{"id":5452,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/irritation-meurtre-et-autres-agressions-dans-cosmetique-de-lennemi-damelie-nothomb\/"},"modified":"2024-09-13T17:14:15","modified_gmt":"2024-09-13T17:14:15","slug":"irritation-meurtre-et-autres-agressions-dans-cosmetique-de-lennemi-damelie-nothomb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5452","title":{"rendered":"Irritation, meurtre et autres agressions dans \u00ab Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi \u00bb d\u2019Am\u00e9lie Nothomb"},"content":{"rendered":"<p>En 2001, l\u2019excentrique \u00e9crivaine belge Am\u00e9lie Nothomb publie <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi <\/em>(Am\u00e9lie Nothomb, 2001, 120\u00a0p.), un dixi\u00e8me ouvrage paru chez Albin Michel. Ce r\u00e9cit bref, qui a pour d\u00e9cor un a\u00e9roport parisien, d\u00e9crit une confrontation funeste entre J\u00e9r\u00f4me Angust, veuf en voyage d\u2019affaires, et l\u2019\u00e9nigmatique Textor Texel. Alors qu\u2019il attend un vol retard\u00e9 \u00e0 destination de Barcelone, Angust est abord\u00e9 par Texel, un curieux personnage autoritaire qui s\u2019obstine \u00e0 lui faire la conversation. Ignorant l\u2019irritation croissante de J\u00e9r\u00f4me qui ne peut s\u2019esquiver, Textor lui inflige le r\u00e9cit de sa vie et lui confie avoir viol\u00e9 et tu\u00e9 une jeune femme pr\u00e9nomm\u00e9e Isabelle. Angust est hors de lui lorsqu\u2019il r\u00e9alise que la victime n\u2019est nulle autre que sa d\u00e9funte \u00e9pouse, dont l\u2019assassinat est rest\u00e9 impuni depuis dix ans. Plus grande encore est sa stup\u00e9faction lorsque Textor r\u00e9v\u00e8le que J\u00e9r\u00f4me est responsable du d\u00e9c\u00e8s\u00a0: Texel l\u2019importun, le meurtrier, serait en fait l\u2019ennemi int\u00e9rieur d\u2019Angust, une \u00e9manation de son propre esprit d\u00e9rang\u00e9 et coupable. D\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son libre arbitre, \u00e0 la merci de cette part obscure de lui-m\u00eame qu\u2019il hallucine pr\u00e9sente \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, J\u00e9r\u00f4me tente de tuer Textor en lui fracassant la t\u00eate sur un mur. Pour les spectateurs horrifi\u00e9s, point d\u2019assassinat, que le violent suicide d\u2019un homme d\u2019affaires d\u00e9sax\u00e9. <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi<\/em> se pr\u00e9sente, en d\u00e9finitive, comme le monologue int\u00e9rieur de J\u00e9r\u00f4me Angust, un homme \u00e0 la personnalit\u00e9 cliv\u00e9e, capable d\u2019une grande violence, d\u2019abord dirig\u00e9e contre Isabelle, son objet d\u2019amour, puis contre lui-m\u00eame.<\/p>\n<h2>L\u2019ennemi int\u00e9rieur<\/h2>\n<p>La figure de l\u2019ennemi int\u00e9rieur, moteur de l\u2019intrigue d\u00e9velopp\u00e9e dans <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi<\/em>, s\u2019incarne dans le texte suivant deux modalit\u00e9s. Textor Texel, pr\u00e9sent\u00e9 en conclusion comme \u00e9tant l\u2019adversaire intime de J\u00e9r\u00f4me Angust, pr\u00e9tend, plus t\u00f4t dans le r\u00e9cit, avoir lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 la proie d\u2019un tel rival durant son adolescence orpheline aux Pays-Bas. Une force obscure, dit-il, le poss\u00e8de \u00e0 l\u2019\u00e2ge de douze ans et demi et l\u2019oblige \u00e0 engloutir de la p\u00e2t\u00e9e pour chats et d\u2019autres aliments abjects qui le conduisent \u00e0 se ha\u00efr. D\u00e8s lors, le jeune homme conclut que la puissance de son ennemi int\u00e9rieur surpasse la puissance de Dieu, aussi perd-il foi en l\u2019omnipotence divine. Textor d\u00e9veloppe en grandissant un code moral singulier\u00a0: toute action, tout crime sont permis \u00e0 condition qu\u2019ils apportent du plaisir; le d\u00e9lit sans jouissance engendre quant \u00e0 lui la culpabilit\u00e9. \u00c0 ses yeux, l\u2019autre, d\u00e9lest\u00e9 de son statut de sujet, peut \u00eatre utilis\u00e9, contraint et violent\u00e9 pour assouvir ses pulsions. Si Textor est anxieux et honteux, c\u2019est \u00e0 cause de deux assassinats<a id=\"footnoteref1_x7dcbg0\" class=\"see-footnote\" title=\" De fait, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de huit ans, Textor provoque une crise cardiaque mortelle chez Franck, un populaire camarade de classe, par la simple force de sa volont\u00e9. Texel se reprochera toutefois son geste, car il ne peut s\u2019approprier