujanga, 1994, p.\u00a035). Chez Semujanga, tout repose donc sur une situation d\u2019\u00e9nonciation \u2014 g\u00e9n\u00e9ralement surd\u00e9termin\u00e9e par des st\u00e9r\u00e9otypes partag\u00e9s \u2014 n\u00e9goci\u00e9e entre les deux p\u00f4les dialoguant de la rumeur. Pour reprendre ses mots, la r\u00e9ussite de cette n\u00e9gociation reposerait sur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] des expressions d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues, admises par les individus en fonction de leur adh\u00e9sion implicite aux jugements circulant dans leur groupe de r\u00e9f\u00e9rence en dehors de toute exp\u00e9rience personnelle; adh\u00e9sion qui cr\u00e9e sur le plan de la communication, un seuil d\u2019acceptabilit\u00e9 entre les membres de ce groupe. (<em>Id<\/em>.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La circulation m\u00eame de la rumeur ne serait donc possible sans un rapport de confiance, sans ce seuil d\u2019acceptabilit\u00e9, car le destinataire se refuserait alors \u00e0 devenir complice d\u2019une parole dans laquelle il ne se reconna\u00eet pas et \u00e0 laquelle il n\u2019adh\u00e8re pas. Aussi, puisqu\u2019elle lie destinateur et destinataire au sein d\u2019une communaut\u00e9 que certains pourraient qualifier d\u2019\u00ab\u00a0inavouable\u00a0\u00bb, la rumeur oppose l\u2019identit\u00e9 des membres qui la partagent \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qu\u2019elle cible par le truchement de ses contestations, m\u00e9disances et d\u00e9lations. En cela, la pratique rumorale participe d\u2019une r\u00e9elle logique identitaire. Dans certains cas, elle devient m\u00eame \u00ab\u00a0un principe fondateur efficace dans la gestion d\u2019un portefeuille identitaire\u00a0\u00bb (Harel, 2004, p.\u00a020). Toutefois, au c\u0153ur de la rumeur, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 peut prendre plusieurs formes\u00a0: pratiques, institutions, nations, classes sociales\u2026 ce qui permet \u00e0 certains chercheurs, dont le sociologue Jean-No\u00ebl Kapferer,\u00a0de voir dans la rumeur une contestation de l\u2019ordre \u00e9tabli. En effet, pour ce dernier, la rumeur ne peut se comprendre que dans son rapport \u00e0 l\u2019autorit\u00e9, autorit\u00e9 dont elle \u00ab\u00a0[d\u00e9voile] les secrets\u00a0\u00bb et \u00ab conteste son statut de seule source autoris\u00e9e \u00e0 parler.\u00a0\u00bb (1990, p.\u00a025.) Dans un tel contexte, la situation d\u2019\u00e9nonciation de la rumeur se r\u00e9v\u00e8le d\u2019une importance capitale, car elle d\u00e9termine tant ses conditions de circulation, son amplitude et sa port\u00e9e, que sa valeur et son intensit\u00e9 m\u00e9diatique. En ce sens, le \u00ab\u00a0contrat fiduciaire\u00a0\u00bb inh\u00e9rent \u00e0 la rumeur n\u2019est pas sans rappeler le \u00ab\u00a0pacte de lecture\u00a0\u00bb essentiel au d\u00e9ploiement de toute litt\u00e9rature. De ce constat, nous retiendrons donc que le pouvoir du destinateur n\u2019a d\u2019\u00e9gal que le nombre de ses destinataires et la diversit\u00e9 des postures r\u00e9ceptrices qu\u2019il aura su susciter. En fait, tout le dynamisme de la rumeur repose sur cette diversit\u00e9, car elle maintient l\u2019oscillation et la clandestinit\u00e9 propres \u00e0 ce genre de discours. Sans cette pluralit\u00e9 des r\u00e9actions qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re, la rumeur deviendrait un discours officiel, une information confirm\u00e9e ou infirm\u00e9e et perdrait du coup l\u2019un de ses traits constitutifs\u00a0: l\u2019attente d\u2019une \u00e9ventuelle v\u00e9rification.<\/p>\n<p>Aussi, roman enti\u00e8rement construit sur une attente de confirmation, <em>Les Sept solitudes de Lorsa Lopez<\/em> confirme que plus qu\u2019une simple pratique qui contamine les r\u00e9seaux officiels de la parole, plus qu\u2019un simple fait social parmi tant d\u2019autres, la rumeur s\u2019est \u00e9galement \u00e9lev\u00e9e au rang d\u2019\u00e9criture romanesque et a acquis du m\u00eame coup un certain statut, une certaine institutionnalisation de ses modes de fonctionnement. Car, pour qu\u2019il y ait \u00e9criture rumorale, il doit y avoir une reconnaissance de la rumeur et une normalisation de sa pratique. Ainsi, \u00ab\u00a0le fait que le roman retienne la rumeur montre que la litt\u00e9rature donne une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 un \u00e9pisode essentiel de la vie relationnelle\u00a0\u00bb (Bisanswa, 2004, p.\u00a078). Cette l\u00e9gitimit\u00e9 est d\u2019autant plus patente en Afrique que \u00ab\u00a0la rumeur est entr\u00e9e dans l\u2019actualit\u00e9 africaine, surtout depuis le processus de la d\u00e9mocratisation\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>), souligne Justin Bisanswa. Pour cette raison, la rumeur est devenue un mode d\u2019\u00e9criture privil\u00e9gi\u00e9 par certains \u00e9crivains du continent noir qui voient en elle l\u2019ersatz d\u2019une conscience sociale, esth\u00e9tique et \u00e9thique. Chez Sony Labou Tansi, nous le verrons, l\u2019irruption de la rumeur dans la litt\u00e9rature devient un programme scripturaire de substitution qui, face \u00e0 l\u2019\u00e9chec du cri c\u00e9sairien, cherche \u00e0 d\u00e9noncer avec force l\u2019obsession folle pour la norme et la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u2014 h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019\u00e9poque coloniale\u00a0\u2014 qu\u2019entretiennent les diverses formes d\u2019autorit\u00e9, tant n\u00e9ocoloniales qu\u2019africaines.