{"id":5465,"date":"2024-06-13T19:48:18","date_gmt":"2024-06-13T19:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/un-vieux-cynique-menace-la-joie-de-vivre\/"},"modified":"2024-09-13T17:26:29","modified_gmt":"2024-09-13T17:26:29","slug":"un-vieux-cynique-menace-la-joie-de-vivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5465","title":{"rendered":"Un vieux cynique menace \u00ab La Joie de vivre \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6882\">Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02<\/a><\/h5>\n<p>Selon Raymond Trousson, \u00ab\u00a0le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle appar[a\u00eet] comme l\u2019\u00e8re d\u2019une utopie majoritairement optimiste\u00a0\u00bb (Trousson, 1999, p.\u00a0235). Cela n\u2019exclut pas, loin s\u2019en faut, que certains \u00e9crivains nagent, pour ainsi dire, \u00e0 contre-courant; quelques-uns auront m\u00eame fait des tentatives dans chacune des directions. Il en va ainsi d\u2019\u00c9mile Zola\u00a0: si son dernier cycle romanesque, <em>Les Quatre<\/em> <em>\u00c9vangiles<\/em> (1898-1902), \u00e9mane d\u2019un positivisme notoirement convaincu de la marche inalt\u00e9rable du progr\u00e8s, le romancier chef de file du naturalisme fran\u00e7ais n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 aussi unanimement optimiste que le sont ses \u00e9crits tardifs. M\u00eame qu\u2019il a tremp\u00e9 dans un pessimisme tr\u00e8s fin-de-si\u00e8cle avec <em>La Joie de vivre<\/em> (1884), douzi\u00e8me tome de la saga familiale des <em>Rougon-Macquart<\/em>.<\/p>\n<p>Au d\u00e9part,<em> La Joie de vivre<\/em> devait \u00eatre une affirmation de la vie \u00e0 th\u00e8se explicitement anti-pessimiste, selon les plans primitifs du romancier dress\u00e9s entre 1880 et 1883. N\u00e9anmoins, dans la version d\u00e9finitive du roman, les deux principaux personnages, Pauline Quenu et Lazare Chanteau, incarnent chacun un versant du \u00ab\u00a0Schopenhauer\u00a0\u00bb que Zola veut exposer. Pour sch\u00e9matiser, disons que l\u2019une repr\u00e9sente la bonne compr\u00e9hension et l\u2019application bien sentie de la doctrine; tandis que l\u2019autre personnifie le mauvais schopenhaueriste, l\u2019adepte impuissant et infid\u00e8le qui adopte la pose d\u00e9tach\u00e9e du philosophe sans savoir la tenir. D\u2019une certaine mani\u00e8re, il convient d\u2019envisager l\u2019action raisonn\u00e9e et g\u00e9n\u00e9reuse de Pauline (la fille bien portante des charcutiers du <em>Ventre de Paris<\/em>) comme une tentative s\u00e9rieuse de l\u2019utopie schopenhauerienne; Pauline essaye sans succ\u00e8s de ranimer la joie de vivre de son pauvre cousin Lazare qui, atteint du mal du si\u00e8cle, ne cesse de broyer du noir et demeure incapable de se soustraire \u00e0 la vision dystopique du monde que lui inspire le schopenhauerisme ambiant. Zola avec ce roman se trouve donc, malgr\u00e9 ses intentions initiales, \u00e0 effectuer une fictionnalisation large et fid\u00e8le d\u2019une importante portion de la doctrine d\u2019Arthur Schopenhauer, en divisant sur deux t\u00eates le poids de la documentation pessimiste qu\u2019il a rassembl\u00e9e.<\/p>\n<p>Comment expliquer un tel renversement? C\u2019est que la pens\u00e9e du philosophe est s\u00e9duisante. En effet, le vieux r\u00eave d\u2019\u00e9carter \u00e0 jamais le mal et la souffrance a une nouvelle recette dans la France des ann\u00e9es 1880 \u2014 Schopenhauer l\u2019a formul\u00e9e\u00a0: asc\u00e9tisme, abstinence, chastet\u00e9, d\u00e9tachement des instincts et de l\u2019animalit\u00e9, r\u00e9duction des besoins au minimum, \u00e9l\u00e9vation maximale de l\u2019esprit. Bonne pour l\u2019individu, cette doctrine fort s\u00e9duisante et simple \u00e0 saisir \u2014 sinon \u00e0 mettre en pratique \u2014 avait de quoi effrayer Zola et ses contemporains, parce que, dans une perspective \u00e9volutionniste, elle conduisait l\u2019esp\u00e8ce \u00e0 sa ruine. Bien que le philosophe refus\u00e2t d\u2019envisager les cons\u00e9quences \u00e0 long terme d\u2019une mise en application syst\u00e9matique de ses principes par la population (Lefranc, 1998, p.\u00a011), nombreux furent ceux qui, comme A.\u00a0Boyenval et Firmin Boissin, virent en Schopenhauer \u00ab\u00a0l\u2019ennemi du mariage\u00a0\u00bb (Boyenval, 1884, p. 39) et par l\u00e0 celui de la R\u00e9publique, puisque la morale schopenhauerienne selon eux \u00ab\u00a0pr\u00eachait, pour h\u00e2ter la fin du monde, le c\u00e9libat absolu\u00a0\u00bb (Boissin, 1885, p.\u00a0504). Poussant leur imagination ne serait-ce qu\u2019un peu, ils y trouv\u00e8rent mati\u00e8re \u00e0 dystopie\u00a0: \u00ab\u00a0Si ce fl\u00e9au gagnait les parties vives de la nation, les Barbares pourraient venir; ils trouveraient d\u00e9mantel\u00e9es nos meilleures citadelles [&#8230;]\u00a0\u00bb (Boissin, 1885, p.\u00a0504), dissertait-on, la plume chevrotante, en se raccrochant au seul espoir que, pour l\u2019heure, la maladie du pessimisme<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\"> \u00ab\u00a0Les pessimistes sont des malades\u00a0\u00bb, r\u00e9sumait Ferdinand Bruneti\u00e8re (1879, p.\u00a0478) dans son compte-rendu du<em> Pessimisme au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em> d\u2019E.\u00a0Caro, qui \u00e9crivait : \u00ab\u00a0C\u2019est une sorte de maladie intellectuelle, mais une maladie privil\u00e9gi\u00e9e, concentr\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce jour dans les sph\u00e8res de la haute culture, dont elle pourrait \u00eatre une sorte de raffinement malsain et d\u2019\u00e9l\u00e9gante corruption.\u00a0\u00bb (1878, p.\u00a0ii-iii.) <\/span> ne touchait que les litt\u00e9rateurs (sans doute la partie \u00ab\u00a0morte\u00a0\u00bb de la nation fran\u00e7aise).<\/p>\n<p>\u00c0 terme, la France courait droit \u00e0 sa perte. \u00ab\u00a0La fin du monde est toujours une question de temps [&#8230;]\u00a0\u00bb, peut-on ironiser avec Chassay, Cliche et Gervais (2005, p.\u00a08). C\u2019\u00e9tait n\u00e9anmoins un sentiment authentique et r\u00e9pandu, en cette fin de si\u00e8cle, que de craindre la popularisation d\u2019une telle philosophie. La tranche la plus inqui\u00e8te du peuple fran\u00e7ais \u00e9tait terroris\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e de cette pens\u00e9e pessimiste qu\u2019elle voyait d\u00e9ferler sur l\u2019intelligentsia parisienne comme une catastrophe. Les ultimes raffinements de l\u2019esprit rationnel invitaient l\u2019homme moderne \u00e0 r\u00e9cuser la valeur de la vie et, poignante menace, constituaient la recette parfaite pour l\u2019extinction de la race\u00a0: les adeptes du Schopenhauer, \u00ab\u00a0tout un clan de jeunes litt\u00e9rateurs\u00a0\u00bb, selon Boissin, \u00e9taient cens\u00e9s \u00ab\u00a0vouer un culte au suicide, au n\u00e9ant\u00a0\u00bb (Boissin, 1885, p.\u00a0503). Un romancier de la trempe d\u2019\u00c9mile Zola n\u2019allait pas manquer de s\u2019int\u00e9resser au psychodrame en cours \u2014 d\u2019autant plus qu\u2019il avait lui-m\u00eame senti l\u2019appel du pessimisme, r\u00e9cemment, suite aux d\u00e9c\u00e8s successifs, en 1880, de Gustave Flaubert et de Mme Zola, sa m\u00e8re<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\"> Nombreux sont les biographes qui voient dans l\u2019ann\u00e9e 1880 une p\u00e9riode de remise en question existentielle chez Zola. Henri Mitterand parle volontiers d\u2019une \u00ab crise de la quarantaine \u00bb et montre un Zola \u00ab intime, en proie \u00e0 [des] d\u00e9m\u00eal\u00e9s, avec ses id\u00e9es noires, n\u00e9es \u00e0 la fois de ses deuils successifs et du passage du temps. \u00bb (Mitterand, 2001, p.\u00a0543.) <\/span>.<\/p>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 sa m\u00e9thode naturaliste, Zola d\u00e9cida donc en 1883 de consulter des \u00e9crits pessimistes, afin de bien documenter ce roman qu\u2019il pr\u00e9parait et ainsi d\u2019approfondir sa connaissance de la pens\u00e9e du philosophe Arthur Schopenhauer. Notre objectif ici n\u2019est pas de pr\u00e9senter dans son ensemble le traitement qu\u2019a r\u00e9serv\u00e9 le romancier \u00e0 la doctrine du philosophe, mais plut\u00f4t d\u2019examiner comment, dans certains passages de <em>La Joie de vivre<\/em>, Zola transforme la philosophie schopenhauerienne en dystopie, c\u2019est-\u00e0-dire en utopie n\u00e9gative.<\/p>\n<p>La question du temps est une donn\u00e9e capitale de l\u2019utopie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\"> \u00ab\u00a0L\u2019utopie <em>est<\/em>, dans un pr\u00e9sent d\u00e9finitif qui ignore le pass\u00e9 et m\u00eame l\u2019avenir puisque, parfaite, elle ne changera plus.\u00a0\u00bb (Trousson, 1999, p.