la notori\u00e9t\u00e9 de sa victime. Le 24 mars 1989, Textor assassine ensuite Isabelle, qu\u2019il a viol\u00e9e dix ans plus t\u00f4t, le 4 octobre 1979. Il regrette son crime, n\u2019en ayant pas tir\u00e9 plaisir, car il aurait plut\u00f4t souhait\u00e9 \u00eatre tu\u00e9 par sa victime. Notons que la mort de Franck et le viol d\u2019Isabelle font partie d\u2019une trame narrative qui sera plus tard invalid\u00e9e par Texel et pr\u00e9sent\u00e9e comme une invention. \" href=\"#footnote1_x7dcbg0\">[1]<\/a> qu\u2019il a perp\u00e9tr\u00e9s sans plaisir. Dans la logique de Texel, qui est aussi celle de l\u2019univers nothombien, la transgression est suivie d\u2019un ch\u00e2timent, souvent sollicit\u00e9 par le coupable\u00a0: \u00ab\u00a0Le coupable va vers son ch\u00e2timent comme l&rsquo;eau vers la mer, comme l&rsquo;offens\u00e9 vers sa vengeance.\u00a0\u00bb (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p.\u00a091) C\u2019est en offrant sa vie \u00e0 J\u00e9r\u00f4me que Textor cherchera l\u2019expiation.<\/p>\n<p>S\u2019il se dit poss\u00e9d\u00e9 par un tyran intestin, Textor Texel est ultimement pr\u00e9sent\u00e9 lui-m\u00eame comme un ennemi int\u00e9rieur, celui de J\u00e9r\u00f4me Angust. \u00c0 trois reprises, Textor r\u00e9p\u00e8te qu\u2019il fait toujours ce dont il a envie (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p.\u00a016, 45-46 et 99). Proche du <em>\u00e7a <\/em>freudien, il incarne une bestialit\u00e9, un d\u00e9sir brut, une libert\u00e9 totale. Durant des ann\u00e9es, Texel pervertit et poss\u00e8de son h\u00f4te Angust, l\u2019amenant \u00e0 d\u00e9sirer violer Isabelle la premi\u00e8re fois qu\u2019il la voit et le poussant plus tard \u00e0 poignarder sa femme qu\u2019il aime pourtant absolument<a id=\"footnoteref2_hm9py6h\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 la fin de Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi, lorsque Texel d\u00e9voile \u00e0 Angust la v\u00e9rit\u00e9 sur son identit\u00e9, Textor explique qu\u2019Isabelle n\u2019a jamais v\u00e9ritablement \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9, Texel, le \u00ab\u00a0corrupteur int\u00e9rieur\u00a0\u00bb (j\u2019emprunte l\u2019expression \u00e0 Laureline Amanieux, 2001), aurait seulement donn\u00e9 \u00e0 Angust envie de poss\u00e9der par la violence Isabelle, une inconnue magnifique crois\u00e9e dans un cimeti\u00e8re. Cette pulsion n\u2019a toutefois pas \u00e9t\u00e9 suivie d\u2019un passage \u00e0 l\u2019acte, J\u00e9r\u00f4me s\u00e9duisant sa future \u00e9pouse gr\u00e2ce \u00e0 son charme lors d\u2019une rencontre subs\u00e9quente. C\u2019est ainsi le d\u00e9sir violent refoul\u00e9 par Angust qui serait \u00e0 l\u2019origine du r\u00e9cit de viol fabul\u00e9 dans l\u2019a\u00e9roport par Textor, l\u2019ennemi ext\u00e9rioris\u00e9. \u00c0 ce sujet, Laureline Amanieux ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0Textor est l\u2019\u00e9manation de ce que J\u00e9r\u00f4me serait devenu si d\u00e8s la premi\u00e8re rencontre, il avait viol\u00e9 Isabelle, tel que son d\u00e9sir le lui dictait. [\u2026] L\u2019ironie tragique du roman consiste \u00e0 montrer que m\u00eame en prenant un chemin diff\u00e9rent, m\u00eame en choisissant la norme sociale du mariage, de la courtoisie, et son cadre protecteur, J\u00e9r\u00f4me ne peut \u00e9chapper \u00e0 la part de monstruosit\u00e9 en lui-m\u00eame; elle surgit n\u00e9cessairement pour amener \u00e0 un r\u00e9sultat dramatique.\u00a0\u00bb (Laureline Amanieux, 2001) \" href=\"#footnote2_hm9py6h\">[2]<\/a>. Lorsque Textor prend la forme d\u2019un quidam hostile, sa parole d\u00e9musel\u00e9e irrite J\u00e9r\u00f4me, s\u2019immisce en lui comme un virus, selon la logique de l\u2019infection. Elle d\u00e9joue le m\u00e9canisme de compartimentalisation qui avait jusque-l\u00e0 gard\u00e9 le <em>moi <\/em>d\u2019Angust \u00e0 l\u2019abri d\u2019un souvenir insoutenable et d\u2019une culpabilit\u00e9 impossible \u00e0 envisager. Produit d\u2019un retour du refoul\u00e9 et d\u2019un m\u00e9canisme de projection, Textor conduit J\u00e9r\u00f4me \u00e0 exp\u00e9rimenter un d\u00e9stabilisant effet d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Dot\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire totale, d\u2019une comp\u00e9tence sup\u00e9rieure, l\u2019ennemi Textor incarne en outre une instance judicative qui se pla\u00eet \u00e0 invalider la vie de J\u00e9r\u00f4me, affirmant que son existence de veuf et d\u2019employ\u00e9 de bureau est sans valeur. Texel personnifie finalement une pulsion de mort, qui pousse Angust \u00e0 commettre involontairement un suicide.