{"id":5464,"date":"2024-06-13T19:48:18","date_gmt":"2024-06-13T19:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/lalgarabie-de-jorge-semprun-entre-uchronie-et-autobiographie\/"},"modified":"2024-09-13T17:26:44","modified_gmt":"2024-09-13T17:26:44","slug":"lalgarabie-de-jorge-semprun-entre-uchronie-et-autobiographie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5464","title":{"rendered":"L\u2019Algarabie de Jorge Semprun, entre uchronie et autobiographie"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6882\">Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>Un homme fait le projet de dessiner le Monde. Les ann\u00e9es passent\u00a0: il peuple une surface d\u2019images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d\u2019\u00eeles, de poissons, de maisons, d\u2019instruments, d\u2019astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s\u2019aper\u00e7oit que ce patient labyrinthe de formes n\u2019est rien d\u2019autre que son portrait. \u2014 Jorge Luis Borges, <em>L\u2019auteur<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2><em>Vous avez dit uchronie?<\/em><\/h2>\n<p>Bien que le mot\u00a0<em>uchronie<\/em>\u00a0soit rest\u00e9 d\u2019emploi didactique et plus rare qu\u2019<em>utopie<\/em>, l\u2019objet qu\u2019il d\u00e9signe demeure en revanche certainement plus familier et peut-\u00eatre plus intuitif que l\u2019utopie\u00a0elle-m\u00eame\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Se figurer l\u2019\u00e9tat du monde si tel \u00e9v\u00e9nement, jug\u00e9 d\u00e9terminant, s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 autrement, est un des exercices les plus naturels et fr\u00e9quents qu\u2019op\u00e8re la pens\u00e9e humaine. Plus naturel, plus fr\u00e9quent \u00e0 tout prendre que d\u2019\u00e9difier en pens\u00e9e des cit\u00e9s id\u00e9ales. C\u2019est un ressort \u00e9prouv\u00e9 des conversations de caf\u00e9 du Commerce [\u2026], et je parierais volontiers que l\u2019homme des cavernes, au retour d\u2019une chasse infructueuse, se complaisait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la r\u00eaver meilleure et \u00e0 en tirer les cons\u00e9quences. (Carr\u00e8re, 2007, p.\u00a09-10.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si elle se donne d\u2019embl\u00e9e sous le signe de la r\u00eaverie, l\u2019uchronie n\u2019est pas que le fruit st\u00e9rile d\u2019esprits d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s et sans envergure. Ainsi, ce n\u2019est pas par pur divertissement que le philosophe fran\u00e7ais Charles Renouvier, \u00ab\u00a0visionnaire qui r\u00eave le pass\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Swedenborg de l\u2019histoire\u00a0\u00bb, proposait, dans son\u00a0<em>Uchronie<\/em>\u00a0de 1857, de raconter l\u2019histoire de la civilisation europ\u00e9enne \u00ab\u00a0non telle qu\u2019elle fut, mais telle qu\u2019elle aurait pu \u00eatre\u00a0\u00bb (Renouvier, 1988, p.\u00a010). C\u2019est plut\u00f4t avec une certaine ambition qu\u2019il a pr\u00e9sent\u00e9 cette histoire apocryphe et sp\u00e9culative comme une \u00ab\u00a0histoire imaginaire, destin\u00e9e \u00e0 poser comme une v\u00e9rit\u00e9 philosophique et de conscience, plus haute que l\u2019histoire m\u00eame, la r\u00e9elle possibilit\u00e9 que la suite des \u00e9v\u00e9nements [\u2026] e\u00fbt \u00e9t\u00e9 radicalement diff\u00e9rente de ce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 par le fait\u00a0\u00bb (Renouvier, 1988, p.\u00a015).