\u00a016.) <\/span>, comme de la philosophie de Schopenhauer et du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle fran\u00e7ais en tant que tel<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\"> Dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0\u201cO\u00f9\u201d\u00a0: L\u2019inconnue d\u2019un si\u00e8cle qui pourtant va de l\u2019avant\u00a0\u00bb, Fran\u00e7oise Gaillard illustre \u00e0 quel point la p\u00e9riode qui nous int\u00e9resse, imbue de positivisme, s\u2019est accroch\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un devenir eschatologique n\u00e9cessairement meilleur. L\u2019\u00e9poque semble prise de l\u2019envie irr\u00e9pressible d\u2019avancer co\u00fbte que co\u00fbte, quitte \u00e0 ce que ce soit \u00e0 contresens\u00a0: \u00ab\u00a0Le si\u00e8cle se projette en avant comme s\u2019il \u00e9tait en proie \u00e0 une pulsion motrice o\u00f9 la volont\u00e9 consciente aurait de moins en moins part. Certes la notion de progr\u00e8s est l\u00e0 pour assurer le mouvement d\u2019un sens et, du m\u00eame coup, pour rassurer ceux qui sont entra\u00een\u00e9s dans la course. Mais certains soup\u00e7onnent ce terme, auquel le si\u00e8cle accroche sa foi et son esp\u00e9rance, de n\u2019\u00eatre que l\u2019alibi rationnel d\u2019une compulsion de progression quasi instinctuelle, et donc aussi indiff\u00e9rente aux fins que l\u2019est le processus de l\u2019\u00e9volution.\u00a0\u00bb (Gaillard, 1997, p.\u00a0201-202.) <\/span>. D\u2019o\u00f9 le parti pris de nous int\u00e9resser surtout aux projections du futur lointain dans ce roman d\u2019\u00c9mile Zola qui, d\u00e8s la premi\u00e8re phrase, montre des personnages enclins \u00e0 \u00ab\u00a0perdre tout espoir\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a0807). D\u00e9j\u00e0 se profile \u00e0 l\u2019horizon l\u2019appr\u00e9hension eschatologique d\u2019une catastrophe attendue, que le titre ironique de <em>La Joie de vivre<\/em> semble vouloir d\u00e9mentir cyniquement. Mais avant d\u2019entrer dans le vif du sujet, voyons d\u2019abord succinctement la doctrine schopenhauerienne; nous montrerons ensuite comment le temps peut articuler cette philosophie et alors la d\u00e9ployer en dystopie.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e de Schopenhauer se fonde sur un renversement des valeurs traditionnellement attribu\u00e9es \u00e0 l\u2019existence et au Monde. Pour ce disciple de Kant, notre monde mat\u00e9riel ne peut exister qu\u2019\u00e0 travers une conscience individuelle, il n\u2019existe pas en soi. Pour exister, il requiert un sujet le percevant. Point d\u2019objet sans sujet. Le monde dans lequel nous vivons ne serait qu\u2019une repr\u00e9sentation personnelle, propre \u00e0 chacun; il s\u2019ensuit que chacun est passible d\u2019\u00eatre tromp\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 nous nous m\u00e9prenons, avance Schopenhauer, c\u2019est lorsque nous accordons \u00e0 la vie une valeur sp\u00e9ciale, lorsque nous ne remettons pas en question le bienfond\u00e9 de notre existence. Il s\u2019agit d\u2019une illusion partag\u00e9e par l\u2019ensemble des humains\u00a0: \u00e9go\u00efstement, chacun croit sa vie utile, sens\u00e9e, singuli\u00e8re, digne d\u2019\u00eatre d\u00e9fendue et perp\u00e9tu\u00e9e. Pire, on la consid\u00e8re comme un r\u00e9ceptacle \u00e0 remplir de bienfaits, et tous ambitionnent d\u2019y parvenir. Or, il n\u2019en est rien\u00a0: \u00ab\u00a0Elle n\u2019est que tourments, \u00e9crit Schopenhauer, aspirations impuissantes, marche chancelante d\u2019un homme qui r\u00eave \u00e0 travers les quatre \u00e2ges de la vie jusqu\u2019\u00e0 la mort, avec un cort\u00e8ge de pens\u00e9es triviales.\u00a0\u00bb (Schopenhauer, 1880, p.\u00a054.) Comme l\u2019indique le titre de son principal ouvrage, <em>Le Monde comme volont\u00e9 et comme repr\u00e9sentation<\/em>, une force inconnue serait le moteur du Tout, produirait l\u2019illusion \u00e9go\u00efste qui nous dit que notre vie vaut la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cue, r\u00e9girait le plus menu de nos gestes, r\u00e9girait aussi le fonctionnement de l\u2019univers entier, en nous laissant croire que nous agissons librement.<\/p>\n<p>Autrement dit, une force inconsciente et elle-m\u00eame ignorante de ses propres desseins serait la grande responsable de toute l\u2019agitation et de tous les maux des \u00eatres vivants. Schopenhauer a baptis\u00e9 Volont\u00e9 cette force terrible et muette, car c\u2019est \u00e0 elle qu\u2019il faut selon lui attribuer les besoins, les d\u00e9sirs et la volont\u00e9 des \u00eatres vivants \u2014 ensemble d\u2019exigences qui ne peuvent jamais \u00eatre satisfaites que partiellement ou temporairement et qui, au fond, ne sont rien d\u2019autre que des sources de douleurs continuellement renouvel\u00e9es, visant toutes \u00e0 prolonger l\u2019existence et \u00e0 propager l\u2019esp\u00e8ce. Schopenhauer aurait tout aussi bien pu la nommer Dieu, cette force, en pr\u00e9cisant toutefois qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un dieu sans amour et sans piti\u00e9 pour sa propre Cr\u00e9ation. Suivant sa th\u00e9orie pessimiste, chaque individu serait soumis sans le savoir \u00e0 cette Volont\u00e9 qui lui est ext\u00e9rieure et qui pourtant l\u2019anime de l\u2019int\u00e9rieur, qui le pousse \u00e0 agir non pas en fonction d\u2019un bonheur illusoire \u2014 chim\u00e8re invent\u00e9e par elle \u2014 mais plut\u00f4t en fonction de conserver et de perp\u00e9tuer la vie (une calamit\u00e9). \u00ab\u00a0La mis\u00e8re et le m\u00e9contentement sont ontologiques [selon Schopenhauer] et entra\u00een\u00e9s par le fait m\u00eame d\u2019exister\u00a0\u00bb, r\u00e9sume Michel Brix (2004, p.\u00a0168). Le mal de vivre ici ne d\u00e9signe plus un spleen passager, sorte de maladie \u00e0 la mode en cette deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du si\u00e8cle; il se g\u00e9n\u00e9ralise et devient alors, proprement, la douleur d\u2019exister au sens large. Aussi, le d\u00e9sespoir, caus\u00e9 par un sentiment de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence qu\u2019on sentait se r\u00e9pandre partout en France \u00e0 l\u2019\u00e9poque, trouve chez Schopenhauer une caution philosophique (Lefranc, 1998, p.\u00a06-7), d\u2019o\u00f9 sans doute la popularit\u00e9 de la doctrine.<\/p>\n<p>L\u2019aphorisme suivant est tir\u00e9 de l\u2019un des ouvrages lus par Zola en pr\u00e9paration de <em>La Joie de vivre<\/em>, il donne une bonne id\u00e9e de la tonalit\u00e9 caract\u00e9ristique de la plume de Schopenhauer\u00a0: \u00ab\u00a0Si l\u2019on frappait \u00e0 la pierre des tombeaux, pour demander aux morts s\u2019ils veulent ressusciter, ils secoueraient la t\u00eate.\u00a0\u00bb (Schopenhauer, 1880, p.\u00a048.) On reconna\u00eet l\u00e0 le cynisme acerbe de ce philosophe que les \u00e9crivains du cercle de M\u00e9dan nommaient \u00ab\u00a0le vieux\u00a0\u00bb. La m\u00e9taphysique schopenhauerienne propose de se d\u00e9tacher d\u2019une existence m\u00e9diocre, triviale et absurde, o\u00f9 dominent tant le chagrin que la douleur, et ainsi se d\u00e9faire du vouloir-vivre imprim\u00e9 \u00e0 l\u2019Homme par la Volont\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La vie ne se pr\u00e9sente nullement comme un cadeau dont nous n\u2019avons qu\u2019\u00e0 jouir, mais bien comme un devoir, une t\u00e2che dont il faut s\u2019acquitter \u00e0 force de travail; de l\u00e0, dans les grandes et les petites choses, une mis\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, un labeur sans repos, une concurrence sans tr\u00eave, un combat sans fin, une activit\u00e9 impos\u00e9e avec une tension extr\u00eame de toutes les forces du corps et de l\u2019esprit. [\u2026] Mais le dernier but de tant d\u2019efforts, quel est-il? Maintenir pendant un court espace de temps des \u00eatres \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et tourment\u00e9s, les maintenir au cas le plus favorable dans une mis\u00e8re supportable et une absence de douleur relative que guette aussit\u00f4t l\u2019ennui; puis la reproduction de cette race et le renouvellement de son train habituel. (Schopenhauer, 1880, p.\u00a053.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est ainsi que se dissout le temps chez Schopenhauer. Le temps, suivant sa m\u00e9taphysique, n\u2019est qu\u2019une fiction invent\u00e9e par la Volont\u00e9 afin de mieux assujettir l\u2019humanit\u00e9. Il n\u2019y a pas de progr\u00e8s, pas plus que de r\u00e9gression ou de d\u00e9cadence<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\"> Jean Lefranc ajoute encore une pr\u00e9cision \u00e0 ce chapitre\u00a0: \u00ab\u00a0Une telle m\u00e9taphysique qui associe l\u2019id\u00e9alit\u00e9, l\u2019inconstance du monde ph\u00e9nom\u00e9nal avec l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 abyssale qui n\u2019affirme qu\u2019elle-m\u00eame, \u2014 une telle m\u00e9taphysique est sans doute la formulation la plus radicale du pessimisme fin de si\u00e8cle. Mais prenons garde\u00a0: parler de d\u00e9cadence, parler m\u00eame de nihilisme europ\u00e9en, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 prendre un point de vue ext\u00e9rieur \u00e0 cette m\u00e9taphysique, c\u2019est l\u2019inclure dans une vue historique, une sorte de philosophie de l\u2019histoire que pr\u00e9cis\u00e9ment elle r\u00e9cuse.