{"id":5453,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/les-anagrammes-de-lhomme-jasmin-folie-ecriture-et-delivrance\/"},"modified":"2024-09-13T17:08:40","modified_gmt":"2024-09-13T17:08:40","slug":"les-anagrammes-de-lhomme-jasmin-folie-ecriture-et-delivrance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5453","title":{"rendered":"Les anagrammes de \u00ab L\u2019Homme-Jasmin \u00bb : folie, \u00e9criture et d\u00e9livrance"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6879\">Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011<\/a><\/h5>\n<p>Unica Z\u00fcrn est n\u00e9e \u00e0 Berlin en 1916. Elle commence \u00e0 \u00e9crire vers la fin des ann\u00e9es 1940; elle publie alors de petits r\u00e9cits dans des journaux allemands et suisses. Jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante, Unica Z\u00fcrn est tr\u00e8s proche du milieu culturel allemand de l\u2019apr\u00e8s-guerre. C\u2019est toutefois en 1953, lorsqu\u2019elle rencontre Hans Bellmer, artiste surr\u00e9aliste, que Z\u00fcrn s\u2019engage dans une v\u00e9ritable d\u00e9marche artistique et litt\u00e9raire. La rencontre avec Bellmer est d\u00e9cisive\u00a0: d\u00e8s ce moment, Z\u00fcrn fr\u00e9quente le milieu surr\u00e9aliste<a id=\"footnoteref1_xecamhn\" class=\"see-footnote\" title=\" Elle participe entre autres \u00e0 l\u2019exposition internationale du surr\u00e9alisme en 1959. \" href=\"#footnote1_xecamhn\">[1]<\/a>, et Bellmer l\u2019encourage entre autres \u00e0 pratiquer le dessin automatique. C\u2019est \u00e9galement sous son influence qu\u2019elle se met \u00e0 composer des anagrammes<a id=\"footnoteref2_o69emer\" class=\"see-footnote\" title=\" L\u2019anagramme est un jeu langagier qui repose sur une manipulation des signes graphiques. Elle consiste \u00e0 transposer toutes les lettres d\u2019un mot ou de plusieurs mots, sans exception, de telle fa\u00e7on que ces lettres forment un ou des nouveaux mots. \" href=\"#footnote2_o69emer\">[2]<\/a>. En effet, \u00e0 cette \u00e9poque, Bellmer travaille \u00e0 quelques anagrammes pour la version allemande de son ouvrage <em>Petite anatomie de l\u2019inconscient psychique ou<\/em> <em>L\u2019Anatomie de l\u2019image<\/em> (1957). Dans une lettre au docteur Gaston Ferdi\u00e8re, Bellmer parle en ces termes de l\u2019int\u00e9r\u00eat vif et soudain qui na\u00eet chez Unica Z\u00fcrn pour cette forme d\u2019\u00e9criture\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] en me voyant faire mes anagrammes myst\u00e9rieuses, elle commen\u00e7ait \u00e0 m\u2019aider un peu dans ces r\u00e9bus ou puzzles \u00e0 r\u00e9soudre, avec une obstination et une joie fi\u00e9vreuse [\u2026]\u00a0\u00bb (cit\u00e9 dans Chevrier, 1994, p.\u00a0134). Jusqu\u2019en 1964, Z\u00fcrn compose cent vingt-quatre anagrammes, dont quelques-unes sont r\u00e9unies dans deux recueils\u00a0: <em>Hexentexte<\/em><a id=\"footnoteref3_pnwta7j\" class=\"see-footnote\" title=\" Publi\u00e9 en 1954, avec une pr\u00e9face de Bellmer, et compos\u00e9 de dix anagrammes et de dix dessins. \" href=\"#footnote3_pnwta7j\">[3]<\/a> et <em>Oracles et Spectacles<\/em><a id=\"footnoteref4_r6ldyx9\" class=\"see-footnote\" title=\" Publi\u00e9 en 1967 et constitu\u00e9 de quatorze anagrammes et de huit gravures. \" href=\"#footnote4_r6ldyx9\">[4]<\/a>. \u00a0Vers la fin de ces ann\u00e9es consacr\u00e9es en grande partie \u00e0 la composition des anagrammes, Z\u00fcrn se lance dans un autre important projet d\u2019\u00e9criture. En 1962, elle entreprend la r\u00e9daction de <em>L\u2019Homme-Jasmin. Impressions d\u2019une malade mentale<\/em>, qui repr\u00e9sente sans contredit la pi\u00e8ce ma\u00eetresse de son \u0153uvre. Ce r\u00e9cit, \u00e0 la crois\u00e9e de l\u2019autobiographie, du t\u00e9moignage et du document clinique, relate son exp\u00e9rience de la folie. Z\u00fcrn a, de fait, \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9e schizophr\u00e8ne en 1960 et a effectu\u00e9, notamment durant les huit derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, plusieurs s\u00e9jours dans des cliniques psychiatriques en France et en Allemagne.<\/p>\n<p>Remarquons ici que la fin de la production des anagrammes est \u00e0 peu pr\u00e8s contemporaine de la mise en chantier de <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>. Cette concordance entre l\u2019aboutissement et l\u2019inauguration de deux formes d\u2019\u00e9criture distinctes \u2014 le jeu de langage et le texte en prose \u2014 pourrait sugg\u00e9rer leur difficile coexistence dans l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire d\u2019Unica Z\u00fcrn. L\u2019anagramme repose sur une contrainte unique, mais de taille\u00a0: \u00e0 partir d\u2019un ou de plusieurs mots, il s\u2019agit d\u2019effectuer une manipulation libre de tous les signes graphiques, sans addition ni suppression ou substitution, afin d\u2019obtenir un ou plusieurs nouveaux mots. Cette r\u00e8gle en fait un proc\u00e9d\u00e9 intrins\u00e8quement herm\u00e9tique\u00a0: repli\u00e9e, rabattue sur son propre \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb, l\u2019anagramme est destin\u00e9e \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter, \u00e0 se redire, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement de la lettre. En revanche, le texte en prose se r\u00e9v\u00e8le plus libre, tant sur le fond que sur la forme\u00a0: il se d\u00e9ploie selon la trame plus ouverte et lin\u00e9aire du r\u00e9cit et r\u00e9pond \u00e0 une logique narrative. L\u2019une vis-\u00e0-vis l\u2019autre, ces deux formes d\u2019\u00e9criture paraissent s\u2019exclure, menaces mutuelles d\u2019\u00e9croulement des codes, d\u2019\u00e9clatement des structures. Or, l\u2019hiatus annonc\u00e9 n\u2019a pas lieu.