<\/p>\n<h2>Autopsie d\u2019une rencontre mortif\u00e8re avec l\u2019ennemi ext\u00e9rioris\u00e9<\/h2>\n<p>C\u2019est au terme d\u2019une joute verbale que Textor Texel convainc son h\u00f4te de l\u2019agresser jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exterminer et, <em>ipso facto<\/em>, de commettre un suicide. Texel semble mettre en \u0153uvre une diabolique strat\u00e9gie pour porter \u00e0 son paroxysme l\u2019exasp\u00e9ration d\u2019Angust, l\u2019\u00e9branler et le forcer \u00e0 se remettre en question. De fait, d\u00e8s qu\u2019il aborde J\u00e9r\u00f4me, Textor se pla\u00eet \u00e0 le contredire de fa\u00e7on syst\u00e9matique \u2013\u00a0lorsqu\u2019Angust d\u00e9clare qu\u2019il est en voyage d\u2019affaires, Texel r\u00e9torque que ce genre de d\u00e9placement est l\u2019antith\u00e8se du voyage; quand Angust annonce qu\u2019il lit, Texel d\u00e9cr\u00e8te qu\u2019il ne lit pas vraiment, car il n\u2019est pas absorb\u00e9 par sa lecture. Agac\u00e9, J\u00e9r\u00f4me tentera de semer Textor en se d\u00e9pla\u00e7ant \u00e0 trois reprises dans l\u2019a\u00e9roport, mais peine perdue\u00a0: l\u2019importun le traque toujours. Texel impose alors \u00e0 sa victime un r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 de sa vie, s\u2019attaquant \u00e0 son sens le plus vuln\u00e9rable, l\u2019ou\u00efe, qu\u2019Angust renonce finalement \u00e0 prot\u00e9ger de ses mains fatigu\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment, Textor s\u2019adonne \u00e0 un harc\u00e8lement affectif, tourmentant J\u00e9r\u00f4me, dont il d\u00e9clare avoir viol\u00e9, puis tu\u00e9 l\u2019\u00e9pouse \u00e0 dix ans d\u2019intervalle. Le bourreau am\u00e8ne ensuite Angust \u00e0 se discr\u00e9diter aux yeux de deux policiers \u00e0 qui le malheureux tente d\u2019expliquer qu\u2019il est agress\u00e9 par un assaillant\/meurtrier, car l\u2019offenseur demeure pour eux invisible<a id=\"footnoteref3_6k8ubuk\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 ce moment du r\u00e9cit, le lecteur comprend ce que la foule de voyageurs entourant Angust savait depuis le d\u00e9part\u00a0: l\u2019homme d\u2019affaires converse avec un locuteur immat\u00e9riel. \" href=\"#footnote3_6k8ubuk\">[3]<\/a>. Priv\u00e9 de la protection de la justice pour une raison qui \u00e9chappe \u00e0 lui seul, Angust doit se r\u00e9soudre \u00e0 affronter lui-m\u00eame Texel s\u2019il d\u00e9sire r\u00e9paration. Lorsque Textor r\u00e9v\u00e8le que J\u00e9r\u00f4me est le v\u00e9ritable assassin d\u2019Isabelle, il force le veuf \u00e0 regarder avec suspicion ses propres souvenirs, \u00e0 douter de son statut de mari aimant, \u00e0 abandonner ses rep\u00e8res identitaires. Il accro\u00eet la confusion d\u2019Angust en fabulant, en se contredisant, en multipliant les versions, en r\u00e9inventant sans cesse les circonstances entourant le viol d\u2019Isabelle et son assassinat<a id=\"footnoteref4_igfx2jw\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans le roman \u00e0 l\u2019\u00e9tude, le mythomane Textor Texel explique que son nom vient de \u00ab\u00a0texte\u00a0\u00bb, ce mot \u00e9tant lui-m\u00eame issu du latin texere, qui signifie \u00ab\u00a0tisser\u00a0\u00bb. Puisque le texte est un tissage de mots, Texel conclut que son nom signifie \u00ab\u00a0r\u00e9dacteur\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui tisse le texte (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p. 13-14). \u00c0 la lumi\u00e8re de cette pr\u00e9cision onomastique, il m\u2019appara\u00eet que la pr\u00e9dilection de Texel pour la fabulation et le mensonge fait \u00e9cho au travail d\u2019\u00e9crivain d\u2019Am\u00e9lie Nothomb, qui orchestre pour sa part le r\u00e9cit Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi. Par le biais des r\u00e9cits de son protagoniste Texel, Nothomb fait subir au lecteur une exp\u00e9rience semblable \u00e0 celle v\u00e9cue par Angust\u00a0: le lecteur est contraint d\u2019accepter des segments narratifs qui sont invalid\u00e9s et remplac\u00e9s par d\u2019autres, \u00e0 leur tour remis en cause. Par exemple, le viol d\u2019Isabelle est successivement pr\u00e9sent\u00e9 au lecteur comme une agression r\u00e9elle, une fabulation de Texel et un fantasme refoul\u00e9 d\u2019Angust, alors que l\u2019assassinat d\u2019Isabelle est d\u00e9crit comme un crime commis par le violeur Texel, puis comme le r\u00e9sultat d\u2019un \u00e9pisode de folie d\u2019Angust, poss\u00e9d\u00e9 par son ennemi int\u00e9rieur. \" href=\"#footnote4_igfx2jw\">[4]<\/a>. C\u2019est finalement en le faisant douter de l\u2019existence de son libre arbitre que Texel convainc Angust de s\u2019engager avec lui dans un l\u00e9tal corps \u00e0 corps, qui, on peut le penser, constitue l\u2019accomplissement de ses desseins mortif\u00e8res.