\u00a0\u00bb (Lefranc,1998, p.\u00a011.) <\/span>. Il n\u2019y a selon Schopenhauer aucun devenir eschatologique, puisque tout reste du pareil au m\u00eame; interminablement des hommes naissent, vivent, se reproduisent, puis meurent, avec pour seul et unique but de laisser place \u00e0 la prochaine g\u00e9n\u00e9ration d\u2019hommes. Dessein absurde. Comment contrer cette Volont\u00e9 immuable? La r\u00e9ponse que formule Schopenhauer reprend pour l\u2019essentiel les valeurs traditionnelles de la morale chr\u00e9tienne o\u00f9 le bonheur terrestre est impossible. Ayant lev\u00e9 le voile de l\u2019illusion qui subjuguait l\u2019Homme, il nous propose de refuser la subordination au vouloir-vivre, de r\u00e9duire le plus possible nos souffrances en affectant le d\u00e9tachement face \u00e0 nos d\u00e9sirs et le d\u00e9dain face \u00e0 nos basses pulsions; d\u2019adopter plut\u00f4t une attitude de m\u00e9fiance envers les instincts les plus forts, ceux de la survie et de la procr\u00e9ation, et de leur pr\u00e9f\u00e9rer la contemplation esth\u00e9tique en vue de s\u2019oublier devant un beau paysage, devant un spectacle curieux ou devant une toile saisissante. Mais il ne faut pas esp\u00e9rer de salut dans l\u2019art, qui reste tout au plus une distraction du vouloir-vivre \u00e9go\u00efste; seulement, comme Jean Lefranc l\u2019explique, \u00ab\u00a0l\u2019importance de la beaut\u00e9 est de nous montrer la possibilit\u00e9, au moins temporaire, de la n\u00e9gation du vouloir-vivre et de nous apporter les seuls plaisirs purs que nous puissions conna\u00eetre.\u00a0\u00bb (1998, p.\u00a017.) Le salut v\u00e9ritable se trouve ailleurs, dans l\u2019abolition d\u00e9finitive du vouloir-vivre par l\u2019asc\u00e9tisme et par l\u2019abn\u00e9gation.<\/p>\n<p>Pr\u00eacher l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et l\u2019abstinence afin de r\u00e9duire l\u2019emprise de nos fonctions vitales sur nous, et en cons\u00e9quence r\u00e9duire notre vitalit\u00e9 au profit de la r\u00e9flexion philosophique et du renfermement solipsiste, voil\u00e0 la morale de Schopenhauer. Cela consiste, si on nous permet un rapprochement avec certaines id\u00e9es qui circulent beaucoup de nos jours, en une variante individualiste d\u2019une philosophie promulguant la \u00ab\u00a0simplicit\u00e9 volontaire\u00a0\u00bb ou la \u00ab\u00a0d\u00e9croissance<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\"> La \u00ab\u00a0d\u00e9croissance\u00a0\u00bb pourrait bien \u00eatre l\u2019un des grands mots-cl\u00e9s du mouvement contemporain qui, sachant les ressources de notre plan\u00e8te sont limit\u00e9es, consid\u00e8re qu\u2019elles doivent \u00eatre conserv\u00e9es, pr\u00e9serv\u00e9es \u00e0 tout prix, recycl\u00e9es plut\u00f4t que consomm\u00e9es; le salut des g\u00e9n\u00e9rations futures en d\u00e9pend. Avatar d\u00e9chant\u00e9 des utopies sociales d\u2019antan, cette tendance visant \u00e0 freiner, voire \u00e0 renverser la croissance de l\u2019impact humain sur l\u2019environnement, promet moins le bonheur \u00e9ternel que la survie de la Plan\u00e8te et de ses habitants. Voir \u00e0 ce sujet, par exemple, l\u2019ouvrage publi\u00e9 sous la direction de Serge Mongeau (2007), dans notre bibliographie. <\/span>\u00a0\u00bb au profit d\u2019un r\u00e9investissement sobre, sain et intellectuel du monde. Son rem\u00e8de contre le mal de vivre suppose de reconna\u00eetre que la vie individuelle est vaine, sans but et d\u00e9pourvue de bonheur r\u00e9el. Aussi, Maupassant d\u00e9crit le philosophe comme \u00ab\u00a0le plus grand saccageur de r\u00eaves qui ait pass\u00e9 sur la terre\u00a0\u00bb (1883, p.\u00a0728). Maupassant songeait surtout aux r\u00eaves d\u2019id\u00e9al entretenus par la jeunesse parisienne, \u00e9prise de romantisme et d\u2019aspirations larges, jeunesse si prompte \u00e0 la d\u00e9sillusion. Toutefois, cette philosophie \u00e9litiste dont l\u2019objectif consistait \u00e0 atteindre le nirvana bouddhiste \u2014 l\u2019extinction du karma et du d\u00e9sir humains \u2014 fut aussi per\u00e7ue comme une redoutable menace au grand r\u00eave que la Troisi\u00e8me R\u00e9publique a si tendrement caress\u00e9, celui de venger les Fran\u00e7ais de la d\u00e9faite devant la Prusse.<\/p>\n<p>On s\u2019en doute, c\u2019est moins la m\u00e9taphysique que la morale de Schopenhauer qui eut un retentissement \u00e0 Paris et qui faisait peur, car le philosophe pr\u00e9conisait, face au tourment de l\u2019existence, d\u2019embrasser le n\u00e9ant de soi, de s\u2019\u00e9lever au-dessus de toute souffrance, morale ou physique, dans l\u2019acceptation r\u00e9sign\u00e9e et cependant lucide des douleurs du monde. Alors arriv\u00e9 \u00ab\u00a0au repos de tout d\u00e9sir et de tout vouloir\u00a0\u00bb, on ne souffre plus, avance Schopenhauer (1880, p.\u00a057).<\/p>\n<p>Dr\u00f4le d\u2019utopie, quand m\u00eame, que celle propos\u00e9e par la morale schopenhauerienne, dans la mesure o\u00f9 l\u2019utopie normalement se caract\u00e9rise par le sacrifice de l\u2019individu au profit de la multitude<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\"> \u00c0 cet \u00e9gard, Raymond Trousson est cat\u00e9gorique\u00a0: \u00ab\u00a0le bonheur en Utopie [est] un bonheur collectif, non une jouissance individuelle\u00a0\u00bb (1999, p.\u00a018). <\/span> et, par extension, de la patrie; ici, c\u2019est l\u2019inverse qui se produit, le bonheur de l\u2019individu se r\u00e9alise au d\u00e9triment de la patrie qui, au moment o\u00f9 les th\u00e9ories de l\u2019Allemand Schopenhauer s\u2019infiltr\u00e8rent dans l\u2019esprit des Parisiens, pr\u00e9parait sa revanche et avait besoin de jeunes hommes vigoureux et en sant\u00e9 pour reconqu\u00e9rir l\u2019Alsace et la Lorraine, et sa gloire pass\u00e9e.<\/p>\n<p>Allant plus loin, l\u2019id\u00e9e d\u2019une mise en pratique m\u00e9thodique de la recette schopenhauerienne du bonheur laissait entrevoir la fin de l\u2019esp\u00e8ce. Voil\u00e0 qui dut frapper l\u2019imaginaire d\u2019\u00c9mile Zola \u00e0 la lecture des trait\u00e9s pessimistes qu\u2019il consulta en vue de documenter son roman <em>La Joie de vivre\u00a0<\/em>: pouss\u00e9es \u00e0 la limite, les consignes d\u2019asc\u00e9tisme et d\u2019abn\u00e9gation conduisent l\u2019individu non seulement \u00e0 l\u2019abolition de son vouloir-vivre mais \u00e0 celle de sa vie aussi. Qu\u2019on cesse d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 ses besoins animaux, qu\u2019on refuse de se nourrir et de se reproduire, qu\u2019on s\u2019\u00e9puise dans le don de soi et dans la lutte contre cet \u00e9go\u00efsme qui fait qu\u2019on s\u2019attache \u00e0 notre existence\u2026 le r\u00e9sultat, par extrapolation\u00a0: un suicide en masse, une apocalypse volontaire<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\"> Si les th\u00e9ories de Schopenhauer rejetaient toute eschatologie, tout destin collectif, celles de Hartmann, son disciple le plus connu en France, s\u2019y pr\u00eat\u00e8rent sans h\u00e9siter en proclamant la fin prochaine de l\u2019humanit\u00e9. L\u2019appel au n\u00e9ant universel clam\u00e9 par les disciples plus radicaux fut pr\u00eat\u00e9 \u00e0 tort \u00e0 la pens\u00e9e du ma\u00eetre par les traducteurs fran\u00e7ais du philosophe. Parmi ceux-ci figure notamment Th\u00e9odule Ribot, dont l\u2019essai <em>La Philosophie de Schopenhauer<\/em> fut lu de la premi\u00e8re \u00e0 la derni\u00e8re page par Zola. Rien d\u2019\u00e9tonnant, sous cet angle, \u00e0 ce que le romancier ait conduit son intrigue sur les sentiers de l\u2019utopie n\u00e9gative. <\/span>. C\u2019est en cela qu\u2019un vieux cynique menace la joie de vivre, dans le roman du m\u00eame nom<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\"> D\u2019ailleurs, les expressions \u00ab\u00a0le vieux cynique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0la joie de vivre\u00a0\u00bb figurent sur la liste des neuf titres envisag\u00e9s par \u00c9mile Zola dans ses notes manuscrites (f<sup>o<\/sup> 266). Le dossier pr\u00e9paratoire de <em>La Joie de vivre<\/em> est conserv\u00e9 \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France, D\u00e9partement des manuscrits, nouvelles acquisitions fran\u00e7aises, no\u00a010.311, f<sup>o<\/sup> 1-394. <\/span>. Zola place dans la bouche de Lazare Chanteau, jeune adepte du pessimisme, le discours d\u00e9senchant\u00e9 de ceux qu\u2019il nomme les \u00ab\u00a0nouveaux h\u00e9ros du doute\u00a0\u00bb, tous ces schopenhaueristes frapp\u00e9s d\u2019ennui, ces \u00ab\u00a0jeunes chimistes qui se f\u00e2chent et d\u00e9clarent le monde impossible, parce qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u2019un coup trouv\u00e9 la vie au fond de leurs cornues.