{"id":5458,"date":"2024-06-13T19:48:17","date_gmt":"2024-06-13T19:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/cest-pour-votre-bien-que-je-tuerai-trois-millions-de-personnes\/"},"modified":"2024-09-13T17:33:55","modified_gmt":"2024-09-13T17:33:55","slug":"cest-pour-votre-bien-que-je-tuerai-trois-millions-de-personnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5458","title":{"rendered":"C\u2019est pour votre bien que je tuerai trois millions de personnes"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6882\">Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02<\/a><\/h5>\n<p>On con\u00e7oit g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019utopie comme un lieu qui n\u2019existe nulle part, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il ne peut exister que dans un ailleurs imaginaire, parce qu\u2019il est un monde r\u00eav\u00e9, une projection de soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale. Souvent con\u00e7ue comme une r\u00e9action \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine de l\u2019auteur, l\u2019utopie permettrait de corriger les probl\u00e8mes que celui-ci d\u00e9plore, en proposant des solutions qui impliquent parfois d\u2019abolir des tares. C\u2019est le cas de l\u2019ouvrage <em>L\u2019utopie<\/em> de Thomas More (More, 2003.), dans lequel la description de l\u2019\u00eele imaginaire est fond\u00e9e sur l\u2019absence de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Par contre, si l\u2019Utopie de More doit \u00eatre comprise comme une charge politique et \u00e9conomique contre la soci\u00e9t\u00e9 de son \u00e9poque, en aucun cas son texte ne propose explicitement l\u2019\u00e9tablissement de l\u2019utopie qu\u2019il d\u00e9crit, il \u00ab\u00a0le souhaite plut\u00f4t qu\u2019il ne l\u2019esp\u00e8re\u00a0\u00bb, pour paraphraser un passage de la conclusion du texte. De la m\u00eame mani\u00e8re, la plupart des r\u00e9cits utopiques sont des commentaires sur le monde r\u00e9el formul\u00e9s de mani\u00e8re oblique, et le souhait qui y est \u00e9mis d\u2019un monde meilleur est rarement accompagn\u00e9 d\u2019un projet permettant de le mettre en branle.<\/p>\n<p>Pour cette raison, les r\u00e9cits utopiques, comme celui de More, nous donnent \u00e0 lire un monde id\u00e9al dont les conditions d\u2019av\u00e8nement sont g\u00e9n\u00e9ralement pass\u00e9es sous silence. L\u2019absence de ce programme op\u00e9ratoire force la r\u00e9flexion\u00a0: comment peut-on instaurer une utopie? Se montrer convaincant dans sa description d\u2019un monde meilleur est-il suffisant? Ne faudrait-il pas plut\u00f4t prendre des actions concr\u00e8tes pour que l\u2019utopie passe de l\u2019imaginaire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9? Dans ce cas, quel prix est-on pr\u00eat \u00e0 payer et \u00e0 faire payer aux autres pour enfin voir son utopie se r\u00e9aliser? Dans son essai <em>Raison et d\u00e9raison de l\u2019utopie<\/em>, Fran\u00e7ois Chirpaz pose une mise en garde \u00e0 cet effet, en affirmant que \u00ab\u00a0L\u2019insens\u00e9 qui constitue le p\u00e9ril majeur pour l\u2019homme r\u00e9side, pr\u00e9cis\u00e9ment, dans le moment o\u00f9 le d\u00e9lire devient capable de tout, y compris du meurtre, pour se procurer les instruments de la puissance. Pour imposer sa domination sans limite.\u00a0\u00bb (Chirpaz, 1999, p.\u00a0153.) En effet, un utopiste qui voudrait imposer son mod\u00e8le social \u00e0 son monde, malgr\u00e9 des intentions louables, aurait tendance \u00e0 s\u2019octroyer une autorit\u00e9 sans limite pour parvenir \u00e0 ses fins, sans \u00e9gard ni respect pour la vie humaine dont il cherche n\u00e9anmoins \u00e0 \u00e9manciper les conditions d\u2019existence.<\/p>\n<p>Il nous appara\u00eet fertile, pour examiner les questions soulev\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment, de consid\u00e9rer le cas des super-h\u00e9ros, ces personnages imaginaires qui sont des utopistes en action ayant recours au despotisme afin de concr\u00e9tiser leur conception du monde id\u00e9al. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9tude de l\u2019ontologie du super-h\u00e9ros, nous aborderons le roman graphique <em>Watchmen <\/em>(Gibbons et Moore, 2005) afin de consid\u00e9rer les actions d\u2019Adrian Veidt, un des personnages de ce r\u00e9cit qui, pour r\u00e9aliser son utopie, renonce au mode op\u00e9ratoire du super-h\u00e9ros dans sa tentative d\u2019instaurer un r\u00e8gne social du surhomme. Cette analyse nous permettra de confronter l\u2019id\u00e9e platonicienne selon laquelle la soci\u00e9t\u00e9 gagnerait \u00e0 \u00eatre gouvern\u00e9e par des rois-philosophes avec la mani\u00e8re pour le moins pernicieuse qu\u2019adopte Veidt pour imposer sa volont\u00e9. Puis, nous soulignerons comment il est \u00e9tabli dans <em>Watchmen<\/em> que la concr\u00e9tisation d\u2019une utopie contient en germe le d\u00e9sir de constituer un nouvel ailleurs id\u00e9alis\u00e9.