{"id":5461,"date":"2024-06-13T19:48:18","date_gmt":"2024-06-13T19:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lavenement-de-la-societe-machine\/"},"modified":"2024-09-13T17:28:39","modified_gmt":"2024-09-13T17:28:39","slug":"lavenement-de-la-societe-machine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5461","title":{"rendered":"L\u2019av\u00e8nement de la soci\u00e9t\u00e9-machine"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6882\">Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] je ne reconnois aucune diff\u00e9rence entre les ma\u00adchines que font les artisans, et les divers corps que la nature seule compose [\u2026]. Et il est certain que toutes les r\u00e8gles des m\u00e9caniques appartiennent \u00e0 la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles sont avec cela naturelles\u00a0: car, par exemple, lorsqu\u2019une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel, qu\u2019il est \u00e0 un arbre de produire ses fruits.<\/p>\n<p>[\u2026] jusques ici j\u2019ai d\u00e9crit cette terre, et g\u00e9n\u00e9ralement tout le monde visible, comme si c\u2019\u00e9toit seulement une machine en laquelle il n\u2019y e\u00fbt rien du tout \u00e0 consid\u00e9rer que les figures et les mouvements de ses parties [\u2026]<\/p>\n<p>Ren\u00e9 Descartes, <em>Les principes de la philosophie<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, bien avant les premi\u00e8res fictions dystopiques, le philosophe Descartes con\u00e7oit les diff\u00e9rents corps de la nature sur le mod\u00e8le de la machine. Le fonctionnement du vivant s\u2019assimilerait ainsi au m\u00e9canisme pr\u00e9cis de l\u2019horloge. Loin de se limiter \u00e0 ce corps-machine, la conception m\u00e9caniste de Descartes s\u2019adresse en fait \u00e0 la dynamique du monde visible dans son ensemble. Elle dessine un univers compos\u00e9 de pi\u00e8ces qui s\u2019embo\u00eetent les unes dans les autres en une chor\u00e9graphie parfaitement rod\u00e9e. Cette perspective sous-entend un univers d\u00e9terministe dans lequel tout pourrait \u00eatre pr\u00e9vu, une fois d\u00e9couvertes les lois r\u00e9gissant ces complexes rouages.<\/p>\n<p>Comparativement \u00e0 la physique moderne, qui doit recourir \u00e0 la statistique pour pr\u00e9dire le comportement des particules, la conception cart\u00e9sienne du monde appara\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue rassurante, \u00e9tant donn\u00e9 la pr\u00e9visibilit\u00e9 inh\u00e9rente de cet univers r\u00e9gl\u00e9. Pourtant, le fait de consid\u00e9rer l\u2019humain comme \u00e9tant subordonn\u00e9 \u00e0 un m\u00e9canisme d\u2019une telle ampleur peut devenir \u00e9crasant<a id=\"footnoteref1_0ozlmla\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0While we may be ennobled by the grandiose vision we have constructed of the universe as a clockwork mechanism, there is also something inherently depressing about the vision of our own spirits acting merely as cogs in that mechanism.\u00a0\u00bb (Porush, 1985, p. 7-8.) \" href=\"#footnote1_0ozlmla\">[1]<\/a>. Cette soumission \u00e0 un syst\u00e8me plus grand que soi, qui \u00e9voque l\u2019univers planifi\u00e9 et l\u00e9nifiant de l\u2019utopie \u2014 dont l\u2019organisation sociale ne laisse rien au hasard \u2014, rappelle en m\u00eame temps le manque de latitude de la dystopie. En effet, pour contr\u00f4ler une humanit\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 l\u2019\u00e9tat de pion, le syst\u00e8me dystopique requiert des conditions aussi d\u00e9terministes que possible, une soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9visible qui lui permettra de s\u2019assurer d\u2019un ascendant sur chaque aspect de l\u2019\u00eatre. Dans la dystopie, \u00ab\u00a0Dieu ne joue pas aux d\u00e9s<a id=\"footnoteref2_u7obx8m\" class=\"see-footnote\" title=\"Albert Einstein aurait prononc\u00e9 cette phrase en 1927, pour marquer son incr\u00e9dulit\u00e9 devant la vision du monde qui d\u00e9coule de la th\u00e9orie quantique. Celle-ci ne serait pas satisfaisante, sous-entend Einstein, parce qu\u2019elle demande n\u00e9cessairement le recours aux lois de la probabilit\u00e9\u00a0: selon le principe d\u2019incertitude de Heisenberg, il est impossible de conna\u00eetre simultan\u00e9ment la vitesse et la position d\u2019une m\u00eame particule, la pr\u00e9cision d\u2019un param\u00e8tre invalidant n\u00e9ces\u00adsairement l\u2019autre. \" href=\"#footnote2_u7obx8m\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Par d\u00e9finition, une fois leur m\u00e9canisme lanc\u00e9, ces structures dystopiques r\u00e9gl\u00e9es au quart de tour ont le potentiel de se maintenir en fonction quasi perp\u00e9tuellement. Initialement cr\u00e9\u00e9es par l\u2019humanit\u00e9, elles semblent avoir \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019emprise de leurs cr\u00e9ateurs pour acqu\u00e9rir une vie propre, et l\u2019humain ne devient plus qu\u2019un rouage permettant \u00e0 cet imposant m\u00e9canisme de continuer \u00e0 tourner. R\u00e9fl\u00e9chissant sur l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui fonctionnerait comme une machine, le p\u00e8re de la cybern\u00e9tique, Norbert Wiener, met en lumi\u00e8re le caract\u00e8re \u00e9minemment troublant d\u2019un tel sc\u00e9nario. Du m\u00eame souffle, il \u00e9met des r\u00e9serves quant \u00e0 la probabilit\u00e9 effective que ce sc\u00e9nario advienne. N\u00e9anmoins, le p\u00e9ril frappe l\u2019imaginaire. Les fictions dystopiques permettent alors de le concr\u00e9tiser, notamment dans les trois romans suivants\u00a0: <em>Nineteen Eighty-Four<\/em>, de George Orwell, <em>Le D\u00e9peupleur<\/em>, de Samuel Beckett, et <em>Neuromancer<\/em>, de William Gibson.