\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a01057.) Rench\u00e9rissant \u00ab\u00a0sur les th\u00e9ories du \u201cvieux\u201d, comme il nomm[e] Schopenhauer, dont il r\u00e9cit[e] de m\u00e9moire les passages violents\u00a0\u00bb (p.\u00a01057), Lazare multiplie les visions dystopiques du futur, inspir\u00e9es du pessimisme parisien\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Le moyen pratique d\u2019un suicide g\u00e9n\u00e9ral le pr\u00e9occupait, d\u2019une disparition totale et soudaine, consentie par l\u2019universalit\u00e9 des \u00eatres. Cela revenait \u00e0 chaque heure, au milieu de sa conversation courante, en sorties famili\u00e8res et brutales. [\u2026] Avec un ami, sa conversation tombait tout de suite sur les emb\u00eatements de l\u2019existence, sur la rude chance de ceux qui engraissaient les pissenlits, au cimeti\u00e8re. Les sujets lugubres l\u2019obs\u00e9daient, il se frappa d\u2019un article d\u2019un astronome fantaisiste annon\u00e7ant la venue d\u2019une com\u00e8te, dont la queue devait balayer la terre comme un grain de sable\u00a0: ne fallait-il pas y voir la catastrophe cosmique attendue, la cartouche colossale qui allait faire sauter le monde, ainsi qu\u2019un vieux bateau pourri? (p.\u00a01057-1058.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Naturellement, en \u00ab\u00a0pessimiste enrag\u00e9\u00a0\u00bb (p.\u00a0884) qu\u2019il est, Lazare revient continuellement \u00e0 l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0souffler les astres, ainsi que des chandelles, sur le massacre universel des \u00eatres\u00a0\u00bb (p.\u00a0884), parce que, comme l\u2019a si bien formul\u00e9 Jean-Pierre Vidal, \u00ab\u00a0imaginer l\u2019apocalypse est une fa\u00e7on de se venger de sa propre mort\u00a0\u00bb (Vidal, 1999-2000, p.\u00a045). \u00c9merge ici encore le rapport entre individu et soci\u00e9t\u00e9. Notons que la fiction zolienne avalisait d\u2019avance le verdict de Vidal, comme en t\u00e9moignent les deux extraits suivants\u00a0: \u00ab\u00a0sous ce proc\u00e8s fait \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, il y avait surtout, chez [Lazare], la rage de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a0883); \u00ab\u00a0lui, comme tous ces farceurs de pessimistes, consentait bien \u00e0 faire sauter le monde avec un p\u00e9tard, mais refusait absolument de se trouver dans la danse!\u00a0\u00bb (p.\u00a01000.) Au total, Lazare subira trois crises d\u2019angoisse semblables, o\u00f9 dans la peur de voir la mort se dresser devant lui, terrible et immuable, il t\u00e2che tant bien que mal de se consoler en imaginant \u00ab\u00a0la d\u00e9livrance par l\u2019an\u00e9antissement\u00a0\u00bb (p.\u00a0884).<\/p>\n<p>Remarquons qu\u2019\u00e0 travers l\u2019\u00e9largissement affol\u00e9 des id\u00e9es schopenhaueriennes dans le roman, se manifeste la r\u00e9versibilit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 toute utopie\u00a0: ce qui est bon pour l\u2019un ne l\u2019est pas pour tous, et inversement. \u00ab\u00a0Chaque utopie porte en soi les germes de sa ruine\u00a0\u00bb (Trousson, 1986, p.\u00a015), car l\u2019utopie bascule dans l\u2019anti-utopie du moment que l\u2019on s\u2019attarde au point de vue de l\u2019un ou de l\u2019autre des deux p\u00f4les de l\u2019opposition entre individu et soci\u00e9t\u00e9. Aussi, la th\u00e9orie de Schopenhauer est cens\u00e9e consoler l\u2019humanit\u00e9 de sa souffrance en contexte la\u00efc\u00a0: elle doit, aupr\u00e8s d\u2019un public d\u00e9licat, suppl\u00e9er l\u2019absence d\u2019un dieu omnipotent. Le philosophe lui-m\u00eame n\u2019envisage jamais que son pessimisme radical soit adopt\u00e9 et appliqu\u00e9 rigoureusement par l\u2019ensemble de la population, ni m\u00eame par une majorit\u00e9. L\u2019imagination, convenons-en, appartient davantage aux \u00e9crivains de fiction\u2026 Et si les sentences que Zola a pr\u00eat\u00e9es \u00e0 Lazare n\u2019ont rien \u00e0 envier au cynisme f\u00e9roce de Schopenhauer, ne sourcillons pas que le romancier ait d\u00e9rog\u00e9 \u00e0 la stricte doctrine en la d\u00e9mocratisant, en la g\u00e9n\u00e9ralisant et en la radicalisant \u2014 il a pressenti le pouvoir d\u2019\u00e9vocation que portaient en eux les principes du philosophe lorsque pouss\u00e9s \u00e0 l\u2019utopie.<\/p>\n<p>Cherchant \u00e0 d\u00e9crire le caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral des utopies, Raymond Trousson \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9al est que chaque citoyen soit assimil\u00e9, identifi\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat. [\u2026] Le citoyen d\u2019Utopie a appris \u00e0 faire abstraction de lui-m\u00eame pour se donner sans r\u00e9serve au Tout.\u00a0\u00bb (Trousson, 1999, p.\u00a017.) Le Tout, dans ce cas, est entendu comme le bien-\u00eatre g\u00e9n\u00e9ral, comme la noble cause, et ce d\u00e9vouement altruiste garantit le bon fonctionnement de l\u2019utopie. Or, c\u2019est justement <em>contre<\/em> le Tout, <em>contre<\/em> la Volont\u00e9 m\u00e9chante qui fait souffrir et <em>pour<\/em> soi que l\u2019adepte schopenhauerien doit s\u2019\u00e9lever. Il y arrive par les m\u00eames moyens, il doit, lui aussi, comme le citoyen d\u2019Utopie, faire abstraction de soi, faire preuve d\u2019abn\u00e9gation et d\u2019abstinence, se donner \u00e0 une cause, agir comme pansement des plaies du monde; mais il se voue \u00e0 un salut personnel plut\u00f4t que collectif. Car mater son \u00e9go\u00efsme \u00e0 soi peut bien entendu venir en aide \u00e0 autrui, peut faciliter pour autrui l\u2019acc\u00e8s aux ressources qu\u2019on d\u00e9nigre, peut all\u00e9ger pour autrui le poids des douleurs qu\u2019on soigne. Reste n\u00e9anmoins que la lib\u00e9ration si ch\u00e8rement gagn\u00e9e est individuelle\u00a0: \u00e0 la limite, par notre d\u00e9vouement on \u00e9loigne les autres de l\u2019\u00e9ternel repos et de leur salut. Autre diff\u00e9rence entre l\u2019utopie ordinaire et la morale schopenhauerienne, l\u2019individu qui adopte celle-ci doit combattre une force qui lui est \u00e0 la fois \u00e9trang\u00e8re et int\u00e9rieure\u00a0: la Volont\u00e9, moteur des pulsions archa\u00efques. L\u2019adepte du Schopenhauer lutte donc contre l\u2019autre en soi. Non pas contre soi-m\u00eame, non pas contre cet \u00eatre conscient et libre, non, celui-ci est un alli\u00e9. Il lutte contre l\u2019autre en lui, contre celui-l\u00e0 qui l\u2019habite quelquefois, qui le pousse \u00e0 d\u00e9sirer autrui, \u00e0 se reproduire, \u00e0 se nourrir, \u00e0 satisfaire ses besoins les plus bas, les plus simples, les plus vils, les plus farouches. Ce sont les besoins les mieux ancr\u00e9s en lui. L\u2019autre en soi, la b\u00eate humaine<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\"> Rappelons que <em>La B\u00eate humaine<\/em> est le titre choisi par \u00c9mile Zola pour le dix-septi\u00e8me volume des <em>Rougon-Macquart<\/em>. C\u2019est pr\u00e9f\u00e9rablement par cette formule oxymorique que le romancier d\u00e9signe l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 int\u00e9rieure qu\u2019aujourd\u2019hui nous nommons l\u2019inconscient et dont la d\u00e9couverte, dans la seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, vient \u00ab\u00a0fissurer le sol sur lequel s\u2019\u00e9tait \u00e9rig\u00e9 l\u2019\u00e9difice de la modernit\u00e9\u00a0\u00bb, selon Fran\u00e7oise Gaillard\u00a0: \u00ab\u00a0toute la psychologie classique de la volont\u00e9 se trouve mise \u00e0 mal\u00a0: <em>le si\u00e8ge du vouloir n\u2019est pas n\u00e9cessairement dans la conscience du sujet<\/em>. Mais alors, si certains comportements humains [\u2026] \u00e9chappent \u00e0 la volont\u00e9 [humaine], qu\u2019en est-il du principe de l\u2019autonomie du vouloir, sans lequel tout le projet de rationalisation du rapport de l\u2019homme au monde (qui est la d\u00e9finition philosophique de la modernit\u00e9) est lettre morte?\u00a0\u00bb (Gaillard, 1997, p.\u00a0209.) <\/span>, le pousse \u00e0 les satisfaire, et sauvagement. \u00d4 surprise, ce sont les m\u00eames pulsions que les utopies t\u00e2chent si \u00e2prement d\u2019\u00e9radiquer\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Perdues dans d\u2019ind\u00e9cis lointains maritimes ou entour\u00e9es de montagnes infranchissables, les utopies trouvent dans l\u2019insularisme une garantie contre la corruption du monde r\u00e9el, elles se d\u00e9veloppent dans une histoire alternative, aseptis\u00e9e, milieu st\u00e9rile o\u00f9 ne devraient cro\u00eetre que des perfections. Peine perdue, car le loup est dans la bergerie. \u00c0 chaque pas, l\u2019utopiste rencontre cet ennemi irr\u00e9ductible, l\u2019individu, contre qui il trame un syst\u00e8me complexe de lois, de r\u00e8gles et de sanctions. Ce qui anime l\u2019utopie, c\u2019est, en d\u00e9finitive, une m\u00e9fiance fonci\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019homme. (Trousson, 1986, p.