<\/p>\n<p>Si Z\u00fcrn cesse progressivement d\u2019\u00e9crire des anagrammes une fois <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em> entam\u00e9, elle ne les abandonne pas, mais au contraire en r\u00e9cup\u00e8re une douzaine qu\u2019elle greffe \u00e0 son r\u00e9cit. Intercal\u00e9es entre les lignes du texte, ces anagrammes interrompent le fil narratif sans toutefois le rompre tout \u00e0 fait, ce qui provoque un \u00e9trange effet de lecture. Quelque peu d\u00e9rout\u00e9 \u2014 voire d\u00e9rang\u00e9 \u2014 par les subits changements de ton et de forme, le lecteur ne peut que se questionner\u00a0: pour quelle(s) raison(s) Z\u00fcrn choisit-elle de placer ces po\u00e8mes herm\u00e9tiques \u00e0 structure contraignante au sein d\u2019un r\u00e9cit aussi subjectif et introspectif que <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>\u00a0? La question est d\u2019autant plus justifi\u00e9e que, outre <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>, seuls deux autres courts textes en prose, qui ne sont pas traduits en fran\u00e7ais, comportent aussi des anagrammes\u00a0: <em>Im Hinterhalt<\/em> et <em>Die Trompeten von Jericho<\/em>. Ceux-ci sont toutefois demeur\u00e9s dans une forme plus ou moins achev\u00e9e. <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em> appara\u00eet donc comme le texte o\u00f9 la cohabitation prose-anagramme se montre la plus int\u00e9ressante.<\/p>\n<p>Notre article s\u2019attachera ainsi au rapport que nous voyons se dessiner entre la volont\u00e9 de rendre en mots l\u2019exp\u00e9rience de la maladie mentale et l\u2019anagramme. En effet, puisque les anagrammes de <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em> n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9crites pour ce texte, mais ont \u00e9t\u00e9 compos\u00e9es ant\u00e9rieurement, le choix que fait Z\u00fcrn de les y ins\u00e9rer ne peut \u00eatre fortuit. Sachant que l\u2019\u00e9criture et la folie entretiennent dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Unica Z\u00fcrn des liens tr\u00e8s \u00e9troits, les anagrammes ne peuvent, \u00e0 notre sens, qu\u2019\u00eatre destin\u00e9es \u00e0 refl\u00e9ter cette interrelation. Adoptant le postulat \u00e9nonc\u00e9 par Mich\u00e8le Nevert et selon lequel\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] non seulement le malade mental prend sa folie comme objet de son expression, mais encore la transmet doublement par la forme m\u00eame que rev\u00eat sa production\u00a0\u00bb (1993, p.\u00a019), nous avan\u00e7ons que l\u2019anagramme se fait chez Z\u00fcrn la forme d\u2019\u00e9criture la plus indiqu\u00e9e pour transcrire l\u2019exp\u00e9rience de la folie. Plus encore, nous consid\u00e9rons l\u2019anagramme comme un espace lib\u00e9rateur.\u00a0La (r\u00e9)appropriation de la mati\u00e8re langagi\u00e8re que suppose le proc\u00e9d\u00e9 anagrammatique produit un renversement\u00a0: la contrainte qui r\u00e9git l\u2019anagramme n\u2019est plus synonyme d\u2019enfermement dans le langage, mais se fait tout au contraire l\u2019occasion d\u2019un affranchissement.<\/p>\n<h2>Les anagrammes de <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em><\/h2>\n<p>Selon les d\u00e9finitions classiques, l\u2019anagramme se forme \u00e0 partir d\u2019un nom propre duquel sont tir\u00e9s un \u00e9loge, une critique<a id=\"footnoteref5_7t0tyct\" class=\"see-footnote\" title=\" L\u2019anagramme a abondamment \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle afin de vanter les m\u00e9rites des rois ou des gens de la cour, pour louanger la personne aim\u00e9e ou pour attaquer \u2014 verbalement \u2014 un ennemi. Voir \u00e0 ce sujet Hesbois, 1986. \" href=\"#footnote5_7t0tyct\">[5]<\/a> ou encore un pseudonyme<a id=\"footnoteref6_bj9pf7u\" class=\"see-footnote\" title=\" Le proc\u00e9d\u00e9 anagrammatique a \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 profit afin de constituer des pseudonymes pour plusieurs \u00e9crivains, les plus fameux \u00e9tant sans doute Fran\u00e7ois Rabelais, qui devient ainsi \u00ab\u00a0Alcofribas Nasier\u00a0\u00bb, Paul Verlaine \u00ab\u00a0Pauvre Lelian\u00a0\u00bb, et Boris Vian \u00ab\u00a0Bison ravi\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0Brisavion\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote6_bj9pf7u\">[6]<\/a>. Un pouvoir pr\u00e9monitoire a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 \u00e0 l\u2019anagramme, le sens latent d\u00e9couvert par la permutation des lettres \u00e9tant cens\u00e9 d\u00e9voiler un message proph\u00e9tique. Si, chez Z\u00fcrn, les lettres permut\u00e9es peuvent en certaines occasions r\u00e9v\u00e9ler un tel message<a id=\"footnoteref7_rbd9p1s\" class=\"see-footnote\" title=\" Nous verrons \u00e9galement plus loin que certains signes graphiques (qui se retrouvent dans quelques anagrammes) peuvent, aux yeux de Z\u00fcrn, contenir un message lui \u00e9tant adress\u00e9 et qui, sans \u00eatre tout \u00e0 fait proph\u00e9tique, semble du moins de l\u2019ordre de la r\u00e9v\u00e9lation. \" href=\"#footnote7_rbd9p1s\">[7]<\/a>, nous constatons toutefois que son utilisation de l\u2019anagramme se distancie des formes traditionnelles. D\u2019abord, elle ne se compose pas \u00e0 partir des lettres d\u2019un nom, mais bien d\u2019une phrase qui devient un titre et dont sont tir\u00e9es les lettres \u00e0 permuter. En t\u00e9moigne la cr\u00e9ation du po\u00e8me-anagramme intitul\u00e9 \u00ab\u00a0AUF SANDELHOLZ UND ROSENBLAETTERN\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le lendemain elle [Z\u00fcrn] <a id=\"footnoteref8_pw49reb\" class=\"see-footnote\" title=\" Il nous faut pr\u00e9ciser que L\u2019Homme-Jasmin est \u00e9crit \u00e0 la troisi\u00e8me personne du singulier. Ici, et dans les citations qui suivront, il faut donc comprendre que Z\u00fcrn parle d\u2019elle-m\u00eame. \" href=\"#footnote8_pw49reb\">[8]<\/a> \u00a0lit dans le journal qu\u2019on a br\u00fbl\u00e9 le corps de Nehru sur du bois de santal et des feuilles de roses. La phrase qui servira pour cette deuxi\u00e8me anagramme est donc\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 AUF SANDELHOLZ UND ROSENBLAETTERN.<\/p>\n<p style=\"margin-left: 40.7pt; text-align: justify;\">\u2014<em>Sur du bois de santal et des feuilles de roses<\/em>. [\u2026]<\/p>\n<p>Voici l\u2019anagramme obtenue avec la phrase en question\u00a0: Nerhus Tod aendert alles\u00a0\/ \u2014 Du Sanftes Land\u00a0\/ \u2014 Sonne und ruhende Fernen\u00a0\/ \u2014 uralte Hoelzer\u00a0\/ \u2014 zarte, lautlose Frauen\u00a0\/ O altes Zauberkand Tod (Z\u00fcrn, 1999a, p.