<\/p>\n<p>Il semble important de pr\u00e9ciser d\u00e8s maintenant que, \u00e0 l\u2019instar de bien des univers de super-h\u00e9ros, le r\u00e9cit de <em>Watchmen<\/em> est d\u2019abord une uchronie, comme le d\u00e9finit Richard St-Gelais dans son essai <em>L\u2019empire du pseudo\u00a0<\/em>: <em>grosso modo<\/em> \u00ab\u00a0un monde fictif qui ne rel\u00e8ve ni du futur ni du pass\u00e9 au sens strict, mais plut\u00f4t d\u2019une histoire qui aurait pris un cours diff\u00e9rent de celui qu\u2019elle a pris en r\u00e9alit\u00e9, en op\u00e9rant une bifurcation dans la trame de l\u2019histoire, \u00e0 partir d\u2019un point de bascule implicitement d\u00e9termin\u00e9 comme dominant\u00a0\u00bb.\u00a0 Dans <em>Watchmen<\/em>, ce point de bascule est la parution en 1938 d\u2019un <em>comic book<\/em> mettant en vedette Superman. En effet, l\u2019apparition de ce personnage dans les kiosques \u00e0 journaux n\u2019a pas seulement comme impact de devenir populaire aupr\u00e8s des jeunes lecteurs, elle inspire \u00e9galement des gens ordinaires \u00e0 rev\u00eatir un costume de carnaval et \u00e0 traquer le crime pour \u00ab\u00a0appliquer la justice\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du syst\u00e8me l\u00e9gal.<\/p>\n<p>Les justiciers masqu\u00e9s de <em>Watchmen<\/em> pr\u00e9sentent donc une diff\u00e9rence importante avec les super-h\u00e9ros plus connus qui deviennent des justiciers apr\u00e8s avoir obtenu des pouvoirs extraordinaires, ce qui les am\u00e8ne \u00e0 vouloir d\u00e9fendre les plus faibles de la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 lutter contre le crime. Si, dans ces univers fictifs, tous les personnages transform\u00e9s en super-humains ne d\u00e9cident pas d\u2019utiliser leurs capacit\u00e9s pour faire le bien, ceux d\u2019entre eux qui se montrent vertueux l\u2019emportent toujours sur leurs ennemis et r\u00e9ussissent \u00e0 maintenir l\u2019ordre, en plus d\u2019inciter les citoyens \u00e0 se conduire de mani\u00e8re irr\u00e9prochable<a id=\"footnoteref1_h5ip04p\" class=\"see-footnote\" title=\" Il est important de souligner que ce traitement moral manich\u00e9en, ayant longtemps \u00e9t\u00e9 la norme dans les r\u00e9cits de super-h\u00e9ros, \u00e9tait une obligation stipul\u00e9e par le Comics Code, un code \u00e9ditorial tr\u00e8s strict instaur\u00e9 par un regroupement d\u2019\u00e9diteurs au milieu des ann\u00e9es 1950 afin de redorer l\u2019image publique de la bande dessin\u00e9e aux \u00c9tats-Unis. Pour en apprendre plus sur cet important \u00e9pisode de l\u2019histoire de la bande dessin\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 David Hajdu. 2008. The Ten-Cent Plague\u00a0: The Great Comic-Book Scare and How It Changed America. New York\u00a0: Picador, 464\u00a0p. \" href=\"#footnote1_h5ip04p\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Les super-h\u00e9ros traditionnels et les justiciers masqu\u00e9s de <em>Watchmen<\/em> ont toutefois un point en commun\u00a0: \u00e0 un moment ou un autre, ils prennent la d\u00e9cision d\u2019enfiler un costume et de se dresser comme un rempart contre le crime et la violence. Cette d\u00e9cision est prise autant parce qu\u2019ils ont \u00e0 c\u0153ur un id\u00e9al de justice que parce qu\u2019ils croient fermement que leurs actions vont rendre leur monde meilleur. Il y a ici un \u00e9l\u00e9ment qui permet de rapprocher le mod\u00e8le traditionnel du super-h\u00e9ros et l\u2019utopiste. Le premier poursuit activement des criminels alors que le second s\u2019efforce de dresser avec sa plume les contours d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 proche de la perfection; n\u00e9anmoins, les deux ont, tout de m\u00eame, en commun d\u2019\u00eatre des id\u00e9alistes, confiants en leur vision d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 meilleure. En effet, les super-h\u00e9ros ont toujours un projet utopique restreint, mais pr\u00e9cis\u00a0: l\u2019\u00e9radication du crime. Ils sont convaincus qu\u2019en accomplissant leurs actions h\u00e9ro\u00efques, ils font en sorte que le bien triomphe du mal parce que, selon leur vision manich\u00e9enne du monde, les criminels repr\u00e9sentent toujours le mal incarn\u00e9.<\/p>\n<p>Les super-h\u00e9ros ne se contentent plus simplement de r\u00eaver d\u2019un monde d\u00e9barrass\u00e9 du crime ou m\u00eame d\u2019en offrir une description, puisqu\u2019ils agissent en ce sens et pr\u00eachent par l\u2019exemple. Leur d\u00e9sir d\u2019un monde meilleur ne se manifeste pas dans une cr\u00e9ation litt\u00e9raire, mais bien par une activit\u00e9 de protecteur du peuple. Comme le pr\u00e9cise Ruth Levinas dans son essai <em>The Concept of Utopia<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0If utopia arises from desire, the transformation of reality and the realisation of utopia depends upon hope, upon not only wishful thinking but will-full action\u00a0\u00bb (Levinas, 1990, p.\u00a0199). \u00c0 la diff\u00e9rence des \u00e9crivains qui constituent dans l\u2019abstrait leur monde id\u00e9al, les super-h\u00e9ros sont des <em>utopistes pragmatiques<\/em>, puisqu\u2019ils ajoutent \u00e0 leur espoir id\u00e9el d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 meilleure des actions concr\u00e8tes en vue de l\u2019av\u00e8nement de leur utopie.