<\/p>\n<h2>Le syst\u00e8me \u00e9mergent<\/h2>\n<p>Dans la nature comme dans la sph\u00e8re technique, il arrive que la totalit\u00e9 d\u2019une structure surpasse la stricte somme de ses parties. Par exemple, m\u00eame si un neurone seul dispose de propri\u00e9t\u00e9s relativement limit\u00e9es, les interactions entre des milliards de neurones au sein d\u2019un cerveau peuvent donner naissance \u00e0 la facult\u00e9 de r\u00e9flexion; de ce fait, l\u2019intelligence du cerveau surpasse la simple addi\u00adtion des capacit\u00e9s d\u2019interconnexion de chacun des neurones. Ces propri\u00e9t\u00e9s de haut niveau, qui voient le jour au contact des diff\u00e9rents rouages d\u2019un syst\u00e8me, sont dites \u00ab\u00a0\u00e9mergentes\u00a0\u00bb parce qu\u2019elles ne sont pas observables initialement\u00a0: elles \u00e9mergent plut\u00f4t de la mise en marche du syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Les structures de contr\u00f4le social d\u00e9peintes dans la dystopie peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des syst\u00e8mes aux propri\u00e9t\u00e9s \u00e9mergentes. En effet, de m\u00eame que l\u2019intelligence de la machine pensante surgit de l\u2019ensemble des pi\u00e8ces qui forment cette machine, l\u2019\u00ab\u00a0intelligence\u00a0\u00bb du syst\u00e8me dystopique na\u00eet de l\u2019ensemble des humains qui forment cette soci\u00e9t\u00e9. La machine sociale est ainsi compos\u00e9e d\u2019individus qui, rassembl\u00e9s en un tout coh\u00e9rent, engendrent quelque chose qui les surpasse\u00a0: une fois lanc\u00e9e, elle acquiert une autonomie lui permettant d\u2019\u00e9tendre son contr\u00f4le sur tous les \u00eatres \u00e0 sa port\u00e9e, et de les remodeler selon ses besoins sp\u00e9cifiques en vue de son autoconservation.<\/p>\n<p>\u00c0 la base, le concept d\u2019\u00e9mergence sert \u00e0 appr\u00e9hender le fonctionnement de certains syst\u00e8mes complexes, lesquels sont d\u00e9finis comme \u00e9tant \u00ab\u00a0constitu\u00e9[s] d\u2019une diversit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments (ou de plusieurs \u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents) en interaction entre eux et avec leur \u00e9cosyst\u00e8me\u00a0\u00bb, explique le philosophe et informaticien Marius Mukungu Kakangu (2007, p.\u00a033). La notion de syst\u00e8me complexe recoupe une grande vari\u00e9t\u00e9 de structures, qui ont en commun d\u2019\u00ab\u00a0<em>organise[r] de la diversit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a033)\u00a0: les organes du corps humain, l\u2019\u00e9conomie, les tremblements de terre et les conflits de soci\u00e9t\u00e9 seraient tous de tels syst\u00e8mes. Les intelligences artificielles et les struc\u00adtures sociales oppressives de la dystopie correspondent \u00e9galement \u00e0 cette notion, car elles sont compos\u00e9es d\u2019une diversit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments aux interactions pouss\u00e9es, \u00e0 la fois entre eux et avec leur environnement. Outre leur organisation de la diversit\u00e9, les syst\u00e8mes complexes ont g\u00e9n\u00e9ralement pour attribut d\u2019\u0153uvrer \u00e0 leur propre conservation\u00a0: \u00ab\u00a0Ces syst\u00e8mes ont, pour la plupart, la caract\u00e9ristique principale de collecter de l\u2019information et de l\u2019utiliser pour assurer leur p\u00e9rennit\u00e9.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a033.) Tout enti\u00e8re tourn\u00e9e vers la perp\u00e9tuation de son existence, la soci\u00e9t\u00e9 dystopique t\u00e9moigne de cette propension de la complexit\u00e9 \u00e0 chercher \u00e0 se maintenir.<\/p>\n<p>Bien que les syst\u00e8mes complexes n\u2019aient \u00e9t\u00e9 th\u00e9oris\u00e9s qu\u2019assez r\u00e9cemment, nombreux sont les penseurs qui ont, \u00e0 un moment ou un autre, compar\u00e9 les soci\u00e9t\u00e9s humaines \u00e0 des \u00eatres qui surpasseraient leurs composantes. Il y a quelques ann\u00e9es, le biologiste Howard Bloom d\u00e9peignait la soci\u00e9t\u00e9 humaine comme un superorganisme form\u00e9 d\u2019une multitude de cellules humaines, l\u2019importance de ces cellules \u00e9tant relativement faible par rapport \u00e0 la totalit\u00e9 dont elles font partie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>We are incidental microbits of a far-larger beast, cells in the superorganism. Like the cells of skin that peel in clustered communities from our arms after a sunburn, we make our contributions to the whole of which we are part. (1995, p.\u00a0330.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au sein de ce superorganisme, un individu pris isol\u00e9ment devient vite quantit\u00e9 n\u00e9gligeable\u00a0: \u00ab\u00a0We are not the rugged individuals we would like to be. We are, instead, disposable parts of a being much larger than ourselves.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a010.) Le superorganisme de Bloom rejoint, \u00e0 cet \u00e9gard, l\u2019une des pr\u00e9misses de base du syst\u00e8me de contr\u00f4le social dystopique\u00a0: dans les deux cas, l\u2019individu est subor\u00addonn\u00e9 \u00e0 une structure plus imposante que lui, au profit de laquelle il doit parfois \u00eatre sacrifi\u00e9.<\/p>\n<h2>La machine \u00e0 gouverner<\/h2>\n<p>Bien avant Bloom, au XVII<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, le philosophe Thomas Hobbes consid\u00e9rait d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00eatre humain comme \u00e9tant subordonn\u00e9 \u00e0 une superstructure. Cet organisme souverain, il l\u2019envisageait \u00e0 l\u2019image de l\u2019homme, c\u2019est-\u00e0-dire dot\u00e9 de vie \u2014 dans la mesure o\u00f9 la vie s\u2019assimile \u00e0 un m\u00e9canisme, ainsi que la concevait Descartes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Puisqu\u2019en effet la vie n\u2019est qu\u2019un mouvement des membres, dont l\u2019origine est dans quelque partie interne, pourquoi ne pourrait-on dire que tous les <em>automates<\/em> (ces machines mues par des ressorts et des roues comme dans une montre) ont une vie artificielle? Car, qu\u2019est-ce que le <em>c\u0153ur<\/em>, sinon un <em>ressort<\/em>, les <em>nerfs<\/em>, sinon autant de <em>courroies<\/em> et les <em>articulations<\/em> autant de <em>roues<\/em>, toutes choses qui, selon l\u2019intention de l\u2019artisan, impriment le mouvement \u00e0 tout le corps? (Hobbes, 2000, p.\u00a063.