{"id":5454,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/mise-en-scene-dun-corps-texte-chez-emma-santos\/"},"modified":"2024-09-13T17:08:22","modified_gmt":"2024-09-13T17:08:22","slug":"mise-en-scene-dun-corps-texte-chez-emma-santos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5454","title":{"rendered":"Mise en sc\u00e8ne d&rsquo;un corps-texte chez Emma Santos"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6879\">Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011<\/a><\/h5>\n<p>Emma Santos est \u00e0 la fois femme, \u00e9crivaine et \u00ab\u00a0folle\u00a0\u00bb. Son \u00e9criture porte la marque de ces trois statuts. Certains auteurs qui \u00e9crivent la folie sans en avoir fait l\u2019exp\u00e9rience en pr\u00e9sentent souvent une vision id\u00e9alis\u00e9e et romantique. Dans ces cas, \u00ab\u00a0la folie n\u2019est pas r\u00e9fl\u00e9chie comme condition de l\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb (Gros, 1997, p.\u00a0160); elle s\u2019impose sans \u00eatre le motif initial de la cr\u00e9ation. Chez Santos, la folie pr\u00e9existe \u00e0 l\u2019\u00e9criture. En fait, pour les malades mentaux, en l\u2019occurrence pour l\u2019\u00e9crivaine qui nous pr\u00e9occupe, \u00e9crire la maladie ne constitue pas qu\u2019un travail de cr\u00e9ation, puisque l\u2019activit\u00e9 cr\u00e9atrice s\u2019affirme elle-m\u00eame en tant que folie. Santos ne se fait pas le v\u00e9hicule, la voix de la folie; c&rsquo;est plut\u00f4t la folie, qui, par l\u2019entremise d\u2019une voix narrative, cherche par tous les moyens \u00e0 s&rsquo;exprimer, \u00e0 s&rsquo;\u00e9crire. C\u2019est dans l\u2019optique d\u2019une \u00e9criture de soi qu\u2019Emma Santos, femme litt\u00e9raire et psychiatris\u00e9e dans les ann\u00e9es soixante-dix, publie huit livres. Dans son r\u00e9cit\u00a0<em>J\u2019ai tu\u00e9 Emma S. ou l\u2019\u00e9criture colonis\u00e9e<\/em>, elle donne la parole \u00e0 cette \u00ab\u00a0Folie-Femme\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a082), la met en discours. La folie n\u2019est plus seulement une figure litt\u00e9raire, elle se positionne comme sujet de l\u2019\u00e9nonciation. Nous pouvons alors dire, en accord avec Martine Delvaux, que \u00ab\u00a0la folie n\u2019est pas une formation textuelle; elle\u00a0<em>est<\/em>, tout simplement\u00a0\u00bb (1998, p.\u00a021, Delvaux souligne).<\/p>\n<p>Dans le r\u00e9cit santosien, la folie, comme l\u2019\u00e9criture qui en est le v\u00e9hicule, est d\u2019abord un corps. Corps de Santos l\u2019\u00e9crivaine, mais \u00e9galement celui de la narratrice et du personnage qu\u2019est Emma S. Ainsi, le corps, au sens premier du terme, c\u2019est-\u00e0-dire dans son appellation biologique, se construit dans le texte de mani\u00e8re tout \u00e0 fait particuli\u00e8re. Par la repr\u00e9sentation litt\u00e9rale et symbolique des diff\u00e9rents organes qui le composent, le corps se fait \u00e0 la fois r\u00e9ceptacle et mati\u00e8re \u00e0 expulser. Avec l\u2019\u00e9tude du corps santosien, et particuli\u00e8rement celle de la mise en sc\u00e8ne des diff\u00e9rents orifices dont il est porteur, nous pourrons d\u00e9montrer comment, dans\u00a0<em>J\u2019ai tu\u00e9 Emma S. ou l\u2019\u00e9criture colonis\u00e9e<\/em>, une convergence entre langage et mati\u00e8re charnelle s\u2019op\u00e8re. Pour la narratrice, l\u2019\u00e9criture est le r\u00e9sultat d\u2019une absence, d\u2019un manque li\u00e9 \u00e0 un amour perdu. Ce manque se traduit par la mise en sc\u00e8ne d\u2019un corps-texte repr\u00e9sent\u00e9 en tant que r\u00e9ceptacle, ce qui permet \u00e0 Emma S. de garder en elle une certaine\u00a0<em>substance<\/em>, pour reprendre le mot de l\u2019\u00e9crivaine, tant\u00f4t langagi\u00e8re, tant\u00f4t mat\u00e9rielle. Par ailleurs, le corps, tout comme l\u2019\u00e9criture, se r\u00e9v\u00e8le m\u00e9tamorphosable, voire d\u00e9composable. De fait, chaque partie du corps, parfois le corps lui-m\u00eame, est sujette \u00e0 des transformations qui lui donne, \u00e0 certains moments, forme humaine et, \u00e0 d\u2019autres, forme animale. Le travail d\u2019\u00e9criture est lui aussi associ\u00e9 au corps, mais surtout \u00e0 un corps-<em>expulseur<\/em>.