<\/p>\n<h2>La rumeur comme volont\u00e9\u00a0: \u00e9thique d\u2019un devoir de m\u00e9moire<\/h2>\n<p>\u00c0 en croire Dufays, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, \u00e0 l\u2019origine de toute rumeur se trouve une double volont\u00e9\u00a0: celle de contester l\u2019ordre \u00e9tabli et celle de se poser comme alternative, de donner \u00e0 sa parole un certain pouvoir. Chez Sony Labou Tansi, avant m\u00eame que les langues puissent se d\u00e9nouer et que l\u2019\u00e9criture puisse recr\u00e9er l\u2019univers propice \u00e0 la circulation de cette parole en puissance, cette volont\u00e9 se dessine au c\u0153ur m\u00eame d\u2019un paratexte qui \u00e9rige la rumeur en pratique scripturaire et la consacre comme v\u00e9ritable projet d\u2019\u00e9criture. \u00c0 cet effet, Sony Labou Tansi \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019art c\u2019est la force de faire dire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ce qu\u2019elle n\u2019aurait pu dire par ses propres moyens ou, en tout cas, ce qu\u2019elle risquait de passer volontairement sous silence. Dans ce livre, j\u2019exige un autre centre du monde, d\u2019autres excuses de nommer, d\u2019autres mani\u00e8res de respirer\u2026 parce que \u00eatre po\u00e8te, de nos jours, c\u2019est vouloir de toutes ses forces, de toute son \u00e2me et de toute sa chair, face aux fusils, face \u00e0 l\u2019argent qui lui aussi devient un fusil, et surtout face \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 re\u00e7ue sur laquelle nous, po\u00e8tes, avons une autorisation de pisser, qu\u2019aucun visage de la r\u00e9alit\u00e9 humaine ne soit pouss\u00e9 sous le silence de l\u2019Histoire. Je suis fait pour dire la part de l\u2019Histoire qui n\u2019a pas mang\u00e9 depuis quatre si\u00e8cles. Mon \u00e9criture sera plut\u00f4t cri\u00e9e qu\u2019\u00e9crite simplement, ma vie elle-m\u00eame sera plut\u00f4t r\u00e2l\u00e9e [<em>sic<\/em>], beugl\u00e9e, boug\u00e9e, que v\u00e9cue simplement. Je suis \u00e0 la recherche de l\u2019homme, mon fr\u00e8re d\u2019antan \u2014 \u00e0 la recherche du monde et de ses choses, mes autres fr\u00e8res d\u2019antan. (Labou Tansi, 1985, p.\u00a011.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, dans un avertissement au lecteur, avant m\u00eame de p\u00e9n\u00e9trer le monde \u00e9trange et burlesque de Valancia \u2014 cet \u00e9norme village bruyant et loquace, d\u00e9capitalis\u00e9 sept fois, o\u00f9 Lorsa Lopez tuera sa femme volage devant l\u2019indolence compl\u00e8te d\u2019une masse qui savait l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 de ce meurtre depuis des si\u00e8cles \u2014, l\u2019auteur pose la rumeur comme seule forme de repr\u00e9sentation capable de rendre l\u2019<em>autre<\/em> histoire. En fait, plus qu\u2019un simple \u00ab\u00a0moment de la vie relationnelle\u00a0\u00bb, la rumeur devient sous la plume de Sony Labou Tansi une \u00e9thique, celle de dire l\u2019autre au moyen d\u2019un genre qui lui appartient; de dire l\u2019Histoire par la seule tribune qu\u2019ait jamais poss\u00e9d\u00e9e ces millions d\u2019hommes oubli\u00e9s par la violence d\u2019un discours monolithique qui a su user de sa puissance pour asseoir la l\u00e9gitimit\u00e9 de ses propres canons. Subversif, le paratexte du roman s\u2019ouvre donc sur la proposition d\u2019autres histoires, celles \u00e9crites avec un \u00ab\u00a0h\u00a0\u00bb minuscule. Il nous offre une incursion au c\u0153ur de ces repr\u00e9sentations du monde qui, parce que bien souvent diff\u00e9rente ou contraire \u00e0 la logique officielle, ont toujours su se diffuser par le biais d\u2019une parole ill\u00e9gitime et g\u00e9n\u00e9ralement m\u00e9pris\u00e9e par les autorit\u00e9s en place. \u00ab\u00a0Constat brutal, le pouvoir administratif et politique ne tol\u00e8re pas la rumeur en son sein\u00a0\u00bb (Harel, 2004, p.\u00a017), remarque Simon Harel, car elle constitue une forme d\u00e9localis\u00e9e de r\u00e9sistance. R\u00e9volt\u00e9e et marginale, elle ne fait pas que dire non\u00a0: elle crie subrepticement de partout et de nulle part \u00e0 la fois son exclusion.<\/p>\n<p>Sony Labou Tansi a donc bien choisi son appareil paratextuel. Par ce dernier, il met en garde le lecteur contre ses propres conceptions de la v\u00e9rit\u00e9, contre ses propres techniques historiographiques. C\u2019est qu\u2019ici, en plein c\u0153ur de Valancia, le vrai et le faux tels qu\u2019ils ont toujours \u00e9t\u00e9 institutionnellement reconnus ne tiennent plus; l\u2019auteur nous emm\u00e8ne \u00e0 la rencontre d\u2019une autre logique de l\u2019histoire, plus digne, plus honorable, plus humaine. Par le biais d\u2019un paratexte qui a pour fonction principale de contextualiser l\u2019\u0153uvre dans un univers s\u00e9mantique pr\u00e9cis, il redessine les contours de la r\u00e9alit\u00e9 par un changement de perspective. Gr\u00e2ce \u00e0 un discours qui se pose en porte-\u00e0-faux des voies officielles de la transmission du savoir, Sony Labou Tansi nous convie \u00e0 une tout autre histoire\u00a0: celle v\u00e9hicul\u00e9e par la rumeur, dans l\u2019anonymat d\u2019une voix qui sans cesse se d\u00e9multiplie. La rumeur devient alors un devoir de m\u00e9moire, la seule \u00e9thique scripturaire possible pour un homme qui \u00ab\u00a0pisse sur la v\u00e9rit\u00e9 re\u00e7ue\u00a0\u00bb et qui veut redonner \u00e0 ce \u00ab\u00a0visage de la r\u00e9alit\u00e9 humaine [\u2026] pouss\u00e9 sous le silence de l\u2019Histoire\u00a0\u00bb son droit de parole.<\/p>\n<h2>La rumeur comme mat\u00e9rialit\u00e9\u00a0: un th\u00e8me, une forme, une pluralit\u00e9 de voix<\/h2>\n<p>Cette histoire, au c\u0153ur des<em> Sept solitudes<\/em>, se veut d\u2019abord celle de deux meurtres \u2014 ceux d\u2019Estina Benta et d\u2019Estina Bronzario \u2014 et de l\u2019attente, longue de pr\u00e8s de cinquante ans, de la venue des autorit\u00e9s de Nsanga-Norda afin de constater et d\u2019\u00e9lucider le premier d\u2019entre eux. Sans cette attente, il n\u2019y aurait ni roman ni r\u00e9cit, car tout l\u2019appareil narratif des <em>Sept solitudes<\/em> repose sur une rumeur qui ne cesse de courir puisque aucune autorit\u00e9 comp\u00e9tente ne vient r\u00e9soudre l\u2019ind\u00e9termination planant sur les crimes commis \u00e0 Valencia. Aussi, au c\u0153ur de ce village, la rumeur court, et gonfle de ses suppositions la trame narrative du r\u00e9cit. Peupl\u00e9 de \u00ab\u00a0comm\u00e8res\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0comp\u00e8res\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0mauvaises langues\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0bruit[s] [qui] cour[ent]\u00a0\u00bb et de tous ces \u00ab\u00a0on dit que\u00a0\u00bb, la di\u00e9g\u00e8se s\u2019ouvre sur une description minutieuse de la toute premi\u00e8re mise \u00e0 mort. Et l\u2019\u00e9criture sonyenne, comme \u00e0 son habitude, ne nous \u00e9pargne rien\u00a0: \u00e0 l\u2019allusion, toujours, est pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le mode de la sc\u00e8ne (Genette, 1991, p.