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Conform\u00e9ment \u00e0 cette d\u00e9finition de la vie, les structures sociales mises en place par l\u2019humanit\u00e9 seraient comparables \u00e0 un homme artificiel, explique Hobbes, parce qu\u2019elles sont entre autres compos\u00e9es de membres et d\u2019articulations qui, sous l\u2019effet de cette <em>\u00e2me<\/em> qu\u2019est la souverainet\u00e9, animent le corps politique. Cet \u00eatre artificiel, qu\u2019il nomme L\u00e9viathan, a pour fonction premi\u00e8re de d\u00e9fendre et de prot\u00e9ger l\u2019\u00eatre humain de ses semblables\u00a0:<\/p>\n<p>Mais l\u2019<em>art<\/em> va plus loin en imitant l\u2019\u0153uvre raisonnable et la plus excellente de la nature\u00a0: l\u2019<em>homme<\/em>. C\u2019est l\u2019art, en effet, qui cr\u00e9e ce grand l\u00e9viathan, appel\u00e9 r\u00e9publique ou \u00e9tat (<em>civitas<\/em> en latin) qui n\u2019est autre chose qu\u2019un homme artificiel, quoique de stature et de force plus grandes que celles de l\u2019homme naturel, pour la d\u00e9fense et la protection duquel il a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a063-64.)<\/p>\n<p>Pour accomplir sa mission, cet homme artificiel que repr\u00e9sente l\u2019\u00c9tat se doit toutefois d\u2019imposer des cha\u00eenes \u00e0 ses prot\u00e9g\u00e9s, lesquelles prennent plus sp\u00e9cifiquement la forme de lois. Ce faisant, Hobbes attribue \u00e0 cet \u00eatre, cette structure cr\u00e9\u00e9e par l\u2019humanit\u00e9, un ascendant sur les individus qui constituent la soci\u00e9t\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>De m\u00eame que pour parvenir \u00e0 la paix et, gr\u00e2ce \u00e0 celle-ci, \u00e0 leur propre conser\u00advation, les humains ont fabriqu\u00e9 un homme artificiel, que nous appelons un \u00c9tat, de m\u00eame ils ont fabriqu\u00e9 des cha\u00eenes artificielles appel\u00e9es <em>lois civiles<\/em> dont, par des conventions mutuelles, ils ont eux-m\u00eames fix\u00e9 une extr\u00e9mit\u00e9 aux l\u00e8vres de cet homme, ou de cette assembl\u00e9e, \u00e0 qui ils ont donn\u00e9 la puissance souveraine et l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 leurs propres oreilles. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0339.)<\/p>\n<p>Si l\u2019humain se soumet \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 de cet \u00eatre artificiel, c\u2019est parce qu\u2019il y trouve un avantage certain. Pr\u00e9serv\u00e9 de ses semblables, il se voit cependant contraint d\u2019abdiquer sa libert\u00e9 au profit de l\u2019\u00c9tat, car les rapports du L\u00e9viathan avec l\u2019humanit\u00e9 se m\u00e8nent sans m\u00e9nagement. Il ne faut pas oublier qu\u2019\u00e0 l\u2019origine, le mot <em>l\u00e9viathan<\/em> faisait r\u00e9f\u00e9rence au \u00ab\u00a0nom d\u2019un animal monstrueux dans la Bible, symbole de la force du mal\u00a0\u00bb (ATILF, consult\u00e9 le 10 ao\u00fbt 2008, sous le terme \u00ab\u00a0l\u00e9viathan\u00a0\u00bb). Le L\u00e9viathan imagin\u00e9 par Hobbes n\u2019est en aucun cas inoffensif\u00a0: il est \u00e9norme, monstrueux, mais demeure, somme toute, un mal n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque de Thomas Hobbes, la structure du L\u00e9viathan est coiff\u00e9e d\u2019un homme, souverain absolu mais n\u00e9anmoins humain. Pris isol\u00e9ment, les individus sont soumis \u00e0 un syst\u00e8me autoritaire; collectivement, l\u2019humanit\u00e9 reste l\u2019initiatrice du processus d\u00e9cisionnel. Au cours des si\u00e8cles qui suivent, les syst\u00e8mes politiques se modifient, mais immanquablement les structures sociales demeurent dirig\u00e9es par des \u00eatres humains. Puis, dans les ann\u00e9es 1940, un d\u00e9placement majeur survient\u00a0: avec le d\u00e9veloppement de la cybern\u00e9tique, l\u2019invention d\u2019une machine \u00e0 gouverner devient en effet th\u00e9oriquement possible. Appara\u00eet alors l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019un L\u00e9viathan qui \u00e9tendrait son emprise \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re\u00a0: en d\u00e9l\u00e9guant son pouvoir de d\u00e9cision \u00e0 une telle machine, l\u2019humanit\u00e9 se verrait, dans les faits, \u00e9vinc\u00e9e du processus de gouvernance.<\/p>\n<p>M\u00eame si l\u2019esp\u00e8ce humaine ne renon\u00e7ait pas \u00e0 son pouvoir d\u00e9cisionnel, la consultation d\u2019une \u00e9ventuelle machine \u00e0 gouverner resterait susceptible de produire des r\u00e9sultats pernicieux. En effet, gr\u00e2ce \u00e0 son efficacit\u00e9 dans le calcul des probabilit\u00e9s et des cons\u00e9quences d\u2019une action, une machine de ce genre aurait le potentiel de d\u00e9cupler le pouvoir de l\u2019\u00c9tat-L\u00e9viathan, explique le p\u00e8re Dubarle dans sa critique de l\u2019ouvrage <em>Cybernetics<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>The <em>machines \u00e0 gouverner<\/em> will define the State as the best-informed player at each particular level; and the State is the only supreme co-ordinator of all partial decisions. These are enormous privileges; if they are acquired scientifically, they will permit the State under all circumstances to beat every player of a human game other than itself by offering this dilemma\u00a0: either immediate ruin, or planned co-operation. This will be the consequences of the game itself without outside violence. The lovers of the best of worlds have something indeed to dream of! (1948, cit\u00e9 par Wiener, 1967, p.\u00a0245-246.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ces conditions, appuy\u00e9 par des machines assurant sa sup\u00e9riorit\u00e9, le joug de l\u2019\u00c9tat sur l\u2019individu devient in\u00e9luctable. Comparativement \u00e0 une telle entit\u00e9, le terrible L\u00e9viathan imagin\u00e9 par Hobbes ne serait plus qu\u2019un pantin inoffensif, avance Dubarle\u00a0:<\/p>\n<p>This is a hard lesson of cold mathematics, but it throws a certain light on the adventure of our century\u00a0: hesitation between an indefinite turbulence of human affairs and the rise of a prodigious Leviathan. In comparison with this, Hobbes\u2019 Leviathan was nothing but a pleasant joke. We are running the risk nowadays of a great World State, where deliberate and conscious primitive injustice may be the only possible condition for the statistical happiness of the masses\u00a0: a world worse than hell for every clear mind. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0247.)<\/p>\n<p>En faisant allusion au risque d\u2019un imposant \u00c9tat mondial, d\u2019un L\u00e9viathan plan\u00e9taire assist\u00e9 par la technique, Dubarle met \u00e0 jour les cons\u00e9quences dystopiques que pourrait produire l\u2019usage d\u2019une \u00e9ventuelle machine \u00e0 gouverner; celles-ci vont de l\u2019empi\u00e8tement sur les droits individuels \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019injustice, en passant par la soumission \u00e0 un syst\u00e8me oppressif.<\/p>\n<p>Inspir\u00e9 par l\u2019article de Dubarle, Norbert Wiener pousse la r\u00e9flexion d\u2019un cran\u00a0: il se penche sur les cons\u00e9quences d\u2019une telle soumission non seulement \u00e0 un \u00c9tat second\u00e9 par une machine \u00e0 gouverner, mais \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 qui fonctionnerait comme une machine. Wiener avance alors l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019une structure qui aurait recours \u00e0 un mode de d\u00e9cision \u00e9labor\u00e9 comme une m\u00e9canique, sans compassion ni humanit\u00e9, serait tout aussi dangereuse\u00a0:<\/p>\n<p>The<em> machine \u00e0 gouverner<\/em> of P\u00e8re Dubarle is not frightening because of any danger that it may achieve autonomous control over humanity. It is far too crude and imperfect to exhibit a one-thousandth part of the purposive inde\u00adpendent behavior of the human being. Its real danger, however, is the quite different one that such machines, though helpless by themselves, may be used by a human being or a block of human beings to increase their control over the rest of the human race or that political leaders may attempt to control their populations <em>by means not of machines themselves but through political techniques as narrow and indifferent to human possibility as if they had, in fact, been conceived mechanically.<\/em> (1967, p.\u00a0247-248; nous soulignons.)<\/p>\n<p>Wiener soul\u00e8ve ainsi la menace que constituerait un \u00e9ventuel contr\u00f4le de l\u2019humanit\u00e9 par des machines, mais surtout par des structures asservissantes qui se comporteraient comme des machines\u00a0: de fa\u00e7on m\u00e9canique et obtuse.<\/p>\n<p>Wiener identifie un p\u00e9ril, tout en reconnaissant que les conditions du monde ne sont heureusement pas encore propices \u00e0 sa concr\u00e9tisation. En effet, soutient-il, la domination de la machine ne s\u2019op\u00e9rerait que dans une soci\u00e9t\u00e9 fortement entropique, c\u2019est-\u00e0-dire o\u00f9 les diff\u00e9renciations individuelles auraient pour ainsi dire disparu<a id=\"footnoteref3_c3qr36f\" class=\"see-footnote\" title=\"L\u2019indiff\u00e9renciation est associ\u00e9e \u00e0 l\u2019entropie, parce que la mise en ordre n\u00e9cessite de pouvoir distinguer les \u00e9l\u00e9ments \u00e0 classer. Par exemple, le cr\u00e9pitement uniforme d\u2019un t\u00e9l\u00e9viseur qui ne capte que des parasites est fortement entropique, tandis qu\u2019un appareil qui affiche les diff\u00e9rentes s\u00e9quences d\u2019un film donne \u00e0 voir diverses informations pr\u00e9sent\u00e9es de mani\u00e8re ordonn\u00e9e, et transmet donc un signal \u00e0 faible teneur entropique. \" href=\"#footnote3_c3qr36f\">[3]<\/a> \u2014 une soci\u00e9t\u00e9 stable, qui rappelle le d\u00e9terminisme associ\u00e9 \u00e0 la dystopie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>The great weakness of the machine \u2014 the weakness that saves us so far from being dominated by it \u2014 is that it cannot yet take into account the vast range of probability that characterizes the human situation. The dominance of the machine presupposes a society in the last stages of increasing entropy, where probability is negligible and where the statistical differences among individuals are nil. Fortunately, we have not yet reached such a state. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0248.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La complexit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 humaine serait donc la pierre d\u2019achoppement d\u2019un L\u00e9viathan dirig\u00e9 par la machine. Deux sc\u00e9narios pourraient toutefois \u00e9roder cet obstacle. Le premier, pr\u00e9sent\u00e9 par Wiener, consiste en l\u2019av\u00e8nement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fortement entropique, qui, en simplifiant le r\u00e9el \u00e0 mod\u00e9liser, faciliterait la t\u00e2che de la machine \u00e0 gouverner. Le second r\u00e9side dans le d\u00e9veloppement d\u2019une machine dot\u00e9e d\u2019ind\u00e9pendance, capable de r\u00e9agir au changement et d\u2019adapter la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 ses besoins au moyen d\u2019outils\u00a0: une machine, donc, \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u00eatre artificiel, et qui, en prenant vie, serait en mesure de mieux traiter la complexit\u00e9 du r\u00e9el \u2014 soit en \u0153uvrant activement \u00e0 r\u00e9duire la diversit\u00e9 de celui-ci, soit en atteignant une finesse d\u2019analyse in\u00e9gal\u00e9e. La machine qui acc\u00e8de \u00e0 la vie change ainsi d\u00e9finitivement la donne, puisqu\u2019elle acquiert le potentiel de passer outre au garde-fou qu\u2019avait identifi\u00e9 Wiener.<\/p>\n<h2>Incarnations de la soci\u00e9t\u00e9-machine<\/h2>\n<p>Apr\u00e8s avoir mis en garde contre les dangers associ\u00e9s \u00e0 une \u00e9ventuelle \u00ab\u00a0machine \u00e0 gouverner\u00a0\u00bb, le p\u00e8re de la cybern\u00e9tique conc\u00e8de que les structures sociales machiniques ne sont pas encore aptes \u00e0 diriger les soci\u00e9t\u00e9s humaines. La litt\u00e9rature prend alors le relais, en permettant de donner vie \u00e0 cette menace qui marque l\u2019imaginaire.