<\/p>\n<h2>L\u2019absence de l\u2019Homme et le d\u00e9sir de combler le vide<\/h2>\n<p>Les mots sont, chez Santos, constamment associ\u00e9s \u00e0 quelque chose de douloureux. \u00c9crire est un acte mis en sc\u00e8ne \u00e0 travers la douleur. Plusieurs formules rep\u00e9rables dans le texte de Santos en t\u00e9moignent\u00a0: \u00ab\u00a0poursuivie par l\u2019emp\u00eacheur de mots\u00a0\u00bb (1976, p.\u00a011), elle a \u00ab\u00a0mal \u00e0 la litt\u00e9rature\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a09), les mots sont venus \u00ab\u00a0dans la douleur\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>), \u00ab\u00a0c\u2019est atroce la litt\u00e9rature\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a011). Le mal \u00e9voqu\u00e9 dans ces extraits est li\u00e9 \u00e0 la perte autour de laquelle se construit le r\u00e9cit\u00a0: l\u2019\u00e9criture est le r\u00e9sultat de l\u2019absence de l\u2019Homme et du d\u00e9sir de la narratrice de combler cette absence. Emma \u00e9crit parce qu\u2019elle souffre et souffre parce qu\u2019elle \u00e9crit.<\/p>\n<p>L\u2019Homme, qui n\u2019est jamais nomm\u00e9, \u00ab\u00a0vit au jour le jour\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a018). Emma, elle, \u00e9crit la nuit. Elle \u00e9crit lorsque son amant n\u2019est pas l\u00e0,\u00a0<em>parce qu\u2019il<\/em>\u00a0n\u2019est pas l\u00e0\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9criture a commenc\u00e9e en 1964. J\u2019ai pris un crayon sur la table de\u00a0<em>nuit<\/em>, un crayon sur la table de\u00a0<em>nuit<\/em>\u00a0de l\u2019h\u00f4pital\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>, nous soulignons). Dans ce passage, la r\u00e9p\u00e9tition des mots \u00ab\u00a0table de nuit\u00a0\u00bb ne suppose pas seulement une addition di\u00e9g\u00e9tique, une information suppl\u00e9mentaire, mais aussi une id\u00e9e obs\u00e9dante. L\u2019\u00e9criture est nocturne parce que l\u2019Homme est diurne. Cette id\u00e9e se pr\u00e9cise lorsqu\u2019elle \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] depuis un an et demi je vais tous les\u00a0<em>jours<\/em>\u00a0\u00e0 l\u2019h\u00f4pital de\u00a0<em>jour<\/em>\u00a0[\u2026] Le\u00a0<em>soir<\/em>. Je rentre seule. La\u00a0<em>nuit<\/em>\u00a0passe sans toi\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a014). Ici, une v\u00e9ritable prise de position de l\u2019\u00e9criture dans une temporalit\u00e9 d\u00e9finie nous est donn\u00e9e. Le jour, qui autrefois appartenait \u00e0 3 est maintenant le temps de la folie. Le soir est une sorte de \u00ab\u00a0non-temps\u00a0\u00bb, une \u00e9tape transitoire, tandis que la nuit d\u00e9signe la solitude\u00a0: \u00ab\u00a0Je vis d\u2019\u00e9crits, je suis ta femme dans la solitude\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a030).<\/p>\n<h2>Le \u00ab\u00a0corps-mot\u00a0\u00bb \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0<\/h2>\n<p>\u00c0 cette perte et cette solitude qui transparaissent dans l\u2019\u00e9criture santosienne s\u2019ajoute l\u2019association du corps et du mot\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne pourrais plus s\u00e9parer le corps des mots.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a09.) \u00c0 cet effet, Didier Anzieu, dans son texte\u00a0<em>Le Corps de l\u2019\u0153uvre<\/em>, traite sp\u00e9cifiquement du rapport qu\u2019entretient le corps avec la cr\u00e9ation et, la cr\u00e9ation litt\u00e9raire sugg\u00e9rant in\u00e9vitablement l\u2019utilisation des mots, de la relation entre le corps et le mot. En fait, pour le psychanalyste, \u00ab\u00a0la page blanche du po\u00e8te [\u2026] mat\u00e9rialis[e], symbolis[e] et raviv[e] cette exp\u00e9rience de la fronti\u00e8re entre deux corps en symbiose, comme une surface d\u2019inscription\u00a0\u00bb (Anzieu, 1981, p.\u00a071). La cr\u00e9ation litt\u00e9raire serait la formation d\u2019un second corps, celui de l\u2019\u0153uvre, une alliance entre le \u00ab\u00a0corps r\u00e9el et [le corps] imaginaire\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a011). Cette id\u00e9e d\u2019un deuxi\u00e8me corps, d\u2019un corps de papier, se r\u00e9v\u00e8le des plus importantes et est m\u00eame centrale dans le texte de Sanctos. Lorsqu\u2019elle parle de la femme litt\u00e9raire, c\u2019est justement ce corps de l\u2019\u0153uvre qui est mis en sc\u00e8ne. En fait, dans le r\u00e9cit de Santos, la narratrice est elle-m\u00eame un mot, un \u00ab\u00a0corps-mot\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0\u00catre une substance un mot sa femme, \u00eatre un mot mon obsession \u00eatre ta femme une substance un mot.