<\/p>\n<h2>Isabelle\u00a0: l\u2019objet d\u2019amour, victime d\u2019une \u00ab\u00a0cruaut\u00e9 sinc\u00e8re<a id=\"footnoteref5_lfe9cia\" class=\"see-footnote\" title=\" L\u2019expression est emprunt\u00e9e \u00e0 Textor Texel, qui d\u00e9crit l\u2019amour comme une \u00ab\u00a0cruaut\u00e9 sinc\u00e8re\u00a0\u00bb. (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p. 38) \" href=\"#footnote5_lfe9cia\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>R\u00e9flexion faite, c\u2019est Isabelle, l\u2019objet d\u2019amour, qui semble \u00e0 l\u2019origine du conflit entre Angust et Texel. Existant <em>in absentia<\/em>, l\u2019unique personnage f\u00e9minin se r\u00e9v\u00e8le principalement par la parole d\u2019Angust et de Texel. \u00catre paradoxal, on la dit plus vivante que les autres, pourtant elle fr\u00e9quente les cimeti\u00e8res de Paris. Compar\u00e9e par Textor \u00e0 la statue mortuaire d\u2019une jeune femme \u00e9croul\u00e9e, visage contre terre, elle est d\u00e9crite comme un objet d\u2019amour fugitif, comme un \u00eatre myst\u00e9rieux qui porte en lui quelque chose de d\u00e9truit. Dot\u00e9e d\u2019un visage d\u2019une beaut\u00e9 saisissante, elle attire et rejette, ce qui causera sa perte. Elle est victime d\u2019un drame conjugal, de la face obscure de son mari et d\u2019un d\u00e9sir de possession sans limites. Dans le r\u00e9cit de Texel, le viol et l\u2019assassinat sont deux \u00ab\u00a0gestes amoureux\u00a0\u00bb r\u00e9sultant de l\u2019insoumission de l\u2019objet d\u2019amour et de son refus d\u2019\u00e9tablir une relation r\u00e9ciproque\u00a0: si Textor viole Isabelle, c\u2019est qu\u2019elle a d\u00e9clin\u00e9 ses avances; s\u2019il la tue, c\u2019est qu\u2019elle refuse de ch\u00e2tier son bourreau en l\u2019assassinant, m\u00eame si celui-ci l\u2019exige.<\/p>\n<p>Le viol, qui, on l\u2019apprend, est une invention de Textor, est compar\u00e9 par lui \u00e0 l\u2019acte de boire une eau n\u00e9cessaire qui se refuse (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p. 45). Cette description d\u2019une violence oralis\u00e9e et avide est \u00e0 mon avis signifiante, consid\u00e9rant que, dans l\u2019univers nothombien, les personnages phagocytent leurs amants et rivaux dans l\u2019espoir d\u2019absorber leur essence<a id=\"footnoteref6_dpak392\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 cet \u00e9gard, Laureline Amanieux affirme\u00a0: \u00ab\u00a0les h\u00e9ros d'Am\u00e9lie Nothomb se pr\u00eatent \u00e0 une forme de cannibalisme qui consiste \u00e0 ing\u00e9rer l'autre en soi, son essence, \u00e0 lui ressembler [\u2026]. L'acte de tuer se confond avec l'acte d'aimer. L'absorption est une identification avec l'autre, conserv\u00e9 ainsi \u00e0 l'int\u00e9rieur de soi.\u00a0\u00bb (Laureline Amanieux, 2002, p. 139) \" href=\"#footnote6_dpak392\">[6]<\/a>. L\u2019assassinat, qui se produit lorsque Textor\/J\u00e9r\u00f4me enfonce un couteau, instrument phallique, dans l\u2019abdomen d\u2019Isabelle, rejoue en quelque sorte le viol sur le plan symbolique. Texel croit qu\u2019il a v\u00e9ritablement connu Isabelle, car il a connu \u00ab\u00a0son pr\u00e9nom, son sexe et sa mort\u00a0\u00bb; Angust croit qu\u2019il a connu sa femme, car il a v\u00e9cu avec elle, parl\u00e9 avec elle et dormi avec elle (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p.\u00a072-73). N\u00e9anmoins, aucune des deux incarnations de cet \u00eatre cliv\u00e9 qu\u2019est l\u2019\u00e9poux d\u2019Isabelle n\u2019a pu saisir la jeune femme dans toute sa complexit\u00e9 et la garder en suret\u00e9. L\u2019objet d\u2019amour, d\u00e9personnalis\u00e9 et d\u00e9truit par J\u00e9r\u00f4me et l\u2019ennemi Textor dans leur soif de possession, est rendu par eux \u00e0 jamais inaccessible et dispara\u00eetra compl\u00e8tement avec leur mort commune.