\u00a015.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Qu\u2019il soit citoyen d\u2019Utopie ou adepte schopenhauerien, l\u2019homme rationnel et raisonnable n\u2019a qu\u2019un ennemi, lui-m\u00eame<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\"> \u00ab\u00a0Il semble clair, en tous cas, que sous [ses] \u00e9tiquettes diverses et par des voies diff\u00e9rentes, les utopistes poursuivent un objectif unique, qui est de transformer les m\u00e9thodes irrationnelles de conduite de la soci\u00e9t\u00e9, pour les r\u00e9duire \u00e0 une m\u00e9thode logique.\u00a0\u00bb (Cioranescu, 1972, p.\u00a0249.) <\/span>. Mais chez Schopenhauer, cet ennemi porte un autre nom, l\u2019homme \u00e9tant esclave de la Volont\u00e9\u00a0: c\u2019est le vouloir-vivre. Or, \u00c9mile Zola n\u2019adh\u00e8re pas enti\u00e8rement \u00e0 la philosophie pessimiste dans <em>La Joie de vivre<\/em>, bien qu\u2019il la reprenne et en fictionnalise de larges pans, ce qui complique encore davantage le ph\u00e9nom\u00e8ne de possession du Moi par l\u2019Autre.<\/p>\n<p>En effet, dans ce douzi\u00e8me tome des <em>Rougon-Macquart<\/em>, et \u00e0 la diff\u00e9rence des autres romans de la s\u00e9rie, le personnage n\u2019est pas habit\u00e9 par la b\u00eate humaine (l\u2019homme des cavernes), il n\u2019est pas visit\u00e9 par un anc\u00eatre d\u00e9traqu\u00e9 (Tante Dide); c\u2019est Schopenhauer lui-m\u00eame qui, litt\u00e9ralement, hante Lazare par-del\u00e0 la tombe. Qui plus est, <em>La Joie de vivre<\/em> diabolise Schopenhauer \u2013 non pas la doctrine, mais l\u2019homme<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\"> Zola n\u2019est pas le premier \u00e0 le faire\u00a0: Jean Bourdeau et avant lui Paul Challemel-Lacour recoururent au registre m\u00e9taphorique du d\u00e9moniaque pour parler du philosophe. Aucun doute, cette diabolisation est l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus \u00e9vident de tous, parmi ceux qui pouvaient accr\u00e9diter l\u2019id\u00e9e selon laquelle <em>La Joie de vivre<\/em> se voulait une charge contre Schopenhauer. Ni la critique de l\u2019\u00e9poque, ni les travaux plus r\u00e9cents ne l\u2019ont relev\u00e9, pourtant. On a beaucoup discouru des deux principaux protagonistes, on a montr\u00e9 sans peine que \u00ab\u00a0Lazare n\u2019est pas, en effet, un schopenhauerien de stricte ob\u00e9dience\u00a0\u00bb et que c\u2019est bien plut\u00f4t Pauline, le disciple fid\u00e8le d\u2019un Schopenhauer qu\u2019au d\u00e9part elle r\u00e9prouve, comme l\u2019a signal\u00e9 Ren\u00e9-Pierre Colin (1979, p.\u00a0171). Ce sont l\u00e0, au demeurant, des donn\u00e9es explicites dans le dossier pr\u00e9paratoire comme dans le roman. <\/span>\u00a0: \u00ab\u00a0Ah! je ne t\u2019ai pas dit? annonce Pauline \u00e0 Lazare, j\u2019ai r\u00eav\u00e9 que ton Schopenhauer apprenait notre mariage dans l\u2019autre monde, et qu\u2019il revenait la nuit nous tirer par les pieds.\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a0887.) Figure maline, voire infernale, le philosophe emploie les moyens du mort-vivant ou du revenant<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\"> Remarquant l\u2019importance de telles figures dans la litt\u00e9rature et dans la philosophie modernes, Jean-Fran\u00e7ois Hamel qualifie de <em>spectral <\/em>le r\u00e9gime d\u2019historicit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire le rapport qu\u2019ont les hommes au temps) qui s\u2019instaure en Occident avec le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : \u00ab\u00a0Le r\u00e9gime d\u2019historicit\u00e9 de la modernit\u00e9 est spectral pr\u00e9cis\u00e9ment en ce qu\u2019il sait \u00e0 la fois l\u2019importance vitale du revenant \u2014 il y a quelque chose qui passe malgr\u00e9 le tr\u00e9pas, qui persiste au-del\u00e0 des ruptures et qu\u2019on cherche \u00e0 d\u00e9signer par les notions d\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, de tradition, de culture, de mentalit\u00e9, d\u2019h\u00e9ritage, d\u2019inconscient \u2014 et les risques mortels de sa r\u00e9vocation \u2014 il y a toujours des limbes o\u00f9 le mort r\u00e9siste et travaille, se r\u00e9p\u00e8te peut-\u00eatre, au point de ventriloquer les vivants qui n\u2019en reconnaissent pas l\u2019obscure survivance.\u00a0\u00bb (Hamel, 2006, p.\u00a016.) \u00c9mile Zola dans<em> La Joie de vivre<\/em> et Guy de Maupassant dans \u00ab Aupr\u00e8s d\u2019un mort \u00bb d\u00e9ploient chacun \u00e0 sa fa\u00e7on un r\u00e9seau m\u00e9taphorique qui s\u2019inscrit tout \u00e0 fait dans cette mouvance. <\/span> pour surgir du pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent du r\u00e9cit. Rappelons qu\u2019on est en r\u00e9gime naturaliste, que l\u2019\u00e9criture adh\u00e8re en th\u00e9orie au r\u00e9alisme le plus scientifique et le plus strict. Pire, Lazare pendant ses crises est carr\u00e9ment <em>poss\u00e9d\u00e9<\/em> par Schopenhauer, comme il arrive \u00e0 l\u2019humble p\u00e9cheur d\u2019\u00eatre sous l\u2019emprise du Grand Tentateur\u00a0: \u00ab\u00a0Chaque jour davantage Pauline sentait chez Lazare un inconnu troublant, qui la r\u00e9voltait.\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a0883.) Cet <em>inconnu<\/em>, c\u2019est le vieux cynique en personne. Lazare se met \u00e0 agir ou \u00e0 parler comme malgr\u00e9 lui; ventriloqu\u00e9, il affirme soudain \u00ab\u00a0voul[oir] supprimer la vie\u00a0\u00bb (p.\u00a01057), malgr\u00e9 la peur horrible que la mort lui cause d\u2019ordinaire<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\"> Lazare effectivement est rien moins que paralys\u00e9 d\u2019angoisse \u00e0 l\u2019id\u00e9e de devoir mourir un jour. Prenons \u00e0 t\u00e9moin le superbe passage o\u00f9 le savoir schopenhauerien de Lazare se mesure \u00e0 sa terreur de la mort\u00a0: \u00ab\u00a0Comme Pauline lisait un soir le journal \u00e0 son oncle, Lazare \u00e9tait sorti, boulevers\u00e9 d\u2019avoir entendu la fantaisie d\u2019un conteur, qui montrait le ciel du vingti\u00e8me si\u00e8cle empli par des vols de ballons, promenant des voyageurs d\u2019un continent \u00e0 l\u2019autre\u00a0: il ne serait plus l\u00e0, ces ballons qu\u2019il ne verrait pas, disparaissaient au fond de ce n\u00e9ant des si\u00e8cles futurs, dont le cours en dehors de son \u00eatre l\u2019emplissait d\u2019angoisse. Ses philosophes avaient beau lui r\u00e9p\u00e9ter que pas une \u00e9tincelle de vie ne se perdait, son moi refusait violemment de finir.\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a0885.) <\/span>.<\/p>\n<p>Lazare se trouve \u00e0 \u00eatre agi de l\u2019int\u00e9rieur, ainsi qu\u2019une marionnette; mais, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 d\u2019un Jacques Lantier, il est visit\u00e9 par un \u00eatre difficilement assimilable \u00e0 une brute instinctuelle ou \u00e0 un sauvage. Au contraire du primitif, le philosophe symbolise non pas le temps d\u2019avant la connaissance, mais celui d\u2019apr\u00e8s la connaissance, celui qui est subs\u00e9quent au p\u00e9ch\u00e9 originel. Non pas l\u2019\u00e2ge d\u2019innocence, mais le paradis perdu dans l\u2019impudeur d\u2019une qu\u00eate de savoir effr\u00e9n\u00e9e. L\u2019extrait suivant l\u2019indique \u00e9loquemment\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Lazare] annon\u00e7ait le suicide final des peuples, culbutant en masse dans le noir, refusant d\u2019engendrer des g\u00e9n\u00e9rations nouvelles, le jour o\u00f9 leur intelligence d\u00e9velopp\u00e9e les convaincrait de la parade imb\u00e9cile et cruelle qu\u2019une force inconnue leur faisait jouer. (Zola, 1884, p.\u00a0884.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Car ce Schopenhauer, on l\u2019imaginait \u2014 et on l\u2019imagine encore \u2014 plus volontiers en p\u00e8re de l\u2019humeur noire qu\u2019en b\u00eate inconsciente (quoique la<em> B\u00eate<\/em> soit l\u2019un des noms de Satan). Sa personne \u00e9tait devenue, en quelque sorte, responsable du d\u00e9senchantement des hommes; un vieux moqueur au rire sardonique, voil\u00e0 comment on le d\u00e9crivait d\u2019ordinaire<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-15\">15<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-15\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\"> Songeons notamment au portrait qu\u2019en donne Maupassant dans \u00ab\u00a0Aupr\u00e8s d\u2019un mort\u00a0\u00bb (1883). <\/span>; aux yeux de son lectorat fran\u00e7ais, il repr\u00e9sentait incontestablement une figure tut\u00e9laire de la connaissance en exc\u00e8s. Ainsi, par un singulier renversement des pratiques zoliennes, il vient hanter les personnages de la fiction naturaliste non pas en provoquant la r\u00e9surgence d\u2019instincts archa\u00efques, mais en excitant l\u2019\u00e9veil insidieux d\u2019un savoir raffin\u00e9 et morbide, d\u00e9cadent au sens fort du mot.