\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a08.) Ce passage revient, presque de mani\u00e8re litt\u00e9rale, \u00e0 d\u2019innombrables reprises \u00e0 travers tout le texte; les mots deviennent en quelque sorte le reflet de la narratrice. Fran\u00e7oise Tilkin \u00e9crit \u00e0 ce sujet que chez Emma Santos, \u00ab\u00a0les h\u00e9ro\u00efnes [\u2026] \u00e9voluent dans un univers peupl\u00e9 de miroirs parfois tr\u00e8s particuliers, comme l\u2019\u00e9criture, les mots, le corps\u00a0\u00bb (1990, p.\u00a0262). \u00c9crire signifie mettre le corps sur papier; \u00e9crire le corps \u00e9voque \u00e9galement le fait d\u2019\u00e9crire\u00a0<em>avec<\/em>\u00a0ce corps.<\/p>\n<h2>Le corps-contenant\u00a0<\/h2>\n<p>La repr\u00e9sentation du corps se manifeste de mani\u00e8re bien particuli\u00e8re au sein du texte. En effet, le corps se voit souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00ab\u00a0porteur\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0r\u00e9ceptacle\u00a0\u00bb; c\u2019est en ce sens que nous parlons d\u2019un corps-contenant. Cela se manifeste dans la volont\u00e9 d\u2019Emma S. d\u2019assimiler travail cr\u00e9ateur et grossesse\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] on parlait du livre. C\u2019\u00e9tait notre fille.\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a015); \u00ab\u00a0Un livre va na\u00eetre. J\u2019ai le ventre gonfl\u00e9. J\u2019attends un enfant. Le livre et l\u2019enfant.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a021.) Le lien entre grossesse et livre ponctue ainsi tout le r\u00e9cit. Le livre devient une forme de double, un repr\u00e9sentant du corps-contenant. Ce dernier se manifeste \u00e9galement sur un autre plan\u00a0: Emma S. conserve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle ce qui lui permet de se sentir pleine de la pr\u00e9sence de l\u2019Homme aim\u00e9. Lorsqu\u2019elle \u00e9crit \u00ab\u00a0je garde en moi l\u2019urine le plus possible pour faire gonfler le vagin comme ton sexe dedans\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a031), la narratrice traduit non seulement l\u2019absence de son amant, mais \u00e9galement le fait de sentir sa pr\u00e9sence dans son corps m\u00eame. Cette repr\u00e9sentation du corps se rapproche de la notion d\u2019abjection chez Julia Kristeva. Selon cette derni\u00e8re, le sujet de l\u2019abject est constamment confront\u00e9 \u00e0\u00a0<em>de l\u2019autre<\/em>. Il sent en lui une pr\u00e9sence \u00e9trang\u00e8re, innommable et irrepr\u00e9sentable. Par le fait m\u00eame, son corps ne peut lui appartenir compl\u00e8tement\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] son propre corps, son propre moi, perdus d\u00e9sormais comme propres, d\u00e9chus, abjects\u00a0\u00bb (Kristeva, 1980, p.\u00a013). Ainsi, la narratrice santosienne, cherchant \u00e0 pallier l\u2019absence de son amant, se d\u00e9solidarise de son propre corps qui se voit envahi par la pr\u00e9sence de l\u2019autre, de l\u2019Homme. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et sa menace de d\u00e9possession peuvent \u00eatre figur\u00e9es, toujours selon Kristeva, par \u00ab\u00a0l\u2019excr\u00e9ment et ses \u00e9quivalents [qui] repr\u00e9sentent le danger venu de l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019identit\u00e9\u00a0: le moi menac\u00e9 par du non-moi\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>. p.\u00a086). En gardant en elle une substance comme l\u2019urine, Santos se positionne comme sujet de l\u2019abjection, puisque la r\u00e9tention de la mati\u00e8re urinaire lui permet de ressentir en elle-m\u00eame une pr\u00e9sence qui lui est \u00e9trang\u00e8re. Une distinction entre les positions th\u00e9oriques de Kristeva et le discours tenu par Santos semble toutefois importante \u00e0 souligner. La perte du corps propre et la d\u00e9ch\u00e9ance de celui-ci apparaissent, chez Kristeva, comme un danger, un p\u00e9ril. Chez Santos, cependant, nous avons plut\u00f4t l\u2019impression que la distanciation de son propre corps par l\u2019intrusion de l\u2019autre en soi est souhait\u00e9e, appel\u00e9e, voire provoqu\u00e9e par Emma S.