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9criture d\u2019Am\u00e9lie Nothomb\u00a0: un corps \u00e0 corps avec l\u2019ennemi int\u00e9rieur<\/h2>\n<p>Viol, meurtre, irritation, possession, suicide\u00a0: <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi <\/em>met en sc\u00e8ne diverses formes d\u2019agression. Plusieurs fictions d\u2019Am\u00e9lie Nothomb d\u00e9veloppent d\u2019ailleurs une esth\u00e9tique de la lutte. En entrevue avec \u00c9velyne Wilwerth, Nothomb d\u00e9clare \u00e0 ce propos\u00a0: \u00ab\u00a0Si tu examines mes bouquins, ils ne d\u00e9crivent que des situations de conflits humains. [\u2026] C\u2019est \u00e0 croire qu\u2019en dehors des situations d\u2019affrontement, je n\u2019ai rien \u00e0 dire.\u00a0\u00bb (\u00c9velyne Wilwerth, 1997, p.\u00a046) De fait, les relations interpersonnelles qu\u2019entretiennent les personnages nothombiens semblent r\u00e9gies par de complexes rapports de force. Margaret-Anne Hutton rapporte que les protagonistes s\u2019adonnent, le plus souvent, \u00e0 des duels ou \u00e0 des affrontements limit\u00e9s \u00e0 moins de cinq adversaires, et ce, dans des champs de bataille circonscrits (Margaret-Anne Hutton, 2002, p.\u00a0258-259). Pensons au huis clos v\u00e9cu par Marina, Daniel et le Professeur dans le petit appartement froid des <em>Combustibles <\/em>(Am\u00e9lie Nothomb, 1994, 88\u00a0p.) ou \u00e0 celui d\u2019Omer, Hazel et Fran\u00e7oise, isol\u00e9s sur l\u2019\u00eele de Mortes-Fronti\u00e8res dans <em>Mercure <\/em>(Am\u00e9lie Nothomb, 1998, 188\u00a0p.). On l\u2019a vu, le r\u00e9cit <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi <\/em>met quant \u00e0 lui en sc\u00e8ne une lutte \u00e0 mort entre J\u00e9r\u00f4me Angust et son ennemi int\u00e9rieur dans l\u2019espace gard\u00e9 d\u2019une zone d\u2019embarquement a\u00e9roportuaire<em>.<\/em><\/p>\n<p>\u00c9velyne Wilwerth ajoute que, dans l\u2019univers nothombien, les contacts entre les individus se font de mani\u00e8re cinglante, brutale\u00a0: \u00ab\u00a0Les relations entre les personnages [\u2026] se nourrissent de fortes diff\u00e9rences, de tensions, d\u2019agressivit\u00e9, d\u2019ironie caustique, de violence, d\u2019humour acide.\u00a0\u00bb (\u00c9velyne Wilwerth, 1997, p.\u00a045) L\u2019agression, parfois physique, est le plus souvent psychologique. D\u2019apr\u00e8s Shirley Ann Jordan, les personnages, ayant pour arme l\u2019\u00e9rudition et la vivacit\u00e9 d\u2019esprit, s\u2019adonnent \u00e0 de v\u00e9ritables joutes verbales, s\u2019envoyant des r\u00e9pliques polies, lapidaires et brillantes (Shirley Ann Jordan, 2003, p.\u00a093-104). En t\u00e9moignent les \u00e9changes entre Pr\u00e9textat et Nina dans <em>Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin<\/em> (Am\u00e9lie Nothomb, 1992, 221\u00a0p.) ou ceux entre Am\u00e9lie et Celcius dans <em>P\u00e9plum <\/em>(Am\u00e9lie Nothomb, 1996, 153\u00a0p.). Dans <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi<\/em>, Textor Texel arrive, par son effrayante habilet\u00e9 oratoire, \u00e0 d\u00e9stabiliser J\u00e9r\u00f4me Angust, \u00e0 lui rappeler les v\u00e9ritables circonstances du d\u00e9c\u00e8s d\u2019Isabelle et \u00e0 le plonger dans un \u00e9tat d\u2019agitation fatal. C\u2019est \u00e9galement \u00e0 coup de r\u00e9parties ironiques qu\u2019Angust tente vainement de r\u00e9sister \u00e0 l\u2019invasion psychique de Texel<a id=\"footnoteref7_p50le87\" class=\"see-footnote\" title=\" Le passage o\u00f9 Textor relate \u00e0 J\u00e9r\u00f4me le viol qu\u2019il a commis est d\u2019ailleurs \u00e9loquent \u00e0 cet \u00e9gard. Voir Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p. 41-55. \" href=\"#footnote7_p50le87\">[7]<\/a>. \u00c0 la lumi\u00e8re de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, on ne se surprendra pas qu\u2019Am\u00e9lie Nothomb pr\u00e9f\u00e8re se pr\u00e9senter comme une dialoguiste, le dialogue \u00e9tant pour elle, \u00e9crit Michel Zumkir, \u00ab\u00a0un genre bien \u00e0 part, \u00e0 mi-chemin entre le roman et le th\u00e9\u00e2tre.\u00a0\u00bb (Michel Zumkir, 2003, p.\u00a047)<\/p>\n<p>Zumkir ajoute que, dans la t\u00eate d\u2019Am\u00e9lie Nothomb, \u00ab\u00a0il y a souvent deux personnes qui se parlent, se combattent\u00a0: elle et son ennemi int\u00e9rieur.\u00a0\u00bb (Michel Zumkir, 2003, p.