\u00a0285), si bien que dans une langue qui n\u2019admet aucune censure, les corps se tordent, saignent, se vident, se d\u00e9coupent et se refusent \u00e0 mourir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pendant qu\u2019elle crie \u00e0 l\u2019aide, lui est entr\u00e9 dans sa porcherie, en est ressorti avec une b\u00eache, a frapp\u00e9 trois vrais coups de m\u00e2le, la b\u00eache s\u2019est cass\u00e9e, deux grands coups avec le manche, puis il est reparti pour ressortir avec une pioche et s\u2019est mis \u00e0 la fendre comme du bois, \u00e0 la pourfendre, \u00e0 arracher les tripailles fumantes, \u00e0 les d\u00e9chirer avec ses grosses dents de fauve, \u00e0 boire le sang pour apaiser la col\u00e8re qui noue son \u00e2me. \u00ab\u00a0Sale b\u00eate! tu vas me payer cette vacherie.\u00a0\u00bb Il la d\u00e9p\u00e8ce, ouvre le thorax, sabre les os, d\u00e9chire les seins, \u00e9parpille le ventre et en sort \u00ab\u00a0ta m\u00e9chancet\u00e9 et tout ce que tu pouvais garder l\u00e0-dedans pour me faire une mocherie pareille\u00a0: Voici comment tu me remercies. Tant pis pour toi! tu t\u2019es voulue poupou, tu t\u2019es voulue popote, je te fous popote\u00a0\u00bb. (Labou Tansi, 1985, p.\u00a028-29.) \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Parsem\u00e9es de comparaisons participant d\u2019un effet de vraisemblance extr\u00eamement efficace, les descriptions de ce meurtre contribuent \u00e0 forger ce \u00ab\u00a0seuil d\u2019acceptabilit\u00e9\u00a0\u00bb dont traite Semujanga. Par l\u2019utilisation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de comparaisons \u2014 particuli\u00e8rement omnipr\u00e9sentes dans la description du meurtre d\u2019Estina Benta \u2014 et \u00e9galement par un recours sans cesse r\u00e9it\u00e9r\u00e9 au discours rapport\u00e9, propre \u00e0 la narration des <em>Sept solitudes<\/em>, le narrateur \u00e9tablit un pacte de confiance avec ses destinataires. Gr\u00e2ce \u00e0 ces strat\u00e9gies concourant \u00e0 l\u2019effet de r\u00e9el, l\u2019appareil narratif \u00e9labor\u00e9 tente en fait d\u2019agir sur ses lecteurs afin qu\u2019ils adh\u00e8rent \u00e0 cette version de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Cependant, ce pacte reste fragile. Bien qu\u2019homodi\u00e9g\u00e9tique, le premier p\u00f4le de la narration pr\u00e9f\u00e8re demeurer anonyme\u00a0: sa focalisation est interne, mais sa parole reste sans visage. Pendant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du r\u00e9cit<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5450\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\"> En fait, la premi\u00e8re v\u00e9ritable mention de l\u2019identit\u00e9 du narrateur n\u2019appara\u00eet qu\u2019en page 105, et il ne s\u2019empare v\u00e9ritablement du discours qu\u2019\u00e0 partir de la page 189, o\u00f9 la narration devient r\u00e9flexive. <\/span>, le lecteur s\u2019achoppe donc \u00e0 l\u2019anonymat d\u2019un narrateur qui ne se r\u00e9v\u00e8le que parcimonieusement. Et l\u00e0 encore, l\u2019\u00e9criture de la rumeur ne montre que l\u2019une de ses facettes. R\u00e9cit complexe sur les plans di\u00e9g\u00e9tique et \u00e9nonciatif, <em>Les Sept solitudes<\/em> se pr\u00e9sente \u00e9galement comme l\u2019histoire d\u2019une r\u00e9sistance qui s\u2019\u00e9crit selon plusieurs perspectives et par le truchement de proc\u00e9d\u00e9s de toutes sortes. Perceptibles gr\u00e2ce \u00e0 de nombreux marqueurs (ponctuation, verbes introducteurs, modalisateurs, formules st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es\u2026), les constants changements de p\u00f4les narratifs permettent au lecteur de constater que le r\u00e9cit auquel il est confront\u00e9 ne constitue pas le fait d\u2019une conscience singuli\u00e8re garante de la validit\u00e9 des faits rapport\u00e9s. En r\u00e9alit\u00e9, trois p\u00f4les de r\u00e9sistance<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5450\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\"> Les trois p\u00f4les sont ceux\u00a0: \u00ab\u00a0de la communaut\u00e9 des femmes d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 venger le crime de leur cons\u0153ur; d\u2019une ville \u2014 Valancia \u2014 prise dans une r\u00e9sistance contre l\u2019autorit\u00e9 centrale, situ\u00e9e \u00e0 Nsanga-Norda; et enfin d\u2019un p\u00f4le \u00e9nonciatif qui est celui de la place publique\u00a0\u00bb (Bazi\u00e9, 2004, p.\u00a071). Nous nous inspirons en partie de la brillante analyse de Bazi\u00e9 sur la polyphonie de la rumeur au c\u0153ur des <em>Sept solitudes<\/em>. <\/span> et de nombreux vecteurs inusit\u00e9s de la parole se c\u00f4toient au sein de la narration et se partagent la diffusion de la rumeur. C\u2019est que les hommes, les morts, les animaux, la falaise, la mer, le livre de Ngom\u00e9d\u00e9 ont tous un mot \u00e0 dire sur le meurtre pass\u00e9 et sur celui \u00e0 venir. Par ces fr\u00e9quents changements de perspectives, les notions m\u00eames de v\u00e9rit\u00e9, de l\u00e9gitimit\u00e9, de certitude se voient remises en question. En fait, au moyen d\u2019une mise en ab\u00eeme du discours, rapport\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 certaines formes r\u00e9cursives g\u00e9n\u00e9ralement marqu\u00e9es typographiquement, la circulation des diff\u00e9rentes rumeurs s\u2019illustre au sein de la narration et jette le doute sur la v\u00e9ridicit\u00e9 de la sc\u00e8ne du meurtre sur laquelle se fonde le r\u00e9cit. Comme l\u2019observe avec justesse Isaac Bazi\u00e9, apr\u00e8s avoir habitu\u00e9 ses lecteurs \u00e0 cette voix collective porteuse du r\u00e9cit, le narrateur ins\u00e8re pernicieusement \u00ab\u00a0une remarque qui occasionne une rupture fondamentale et remet en question,<em> a posteriori, <\/em>l\u2019origine de l\u2019histoire racont\u00e9e d\u00e9j\u00e0 sur vingt-sept pages\u00a0\u00bb (2004, p.