{"id":5459,"date":"2024-06-13T19:48:18","date_gmt":"2024-06-13T19:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/renaitre-de-cendres-radioactives-la-solution-apocalyptique-de-ray-bradbury\/"},"modified":"2024-09-13T17:28:58","modified_gmt":"2024-09-13T17:28:58","slug":"renaitre-de-cendres-radioactives-la-solution-apocalyptique-de-ray-bradbury","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5459","title":{"rendered":"Rena\u00eetre de cendres radioactives : la solution apocalyptique de Ray Bradbury"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6882\">Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02<\/a><\/h5>\n<p>La bombe nucl\u00e9aire a marqu\u00e9 de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile l&rsquo;imaginaire am\u00e9ricain, depuis sa premi\u00e8re explosion \u00e0 Los Alamos, jusqu&rsquo;\u00e0 la toute fin de la guerre froide, et m\u00eame au-del\u00e0. Prenant les formes les plus diverses dans la culture populaire comme dans la canonique, elle figure un changement de paradigme des plus importants\u00a0: l&rsquo;homme peut d\u00e9sormais causer sa propre extinction. Mais la bombe n&rsquo;est pas toujours associ\u00e9e \u00e0 la fin des temps, \u00e0 la fin de l&rsquo;histoire. Ses figurations sont multiples et contradictoires.<\/p>\n<p>\u00c0 peine huit ans apr\u00e8s les bombardements d&rsquo;Hiroshima et de Nagasaki, Ray Bradbury publie, en 1953, le roman <em>Fahrenheit 451<\/em><a id=\"footnoteref1_jegfh1t\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans le cadre de cet article, la plus r\u00e9cente traduction fran\u00e7aise du roman, celle de Jacques Chambon et Henri Robillot en 1995, qui respecte bien le style de Bradbury, servira de r\u00e9f\u00e9rence. Par contre, pour des raisons d'analyse, le terme anglais de firemen sera privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 celui de pompier, consid\u00e9rant la double signification du mot anglais, les hommes de feu, ceux qui l'\u00e9teignent et ceux qui l'allument, qui se perd \u00e0 la traduction. De plus, l'expression \u00ab\u00a0homme-livre\u00a0\u00bb (qui fait \u00e9cho \u00e0 \u00ab\u00a0homme libre\u00a0\u00bb) d\u00e9signera la communaut\u00e9 d\u00e9crite \u00e0 la fin du roman, bien que l'expression ne soit pas de Bradbury, mais plut\u00f4t de Fran\u00e7ois Truffaut. D\u00e9sormais, le roman sera d\u00e9sign\u00e9 par F451 afin d'all\u00e9ger le texte. \" href=\"#footnote1_jegfh1t\">[1]<\/a>. Solidement ancr\u00e9 dans l&rsquo;imaginaire de la guerre froide, il se lit comme une r\u00e9flexion sur la culture de masse, les m\u00e9dias et l&rsquo;importance du savoir livresque. Il d\u00e9crit une version alt\u00e9r\u00e9e du futur proche des \u00c9tats-Unis, r\u00e9sultat de la d\u00e9rive d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 individualiste qui recherche le bonheur imm\u00e9diat et perp\u00e9tuel et qui en est venue \u00e0 consid\u00e9rer les livres comme une source de malheur, stimulant la r\u00e9flexion et un lien privil\u00e9gi\u00e9 avec les \u00e9motions, positives comme n\u00e9gatives.<\/p>\n<p><em>F451 <\/em>raconte l&rsquo;histoire de Guy Montag, un <em>fireman<\/em>, dont le travail consiste \u00e0 faire respecter la loi, qui interdit d\u00e9sormais l&rsquo;\u00e9crit sous toutes ses formes, en br\u00fblant les biblioth\u00e8ques clandestines. La femme de Montag, Mildred, repr\u00e9sentative de son \u00e9poque par son obsession pour les \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9vision insipides, vit dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel qui occulte toute forme de souvenirs. Sans apparente raison, elle tente r\u00e9guli\u00e8rement de se suicider. Malgr\u00e9 tout, la vie des Montag est paisible, du moins jusqu&rsquo;\u00e0 ce que tout bascule. Montag rencontre pr\u00e8s de chez lui une jeune fille, Clarisse, qui vit dans le pass\u00e9, dans les sensations, dans un temps de la discussion et de la lecture. Montag commence alors \u00e0 se poser des questions sur son mode de vie, mais sa transformation ne s&rsquo;enclenche vraiment que lorsqu&rsquo;il assiste \u00e0 une sc\u00e8ne tragique : une femme d\u00e9cide de s&rsquo;immoler plut\u00f4t que d&rsquo;abandonner ses livres au b\u00fbcher. \u00c0 partir de ce moment, Montag d\u00e9couvre la lecture et entre en contact avec Faber, un ancien professeur de fran\u00e7ais membre d&rsquo;un r\u00e9seau de r\u00e9sistance encore passive. Mais tout s&rsquo;envenime lorsque Mildred d\u00e9nonce son mari et que Montag se voit oblig\u00e9 de br\u00fbler sa propre maison. D\u00e9stabilis\u00e9 par des \u00e9motions qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais appris \u00e0 g\u00e9rer et provoqu\u00e9 par son patron, il attaque ce dernier avec son lance-flamme et le br\u00fble vif. \u00c0 la suite de ce drame, il r\u00e9ussit \u00e0 s&rsquo;enfuir dans la for\u00eat o\u00f9 vit une communaut\u00e9 d&rsquo;hommes-livres, des intellectuels qui ont m\u00e9moris\u00e9 des livres pour les pr\u00e9server. Le roman se termine alors que des bombes nucl\u00e9aires d\u00e9truisent la ville et que les hommes-livres se mettent en route pour reconstruire la civilisation perdue. La bombe nucl\u00e9aire, aussi destructrice soit-elle, est le choc n\u00e9cessaire pour r\u00e9enclencher le moteur historique, arr\u00eat\u00e9 depuis que les humains se complaisent dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel, rattrap\u00e9s qu&rsquo;ils sont par une r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;ils ont jusqu&rsquo;alors ignor\u00e9e, celle d&rsquo;une guerre nucl\u00e9aire entre leur pays et des forces ext\u00e9rieures.<\/p>\n<h2>Postapocalyptique et alterapocalyptique<\/h2>\n<p><em>F451 <\/em>n&rsquo;est pas un roman postapocalyptique, comme un grand nombre d&rsquo;\u0153uvres li\u00e9es \u00e0 la bombe nucl\u00e9aire, mais plut\u00f4t alterapocalyptique, selon la terminologie propos\u00e9e par Jacqueline Foertsch dans son analyse de diff\u00e9rents romans de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Elle observe que les romans postapocalyptiques d\u00e9crivent des mondes qui ont subi, r\u00e9cemment ou dans un pass\u00e9 lointain, les cons\u00e9quences d&rsquo;une guerre nucl\u00e9aire mondiale. Par opposition, le r\u00e9cit alterapocalyptique s&rsquo;int\u00e9resse aux implications du nucl\u00e9aire de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 la position de la bombe dans la soci\u00e9t\u00e9, au-del\u00e0 de ses uniques capacit\u00e9s destructrices. Elle \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[&#8230;] the temporal direction suggested by the <em>post <\/em>which positions us in the bomb&rsquo;s destructive wake slides into a spatial designation, the <em>alter<\/em>; the bomb is copresent in a still-recognizable universe but curtained menacingly offstage, enabling totalitarian powers to maintain an oppressive society. (Foertsch, 1997, p. 334.