<\/p>\n<p>Pour conclure, nous dirons que, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du programme naturaliste officiel, sous lui, derri\u00e8re lui, s\u2019accomplit le sourd travail d\u2019autres savoirs qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la cueillette en r\u00e8gle de documents historiques, scientifiques, m\u00e9dicaux ou id\u00e9ologiques que le romancier voudra reproduire le plus fid\u00e8lement possible dans son \u0153uvre. La mythologie est le premier, comme l\u2019a montr\u00e9 Jean Borie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-16\">16<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-16\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\"> Voir Jean Borie, <em>Zola et les mythes<\/em> (1971) et <em>Le Tyran timide<\/em> (1973).<\/span>. Impr\u00e9gn\u00e9 du sentiment affolant que la forme la plus d\u00e9velopp\u00e9e du savoir conduit l\u2019humanit\u00e9 droit \u00e0 sa perte, <em>La Joie de vivre<\/em> offre un cas singulier de dialogue entre philosophie et fiction. C\u2019est que le contact avec les id\u00e9es de Schopenhauer a fait forte impression sur \u00c9mile Zola \u2014 il y a de ces lectures. En cons\u00e9quence, au programme initial du roman (th\u00e8se anti-pessimiste) s\u2019est greff\u00e9e une diabolisation du philosophe qui laisse entrevoir comment la prise de conscience des visions apocalyptiques circulant \u00e0 Paris sous l\u2019appellation \u00ab\u00a0pessimisme\u00a0\u00bb a pu \u00e9veiller les peurs les plus intimes du romancier<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-17\">17<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-17\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\"> Le lecteur d\u00e9sireux d\u2019en conna\u00eetre plus sur l\u2019aspect autobiographique du roman consultera l\u2019\u00e9tude d\u2019Henri Mitterand dans son \u00e9dition des <em>Rougon-Macquart<\/em>, (Gallimard, Pl\u00e9iade), t.\u00a0III, p.\u00a01735-1775. <\/span>, qui \u00e0 leur tour ont engendr\u00e9 un emprunt \u00e0 la mythologie biblique.<\/p>\n<p>L\u2019image solaire de Pauline, qui elle aussi doit beaucoup \u00e0 la Bible, op\u00e8re une sorte de contrepoint utopique, fond\u00e9 sur les vertus du d\u00e9vouement, du pardon et de la souffrance accept\u00e9e, se trouvant au c\u0153ur de la morale de Schopenhauer<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-18\">18<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-18\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\"> Par l\u00e0 s\u2019affirme la profonde compr\u00e9hension qu\u2019acquit Zola des th\u00e8ses schopenhaueriennes, malgr\u00e9 l\u2019incompr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale des Fran\u00e7ais, qui sentaient menac\u00e9e, par cet Allemand ath\u00e9e et suppos\u00e9ment hostile, la bonne vieille morale chr\u00e9tienne\u00a0: \u00ab\u00a0le d\u00e9vouement, l\u2019esprit de sacrifice, l\u2019amour du sol natal, le sentiment de la famille et la foi.\u00a0\u00bb (Boissin, 1885, p.\u00a0504.) <\/span>. Figure christique, Pauline apporte la bonne nouvelle d\u2019un salut humanitaire gr\u00e2ce \u00e0 \u00ab\u00a0sa charit\u00e9 d\u00e9bordante\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a01102); elle est celle qui, adoptant les principes moraux schopenhaueriens, r\u00e9\u00e9quilibre l\u2019\u00e9quation sociale \u00e0 Bonneville (o\u00f9 dominent la maladie et la mis\u00e8re). N\u00e9anmoins, <em>La Joie de vivre<\/em> charge d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 ses propres conclusions philosophiques. Car le roman donne \u00e0 penser les limites d\u2019un tel r\u00e9gime du don de soi, dans la mesure o\u00f9 celui-ci engendre une dette\u00a0: \u00ab\u00a0Il me faudra donc toujours \u00eatre ton oblig\u00e9?\u00a0\u00bb, demande Lazare \u00e0 sa bienfaitrice; \u00ab\u00a0la sup\u00e9riorit\u00e9 morale de Pauline, si droite, si juste, l\u2019emplissait de honte et de col\u00e8re\u00a0\u00bb, pr\u00e9cise encore le narrateur (Zola, 1884, p.\u00a01104 et 951, respectivement). \u00ab\u00a0Y aurait-il [\u2026] une sorte d\u2019impasse de la charit\u00e9?\u00a0\u00bb s\u2019interroge Jean-Louis Caban\u00e8s. Le cas \u00e9ch\u00e9ant\u00a0: \u00ab\u00a0Le paradoxe zolien serait de faire appara\u00eetre \u2014 et c\u2019est l\u00e0 la grande vertu de son naturalisme \u2014 l\u2019ambivalence de la saintet\u00e9 de Pauline.\u00a0\u00bb (Caban\u00e8s, 2002, p.\u00a0134.)<\/p>\n<p>Au final, ce diable de Schopenhauer, ce spectre du pass\u00e9 qui <em>revient<\/em>, avec sa mauvaise humeur proverbiale, avec son d\u00e9dain sophistiqu\u00e9, avec son pessimisme noir, emporte-t-il toute la bonhomie des personnages peuplant le roman? Sacrifie-t-il toute joie de vivre \u00e0 l\u2019autel infernal de son d\u00e9senchantement? C\u2019est une question difficile \u00e0 r\u00e9soudre. Une chose est s\u00fbre cependant, la menace, omnipr\u00e9sente, a donn\u00e9 une teinte funeste \u00e0 l\u2019\u0153uvre enti\u00e8re, celle de l\u2019esprit fin-de-si\u00e8cle<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002f020000000000000000_5465\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-19\">19<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-0000000000002f020000000000000000_5465-19\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\"> Nos travaux de ma\u00eetrise, dont nous pr\u00e9sentons ici une part des r\u00e9sultats, ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du soutien financier du CRSH et du FQRSC, ainsi que de l\u2019encadrement institutionnel fourni par l\u2019ITEM. Gr\u00e2ce \u00e0 ces trois organismes, nous avons pu nous rendre \u00e0 Paris afin de consulter les manuscrits originaux d\u2019\u00c9mile Zola et en particulier le dossier pr\u00e9paratoire du douzi\u00e8me volume des <em>Rougon-Macquart<\/em>, <em>La Joie de vivre<\/em>, \u00e0 l\u2019\u00e9tude duquel s\u2019attachait notre m\u00e9moire. <\/span>.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Borie, Jean. 1971. <em>Zola et les mythes\u00a0: Ou, de la naus\u00e9e au salut<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Pierres vives\u00a0\u00bb, 251\u00a0p.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014. 1973. <em>Le Tyran timide : Le naturalisme de la femme au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>. Paris : Klincksieck, coll. \u00ab\u00a0Publications de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Orl\u00e9ans U.E.R Lettres et Sciences Humaines \u00bb, 160 p.<\/p>\n<p>Boissin, Firmin. 1885. \u00ab\u00a0La vie sociale dans le roman contemporain\u00a0\u00bb, <em>La R\u00e9forme sociale<\/em>, vol.\u00a05, no\u00a010, p.\u00a0499-504.<\/p>\n<p>Boyenval, A. 1884. \u00ab\u00a0La litt\u00e9rature et la science sociale\u00a0: \u00c0 propos du dernier livre de M.\u00a0Gustave Droz\u00a0\u00bb, <em>La R\u00e9forme sociale<\/em>, vol.\u00a04, no\u00a07, p.\u00a038-46.<\/p>\n<p>Brix, Michel. 2004. \u00ab L\u2019id\u00e9alisme fin-de-si\u00e8cle \u00bb. <em>Romantisme : Litt\u00e9rature et philosophie m\u00eal\u00e9es<\/em>, vol. 34, no 124, p.\u00a0141-154.<\/p>\n<p>Bruneti\u00e8re, Ferdinand. 1879. \u00ab\u00a0<em>Le<\/em> <em>Pessimisme au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>, par M.\u00a0E.\u00a0Caro, de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Paris, 1878\u00a0\u00bb, <em>Revue des deux mondes<\/em>, vol.\u00a03, t.\u00a031\u00a0(jan.-f\u00e9v.), p.\u00a0478-480.<\/p>\n<p>Caban\u00e8s, Jean-Louis. 2002. \u00ab\u00a0<em>La Joie de vivre<\/em> ou les cr\u00e9ances de la charit\u00e9\u00a0\u00bb. <em>Litt\u00e9ratures<\/em>, no\u00a047, p. 125-136.<\/p>\n<p>Caro, Elme-Marie. 1878. <em>Le Pessimisme au XIXe si\u00e8cle\u00a0: Leopardi, Schopenhauer, Hartmann<\/em>. Paris\u00a0: Hachette, 298\u00a0p.<\/p>\n<p>Chassay, Jean-Fran\u00e7ois, Anne-\u00c9laine Cliche et Bertrand Gervais (dir.). 2005. <em>Des fins et des temps\u00a0: Les limites de l\u2019imaginaire<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Figura\u00a0\u00bb, no\u00a012, 248\u00a0p.<\/p>\n<p>Cioranescu, Alexandre. 1972.<em> L\u2019Avenir du pass\u00e9\u00a0: Utopie et litt\u00e9rature<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Les Essais\u00a0\u00bb, 298\u00a0p.<\/p>\n<p>Colin, Ren\u00e9-Pierre. 1979. <em>Schopenhauer en France\u00a0: Un mythe naturaliste<\/em>. Lyon\u00a0: Presses universitaires de Lyon, 230\u00a0p.