\u00a071). Par cette simple assertion, \u00ab\u00a0l\u2019art de nommer est d\u2019abord et avant tout art de ton\u00a0\u00bb, la narration op\u00e8re une mise en ab\u00eeme du projet d\u2019\u00e9criture qui sous-tend la di\u00e9g\u00e8se en d\u00e9voilant la structure propre \u00e0 la forme de discours qu\u2019est la rumeur et met d\u2019un m\u00eame souffle \u00ab\u00a0le lecteur en pr\u00e9sence d\u2019un producteur et d\u2019un r\u00e9cepteur\u00a0\u00bb (D\u00e4llenbach, 1980, p.\u00a030). Gr\u00e2ce \u00e0 ce proc\u00e9d\u00e9, le texte r\u00e9v\u00e8le ainsi ses m\u00e9canismes afin de mieux transmettre au lecteur des pistes d\u2019interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>Une autre mise en ab\u00eeme, plus m\u00e9taphorique celle-l\u00e0, r\u00e9side \u00e9galement dans la perp\u00e9tuelle reconstitution de la sc\u00e8ne du crime par le maire de la ville de Valancia. C\u2019est que le r\u00e9cit se construit autant sur l\u2019histoire d\u2019un meurtre\u00a0pass\u00e9 (celui d\u2019Estina Benta) et d\u2019un meurtre \u00e0 venir (celui d\u2019Estina Bronzario) que sur l\u2019attente du constat et de la r\u00e9solution de ces meurtres par les autorit\u00e9s de Nsanga-Norda qui tardent \u00e0 venir. Ainsi, chaque fois que la rumeur rapporte la venue prochaine des autorit\u00e9s, le maire s\u2019\u00e9vertue \u00e0 reconstituer avec le plus de pr\u00e9cision possible la sc\u00e8ne du crime\u00a0: \u00ab\u00a0Ce matin-l\u00e0, le maire avait d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 pour la huit cent douzi\u00e8me fois la place Estina-Benta. Nous le regardions remettre les os \u00e0 leur ancienne place\u00a0: \u00e0 leur place pr\u00e9cise la hache, la pioche, la b\u00eache cass\u00e9e, les crocs et la machette du crime.\u00a0\u00bb (Labou Tansi, 1985, p.\u00a071.) Toutefois, au fil du temps, \u00e0 la mani\u00e8re de la rumeur qui se gonfle, la sc\u00e8ne se complexifie\u00a0: \u00ab\u00a0Ils se dirig\u00e8rent vers la place publique o\u00f9 le maire avait fini de reconstituer l\u2019assassinat avec sa manie d\u2019ajouter aux objets du crime ses propres lunettes, ses pantoufles et le chaperon du juge\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a0161). Elle prend une certaine expansion, tout comme la ville se peuple \u00e0 force de rumeurs, par la force de la rumeur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque du meurtre d\u2019Estina Benta, Valancia n\u2019avait plus compt\u00e9 en tout et pour tout que trois quartiers\u00a0: le Bayou, le Tourniquet et Golzara. Aujourd\u2019hui, avec tous ceux qui viennent attendre la police, ceux qui font courir le bruit qu\u2019on ne meurt plus dans notre cit\u00e9 et ceux qui avaient suivi Sarngata Nola, la ville est ressortie des ruines laiss\u00e9es par la d\u00e9capitalisation. Nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019une centaine de mul\u00e2tres de connivence portugaise, aujourd\u2019hui le sang s\u2019est beaucoup m\u00e9lang\u00e9\u00a0: Arabes, Indiens, Chinois, Noirs\u2026 (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a070.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019instar du r\u00e9cit fondateur que constitue le meurtre d\u2019Estina Benta, cette reconstitution mat\u00e9rielle du crime se laisse progressivement contaminer par les marques de plus en plus nombreuses et diversifi\u00e9es des hommes qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la recr\u00e9er. D\u2019ailleurs, parmi ces derniers, certains n\u2019ont m\u00eame jamais vu la sc\u00e8ne originale, mais prennent part malgr\u00e9 tout \u00e0 sa reconstitution. La mise en ab\u00eeme m\u00e9taphorique de la sc\u00e8ne mat\u00e9rielle du crime consacre ainsi cet instant de lucide v\u00e9rit\u00e9 offerte au lecteur attentif et concourt, par la m\u00eame occasion, \u00e0 rappeler le fonctionnement de la logique rumorale, de m\u00eame que celui de tout discours officiel qui ne se r\u00e9sume, bien souvent, qu\u2019\u00e0 un fait de m\u00e9moire.<\/p>\n<h2>La rumeur comme arme\u00a0: Valancia et le pouvoir administratif<\/h2>\n<p>Derri\u00e8re ces nombreuses reconstitutions, toutefois, la rumeur ne se fait pas seulement Narcisse. Elle va plus loin. Satyrique, caricaturale, elle se permet de r\u00e9v\u00e9ler la d\u00e9raison des autorit\u00e9s qui refusent \u00e0 Valencia de soulager sa mauvaise conscience par la d\u00e9signation officielle d\u2019un coupable. Tout d\u2019abord, il y a ce maire, venu de Nsanga-Norda, compl\u00e8tement obs\u00e9d\u00e9 par ses responsabilit\u00e9s, qui, infatigablement, plus de huit cent douze fois, reconstitue \u00e0 toute occasion la sc\u00e8ne du meurtre d\u2019Estina Benta, quitte \u00e0 s\u2019oublier dans son devoir et \u00e0 veiller, lors des \u00ab\u00a0cuites\u00a0\u00bb gargantuesques du village, sur les objets du crime. Il y a ensuite ces sept d\u00e9capitalisations qui, chaque fois, entra\u00eenent leur lot d\u2019accumulations<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5450\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\"> L\u2019accumulation a ceci de particulier qu\u2019elle \u00ab\u00a0saute d\u2019un point de vue \u00e0 l\u2019autre, semble pouvoir se poursuivre ind\u00e9finiment\u00a0\u00bb dans une s\u00e9rie qui reste n\u00e9cessairement ouverte (Dupriez, 1984, p.\u00a021-22). En cela, l\u2019accumulation participe \u00e9galement d\u2019une certaine logique que nous pouvons qualifier de rumorale. <\/span> illogiques et grotesques sous la forme d\u2019une liste interminable d\u2019objets et de lieux tous plus incongrus les uns que les autres\u00a0: eaux d\u2019un lac artificiel, pont-levis, mausol\u00e9es, tours de Babel, Palais de la Nation, arbres synth\u00e9tiques, mosqu\u00e9es, os, lampadaires&#8230; Il y a aussi ces Occidentaux qui, tous, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, cherchent en Afrique quelque chose\u00a0\u00e0 comprendre ou \u00e0 exploiter\u00a0: mines, esturgeons, atlantosaure, origines de l\u2019humanit\u00e9, son d\u2019un incroyable malavoundier, et autres absurdit\u00e9s. Puis, il y a les gens de Nsanga-Norda, qui, eux, apr\u00e8s avoir tenu Valencia dans une attente longue d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, se refusent \u00e0 entendre le principal suspect du meurtre d\u2019Estina Benta afin de mieux pouvoir interroger le perroquet de ce dernier.