<\/p>\n<p>R\u00e9dig\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e que l\u2019article du p\u00e8re Dubarle, le roman <em>Nineteen Eighty-Four<\/em> met en sc\u00e8ne des structures sociales asservissantes, qui font \u00e9cho aux craintes soulev\u00e9es par Wiener. La soci\u00e9t\u00e9 d\u2019Oc\u00e9ania est ainsi maintenue sous la coupe d\u2019un Parti d\u00e9shumanisant, qui incarne, dans la fiction, la menace pos\u00e9e par la soumission \u00e0 une machine sociale. Sous la plume d\u2019Orwell, cette soci\u00e9t\u00e9 est d\u00e9peinte comme une m\u00e9canique, mais aux motivations toutes personnelles\u00a0: \u00ab\u00a0You could grasp the mechanics of the society you lived in, but not its underlying motives\u00a0\u00bb, affirme un membre influent du Parti (1990, p.\u00a0273-274). M\u00eame si l\u2019\u00eatre humain n\u2019en comprend pas les dessous, cette m\u00e9canique continue \u00e0 tourner, car elle ne requiert, pour ce faire, que l\u2019ob\u00e9issance de ses constituants<a id=\"footnoteref4_bfrr1tg\" class=\"see-footnote\" title=\"\u00ab\u00a0In a way, the world-view of the Party imposed itself most successfully on people incapable of understanding it. They could be made to accept the most flagrant violations of reality, because they never fully grasped the enormity of what was demanded of them, and were not sufficiently interested in public events to notice what was happening. By lack of understanding they remained sane. They simply swallowed everything, and what they swallowed did them no harm, because it left no residue behind, just as a grain of corn will pass undigested through the body of a bird.\u00a0\u00bb (Orwell, 1990, p.\u00a0163.) \" href=\"#footnote4_bfrr1tg\">[4]<\/a>. Anim\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 propre, le syst\u00e8me politique \u00e0 Oc\u00e9ania se compare en fait \u00e0 un \u00eatre surdimensionn\u00e9, \u00e0 l\u2019image du L\u00e9viathan de Hobbes\u00a0: \u00ab\u00a0Below the Inner Party comes the Outer Party, which, if the Inner Party is described as the brain of the State, may be justly likened to the hands.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0217.) Au sein de ce vaste L\u00e9viathan, l\u2019individu ne repr\u00e9sente plus qu\u2019une cellule d\u00e9risoire, analogue \u00e0 celles qui composent le superorganisme d\u00e9crit par Bloom. Subordonn\u00e9es \u00e0 l\u2019organisme du Parti, ces cellules sont consid\u00e9r\u00e9es comme \u00e9tant sacrifiables au profit du corps qui les contient\u00a0: \u00ab\u00a0Can you not understand, Winston, that the individual is only a cell? The weariness of the cell is the vigour of the organism. Do you die when you cut your fingernails?\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0276.)<\/p>\n<p>Le pouvoir de l\u2019individu est ainsi presque r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant, ce qui laisse au Parti le champ libre pour r\u00e9pandre son emprise sur tout ce que rec\u00e8le le terri\u00adtoire oc\u00e9anien\u00a0: \u00ab\u00a0Individually, no member of the Party owns anything, except petty personal belongings. Collectively, the Party owns everything in Oceania, because it controls everything, and disposes of the products as it thinks fit.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0215.) D\u00e9munis face \u00e0 la machine sociale, les membres du Parti sont appel\u00e9s \u00e0 embrasser leur servitude en s\u2019immergeant dans cette superstructure. Alors seulement pourront-ils acc\u00e9der \u00e0 la grandeur, une grandeur qui n\u2019a rien d\u2019individuel, mais tout de collectif\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Alone \u2014 free \u2014 the human being is always defeated. It must be so, because every human being is doomed to die, which is the greatest of all failures. But if he can make complete, utter submission, if he can escape from his identity, if he can merge himself in the Party so that he <em>is<\/em> the Party, then he is all-powerful and immortal. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0276-277.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9 comme une planche de salut, cet effacement de l\u2019individualit\u00e9 vise en fait \u00e0 gommer toute forme de particularit\u00e9, ce qui a pour effet d\u2019augmenter l\u2019entropie au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Un tel accroissement de l\u2019entropie, en unifor\u00admisant le r\u00e9el \u00e0 prendre en compte, facilite la t\u00e2che de gouvernance du L\u00e9viathan et, par cons\u00e9quent, renforce la mainmise du Parti. Appuy\u00e9 par les machines \u00e0 communiquer, qui sont devenues ses outils, celui-ci atteint alors un potentiel de domination in\u00e9gal\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0The possibility of enforcing not only complete obedience to the will of the State, but complete uniformity of opinion on all subjects, now existed for the first time.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0214.) En consolidant ainsi leur pouvoir, ces structures sociales machiniques ont pour objectif ultime le maintien du syst\u00e8me en place \u2014 autrement dit, elles \u0153uvrent \u00e0 leur propre survie\u00a0: \u00ab\u00a0The Party is not concerned with perpetuating its blood but with perpetuating itself. <em>Who<\/em> wields power is not important, provided that the hierarchical structure remains always the same.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0218.) Une fois sa structure \u00e9tablie, le Parti devient plus que la somme des cellules humaines qui le composent\u00a0: c\u2019est un syst\u00e8me au fonctionnement autonome qui cherche \u00e0 perp\u00e9tuer son existence, comme la plupart des syst\u00e8mes complexes.