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour elle, cette diff\u00e9rence se trouve essentiellement dans le langage. Alors que dans le postapocalyptique le langage a tendance \u00e0 se d\u00e9sint\u00e9grer, dans l&rsquo;alterapocalyptique, la crise du langage se situe \u00e0 un autre niveau. C&rsquo;est un surplus de sens qui le paralyse\u00a0: une hyperm\u00e9taphorisation qui agit comme un cancer, se multipliant et mobilisant les ressources du texte tel des m\u00e9tastases, enrayant le bon fonctionnement du syst\u00e8me s\u00e9miotique. Dans <em>F451<\/em>, cette crise appara\u00eet notamment dans la survalorisation du feu, qui rev\u00eat une symbolique si complexe et contradictoire que seule la bombe nucl\u00e9aire parvient \u00e0 faire cesser cette surench\u00e8re. Selon Donald Watt,<\/p>\n<blockquote>\n<p>Part of the power of symbolism is its ability to assume different, even contradictory, meanings in variations on the same theme. The deeper meaning of Bradbury&rsquo;s fire and water seems to be that the firemen&rsquo;s fire, in its negativity, is meant to put out any flame of inspiration or disagreement or creativity on the part of the individual. In its profoundest sense, the mission of Beatty&rsquo;s crew is to extinguish fires by burning them. (Watt, 1980, p. 205.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, les oppositions qui structurent le roman tournent autour de la symbolique du feu et de ses possibles significations, m\u00eame si elle ne se limite pas \u00e0 lui. La bombe nucl\u00e9aire finale pourrait ainsi appara\u00eetre comme le symbole de l&rsquo;unification des figures oppos\u00e9es du feu, permettant un changement de paradigme. Selon Bachelard, dans sa <em>Psychanalyse du feu<\/em>,<\/p>\n<blockquote>\n<p>[p]armi tous les ph\u00e9nom\u00e8nes, [le feu] est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires\u00a0: le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il br\u00fble \u00e0 l&rsquo;Enfer. Il est douceur et torture. Il est cuisine et apocalypse. [\u2026] Il est bien-\u00eatre et il est respect. C&rsquo;est un dieu tut\u00e9laire et terrible, bon et mauvais. Il peut se contredire\u00a0: il est donc un des principes d&rsquo;explication universelle. (Bachelard, 1949, p. 19-20.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais ce feu symbolique n&rsquo;est pas qu&rsquo;un simple champ lexical, il se retrouve \u00e9galement au centre d&rsquo;un vaste r\u00e9seau s\u00e9miotique qui se manifeste sous la forme de deux paradigmes sociohistoriques oppos\u00e9s\u00a0: la mort de l&rsquo;histoire et l&rsquo;histoire en mouvement.<\/p>\n<h2>Le feu de l&rsquo;histoire<\/h2>\n<p>Le premier, que je nommerai \u00ab\u00a0la mort de l&rsquo;histoire\u00a0\u00bb, domine d\u00e8s l&rsquo;ouverture du roman. Il se caract\u00e9rise par le refus de la connaissance et du sens, de l&rsquo;histoire et du temps, par un parti pris pour la vitesse extr\u00eame, la violence gratuite et par une nette domination des sens de la vue et de l&rsquo;ou\u00efe, qui sont sans cesse bombard\u00e9s d&rsquo;informations d\u00e9nu\u00e9es de significations. Ce paradigme est figur\u00e9 dans le roman par un feu qui consume, qui d\u00e9vore, qui d\u00e9truit, qui \u00e9limine les impuret\u00e9s que sont les \u00e9motions humaines, qui noircit plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9clairer. Il est aliment\u00e9 par le p\u00e9trole ou par l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 et \u00e9voque les b\u00fbchers purificateurs de l&rsquo;Inquisition et les autodaf\u00e9s des r\u00e9gimes totalitaires. Fascin\u00e9 par son travail, Montag s&rsquo;extasie\u00a0: \u00ab\u00a0Quel plaisir extraordinaire c&rsquo;\u00e9tait de voir les choses se faire d\u00e9vorer, de les voir noircir et <em>se transformer. <\/em>[Il avait] les points serr\u00e9s sur l&#8217;embout de cuivre, arm\u00e9 de ce python g\u00e9ant qui crachait son venim de p\u00e9trole sur le monde [\u2026].\u00a0\u00bb (Bradbury, 1995 [1953], p. 21.) Certains personnages du roman incarnent cette \u00ab\u00a0mort de l&rsquo;histoire\u00a0\u00bb parfaitement\u00a0: Beatty, le chef des <em>firemen<\/em>, th\u00e9orise ce mode de vie, et Mildred, la femme de Montag, repr\u00e9sente son application concr\u00e8te.<\/p>\n<p>L&rsquo;autre paradigme, celui de \u00ab\u00a0l&rsquo;histoire en mouvement\u00a0\u00bb, qui est \u00e0 la fois le pass\u00e9 et l&rsquo;avenir de ce monde, est celui de l&rsquo;\u00e9crit, de la connaissance, du d\u00e9bat, des \u00e9motions, du temps, des souvenirs, de la contemplation, de la lenteur. Les sens du toucher et de l&rsquo;odorat sont particuli\u00e8rement mis \u00e0 contribution et le feu prend une tout autre port\u00e9e. Il est \u00e0 la fois lumi\u00e8re (de la raison et de la passion) et r\u00e9confort. C&rsquo;est le foyer des r\u00eaveries de Bachelard et le feu qui cuit les aliments; la flamme de la chandelle et le foyer qui r\u00e9unit. Mais il faut attendre la toute fin du roman pour que Montag y soit confront\u00e9 chez les hommes-livres\u00a0: \u00ab\u00a0Ce fr\u00e9missement, la conjugaison du blanc et du rouge\u2026 c\u2019\u00e9tait un feu \u00e9trange parce qu\u2019il prenait pour lui une signification diff\u00e9rente. \u00a0Il ne br\u00fblait pas; il <em>r\u00e9chauffait<\/em>!\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 189.) Les personnages de Clarisse, Faber et Granger, le chef des hommes-livres, repr\u00e9sentent \u00e0 leur fa\u00e7on cette vision du monde.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Le foyer et la salamandre\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Toute la tension entre les deux p\u00f4les de signification symbolique du feu appara\u00eet dans le titre du premier chapitre, \u00ab\u00a0Le foyer et la salamandre\u00a0\u00bb (<em>The Hearth and the Salamander<\/em>). Le foyer \u00e9voque celui de Clarisse \u00e0 la lueur duquel elle explore le sens de l&rsquo;existence, mais c&rsquo;est aussi le foyer qui sugg\u00e8re la stimulation intellectuelle et \u00e9motionnelle du feu cr\u00e9ateur de l&rsquo;\u00e9crivain. La maison de Clarisse est d&rsquo;ailleurs la seule illumin\u00e9e dans le quartier, \u00ab\u00a0cette maison qui brillait de tous ses feux au c\u0153ur de la nuit tandis que toutes les autres \u00e9taient repli\u00e9es sur leurs t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb (Bradbury, 1995 [1953], p. 37), ce qui attire \u00e9trangement Montag qui d\u00e9j\u00e0 se sent un attrait incompr\u00e9hensible pour la lecture et pour la chaleur. Bachelard explique que la r\u00eaverie devant le feu est pour l&rsquo;homme un moment de r\u00e9flexion sans \u00e9gal.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le feu est pour l&rsquo;homme qui le contemple un exemple de prompt devenir et un exemple de devenir circonstanci\u00e9. [\u2026] Le feu sugg\u00e8re le d\u00e9sir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie \u00e0 son terme, \u00e0 son au-del\u00e0. [\u2026] L&rsquo;\u00eatre fascin\u00e9 entend l&rsquo;<em>appel du b\u00fbcher. <\/em>Pour lui, la destruction est plus qu&rsquo;un changement, c&rsquo;est un renouvellement. (Bachelard, 1949, p. 35.