<\/p>\n<p>De l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, toujours, la m\u00eame obsession se profile\u00a0: la qu\u00eate d\u2019une norme, d\u2019une r\u00e9ponse, d\u2019une science, d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 unique, univoque, immuable\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On d\u00e9terra \u00e0 toute vitesse les os d\u2019Estina Benta, on les racla, les lava, on les remit \u00e0 leur ancienne place, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la hache du crime, la b\u00eache cass\u00e9e, la pioche, les fourches, les couteaux de boucherie, les machettes [&#8230;] Le maire qui tremblait pour son poste et pour sa promotion vint de ses propres mains, avec la hache du crime, abattre l\u2019inscription qui, sans le feu vert des autorit\u00e9s, donnait la place \u00e0 la d\u00e9funte. De ses propres mains, il repeignit en toute h\u00e2te l\u2019ancienne appellation\u00a0: \u00ab\u00a0Plazia de la Poudra\u00a0\u00bb que les mauvaises mains avaient toujours truit\u00e9e et trafiqu\u00e9e en \u00ab\u00a0Plazia de la Puta\u00a0\u00bb. Le maire changea le T en D et r\u00e9ussit, non sans d\u2019astucieuses acrobaties, \u00e0 placer un R fam\u00e9lique entre un D et un A trop gras. Mais nous lisions ais\u00e9ment les opinions. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a057.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 l\u2019image de ce maire aux oreilles dansantes qui, incessamment, reconstruit le pass\u00e9, la norme fait fi des marques de ceux qui ont su se r\u00e9approprier ses codes, ses r\u00e8gles et ses monuments. Elle gomme les traces laiss\u00e9es par la marge, tout comme le maire de Valencia fait taire les mauvaises langues en effa\u00e7ant leur r\u00e9\u00e9criture humoristique. Cependant, malgr\u00e9 l\u2019exclusion de cette autre voix, la collectivit\u00e9, elle, garde en m\u00e9moire le bruissement toujours pr\u00e9sent de sa rumeur et rappelle que toute langue est essentiellement polyphonique, fondamentalement polys\u00e9mique. Comme dans de nombreux \u00e9crits postcoloniaux, \u00ab\u00a0received history is tampered with, rewritten, and realigned from the point of view of the victims of its destructive progress\u00a0\u00bb (Ashcroft, Griffiths et Tiffin, 1989, p.\u00a034). Derri\u00e8re l\u2019inscription \u00ab\u00a0Plazia de la Poudra\u00a0\u00bb, tous lisent encore \u00ab\u00a0Plazia de la Puta\u00a0\u00bb, car on ne b\u00e2illonne pas si facilement la rumeur.<\/p>\n<p>Et puisque l\u2019humour constitue \u00e9galement l\u2019une de ses armes, l\u2019\u00e9criture sonyenne poursuit son entreprise subversive par le biais de la caricature. \u00c0 travers ses accumulations, ses traits grossiers, ses exag\u00e9rations, ses \u00ab\u00a0bestialisations\u00a0\u00bb, ses nombres impossibles et ses chasses \u00e0 l\u2019atlantosaure, Sony Labou Tansi donne \u00e0 voir un nouveau visage des figures de l\u2019institution valoris\u00e9e par la rationalit\u00e9 occidentale. Scientifiques, savants, juges, administration municipale, nationale, internationale, rien n\u2019\u00e9chappe au souffle de la rumeur de la C\u00f4te qui clame\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est la faute \u00e0 Descartes qui les a chang\u00e9s en machins pensants. Et ils ne peuvent plus d\u00e9froquer. C\u2019est des mecs en b\u00e9ton, englu\u00e9s dans une vision des choses sans queue ni t\u00eate. Fi donc de leur existence g\u00e9om\u00e9tris\u00e9e, coup\u00e9e d\u2019astuces grossi\u00e8res, confondue \u00e0 l\u2019azote et au carbone, ah ma m\u00e8re! [&#8230;] L\u2019humanit\u00e9 peut les remercier pour les services rendus\u00a0: ils ont eu des proph\u00e8tes comme Pizarro et Hitler, comm\u00e8re! Ils ont perdu le septi\u00e8me et le sixi\u00e8me sens, mais ils refusent de venir au monde. (Labou Tansi, 1985, \u00a0p.\u00a0141-142.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Aussi, au terme de son parcours, alors que les voix se taisent et que le livre se referme, l\u2019\u00e9criture sonyenne a su remplir le contrat qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait donn\u00e9\u00a0: l\u2019exigence d\u2019un \u00ab\u00a0autre centre du monde\u00a0\u00bb. Par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une \u00e9criture voulue rumeur, Sony Labou Tansi a su donner une autre voix \u00e0 l\u2019histoire qu\u2019il a partag\u00e9e \u00e9quitablement entre les hommes, les animaux et les choses. Et sombre ironie, outre la terre, les morts, les fous et les b\u00eates, personne ne d\u00e9tient r\u00e9ellement le fin mot de l\u2019histoire. Tous crient, mais en vain; C\u00e9saire a rat\u00e9 son pari. En fait, seule la terre aura su crier une parole qui se sera av\u00e9r\u00e9e, mais que personne n\u2019aura su entendre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La falaise nous avait bien pr\u00e9venus, mais nous ne sommes plus du temps o\u00f9 l\u2019homme \u00e9coutait la nature. Et la pauvre nature est oblig\u00e9e de brailler dans le vide. Vous vous rendez compte? Avant la mort de Nsanga-Norda, la falaise s\u2019\u00e9tait \u00e9poumon\u00e9e \u00e0 crier toute la nuit. Mais personne ne l\u2019a \u00e9cout\u00e9e. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0186.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et seuls les morts crient encore la certitude d\u2019un \u00e9v\u00e9nement dont personne ne souhaite r\u00e9ellement percer le myst\u00e8re.<\/p>\n<p>Face \u00e0 une telle situation, le verdict se veut sans appel\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 vrai dire, ni le temps ni la v\u00e9rit\u00e9 ne sauraient \u00eatre des n\u00f4tres\u00a0: il convient de savoir que, tout compte fait, nous sommes seuls au monde.\u00a0Et la grande r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019homme, c\u2019est sa solitude infinie, jusqu\u2019au tombeau.