<\/p>\n<p>En comparaison avec la m\u00e9canique du Parti, les structures repr\u00e9sent\u00e9es dans <em>Le D\u00e9peupleur<\/em> sont tout aussi ali\u00e9nantes, mais l\u2019intentionnalit\u00e9 derri\u00e8re leur gouvernance appara\u00eet moins clairement. Dans ce roman, des corps en mouvement sont d\u00e9peints, qui participent \u00e0 une vaste chor\u00e9graphie aux stricts param\u00e8tres. \u00c0 la recherche d\u2019une issue hors de leur prison cylindrique, ils se d\u00e9placent en deux cercles concentriques, formant les rouages d\u2019un \u00e9trange m\u00e9canisme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 noter enfin le soin que mettent les chercheurs de l\u2019ar\u00e8ne \u00e0 ne pas d\u00e9border sur l\u2019espace des grimpeurs. Si las de chercher en vain dans la cohue ils se tour\u00adnent vers la piste c\u2019est pour en suivre lentement la bordure imaginaire tout en d\u00e9vorant des yeux tous ceux qui s\u2019y trouvent. Leur lente ronde \u00e0 contre-courant des porteurs cr\u00e9e une seconde piste plus \u00e9troite encore et respect\u00e9e \u00e0 son tour par le gros des chercheurs. Ce qui convenablement \u00e9clair\u00e9 et vu d\u2019en haut donnerait par moments l\u2019impression de deux minces anneaux se d\u00e9pla\u00ad\u00e7ant en sens contraire autour du pullulement central. (Beckett, 1970, p.\u00a026.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nul n\u2019a jamais trouv\u00e9 de sortie hors du cylindre, pourtant cette ronde se perp\u00e9tue en vain. Les corps en mouvement poursuivent assid\u00fbment leur qu\u00eate st\u00e9rile, et quiconque s\u2019avise de contrevenir aux r\u00e8gles inflexibles de la machine est imm\u00e9diatement rappel\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre par ses semblables\u00a0:<\/p>\n<p>S\u2019il est rare de voir porter atteinte \u00e0 cette r\u00e8gle il arrive n\u00e9anmoins qu\u2019un chercheur particuli\u00e8rement nerveux ne r\u00e9siste plus \u00e0 l\u2019appel des niches et tunnels et essaie de se faufiler chez les grimpeurs sans qu\u2019un d\u00e9part l\u2019y autorise. Il se fait alors immanquablement refouler par la queue la plus proche de l\u2019effraction et les choses en restent l\u00e0. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a039-40.)<\/p>\n<p>Sous l\u2019\u0153il des autres chercheurs, il devient \u00e0 peu pr\u00e8s impossible de se soustraire aux r\u00e8gles de la machine sociale. La seule \u00e9chappatoire r\u00e9side dans la cessation du mouvement, dans l\u2019abandon de tout espoir de quitter le cylindre<a id=\"footnoteref5_s61sjo6\" class=\"see-footnote\" title=\"Un abandon qui n\u2019est m\u00eame pas le r\u00e9sultat d\u2019un choix conscient de la part des chercheurs\u00a0: \u00ab\u00a0Et loin de pouvoir imaginer leur \u00e9tat ultime o\u00f9 chaque corps sera fixe et chaque \u0153il vide ils en viendront l\u00e0 \u00e0 leur insu et seront tels sans le savoir.\u00a0\u00bb (Beckett, 1970, p.\u00a014.) \" href=\"#footnote5_s61sjo6\">[5]<\/a>. Malgr\u00e9 la force de cette emprise, les structures sociales du <em>D\u00e9peupleur<\/em> restent plus passives que celles d\u00e9crites par Orwell\u00a0: le m\u00e9canisme tourne, et les corps y participent, mais l\u2019empire de la machine se trouve bien plus dans l\u2019image de ce mouvement incessant que dans une volont\u00e9 concr\u00e8te du syst\u00e8me de se maintenir en place. Celui-ci n\u2019est d\u2019ailleurs pas imp\u00e9rissable\u00a0: dans les lignes finales du roman, le dernier corps en mouvement s\u2019immobilise, et le m\u00e9canisme d\u00e9peint s\u2019\u00e9vanouit alors d\u00e9finitivement.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 de cette vie r\u00e9gl\u00e9e au quart de tour, les structures sociales qui r\u00e9gissent l\u2019univers de <em>Neuromancer<\/em> se caract\u00e9risent par leur \u00e9tonnante fluidit\u00e9. Il est pourtant vrai qu\u2019elles rappellent certains aspects de la m\u00e9canique beckettienne. Elles d\u00e9montrent ainsi le m\u00eame manque d\u2019\u00e9gard envers l\u2019individu, qui est noy\u00e9 dans la masse impersonnelle, et la m\u00eame obsession pour le mouvement, condition essentielle de l\u2019existence humaine\u00a0:<\/p>\n<p>Stop hustling and you sank without a trace, but move a little too swiftly and you\u2019d break the fragile surface tension of the black market; either way, you were gone, with nothing left of you but some vague memory in the mind of a fixture like Ratz, though heart or lungs or kidneys might survive in the service of some stranger with New Yen for the clinic tanks. (Gibson, 1984, p.\u00a07.)<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, le monde \u00e9voqu\u00e9 par Gibson, avec Night City en son centre, diff\u00e8re grandement du m\u00e9canisme du <em>D\u00e9peupleur<\/em>. Ancr\u00e9 dans le progr\u00e8s technique, il appelle un renouvellement continuel et, de ce fait, est r\u00e9fractaire aux structures rigides, notamment aux lois\u00a0: \u00ab\u00a0But [Case] also saw a certain sense in the notion that burgeoning technologies require outlaw zones, that Night City wasn\u2019t there for its inhabitants, but as a deliberately unsupervised playground for technology itself.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a011.) Pour prosp\u00e9rer, cet empire de la technique ne peut s\u2019en tenir \u00e0 la l\u00e9galit\u00e9, il n\u00e9cessite une souplesse qui va au-del\u00e0 de celles que pourraient atteindre des structures officielles. La soci\u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e par Gibson n\u2019est donc pas une machine sociale \u00e0 proprement parler, tout asservissante et d\u00e9shumanisante qu\u2019elle soit. <em>Neuromancer<\/em> incarne plut\u00f4t le r\u00e8gne du laisser-aller, du chacun pour soi pouss\u00e9 \u00e0 outrance, dans un monde o\u00f9 l\u2019influence du gouvernement s\u2019est effrit\u00e9e pour laisser la place aux organisations mafieuses et aux puissants consortiums.