<\/p>\n<p>Cela semble, du moins, le point de vue d\u2019Alan Moore, sc\u00e9nariste de <em>Watchmen<\/em>, puisqu\u2019il y fait une allusion directe dans une autre de ses \u0153uvres. Le roman graphique <em>Supreme\u00a0: The Story of the Year<\/em> se veut un pastiche \u00e0 peine voil\u00e9 de Superman. En ouverture de l\u2019\u0153uvre, Supreme est transport\u00e9 dans un univers parall\u00e8le o\u00f9 il rencontre un grand nombre de ses alter egos. Deux d\u2019entre eux, les Supreme White et Gold, lui souhaitent bonne chance dans ses aventures, allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 lui dire\u00a0: \u00ab\u00a0We hope you\u2019ll make your earth a Utopia, like we did ours\u00a0\u00bb (Moore, 2002, non pagin\u00e9), une allusion au fait que si un super-h\u00e9ros se rend jusqu\u2019au bout de sa d\u00e9marche, il transformera son univers en utopie, qu\u2019il faut ici entendre non dans le sens d\u2019un lieu d\u2019ailleurs, mais plut\u00f4t comme une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale concr\u00e9tis\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette \u00e9puration sociale du crime que les super-h\u00e9ros veulent atteindre, aussi louable soit-elle, est men\u00e9e sans le consentement des autres membres de cette soci\u00e9t\u00e9. Ce fait est soulign\u00e9 dans <em>Watchmen\u00a0:<\/em> au cours du r\u00e9cit, le corps policier de Manhattan d\u00e9cr\u00e8te une gr\u00e8ve afin de protester contre les actions ill\u00e9gales des justiciers masqu\u00e9s. Il faut \u00e9galement rappeler que les super-h\u00e9ros \u0153uvrent de mani\u00e8re beaucoup plus draconienne que les policiers. Le syst\u00e8me l\u00e9gal de justice repose sur un effet de dissuasion, o\u00f9 le message lanc\u00e9 aux criminels est\u00a0 \u00ab\u00a0le crime vous conduira \u00e0 la prison\u00a0\u00bb, alors que celui des justiciers masqu\u00e9s n\u2019est pas \u00ab\u00a0ne commettez pas de crime\u00a0\u00bb, mais plut\u00f4t \u00ab\u00a0si vous commettez un crime, je vais vous infliger une s\u00e9v\u00e8re racl\u00e9e s\u00e9ance tenante\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a qu\u2019un pas \u00e0 franchir afin d\u2019affirmer que les super-h\u00e9ros sont des despotes en puissance, en ce sens qu\u2019ils imposent leur vision du monde et leur mod\u00e8le social aux citoyens des villes qu\u2019ils \u00ab\u00a0d\u00e9fendent\u00a0\u00bb. On peut r\u00e9sumer leur mod\u00e8le judiciaire ainsi\u00a0: le crime n\u2019est pas puni au terme d\u2019un long processus (enqu\u00eate, arrestation, proc\u00e8s et emprisonnement), il est puni par les super-h\u00e9ros par une correction <em>hic et nunc<\/em>. Le super-h\u00e9ros est toujours dans une position d\u2019autorit\u00e9 qui ne lui est pas attribu\u00e9e par autrui\u00a0: il d\u00e9cide lui-m\u00eame de devenir \u00e0 la fois juge, jury et bourreau. De plus, les super-h\u00e9ros ont l\u2019habitude d\u2019exhiber les criminels captur\u00e9s \u00e0 la population comme des troph\u00e9es de chasse, en les d\u00e9posant ligot\u00e9s devant un commissariat de police, \u00e0 la mani\u00e8re des despotes. Dans son essai <em>N\u00e9gationnisme et totalitarisme,<\/em>\u00a0Christian Godin affirme : \u00ab\u00a0La terreur despotique doit \u00eatre publique pour remplir sa fonction, qui est d\u2019obtenir la soumission des hommes\u00a0\u00bb (Godin, 2000, p.\u00a012). L\u2019exhibition de leurs actions justici\u00e8res est une partie importante du travail des super-h\u00e9ros, puisqu\u2019en pr\u00e9sentant au peuple ce qui risque de se produire si un individu enfreint la loi, ils inspirent la crainte et la terreur \u00e0 leurs concitoyens, ce qui est inh\u00e9rent \u00e0 leur mode op\u00e9ratoire. C\u2019est donc non seulement en pourchassant les criminels, mais aussi en faisant planer la menace de repr\u00e9sailles violentes contre les actions criminelles sur le reste de la population que les super-h\u00e9ros travaillent \u00e0 l\u2019instauration de leur utopie.<\/p>\n<p>Cette posture despotique est d\u00e9peinte autant que d\u00e9nonc\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 plusieurs personnages dans le roman graphique <em>Watchmen<\/em>. Le travail de justicier masqu\u00e9, apr\u00e8s \u00eatre tol\u00e9r\u00e9 pendant des dizaines d\u2019ann\u00e9es, devient ill\u00e9gal par un d\u00e9cret s\u00e9natorial \u00e0 la suite de la gr\u00e8ve des policiers. Adrian Veidt, protagoniste qui a \u0153uvr\u00e9 comme justicier sous le nom d\u2019Ozymandias, prend sa retraite peu de temps avant la tomb\u00e9e de ce d\u00e9cret. Reconverti en homme d\u2019affaires tr\u00e8s influent, il garde un souvenir ambivalent de sa carri\u00e8re de justicier, car il a toujours consid\u00e9r\u00e9 que l\u2019approche despotique qui consiste \u00e0 traquer des criminels revient \u00e0 s\u2019attaquer aux sympt\u00f4mes plut\u00f4t que de traiter la maladie. Son pass\u00e9 de justicier lui permet de comprendre que l\u2019approche despotique traditionnelle des super-h\u00e9ros ne porte pas fruits. De plus, comme le r\u00e9cit principal de <em>Watchmen<\/em> se d\u00e9roule en 1985, en pleine apog\u00e9e de la Guerre froide, la menace d\u2019un\u00a0 d\u00e9luge d\u2019armes nucl\u00e9aires sur la plan\u00e8te est plus inqui\u00e9tante que la pr\u00e9sence de criminels dans les rues.