\u00a0155.) <a id=\"footnoteref9_f3aclaw\" class=\"see-footnote\" title=\" La mort de Nerhu change tout\u00a0\/ \u2014\u00a0\u00d4 toi, pays de la douceur\u00a0\/ \u2014\u00a0Soleil et horizons tranquilles\u00a0\/ \u2014\u00a0Bois s\u00e9culaires\u00a0\/ \u2014\u00a0Femmes fr\u00eales et silencieuses\u00a0\/ \u00d4 mort du vieux pays de l\u2019enchantement. Si nous donnons ici d\u2019abord l\u2019anagramme en allemand, c\u2019est afin d\u2019illustrer le proc\u00e9d\u00e9 anagrammatique employ\u00e9 par Z\u00fcrn. \u00c0 l\u2019avenir, nous donnerons dans le corps du texte la traduction fran\u00e7aise de l\u2019anagramme et nous mettrons en bas de page l\u2019anagramme en allemand. Toutes les traductions des anagrammes sont de Ruth Henry. \" href=\"#footnote9_f3aclaw\">[9]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ensuite, l\u2019anagramme de Z\u00fcrn adopte une forme singuli\u00e8re\u00a0: celle de po\u00e8mes en vers libres, plus ou moins longs \u2014 ils font de quelques lignes \u00e0 plus d\u2019une page. Aussi est-il plus juste de parler, comme le sugg\u00e8re d\u2019ailleurs Alain Chevrier (1994), de po\u00e8me-anagramme. Cette particularit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 l\u2019anagramme se r\u00e9v\u00e8le caract\u00e9ristique de l\u2019\u0153uvre de Z\u00fcrn. Si des \u00e9crivains sont r\u00e9put\u00e9s avoir \u00e9crit des po\u00e8mes sous forme d\u2019anagrammes \u2014 nous pouvons, par exemple, songer \u00e0 Georges Perec et son <em>Alphabet<\/em> (1976) \u2014, ils sont en fait les successeurs de Z\u00fcrn. D\u2019apr\u00e8s Chevrier, l\u2019\u00e9crivaine appara\u00eet donc comme la premi\u00e8re \u00e0 avoir pouss\u00e9 la pratique des anagrammes au point d\u2019aboutir \u00e0 une forme po\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0Les po\u00e8mes anagrammatiques ont une histoire toute r\u00e9cente, et ce sont ceux d\u2019Unica Z\u00fcrn qui en sont \u00e0 l\u2019origine.\u00a0\u00bb (1994, p.\u00a0138.) L\u2019anagramme de Z\u00fcrn d\u00e9passe ainsi le simple jeu de mots pour acqu\u00e9rir un aspect litt\u00e9raire, une valeur esth\u00e9tique.<\/p>\n<h2>Folie, \u00e9criture et anagrammes<\/h2>\n<p>Les po\u00e8mes-anagrammes de <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em> semblent partager un objectif commun\u00a0: rendre en mots l\u2019exp\u00e9rience de la folie. Cette pr\u00e9occupation se r\u00e9v\u00e8le d\u2019ailleurs constante chez Unica Z\u00fcrn\u00a0: dans son \u0153uvre litt\u00e9raire, \u00e9criture et folie s\u2019interpellent sans cesse. Le texte au sein duquel cette interrelation appara\u00eet le plus clairement est \u00e9videmment <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>. Mais plusieurs autres r\u00e9cits plus courts traitent \u00e9galement de ce rapport. Par exemple, nous retrouvons dans <em>La Maison des maladies\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Depuis hier je sais pourquoi je r\u00e9dige ce livre\u00a0: pour rester malade plus longtemps qu\u2019il ne convient. Je peux chaque jour y introduire de nouvelles pages blanches. Si je veux il peut devenir de plus en plus gros. Aussi longtemps que je pourrai y ajouter de nouvelles pages blanches qu\u2019il faudra remplir, je resterai malade. (Z\u00fcrn, 1999c, p.\u00a0256.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lorsque Z\u00fcrn se demande si elle doit \u00ab\u00a0ou non introduire en fraude encore quelques pages blanches dans ce livre\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0257), il faut comprendre qu\u2019elle se questionne non seulement sur son travail d\u2019\u00e9criture, mais aussi, et m\u00eame, surtout, sur sa condition mentale.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture repr\u00e9sente d\u2019ailleurs chez elle un acte de retranchement volontaire, une mise en marge provoqu\u00e9e; \u00e9chappatoire, elle est une occasion de \u00ab\u00a0s\u2019enfermer dans ses pens\u00e9es pour oublier la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (Z\u00fcrn, 1999a, p.\u00a018). Il n\u2019en va pas autrement de la production anagrammatique\u00a0: \u00ab\u00a0La concentration et le grand silence que r\u00e9clame ce travail lui donnent la chance de pouvoir s\u2019isoler compl\u00e8tement du monde qui l\u2019entoure et m\u00eame d\u2019oublier cette r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a032). Les anagrammes assurent ainsi une \u00ab\u00a0fonction psychologique d\u00e9fensive\u00a0\u00bb (Chevrier, 1994, p.\u00a0136) permettant \u00e0 l\u2019auteure de se projeter \u00ab\u00a0hors du monde\u00a0\u00bb. Mais du coup, elles l\u2019isolent dans la folie\u00a0: \u00ab\u00a0Peut-\u00eatre est-elle devenue malade \u00e0 cause de la fascination pour les anagrammes qui la coupent du monde ext\u00e9rieur\u00a0?\u00a0\u00bb (Z\u00fcrn, 1999b, p.\u00a0136.) Aussi Z\u00fcrn avoue-t-elle que la pratique anagrammatique prend des allures mena\u00e7antes\u00a0: \u00ab\u00a0La vieille et dangereuse fi\u00e8vre des anagrammes l\u2019a reprise. Il en na\u00eet une apr\u00e8s l\u2019autre.\u00a0\u00bb (Z\u00fcrn, 1999a, p.\u00a0158.) De fait, le po\u00e8me-anagramme fournit, selon Appelbe, une occasion de se laisser sombrer, de se \u00ab\u00a0laisser absorber par un monde imaginaire r\u00e9gi par l\u2019anagramme\u00a0\u00bb (2007, p.\u00a033).<\/p>\n<h2>La mort du pays de l\u2019enchantement<\/h2>\n<p>Le po\u00e8me anagrammatis\u00e9 devient un support sur lequel Z\u00fcrn prend appui afin de s\u2019interroger sur les d\u00e9rives son \u00e9tat mental\u00a0: \u00ab\u00a0La question sur quoi s\u2019ach\u00e8ve son anagramme\u00a0: \u201cEst-ce une folle\u201d\u00a0? l\u2019a particuli\u00e8rement ravie [\u2026] parce que naturellement elle y a vu un rapport avec elle-m\u00eame.