<\/p>\n<p>Ainsi, avec la mise en sc\u00e8ne d\u2019un corps-contenant, nous sommes \u00e9galement dans le registre de l\u2019\u00e9criture, plus particuli\u00e8rement d\u2019une \u00e9criture colonis\u00e9e. Colonis\u00e9e, donc habit\u00e9e par un autre, en l\u2019occurrence, l\u2019Homme. L\u2019\u00e9criture est une forme de double, elle se pr\u00e9sente comme le reflet du corps d\u2019Emma S.; elle est sienne en m\u00eame temps qu\u2019elle ne lui appartient pas\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9cris encore la litt\u00e9rature des autres.\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a020.) Cette id\u00e9e d\u2019une \u00e9criture investie par quelque chose d\u2019\u00e9tranger au sujet et, particuli\u00e8rement, par l\u2019Homme aim\u00e9, se traduit par l\u2019oscillation constante dans l\u2019utilisation du mot \u00ab\u00a0\u00e9crivain\u00a0\u00bb, tant\u00f4t plac\u00e9 au masculin et tant\u00f4t au f\u00e9minin\u00a0: \u00ab\u00a0Je serai\u00a0<em>\u00e9crivain<\/em>\u00a0ou rien.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a014); \u00ab\u00a0[J]e serai\u00a0<em>\u00e9crivaine<\/em>, je jure, je serai Emma S.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a020.) En fait, si l\u2019\u00e9criture \u2014 et donc l\u2019alliance des diff\u00e9rents mots qui composent le r\u00e9cit \u2014 est le double du corps, le fait qu\u2019elle participe elle aussi d\u2019un caract\u00e8re \u00e9tranger, ici masculin, permet \u00e0 la narratrice d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la douleur. Le corps rempli comme l\u2019\u00e9criture colonis\u00e9e rendent possible la sensation de l\u2019autre en soi, afin d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la douleur caus\u00e9e par la \u00ab\u00a0solitude qui [\u2026] \u00e9trangle\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a029).<\/p>\n<h2>Le corps-animal \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/h2>\n<p>Dans le r\u00e9cit, la m\u00e9taphore animale, li\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation litt\u00e9raire du corps, semble traduire un autre rapport \u00e0 l\u2019abjection et au corps en tant que contenant. De fait, \u00ab\u00a0l\u2019abject nous confronte [\u2026] \u00e0 ces \u00e9tats fragiles o\u00f9 l\u2019homme erre dans les territoires de l\u2019<em>animal<\/em>\u00a0\u00bb (Kristeva, 1980, p.\u00a020). Tout au long du texte, Emma S. \u00e9crit que son sexe, son organe reproducteur, est \u00ab\u00a0envahi par la v\u00e9g\u00e9tation et les insectes\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a070). Le d\u00e9sir devient celui d\u2019une transformation corporelle qui se fait \u00e0 travers un\u00a0<em>fantasme v\u00e9g\u00e9tal<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Et si cela me plaisait de devenir plante ou animal pour \u00eatre plus pr\u00e8s de toi\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a08-9). \u00catre une plante ou un animal, ne serait-ce que de mani\u00e8re illusoire, semble donner \u00e0 Emma S. la possibilit\u00e9 de recouvrer la place qu\u2019elle occupait jadis aux c\u00f4t\u00e9s de son amant, de regagner son objet d\u2019amour et de re-fusionner avec lui. Le corps-r\u00e9ceptacle de la narratrice, devenu plante ou animal, symbolise la colonisation de l\u2019Homme. De fait, c\u2019est par la m\u00e9taphore animale qu\u2019Emma S. parvient \u00e0 exprimer sa compl\u00e9tude, \u00e0 se dire\u00a0<em>pleine<\/em>. Aussi, une relation sexuelle avec l\u2019Homme devient \u00ab\u00a0animale\u00a0\u00bb, les deux sujets se voyant d\u00e8s lors associ\u00e9s \u00e0 des \u00ab\u00a0b\u00eates\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] accroch\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre comme deux b\u00eates ivres et je te dis\u00a0: tu engrosses comme un chien.