<\/p>\n<p>Sous la gouverne du philosophe, l\u2019uchronie repr\u00e9sente donc une m\u00e9thode de recherche de la v\u00e9rit\u00e9 \u2014 \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 philosophique et de conscience\u00a0\u00bb \u2014, ainsi qu\u2019une arme de longue port\u00e9e pour lutter contre les doctrines fatalistes qui minent l\u2019action historique en d\u00e9courageant\u00a0<em>a priori<\/em>\u00a0toute tentative de changer l\u2019ordre social. Elle ne propose pas une nouvelle connaissance du pass\u00e9, mais plut\u00f4t une conscience active de la contingence historique. En d\u00e9duisant le r\u00e9el du virtuel, en m\u00e9ditant sur les limites du possible et de l\u2019impossible, en tirant les\u00a0le\u00e7ons de ce qui n\u2019a pas eu lieu, l\u2019uchroniste s\u2019inscrit contre le sentiment d\u2019impuissance et la tentation du repli sur soi. Son objectif est de montrer que l\u2019humanit\u00e9 a eu, \u00e0 certains moments cl\u00e9s de son histoire, la possibilit\u00e9 r\u00e9elle de changer le cours des choses et de faire advenir un monde qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 radicalement diff\u00e9rent de celui dans lequel nous vivons actuellement.<\/p>\n<h2><em>L\u2019uchronie dans\u00a0<\/em>L\u2019Algarabie<\/h2>\n<p>Publi\u00e9e en 1981,\u00a0<em>L\u2019Algarabie<\/em>\u00a0de Jorge Semprun est fond\u00e9e sur le postulat d\u2019une victoire du mouvement de mai 68. Posant l\u2019hypoth\u00e8se que c\u2019est le discours \u00e0 la Nation prononc\u00e9 par Charles de Gaulle le 31 mai 1968 qui a permis de d\u00e9nouer la crise en provoquant un ralliement de la majorit\u00e9 aux positions du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, l\u2019auteur imagine ce qui aurait pu advenir si de Gaulle avait eu la mauvaise id\u00e9e de mourir dans un accident d\u2019h\u00e9licopt\u00e8re \u00e0 ce moment critique de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>S\u2019appuyant sur des faits connus qui ont marqu\u00e9 les \u00e9v\u00e9nements de mai 68, mais auxquels il donne une plus grande ampleur dans son roman, l\u2019auteur brosse le portrait haut en couleurs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 exalt\u00e9e par la prolif\u00e9ration euphorique du virus contestataire et le jaillissement joyeux de communes insurg\u00e9es dans les principales villes de France. Il pr\u00e9voit cependant un second tournant dans le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements, lorsque la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise enti\u00e8re se retrouve emport\u00e9e par le reflux violent et dysphorique de l\u2019\u00e9nergie qu\u2019elle avait mise en circulation, sombrant alors dans la guerre civile et la radicalisation des luttes internes entre les fractions r\u00e9volutionnaires rivales, qui compromettent finalement l\u2019aboutissement de la r\u00e9volution tout en permettant \u00e0 l\u2019\u00c9tat chancelant de reprendre de la vigueur et le contr\u00f4le de la situation.<\/p>\n<p>Une id\u00e9e de Karl Marx, contenue dans le<em>\u00a018 brumaire de Louis Bonaparte<\/em>, exprime \u00e0 merveille la th\u00e8se sous-jacente \u00e0 cette r\u00e9\u00e9criture semprunienne de l\u2019histoire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de toutes pi\u00e8ces, dans des circonstances qu\u2019ils auraient eux-m\u00eames choisies, mais dans des circonstances qu\u2019ils trouvent imm\u00e9diatement pr\u00e9\u00e9tablies, donn\u00e9es et h\u00e9rit\u00e9es. La tradition de toutes les g\u00e9n\u00e9rations disparues p\u00e8se comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et, au moment