<\/p>\n<p>L\u2019imminence d\u2019une guerre nucl\u00e9aire ne semble toutefois pas temp\u00e9rer l\u2019optimisme de Veidt. Il a une opinion pr\u00e9cise sur le futur qui attend l\u2019humanit\u00e9, opinion qu\u2019il exprime en toutes lettres au cours d\u2019une entrevue publi\u00e9e dans un magazine\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>I would say without hesitation that a new world is within our grasp, filled with unimaginable experiences and possibilities, if only we want it badly enough. Not a utopia\u2026 I don\u2019t believe that any species could continue to grow and keep from stagnation without <em style=\"font-size: 12px; line-height: 1.538em;\">some<\/em> adversity\u2026 but a society with more human basis, where the problems that beset us are at least <em style=\"font-size: 12px; line-height: 1.538em;\">new<\/em> problems (Gibbons et Moore, 2005, chap.\u00a011, p.\u00a031).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il affirme donc avoir confiance en l\u2019avenir, sans aller jusqu\u2019\u00e0 croire en la possibilit\u00e9 d\u2019une utopie. De plus, malgr\u00e9 ce que dit Veidt, l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une guerre nucl\u00e9aire appelle plus que jamais la n\u00e9cessit\u00e9 de concevoir une utopie qui fournirait un espoir de survie \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, comme le rappelle Claude G. Dubois dans <em>Probl\u00e8mes de l\u2019utopie<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque la r\u00e9alit\u00e9 prend la forme de l\u2019apocalypse, l\u2019utopie est la seule possibilit\u00e9 qui laisse \u00e0 l\u2019homme le droit de croire \u00e0 l\u2019aurore\u00a0\u00bb (Dubois, 1968, p.\u00a055).<\/p>\n<p>La d\u00e9claration en apparence innocente de Veidt cache, en fait, un projet bien r\u00e9el visant \u00e0 faire advenir ce futur possible en s\u2019occupant lui-m\u00eame de confronter l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 un d\u00e9fi de taille. Sous le couvert de ses activit\u00e9s d\u2019affaires, Veidt \u00e9labore un important complot. Son plan l\u2019am\u00e8ne \u00e0 kidnapper et s\u00e9questrer sur une \u00eele d\u00e9serte des artistes et des scientifiques<a id=\"footnoteref2_dokntrt\" class=\"see-footnote\" title=\" Il est d\u2019ailleurs int\u00e9ressant de souligner que l\u2019utopie de Veidt est imagin\u00e9e par des artistes et des scientifiques sur une \u00eele secr\u00e8te, de la m\u00eame mani\u00e8re que More situe une utopie sur une \u00eele myst\u00e9rieuse. \" href=\"#footnote2_dokntrt\">[2]<\/a>. Dans un premier temps, les artistes, en tant que sp\u00e9cialistes de l\u2019imaginaire, con\u00e7oivent un sc\u00e9nario d\u2019horreur dans lequel un monstre surgit d\u2019une autre dimension pour atterrir en plein c\u0153ur de New York, provoquant ainsi une d\u00e9charge supersonique qui causerait la mort de millions de personnes. Les scientifiques trouvent, par la suite, une mani\u00e8re de faire passer ce plan de la fiction \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. La catastrophe subs\u00e9quente aura pour effet de causer un \u00e9moi mondial se traduisant par une solidarit\u00e9 entre les citoyens de la plan\u00e8te, solidarit\u00e9 capable de d\u00e9samorcer les tensions nucl\u00e9aires grimpantes.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 une tentative tardive men\u00e9e par d\u2019autres justiciers pour contrecarrer le projet d\u2019Adrian Veidt, celui-ci parvient \u00e0 mettre \u00e0 ex\u00e9cution son plan et tue en un instant des millions de New-Yorkais. Pour se justifier aupr\u00e8s de ses anciens coll\u00e8gues d\u00e9pit\u00e9s, qui constatent l\u2019\u00e9tendue de la d\u00e9solation provoqu\u00e9e par\u00a0son action, Veidt explique : \u00ab\u00a0No one will doubt this earth has met a force so dreadful it must be repelled, all former enmities aside\u00a0\u00bb (Gibbons et Moore, 2005, chap.12, p. 10). Le plan de Veidt est d\u00e9crit de la mani\u00e8re suivante dans un article \u00e0 propos de <em>Watchmen<\/em>\u00a0: \u00abVeidt believes that the way to end war and human suffering is to force the world powers into aligning against a common enemy (a monster from outer space derived from the imagination of a comic book writer) \u00bb (Spanakos, 2009, p. 39).\u00a0 Ce n\u2019est qu\u2019une premi\u00e8re \u00e9tape dans son projet, qui est d\u00e9crit en toutes lettres comme une utopie par Veidt lui-m\u00eame puisque, suite \u00e0 la r\u00e9alisation de son plan, il d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0I saved earth from hell. Next I\u2019ll help her towards utopia\u00a0\u00bb (Gibbons et Moore, 2005, chap.\u00a012, p.\u00a020). Qu\u2019importe si des millions de gens sont tu\u00e9s au cours de la concr\u00e9tisation de son utopie\u00a0: sa volont\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale exige qu\u2019il se place au-dessus des hommes. Comme le rappelle Raymond Ruyer\u00a0: \u00ab\u00a0La plupart des utopies sont tr\u00e8s rationalistes, agressivement parfois. C\u2019est l\u2019homme qui joue \u00e0 \u00eatre dieu, et non l\u2019homme qui r\u00eave d\u2019un monde divin\u00a0\u00bb (Ruyer, 1988, p.\u00a04). L\u2019\u00e9crivain qui joue \u00e0 \u00eatre Dieu dans les pages de son \u0153uvre est toutefois moins dangereux que l\u2019utopiste qui d\u00e9cide, dans la r\u00e9alit\u00e9, de s\u2019octroyer le droit de vie et de mort sur ses cong\u00e9n\u00e8res afin de voir son monde r\u00eav\u00e9 actualis\u00e9.