\u00a047) C\u2019est de leurs affrontements que na\u00eetrait la mati\u00e8re de l\u2019\u00e9criture. De fait, la cr\u00e9ation litt\u00e9raire constitue, au dire de l\u2019\u00e9crivaine, le champ de bataille privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 elle se mesure \u00e0 son propre adversaire intime. Nothomb explique\u00a0: \u00ab\u00a0Ma forme d&rsquo;escrime c&rsquo;est le style, le combat du style qui est le moment de l&rsquo;\u00e9criture. C&rsquo;est l&rsquo;affrontement supr\u00eame o\u00f9 je peux faire de ce combat \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de moi-m\u00eame quelque chose de cr\u00e9ateur. Sinon il [l\u2019ennemi int\u00e9rieur] risque de m&rsquo;\u00e9craser.\u00a0\u00bb (Emmanuelle de Boysson, 2001) Il appert en d\u00e9finitive que la lutte men\u00e9e par J\u00e9r\u00f4me Angust dans <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi <\/em>contre son ennemi int\u00e9rieur Textor Texel rappelle \u00e0 bien des \u00e9gards celle que livre Am\u00e9lie Nothomb \u00e0 un mauvais objet encrypt\u00e9<a id=\"footnoteref8_grhoync\" class=\"see-footnote\" title=\"Dans mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La m\u00e9lancolie comme structure infralangagi\u00e8re de l\u2019\u0153uvre d\u2019Am\u00e9lie Nothomb\u00a0\u00bb (Marie-Christine Lambert-Perreault, 2008, 187\u00a0p.), j\u2019ai avanc\u00e9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9crivaine affronte, par sa d\u00e9marche cr\u00e9atrice, un mauvais objet interne maternel qui l\u2019attaque depuis la crypte intrapsychique o\u00f9 il est enferm\u00e9. \u00c0 propos de la notion de crypte, voir Nicolas Abraham et Maria Torok, 1987, p.\u00a0259-275.\" href=\"#footnote8_grhoync\">[8]<\/a>, \u00e0 l\u2019exception du fait que, contrairement \u00e0 son protagoniste, l\u2019\u00e9crivaine poss\u00e8de une arme efficace lui permettant de se d\u00e9fendre et d\u2019attaquer\u00a0: la cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<h3>\u0152uvres mentionn\u00e9es<\/h3>\n<p>Nothomb, Am\u00e9lie. 1992. <em>Hygi\u00e8ne de l\u2019assassin<\/em>\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Albin Michel. Coll. \u00ab\u00a0Le Livre de poche, 221\u00a0p.<\/p>\n<p>Nothomb, Am\u00e9lie. 1994. <em>Les Combustibles<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel. Coll. \u00ab\u00a0Le Livre de poche\u00a0\u00bb, 88\u00a0p.<\/p>\n<p>Nothomb, Am\u00e9lie. 1996. <em>P\u00e9plum<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel. Coll. \u00ab\u00a0Le Livre de poche\u00a0\u00bb, 153\u00a0p.<\/p>\n<p>Nothomb, Am\u00e9lie. 1998. <em>Mercure.<\/em> Paris\u00a0: Albin Michel. Coll. \u00ab\u00a0Le Livre de poche\u00a0\u00bb, 188\u00a0p.<\/p>\n<p>Nothomb, Am\u00e9lie. 2001. <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel. Coll. \u00ab\u00a0Le Livre de poche\u00a0\u00bb, 120\u00a0p.<\/p>\n<h3>R\u00e9f\u00e9rences th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Abraham, Nicolas et Maria Torok. 1987. \u00ab\u00a0Deuil ou m\u00e9lancolie\u00a0: introjecter \u2013\u00a0incorporer\u00a0\u00bb. Chap. in <em>L\u2019\u00e9corce et le noyau<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion, p.\u00a0259-275.<\/p>\n<p>Amanieux, Laureline. 2001. \u00ab\u00a0Cosm\u00e9tique de la corruption\u00a0\u00bb. In <em>\u00c9crits\u2026 vains. <\/em>En ligne. http:\/\/ecrits-vains.com\/critique\/laureline_amanieux.html. Consult\u00e9 le 31 janvier 2009.<\/p>\n<p>Amanieux, Laureline. 2002. \u00ab\u00a0La pr\u00e9sence de Dionysos dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Am\u00e9lie Nothomb\u00a0\u00bb. <em>Religiologiques<\/em>, no\u00a025, p.\u00a0131-146.<\/p>\n<p>De Boysson, Emmanuelle. 2001. \u00ab\u00a0Un entretien avec Am\u00e9lie Nothomb &#8211; auteur de <em>Cosm\u00e9tique de l&rsquo;ennemi<\/em>\u00a0\u00bb. In <em>Parutions.<\/em> En ligne.http:\/\/www.parutions.com\/services\/?pid=1&amp;rid=1&amp;srid=140&amp;ida=1140&amp;type=imprimer.. Consult\u00e9 le 31 janvier 2009.<\/p>\n<p>Jordan, Shirley Ann. 2003. \u00ab\u00a0Am\u00e9lie Nothomb\u2019s Combative Dialogues, Erudition, Wit and Weaponry\u00a0\u00bb. In <em>Am\u00e9lie Nothomb\u00a0: authorship, identity, and narrative practice<\/em>. Sous la direction de Susan Bainbrigge et Jeanette M. L. Den Toonder. New York\u00a0: P. Lang. Coll. \u00ab Belgian francophone library \u00bb, p.\u00a093-102.<\/p>\n<p>Hutton, Margaret-Anne. 2002. \u00ab\u00a0Personne n\u2019est indispensable sauf l\u2019ennemi\u00a0: l\u2019\u0153uvre conflictuelle d\u2019Am\u00e9lie Nothomb\u00a0\u00bb. In <em>Nouvelles \u00e9crivaines\u00a0: nouvelles voix\u00a0?