pr\u00e9cis o\u00f9 ils semblent le plus occup\u00e9s \u00e0 se bouleverser eux-m\u00eames et \u00e0 bouleverser les choses, \u00e0 cr\u00e9er quelque chose qui ne s\u2019est jamais vu, c\u2019est justement l\u00e0, dans de pareilles \u00e9poques de crise r\u00e9volutionnaire qu\u2019ils \u00e9voquent craintivement les esprits du pass\u00e9, les appelant \u00e0 la rescousse, leur empruntant leurs noms, leurs mots d\u2019ordre et leurs costumes, pour jouer, sous ce d\u00e9guisement v\u00e9n\u00e9rable et dans cette langue d\u2019emprunt, les nouvelles sc\u00e8nes de l\u2019histoire universelle. (Marx, 2007, p.\u00a050.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En effet, les nouvelles sc\u00e8nes de l\u2019histoire universelle sont plac\u00e9es ici sous le signe de la parodie\u00a0: une actrice populaire de l\u2019\u00e9poque, Mireille Darc, lib\u00e8re \u00e0 nouveau Orl\u00e9ans (Semprun, 1997, p.\u00a0134), tandis qu\u2019une Penth\u00e9sil\u00e9e remise au go\u00fbt du jour commande une cavalerie f\u00e9minine inspir\u00e9e jusque dans le d\u00e9tail du pantalon par le texte d\u2019une proclamation de 1870 appelant les insurg\u00e9es de Paris \u00e0 la constitution de bataillons d\u2019\u00ab\u00a0Amazones de la Seine\u00a0\u00bb (Semprun, 1997, p.\u00a0231).<\/p>\n<p>De plus, la rh\u00e9torique \u00ab\u00a0marxiste-l\u00e9niniste\u00a0\u00bb repr\u00e9sente le d\u00e9guisement v\u00e9n\u00e9rable et le signe de connivence qui suffit \u00e0 prouver le caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire d\u2019un orateur, m\u00eame si celui-ci s\u2019exprime avec un fort accent et la plus \u00e9clatante mauvaise foi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Que voyons-nous dans notle alentoul? Une communaut\u00e9 o\u00f9 les femmes, poul des laisons histoliques et sociales tl\u00e8s pl\u00e9cises, sont moins nombleuses que les hommes. Il n\u2019y a donc, poul supplimer la mis\u00e8le sexuelle latente \u2014 qui est un facteul contle l\u00e9volutionnaile, ne l\u2019oubliez pas! \u2014 que deux solutions\u00a0: ou bien l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une communaut\u00e9 sexuelle totale, pal la supplession ladicale de toute applopliation pliv\u00e9e du plaisil, et cela, vous le savez bien, est encole impensable \u00e0 l\u2019heule actuelle\u00a0: ou bien le l\u00e9tablissement de l\u2019acc\u00e8s individuel et malchand au plaisil [\u2026] comme seule possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9viter une guelle des hommes entle eux, une guelle des classes d\u2019\u00e2ge masculines poul le contl\u00f4le du malch\u00e9 f\u00e9minin. Ainsi, [\u2026] mon \u00e9tablissement de plaisil \u2014 qui compolte aussi un aspect utilitaile et hygi\u00e9nique, pal son c\u00f4t\u00e9 bain-douches! \u2014 l\u00e9actionnaile si on le juge selon des clit\u00e8les abstlaits, est la seule solution d\u00e9moclatique avanc\u00e9e au plobl\u00e8me existant, si on veut bien l\u2019envisager sous l\u2019angle d\u2019une analyse concl\u00e8te. (Semprun, 1997, p.\u00a032-33.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Embl\u00e9matique de l\u2019\u00e9criture satirique de Semprun, ce passage t\u00e9moigne du constat d\u00e9senchant\u00e9 qui donne le ton d\u00e8s les premi\u00e8res pages du roman, faisant grincer au passage les slogans pompiers qui ont fait la renomm\u00e9e de mai 68\u00a0: \u00ab\u00a0sous les pav\u00e9s il n\u2019y avait pas la plage\u00a0: il y avait la boue\u00a0\u00bb (Semprun, 1997, p.\u00a015).