<\/p>\n<p>Veidt fait le pari que dans une telle atmosph\u00e8re mondiale de traumatisme et de crainte envers le futur, la population sera non seulement solidaire face aux p\u00e9rils de l\u2019avenir, mais que tous seront aussi plus dispos\u00e9s \u00e0 apporter des changements personnels afin de s\u2019\u00e9manciper. Ces changements sont tous trouv\u00e9s dans l\u2019esprit de Veidt. Dans sa jeunesse, celui-ci accomplit un long voyage initiatique en suivant les traces de son idole, Alexandre le Grand, p\u00e9riple qui l\u2019am\u00e8ne dans des contr\u00e9es \u00e9loign\u00e9es de l\u2019Orient o\u00f9 il acquiert des techniques de combat et de m\u00e9ditation lui permettant de maximiser ses capacit\u00e9s physiques et mentales. Suite \u00e0 sa carri\u00e8re de justicier, Ozymandias devient un prosp\u00e8re homme d\u2019affaires, dont les diff\u00e9rentes compagnies \u0153uvrent dans plusieurs secteurs (produits de luxe, \u00e9dition, jouets, etc.). Un des produits distribu\u00e9s par l\u2019une des nombreuses compagnies de l\u2019empire Veidt est un livre proposant une m\u00e9thode d\u2019\u00e9mancipation personnelle similaire \u00e0 celle qui permet \u00e0 Veidt de devenir Ozymandias. Voici quelques extraits r\u00e9v\u00e9lateurs tir\u00e9s de l\u2019introduction de ce programme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>The Veidt method is designed to produce bright and capable young men and women who will be fit to inherit the challenging, promising and often difficult world that awaits in our future.<\/p>\n<p>Our third and longest chapter presents a carefully coordinated series of physical and intellectual exercises which, if followed correctly, can turn YOU into a superhuman, fully in charge of your destiny. The Veidt method paves the way for a bright and hopeful future in which anyone can be a hero.<\/p>\n<p>When you yourself are strong and healthy in mind and body, you will want to react in a healthy and positive way to the world around you, changing it for the better if you are able, and improving the lot of both yourself and your fellow man.<\/p>\n<p>There\u2019s a bright new world just around the corner. It\u2019s going to need heroes just as badly as this one does, and one of them could be YOU! (Gibbons et Moore, 2005, chap.\u00a010, p.\u00a032.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est flagrant que ce passage insiste sur la possibilit\u00e9 d\u2019un avenir radieux que Veidt promet \u00e0 ses lecteurs, un avenir o\u00f9 tous seront des surhumains et des h\u00e9ros. Nous avons donc affaire \u00e0 une utopie particuli\u00e8re, puisque ce monde id\u00e9al n\u2019est plus seulement fa\u00e7onn\u00e9 par des conditions sociales nouvelles, mais par une communaut\u00e9 de gens extraordinaires, un monde peupl\u00e9 de h\u00e9ros o\u00f9 le travail de justicier masqu\u00e9 est donc rendue caduque. Veidt ne sugg\u00e8re pas un programme social qui n\u2019est possible que si les lecteurs de son projet utopique y adh\u00e8rent; il propose plut\u00f4t d\u2019op\u00e9rer une r\u00e9volution individuelle qui se diffusera \u00e0 l\u2019ensemble des citoyens de la terre.<\/p>\n<p>Veidt souhaite donc que son programme d\u2019\u00e9mancipation soit appliqu\u00e9 par une grande partie de la population, et il suppose que, suite au drame, les gens seront plus enclins \u00e0 suivre son projet. Le rapprochement entre la catastrophe et la m\u00e9thode Veidt est apparent dans une des images qui pr\u00e9sente le d\u00e9sastre, o\u00f9 on peut voir en arri\u00e8re-plan le monstre et en avant-plan une r\u00e9clame pour la m\u00e9thode Veidt qui flotte au vent (Gibbons et Moore, 2005, chap.12, p. 6). La co-pr\u00e9sence de ces deux \u00e9l\u00e9ments \u2014 la catastrophe et le programme d\u2019\u00e9mancipation \u2015 illustre bien le passage entre le d\u00e9sarroi et la transformation personnelle que Veidt souhaite susciter dans l\u2019esprit des citoyens.<\/p>\n<p>Le projet d\u2019Adrian Veidt est donc tr\u00e8s loin de celui du justicier masqu\u00e9 typique. Il utilise bien la peur comme mani\u00e8re de transformer la soci\u00e9t\u00e9, comme c\u2019est le cas avec les super-h\u00e9ros et les justiciers qui terrorisent les criminels en leur ass\u00e9nant des corrections. Or, dans le cas des super-h\u00e9ros, ces actions despotiques visent une cible particuli\u00e8re\u00a0: les criminels. Veidt frappe \u00e0 l\u2019aveugle lorsqu\u2019il t\u00e9l\u00e9porte un monstre dans Manhattan\u00a0: des innocents aussi bien que des fourbes sont tu\u00e9s. Son geste ne peut entra\u00eener une compr\u00e9hension pr\u00e9cise de la part de la population, parce que celle-ci n\u2019a aucune id\u00e9e de ce qu\u2019elle devrait craindre suite \u00e0 cette catastrophe. Dans le cas du criminel tabass\u00e9, le message est assez clair, mais quand un monstre tue trois millions de gens de mani\u00e8re compl\u00e8tement arbitraire, que faut-il comprendre? Rien en particulier. La r\u00e9action la plus pr\u00e9visible consiste plut\u00f4t en une terreur sourde et confuse, ce qui sert bien le projet de l\u2019ex-justicier utopiste.