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;explosion de la bombe nucl\u00e9aire, qui survient \u00e0 la fin du roman, en apporte un exemple probant.<\/p>\n<p>Dans le titre s&rsquo;opposait au foyer, la salamandre. Loin du foyer de Clarisse se trouvent les <em>firemen<\/em> dont l&#8217;embl\u00e8me est justement une salamandre<a id=\"footnoteref2_f0soxlk\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans la tradition arabe, salamandre et ph\u00e9nix se confondent et pour les alchimistes, elle est symbole du soufre, \u00e9l\u00e9ment du feu. \" href=\"#footnote2_f0soxlk\">[2]<\/a>, animal r\u00e9el et mythique toujours associ\u00e9 au feu. Si l&rsquo;animal mythique na\u00eet du feu, y vit et meurt lorsque le feu est \u00e9teint, le v\u00e9ritable amphibien a acquis dans la culture populaire la r\u00e9putation de pouvoir survivre dans le feu (ce qui est faux, bien entendu). Watt analyse le choix de la salamandre ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Unlike the hearth-dweller, the salamander does not sit next to the fire, but in it. Of course, salamanders can survive in fire; but Bradbury&rsquo;s point is that men are not salamanders. When immersed in fire, men are destroyed. If fire is viewed as Bradbury&rsquo;s emblem for technology, the message becomes obvious. (Watt, 1980, p. 203.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 force de se prendre pour des salamandres, la destruction est in\u00e9vitable. Et l&rsquo;homme br\u00fblera avec ses livres.<\/p>\n<h2>Buch\u00e9s et autodaf\u00e9s<\/h2>\n<p>C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce qui arrive \u00e0 la premi\u00e8re v\u00e9ritable victime des <em>firemen<\/em>, une femme qui refuse de quitter sa maison et pr\u00e9f\u00e8re s&rsquo;immoler plut\u00f4t que de voir dispara\u00eetre ses livres. Alors que le feu se r\u00e9pand, elle proclame une phrase historique\u00a0: \u00ab\u00a0Nous allons en ce jour, par la gr\u00e2ce de Dieu, allumer en Angleterre une chandelle qui, j&rsquo;en suis certain, ne s&rsquo;\u00e9teindra jamais.\u00a0\u00bb (Bradbury, 1995 [1953], p. 66.) Cette phrase a \u00e9t\u00e9 dite \u00e0 Nicholas Ridley par Hugh Latimer. <em>Fellow <\/em>au Clare College de Cambridge, il \u00e9tait d&rsquo;abord un catholique convaincu, qui s&rsquo;est ensuite converti au protestantisme luth\u00e9rien. Contemporain de Henry VIII, il est une des nombreuses victimes de cette p\u00e9riode d&rsquo;instabilit\u00e9 religieuse en Angleterre. Hugh Latimer a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9 \u00e0 Oxford sous l&rsquo;ordre de la reine Mary le 16 octobre 1555 aux c\u00f4t\u00e9s de Nicholas Ridley. Sur le b\u00fbcher, alors que les flammes s&rsquo;\u00e9levaient, il lui aurait dit\u00a0: \u00ab\u00a0Be of good cheer, Master Ridley, and play the man, for we shall, this day, light such a candle in England as I trust by God&rsquo;s grace shall never be put out.\u00a0\u00bb (Spencer-Thomas, 2007.) Quel meilleur exemple de la double nature symbolique du feu : alors qu&rsquo;il est sacrifi\u00e9 par le feu au nom du dogme, il \u00e9voque la flamme du protestantisme qu&rsquo;il esp\u00e8re avoir allum\u00e9e dans l&rsquo;esprit des Anglais. Cette \u00e9vocation des b\u00fbchers de l&rsquo;Inquisition rappelle d&rsquo;ailleurs la symbolique complexe, voire contradictoire, qui entoure le feu dans la religion catholique elle-m\u00eame : le feu appara\u00eet souvent comme une manifestation diabolique, mais aussi comme un outil de purification divine et de r\u00e9v\u00e9lation (pensons au buisson ardent).<\/p>\n<p>Plus directement, cette sc\u00e8ne rappelle les nombreux autodaf\u00e9s, religieux et id\u00e9ologiques, qui ne sont pas bien loin quand Bradbury \u00e9crit son roman. Jacques Chambon explique dans sa pr\u00e9face \u00e0 la nouvelle traduction fran\u00e7aise pourquoi <em>F451 <\/em>est encore bien d&rsquo;actualit\u00e9, m\u00eame si on ne br\u00fble plus v\u00e9ritablement les livres. Il soul\u00e8ve la<\/p>\n<blockquote>\n<p>[&#8230;] question de l&rsquo;imp\u00e9rialisme des m\u00e9dias, du grand d\u00e9cervelage auquel proc\u00e8dent la publicit\u00e9, les jeux, les feuilletons, les \u00ab\u00a0informations\u00a0\u00bb t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es. Car, comme le dit ailleurs Bradbury, \u00ab\u00a0il y a plus d&rsquo;une fa\u00e7on de br\u00fbler un livre\u00a0\u00bb, l&rsquo;une d&rsquo;elles, peut-\u00eatre la plus radicale, \u00e9tant de rendre les gens incapables de lire par atrophie de tout int\u00e9r\u00eat pour la chose litt\u00e9raire, paresse mentale ou simple d\u00e9sinformation. (Bradbury, 1995 [1953], p. 12-13.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 la suite de cette sc\u00e8ne charni\u00e8re, Montag est engag\u00e9 dans une transformation irr\u00e9versible\u00a0: il ne pourra jamais retrouver l&rsquo;innocence et l&rsquo;apathie de ses contemporains. Lorsque la sir\u00e8ne des <em>firemen <\/em>retentira de nouveau, ce sera pour Montag.<\/p>\n<p>Ainsi, le chapitre suivant s&rsquo;ouvre sur Montag, qui se trouve devant chez lui, o\u00f9 il devra lui-m\u00eame mettre le feu. La maison rev\u00eat dans le roman une symbolique charg\u00e9e\u00a0: celle de Clarisse qui \u00e9claire seule le voisinage comme lieu d&rsquo;\u00e9change et de rencontre familiale s&rsquo;oppose aux autres, froides, automatis\u00e9es, sombres et tapiss\u00e9es d&rsquo;immenses \u00e9crans t\u00e9l\u00e9viseurs qui figurent une v\u00e9ritable disparition de la famille en tant qu&rsquo;unit\u00e9 sociale de base. Ces maisons ignifug\u00e9es sont habit\u00e9es par des femmes obs\u00e9d\u00e9es par une \u00ab\u00a0famille\u00a0\u00bb qui n&rsquo;est pas la leur, mais bien les personnages d&rsquo;une version particuli\u00e8rement insignifiante d&rsquo;\u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9. Outre cette interface entre le r\u00e9el et ce simulacre familial, la maison permet aussi de cacher les livres. C&rsquo;est que la sph\u00e8re priv\u00e9e a encore une certaine valeur, du moins jusqu&rsquo;\u00e0 une \u00e9ventuelle d\u00e9nonciation. Pour Montag, il s&rsquo;agit d&rsquo;un lieu transitoire\u00a0: de la maison d\u00e9shumanisante, elle s&rsquo;humanise au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;il y cache des livres. Son ultime destruction constitue une des derni\u00e8res \u00e9tapes de sa m\u00e9tamorphose. Beatty le d\u00e9montre bien en expliquant \u00e0 Montag qu&rsquo;il doit se charger lui-m\u00eame de cette destruction\u00a0: \u00ab\u00a0Je veux que tu fasses ce boulot tout seul, Montag. Pas avec du p\u00e9trole et une allumette, mais morceau par morceau, au lance-flammes. C&rsquo;est ta maison, \u00e0 toi de faire le m\u00e9nage.