<\/p>\n<p>Ainsi r\u00e9duite \u00e0 sa dimension fantasmagorique, la Seconde Commune de Paris se voit condamn\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre \u00e0 plus ou moins br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance, comme les fant\u00f4mes qui s\u2019\u00e9vanouissent sans combats au cr\u00e9puscule du matin\u00a0: \u00ab\u00a0La Commune ou plut\u00f4t ce qu\u2019il en subsistait encore sous les oripeaux parodiques de la farce, allait retomber bient\u00f4t comme un fruit m\u00fbr \u2014 pourrissant \u2014 dans le giron de l\u2019\u00c9tat d\u00e9mocratique reconstitu\u00e9 [&#8230;].\u00a0\u00bb (Semprun, 1997, p.\u00a0135.) D\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de l\u2019avenir, les communards se cantonnent alors vainement dans l\u2019imitation du pass\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Et nous, qui aurions d\u00fb \u00eatre l\u2019avenir, sa pr\u00e9figuration du moins, m\u00eame maladroite, nous ne sommes plus que les vestiges archa\u00efques d\u2019une Commune singeant les esp\u00e9rances du xix<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, r\u00e9p\u00e9titives comme une farce macabre [&#8230;].\u00a0\u00bb (Semprun, 1997, p.\u00a0107-108.)<\/p>\n<p>En somme, mai 68 appara\u00eet ici comme une r\u00e9volution de pacotille, une resuc\u00e9e approximative des classiques en poche de l\u2019histoire universelle, bref une mani\u00e8re d\u2019exorciser les spectres de la R\u00e9volution en rejouant leur drame une nouvelle fois et en se grisant de leurs discours les plus m\u00e9morables. Cette vision d\u00e9sabus\u00e9e du roman rencontre alors celle de Pierre Nora, qui \u00e9crivait dans \u00ab\u00a0L\u2019\u00c8re de la comm\u00e9moration\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>En fait d\u2019action r\u00e9volutionnaire, en fait d\u2019histoire qui, au sens h\u00e9g\u00e9lien, s\u2019\u00e9crit en lettres de sang, chacun s\u2019est demand\u00e9 apr\u00e8s coup ce qui s\u2019\u00e9tait r\u00e9ellement pass\u00e9. Pas de r\u00e9volution, rien m\u00eame de tangible et de palpable mais, en d\u00e9pit des acteurs, \u00e0 leur corps d\u00e9fendant la remont\u00e9e incoercible et le festival flamboyant du l\u00e9gendaire complet de toutes les r\u00e9volutions [\u2026]. Les soixante-huitards voulaient agir, ils n\u2019ont fait que c\u00e9l\u00e9brer, dans un ultime festival et une reviviscence mim\u00e9tique, la fin de la R\u00e9volution. L\u2019\u00e9v\u00e9nement n\u2019a de sens\u00a0<em>que<\/em>\u00a0comm\u00e9moratif. (Nora, 1997, p.\u00a04689.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2><em>L\u2019autobiographie dans\u00a0<\/em>L\u2019Algarabie<\/h2>\n<p>Dans\u00a0<em>Adieu vive clart\u00e9\u2026<\/em>, r\u00e9cit autobiographique publi\u00e9 en 1999, Semprun \u00e9voque les difficult\u00e9s qu\u2019il a rencontr\u00e9es dans l\u2019\u00e9criture de son roman\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La longueur de cette \u00e9criture ne s\u2019explique pas seulement parce que\u00a0<em>L\u2019Algarabie<\/em>\u00a0changea plusieurs fois de langue, comme un serpent change de peau, ayant h\u00e9sit\u00e9 longtemps entre l\u2019espagnol et le fran\u00e7ais. Cette lenteur s\u2019explique aussi, je crois le deviner, par le fait m\u00eame que, pour la premi\u00e8re fois, et quels que fussent les masques brandis, des souvenirs enfantins et intimes affleuraient dans l\u2019un de mes livres [&#8230;]. (Semprun, 1998, p.\u00a051-52.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comment l\u2019auteur s\u2019interpole-t-il dans son \u0153uvre? Comment s\u2019y r\u00e9fl\u00e9chissent ses souvenirs intimes?