<\/p>\n<p>Adrian Veidt est d\u00e9crit \u00e0 plusieurs reprises dans <em>Watchmen<\/em> comme\u00a0l\u2019homme le plus intelligent sur terre. Gr\u00e2ce \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un empire commercial constitu\u00e9 d\u2019une pl\u00e9thore d\u2019entreprises, il acquiert une opulence qui fait de lui une figure imp\u00e9rieuse. Il r\u00e9unit donc dans une m\u00eame personne la figure du roi et du philosophe. Ceci rappelle \u00e0 la m\u00e9moire la citation de Platon que Thomas More reprend dans <em>L\u2019Utopie<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019humanit\u00e9 sera heureuse un jour, quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes\u00a0\u00bb (More, 2003, p.\u00a036). En suivant cette logique, Veidt est la personne toute d\u00e9sign\u00e9e pour conduire l\u2019humanit\u00e9 au bonheur, \u00e0 ce d\u00e9tail pr\u00e8s\u00a0: si les citoyens sont heureux d\u2019\u00eatre gouvern\u00e9s par un roi-philosophe, il est plus difficile d\u2019admettre qu\u2019ils appr\u00e9ciaient d\u2019\u00eatre <em>manipul\u00e9s<\/em> par un tel individu. C\u2019est pourtant ce que fait Veidt en provoquant une h\u00e9catombe \u00e0 l\u2019insu de la population.<\/p>\n<p>Dans les univers de fiction o\u00f9 les super-h\u00e9ros forment la classe dominante de la soci\u00e9t\u00e9, leur posture d\u2019autorit\u00e9 sur la population leur conf\u00e8re un statut similaire \u00e0 celui des aristocrates. Agissant comme des rois punitifs, ils appliquent implacablement la justice, en n\u2019effectuant que tr\u00e8s rarement une r\u00e9flexion philosophique autour de leurs actions. Un personnage comme Ozymandias, qui, techniquement, n\u2019est pas un super-h\u00e9ros mais qui jouit tout de m\u00eame d\u2019un ascendant sur ses cong\u00e9n\u00e8res similaire \u00e0 celui du super-h\u00e9ros aristocrate, effectue une longue r\u00e9flexion le menant \u00e0 pousser d\u2019un cran son action sociale en vue d\u2019\u00e9tablir son utopie. Il justifie son action meurtri\u00e8re en tant qu\u2019un mal n\u00e9cessaire, avec une rh\u00e9torique qui rappelle celle du pr\u00e9sident am\u00e9ricain Harry S. Truman, qui avait justifi\u00e9 l\u2019usage de l\u2019arme atomique en disant que la mort de milliers de gens avait permettait la survie de millions d\u2019autres. Le roi qui joue au philosophe est peut-\u00eatre plus dangereux que le simple roi parce que sa r\u00e9flexion, dont le r\u00e9sultat sert admirablement bien sa cause, le disculpe face \u00e0 sa propre conscience et tente de le justifier \u00e0 la conscience d\u2019autrui. Pourrait-on faire confiance \u00e0 une figure d\u2019autorit\u00e9 qui, convaincue du bien-fond\u00e9 de son utopie, prendrait des moyens draconiens afin de provoquer l\u2019av\u00e8nement de celle-ci et tenterait de s\u2019absoudre de ses actions sanglantes par une r\u00e9flexion \u00e9labor\u00e9e? D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, le philosophe rigoureux, certain de la validit\u00e9 de son utopie, pourrait-il r\u00e9sister \u00e0 la tentation d\u2019appliquer sa conception de soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale sans le consentement des siens s\u2019il jouissait de la puissance du roi? Ou, comme le formule Aeon Skoble\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Could anyone whose power, knowledge and position might incline them to be grandiosely concerned about \u201cthe world\u201d be trusted to do the right thing for individuals in the world? Or is the savior mindset inherently dangerous for any human being to adopt? (Skoble, 2009, p. 38.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019exemple all\u00e9gorique fourni par <em>Watchmen<\/em> r\u00e9pond par la n\u00e9gative \u00e0 ces questions, et il faut bien admettre que c\u2019est seulement par une conviction ind\u00e9fectible du bien intrins\u00e8que de la nature humaine que l\u2019on pourrait donner raison \u00e0 Platon.<\/p>\n<p>Il para\u00eet assez manifeste qu\u2019Ozymandias est d\u00e9peint dans <em>Watchmen<\/em> comme un agent du mal dont les actions servent son propre int\u00e9r\u00eat. Comme le souligne Robert J. Loftis,<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ozymandias [\u2026] has one of the key flaws that marks comic book villainy: he is a megalomaniac who wants to take over the world. He may say that the purpose of his plan is to \u201cusher in an age of illumination so dazzling that humanity will reject the darkness in its heart\u201d. But we know the first thing he thinks about when his crazy scheme succeeds is his own glory. \u201cI did it!\u201d he shouts, fists in the air. And he immediately begins planning his own grand role in this utopia. (Loftis, 2009, p. 67.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ajoutons \u00e0 cela que sa m\u00e9galomanie se double d\u2019un narcissisme exacerb\u00e9, puisque son projet grandiose consiste \u00e0 amener les citoyens de la plan\u00e8te \u00e0 se fa\u00e7onner \u00e0 sa propre image\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Veidt is nothing but a glorified aesthete. All he wants to do is recreate the world in his own image, to establish a unity of thought and world on his terms, answerable to no one else-and certainly not to and moral code recognized by mere mortals. (Kukkonen, 2009, p. 205.