<\/p>\n<p>Gaillard, Fran\u00e7oise. 1997. \u00ab\u00a0\u201cO\u00f9\u201d\u00a0: L\u2019inconnue d\u2019un si\u00e8cle qui pourtant va de l\u2019avant\u00a0\u00bb, dans Barbara T.\u00a0Cooper et Mary Donaldson-Evans (dir.), <em>Moving Forward, Holding Fast\u00a0: The Dynamics of Nineteenth-Century French Culture<\/em>. Amsterdam; Atlanta (Ga)\u00a0: Rodopi, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Faux titre\u00a0\u00bb, p.\u00a0201-215.<\/p>\n<p>Hamel, Jean-Fran\u00e7ois. 2006. <em>Revenances de l\u2019histoire : R\u00e9p\u00e9tition, narrativit\u00e9, modernit\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Minuit, coll. \u00ab Paradoxes \u00bb, 234\u00a0p.<\/p>\n<p>Lefranc, Jean. 1998. \u00ab\u00a0Schopenhauer, penseur \u201cfin-de-si\u00e8cle\u201d\u00a0\u00bb. <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de philosophie<\/em>, vol. 92, no 1, p.\u00a01-31.<\/p>\n<p>Maupassant, Guy de. 1883. \u00ab Aupr\u00e8s d\u2019un mort \u00bb, d\u2019abord paru dans le <em>Gil Blas <\/em>du 30 janvier 1883, repris dans <em>Contes et nouvelles<\/em>, \u00e9dition \u00e9tablie par Louis Forestier et Armand Lanoux. Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade \u00bb, 1974, t. I, p.\u00a0727-731.<\/p>\n<p>Mitterand, Henri. 2001. <em>Zola<\/em>. Paris, Fayard, t. II (1871-1893).<\/p>\n<p>Mongeau, Serge (dir.). 2007. <em>Objecteurs de croissance. Pour sortir de l\u2019impasse\u00a0: la d\u00e9croissance<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9cosoci\u00e9t\u00e9, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Actuels\u00a0\u00bb, 139\u00a0p.<\/p>\n<p>Schopenhauer, Arthur. 1880. <em>Pens\u00e9es, maximes et fragments<\/em>, traduction, annotations et pr\u00e9face par Jean Bourdeau. Paris\u00a0: Bailli\u00e8re, 167\u00a0p.<\/p>\n<p>Trousson, Raymond. 1986. \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb, dans Carmelina Imbroscio (dir.), <em>Requiem pour l\u2019utopie? Tendances autodestructives du paradigme utopique<\/em>. Pise\u00a0: Goliardica; Paris\u00a0: Nizet, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Histoire et critique des id\u00e9es\u00a0\u00bb, no\u00a06, 222\u00a0p.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014. 1999. <em>Voyages aux pays de nulle part\u00a0: Histoire litt\u00e9raire de la pens\u00e9e utopique<\/em>, 3<sup>e<\/sup>\u00a0\u00e9dition revue et augment\u00e9e. Bruxelles\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019Universit\u00e9 de Bruxelles, 318\u00a0p.<\/p>\n<p>Vidal, Jean-Pierre. Hiver 1999-2000. \u00ab\u00a0\u201cMoi seule en \u00eatre cause\u2026\u201d\u00a0: Le sujet exacerb\u00e9 et son d\u00e9sir d\u2019apocalypse\u00a0\u00bb. <em>Prot\u00e9e\u00a0: L\u2019imaginaire de la fin<\/em>, vol.\u00a027, no\u00a03, p.\u00a045-55.<\/p>\n<p>Zola, \u00c9mile. Dossier pr\u00e9paratoire de <em>La Joie de vivre<\/em>. Manuscrit in\u00e9dit, conserv\u00e9 \u00e0 la\u00a0 Biblioth\u00e8que nationale de France, D\u00e9partement des manuscrits, nouvelles acquisitions fran\u00e7aises, no\u00a010.311, f<sup>os<\/sup> 1-394.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014. 1884. <em>La Joie de vivre<\/em>, d\u2019abord paru en feuilleton dans le <em>Gil Blas<\/em>, du 29 novembre 1883 au 3 f\u00e9vrier 1884, repris dans <em>Les Rougon-Macquart : Histoire naturelle et sociale d\u2019une famille sous le Second Empire<\/em>, sous la direction d\u2019Henri Mitterand et Armand Lanoux. Paris : Gallimard, coll.\u00a0\u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb, 1964, t.\u00a0III, p. 805-1130.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Roldan, S\u00e9bastien. 2010. \u00ab \u00a0Un vieux cynique menace La Joie de vivre \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5465 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/roldan-hd2.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 roldan-hd2.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-2677c622-a0f5-482b-9946-fbac24932674\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/roldan-hd2.pdf\">roldan-hd2<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/roldan-hd2.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-2677c622-a0f5-482b-9946-fbac24932674\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div> \u00ab\u00a0Les pessimistes sont des malades\u00a0\u00bb, r\u00e9sumait Ferdinand Bruneti\u00e8re (1879, p.\u00a0478) dans son compte-rendu du<em> Pessimisme au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em> d\u2019E.\u00a0Caro, qui \u00e9crivait : \u00ab\u00a0C\u2019est une sorte de maladie intellectuelle, mais une maladie privil\u00e9gi\u00e9e, concentr\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce jour dans les sph\u00e8res de la haute culture, dont elle pourrait \u00eatre une sorte de raffinement malsain et d\u2019\u00e9l\u00e9gante corruption.\u00a0\u00bb (1878, p.\u00a0ii-iii.) <\/div><\/li><li><span>2<\/span><div> Nombreux sont les biographes qui voient dans l\u2019ann\u00e9e 1880 une p\u00e9riode de remise en question existentielle chez Zola. Henri Mitterand parle volontiers d\u2019une \u00ab crise de la quarantaine \u00bb et montre un Zola \u00ab intime, en proie \u00e0 [des] d\u00e9m\u00eal\u00e9s, avec ses id\u00e9es noires, n\u00e9es \u00e0 la fois de ses deuils successifs et du passage du temps. \u00bb (Mitterand, 2001, p.\u00a0543.) <\/div><\/li><li><span>3<\/span><div> \u00ab\u00a0L\u2019utopie <em>est<\/em>, dans un pr\u00e9sent d\u00e9finitif qui ignore le pass\u00e9 et m\u00eame l\u2019avenir puisque, parfaite, elle ne changera plus.\u00a0\u00bb (Trousson, 1999, p.\u00a016.) <\/div><\/li><li><span>4<\/span><div> Dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0\u201cO\u00f9\u201d\u00a0: L\u2019inconnue d\u2019un si\u00e8cle qui pourtant va de l\u2019avant\u00a0\u00bb, Fran\u00e7oise Gaillard illustre \u00e0 quel point la p\u00e9riode qui nous int\u00e9resse, imbue de positivisme, s\u2019est accroch\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un devenir eschatologique n\u00e9cessairement meilleur. L\u2019\u00e9poque semble prise de l\u2019envie irr\u00e9pressible d\u2019avancer co\u00fbte que co\u00fbte, quitte \u00e0 ce que ce soit \u00e0 contresens\u00a0: \u00ab\u00a0Le si\u00e8cle se projette en avant comme s\u2019il \u00e9tait en proie \u00e0 une pulsion motrice o\u00f9 la volont\u00e9 consciente aurait de moins en moins part. Certes la notion de progr\u00e8s est l\u00e0 pour assurer le mouvement d\u2019un sens et, du m\u00eame coup, pour rassurer ceux qui sont entra\u00een\u00e9s dans la course. Mais certains soup\u00e7onnent ce terme, auquel le si\u00e8cle accroche sa foi et son esp\u00e9rance, de n\u2019\u00eatre que l\u2019alibi rationnel d\u2019une compulsion de progression quasi instinctuelle, et donc aussi indiff\u00e9rente aux fins que l\u2019est le processus de l\u2019\u00e9volution.\u00a0\u00bb (Gaillard, 1997, p.\u00a0201-202.) <\/div><\/li><li><span>5<\/span><div> Jean Lefranc ajoute encore une pr\u00e9cision \u00e0 ce chapitre\u00a0: \u00ab\u00a0Une telle m\u00e9taphysique qui associe l\u2019id\u00e9alit\u00e9, l\u2019inconstance du monde ph\u00e9nom\u00e9nal avec l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 abyssale qui n\u2019affirme qu\u2019elle-m\u00eame, \u2014 une telle m\u00e9taphysique est sans doute la formulation la plus radicale du pessimisme fin de si\u00e8cle. Mais prenons garde\u00a0: parler de d\u00e9cadence, parler m\u00eame de nihilisme europ\u00e9en, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 prendre un point de vue ext\u00e9rieur \u00e0 cette m\u00e9taphysique, c\u2019est l\u2019inclure dans une vue historique, une sorte de philosophie de l\u2019histoire que pr\u00e9cis\u00e9ment elle r\u00e9cuse.\u00a0\u00bb (Lefranc,1998, p.\u00a011.) <\/div><\/li><li><span>6<\/span><div> La \u00ab\u00a0d\u00e9croissance\u00a0\u00bb pourrait bien \u00eatre l\u2019un des grands mots-cl\u00e9s du mouvement contemporain qui, sachant les ressources de notre plan\u00e8te sont limit\u00e9es, consid\u00e8re qu\u2019elles doivent \u00eatre conserv\u00e9es, pr\u00e9serv\u00e9es \u00e0 tout prix, recycl\u00e9es plut\u00f4t que consomm\u00e9es; le salut des g\u00e9n\u00e9rations futures en d\u00e9pend. Avatar d\u00e9chant\u00e9 des utopies sociales d\u2019antan, cette tendance visant \u00e0 freiner, voire \u00e0 renverser la croissance de l\u2019impact humain sur l\u2019environnement, promet moins le bonheur \u00e9ternel que la survie de la Plan\u00e8te et de ses habitants. Voir \u00e0 ce sujet, par exemple, l\u2019ouvrage publi\u00e9 sous la direction de Serge Mongeau (2007), dans notre bibliographie. <\/div><\/li><li><span>7<\/span><div> \u00c0 cet \u00e9gard, Raymond Trousson est cat\u00e9gorique\u00a0: \u00ab\u00a0le bonheur en Utopie [est] un bonheur collectif, non une jouissance individuelle\u00a0\u00bb (1999, p.