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 154.) Ce b\u00fbcher n&rsquo;est en fait qu&rsquo;une pr\u00e9figuration du b\u00fbcher final, de la destruction enti\u00e8re de la ville par la bombe nucl\u00e9aire. Paradoxalement, au-del\u00e0 de la <em>tabula rasa <\/em>personnelle de Montag, c&rsquo;est le vide qu&rsquo;il s&rsquo;agit de d\u00e9truire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il arrosa chacun des trois murs aveugles et le vide se rua vers lui dans un sifflement. L&rsquo;inanit\u00e9 \u00e9mit un bruit encore plus insignifiant, un hurlement insens\u00e9. Il s&rsquo;effor\u00e7a de songer au vide sur lequel se produisait le n\u00e9ant, mais il n&rsquo;y parvint pas. Il retint sa respiration pour emp\u00eacher le vide de p\u00e9n\u00e9trer dans ses poumons. (<em>Ibid.<\/em>, p. 155.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Le feu qui r\u00e9chauffe<\/h2>\n<p>\u00c0 la suite de la destruction de sa maison, la longue fuite de Montag se conclut, apr\u00e8s une purification dans le fleuve, par la d\u00e9couverte d&rsquo;un nouveau type de feu. Alors perdu dans les bois, il aper\u00e7oit une lueur\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce fr\u00e9missement, la conjugaison du blanc et du rouge\u2026 c&rsquo;\u00e9tait un feu \u00e9trange parce qu&rsquo;il prenait pour lui une signification diff\u00e9rente. Il ne br\u00fblait pas; il <em>r\u00e9chauffait! <\/em>Il vit des mains tendues vers sa chaleur, des mains sans bras, cach\u00e9s qu&rsquo;ils \u00e9taient dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Au-dessus des mains, des visages immobiles qu&rsquo;animait seulement la lueur dansante des flammes. Il ignorait que le feu pouvait pr\u00e9senter cet aspect. Il n&rsquo;avait jamais song\u00e9 qu&rsquo;il pouvait tout aussi bien donner que prendre. M\u00eame son odeur \u00e9tait diff\u00e9rente. (<em>Ibid.<\/em>, p. 189)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est le foyer du d\u00e9but qui prend tout son sens et on comprend finalement le titre du troisi\u00e8me chapitre, qui se lit en anglais \u00ab Burning Bright\u00a0\u00bb et fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un po\u00e8me de William Blake, \u00ab\u00a0The Tyger\u00a0\u00bb, qui le r\u00e9sume admirablement. Les deux premi\u00e8res strophes du po\u00e8me se lisent ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tyger, tyger, burning bright<br \/>In the forests of the night,<br \/>What immortal hand or eye<br \/>Could frame thy fearful symmetry?<\/p>\n<p>In what distant deeps or skies<br \/>Burnt the fire of thine eyes?<br \/>On what wings dare he aspire?<br \/>What the hand dare seize the fire? (Blake, 1996 [1794].)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ce chapitre, c&rsquo;est Montag le tigre qui br\u00fble brillamment dans les for\u00eats nocturnes et qui ose prendre le feu dans ses mains. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs lui qui m\u00e8nera d\u00e9sormais les hommes-livres vers leur destin, lui qui tiendra la torche, lui dont le nom signifie \u00ab\u00a0lundi\u00a0\u00bb en allemand, recommencement du temps cyclique, mais aussi jour de la semaine du bombardement d&rsquo;Hiroshima\u2026 L&rsquo;humanit\u00e9 saura-t-elle rena\u00eetre de ses cendres?<\/p>\n<h2>Le ph\u00e9nix et l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9<\/h2>\n<p>Le mythe du ph\u00e9nix rev\u00eat une grande importance dans le r\u00e9cit. Il repr\u00e9sente l&rsquo;histoire, celle de l&rsquo;humanit\u00e9, en spirale, destructrice, mais qui survit n\u00e9anmoins. Granger explique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il y avait autrefois, bien avant le Christ<a id=\"footnoteref3_caoea4r\" class=\"see-footnote\" title=\" Le ph\u00e9nix a longtemps \u00e9t\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 la figure du Christ et \u00e0 sa r\u00e9surrection. \" href=\"#footnote3_caoea4r\">[3]<\/a>, une esp\u00e8ce d&rsquo;oiseau stupide appel\u00e9 le ph\u00e9nix. Tous les cent ans, il dressait un b\u00fbcher et s&rsquo;y immolait. Ce devait \u00eatre le premier cousin de l&rsquo;homme. Mais chaque fois qu&rsquo;il se br\u00fblait, il resurgissait de ses cendres, renaissait \u00e0 la vie. Et on dirait que nous sommes en train d&rsquo;en faire autant, sans arr\u00eat, mais avec un m\u00e9chant avantage sur le ph\u00e9nix. Nous avons conscience de l&rsquo;\u00e9norme b\u00eatise que nous venons de faire. Conscience de toutes les b\u00eatises que nous avons faites durant un millier d&rsquo;ann\u00e9es, et tant que nous en aurons conscience et qu&rsquo;il y aura autour de nous de quoi nous les rappeler, nous cesserons un jour de dresser ces maudits b\u00fbchers fun\u00e9raires pour nous jeter dedans. \u00c0 chaque g\u00e9n\u00e9ration, nous trouvons un peu plus de monde qui se souvient. (Bradbury, 1995 [1953], p. 211.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On voit bien s&rsquo;exprimer ici l&rsquo;optimisme paradoxal typique de la guerre froide. L&rsquo;\u00eatre humain a pass\u00e9 toute son histoire \u00e0 s&rsquo;immoler pour rena\u00eetre ensuite, mais jamais il n&rsquo;a v\u00e9ritablement eu le pouvoir de son autodestruction totale avant la bombe nucl\u00e9aire. Ce potentiel pourrait le mener \u00e0 plus de sagesse. Consid\u00e9rant que personne n&rsquo;a encore os\u00e9 utiliser la bombe H (ou m\u00eame la bombe A) contre des civils depuis Nagasaki, on peut dire que pour l&rsquo;instant Bradbury n&rsquo;a pas eu tort. Mais pour rena\u00eetre, le ph\u00e9nix a besoin de ses cendres, tout comme l&rsquo;humanit\u00e9. Celles-ci figurent les ruines de l&rsquo;histoire, les art\u00e9facts qui, m\u00eame alt\u00e9r\u00e9s, pourront servir de base. Lorsque Granger demande \u00e0 Montag ce qu&rsquo;il a donn\u00e9 \u00e0 la ville, il r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0des cendres\u00a0\u00bb. Ce qui appara\u00eet alors n\u00e9gatif puisque son travail consistait \u00e0 br\u00fbler les livres, mais lorsqu&rsquo;il lui demande ce que les autres se sont donn\u00e9, la r\u00e9ponse est lapidaire\u00a0: \u00ab\u00a0le n\u00e9ant\u00a0\u00bb. On ne peut rien reconstruire \u00e0 partir du n\u00e9ant. Un bref retour sur l&rsquo;<em>incipit<\/em> \u00e9claire d&rsquo;ailleurs ce passage. En effet, le roman s&rsquo;ouvre sur cette phrase\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les poings serr\u00e9s sur l&#8217;embout de cuivre, arm\u00e9 de ce python g\u00e9ant qui crachait son venin de p\u00e9trole sur le monde, il sentait le sang battre \u00e0 ses tempes, et ses mains devenaient celles d&rsquo;un prodigieux chef d&rsquo;orchestre dirigeant toutes les symphonies en feu majeur pour abattre les guenilles et les ruines carbonis\u00e9es de l&rsquo;Histoire. (<em>Ibid.<\/em>, p. 21.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces \u00ab\u00a0ruines carbonis\u00e9es de l&rsquo;Histoire\u00a0\u00bb \u00e9voquent la conception que Walter Benjamin offre de l&rsquo;Histoire \u00e0 travers son analyse de la toile \u00ab\u00a0Angelus Novus\u00a0\u00bb de Paul Klee.