\u00a0\u00bb (Z\u00fcrn, 1999a, p\u00a033.) Si tous les po\u00e8mes-anagrammes nous paraissent \u00e9voquer, nomm\u00e9ment ou allusivement, l\u2019exp\u00e9rience de la folie, il nous faut toutefois souligner que ceux-ci en font un portrait fort diff\u00e9rent de celui pr\u00e9sent\u00e9 ailleurs dans <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>. Consid\u00e9r\u00e9e sous un jour plut\u00f4t positif, la folie est la plupart du temps d\u00e9crite dans le texte en prose comme une \u00ab\u00a0belle euphorie\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a094), un \u00ab\u00a0\u00e9tat d\u2019\u00e9lection\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0119) qui autorise le d\u00e9veloppement de facult\u00e9s inesp\u00e9r\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0De quels dons la folie n\u2019a-t-elle pas le pouvoir de la doter\u00a0!\u00a0\u00bb (<em>Id.<\/em>) Le proc\u00e9d\u00e9 anagrammatique montre, quant \u00e0 lui, une folie qui n\u2019a plus rien d\u2019enchanteur, comme si la permutation des lettres d\u00e9voilait son visage noir et sinistre. En effet, le po\u00e8me \u00ab\u00a0La folie imaginaire<a id=\"footnoteref10_acgbmer\" class=\"see-footnote\" title=\" Der eingebildete wahnsinn \" href=\"#footnote10_acgbmer\">[10]<\/a>\u00a0\u00bb pr\u00e9sente la folie comme un voyage difficile et p\u00e9nible qui conduit l\u2019\u00e9crivaine \u00e0 la souffrance et au malheur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tes chemins m\u00e8nent dans l\u2019arri\u00e8re-pays B.\u00a0\/ Il y tombe une pluie aveugle. Mal \u2013\u00a0\/ Malheur! Les d\u00e9lires sont pri\u00e8res. N-N-N-\u00a0\/ Le vent souffle. S\u2019engager dans l\u2019imagerie\u00a0\/ Du d\u00e9lire s\u2019ach\u00e8ve dans le chagrin.\u00a0\/ \u00c9troite est la chim\u00e8re. S\u2019\u00e9lever \u00e0 peine\u00a0\/ C\u2019est d\u00e9j\u00e0 souffrir [\u2026]\u00a0\/ Mis\u00e8re qui commence \u2013 Dehi-\u00a0\/ Dehi \u2013 D\u00e9lire agit\u00e9. N-N-N-\u00a0\/ \u00c7a ne finira jamais? [\u2026] (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0154.) <a id=\"footnoteref11_rbcacf0\" class=\"see-footnote\" title=\" Deine Wege ins Hinterland B.\u00a0\/ Da regnet es blind hinein. We-\u00a0\/ Weh\u2019 \u2014 Deliria sind Gebete. N-N-N-\u00a0\/ Der Wind blaest. Eingehen in\u00a0\/ wahnsinnige Bilder endet in\u00a0\/ Leid. Eng ist der Wahn. Eben\u00a0\/ steigen, dann leiden [\u2026]\u00a0\/ Elend beginnt. Dehi-\u00a0\/ Dehi \u2014 bewegtes Deliria. N-N-N-\u00a0\/ Endet das nie\u00a0? [\u2026]\" href=\"#footnote11_rbcacf0\">[11]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019anagramme signe l\u2019arr\u00eat de mort du grand \u00e9merveillement, de la belle illusion\u00a0: \u00ab\u00a0\u00d4 mort du vieux pays de l\u2019enchantement\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a0155).<\/p>\n<h2><em>3, 6, 8, 9, L, H, M<\/em><\/h2>\n<p>L\u2019inscription de la folie dans les po\u00e8mes-anagrammes de<em> L\u2019Homme-Jasmin<\/em> se fait ainsi au moyen d\u2019une isotopie\u00a0: la folie est nomm\u00e9ment ou allusivement mentionn\u00e9e dans le texte anagrammatique. Elle est par ailleurs inscrite dans le texte par le biais d\u2019autres modalit\u00e9s, notamment par l\u2019occurrence de signes graphiques pr\u00e9cis qui sont d\u00e9sign\u00e9s par Z\u00fcrn<a id=\"footnoteref12_r7r9rk7\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans le texte en prose de L\u2019Homme-Jasmin, mais aussi dans plusieurs r\u00e9cits courts qui portent \u00e9galement sur l\u2019exp\u00e9rience de la folie. \" href=\"#footnote12_r7r9rk7\">[12]<\/a> \u00a0comme \u00e9tant des \u00ab\u00a0signifiants\u00a0\u00bb de la folie. Il s\u2019agit de quatre chiffres \u2014 le 3, le 6, le 8 et le 9 \u2014 et de trois lettres \u2014 L, H et M. Leur pr\u00e9sence contribue \u00e0 cr\u00e9er un second niveau de lecture. Dans le texte en prose de <em>L\u2019Homme-Jasmin, <\/em>Z\u00fcrn pr\u00e9cise que les chiffres poss\u00e8dent une signification bien pr\u00e9cise \u00e0 ses yeux. Le 3 est d\u00e9fini comme le chiffre de l\u2019espoir, le 6 comme celui \u00ab\u00a0de la mort\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a020), le 8 repr\u00e9sente l\u2019\u00e9ternit\u00e9, et le 9 est d\u00e9sign\u00e9 comme \u00ab\u00a0le chiffre de la vie\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>). Une telle grille lui permet de \u00ab\u00a0relire\u00a0\u00bb les \u00e9v\u00e9nements du quotidien, \u00e0 la faveur de l\u2019acception particuli\u00e8re qu\u2019elle attribue auxdits chiffres\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsqu\u2019[elle] tire \u00e0 un arr\u00eat d\u2019autobus \u00e0 Paris le 999 comme num\u00e9ro d\u2019appel, elle est heureuse.\u00a0\u00bb (<em>Id.<\/em>) Il en va de m\u00eame des lettres qui lui permettent de d\u00e9chiffrer, sous le sens premier d\u2019un message en apparence banal, un second sens dont elle est l\u2019unique destinataire, puisque faisant sens uniquement par et pour elle\u00a0: \u00ab\u00a0Les lettres H.L.M. de l\u2019entreprise parisienne de construction d\u2019immeubles sont \u00e0 ses yeux un salut, un grand sourire qu\u2019on lui envoie.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0119.)<\/p>\n<p>Ces chiffres et ces lettres apparaissent de fa\u00e7on r\u00e9guli\u00e8re dans les po\u00e8mes-anagrammes. C\u2019est le cas de ce po\u00e8me, justement intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Quand le 9 s\u2019est chang\u00e9 en 6<a id=\"footnoteref13_ap9fh0h\" class=\"see-footnote\" title=\" Wenn die neun zur sechs geworden ist \" href=\"#footnote13_ap9fh0h\">[13]<\/a>\u00a0\u00bb, et qui se donne \u00e0 lire comme suit\u00a0: \u00ab\u00a0O\u00f9 pleut-il entre Neuf et Trois\u00a0?\u00a0\/ La pluie entre nous c\u2019est si neuf.\u00a0\/ Le neuf des vents s\u2019est chang\u00e9 en six. [\u2026]<a id=\"footnoteref14_t04tc0u\" class=\"see-footnote\" title=\" Wo regnet\u2019s zwischen neun und drei\u00a0?\u00a0\/ Es regnet zwischen uns so neu [\u2026]\" href=\"#footnote14_t04tc0u\">[14]<\/a>\u00a0\u00bb (<em>I<\/em><em>bid.<\/em>, p.