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0155.) La v\u00e9rit\u00e9 n\u2019appartient donc pas au monde des hommes et, comme l\u2019a soulign\u00e9 Nietzsche au cr\u00e9puscule du si\u00e8cle de l\u2019Histoire, l\u2019objectivit\u00e9 ne se r\u00e9sume en fait qu\u2019\u00e0 la d\u00e9raison d\u2019une subjectivit\u00e9 humaine. Et c\u2019est de la volont\u00e9 de certaines subjectivit\u00e9s que na\u00eet l\u2019Histoire\u00a0: de cet accord de certains pour \u00e9riger une parole au rang de v\u00e9rit\u00e9 et pour lui donner une l\u00e9gitimit\u00e9. Or, ce que nous r\u00e9v\u00e8le la pragmatique de la rumeur, c\u2019est que l\u2019Histoire officielle n\u2019est rien d\u2019autre que le fruit d\u2019une rumeur qui a su se donner les moyens pour acc\u00e9der au rang de v\u00e9rit\u00e9. L\u2019Histoire constitue cette rumeur qui a choisi la logique de la rationalit\u00e9 plut\u00f4t que l\u2019irrationalit\u00e9 de l\u2019instinct, celle qui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les voies institutionnalis\u00e9es \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 de la clandestinit\u00e9. En fait, ce que conteste r\u00e9ellement l\u2019\u00e9criture de la rumeur ne tient pas tant \u00e0 la v\u00e9ridicit\u00e9 de l\u2019Histoire qu\u2019\u00e0 l\u2019acharnement humain dans sa \u00ab\u00a0volont\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Sur l\u2019\u00eele des Solitudes se sont install\u00e9s les Blancs (on dit qu\u2019ils sont huit cents) qui cherchent \u00e0 expliquer le cri de la falaise. Et Fartamio Andra do Ngu\u00e9lo Ndalo se marre\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Le temps des Blancs est fini. Reste celui de l\u2019homme. Mais comment leur dire \u00e7a \u00e0 ces cons? Ils sont presque aussi niais que les gens de Nsanga-Norda. Allez donc y penser\u00a0: comme eux, ils descendent du singe. Quelle niaiserie\u00a0: ils ont emport\u00e9 la terre de l\u2019\u00eele des Solitudes chez eux pour savoir pourquoi le rocher de la Quadrilla pousse comme un arbre toutes les fois qu\u2019on le coupe.<\/p>\n<p>\u2014 Ils ne savent pas que l\u2019\u00e9nigme est la plus belle explication du monde, disait Fartamio Andra, sa s\u0153ur cadette.<\/p>\n<p>\u2014 Laissons-les chercher, comm\u00e8re. Ils veulent m\u00eame savoir pourquoi le rocher de Mpoumbou au nord de Calcazora saigne quand on le blesse. Non, comm\u00e8re, les Blancs ne savent pas qu\u2019ils sont venus au monde beaucoup plus tard que le monde. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a050-51.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sous la plume sonyenne, cette volont\u00e9 devient \u00ab\u00a0niaiserie\u00a0\u00bb et pure \u00ab\u00a0na\u00efvet\u00e9\u00a0\u00bb et, \u00e0 ce sujet, la multiplication des p\u00f4les de v\u00e9rit\u00e9, d\u00e9tenus tant\u00f4t par l\u2019un, tant\u00f4t par l\u2019autre, et tant\u00f4t par un perroquet, d\u00e9note une certaine ironie de la part d\u2019un auteur qui a cherch\u00e9 \u00e0 dire autrement.<\/p>\n<p>Cependant, plus qu\u2019une simple \u00ab\u00a0niaiserie\u00a0\u00bb, cette qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9 se transforme en obsession pour ceux qui se targuent de d\u00e9tenir le monopole de la parole l\u00e9gitime. Ainsi, au cours de son proc\u00e8s, le perroquet de Lorsa Lopez sera tu\u00e9 pour n\u2019avoir pas su dire ce qu\u2019on attendait de lui<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5450\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\"> Au c\u0153ur des <em>Sept solitudes<\/em>, un proc\u00e8s sera intent\u00e9 contre le perroquet de Lorsa Lopez pour \u00ab\u00a0avoir r\u00e9pandu la nouvelle des poux au giron et oblig\u00e9 ainsi Lorsa Lopez \u00e0 commettre son crime\u00a0\u00bb (Labou Tansi, 1985, p.\u00a0164). Proc\u00e8s au terme duquel le lecteur apprend \u00ab\u00a0qu\u2019on avait fusill\u00e9 le perroquet pour abus de confiance, faux et usage de faux\u2026\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0170.) <\/span> et le photographe Nertez Coma sera emprisonn\u00e9 pour avoir rendu aux autorit\u00e9s les clich\u00e9s de la sc\u00e8ne originelle du crime<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002eaf0000000000000000_5450\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002eaf0000000000000000_5450-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\"> \u00ab \u2014 Mis \u00e0 part le fait que je sois un peu gris (il puait le vin), ces photos ont \u00e9t\u00e9 trafiqu\u00e9es\u00a0: je n\u2019y trouve ni ce chaperon-ci, ni les pantoufles que voil\u00e0.\u00a0\u00bb (Labou Tansi, 1985, p.\u00a0163.) <\/span> \u00a0\u00a0. Aussi, ce que d\u00e9crie le programme rumoral de Sony Labou Tansi, ce n\u2019est ni la parole ni la fable, mais bien ce monopole de la parole l\u00e9gitime sur l\u2019Histoire et ses contraintes, cette \u00ab\u00a0police du discours\u00a0\u00bb li\u00e9e \u00e0 une \u00ab\u00a0volont\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb devenue obsessive, obsessionnelle. La question que pose l\u2019\u00e9criture rumorale ne concerne donc pas tant la v\u00e9rit\u00e9 que l\u2019appareil m\u00eame de la l\u00e9gitimation d\u2019une parole \u00e9lev\u00e9e au rang de v\u00e9rit\u00e9. Et c\u2019est par l\u2019exacerbation fabul\u00e9e d\u2019un monde o\u00f9 cette logique binaire de l\u2019Histoire s\u2019applique dans toute sa violence que Sony Labou Tansi a cherch\u00e9 \u00e0 mener sa r\u00e9flexion. De cette volont\u00e9 na\u00eet alors un univers o\u00f9 la parole tue, condamne, menace et trace avec intransigeance les fronti\u00e8res de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Un monde au sein duquel la parole ne sait plus dire le vrai et n\u2019use d\u00e8s lors que du vraisemblable afin d\u2019asseoir son pouvoir. Ainsi, <em>Les Sept solitudes<\/em> nous exhibe un monde o\u00f9 l\u2019homme, et plus particuli\u00e8rement toute figure d\u2019autorit\u00e9, se refuse \u00e0 \u00e9couter la seule voix qui dit vrai. Au c\u0153ur de sa di\u00e9g\u00e8se tr\u00f4ne la rumeur\u00a0: la rumeur en tant que th\u00e8me, programme, pratique scripturaire et forme de discours.