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a020.) D\u2019ailleurs, le mot \u00ab\u00a0chien\u00a0\u00bb revient une fois de plus lorsqu\u2019elle \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] on se sent pleine, comme une chienne, comme si l\u2019enfant allait se multiplier. Le lendemain je partais avorter, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a080.) En nous appuyant sur les th\u00e9ories kristevennes, nous pouvons proposer qu\u2019il est question ici de la \u00ab\u00a0mise en sc\u00e8ne vertigineuse d\u2019un avortement, d\u2019un [\u2026] accouchement toujours rat\u00e9, et \u00e0 recommencer sans fin, l\u2019espoir de rena\u00eetre est court-circuit\u00e9 par le clivage lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (Kristeva, 1980, p.\u00a066). Pour Santos, se repr\u00e9senter en tant que b\u00eate lui permet de sentir en elle la pr\u00e9sence d\u2019un enfant, qui pour une fois peut-\u00eatre, sera port\u00e9 \u00e0 terme. Cela lui permet d\u2019\u00eatre la femme-porteuse qu\u2019elle ne peut pas \u00eatre dans son corps humain, dans sa chair de femme. Ainsi, l\u2019animalit\u00e9 vient contrer le clivage d\u2019une grossesse court-circuit\u00e9e, puisqu\u2019elle permet \u00e0 la narratrice d\u2019incarner dans le fantasme animalier son d\u00e9sir d\u2019enfanter. Alors que Kristeva \u00e9crit que l\u2019avortement provoque, chez le sujet, un v\u00e9ritable schisme identitaire, Santos, par la mise en sc\u00e8ne d\u2019un corps-animal, parvient \u00e0 contrer le d\u00e9sespoir li\u00e9 aux accouchements rat\u00e9s. Toutefois, le fantasme ne peut advenir que dans le registre de l\u2019imagination et le retour au r\u00e9el replonge la narratrice dans la d\u00e9pression, dans le d\u00e9sespoir\u00a0: \u00ab\u00a0Le lendemain je partais avorter, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.\u00a0\u00bb (Sanctos, 1976, p.\u00a080.)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Le lien entre l\u2019animalit\u00e9 et l\u2019enfantement \u2014 mais aussi l\u2019\u00e9criture \u2014 se pr\u00e9cise dans un autre passage. Emma S. projette son fantasme d\u2019enfantement dans une figure qui lui est ext\u00e9rieure, l\u2019\u00ab\u00a0axolotl\u00a0\u00bb. Par ce nouveau d\u00e9placement, elle peut acc\u00e9der \u00e0 l\u2019accomplissement de son d\u00e9sir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019axolotl a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9 au Jardin des Plantes car il \u00e9tait la seule larve capable de se reproduire. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019axolotl, sorte de f\u0153tus \u00e9mouvant avec de longues oreilles dans son aquarium, maquait d\u2019iode dans les hauts lacs du Mexique et ne pouvait devenir adulte. Tous les jours comme une maniaque d\u00e9guis\u00e9e en \u00e9tudiante, je lui verse mes trois gouttes de thyroxine, trois gouttes car je n\u2019ai plus de thyro\u00efde. Comme l\u2019axolotl sans iode j\u2019aurais un enfant. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a070.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En octroyant \u00e0 l\u2019axolotl un r\u00f4le reproducteur fonctionnel, en lui permettant d\u2019atteindre sa maturit\u00e9, la narratrice fusionne avec l\u2019animal qui ne pouvait pas enfanter sans son aide\u00a0: elle met de l\u2019avant sa propre lacune reproductrice. Ainsi, par la distanciation symbolique, par la symbiose entre son corps et celui de la larve, elle peut porter un enfant.<\/p>\n<h2>Le corps-<em>expulseur<\/em>\u00a0\u00a0<\/h2>\n<p>Le corps qui servait \u00e0 contenir devient un corps\u00a0<em>expulseur<\/em>. Anzieu avance que le texte litt\u00e9raire peut se pr\u00e9senter comme un corps qui expulse\u00a0: \u00ab\u00a0il y a dans la cr\u00e9ation d\u2019une \u0153uvre d\u2019art ou de pens\u00e9e, du travail d\u2019accouchement, d\u2019expulsion, de d\u00e9f\u00e9cation, de vomissement.\u00a0\u00bb (1981, p.\u00a044.) Cette repr\u00e9sentation que donne Anzieu du travail cr\u00e9ateur se retrouve de mani\u00e8re litt\u00e9rale dans\u00a0<em>J\u2019ai tu\u00e9 Emma S. ou l\u2019\u00e9criture colonis\u00e9e\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019estomac hurlant, l\u2019intestin rejetant de l\u2019eau noire\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a08); \u00ab\u00a0je me tra\u00eenais jusqu\u2019\u00e0 la cuvette des WC pour y d\u00e9poser des excr\u00e9ments\u00a0\u00bb (<em>id<\/em>.); \u00ab\u00a0cet estomac qui va s\u2019expulser de mon corps\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a023).