<\/em>. Sous la direction de Nathalie Morello et Catherine Rodgers. Amsterdam\/New York\u00a0: Rudopi. Coll. \u00ab\u00a0Faux titre\u00a0\u00bb, p.\u00a0253-268.<\/p>\n<p>Lambert-Perreault, Marie-Christine. 2008. \u00ab\u00a0La m\u00e9lancolie comme structure infralangagi\u00e8re de l\u2019\u0153uvre d\u2019Am\u00e9lie Nothomb\u00a0\u00bb. M\u00e9moire de ma\u00eetrise. Montr\u00e9al\u00a0: UQAM, 187\u00a0p.<\/p>\n<p>Wilwerth, \u00c9velyne. 1997. \u00ab\u00a0Am\u00e9lie Nothomb\u00a0: sous le signe du cinglant\u00a0\u00bb, <em>La revue g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, no\u00a06-7, p.\u00a045-51.<\/p>\n<p>&lt;Zumkir, Michel. 2003. <em>Am\u00e9lie Nothomb de A \u00e0 Z\u00a0: Portrait d\u2019un monstre litt\u00e9raire<\/em>&lt;. Bruxelles\u00a0: Grand miroir, 183\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_x7dcbg0\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_x7dcbg0\">[1]<\/a> De fait, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de huit ans, Textor provoque une crise cardiaque mortelle chez Franck, un populaire camarade de classe, par la simple force de sa volont\u00e9. Texel se reprochera toutefois son geste, car il ne peut s\u2019approprier la notori\u00e9t\u00e9 de sa victime. Le 24 mars 1989, Textor assassine ensuite Isabelle, qu\u2019il a viol\u00e9e dix ans plus t\u00f4t, le 4 octobre 1979. Il regrette son crime, n\u2019en ayant pas tir\u00e9 plaisir, car il aurait plut\u00f4t souhait\u00e9 \u00eatre tu\u00e9 par sa victime. Notons que la mort de Franck et le viol d\u2019Isabelle font partie d\u2019une trame narrative qui sera plus tard invalid\u00e9e par Texel et pr\u00e9sent\u00e9e comme une invention.<\/p>\n<p id=\"footnote2_hm9py6h\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_hm9py6h\">[2]<\/a> \u00c0 la fin de <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi<\/em>, lorsque Texel d\u00e9voile \u00e0 Angust la v\u00e9rit\u00e9 sur son identit\u00e9, Textor explique qu\u2019Isabelle n\u2019a jamais v\u00e9ritablement \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9, Texel, le \u00ab\u00a0corrupteur int\u00e9rieur\u00a0\u00bb (j\u2019emprunte l\u2019expression \u00e0 Laureline Amanieux, 2001), aurait seulement donn\u00e9 \u00e0 Angust envie de poss\u00e9der par la violence Isabelle, une inconnue magnifique crois\u00e9e dans un cimeti\u00e8re. Cette pulsion n\u2019a toutefois pas \u00e9t\u00e9 suivie d\u2019un passage \u00e0 l\u2019acte, J\u00e9r\u00f4me s\u00e9duisant sa future \u00e9pouse gr\u00e2ce \u00e0 son charme lors d\u2019une rencontre subs\u00e9quente. C\u2019est ainsi le d\u00e9sir violent refoul\u00e9 par Angust qui serait \u00e0 l\u2019origine du r\u00e9cit de viol fabul\u00e9 dans l\u2019a\u00e9roport par Textor, l\u2019ennemi ext\u00e9rioris\u00e9. \u00c0 ce sujet, Laureline Amanieux ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0Textor est l\u2019\u00e9manation de ce que J\u00e9r\u00f4me serait devenu si d\u00e8s la premi\u00e8re rencontre, il avait viol\u00e9 Isabelle, tel que son d\u00e9sir le lui dictait. [\u2026] L\u2019ironie tragique du roman consiste \u00e0 montrer que m\u00eame en prenant un chemin diff\u00e9rent, m\u00eame en choisissant la norme sociale du mariage, de la courtoisie, et son cadre protecteur, J\u00e9r\u00f4me ne peut \u00e9chapper \u00e0 la part de monstruosit\u00e9 en lui-m\u00eame; elle surgit n\u00e9cessairement pour amener \u00e0 un r\u00e9sultat dramatique.\u00a0\u00bb (Laureline Amanieux, 2001)<\/p>\n<p id=\"footnote3_6k8ubuk\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_6k8ubuk\">[3]<\/a> \u00c0 ce moment du r\u00e9cit, le lecteur comprend ce que la foule de voyageurs entourant Angust savait depuis le d\u00e9part\u00a0: l\u2019homme d\u2019affaires converse avec un locuteur immat\u00e9riel.