\u00a018). <\/div><\/li><li><span>8<\/span><div> Si les th\u00e9ories de Schopenhauer rejetaient toute eschatologie, tout destin collectif, celles de Hartmann, son disciple le plus connu en France, s\u2019y pr\u00eat\u00e8rent sans h\u00e9siter en proclamant la fin prochaine de l\u2019humanit\u00e9. L\u2019appel au n\u00e9ant universel clam\u00e9 par les disciples plus radicaux fut pr\u00eat\u00e9 \u00e0 tort \u00e0 la pens\u00e9e du ma\u00eetre par les traducteurs fran\u00e7ais du philosophe. Parmi ceux-ci figure notamment Th\u00e9odule Ribot, dont l\u2019essai <em>La Philosophie de Schopenhauer<\/em> fut lu de la premi\u00e8re \u00e0 la derni\u00e8re page par Zola. Rien d\u2019\u00e9tonnant, sous cet angle, \u00e0 ce que le romancier ait conduit son intrigue sur les sentiers de l\u2019utopie n\u00e9gative. <\/div><\/li><li><span>9<\/span><div> D\u2019ailleurs, les expressions \u00ab\u00a0le vieux cynique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0la joie de vivre\u00a0\u00bb figurent sur la liste des neuf titres envisag\u00e9s par \u00c9mile Zola dans ses notes manuscrites (f<sup>o<\/sup> 266). Le dossier pr\u00e9paratoire de <em>La Joie de vivre<\/em> est conserv\u00e9 \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France, D\u00e9partement des manuscrits, nouvelles acquisitions fran\u00e7aises, no\u00a010.311, f<sup>o<\/sup> 1-394. <\/div><\/li><li><span>10<\/span><div> Rappelons que <em>La B\u00eate humaine<\/em> est le titre choisi par \u00c9mile Zola pour le dix-septi\u00e8me volume des <em>Rougon-Macquart<\/em>. C\u2019est pr\u00e9f\u00e9rablement par cette formule oxymorique que le romancier d\u00e9signe l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 int\u00e9rieure qu\u2019aujourd\u2019hui nous nommons l\u2019inconscient et dont la d\u00e9couverte, dans la seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, vient \u00ab\u00a0fissurer le sol sur lequel s\u2019\u00e9tait \u00e9rig\u00e9 l\u2019\u00e9difice de la modernit\u00e9\u00a0\u00bb, selon Fran\u00e7oise Gaillard\u00a0: \u00ab\u00a0toute la psychologie classique de la volont\u00e9 se trouve mise \u00e0 mal\u00a0: <em>le si\u00e8ge du vouloir n\u2019est pas n\u00e9cessairement dans la conscience du sujet<\/em>. Mais alors, si certains comportements humains [\u2026] \u00e9chappent \u00e0 la volont\u00e9 [humaine], qu\u2019en est-il du principe de l\u2019autonomie du vouloir, sans lequel tout le projet de rationalisation du rapport de l\u2019homme au monde (qui est la d\u00e9finition philosophique de la modernit\u00e9) est lettre morte?\u00a0\u00bb (Gaillard, 1997, p.\u00a0209.) <\/div><\/li><li><span>11<\/span><div> \u00ab\u00a0Il semble clair, en tous cas, que sous [ses] \u00e9tiquettes diverses et par des voies diff\u00e9rentes, les utopistes poursuivent un objectif unique, qui est de transformer les m\u00e9thodes irrationnelles de conduite de la soci\u00e9t\u00e9, pour les r\u00e9duire \u00e0 une m\u00e9thode logique.\u00a0\u00bb (Cioranescu, 1972, p.\u00a0249.) <\/div><\/li><li><span>12<\/span><div> Zola n\u2019est pas le premier \u00e0 le faire\u00a0: Jean Bourdeau et avant lui Paul Challemel-Lacour recoururent au registre m\u00e9taphorique du d\u00e9moniaque pour parler du philosophe. Aucun doute, cette diabolisation est l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus \u00e9vident de tous, parmi ceux qui pouvaient accr\u00e9diter l\u2019id\u00e9e selon laquelle <em>La Joie de vivre<\/em> se voulait une charge contre Schopenhauer. Ni la critique de l\u2019\u00e9poque, ni les travaux plus r\u00e9cents ne l\u2019ont relev\u00e9, pourtant. On a beaucoup discouru des deux principaux protagonistes, on a montr\u00e9 sans peine que \u00ab\u00a0Lazare n\u2019est pas, en effet, un schopenhauerien de stricte ob\u00e9dience\u00a0\u00bb et que c\u2019est bien plut\u00f4t Pauline, le disciple fid\u00e8le d\u2019un Schopenhauer qu\u2019au d\u00e9part elle r\u00e9prouve, comme l\u2019a signal\u00e9 Ren\u00e9-Pierre Colin (1979, p.\u00a0171). Ce sont l\u00e0, au demeurant, des donn\u00e9es explicites dans le dossier pr\u00e9paratoire comme dans le roman. <\/div><\/li><li><span>13<\/span><div> Remarquant l\u2019importance de telles figures dans la litt\u00e9rature et dans la philosophie modernes, Jean-Fran\u00e7ois Hamel qualifie de <em>spectral <\/em>le r\u00e9gime d\u2019historicit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire le rapport qu\u2019ont les hommes au temps) qui s\u2019instaure en Occident avec le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : \u00ab\u00a0Le r\u00e9gime d\u2019historicit\u00e9 de la modernit\u00e9 est spectral pr\u00e9cis\u00e9ment en ce qu\u2019il sait \u00e0 la fois l\u2019importance vitale du revenant \u2014 il y a quelque chose qui passe malgr\u00e9 le tr\u00e9pas, qui persiste au-del\u00e0 des ruptures et qu\u2019on cherche \u00e0 d\u00e9signer par les notions d\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, de tradition, de culture, de mentalit\u00e9, d\u2019h\u00e9ritage, d\u2019inconscient \u2014 et les risques mortels de sa r\u00e9vocation \u2014 il y a toujours des limbes o\u00f9 le mort r\u00e9siste et travaille, se r\u00e9p\u00e8te peut-\u00eatre, au point de ventriloquer les vivants qui n\u2019en reconnaissent pas l\u2019obscure survivance.\u00a0\u00bb (Hamel, 2006, p.\u00a016.) \u00c9mile Zola dans<em> La Joie de vivre<\/em> et Guy de Maupassant dans \u00ab Aupr\u00e8s d\u2019un mort \u00bb d\u00e9ploient chacun \u00e0 sa fa\u00e7on un r\u00e9seau m\u00e9taphorique qui s\u2019inscrit tout \u00e0 fait dans cette mouvance. <\/div><\/li><li><span>14<\/span><div> Lazare effectivement est rien moins que paralys\u00e9 d\u2019angoisse \u00e0 l\u2019id\u00e9e de devoir mourir un jour. Prenons \u00e0 t\u00e9moin le superbe passage o\u00f9 le savoir schopenhauerien de Lazare se mesure \u00e0 sa terreur de la mort\u00a0: \u00ab\u00a0Comme Pauline lisait un soir le journal \u00e0 son oncle, Lazare \u00e9tait sorti, boulevers\u00e9 d\u2019avoir entendu la fantaisie d\u2019un conteur, qui montrait le ciel du vingti\u00e8me si\u00e8cle empli par des vols de ballons, promenant des voyageurs d\u2019un continent \u00e0 l\u2019autre\u00a0: il ne serait plus l\u00e0, ces ballons qu\u2019il ne verrait pas, disparaissaient au fond de ce n\u00e9ant des si\u00e8cles futurs, dont le cours en dehors de son \u00eatre l\u2019emplissait d\u2019angoisse. Ses philosophes avaient beau lui r\u00e9p\u00e9ter que pas une \u00e9tincelle de vie ne se perdait, son moi refusait violemment de finir.\u00a0\u00bb (Zola, 1884, p.\u00a0885.) <\/div><\/li><li><span>15<\/span><div> Songeons notamment au portrait qu\u2019en donne Maupassant dans \u00ab\u00a0Aupr\u00e8s d\u2019un mort\u00a0\u00bb (1883). <\/div><\/li><li><span>16<\/span><div> Voir Jean Borie, <em>Zola et les mythes<\/em> (1971) et <em>Le Tyran timide<\/em> (1973).<\/div><\/li><li><span>17<\/span><div> Le lecteur d\u00e9sireux d\u2019en conna\u00eetre plus sur l\u2019aspect autobiographique du roman consultera l\u2019\u00e9tude d\u2019Henri Mitterand dans son \u00e9dition des <em>Rougon-Macquart<\/em>, (Gallimard, Pl\u00e9iade), t.\u00a0III, p.\u00a01735-1775. <\/div><\/li><li><span>18<\/span><div> Par l\u00e0 s\u2019affirme la profonde compr\u00e9hension qu\u2019acquit Zola des th\u00e8ses schopenhaueriennes, malgr\u00e9 l\u2019incompr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale des Fran\u00e7ais, qui sentaient menac\u00e9e, par cet Allemand ath\u00e9e et suppos\u00e9ment hostile, la bonne vieille morale chr\u00e9tienne\u00a0: \u00ab\u00a0le d\u00e9vouement, l\u2019esprit de sacrifice, l\u2019amour du sol natal, le sentiment de la famille et la foi.\u00a0\u00bb (Boissin, 1885, p.\u00a0504.) <\/div><\/li><li><span>19<\/span><div> Nos travaux de ma\u00eetrise, dont nous pr\u00e9sentons ici une part des r\u00e9sultats, ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du soutien financier du CRSH et du FQRSC, ainsi que de l\u2019encadrement institutionnel fourni par l\u2019ITEM. Gr\u00e2ce \u00e0 ces trois organismes, nous avons pu nous rendre \u00e0 Paris afin de consulter les manuscrits originaux d\u2019\u00c9mile Zola et en particulier le dossier pr\u00e9paratoire du douzi\u00e8me volume des <em>Rougon-Macquart<\/em>, <em>La Joie de vivre<\/em>, \u00e0 l\u2019\u00e9tude duquel s\u2019attachait notre m\u00e9moire. <\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Utopie\/Dystopie: entre imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Hors s\u00e9rie n\u00b02 Selon Raymond Trousson, \u00ab\u00a0le XIXe si\u00e8cle appar[a\u00eet] comme l\u2019\u00e8re d\u2019une utopie majoritairement optimiste\u00a0\u00bb (Trousson, 1999, p.\u00a0235). Cela n\u2019exclut pas, loin s\u2019en faut, que certains \u00e9crivains nagent, pour ainsi dire, \u00e0 contre-courant; quelques-uns auront m\u00eame fait des tentatives dans chacune des directions. 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