\u00a0<em>L\u2019Algarabie<\/em>\u00a0raconte un jour dans la vie de Rafael Artigas, \u00e9crivain espagnol vivant \u00e0 Paris sous un nom d\u2019emprunt. L\u2019action se passe en octobre 1975, dans une commune de Paris d\u00e9sormais ceintur\u00e9e d\u2019un mur comme celui de Berlin, et d\u00e9sign\u00e9e par l\u2019acronyme \u00ab\u00a0Z.U.P.\u00a0\u00bb qui signifie \u00ab\u00a0Zone Urbaine de P\u00e9nurie\u00a0\u00bb selon les autorit\u00e9s fran\u00e7aises ext\u00e9rieures \u00e0 la commune, et \u00ab\u00a0Zone d\u2019Utopie Populaire\u00a0\u00bb pour le groupe de communards espagnols auquel appartient le protagoniste du roman.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0vrai nom\u00a0\u00bb d\u2019Artigas n\u2019est pas donn\u00e9 dans le roman, mais en revanche l\u2019origine du pseudonyme nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans\u00a0<em>Adieu vive clart\u00e9\u2026<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Artigas a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des nombreux pseudonymes (ou noms de guerre\u00a0: j\u2019aime bien cette locution, elle refl\u00e8te la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e9poque) que j\u2019aurai utilis\u00e9s dans la clandestinit\u00e9 antifranquiste, durant la d\u00e9cennie de ma double vie. Mon autre vie\u00a0\u00bb (Semprun, 1998, p.\u00a049.) Le principe uchronique s\u2019\u00e9tend ainsi \u00e0 l\u2019identit\u00e9, qui se d\u00e9ploie \u00e9galement dans le champ des possibles\u00a0: Artigas repr\u00e9sente Semprun non pas tel qu\u2019il est, mais tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 et qu\u2019il aurait pu \u00eatre si les \u00e9v\u00e9nements avaient pris un autre tour.<\/p>\n<p>Le roman introduit ainsi un jeu de correspondances o\u00f9 l\u2019auteur s\u2019avance masqu\u00e9 derri\u00e8re sa fiction, peut-\u00eatre pour mieux r\u00e9gler ses comptes avec son pass\u00e9 de militant communiste, mais peut-\u00eatre aussi pour profiter des avantages de l\u2019anonymat\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019avais invent\u00e9 ce personnage [\u2026] pour pouvoir parler, sous ce masque, de mes v\u00e9rit\u00e9s les plus intimes. De certaines d\u2019entre elles, du moins. Pour \u00e9voquer l\u2019appartement de la rue Alfonso-XI, \u00e0 Madrid, avec son long couloir o\u00f9 j\u2019attendais, dans l\u2019ombre de la nuit, insomniaque enfantin et angoiss\u00e9, le retour de ma m\u00e8re. Tout un roman baroque, libertin, surcharg\u00e9 d\u2019\u00e9pisodes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment invraisemblables, pour dire certaines des v\u00e9rit\u00e9s les plus troubles et troublantes des souvenirs enfouis\u00a0: le sombre paradis des ardeurs enfantines. (Semprun, 1998, p.\u00a048-49.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>L\u2019Algarabie<\/em>\u00a0contient en effet de longs monologues o\u00f9 Artigas \u00e9voque ces fameux souvenirs d\u2019enfance qui sont mis en \u00e9vidence par des caract\u00e8res italiques indiquant qu\u2019il s\u2019agit de paroles rapport\u00e9es, enregistr\u00e9es sur un magn\u00e9tophone au cours d\u2019entrevues que le protagoniste avait accord\u00e9es \u00e0 une \u00e9tudiante, Anna-Lise, qui projetait d\u2019\u00e9crire une th\u00e8se sur son \u0153uvre. Au moment o\u00f9 Artigas meurt assassin\u00e9 par une bande de\u00a0<em>noctards<\/em>\u00a0d\u00e9jant\u00e9s, Anna-Lise r\u00e9\u00e9coute l\u2019un de ces enregistrements, qui prend soudainement les accents