<\/p>\n<p>Certains, comme Justin K. Bisanswa, y verront une r\u00e9action de la litt\u00e9rature africaine \u00e0 un int\u00e9r\u00eat nouveau de la vie relationnelle pour la rumeur, li\u00e9 au processus de d\u00e9mocratisation et, en cela, l\u2019\u00e9criture sonyenne ne leur donnerait pas tort\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tu ne comprends pas\u00a0: les autorit\u00e9s adorent qu\u2019on dise quelque chose d\u2019elles, en mal ou en bien, dans mon style\u2026 \u00e7a les amuse, le beau jeu d\u00e9mocratique\u2026 Or, dans ton cas, tu es trop pr\u00e8s de la v\u00e9rit\u00e9. Et, crois-moi sur parole, la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019entre pas dans le jeu de la d\u00e9mocratie. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0160.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>D\u2019autres encore associeraient cette pratique \u00e0 une forme de r\u00e9sistance contre les canons de la litt\u00e9rature classique occidentale, canons impos\u00e9s sous le r\u00e9gime de l\u2019administration coloniale. Cependant, nous pensons que cette \u00e9criture de la rumeur participe \u00e0 un mouvement plus global de la pens\u00e9e. Contre toute binarit\u00e9 qui tranche, exclut, cat\u00e9gorise, canonise, la rumeur est cette \u00ab\u00a0ligne de fuite\u00a0\u00bb jamais fig\u00e9e et toujours en devenir que pr\u00e9conisent Deleuze et Guattari. Elle constitue ce mod\u00e8le \u00ab\u00a0qui ne cesse pas de s\u2019\u00e9riger et de s\u2019enfoncer, et [ce] processus qui ne cesse pas de s\u2019allonger, de se rompre et de reprendre\u00a0\u00bb (Deleuze et Guattari, 1980, p.\u00a031). Elle est ce mouvement qui s\u2019oppose \u00e0 la fixit\u00e9 de l\u2019Histoire, elle est la polyphonie de ces voix qui permettent de dire l\u2019homme et les choses dans une langue qui leur ressemble, car toujours en transformation. La rumeur est cette \u00e9thique qui n\u2019encadre pas l\u2019autre par la violence de ses canons et redonne \u00e0 l\u2019Histoire le visage de ses repr\u00e9sentations.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Aldrin, Philippe. 2003. \u00ab\u00a0Penser la rumeur. Une question discut\u00e9e des sciences sociales\u00a0\u00bb. <em>Gen\u00e8ses\u00a0: point-critique<\/em>, vol. 1, n<sup>o<\/sup> 50 (mars), p.\u00a0126-141.<\/p>\n<p>Ashcroft, Bill, Gareth Griffiths et Helen Tiffin. 1989. <em>The Empire Writes Back: Theory and Practice in Post-Colonial Literatures<\/em>. Londres; New York\u00a0: Routledge, 246 p.<\/p>\n<p>Bazi\u00e9, Isaac. 2004. \u00ab\u00a0Texte litt\u00e9raire et rumeur. Fonctions scripturaires d\u2019une forme d\u2019\u00e9nonciation collective\u00a0\u00bb. <em>Prot\u00e9e<\/em>, vol. 32, n<sup>o <\/sup>3 (septembre-d\u00e9cembre), p.\u00a065-76.<\/p>\n<p>Bisanswa, Justin K. 2004. \u00ab\u00a0Pragmatique de la rumeur dans <em>Le Cavalier et son ombre<\/em> de Boubacar Boris Diop\u00a0\u00bb. <em>Prot\u00e9e<\/em>, vol. 32, n<sup>o<\/sup> 3 (septembre-d\u00e9cembre), p.\u00a077-86.<\/p>\n<p>Chamoiseau, Patrick. 1997. <em>L\u2019Esclave vieil homme et le molosse<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard, 147 p.\u00a0<\/p>\n<p>D\u00e4llenbach, Lucien. 1980. \u00ab\u00a0R\u00e9flexivit\u00e9 et lecture\u00a0\u00bb. <em>Revue des sciences humaines<\/em>, vol. 177, p.\u00a023-37.<\/p>\n<p>Deleuze, Gille et F\u00e9lix Guattari. 1991. <em>Qu\u2019est-ce que la philosophie?<\/em> Coll. \u00ab\u00a0Critique\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: \u00c9ditions de Minuit, 206 p.<\/p>\n<p>De Man, Paul. 1982. \u00ab\u00a0The Resistance to Theory\u00a0\u00bb. <em>Yale French Studies<\/em>, n<sup>o<\/sup> 63, p.\u00a03-20.<\/p>\n<p>Dufays, Jean-Louis. 2004. \u00ab\u00a0Rumeur et st\u00e9r\u00e9otypie\u00a0: l\u2019\u00e9trange s\u00e9duction de l\u2019inorigin\u00e9\u00a0\u00bb. <em>Prot\u00e9e<\/em>, vol. 32, n<sup>o<\/sup> 3 (septembre-d\u00e9cembre), p.\u00a025-31.<\/p>\n<p>Dupriez, Bernard. 1984. <em>Les Proc\u00e9d\u00e9s litt\u00e9raires<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Gradus\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: 10\/18, 540\u00a0p.\u00a0<\/p>\n<p>Froissart, Pascal. 1998. \u00ab\u00a0La rumeur te nie? Nie la rumeur!\u00a0\u00bb. In <em>Les figures du sujet en sciences humaines<\/em>, sous la dir. de Jean-Paul\u00a0Desgoutte, p.\u00a071-86. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad____________. 2000. \u00ab\u00a0Historicit\u00e9 de la rumeur. La rupture de 1902\u00a0\u00bb. <em>Hypoth\u00e8ses<\/em>, vol. 1, p.\u00a0315-326.<\/p>\n<p>Garneau, Xavier. 1991. \u00ab\u00a0Usages litt\u00e9raires de la rumeur en Afrique\u00a0\u00bb. <em>Notre Librairie<\/em>, n<sup>o<\/sup> 105 (avril-juin), p.\u00a03-8.<\/p>\n<p>Genette, G\u00e9rard. 1991. <em>Figures III<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Po\u00e9tique\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Seuil, 285 p.<\/p>\n<p>Harel, Simon. 2004. \u00ab\u00a0L\u2019ambiologie, forme contemporaine de la rumeur\u00a0\u00bb. <em>Prot\u00e9e<\/em>, vol 32, n<sup>o<\/sup> 3 (septembre-d\u00e9cembre), p.\u00a09-24.<\/p>\n<p>Kapferer, Jean-No\u00ebl. 1990. <em>Rumeurs. Le plus vieux m\u00e9dia du monde<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Points Actuels\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Seuil, 339 p.\u00a0<\/p>\n<p>Labou Tansi, Sony. 1985. <em>Les Sept solitudes de Lorsa Lopez<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Points\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Seuil, 200 p.\u00a0<\/p>\n<p>Nietzsche, Friedrich. 1990. \u00ab\u00a0V\u00e9rit\u00e9 et mensonge au sens extra-moral\u00a0\u00bb. In <em>La philosophie \u00e0 l\u2019\u00e9poque tragique des Grecs<\/em> suivi par <em>Sur<\/em> <em>l\u2019avenir de nos \u00e9tablissements d\u2019enseignement<\/em>. Trad. de l\u2019allemand par Jean-Louis Back\u00e8s <em>et al<\/em>., p.\u00a0205-220. Coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>Parisot, Fabrice, 1998. \u00abR\u00e9flexions autour d\u2019une composante paratextuelle strat\u00e9giquement fondamentale\u00a0: l\u2019\u00e9pigraphe comme vecteur de sens\u00a0\u00bb. In <em>Le Paratexte<\/em>, sous la dir. de G\u00e9rard Lavergne, p.\u00a073-119. Nice\u00a0: Association des publications de la Facult\u00e9 des lettres, arts et sciences humaines de Nice.<\/p>\n<p>Robert, Paul. 1996.