<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Le] visage [de l&rsquo;Ange de l&rsquo;Histoire] est tourn\u00e9 vers le pass\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 nous appara\u00eet une cha\u00eene d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements, il ne voit, lui, qu&rsquo;une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les pr\u00e9cipite \u00e0 ses pieds. Il voudrait bien s&rsquo;attarder, r\u00e9veiller les morts et rassembler ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9membr\u00e9. [\u2026] Du paradis souffle une temp\u00eate qui s&rsquo;est prise dans ses ailes, si violemment que l&rsquo;ange ne peut plus les refermer. [\u2026] Le monceau de ruines devant lui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve jusqu&rsquo;au ciel. Cette temp\u00eate est ce que nous appelons le progr\u00e8s.\u00a0\u00bb (Benjamin, 2000 [1940], p. 434.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans <em>F451,<\/em> l&rsquo;Ange de l&rsquo;Histoire a perdu irr\u00e9m\u00e9diablement sa bataille contre la temp\u00eate du progr\u00e8s et la soci\u00e9t\u00e9 appara\u00eet fig\u00e9e dans le temps. Cela se manifeste de diff\u00e9rentes fa\u00e7ons\u00a0: les donn\u00e9es historiques ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9crites, un peu comme dans <em>1984<\/em>, la m\u00e9moire appara\u00eet comme d\u00e9ficiente \u00e0 plusieurs niveaux (Mildred, la femme de Montag, n&rsquo;arrive plus \u00e0 se souvenir des circonstances de leur rencontre qui n&rsquo;est pourtant pas si lointaine), plus personne ne veut d&rsquo;enfants, refusant de se projeter dans l&rsquo;avenir, dans la continuit\u00e9. Ainsi, tous vivent dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel, abrutis par la saturation d&rsquo;informations inutiles et la surstimulation des sens. Ils sont fig\u00e9s \u00e0 jamais dans les cendres de Pomp\u00e9i, paradoxalement produites par leur propre combustion.<\/p>\n<p>Mais la bombe explose, \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale des citadins, frapp\u00e9s de stupeur. Montag se demande d&rsquo;ailleurs \u00ab\u00a0combien de gens ont vu le coup venir. Combien ont \u00e9t\u00e9 pris par surprise.\u00a0\u00bb (Bradbury, 1995 [1953], p. 210.) Or, tous les signes \u00e9taient l\u00e0, et le lecteur attentif les aura remarqu\u00e9s. Tout au long du roman, des remarques laconiques, ins\u00e9r\u00e9es entre deux phrases banales du r\u00e9cit, parlent de bombardiers qui traversent le ciel. On ne comprendra qu&rsquo;au moment de l&rsquo;explosion de la bombe, \u00e0 la toute fin, que les \u00c9tats-Unis de <em>F451 <\/em>sont au milieu d&rsquo;une guerre nucl\u00e9aire contre d&rsquo;autres forces qui ne sont jamais identifi\u00e9es, mais personne ne s&rsquo;en pr\u00e9occupe, trop occup\u00e9s par leur vie et les divertissements qui la remplissent. Beatty explique que c&rsquo;est justement la fonction des <em>firemen <\/em>d&rsquo;\u00e9liminer toute forme d&rsquo;information qui pourrait rendre malheureuse la population. Le plaisir imm\u00e9diat l&#8217;emporte sur tout, m\u00eame sur la survie.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, la bombe nucl\u00e9aire, aussi destructrice et meurtri\u00e8re soit-elle, est la seule source de salut. Dans une dictature, la r\u00e9volte contre l&rsquo;oppresseur est toujours possible, surtout lorsque cet oppresseur va trop loin et oublie l&rsquo;\u00e9quilibre n\u00e9cessaire au maintien de son pouvoir. Mais dans une soci\u00e9t\u00e9 bas\u00e9e sur le plaisir imm\u00e9diat o\u00f9 le peuple lui-m\u00eame refuse ses devoirs citoyens, aucune r\u00e9volte n&rsquo;est possible.<\/p>\n<h2>Un r\u00e9gime totalitaire?<\/h2>\n<p>Si la soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e dans <em>F451 <\/em>n&rsquo;est pas exactement un mouvement totalitaire, elle en porte n\u00e9anmoins plusieurs marques qui en disent long sur sa structure sociale. Ainsi, les th\u00e9ories de Hannah Arendt sur le totalitarisme sont fort \u00e9clairantes \u00e0 ce sujet. Elle distingue les notions de dictature, de r\u00e9gime autoritaire, de mouvement et de r\u00e9gime totalitaire. Nous ne retiendrons ici que les deux derni\u00e8res, qui s&rsquo;av\u00e8rent plus pertinentes. Il faut toutefois noter que, selon Arendt, le r\u00e9gime totalitaire n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement atteint dans l&rsquo;histoire humaine. Un r\u00e9gime totalitaire \u00ab\u00a0[\u2026] \u00e9limine [compl\u00e8tement] la distance entre gouvernants et gouvern\u00e9s, et r\u00e9alise un syst\u00e8me dans lequel la puissance et la volont\u00e9 de puissance, comme nous les entendons, ne jouent aucun r\u00f4le ou, au mieux, qu&rsquo;un r\u00f4le secondaire.\u00a0\u00bb (Arendt, 1972, p. 49.) Plus loin, elle ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0La domination totale ne tol\u00e8re la libre initiative dans aucun domaine de l&rsquo;existence; elle ne tol\u00e8re aucune activit\u00e9 qui ne soit pas enti\u00e8rement pr\u00e9visible.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 66.) Si dans la r\u00e9alit\u00e9, un tel niveau de domination n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 atteint (m\u00eame si on a pu y tendre \u00e0 plusieurs reprises), dans la fiction, elle traverse tout un mouvement litt\u00e9raire, surtout anglo-saxon, nomm\u00e9 dystopie, dont <em>F451 <\/em>fait assur\u00e9ment partie.<\/p>\n<p>Toutefois, le cas de <em>F451 <\/em>est un peu \u00e0 part dans la mesure o\u00f9 il manque \u00e0 la structure totalitaire l&rsquo;organe gouvernemental qui est pratiquement absent du r\u00e9cit. Ces dirigeants qui exigent justement \u00ab\u00a0[&#8230;] une loyaut\u00e9 illimit\u00e9e, inconditionnelle et inalt\u00e9rable, de la part du militant individuel. Cette exigence est formul\u00e9e par les chefs des mouvements totalitaires avant m\u00eame qu&rsquo;ils ne prennent le pouvoir.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 47.) Or, dans ce cas, o\u00f9 il ne semble pas y avoir eu de prise de pouvoir r\u00e9elle, mais bien une \u00e9volution, cette loyaut\u00e9 toute relative (une bonne quantit\u00e9 de dissidents ne sont pas inqui\u00e9t\u00e9s tant qu&rsquo;ils ne militent pas activement) n&rsquo;est que le fruit d&rsquo;un consensus social qui condamne les \u00e9motions humaines comme sources de malheur. La seule mention des instances gouvernementales est faite par une amie de Mildred qui s&rsquo;exprime sur les derni\u00e8res \u00e9lections\u00a0: deux hommes tr\u00e8s diff\u00e9rents s&rsquo;opposaient dans les d\u00e9bats; c&rsquo;est le plus beau, et non pas le plus riche ou le plus populiste des deux, qui a eu le vote de tous. S&rsquo;il y a dictature, c&rsquo;est celle des apparences.