<\/p>\n<p>\u00a0Si le travail d\u2019\u00e9criture est un travail d\u2019expulsion, nous remarquons dans le texte des r\u00e9f\u00e9rences aux accouchements et aux avortements, lesquels incarnent cette id\u00e9e. D\u00e8s les premi\u00e8res pages du r\u00e9cit, la narratrice raconte l\u2019exp\u00e9rience de son premier avortement qui, tout \u00e0 la fois, produit un traumatisme et d\u00e9clenche l\u2019\u00e9criture\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019\u00e9tais assise sur le bassin depuis huit jours. Ils attendaient l\u2019expulsion du f\u0153tus sans m\u2019op\u00e9rer. Depuis huit jours j\u2019\u00e9tais pli\u00e9e en deux sur le bassin. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 une vieille femme mourait en appelant au secours. Qui appeler, qui qui qui\u00a0? Je ne connaissais pas la mort ni m\u00eame le mot. Je ne pouvais rien faire. Moi j\u2019attendais l\u2019expulsion, l\u2019explosion dans mon ventre. Apr\u00e8s le chirurgien accepterait de m\u2019op\u00e9rer. J\u2019ai pris le crayon. J\u2019ai \u00e9crit un petit texte na\u00eff. Il y avait d\u00e9j\u00e0 ces mots FUIR ET QUITTER SON CORPS. \u00c9crire pour quitter son corps. \u00catre une substance un mot ta femme\u2026 L\u2019\u00e9criture a commenc\u00e9e avec la douleur du corps [\u2026] Le prix des mots. S\u00c9PARER DE SON CORPS. [\u2026] Le f\u0153tus expuls\u00e9 flottant dans le bassin [\u2026] J\u2019allais \u00ab\u00a0d\u00e9shabiter\u00a0\u00bb mon corps. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a018-19.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage est un point d\u2019ancrage dans lequel nous retrouvons plusieurs des obsessions de la narratrice\u00a0: le corps, l\u2019avortement, l\u2019\u00e9criture, les mots et tous les verbes qui reviennent \u00e0 plusieurs reprises de mani\u00e8re obs\u00e9dante (expulser, exploser, d\u00e9shabiter, s\u00e9parer). En fait, \u00ab\u00a0la hantise de l\u2019enfantement et celle de l\u2019\u00e9criture, toutes deux confondues [nous am\u00e8nent \u00e0 dire que]\u00a0les fantasmes chez Santos confondent la bouche, orifice de la parole, avec l\u2019organe d\u2019enfantement\u00a0\u00bb (Pages, 1983, p.\u00a055). Cette id\u00e9e se pr\u00e9cise lorsqu\u2019il est question des diff\u00e9rents types d\u2019accouchements\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est un accouchement par la bouche\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a049); \u00ab\u00a0l\u2019accouchement du cul\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a054). L\u2019accouchement par la bouche se fait alors qu\u2019Emma est dans le bureau du psychiatre et qu\u2019elle suce \u00ab\u00a0des b\u00e9b\u00e9s en plastique\u00a0\u00bb en disant \u00e0 son m\u00e9decin\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est mon enfant et ma thyro\u00efde en m\u00eame temps \u2014 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9e de la thyro\u00efde et d\u2019un enfant \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame date\u2026\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a048.) Dans ce passage, la narratrice fait elle-m\u00eame une association entre sa bouche, organe de la parole qui lui permet \u00e9galement d\u2019ingurgiter des poup\u00e9es de caoutchouc, la gorge et le sexe f\u00e9minin, celui qui sert \u00e0 l\u2019\u00e9viction du f\u0153tus. Les orifices se confondent et cr\u00e9ent une masse corporelle informe, un corps abject\u00a0: \u00ab\u00a0[\u2026] l\u2019int\u00e9rieur du corps vient [\u2026] suppl\u00e9er \u00e0 l\u2019effondrement de la fronti\u00e8re dedans\u00a0\/\u00a0dehors. Comme si la peau, contenant fragile, ne garantissait plus l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du \u201cpropre\u201d, mais qu\u2019\u00e9corch\u00e9e ou transparente [\u2026], elle c\u00e9dait devant la d\u00e9jection du contenu.\u00a0\u00bb (Kristeva, 1980, p.\u00a065.)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>\u00c0 cet effet, un lien peut \u00eatre fait avec un autre texte d\u2019Emma Santos,\u00a0<em>La Lom\u00e9chuse<\/em>. Dans la pr\u00e9face de ce r\u00e9cit, l\u2019\u00e9crivaine \u00e9crit qu\u2019elle est \u00ab\u00a0enceinte \u00e0 la gorge d\u2019un cancer \u00e0 la thyro\u00efde, porteuse d\u2019un enfant idiot [\u2026] vivant dans l\u2019obsession d\u2019une gorge tranch\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 10 ans\u00a0\u00bb (Santos, 1978, p.