d\u2019une voix d\u2019outre-tombe\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>O\u00f9 suis-je Dans ce couloir sans doute \/ J\u2019arrive une fois encore devant cette porte ferm\u00e9e\u00a0<\/em>[\u2026]<em>\u00a0Porte ferm\u00e9e sur la mort Chambre close Condamn\u00e9e pendant des ann\u00e9es J\u2019en finirai donc toujours l\u00e0\u00a0<\/em>[\u2026]<em>\u00a0Butant sur le battant derri\u00e8re lequel s\u2019expose et se d\u00e9robe le secret de la mort De la chambre mortuaire de ma m\u00e8re<\/em>\u00a0[&#8230;]. (Semprun, 1997, p.\u00a0575.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2><em>L\u2019Algarabie \u00a0<\/em>: uchronie ou autobiographie?<\/h2>\n<p>Mais peu avant cette mort, quelqu\u2019un demande \u00e0 Artigas ce qu\u2019il fait dans la vie\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9cris\u00a0<em>L\u2019Algarabie<\/em>\u00a0\u00bb, r\u00e9pond-il en clin d\u2019\u0153il \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre mise en abyme de\u00a0<em>Paludes<\/em>. \u00c0 la demande de son interlocuteur, Artigas explique la signification de ce mot\u00a0: il s\u2019agit d\u2019une francisation de l\u2019espagnol\u00a0<em>algarabia<\/em>, qui, comme notre\u00a0<em>charabia<\/em>, d\u00e9signe la langue ou les discours que nous ne pouvons pas comprendre. La similitude morphologique des deux termes s\u2019explique, pr\u00e9cise-t-il, parce qu\u2019ils viendraient tous deux de l\u2019arabe\u00a0<em>arabiya<\/em>, qui signifie simplement \u00ab\u00a0arabe\u00a0\u00bb, langue incompr\u00e9hensible pour un occidental. En r\u00e9alit\u00e9, cette \u00e9tymologie n\u2019est pas attest\u00e9e pour\u00a0<em>charabia<\/em>, mais on entend bien par contre le mot\u00a0<em>arabiya<\/em>\u00a0dans le\u00a0<em>charabia<\/em>\u00a0fran\u00e7ais, tout comme dans l\u2019<em>algarabia<\/em>\u00a0espagnole.<\/p>\n<p>En faisant ainsi entendre l\u2019arabe et l\u2019espagnol sous le fran\u00e7ais,\u00a0<em>L\u2019Algarabie<\/em>\u00a0renvoie \u00e0 la confusion des identit\u00e9s, qui est l\u2019un des th\u00e8mes majeurs du roman. Confusion du pr\u00e9sent hant\u00e9 par le pass\u00e9, mais aussi confusion dans l\u2019identit\u00e9 d\u2019Artigas-Semprun. Ajout\u00e9 \u00e0 la dimension polyglotte du roman \u2014 qui met en pr\u00e9sence le fran\u00e7ais, l\u2019espagnol, l\u2019allemand, l\u2019anglais, l\u2019italien et le latin \u2014, cela contribue \u00e0 donner \u00e0 l\u2019\u0153uvre son caract\u00e8re bab\u00e9lique\u00a0: \u00ab\u00a0Je pourrais aussi bien appeler ce roman\u00a0<em>La Tour de Babel<\/em>\u00a0ou\u00a0<em>Le Charabia<\/em>\u00a0\u00bb (Semprun, 1997, p.\u00a0543).<\/p>\n<p>Enfin, lorsqu\u2019on lui demande le sujet son livre, Artigas r\u00e9pond qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un roman autobiographique. Car il a du mal \u00e0 inventer, dit-il. Son interlocuteur lui propose alors une astuce pour surmonter cette difficult\u00e9. Il s\u2019agit simplement d\u2019imaginer une hypoth\u00e8se qui bouleverse le r\u00e9el et change radicalement le cours de l\u2019histoire\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Imaginons que de Gaulle ne soit pas mort en mai 68 [\u2026]. \/ Il serait rentr\u00e9 \u00e0 Paris, [\u2026] il aurait prononc\u00e9 le discours dont on a retrouv\u00e9 le texte \u00e0 La Boisserie. Le mouvement de mai aurait aussit\u00f4t tourn\u00e9 court. L\u2019assembl\u00e9e dissoute, il y aurait eu un raz de mar\u00e9e gaulliste aux \u00e9lections l\u00e9gislatives. [\u2026] \/ Alors [\u2026] essaie d\u2019imaginer ce qu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 la France aujourd\u2019hui, en 1975, \u00e0 partir de telles pr\u00e9misses. (Semprun, 1997, p.