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De plus, l\u2019intelligence grandiose attribu\u00e9e \u00e0 Veidt ne semble pas \u00eatre mise \u00e0 profit dans son analyse de la tension entre le bloc de l\u2019Est et le bloc de l\u2019Ouest.\u00a0En effet, il propose une solution des plus simplistes \u00e0 une situation politique \u00e9minemment complexe, comme l\u2019affirme Tony Spanakos\u00a0: \u00ab Adrian Veidt is a megalomaniac who reduces the most basic division in international politics to a simple Gordian knot and then commits mass murder for the greater good. \u00bb (Spanakos, 2009, p. 36.)<\/p>\n<p>Que le projet de soci\u00e9t\u00e9 peupl\u00e9e de surhommes auquel aspire Veidt se r\u00e9alise ou non, une chose reste certaine\u00a0: un nouveau projet utopique \u00e9mergera forc\u00e9ment dans la soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale que l\u2019implantation de la \u00ab\u00a0m\u00e9thode Veidt\u00a0\u00bb peut amener. En effet, alors que cette nouvelle \u00e8re s\u2019instaure, que l\u2019utopie de Veidt passe d\u2019un lieu imaginaire et inexistant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, il se trouvera quelqu\u2019un pour de nouveau r\u00eaver \u00e0 autre chose, concevoir mieux et penser \u00e0 un ailleurs plus \u00e9tincelant. Ceci est exprim\u00e9 dans <em>Watchmen<\/em> par un d\u00e9tail subtil mais significatif.<\/p>\n<p>Dans le d\u00e9cor de ce New-York uchronique se trouve une salle de cin\u00e9ma portant le nom Utopia. Cette salle est d\u00e9truite dans la catastrophe ourdie par Veidt. Dans les derni\u00e8res pages du roman graphique, le cin\u00e9ma est reconstruit et porte cette fois le nom New Utopia<a id=\"footnoteref3_2he8hxl\" class=\"see-footnote\" title=\" Il est, par ailleurs, int\u00e9ressant de noter que le film \u00e0 l\u2019affiche le jour de la catastrophe est The Day the Earth Stood Still, r\u00e9cit de science-fiction de 1951 o\u00f9 un extraterrestre vient sur terre pour avertir la population du danger li\u00e9 \u00e0 l\u2019utilisation de l\u2019\u00e9nergie atomique afin de cr\u00e9er des armes de destruction massive, et que le film \u00e0 l\u2019affiche au cin\u00e9ma New Utopia est Offret (The Sacrifice) d\u2019Andre\u00ef Tarkovski, \u0153uvre qui aborde \u00e9galement de front la menace d\u2019une guerre nucl\u00e9aire. La citation de ces deux films au sein du roman graphique n\u2019est pas anodine puisqu\u2019elle entre dans le cadre plus large de la question des r\u00e9f\u00e9rences culturelles tr\u00e8s nombreuses incluses dans l\u2019\u0153uvre et que le discours de ces deux films, par rapport \u00e0 la menace nucl\u00e9aire, offre un compl\u00e9ment pertinent \u00e0 celui qui est articul\u00e9 dans Watchmen. \" href=\"#footnote3_2he8hxl\">[3]<\/a>. On peut voir dans la pr\u00e9sence de cette salle de cin\u00e9ma qui appara\u00eet alors que l\u2019utopie d\u2019Adrian Veidt commence \u00e0 prendre forme, l\u2019id\u00e9e selon laquelle une utopie concr\u00e9tis\u00e9e entra\u00eenerait d\u2019embl\u00e9e la conception d\u2019une nouvelle utopie. En effet, toute soci\u00e9t\u00e9, aussi parfaite qu\u2019elle puisse sembler pour ceux qui l\u2019instaurent, ne saura jamais satisfaire l\u2019ensemble de la population. De la sorte, il se trouvera toujours quelqu\u2019un pour r\u00eaver \u00e0 mieux, pour chercher ailleurs, voire nulle part, ce qui lui manque ici et maintenant, et pour imaginer une utopie.<\/p>\n<h2><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n<h3><strong>\u0152uvre \u00e0 l\u2019\u00e9tude\u00a0:<\/strong><\/h3>\n<p>Gibbons, Dave et Alan Moore. 2005. <em>Watchmen\u00a0: The Absolute Edition.<\/em> New York: DC Comics, 464 p.<\/p>\n<h3><strong>R\u00e9f\u00e9rences\u00a0:<\/strong><\/h3>\n<p>Chirpaz, Fran\u00e7ois. 1999. <em>Raison et d\u00e9raison de l\u2019utopie<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019harmattan 240 p.<\/p>\n<p>Dubois, Claude G. 1968. \u00ab\u00a0Probl\u00e8mes de l\u2019utopie\u00a0\u00bb. <em>\u00c9tude de critique et d\u2019histoire litt\u00e9raire<\/em>, volume 85. Paris\u00a0: Lettres modernes, 64 p.<\/p>\n<p>Godin, Christian. 2000. <em>N\u00e9gationnisme et totalitarisme<\/em>. Nantes : Plein Feux, 62 p.<\/p>\n<p>Hajdu, David. 2008. <em>The Ten-Cent Plague: The Great Comic-Book Scare and How It Changed America<\/em>. New York : Picador, 464 p.<\/p>\n<p>&lt;Kukkonen, Taneli. 2009. \u00ab\u00a0What\u2019s So Goddamned Funny? The Comedian and Rorschach on Life\u2019s Way\u00a0\u00bb. In <em>Superheroes and Philosophy; Truth, Justice and the Socratic Way<\/em>, sous la dir. de Tom Morris et Matt Morris, p. 197-214. Peru : Open Court Press.<\/p>\n<p>&lt;Levitas, Ruth. 1990. <em>The Concept of Utopia<\/em>. Hemel Hempstead : Syracuse University Press, 224 p.<\/p>\n<p>Loftis, Robert J. 2009. \u00ab\u00a0Means, Ends, and the Critique of Pure Superheroes\u00a0\u00bb. In <em>Superheroes and Philosophy; Truth, Justice and the Socratic Way<\/em>, sous la dir. de Tom Morris et Matt Morris, p. 63-78. Peru : Open Court Press.<\/p>\n<p>&lt;Moore, Alan et al. 2002. <em>Supreme : Story of the Year<\/em>. New York : Checker Book Publishing, 324 p.