<\/p>\n<p>Toutefois, si les dirigeants d&rsquo;un r\u00e9gime totalitaire exigent une loyaut\u00e9 totale, ils ne sont pas des dictateurs, puisqu&rsquo;ils ne sont pas au pouvoir dans le seul objectif de s&rsquo;y maintenir \u00e0 tout prix.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le chef totalitaire n&rsquo;est, en substance, ni plus ni moins que le fonctionnaire des masses qu&rsquo;il conduit; ce n&rsquo;est pas un individu assoiff\u00e9 de pouvoir qui impose \u00e0 ses sujets une volont\u00e9 tyrannique et arbitraire. \u00c9tant un simple fonctionnaire, il peut \u00eatre remplac\u00e9 \u00e0 tout moment, et il d\u00e9pend tout autant de la \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb des masses qu&rsquo;il incarne, que ces masses d\u00e9pendent de lui. Sans lui, elles n&rsquo;auraient pas de repr\u00e9sentation ext\u00e9rieure, et demeuraient une horde amorphe; sans les masses, le chef n&rsquo;existe pas. (<em>Ibid.<\/em>, p. 49)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, le chef totalitaire n&rsquo;est qu&rsquo;un fonctionnaire, mais il est n\u00e9anmoins essentiel au maintien du r\u00e9gime. Les seuls repr\u00e9sentants d&rsquo;un tel pouvoir dans <em>F451 <\/em>sont les <em>firemen<\/em>, qui semblent effectivement correspondre \u00e0 des fonctionnaires. Toutefois, l&rsquo;absence de chef au-dessus d&rsquo;eux pose probl\u00e8me. Ils ne semblent ob\u00e9ir aux ordres de personne sinon du peuple lui-m\u00eame et font plut\u00f4t figure de bourreaux. Au d\u00e9but du r\u00e9cit, Clarisse explique d&rsquo;ailleurs que, \u00e0 l&rsquo;image des bourreaux, si les <em>firemen <\/em>sont n\u00e9cessaires, ils font n\u00e9anmoins peur aux citoyens, coupables d&rsquo;un d\u00e9lit ou non. Pourtant, les <em>firemen <\/em>n&rsquo;utilisent pas l&rsquo;espionnage ou la torture, bien au contraire. Ils n&rsquo;interviennent qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;accusations qui ne sont ni r\u00e9compens\u00e9es ni forc\u00e9es par la violence. Et ceux qui sont d\u00e9nonc\u00e9s ne sont pas \u00e9limin\u00e9s (\u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;une femme qui d\u00e9cide de se suicider plut\u00f4t que de voir ses livres d\u00e9truits), ils ne sont qu&#8217;emprisonn\u00e9s, comme on pourrait le faire avec des terroristes potentiels, ce qu&rsquo;ils sont aux yeux de cette soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Mais, d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, Arendt affirme justement que dans un v\u00e9ritable r\u00e9gime totalitaire, la propagande n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire. L&rsquo;endoctrinement et la terreur suffisent largement \u00e0 diriger les masses, endoctrinement qui est particuli\u00e8rement efficace dans <em>F451<\/em>, notamment gr\u00e2ce au syst\u00e8me \u00e9ducatif et aux m\u00e9dias. C&rsquo;est-\u00e0-dire que, consid\u00e9rant la nature de l&rsquo;id\u00e9ologie \u00e0 transmettre, ou plut\u00f4t son absence, les m\u00e9dias et l&rsquo;\u00e9cole, en \u00e9liminant toute forme de savoir de ses enseignements et de ses messages, maintiennent les masses dans l&rsquo;apathie la plus compl\u00e8te. Arendt explique d&rsquo;ailleurs que cette absence de contenu id\u00e9ologique est une \u00e9tape logique dans l&rsquo;\u00e9volution d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 totalitaire, voire une condition d&rsquo;\u00e9mergence. Elle explique que<\/p>\n<blockquote>\n<p>[&#8230;] la loyaut\u00e9 totale n&rsquo;est possible que lorsque la fid\u00e9lit\u00e9 est vid\u00e9e de tout contenu concret duquel pourraient naturellement na\u00eetre certaines visions. Les mouvements totalitaires, chacun \u00e0 sa fa\u00e7on, ont fait de leur mieux pour se d\u00e9barrasser des programmes qui sp\u00e9cifiaient un contenu concret, et qu&rsquo;ils avaient h\u00e9rit\u00e9s de phases ant\u00e9rieures, non totalitaires, de leur d\u00e9veloppement. (Arendt, 1972, p. 47.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais revenons \u00e0 la notion de masse atomis\u00e9e, centrale dans la th\u00e9orie d&rsquo;Arendt, qui explique que le mouvement totalitaire ne peut appara\u00eetre que dans certaines conditions\u00a0: l&rsquo;abolition du syst\u00e8me de classes m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;atomisation de la soci\u00e9t\u00e9, par d\u00e9sint\u00e9r\u00eat de la chose politique qui ne repr\u00e9sentait que les int\u00e9r\u00eats de ces m\u00eames classes, et donc \u00e0 la formation de ce qu&rsquo;elle nomme les masses, qui se caract\u00e9risent par l&rsquo;isolement et le manque de rapports sociaux normaux.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les mouvements totalitaires sont possibles partout o\u00f9 se trouvent des masses qui, pour une raison ou pour une autre, se sont d\u00e9couvert un app\u00e9tit d&rsquo;organisation politique. Les masses ne sont pas unies par la conscience d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat commun [\u2026]. [Elles] existent en puissance dans tous les pays, et constituent la majorit\u00e9 de ces vastes couches de gens neutres et politiquement indiff\u00e9rents qui votent rarement et ne s&rsquo;inscrivent jamais \u00e0 un parti. (<em>Ibid.<\/em>, p. 31-32.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;organisation politique des masses m\u00e8ne \u00e0 un renversement des structures politiques et institutionnelles \u00e9tablies et proc\u00e8de par r\u00e9action \u00e0 un rejet des repr\u00e9sentants de ces structures, autrefois les individus les plus respect\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9. Ainsi, le corps social acquiert la conviction que \u00ab\u00a0[&#8230;] les membres les plus respect\u00e9s, les plus cultiv\u00e9s, les plus repr\u00e9sentatifs de la communaut\u00e9 [sont] des imb\u00e9ciles, et que toutes les puissances \u00e9tablies [sont] moins mauvaises moralement qu&rsquo;\u00e9galement stupides et frauduleuses.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 37.)<\/p>\n<p>Dans <em>F451<\/em>, bien qu&rsquo;il n&rsquo;en soit pas question explicitement, il semble que les classes sociales ont bel et bien disparu, ne laissant qu&rsquo;une large classe moyenne. Toutefois, aucune r\u00e9volution ne semble avoir provoqu\u00e9 ce r\u00e9sultat, mais plut\u00f4t une forme aigu\u00eb de lib\u00e9ralisme qui ne peut se concevoir qu&rsquo;avec une masse de consommateurs toujours plus grande, mais jamais satisfaite. En effet, l&rsquo;\u00e9pisode o\u00f9 Mildred harc\u00e8le son mari pour l&rsquo;obliger \u00e0 acheter un nouveau mur-\u00e9cran et que celui-ci lui r\u00e9pond qu&rsquo;ils sont encore endett\u00e9s par l&rsquo;achat du dernier (il y a \u00e0 peine quelques mois) est r\u00e9v\u00e9lateur d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste \u00e0 la limite de la r\u00e9cession, o\u00f9 les consommateurs acceptent de s&rsquo;endetter pour acqu\u00e9rir des produits de luxe. Donc, cette large classe moyenne a tous les attributs des masses, au sens o\u00f9 l&rsquo;entend Arendt\u00a0: d\u00e9politis\u00e9s, atomis\u00e9s et unis (paradoxalement) par des int\u00e9r\u00eats individualistes. L&rsquo;autre aspect de la th\u00e9orie d&rsquo;Arendt, c&rsquo;est-\u00e0-dire la d\u00e9valorisation des \u00e9lites, est particuli\u00e8rement pr\u00e9sent dans <em>F451<\/em>, puisque les anciens dipl\u00f4m\u00e9s d&rsquo;Harvard vivent d\u00e9sormais en marge, dans des camps de vagabonds. Ils sont consid\u00e9r\u00e9s comme tellement inoffensifs que personne ne se donne la peine de restreindre leur libert\u00e9. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs gr\u00e2ce \u00e0 cette marginalisation que ceux-ci pourront porter secours aux victimes des bombardements et fournir les bases d&rsquo;une nouvelle \u00e9tape de la civilisation. Il faut repartir \u00e0 z\u00e9ro et seul un cataclysme peut y arriver.<\/p>\n<h2><em>Tabula rasa<\/em><\/h2>\n<p>Bradbury se garde de faire l&rsquo;apologie de la bombe et marque ses effets d\u00e9sastreux. La <em>tabula rasa<\/em> ne promet pas n\u00e9cessairement de glorieux lendemains, mais permet \u00e0 la civilisation, selon l&rsquo;expression de Watt, d&rsquo;\u00eatre refondue. Tout est alors d\u00e9structur\u00e9, renvers\u00e9, le sens des choses d\u00e9tourn\u00e9 par le champignon nucl\u00e9aire lui-m\u00eame.<\/p>\n<blockquote>\n<p>L&rsquo;espace d&rsquo;un autre impossible instant, la cit\u00e9 se figea, reb\u00e2tie, m\u00e9connaissable, plus haute qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais esp\u00e9r\u00e9 ni os\u00e9 \u00eatre, plus haute que l&rsquo;homme ne l&rsquo;avait construite, ultime composition de b\u00e9ton pulv\u00e9ris\u00e9 et de m\u00e9tal tortur\u00e9 formant une fresque en suspens pareil \u00e0 une avalanche \u00e0 l&rsquo;envers, d\u00e9ployant un million de couleurs, un million de d\u00e9tails insolites, une porte l\u00e0 o\u00f9 aurait d\u00fb se trouver une fen\u00eatre, un haut \u00e0 la place d&rsquo;un bas, un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 la place d&rsquo;un arri\u00e8re, puis la cit\u00e9 chavira et retomba, morte. (Bradbury, 1995 [1953], p. 207.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ces passages o\u00f9 Bradbury d\u00e9crit la bombe et le moment de son explosion, le temps est alt\u00e9r\u00e9. \u00c0 cause de cette bombe, ou gr\u00e2ce \u00e0 elle, toute la guerre tient en une seule phrase\u00a0: \u00ab\u00a0Et la guerre commen\u00e7a et s&rsquo;acheva en cet instant\u00a0\u00bb et plus loin \u00ab\u00a0[A]ussi br\u00e8ve que le sifflement de la faux, la guerre \u00e9tait finie. Une fois les bombes largu\u00e9es, c&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 204.) C&rsquo;est vraiment l&rsquo;instantan\u00e9it\u00e9, la brutalit\u00e9 de l&rsquo;attaque qui ressort. Dans la description plus d\u00e9taill\u00e9e du bombardement, cette id\u00e9e du moment fig\u00e9, de l&rsquo;instant qui semble s&rsquo;\u00e9tirer, appara\u00eet comme dans un ralenti cin\u00e9matographique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il la vit dans sa chambre d&rsquo;h\u00f4tel quelque part, dans la demi-seconde qui restait, avec les bombes \u00e0 un m\u00e8tre, trente centim\u00e8tres, deux centim\u00e8tres du b\u00e2timent. [\u2026] Dans le millioni\u00e8me de fraction du temps qui lui restait \u00e0 vivre, elle voyait le reflet de son visage, l\u00e0, dans un miroir et non dans une boule de cristal, et c&rsquo;\u00e9tait un visage si furieusement vide. (<em>Ibid.<\/em>, p. 206.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le livre se termine donc sur cette citation de la Bible\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Toutes choses ont leur temps. Oui. Temps d&rsquo;abattre et temps de b\u00e2tir. Oui. Temps de se taire et temps de parler. Oui, tout \u00e7a. Mais quoi d&rsquo;autre? Quoi d&rsquo;autre? Quelque chose, quelque chose\u2026 <em>Des deux c\u00f4t\u00e9s du fleuve \u00e9tait l&rsquo;arbre de vie qui porte douze fruits et donne son fruit chaque mois; et les feuilles de cet arbre sont pour gu\u00e9rir les nations<\/em>. (<em>Ibid.<\/em>, p. 212-213.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si cet extrait de l&rsquo;Apocalypse selon saint Jean promet une gu\u00e9rison, ce sont les versets qui pr\u00e9c\u00e8dent qui permettent finalement d&rsquo;\u00e9tablir un lien entre cette ville massacr\u00e9e par la bombe et la J\u00e9rusalem c\u00e9leste o\u00f9 les hommes rejoindront Dieu apr\u00e8s l&rsquo;Apocalypse\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La ville peut se passer de l&rsquo;\u00e9clat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l&rsquo;a illumin\u00e9e, et l&rsquo;Agneau lui tient lieu de flambeau. <em>Les nations marcheront \u00e0 sa lumi\u00e8re<\/em>, et les rois de la terre viendront lui porter leurs tr\u00e9sors. <em>Ses portes resteront ouvertes le jour \u2014 <\/em>car il n&rsquo;y aura pas de nuit. (<em>La Bible de J\u00e9rusalem, <\/em>1979, chap. 21, v. 23-25.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Watt interpr\u00e8te cette finale en ces termes :<\/p>\n<blockquote>\n<p>The light Montag bears in Granger&rsquo;s remnant of humanity is the Biblical hope for peace and immutability for mankind. This light is the permanent flame Montag has discovered in answer to the devouring nuclear burning invited by Beatty&rsquo;s society and as a counterpoint to the restless Heraclitean fire of the visible cosmos. (Watt, 1980. p. 212.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;humanit\u00e9 est \u00e0 ce point d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e que seule une bombe nucl\u00e9aire peut la sauver semble pour le moins pessimiste, d&rsquo;autant plus que rien ne prouve qu&rsquo;elle apprendra v\u00e9ritablement de ses erreurs, l&rsquo;optimisme de cette finale vient du fait que le temps historique dans <em>F451 <\/em>n&rsquo;est pas exactement cyclique, mais plut\u00f4t en forme de spirale. On ne revient pas exactement au m\u00eame point \u00e0 chaque catastrophe, \u00e0 chaque cataclysme, puisque certaines personnes, une quantit\u00e9 infime, certes, mais tout de m\u00eame, se souviennent et apprennent des erreurs de l&rsquo;humanit\u00e9. Cette forme d&rsquo;\u00e9volution est longue et ardue, mais elle a le m\u00e9rite, contrairement \u00e0 une \u00e9volution plus lin\u00e9aire, de ne pas mener \u00e0 un mur. L&rsquo;apocalypse nucl\u00e9aire est v\u00e9ritablement une apocalypse biblique\u00a0: beaucoup mourront, mais certains atteindront la J\u00e9rusalem c\u00e9leste.