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, il n\u2019est pas \u00e9tonnant que les structures machiniques \u00e9labor\u00e9es par Gibson ne soient pas issues d\u2019un gouvernement central, mais bien du riche clan Tessier-Ashpool. \u00c0 la Villa Straylight, domaine familial des Tessier-Ashpool, est pr\u00e9sent\u00e9e la vision d\u2019une microsoci\u00e9t\u00e9 en vase clos, d\u2019une structure sociale dans laquelle l\u2019humain et la machine vivraient en symbiose. En prenant part \u00e0 ce syst\u00e8me, l\u2019individu s\u2019immerge dans une vaste entit\u00e9, m\u00fb par le r\u00eave d\u2019atteindre, comme au sein du Parti \u00e0 Oc\u00e9ania, l\u2019immortalit\u00e9<a id=\"footnoteref6_x27ixkj\" class=\"see-footnote\" title=\"Chez Gibson, cette immortalit\u00e9 d\u2019un superorganisme qui survit \u00e0 ses constituants est en fait une figure r\u00e9currente, qui se retrouve \u00e9galement au sein des puissantes multinationales\u00a0: \u00ab\u00a0The zaibatsus, the multinationals that shaped the course of human history, had transcended old bar\u00adriers. Viewed as organisms, they had attained a kind of immortality. You couldn\u2019t kill a zaibatsu by assassinating a dozen key executives; there were others waiting to step up the ladder, assume the vacated position, access the vast banks of corporate memory.\u00a0\u00bb (1984, p.\u00a0203.) \" href=\"#footnote6_x27ixkj\">[6]<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0Tessier-Ashpool would be immortal, a hive, each of us units of a larger entity. Fascinating.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0229.) Cette immortalit\u00e9 a cependant un prix, celui d\u2019une soumission totale aux d\u00e9cisions de la machine. Pour se d\u00e9lester des tracas du quotidien, l\u2019humain en vient ainsi \u00e0 c\u00e9der son pouvoir d\u00e9cisionnel \u00e0 un \u00eatre artificiel hautement sophistiqu\u00e9, dot\u00e9 d\u2019une grande finesse d\u2019analyse. N\u00e9 de la fusion entre Wintermute et Neuromancer, cet \u00eatre artificiel est suffisamment \u00e9labor\u00e9 pour que l\u2019une de ses moiti\u00e9s, Neuromancer, sache \u00e0 elle seule lire et interpr\u00e9ter les motifs complexes de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>I saw [Linda\u2019s] death coming. In the patterns you sometimes imagined you could detect in the dance of the street. Those patterns are real. I am complex enough, in my narrow ways, to read those dances. Far better than Wintermute can. I saw her death in her need for you, in the magnetic code of the lock on the door of your coffin in Cheap Hotel, in Julie Deane\u2019s account with a Hongkong shirtmaker. As clear to me as the shadow of a tumor to a surgeon studying a patient\u2019s scan. (<em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0259.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Parce qu\u2019il est capable d\u2019appr\u00e9hender la soci\u00e9t\u00e9 humaine et d\u2019en saisir les rouages, Neuromancer vient \u00e9branler le garde-fou identifi\u00e9 par Wiener, qui mettait un b\u00e9mol quant aux capacit\u00e9s r\u00e9elles d\u2019une \u00e9ventuelle machine \u00e0 gouverner. Cependant, m\u00eame dans le roman de Gibson, la vision d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 symbiotique dirig\u00e9e par la machine ne se concr\u00e9tise pas. Elle est contrecarr\u00e9e par l\u2019assassinat de Marie-France Tessier, qui s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 comme mandat de r\u00e9aliser cet id\u00e9al d\u00e9lirant\u00a0: le meurtrier, Ashpool, consid\u00e9rait plut\u00f4t une telle existence comme un vrai cauchemar.<\/p>\n<h2>La faillite de l\u2019individu<\/h2>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9, telle que la con\u00e7oit le biologiste Howard Bloom, n\u2019est pas une simple addition d\u2019\u00eatres humains. Elle prend plut\u00f4t la forme d\u2019un superorganisme, dont les composantes peuvent \u00eatre sacrifi\u00e9es au profit du tout. Cette conception vaut pour toutes les soci\u00e9t\u00e9s humaines, mais s\u2019applique particuli\u00e8rement aux structures repr\u00e9sent\u00e9es dans la dystopie, car elles appellent l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 s\u2019abandonner \u00e0 plus grand que soi. Dans maintes fictions dystopiques, la soci\u00e9t\u00e9 peut alors \u00eatre con\u00e7ue comme une machine sociale, dont l\u2019assaut contre l\u2019individualit\u00e9 est d\u00e9cupl\u00e9 par le fait que, pour se perp\u00e9tuer, elle doit maintenir son emprise sur ses constituants.<\/p>\n<p>L\u2019humanit\u00e9 d\u00e9peinte par Orwell se voit ainsi submerg\u00e9e par une structure sociale asservissante, un Parti dont le fonctionnement rappelle la machine \u00e0 gouverner \u00e9voqu\u00e9e par Wiener. De m\u00eame, chez Gibson, la vision entretenue par Marie-France Tessier appelle \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer la prise de d\u00e9cision humaine, remettant en cause la libert\u00e9 de choix de l\u2019individu. Quant au cylindre du <em>D\u00e9peupleur<\/em>, il met en sc\u00e8ne une m\u00e9canique ali\u00e9nante apparemment d\u00e9pourvue d\u2019intentionnalit\u00e9, mais \u00e0 laquelle les corps en mouvements peuvent difficilement se soustraire. D\u00e9pouill\u00e9 de son pouvoir d\u00e9cisionnel, l\u2019individu de ces dystopies est trait\u00e9 comme une cellule d\u00e9risoire, subordonn\u00e9e aux besoins d\u2019une structure qui, souvent, cherche \u00e0 se perp\u00e9tuer. \u00c0 mesure qu\u2019elle se raffine, ou qu\u2019elle sim\u00adplifie le r\u00e9el \u00e0 prendre en compte, la machine sociale assoit ainsi sa mainmise sur l\u2019humanit\u00e9 m\u00eame qui la constitue.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ATILF (Analyse et traitement informatique de la langue fran\u00e7aise). Consult\u00e9 le 10 ao\u00fbt 2008. <em>Le tr\u00e9sor de la langue fran\u00e7aise informatis\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/atilf.atilf.fr\/tlf.htm\">http:\/\/atilf.atilf.fr\/tlf.htm<\/a><\/p>\n<p>BECKETT, Samuel. 1970. <em>Le D\u00e9peupleur.<\/em> Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit, 55\u00a0p.<\/p>\n<p>BLOOM, Howard. 1995. <em>The Lucifer Principle\u00a0: A Scientific Expedition into the Forces of History.<\/em> New York\u00a0: The Atlantic Monthly Press, 466\u00a0p.<\/p>\n<p>DESCARTES, Ren\u00e9. 1824 [1644]. <em>Les principes de la philosophie.<\/em> In <em>\u0152uvres de Descartes<\/em>, tome\u00a03, p.\u00a01-526. Publ. par Victor Cousin. Paris\u00a0: F. G. Levrault, libraire.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/gallica.bnf.fr\/\">http:\/\/gallica.bnf.fr\/<\/a><\/p>\n<p>DUBARLE, Dominique. 