\u00a039.) Nous remarquons dans ce po\u00e8me-anagramme le double jeu sur la langue effectu\u00e9 par Z\u00fcrn\u00a0: en plus de la manipulation des signes graphiques, elle <em>\u00e9crit en lettres<\/em> les chiffres qui \u00e9mergent. Plus encore, ce double jeu langagier fait de la contrainte anagrammatique le support, le vecteur de l\u2019obsession de l\u2019auteure pour les lettres et les chiffres. De fait, puisqu\u2019elle renferme les signifiants de la folie, l\u2019anagramme devient, par extension, son v\u00e9hicule. Un autre po\u00e8me peut ici \u00eatre cit\u00e9. \u00ab\u00a0Quand pass\u00e9 l\u2019an fleurit le jasmin<a id=\"footnoteref15_oec8ff9\" class=\"see-footnote\" title=\" Wenn ueber\u2019s Jahr der Jasmin bl\u00fcht \" href=\"#footnote15_oec8ff9\">[15]<\/a>\u00a0\u00bb pr\u00e9sente, pour sa part, un foisonnement de H et de M\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Pass\u00e9 l\u2019hiver, pass\u00e9 l\u2019an, que chacun ranime\u00a0\/ son ann\u00e9e, ce merveilleux sang H.M.\u00a0\/ Jubilation conjure la fureur de l\u2019an chez le seigneur\u00a0\/ Qui dans un an sera H.M. Jubile\u00a0\/ Quand il fleurit. Oui, fr\u00e8re, oui, H.M.\u00a0\/ Quand sa glace et son sang soufflent\u00a0\/ tout br\u00fble. Oui, oui, monsieur M. [\u2026] (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a053.) <a id=\"footnoteref16_il82hp1\" class=\"see-footnote\" title=\" Sah nun Winter um\u2019s Jahr, jeder beleb\u2019\u00a0\/ sein Jahr, jenes wunderbare Blut H M.\u00a0\/ Jubel banne des Jahres Wut im Herrn,\u00a0\/ der ueber\u2019s Jahr H M ist. Jub\u2019le an, wenn\u00a0\/ er blueht. Ja, Bruder, ja, H M. Wenn sein\u00a0\/ Eis und Blut weh\u2019 es brenn\u2019. Ja, ja, Herr M. [\u2026]\" href=\"#footnote16_il82hp1\">[16]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce po\u00e8me, Z\u00fcrn ne s\u2019efforce pas d\u2019amalgamer les lettres aux autres mots, ni m\u00eame de les fondre dans les vers\u00a0: le H et le M sont donn\u00e9s l\u2019un \u00e0 la suite de l\u2019autre, en majuscules, comme pour mieux \u00eatre d\u00e9tach\u00e9s du reste du texte. Cette fa\u00e7on de faire traduit la volont\u00e9 de l\u2019auteure d\u2019inclure les lettres au po\u00e8me-anagramme, mais \u00e9galement \u2014\u00a0et m\u00eame surtout\u00a0\u2014 de les <em>d\u00e9signer<\/em> comme une incursion de la folie dans le texte anagrammatique.<\/p>\n<p>Nous avons vu que, dans le texte en prose de <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>, la mention des lettres et des chiffres provoque un changement de registre. Lorsqu\u2019ils sont reconnus et nomm\u00e9s par Z\u00fcrn, ils n\u2019appartiennent plus \u00e0 une dimension commune, pragmatique, mais sont transport\u00e9s \u2014 emportant l\u2019auteure avec eux\u00a0\u2014 dans les hautes sph\u00e8res symboliques. Toutefois, il s\u2019agit d\u2019une symbolique r\u00e9duite \u00e0 une exp\u00e9rience individuelle, subjective. D\u00e9tourn\u00e9s de leurs fonctions habituelles pour en acqu\u00e9rir de nouvelles, les lettres et les chiffres n\u2019ont de sens que pour Z\u00fcrn \u2014\u00a0seuls quelques initi\u00e9s et le lecteur pouvant aussi acc\u00e9der \u00e0 leur signification. C\u2019est en ce sens que leur pr\u00e9sence dans les po\u00e8mes-anagrammes nous conduit \u00e0 effectuer, comme nous le disions plus t\u00f4t, une seconde lecture\u00a0: il ne s\u2019agit plus de reconna\u00eetre la folie dans le texte anagrammatis\u00e9, mais de la d\u00e9chiffrer. Les chiffres et les lettres, d\u00e9sign\u00e9s \u00ab\u00a0signifiants\u00a0\u00bb de la folie en dehors du cadre anagrammatique, resurgissent dans le po\u00e8me-anagramme, conservant toute leur charge symbolique et inscrivant la folie en filigrane dans le po\u00e8me. Le jeu sur la langue et la volont\u00e9 de rendre en mots l\u2019exp\u00e9rience de la maladie mentale se m\u00ealent, s\u2019unissent, se confondent. L\u2019anagramme po\u00e9tique se fait le lieu de la (r\u00e9)\u00e9criture et de l\u2019\u00e9nonciation de la folie; elle devient la forme d\u2019expression la plus \u00e0 m\u00eame de restituer l\u2019exp\u00e9rience subjective et singuli\u00e8re de l\u2019\u00e9crivaine, cette exp\u00e9rience \u00e9tant d\u00e9sormais essentiellement langagi\u00e8re. De fait, la folie n\u2019est plus seulement exprim\u00e9e, illustr\u00e9e par le jeu langagier, mais est contenue tout enti\u00e8re dans et par l\u2019anagramme.<\/p>\n<h2>Le po\u00e8me-anagramme\u00a0: une (r\u00e9)appropriation langagi\u00e8re<\/h2>\n<p>Fr\u00e9quemment, soutient Mich\u00e8le Nevert, les \u00e9crits dits psychotiques ou r\u00e9dig\u00e9s par des individus qui ont fait l\u2019exp\u00e9rience de la maladie mentale sont lus comme un indice de la pathologie, une marque de l\u2019enfermement de l\u2019auteur dans le texte. Selon cette interpr\u00e9tation, l\u2019auteur se voit r\u00e9duit au statut de malade mental qui \u00e9crit c\u2019est-\u00e0-dire que le \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb pr\u00e9vaut sur l\u2019\u00e9crivain, et que l\u2019\u00e9crit n\u2019est destin\u00e9 qu\u2019\u00e0 redire la folie. Le texte devient une prison \u2014 une de plus \u2014 dans laquelle s\u2019enferme, de son propre chef cette fois, l\u2019auteur. Le fou qui \u00e9crit est irr\u00e9vocablement vou\u00e9 \u00e0 la r\u00e9clusion\u00a0: d\u00e9j\u00e0 isol\u00e9 sur les plans psychiques, sociaux et humains, souvent condamn\u00e9, pour une p\u00e9riode plus ou moins longue, \u00e0 l\u2019enfermement dans un h\u00f4pital psychiatrique, il se voit ultimement confin\u00e9 par et dans sa propre voix, sa propre \u00e9criture. S\u2019en tenir \u00e0 une telle lecture signifie ne pas prendre en compte un fait important\u00a0: le texte du fou peut et doit \u00eatre compris d\u2019abord comme un acte de (r\u00e9)appropriation, de (re)conqu\u00eate. C\u2019est ce que d\u00e9montre Mich\u00e8le Nevert \u00e0 partir des textes de Dominique Charmelot. Pour cette derni\u00e8re, nous dit Nevert, l\u2019\u00e9criture est \u00a0une opportunit\u00e9, par une \u00ab\u00a0re-construction du langage\u00a0\u00bb, une \u00ab\u00a0re-compostion langagi\u00e8re\u00a0\u00bb et une \u00ab\u00a0re\/cr\u00e9ation verbale\u00a0\u00bb, de s\u2019inscrire comme sujet, de passer de \u00ab\u00a0parole parl\u00e9e\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0parole parlante\u00a0\u00bb (1998, p.