\u00a0545.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette uchronie dans l\u2019uchronie impressionne vivement Artigas, qui r\u00e9pond du tac au tac\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle horreur!\u00a0\u00bb Mais elle instaure aussi un point de basculement entre la fiction et l\u2019autobiographie, ouvrant une br\u00e8che g\u00e9n\u00e9rique par laquelle l\u2019auteur s\u2019interpole dans l\u2019univers fictif qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9. La relation d\u2019homologie entre l\u2019auteur et son personnage est ainsi accus\u00e9e par la sym\u00e9trie qui se profile entre leurs \u0153uvres respectives. Comme deux valeurs n\u00e9gatives qui s\u2019annulent lorsqu\u2019on les multiplie, les perspectives uchroniques se d\u00e9truisent l\u2019une l\u2019autre, laissant place \u00e0 la positivit\u00e9 autobiographique. L\u2019identit\u00e9 se d\u00e9couvre alors dans l\u2019entrecroisement des deux mondes\u00a0: entre l\u2019imaginaire et le r\u00e9el. Peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 le projet de\u00a0<em>L\u2019Algarabie<\/em>, entre uchronie et autobiographie\u00a0: explorer l\u2019identit\u00e9 au croisement du r\u00e9el et de l\u2019imaginaire, dans la contradiction de ce que l\u2019on est, de ce que l\u2019on a \u00e9t\u00e9 et de ce que l\u2019on aurait pu \u00eatre, en r\u00e9cup\u00e9rant ce que la vie rejette hors du r\u00e9el, mais dont l\u2019imaginaire conserve secr\u00e8tement la trace.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Carr\u00e8re, Emmanuel. 2007 [1986]. <em>Le D\u00e9troit de Behring\u00a0: introduction \u00e0 l\u2019uchronie.<\/em> Paris\u00a0: P.O.L., 128 p.<\/p>\n<p>Marx, Karl. 2007 [1852]. <em>Le 18 brumaire de Louis Bonaparte<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion, 216 p.<\/p>\n<p>Nora, Pierre. 1997 [1992]. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e8re de la comm\u00e9moration\u00a0\u00bb. <em>Les Lieux de m\u00e9moire<\/em>, III. Paris\u00a0: Gallimard, p.\u00a04687-4719.<\/p>\n<p>Renouvier, Charles. 1988 [1857, 1876]. <em>Uchronie (l\u2019utopie dans l\u2019histoire), esquisse historique apocryphe du d\u00e9veloppement de la civilisation europ\u00e9enne, tel qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9, tel qu\u2019il aurait pu \u00eatre<\/em>. Paris\u00a0: Fayard, 480 p.<\/p>\n<p>Semprun, Jorge. 1997 [1981]. <em>L\u2019Algarabie<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 608 p.<\/p>\n<p>_____. 1998. <em>Adieu, vive clart\u00e9\u2026<\/em> Paris\u00a0: Gallimard, 256 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Desrosiers, David 2010. \u00ab L\u2019Algarabie de Jorge Semprun, entre uchronie et autobiographie \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5464 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/desrosiers-hd2.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 desrosiers-hd2.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0603f8ef-8eee-4e48-8dbb-0d5b1115cbcc\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/desrosiers-hd2.pdf\">desrosiers-hd2<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/desrosiers-hd2.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0603f8ef-8eee-4e48-8dbb-0d5b1115cbcc\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02 Un homme fait le projet de dessiner le Monde. 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