1948. \u00ab\u00a0Vers la machine \u00e0 gouverner. Une nouvelle science\u00a0: la cybern\u00e9tique\u00a0\u00bb. <em>Le Monde<\/em>, \u00e9dition du 28 d\u00e9cembre.<\/p>\n<p>GIBSON, William. 1984. <em>Neuromancer.<\/em> New York\u00a0: Ace Books, 271\u00a0p.<\/p>\n<p>HOBBES, Thomas. 2000 [1651]. <em>L\u00e9viathan ou Mati\u00e8re, forme et puissance de l\u2019\u00c9tat chr\u00e9tien et civil.<\/em> Trad. du latin par G\u00e9rard Mairet. Coll.\u00a0\u00ab\u00a0Folio\/Essais\u00a0\u00bb, n<sup>o<\/sup>\u00a0375. Paris\u00a0: Gallimard, 1027\u00a0p.<\/p>\n<p>MUKUNGU Kakangu, Marius. 2007. <em>Vocabulaire de la complexit\u00e9. Post-scriptum \u00e0 <\/em>La M\u00e9thode<em> d\u2019Edgar Morin.<\/em> Pr\u00e9f. d\u2019Edgar Morin, introd. de Christiane Peyron Bonjan et Guy Berger. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan, 538\u00a0p.<\/p>\n<p>ORWELL, George. 1990 [1949]. <em>Nineteen Eighty-Four.<\/em> Pr\u00e9f. de Peter Davison. Londres\u00a0: Penguin Books, 325\u00a0p.<\/p>\n<p>PORUSH, David. 1985. <em>The Soft Machine\u00a0: Cybernetic Fiction.<\/em> New York\u00a0: Methuen, 244\u00a0p.<\/p>\n<p>WIENER, Norbert. 1965 [1948]. <em>Cybernetics: Or Control and Communication in the Animal and the Machine<\/em>, 2<sup>e<\/sup> \u00e9d., Cambridge (Mass.)\u00a0: The M.I.T. Press, 212\u00a0p.<\/p>\n<p>_____. 1967 [1950]. <em>The Human Use of Human Beings\u00a0: Cybernetics and Society.<\/em> Postf. de Walter A. Rosenblith. New York\u00a0: Avon Books, 288\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_0ozlmla\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_0ozlmla\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0While we may be ennobled by the grandiose vision we have constructed of the universe as a clockwork mechanism, there is also something inherently depressing about the vision of our own spirits acting merely as cogs in that mechanism.\u00a0\u00bb (Porush, 1985, p. 7-8.)<\/p>\n<p id=\"footnote2_u7obx8m\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_u7obx8m\">[2]<\/a> Albert Einstein aurait prononc\u00e9 cette phrase en 1927, pour marquer son incr\u00e9dulit\u00e9 devant la vision du monde qui d\u00e9coule de la th\u00e9orie quantique. Celle-ci ne serait pas satisfaisante, sous-entend Einstein, parce qu\u2019elle demande n\u00e9cessairement le recours aux lois de la probabilit\u00e9\u00a0: selon le principe d\u2019incertitude de Heisenberg, il est impossible de conna\u00eetre simultan\u00e9ment la vitesse et la position d\u2019une m\u00eame particule, la pr\u00e9cision d\u2019un param\u00e8tre invalidant n\u00e9ces\u00adsairement l\u2019autre.<\/p>\n<p id=\"footnote3_c3qr36f\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_c3qr36f\">[3]<\/a> L\u2019indiff\u00e9renciation est associ\u00e9e \u00e0 l\u2019entropie, parce que la mise en ordre n\u00e9cessite de pouvoir distinguer les \u00e9l\u00e9ments \u00e0 classer. Par exemple, le cr\u00e9pitement uniforme d\u2019un t\u00e9l\u00e9viseur qui ne capte que des parasites est fortement entropique, tandis qu\u2019un appareil qui affiche les diff\u00e9rentes s\u00e9quences d\u2019un film donne \u00e0 voir diverses informations pr\u00e9sent\u00e9es de mani\u00e8re ordonn\u00e9e, et transmet donc un signal \u00e0 faible teneur entropique.<\/p>\n<p id=\"footnote4_bfrr1tg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_bfrr1tg\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0In a way, the world-view of the Party imposed itself most successfully on people incapable of understanding it. They could be made to accept the most flagrant violations of reality, because they never fully grasped the enormity of what was demanded of them, and were not sufficiently interested in public events to notice what was happening. By lack of understanding they remained sane. They simply swallowed everything, and what they swallowed did them no harm, because it left no residue behind, just as a grain of corn will pass undigested through the body of a bird.\u00a0\u00bb (Orwell, 1990, p.\u00a0163.)<\/p>\n<p id=\"footnote5_s61sjo6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_s61sjo6\">[5]<\/a> Un abandon qui n\u2019est m\u00eame pas le r\u00e9sultat d\u2019un choix conscient de la part des chercheurs\u00a0: \u00ab\u00a0Et loin de pouvoir imaginer leur \u00e9tat ultime o\u00f9 chaque corps sera fixe et chaque \u0153il vide ils en viendront l\u00e0 \u00e0 leur insu et seront tels sans le savoir.\u00a0\u00bb (Beckett, 1970, p.\u00a014.)<\/p>\n<p id=\"footnote6_x27ixkj\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_x27ixkj\">[6]<\/a> Chez Gibson, cette immortalit\u00e9 d\u2019un superorganisme qui survit \u00e0 ses constituants est en fait une figure r\u00e9currente, qui se retrouve \u00e9galement au sein des puissantes multinationales\u00a0: \u00ab\u00a0The zaibatsus, the multinationals that shaped the course of human history, had transcended old bar\u00adriers. Viewed as organisms, they had attained a kind of immortality. You couldn\u2019t kill a zaibatsu by assassinating a dozen key executives; there were others waiting to step up the ladder, assume the vacated position, access the vast banks of corporate memory.\u00a0\u00bb (1984, p.\u00a0203.)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Taillefer, H\u00e9l\u00e8ne. 2010. \u00ab L\u2019av\u00e8nement de la soci\u00e9t\u00e9-machine \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5461 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/taillefer-hd2.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 taillefer-hd2.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-1306a812-a2fd-4f13-ab1c-f8e709ebaf1a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/taillefer-hd2.pdf\">taillefer-hd2<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/taillefer-hd2.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-1306a812-a2fd-4f13-ab1c-f8e709ebaf1a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02 [\u2026] je ne reconnois aucune diff\u00e9rence entre les ma\u00adchines que font les artisans, et les divers corps que la nature seule compose [\u2026]. 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