<em> Robert. Dictionnaire alphab\u00e9tique et analogique de la langue fran\u00e7aise. Les mots et associations d\u2019id\u00e9es. <\/em>Tome 6<em>.<\/em> Paris\u00a0: Soci\u00e9t\u00e9 du nouveau Littr\u00e9 le Robert.<\/p>\n<p>Rosier, Laurence. 1999. <em>Le Discours rapport\u00e9. Histoire, th\u00e9ories, pratiques<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Champs linguistiques\u00a0\u00bb. Paris; Bruxelles\u00a0: Duculot, 325 p.<\/p>\n<p>Semujanga, Josias. 2004. \u00ab\u00a0La rumeur. Parole fragile et croyance partag\u00e9e\u00a0\u00bb. <em>Prot\u00e9e<\/em>, vol. 32, n<sup>o<\/sup> 3 (septembre-d\u00e9cembre), p.\u00a033-46.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bouchard, Marie-Pierre. 2009. \u00ab L\u2019Ordre, la Justice, la V\u00e9rit\u00e9 et le murmure anonyme de la rumeur. Petite histoire d\u2019une d\u00e9raison \u00e0 la mode africaine \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab \u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature \u00bb, n\u00b011, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5450 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bouchard-11.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bouchard-11.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-93a0e042-50df-47dd-9ce9-2b03e92f3ad8\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bouchard-11.pdf\">bouchard-11<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bouchard-11.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-93a0e042-50df-47dd-9ce9-2b03e92f3ad8\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div> D\u00e9sormais, les folios seront indiqu\u00e9s entre parenth\u00e8ses apr\u00e8s la citation. <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div> Chez Harel, la rumeur se d\u00e9finit comme une \u00ab\u00a0[forme artisanale] de d\u00e9lation\u00a0\u00bb qui met de l\u2019avant une logique identitaire. Pour lui, \u00ab\u00a0[o]n ne d\u00e9fend pas sa \u201cr\u00e9putation\u201d sans raison\u00a0!\u00a0\u00bb, car l\u2019une des fonctions de la rumeur est de l\u2019alt\u00e9rer \u00ab\u00a0sans rel\u00e2che\u00a0\u00bb (2004, p.\u00a010). Toutefois, sous la loupe sociologique de Roland, cette m\u00eame d\u00e9finition convient plut\u00f4t au terme \u00ab\u00a0comm\u00e9rage\u00bb. Pour lui, le comm\u00e9rage peut se comprendre comme un \u00ab\u00a0repoussoir, [une] sorte de soupape permettant aux individus en pr\u00e9sence de se formuler espoirs, craintes et appr\u00e9hensions; \u00e0 cela, il faut ajouter la tendance n\u00e9gative \u00e0 la m\u00e9disance, le fait non n\u00e9gligeable que le comm\u00e9rage devient un outil de pouvoir, tout en suscitant la peur du point de vue de ceux qui craignent d\u2019en \u00eatre victimes\u00a0\u00bb (Roland traduit par Bazi\u00e9, 2004, p.\u00a067). <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div> En fait, la premi\u00e8re v\u00e9ritable mention de l\u2019identit\u00e9 du narrateur n\u2019appara\u00eet qu\u2019en page 105, et il ne s\u2019empare v\u00e9ritablement du discours qu\u2019\u00e0 partir de la page 189, o\u00f9 la narration devient r\u00e9flexive. <\/div><\/li><li><span>4<\/span><div> Les trois p\u00f4les sont ceux\u00a0: \u00ab\u00a0de la communaut\u00e9 des femmes d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 venger le crime de leur cons\u0153ur; d\u2019une ville \u2014 Valancia \u2014 prise dans une r\u00e9sistance contre l\u2019autorit\u00e9 centrale, situ\u00e9e \u00e0 Nsanga-Norda; et enfin d\u2019un p\u00f4le \u00e9nonciatif qui est celui de la place publique\u00a0\u00bb (Bazi\u00e9, 2004, p.\u00a071). Nous nous inspirons en partie de la brillante analyse de Bazi\u00e9 sur la polyphonie de la rumeur au c\u0153ur des <em>Sept solitudes<\/em>. <\/div><\/li><li><span>5<\/span><div> L\u2019accumulation a ceci de particulier qu\u2019elle \u00ab\u00a0saute d\u2019un point de vue \u00e0 l\u2019autre, semble pouvoir se poursuivre ind\u00e9finiment\u00a0\u00bb dans une s\u00e9rie qui reste n\u00e9cessairement ouverte (Dupriez, 1984, p.\u00a021-22). En cela, l\u2019accumulation participe \u00e9galement d\u2019une certaine logique que nous pouvons qualifier de rumorale. <\/div><\/li><li><span>6<\/span><div> Au c\u0153ur des <em>Sept solitudes<\/em>, un proc\u00e8s sera intent\u00e9 contre le perroquet de Lorsa Lopez pour \u00ab\u00a0avoir r\u00e9pandu la nouvelle des poux au giron et oblig\u00e9 ainsi Lorsa Lopez \u00e0 commettre son crime\u00a0\u00bb (Labou Tansi, 1985, p.\u00a0164). Proc\u00e8s au terme duquel le lecteur apprend \u00ab\u00a0qu\u2019on avait fusill\u00e9 le perroquet pour abus de confiance, faux et usage de faux\u2026\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0170.) <\/div><\/li><li><span>7<\/span><div> \u00ab \u2014 Mis \u00e0 part le fait que je sois un peu gris (il puait le vin), ces photos ont \u00e9t\u00e9 trafiqu\u00e9es\u00a0: je n\u2019y trouve ni ce chaperon-ci, ni les pantoufles que voil\u00e0.\u00a0\u00bb (Labou Tansi, 1985, p.\u00a0163.) <\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011 Nous sommes tous, comme mon vieux-bougre en fuite, poursuivis par un monstre. \u00c9chapper \u00e0 nos vieilles certitudes. Nos si soigneux ancrages. Nos chers r\u00e9flexes horlog\u00e9s en syst\u00e8mes. Nos somptueuses V\u00e9rit\u00e9s. Patrick Chamoiseau, L\u2019Esclave vieil homme et le molosse. \u00c0 en croire les \u00e9tudes critiques portant sur [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1198,1199,1200],"tags":[49],"class_list":["post-5450","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-ecrire-sur-la-marge-folie-et-litterature","category-effet-miroir","category-la-folie-au-pluriel","tag-bouchard-marie-pierre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5450","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5450"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5450\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9445,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5450\/revisions\/9445"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5450"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5450"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5450"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}