\u00a010). La gorge malade repr\u00e9sente l\u2019une des obsessions majeures de l\u2019\u0153uvre santosienne; porteuse d\u2019un f\u0153tus, d\u2019un enfant mort-n\u00e9, la narratrice pr\u00e9cise encore davantage le rapport qu\u2019entretient la narratrice \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son corps et de son \u00e9criture\u00a0: \u00ab\u00a0La douleur est revenue en 1967 sous la forme d\u2019un goitre \u00e0 la place d\u2019un enfant. Au lit j\u2019ai pris un crayon.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a020.) Ce goitre se place, sur un plan symbolique et m\u00e9taphorique, comme un substitut, un d\u00e9placement de la grossesse, mais surtout de l\u2019accouchement qui se fait d\u00e9sormais par la gorge. Tous les orifices corporels en viennent \u00e0 se confondre chez Emma Santos. Par ailleurs, cette citation contient une formule r\u00e9currente, \u00ab\u00a0j\u2019ai pris le crayon\u00a0\u00bb, qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e lorsque l\u2019\u00e9criture a commenc\u00e9, au moment du premier avortement. La pulsion cr\u00e9atrice est, d\u00e8s lors, constamment associ\u00e9e \u00e0 la douleur du corps r\u00e9el de la narratrice, mais \u00e9galement \u00e0 l\u2019expulsion du corps. Ainsi, la filiation entre l\u2019enfant \u00e0 na\u00eetre, l\u2019\u00e9criture (le livre), l\u2019accouchement, l\u2019avortement, le goitre, etc. appara\u00eet primordiale chez Santos. Tout semble confondu et li\u00e9 \u00e0 travers la repr\u00e9sentation de l\u2019expulsion du corps-texte, cette \u00ab\u00a0substance blanche et gluante\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a025) qui doit \u00eatre expuls\u00e9e, comme le f\u0153tus du ventre, de la bouche, de l\u2019anus, mais \u00e9galement de la gorge.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Remarquons que le mot \u00ab\u00a0substance\u00a0\u00bb est \u00e9crit \u00e0 d\u2019innombrables reprises au sein de\u00a0<em>J\u2019ai tu\u00e9 Emma S ou l\u2019\u00e9criture colonis\u00e9e<\/em>. La substance, qui sert \u00e0 d\u00e9crire autant les mots, le langage, le texte, le corps que la femme, brouille les fronti\u00e8res entre les diff\u00e9rentes instances\u00a0: \u00ab\u00a0\u00catre une substance un mot ta femme ton nom.\u00a0\u00bb (Santos, 1976, p.\u00a09.) Ici, l\u2019absence de d\u00e9limitations pr\u00e9cises \u2014 qui est li\u00e9e \u00e0 l\u2019utilisation symptomatique de la ponctuation chez Santos \u2014 se fait entre la\u00a0<em>substance<\/em>, la\u00a0<em>femme<\/em>\u00a0et le\u00a0<em>mot.\u00a0<\/em>L\u2019absence ou plut\u00f4t le choix \u2014 conscient ou non \u2014 de l\u2019omission des virgules nous semble particulier dans le texte. Cela cr\u00e9e un effet fleuve, comme si les mots se succ\u00e9daient sans ordre logique ou selon une logique propre \u00e0 la narratrice. Tout est donn\u00e9 en bloc, tout semble \u00eatre inextricablement li\u00e9. Ainsi, les mots \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0substance\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mot\u00a0\u00bb sont tous unis \u00e0 travers la probl\u00e9matique du corps-texte\u00a0: \u00ab\u00a0En souffrant un peu, si le corps et le mot se rencontrent, il y aura peut \u00eatre une autre fois. Il y aura un \u00e9crivain, une Emma S. dans la douleur.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a019.)<\/p>\n<h2>La folie-corps<\/h2>\n<p>Le corps, qu\u2019il serve \u00e0 contenir, qu\u2019il soit animalis\u00e9 ou qu\u2019il permette l\u2019expulsion d\u2019une mati\u00e8re \u2014 parfois langagi\u00e8re, parfois organique ou m\u00eame f\u0153tale \u2014se r\u00e9v\u00e8le central dans\u00a0<em>J\u2019ai tu\u00e9 Emma S. ou l\u2019\u00e9criture colonis\u00e9e.\u00a0<\/em>Sa repr\u00e9sentation dans le texte incarne en soi la folie de Santos. En fait, tout ce que nous avons mentionn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 propos du corps santosien peut \u00eatre li\u00e9 \u00e0 la folie santosienne. Lorsque l\u2019auteure \u00e9crit \u00ab\u00a0ma folie est int\u00e9rieure, dedans j\u2019explose\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.