\u00a026). En d\u00e9finitive, les mots ne sont pas confinement, mais ouverture sur une possibilit\u00e9 de devenir, d\u2019advenir, de faire sens. Chez Unica Z\u00fcrn, nous retrouvons une volont\u00e9 similaire, qui transpara\u00eet dans le proc\u00e9d\u00e9 anagrammatique. Car il nous faut ne pas perdre de vue que l\u2019anagramme est d\u2019abord un jeu de langage. Or, tout jeu sur les mots, sur la langue se r\u00e9v\u00e8le perturbateur, subversif. L\u2019aspect purement fonctionnel accord\u00e9 \u00e0 la langue par la linguistique classique<a id=\"footnoteref17_z2xzgu6\" class=\"see-footnote\" title=\" C\u2019est-\u00e0-dire que nous parlons pour communiquer un message qui doit \u00eatre correctement et clairement transmis \u00e0 un r\u00e9cepteur qui partage les m\u00eames codes que l\u2019\u00e9metteur. \" href=\"#footnote17_z2xzgu6\">[17]<\/a> s\u2019efface au profit de la recherche du plaisir produit par le jeu de langage (Hebois, 1986). Celui-ci se joue ainsi de la norme; il d\u00e9tourne les fonctions langagi\u00e8res et court-circuite la logique verbale en induisant un \u00ab\u00a0double-entendre\u00a0\u00bb, selon le terme forg\u00e9 par Pierre Guiraud. (1976, p.\u00a0112.)<\/p>\n<p>Dans le cas plus pr\u00e9cis de l\u2019anagramme, le d\u00e9raillement langagier s\u2019accompagne d\u2019un geste de (r\u00e9)appropriation. Dans <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>, nous retrouvons cette d\u00e9finition de l\u2019anagramme\u00a0: \u00ab\u00a0Les anagrammes sont des mots ou des phrases compos\u00e9s par transposition des lettres d\u2019un autre mot ou d\u2019une autre phrase. On ne doit utiliser que les seules lettres disponibles \u00e0 l\u2019exclusion de toute autre.\u00a0\u00bb (Z\u00fcrn, 1999a, p.\u00a030.) Cette d\u00e9finition, \u00e0 l\u2019instar de celles tir\u00e9es des textes th\u00e9oriques sur les jeux de mots et de langage, insiste essentiellement sur les id\u00e9es de permutation et de contrainte; c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment par elles que s\u2019effectue la (r\u00e9)appropriation langagi\u00e8re. Remarquons que ces id\u00e9es se trouvent op\u00e9rantes dans la langue elle-m\u00eame\u00a0: un nombre pr\u00e9cis de lettres compose un alphabet, \u00e0 partir duquel l\u2019agencement et la permutation des unit\u00e9s permettent de produire toujours d\u2019autres messages. Cependant, l\u2019anagramme les applique de fa\u00e7on autrement plus s\u00e9v\u00e8re et rigoureuse. Car au lieu d\u2019explorer et d\u2019user des possibilit\u00e9s potentiellement infinies qu\u2019offre la langue (combinaisons de lettres pour former des milliers de mots, arrangements des mots pour cr\u00e9er un nombre inestimable de phrases), l\u2019anagramme se concentre sur un ou plusieurs mots dont elle s\u2019acharne \u00e0 \u00e9puiser les possibilit\u00e9s de combinaisons des signes graphiques. Suivant ce proc\u00e9d\u00e9, le langage se voit \u00ab\u00a0soustrait aux r\u00e8gles de la communication courante [\u2026] au profit d\u2019une exploration syst\u00e9matique de ses possibilit\u00e9s intrins\u00e8ques\u00a0\u00bb (Hesbois, 1986, p.\u00a053). L\u2019anagramme fait, pour reprendre l\u2019expression de Laure Hesbois, s\u2019\u00e9crouler l\u2019\u00e9conomie langagi\u00e8re en instituant une \u00ab\u00a0dimension du langage irr\u00e9ductible aux termes de la linguistique courante\u00a0\u00bb (1986, p.\u00a073). Elle conduit \u00e0 envisager un nouveau rapport \u00e0 la langue, celle-ci reposant d\u00e9sormais \u00ab\u00a0non sur des diff\u00e9rences, mais sur des analogies, non sur des oppositions exclusives, mais sur la copr\u00e9sence des unit\u00e9s\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a071). La langue rena\u00eet, diff\u00e9rente et autre, \u00e0 l\u2019image des mots toujours nouveaux que l\u2019anagramme reproduit. Les po\u00e8mes-anagrammes de <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em> s\u2019inscrivent dans cette vis\u00e9e perturbatrice\u00a0: Z\u00fcrn (se) joue de la langue. Elle n\u2019a plus \u00e0 se soumettre \u00e0 ses lois et r\u00e8gles, mais peut l\u2019assujettir, la commander, voire la d\u00e9composer, la d\u00e9construire; la langue s\u2019offre, se soumet. Victoria Appelbe dit d\u2019ailleurs des anagrammes de Z\u00fcrn qu\u2019elles sont \u00ab\u00a0une v\u00e9ritable attaque contre le monde, une sorte de revanche de l\u2019inconscient\u00a0\u00bb (2007, p.\u00a029). Nous ne pouvons nous r\u00e9soudre \u00e0 y voir autre chose qu\u2019un d\u00e9sir de reconqu\u00eate, de d\u00e9passement et \u2014 ultimement \u2014 de r\u00e9affirmation.<\/p>\n<h2>La d\u00e9livrance par la lettre<\/h2>\n<p>Nous le constatons, l\u2019espace anagrammatique, dans <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em>, est paradoxal. D\u2019une part, l\u2019anagramme sugg\u00e8re, par sa forme contraignante, l\u2019enfermement de l\u2019auteure dans le langage \u2014\u00a0la structure anagrammatique reproduisant la r\u00e9clusion psychique de Z\u00fcrn et le retranchement du monde recherch\u00e9 par l\u2019\u00e9criture. D\u2019autre part, \u00e9tant \u00e0 la base un jeu de langage, l\u2019anagramme constitue une (r\u00e9)appropriation de la mati\u00e8re langagi\u00e8re. Celle-ci, dans le cas de Z\u00fcrn, touche aussi la forme. De fait, l\u2019\u00e9crivaine renouvelle la formule anagrammatique en l\u2019inscrivant dans le po\u00e9tique. De plus, Z\u00fcrn fait de l\u2019anagramme le <em>texte de la folie<\/em>, non seulement au moyen d\u2019une isotopie r\u00e9currente, mais \u00e9galement en y introduisant des \u00ab\u00a0signifiants de la folie\u00a0\u00bb \u2014\u00a0lettres et chiffres. L\u2019anagramme fond la folie au processus d\u2019\u00e9criture, la fait surgir du texte et participer \u00e0 des m\u00e9canismes \u00e0 la fois anagrammatique et po\u00e9tique. L\u2019anagramme se r\u00e9v\u00e8le certes contraignante \u2014\u00a0c\u2019est sa principale caract\u00e9ristique; mais la contrainte n\u2019est pas ici synonyme d\u2019imp\u00e9ratif\u00a0: Z\u00fcrn <em>choisit<\/em> de s\u2019y soumettre\u2026 et c\u2019est elle qui, au final, exerce le plein contr\u00f4le sur ce micro-monde langagier qu\u2019elle peut \u00e0 souhait d\u00e9construire et reconstruire. Aussi ne s\u2019agit-il pas tant pour l\u2019auteure de s\u2019enfermer dans le langage que de se servir de la contrainte pour d\u00e9passer l\u2019enfermement langagier.