<\/p>\n<p id=\"footnote4_igfx2jw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_igfx2jw\">[4]<\/a> Dans le roman \u00e0 l\u2019\u00e9tude, le mythomane Textor Texel explique que son nom vient de \u00ab\u00a0texte\u00a0\u00bb, ce mot \u00e9tant lui-m\u00eame issu du latin <em>texere<\/em>, qui signifie \u00ab\u00a0tisser\u00a0\u00bb. Puisque le texte est un tissage de mots, Texel conclut que son nom signifie \u00ab\u00a0r\u00e9dacteur\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui tisse le texte (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p. 13-14). \u00c0 la lumi\u00e8re de cette pr\u00e9cision onomastique, il m\u2019appara\u00eet que la pr\u00e9dilection de Texel pour la fabulation et le mensonge fait \u00e9cho au travail d\u2019\u00e9crivain d\u2019Am\u00e9lie Nothomb, qui orchestre pour sa part le r\u00e9cit <em>Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi. <\/em>Par le biais des r\u00e9cits de son protagoniste Texel, Nothomb fait subir au lecteur une exp\u00e9rience semblable \u00e0 celle v\u00e9cue par Angust\u00a0: le lecteur est contraint d\u2019accepter des segments narratifs qui sont invalid\u00e9s et remplac\u00e9s par d\u2019autres, \u00e0 leur tour remis en cause. Par exemple, le viol d\u2019Isabelle est successivement pr\u00e9sent\u00e9 au lecteur comme une agression r\u00e9elle, une fabulation de Texel et un fantasme refoul\u00e9 d\u2019Angust, alors que l\u2019assassinat d\u2019Isabelle est d\u00e9crit comme un crime commis par le violeur Texel, puis comme le r\u00e9sultat d\u2019un \u00e9pisode de folie d\u2019Angust, poss\u00e9d\u00e9 par son ennemi int\u00e9rieur.<\/p>\n<p id=\"footnote5_lfe9cia\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_lfe9cia\">[5]<\/a> L\u2019expression est emprunt\u00e9e \u00e0 Textor Texel, qui d\u00e9crit l\u2019amour comme une \u00ab\u00a0cruaut\u00e9 sinc\u00e8re\u00a0\u00bb. (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p. 38)<\/p>\n<p id=\"footnote6_dpak392\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_dpak392\">[6]<\/a> \u00c0 cet \u00e9gard, Laureline Amanieux affirme\u00a0: \u00ab\u00a0les h\u00e9ros d&rsquo;Am\u00e9lie Nothomb se pr\u00eatent \u00e0 une forme de cannibalisme qui consiste \u00e0 ing\u00e9rer l&rsquo;autre en soi, son essence, \u00e0 lui ressembler [\u2026]. L&rsquo;acte de tuer se confond avec l&rsquo;acte d&rsquo;aimer. L&rsquo;absorption est une identification avec l&rsquo;autre, conserv\u00e9 ainsi \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de soi.\u00a0\u00bb (Laureline Amanieux, 2002, p. 139)<\/p>\n<p id=\"footnote7_p50le87\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_p50le87\">[7]<\/a> Le passage o\u00f9 Textor relate \u00e0 J\u00e9r\u00f4me le viol qu\u2019il a commis est d\u2019ailleurs \u00e9loquent \u00e0 cet \u00e9gard. Voir Am\u00e9lie Nothomb, 2001, p. 41-55.<\/p>\n<p id=\"footnote8_grhoync\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_grhoync\">[8]<\/a> Dans mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La m\u00e9lancolie comme structure infralangagi\u00e8re de l\u2019\u0153uvre d\u2019Am\u00e9lie Nothomb\u00a0\u00bb (Marie-Christine Lambert-Perreault, 2008, 187\u00a0p.), j\u2019ai avanc\u00e9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9crivaine affronte, par sa d\u00e9marche cr\u00e9atrice, un mauvais objet interne maternel qui l\u2019attaque depuis la crypte intrapsychique o\u00f9 il est enferm\u00e9. \u00c0 propos de la notion de crypte, voir Nicolas Abraham et Maria Torok, 1987, p.\u00a0259-275.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lambert-Perreault, Marie-Christine. 2009. \u00ab Irritation, meurtre et autres agressions dans Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi d\u2019Am\u00e9lie Nothomb\u00a0\u00a0\u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab \u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature \u00bb, n\u00b011, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5452 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lambert-perreault-11.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 lambert-perreault-11.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-79c74f81-463a-43a0-b6a1-e6bb153abf01\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lambert-perreault-11.pdf\">lambert-perreault-11<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lambert-perreault-11.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-79c74f81-463a-43a0-b6a1-e6bb153abf01\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 2001, l\u2019excentrique \u00e9crivaine belge Am\u00e9lie Nothomb publie Cosm\u00e9tique de l\u2019ennemi (Am\u00e9lie Nothomb, 2001, 120\u00a0p.), un dixi\u00e8me ouvrage paru chez Albin Michel. Ce r\u00e9cit bref, qui a pour d\u00e9cor un a\u00e9roport parisien, d\u00e9crit une confrontation funeste entre J\u00e9r\u00f4me Angust, veuf en voyage d\u2019affaires, et l\u2019\u00e9nigmatique Textor Texel. 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