<\/p>\n<p>More, Thomas. 2003. <em>L\u2019utopie<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Philosophie\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Librio, 128 p.<\/p>\n<p>Ruyer, Raymond. 1988. <em>L\u2019utopie et les utopies<\/em>. Paris\u00a0: G\u00e9rard Monfort, 290 p.<\/p>\n<p>Skoble, Aeon. 2009. \u00ab\u00a0Superhero Revisionism in <em>Watchmen<\/em>&lt; and <em>The Dark Knight Returns\u00a0<\/em>\u00bb. In <em>Superheroes and Philosophy; Truth, Justice and the Socratic Way<\/em>, sous la dir. de Tom Morris et Matt Morris, p. 29-41. Peru : Open Court Press.<\/p>\n<p>Spanakos, Tony. 2009. \u00ab\u00a0Super-vigilantes and The Keene Act\u00a0\u00bb. In <em>Watchmen and Philosophy, A Rorschach Test<\/em>, sous la dir. de Mark White, p. 33-46. Hoboken: John Wiley &amp; Sons.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_h5ip04p\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_h5ip04p\">[1]<\/a> Il est important de souligner que ce traitement moral manich\u00e9en, ayant longtemps \u00e9t\u00e9 la norme dans les r\u00e9cits de super-h\u00e9ros, \u00e9tait une obligation stipul\u00e9e par le <em>Comics Code<\/em>, un code \u00e9ditorial tr\u00e8s strict instaur\u00e9 par un regroupement d\u2019\u00e9diteurs au milieu des ann\u00e9es 1950 afin de redorer l\u2019image publique de la bande dessin\u00e9e aux \u00c9tats-Unis. Pour en apprendre plus sur cet important \u00e9pisode de l\u2019histoire de la bande dessin\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 David Hajdu. 2008. <em>The Ten-Cent Plague\u00a0: The Great Comic-Book Scare and How It Changed America<\/em>. New York\u00a0: Picador, 464\u00a0p.<\/p>\n<p id=\"footnote2_dokntrt\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_dokntrt\">[2]<\/a> Il est d\u2019ailleurs int\u00e9ressant de souligner que l\u2019utopie de Veidt est imagin\u00e9e par des artistes et des scientifiques sur une \u00eele secr\u00e8te, de la m\u00eame mani\u00e8re que More situe une utopie sur une \u00eele myst\u00e9rieuse.<\/p>\n<p id=\"footnote3_2he8hxl\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_2he8hxl\">[3]<\/a> Il est, par ailleurs, int\u00e9ressant de noter que le film \u00e0 l\u2019affiche le jour de la catastrophe est <em>The Day the Earth Stood Still<\/em>, r\u00e9cit de science-fiction de 1951 o\u00f9 un extraterrestre vient sur terre pour avertir la population du danger li\u00e9 \u00e0 l\u2019utilisation de l\u2019\u00e9nergie atomique afin de cr\u00e9er des armes de destruction massive, et que le film \u00e0 l\u2019affiche au cin\u00e9ma New Utopia est <em>Offret (The Sacrifice)<\/em> d\u2019Andre\u00ef Tarkovski, \u0153uvre qui aborde \u00e9galement de front la menace d\u2019une guerre nucl\u00e9aire. La citation de ces deux films au sein du roman graphique n\u2019est pas anodine puisqu\u2019elle entre dans le cadre plus large de la question des r\u00e9f\u00e9rences culturelles tr\u00e8s nombreuses incluses dans l\u2019\u0153uvre et que le discours de ces deux films, par rapport \u00e0 la menace nucl\u00e9aire, offre un compl\u00e9ment pertinent \u00e0 celui qui est articul\u00e9 dans <em>Watchmen<\/em>.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Tremblay-Gaudette, Gabriel. 2010. \u00ab C\u2019est pour votre bien que je tuerai trois millions de personnes \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5458 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tremblay-gaudette-hd2.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 tremblay-gaudette-hd2.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-a7874722-39f3-426f-ae39-9944d00705b2\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tremblay-gaudette-hd2.pdf\">tremblay-gaudette-hd2<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tremblay-gaudette-hd2.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-a7874722-39f3-426f-ae39-9944d00705b2\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02 On con\u00e7oit g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019utopie comme un lieu qui n\u2019existe nulle part, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il ne peut exister que dans un ailleurs imaginaire, parce qu\u2019il est un monde r\u00eav\u00e9, une projection de soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale. Souvent con\u00e7ue comme une r\u00e9action \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine de l\u2019auteur, l\u2019utopie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1207,1205],"tags":[352],"class_list":["post-5458","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-imaginer-lavenir","category-utopie-dystopie-entre-imaginaire-et-realite","tag-tremblay-gaudette-gabriel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5458","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5458"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5458\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9486,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5458\/revisions\/9486"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5458"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5458"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5458"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}