<\/p>\n<p>L\u2019enfermement physique, toutefois, n\u2019a pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9 par Unica Z\u00fcrn. Les nombreuses crises psychotiques qu\u2019elle a subies au cours de son existence l\u2019ont plus d\u2019une fois conduite derri\u00e8re la porte d\u2019un h\u00f4pital psychiatrique, \u00ab\u00a0espace o\u00f9 tout n\u2019est v\u00e9cu que par rapport \u00e0 l\u2019entr\u00e9e et \u00e0 la sortie\u00a0\u00bb (Mannoni, 1970, p.\u00a059). La libert\u00e9, en ces moments, devient son plus vif d\u00e9sir. Les demandes de lib\u00e9ration r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 ses psychiatres<a id=\"footnoteref18_oud9t7s\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0[\u2026] elle insiste pour voir le m\u00e9decin sur-le-champ. Elle lui demande \u00e0 nouveau de la lib\u00e9rer imm\u00e9diatement.\u00a0\u00bb (Z\u00fcrn, 1999a, p. 95.) \" href=\"#footnote18_oud9t7s\">[18]<\/a> n\u2019ont rien donn\u00e9. La porte de l\u2019asile est demeur\u00e9e obstin\u00e9ment ferm\u00e9e. De surcro\u00eet, les traitements qu\u2019on lui administre pour la gu\u00e9rir ach\u00e8vent de l\u2019emprisonner dans son propre corps, devenu une prison de souffrance physique\u00a0: \u00ab\u00a0Les effets des piq\u00fbres sont si douloureux qu\u2019elle est \u00e0 peine capable de marcher.\u00a0\u00bb (Z\u00fcnr, 2000a, p.\u00a0167.) L\u2019\u00e9vasion doit du coup se faire autrement que par la sortie de l\u2019asile qui, de toute fa\u00e7on, ne para\u00eet jamais d\u00e9finitive. Elle provient des mots, de l\u2019\u00e9criture. Les anagrammes po\u00e9tiques pr\u00e9sentes dans les pages de <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em> constituent des espaces lib\u00e9rateurs, des lieux d\u2019affranchissement. Au confinement physique et psychique de la folle r\u00e9pond la d\u00e9livrance de l\u2019\u00e9crivaine par la lettre.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Appelbe, Victoria. 2007. \u00ab\u00a0Du wirst dein Geheimnis sagen [<em>Tu diras ton secret<\/em>]\u00a0: L\u2019anagramme dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Unica Z\u00fcrn\u00a0\u00bb. <em>Catalogue d\u2019exposition\u00a0: Unica Z\u00fcrn<\/em>, p.\u00a023-33. Paris\u00a0: Halle Saint-Pierre.<\/p>\n<p>Bellmer, Hans. 2002. <em>Petite Anatomie de l\u2019inconscient physique ou l\u2019anatomie de l\u2019image<\/em> [1957]. Paris\u00a0: \u00c9ditions Allia, 78\u00a0p.<\/p>\n<p>Chevrier, Alain. 1994. \u00ab\u00a0Sur l\u2019origine des anagrammes d\u2019Unica Z\u00fcrn\u00a0\u00bb. In Hans Bellmer, Unica Z\u00fcrn et Gaston Ferdi\u00e8re, <em>Lettres au docteur Ferdi\u00e8re<\/em>, p.\u00a0132-143. Paris\u00a0: S\u00e9guier.<\/p>\n<p>Guiraud, Pierre. 1976. <em>Les Jeux de mots.<\/em> Paris\u00a0: Presses universitaires de France, 128\u00a0p.<\/p>\n<p>Hesbois, Laure. 1986. <em>Les Jeux de langage<\/em>. Ottawa\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa, 333\u00a0p.<\/p>\n<p>Mannoni, Maud. 1970. <em>Le Psychiatre, son \u00ab\u00a0fou\u00a0\u00bb et la psychanalyse<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 269\u00a0p.\u00a0<\/p>\n<p>Nevert, Mich\u00e8le. 1993. <em>Des Mots pour d\u00e9comprendre<\/em>. Candiac\u00a0: Balzac, 173\u00a0p.<\/p>\n<p>Nevert, Mich\u00e8le. 1998. \u00ab\u00a0\u201cMa prison est une r\u00e9p\u00e9tition\u201d. L\u2019enfermement du psychotique dans le langage; la lib\u00e9ration de Dominique Charmelot\u00a0\u00bb. <em>Esprit Cr\u00e9ateur<\/em>, vol.\u00a038, n<sup>o<\/sup>\u00a03, p.\u00a017-27.<\/p>\n<p>Perec, Georges. 1976. <em>Alphabets<\/em>. Paris\u00a0: Galil\u00e9e, 176\u00a0p.<\/p>\n<p>Z\u00fcrn, Unica. 1999a.<em> L\u2019Homme-Jasmin. Impressions d\u2019une malade mentale<\/em>. Trad. de l\u2019allemand par Ruth Henry et Robert Valan\u00e7ay [1971]. Paris\u00a0: Gallimard, 267\u00a0p.<\/p>\n<p>____________. 1999b. \u00ab\u00a0Notes concernant la derni\u00e8re (?) crise\u00a0\u00bb. Chap. in <em>L\u2019Homme-Jasmin. Impressions d\u2019une malade mentale<\/em>. Trad. de l\u2019allemand par Ruth Henry et Robert Valan\u00e7ay. p.\u00a0171-208. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>______________. 1999c. \u00ab\u00a0La maison des maladies\u00a0\u00bb. Chap. in <em>L\u2019Homme-Jasmin.<\/em> <em>Impressions d\u2019une malade mentale<\/em>. Trad. de l\u2019allemand par Ruth Henry et Robert Valan\u00e7ay, p.\u00a0209-228. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>______________. 2000a. \u00ab\u00a0Vacances \u00e0 Maison Blanche\u00a0\u00bb. Chap. in<em> Vacances \u00e0 Maison Blanche, derniers \u00e9crits et autres in\u00e9dits<\/em>, Trad. de l\u2019allemand par Ruth Henry, p.\u00a0143-176. Paris\u00a0: \u00c9ditions Jo\u00eblle Losfeld.<\/p>\n<p>______________. 2000b. \u00ab\u00a0Cahier Cr\u00e9cy\u00a0\u00bb. Chap. in<em> Vacances \u00e0 Maison Blanche, derniers \u00e9crits et autres in\u00e9dits<\/em>, Trad. de l\u2019allemand par Ruth Henry, p.\u00a015-31. Paris\u00a0: \u00c9ditions Jo\u00eblle Losfeld.\u00a0<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_xecamhn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_xecamhn\">[1]<\/a> Elle participe entre autres \u00e0 l\u2019exposition internationale du surr\u00e9alisme en 1959.<\/p>\n<p id=\"footnote2_o69emer\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_o69emer\">[2]<\/a> L\u2019anagramme est un jeu langagier qui repose sur une manipulation des signes graphiques. Elle consiste \u00e0 transposer toutes les lettres d\u2019un mot ou de plusieurs mots, sans exception, de telle fa\u00e7on que ces lettres forment un ou des nouveaux mots.<\/p>\n<p id=\"footnote3_pnwta7j\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_pnwta7j\">[3]<\/a> Publi\u00e9 en 1954, avec une pr\u00e9face de Bellmer, et compos\u00e9 de dix anagrammes et de dix dessins.<\/p>\n<p id=\"footnote4_r6ldyx9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_r6ldyx9\">[4]<\/a> Publi\u00e9 en 1967 et constitu\u00e9 de quatorze anagrammes et de huit gravures.<\/p>\n<p id=\"footnote5_7t0tyct\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_7t0tyct\">[5]<\/a> L\u2019anagramme a abondamment \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle afin de vanter les m\u00e9rites des rois ou des gens de la cour, pour louanger la personne aim\u00e9e ou pour attaquer \u2014 verbalement \u2014 un ennemi. Voir \u00e0 ce sujet Hesbois, 1986.