\u00a065), elle parle d\u2019un corps pr\u00eat \u00e0 expulser. Elle \u00e9crit \u00e9galement\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0La folie je ne peux l\u2019imaginer que femme, \u00e9norme, gonfl\u00e9e par les m\u00e9dicaments.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a081.) Ici, la folie, comme nous l\u2019avons vu avec l\u2019\u00e9criture, devient elle-m\u00eame un corps. Cette fois-ci, il s\u2019agit d\u2019un corps gonfl\u00e9, un corps qui contient, mais surtout un corps f\u00e9minin. Ce fait d\u2019octroyer \u00e0 la maladie une corporalit\u00e9 et un genre sexuel se pr\u00e9cise dans un autre extrait du r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u00a0La Folie-Femme\u00a0car trop longtemps elle a \u00e9t\u00e9 castr\u00e9e, interdite au langage, ne pouvant que se racler la gorge.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a082.) Le retour de la gorge, associ\u00e9e \u00e0 la \u00ab\u00a0Folie-Femme\u00a0\u00bb, nous replonge dans le cercle obsessionnel que nous avons d\u00e9crit tout au long de notre analyse\u00a0: corps-contenant, corps-<em>expulseur<\/em>, corps-animal, goitre, f\u0153tus, avortement, naissance et \u00e9criture se m\u00ealent, s\u2019amalgament pour devenir les repr\u00e9sentants de la folie santosienne. Ainsi, la folie chez Santos se vit, s\u2019\u00e9crit au moyen du corps et \u00e0 travers lui\u00a0: c\u2019est sur lui qu\u2019apparaissent les traces de la folie, c\u2019est en lui qu\u2019elle se joue et qu\u2019elle s\u2019exprime.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Anzieu, Didier. 1981.\u00a0<em>Le Corps de l\u2019\u0153uvre<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Connaissance de l\u2019inconscient\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, 377\u00a0p.<\/p>\n<p>Delvaux, Martine. 1998.\u00a0<em>Femmes psychiatris\u00e9es, femmes rebelles.<\/em>\u00a0Coll. \u00ab\u00a0Les emp\u00eacheurs de penser en rond\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Institut Synth\u00e9labo, 281\u00a0p.<\/p>\n<p>Gros, Fr\u00e9d\u00e9ric. 1997.\u00a0<em>Cr\u00e9ation et folie<\/em>. Paris\u00a0: Presses universitaires de France, 217\u00a0p.<\/p>\n<p>Kristeva, Julia. 1980.\u00a0<em>Pouvoir de l\u2019horreur<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Point\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, 247\u00a0p.<\/p>\n<p>Pages, Ir\u00e8ne. 1983. \u00ab\u00a0Emma Santos\u00a0: Le biologique, la folie et l\u2019\u00e9criture\u00a0\u00bb.\u00a0<em>Canadian Woman Studies\u00a0\/ Les Cahiers de la femme<\/em>, vol. 5, n<sup>o<\/sup>\u00a01,\u00a0 p.\u00a054-57.<\/p>\n<p>Santos, Emma. 1976.\u00a0<em>J\u2019ai tu\u00e9 Emma S. ou l\u2019\u00e9criture colonis\u00e9e<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions des femmes, 91\u00a0p.<\/p>\n<p>_________. 1978.\u00a0<em>La Lom\u00e9chuse<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions des Femmes, 154 p.<\/p>\n<p>Tilkin, Fran\u00e7oise. 1990.\u00a0<em>Quand la folie se racontait\u00a0: r\u00e9cits et antipsychiatrie<\/em>. Paris\u00a0: Rodopi, 416 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bradette, Marie-Eve. 2009. \u00ab Mise en sc\u00e8ne d&rsquo;un corps-texte chez Emma Santos \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab \u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature \u00bb, n\u00b011, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5454 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bradette-11.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 bradette-11.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-8bdba95b-592f-41fa-ab5b-43656862a9a6\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bradette-11.pdf\">bradette-11<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/bradette-11.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-8bdba95b-592f-41fa-ab5b-43656862a9a6\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0\u00c9crire (sur) la marge: folie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, n\u00b011 Emma Santos est \u00e0 la fois femme, \u00e9crivaine et \u00ab\u00a0folle\u00a0\u00bb. Son \u00e9criture porte la marque de ces trois statuts. Certains auteurs qui \u00e9crivent la folie sans en avoir fait l\u2019exp\u00e9rience en pr\u00e9sentent souvent une vision id\u00e9alis\u00e9e et romantique. 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