<\/p>\n<p>Le roman <em>Fahrenheit 451 <\/em>est un roman d&rsquo;anticipation dystopique qui propose un point de vue original qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec une critique du communisme \u00e0 la sovi\u00e9tique ou du nazisme allemand. Il permet plut\u00f4t de s&rsquo;interroger sur les d\u00e9rives possibles d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 occidentale capitaliste comme la n\u00f4tre, avec fond d&rsquo;imaginaire nucl\u00e9aire. Ombre fantomatique qui hante le r\u00e9cit, la bombe n&rsquo;appara\u00eet v\u00e9ritablement qu&rsquo;\u00e0 la toute fin pour d\u00e9truire une soci\u00e9t\u00e9 perdue dans un cul-de-sac. Entre l&rsquo;impact et l&rsquo;explosion, le temps s&rsquo;arr\u00eate pour abolir les barri\u00e8res de l&rsquo;inconscient et r\u00e9activer la m\u00e9moire collective et individuelle. Personne n&rsquo;a su \u00e9couter les signes annonciateurs de leur propre destruction. Seuls les hommes-livres demeurent, mais ils n&rsquo;ont rien de christique. Ils ne sont que les d\u00e9positaires de la m\u00e9moire\u00a0et d&rsquo;un certain savoir. Ils n&rsquo;auront d&rsquo;utilit\u00e9 que si l&rsquo;humanit\u00e9 veut bien d&rsquo;eux. Le temps du pr\u00e9sent perp\u00e9tuel s&rsquo;ach\u00e8ve, alors que le pass\u00e9 est r\u00e9activ\u00e9 par la bombe, mais l&rsquo;avenir est encore \u00e0 imaginer.<\/p>\n<p>\u00c0 travers l&rsquo;image de la bombe, qui autorise finalement une r\u00e9conciliation symbolique entre feu destructeur et feu r\u00e9confortant, Bradbury ne pr\u00e9sente pas l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une destruction totale, qui semble inenvisageable dans son univers fictionnel, mais bien celle d&rsquo;une \u00e9tape dans l&rsquo;\u00e9volution chaotique et destructrice de l&rsquo;homme. L&rsquo;explosion appara\u00eet in\u00e9vitable et Bradbury semble nous dire d&rsquo;\u00eatre vigilants et attentifs aux signes, aux conflits, mais surtout qu&rsquo;il est essentiel d&rsquo;assurer la p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;humanit\u00e9 en conservant les bases culturelles de ses civilisations, et ainsi \u00e9viter la r\u00e9gression<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p><em>La Bible de J\u00e9rusalem<\/em>. 1979. Qu\u00e9bec\u00a0: \u00c9ditions Anne Sigier, 2172 p.<\/p>\n<p>Arendt, Hannah. 1972. <em>Le Syst\u00e8me totalitaire. <\/em>Traduit de l&rsquo;am\u00e9ricain par Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick L\u00e9vy. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, 313 p.<\/p>\n<p>Bachelard, Gaston. 1949. <em>La Psychanalyse du feu. <\/em>Paris\u00a0: Gallimard, 184 p.<\/p>\n<p>Bayard, Jean-Pierre. 1986. <em>La Symbolique du feu. <\/em>Paris\u00a0: Guy Tr\u00e9daniel \u00c9diteur, 225 p.<\/p>\n<p>Benjamin, Walter. 2000 [1940]. \u00ab\u00a0Sur le concept d&rsquo;histoire\u00a0\u00bb. In <em>\u0152uvres III. <\/em>Paris\u00a0: Gallimard, coll. Folio Essais, p. 427-444.<\/p>\n<p>Blake, William. 1996 [1794]. \u00ab\u00a0The Tyger\u00a0\u00bb. <em>Poems of William Blake<\/em>. Version \u00e9lectronique. <em>Project Gutenberg\u00a0: The Online Book Catalogue<\/em>. URL\u00a0: &lsquo;<a href=\"http:\/\/www.gutenberg.org\/dirs\/etext96\/pblak10.txt'\">www.gutenberg.org\/dirs\/etext96\/pblak10.txt&rsquo;<\/a>. Tel que consult\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2007 [mis en ligne en 1996].<\/p>\n<p>Bradbury, Ray. \u00a01995 [1953]. <em>Fahrenheit 451. <\/em>Traduit de l\u2019am\u00e9ricain par Jacques Chambon et Henri Robillot. Paris\u00a0: Deno\u00ebl, coll. Folio SF, 213 p.<\/p>\n<p>Foertsch, Jacqueline. 1997. \u00ab\u00a0The Bomb Next Door\u00a0: Four Postwar Alterapocalyptics\u00a0\u00bb. <em>Genre\u00a0: Forms of Discourse and Culture. <\/em>University of Oklahoma, hiver 1997, vol. 30, no 4, p. 333-358.<\/p>\n<p>Hoskinson, Kevin. 1995. \u00ab\u00a0<em>The Martian Chronicles<\/em> and <em>Fahrenheit 451<\/em> : Ray Bradbury&rsquo;s Cold War Novels\u00a0\u00bb. <em>Extrapolation. <\/em>Hiver 1995, vol. 36, no 4, p. 345-359.<\/p>\n<p>Spencer-Thomas, Owen. 2007. \u00ab\u00a0The Good and The Great\u00a0: Hugh Latimer\u00a0\u00bb. <em>The Diocese of Ely<\/em>\u00a0: <em>The Church of England. <\/em>Site Web. URL\u00a0: &lsquo;<a href=\"http:\/\/www.ely.anglican.org\/about\/good_and_great\/hlatimer.html'\">www.ely.anglican.org\/about\/good_and_great\/hlatimer.html&rsquo;<\/a>. Tel que consult\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2007.<\/p>\n<p>Watt, Donald. 1980. \u00ab\u00a0Burning Bright\u00a0: <em>Fahrenheit 451<\/em> as Symbolic Dystopia\u00a0\u00bb. In Martin Harry Greenberg et Joseph D. Olander (\u00e9ds.). <em>Ray Bradbury. <\/em>New York\u00a0: Taplinger Publishing Company, p. 195-213.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_jegfh1t\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_jegfh1t\">[1]<\/a> Dans le cadre de cet article, la plus r\u00e9cente traduction fran\u00e7aise du roman, celle de Jacques Chambon et Henri Robillot en 1995, qui respecte bien le style de Bradbury, servira de r\u00e9f\u00e9rence. Par contre, pour des raisons d&rsquo;analyse, le terme anglais de <em>firemen <\/em>sera privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 celui de pompier, consid\u00e9rant la double signification du mot anglais, les hommes de feu, ceux qui l&rsquo;\u00e9teignent et ceux qui l&rsquo;allument, qui se perd \u00e0 la traduction. De plus, l&rsquo;expression \u00ab\u00a0homme-livre\u00a0\u00bb (qui fait \u00e9cho \u00e0 \u00ab\u00a0homme libre\u00a0\u00bb) d\u00e9signera la communaut\u00e9 d\u00e9crite \u00e0 la fin du roman, bien que l&rsquo;expression ne soit pas de Bradbury, mais plut\u00f4t de Fran\u00e7ois Truffaut. D\u00e9sormais, le roman sera d\u00e9sign\u00e9 par <em>F451<\/em> afin d&rsquo;all\u00e9ger le texte.<\/p>\n<p id=\"footnote2_f0soxlk\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_f0soxlk\">[2]<\/a> Dans la tradition arabe, salamandre et ph\u00e9nix se confondent et pour les alchimistes, elle est symbole du soufre, \u00e9l\u00e9ment du feu.<\/p>\n<p id=\"footnote3_caoea4r\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_caoea4r\">[3]<\/a> Le ph\u00e9nix a longtemps \u00e9t\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 la figure du Christ et \u00e0 sa r\u00e9surrection.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Despr\u00e9s, Elaine. 2010. \u00ab Rena\u00eetre de cendres radioactives : la solution apocalyptique de Ray Bradbury \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5459 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/despres-hd2.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 despres-hd2.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-257863da-91d6-4ed0-8d15-e0e98893a08b\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/despres-hd2.pdf\">despres-hd2<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/despres-hd2.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-257863da-91d6-4ed0-8d15-e0e98893a08b\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02 La bombe nucl\u00e9aire a marqu\u00e9 de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile l&rsquo;imaginaire am\u00e9ricain, depuis sa premi\u00e8re explosion \u00e0 Los Alamos, jusqu&rsquo;\u00e0 la toute fin de la guerre froide, et m\u00eame au-del\u00e0. 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