<\/p>\n<p id=\"footnote6_bj9pf7u\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_bj9pf7u\">[6]<\/a> Le proc\u00e9d\u00e9 anagrammatique a \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 profit afin de constituer des pseudonymes pour plusieurs \u00e9crivains, les plus fameux \u00e9tant sans doute Fran\u00e7ois Rabelais, qui devient ainsi \u00ab\u00a0Alcofribas Nasier\u00a0\u00bb, Paul Verlaine \u00ab\u00a0Pauvre Lelian\u00a0\u00bb, et Boris Vian \u00ab\u00a0Bison ravi\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0Brisavion\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p id=\"footnote7_rbd9p1s\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_rbd9p1s\">[7]<\/a> Nous verrons \u00e9galement plus loin que certains signes graphiques (qui se retrouvent dans quelques anagrammes) peuvent, aux yeux de Z\u00fcrn, contenir un message lui \u00e9tant adress\u00e9 et qui, sans \u00eatre tout \u00e0 fait proph\u00e9tique, semble du moins de l\u2019ordre de la r\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n<p id=\"footnote8_pw49reb\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_pw49reb\">[8]<\/a> Il nous faut pr\u00e9ciser que <em>L\u2019Homme-Jasmin<\/em> est \u00e9crit \u00e0 la troisi\u00e8me personne du singulier. Ici, et dans les citations qui suivront, il faut donc comprendre que Z\u00fcrn parle d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n<p id=\"footnote9_f3aclaw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_f3aclaw\">[9]<\/a> La mort de Nerhu change tout\u00a0\/ \u2014\u00a0\u00d4 toi, pays de la douceur\u00a0\/ \u2014\u00a0Soleil et horizons tranquilles\u00a0\/<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Bois s\u00e9culaires\u00a0\/ \u2014\u00a0Femmes fr\u00eales et silencieuses\u00a0\/ \u00d4 mort du vieux pays de l\u2019enchantement.<\/p>\n<p>Si nous donnons ici d\u2019abord l\u2019anagramme en allemand, c\u2019est afin d\u2019illustrer le proc\u00e9d\u00e9 anagrammatique employ\u00e9 par Z\u00fcrn. \u00c0 l\u2019avenir, nous donnerons dans le corps du texte la traduction fran\u00e7aise de l\u2019anagramme et nous mettrons en bas de page l\u2019anagramme en allemand. Toutes les traductions des anagrammes sont de Ruth Henry.<\/p>\n<p id=\"footnote10_acgbmer\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_acgbmer\">[10]<\/a> <em>Der eingebildete wahnsinn<\/em><\/p>\n<p id=\"footnote11_rbcacf0\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_rbcacf0\">[11]<\/a> <em>Deine Wege ins Hinterland B.\u00a0\/ Da regnet es blind hinein. We-\u00a0\/ Weh\u2019 \u2014 Deliria sind Gebete. N-N-N-\u00a0\/ Der Wind blaest. Eingehen in\u00a0\/ wahnsinnige Bilder endet in\u00a0\/ Leid. Eng ist der Wahn. Eben\u00a0\/ steigen, dann leiden [\u2026]\u00a0\/ Elend beginnt. <\/em><em>Dehi-\u00a0\/ Dehi \u2014 bewegtes Deliria. N-N-N-\u00a0\/ Endet das nie\u00a0?<\/em> [\u2026]<\/p>\n<p id=\"footnote12_r7r9rk7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref12_r7r9rk7\">[12]<\/a> Dans le texte en prose de <em>L\u2019Homme-Jasmin,<\/em> mais aussi dans plusieurs r\u00e9cits courts qui portent \u00e9galement sur l\u2019exp\u00e9rience de la folie.<\/p>\n<p id=\"footnote13_ap9fh0h\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref13_ap9fh0h\">[13]<\/a> <em>Wenn die neun zur sechs geworden ist<\/em><\/p>\n<p id=\"footnote14_t04tc0u\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref14_t04tc0u\">[14]<\/a> <em>Wo regnet\u2019s zwischen neun und drei\u00a0?\u00a0\/ Es regnet zwischen uns so neu [\u2026]<\/em><\/p>\n<p id=\"footnote15_oec8ff9\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref15_oec8ff9\">[15]<\/a> <em>Wenn ueber\u2019s Jahr der Jasmin bl\u00fcht <\/em><\/p>\n<p id=\"footnote16_il82hp1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref16_il82hp1\">[16]<\/a> <em>Sah nun Winter um\u2019s Jahr, jeder beleb\u2019\u00a0\/ sein Jahr, jenes wunderbare Blut H M.<\/em>\u00a0\/ <em>Jubel banne des Jahres Wut im Herrn,\u00a0\/ der ueber\u2019s Jahr H M ist. Jub\u2019le an, wenn\u00a0\/ er blueht. Ja, Bruder, ja, H M. Wenn sein\u00a0\/ Eis und Blut weh\u2019 es brenn\u2019. <\/em><em>Ja, ja, Herr M. [\u2026]<\/em><\/p>\n<p id=\"footnote17_z2xzgu6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref17_z2xzgu6\">[17]<\/a> C\u2019est-\u00e0-dire que nous parlons pour communiquer un message qui doit \u00eatre correctement et clairement transmis \u00e0 un r\u00e9cepteur qui partage les m\u00eames codes que l\u2019\u00e9metteur.<\/p>\n<p id=\"footnote18_oud9t7s\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref18_oud9t7s\">[18]<\/a> \u00ab\u00a0[\u2026] elle insiste pour voir le m\u00e9decin sur-le-champ. Elle lui demande \u00e0 nouveau de la lib\u00e9rer imm\u00e9diatement.\u00a0\u00bb (Z\u00fcrn, 1999a, p. 95.)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Monette, Annie 2009. \u00ab Les anagrammes de L\u2019Homme-Jasmin : folie, \u00e9criture et d\u00e9livrance \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab \u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature \u00bb, n\u00b011, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5453 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/monette-11.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 monette-11.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-34507f6b-b4be-4501-bddd-0bc3d8cbb4f6\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/monette-11.pdf\">monette-11<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/monette-11.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-34507f6b-b4be-4501-bddd-0bc3d8cbb4f6\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011 Unica Z\u00fcrn est n\u00e9e \u00e0 Berlin en 1916. Elle commence \u00e0 \u00e9crire vers la fin des ann\u00e9es 1940; elle publie alors de petits r\u00e9cits dans des journaux allemands et suisses. Jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante, Unica Z\u00fcrn est tr\u00e8s proche du milieu culturel allemand de l\u2019apr\u00e8s-guerre. 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