{"id":5469,"date":"2024-06-13T19:48:18","date_gmt":"2024-06-13T19:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/defaire-lhistoire-performativite-de-lessai-aquinien\/"},"modified":"2024-09-12T04:41:44","modified_gmt":"2024-09-12T04:41:44","slug":"defaire-lhistoire-performativite-de-lessai-aquinien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5469","title":{"rendered":"D\u00e9faire l\u2019histoire. Performativit\u00e9 de l\u2019essai aquinien"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6881\">Dossier \u00ab Post \u00bb, n\u00b012<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p><em>Il faut, pour la marche en avant du genre humain, qu\u2019il y ait sur les sommets en permanence de fi\u00e8res le\u00e7ons de courage. Les t\u00e9m\u00e9rit\u00e9s \u00e9blouissent l\u2019histoire et sont une des grandes clart\u00e9s de l\u2019homme.<\/em><\/p>\n<p style=\"margin-left: 158.75pt; text-align: right;\"><em>Victor Hugo, Les Mis\u00e9rables<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les \u00e9checs successifs du projet souverainiste en 1980 et 1995 ont produit une certaine commotion au sein de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise. On a ainsi parl\u00e9 de \u00ab\u00a0syndrome postr\u00e9f\u00e9rendaire\u00a0\u00bb, concept ressass\u00e9 dans le discours m\u00e9diatique et auquel correspondrait une absence de perspective d\u2019avenir pour la collectivit\u00e9. Cette perte de rep\u00e8re continue de causer de nombreuses remises en question chez les forces ind\u00e9pendantistes. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les tenants d\u2019une formule plus inclusive misent sur la dimension civique de leur projet, alors que, de l\u2019autre, on pr\u00f4ne un retour \u00e0 une affirmation nationale fond\u00e9e sur une base ethnique. Si, d\u2019une part, on peut reprocher \u00e0 la premi\u00e8re approche l\u2019absence d\u2019ancrage historique, diluant ainsi l\u2019implication \u00e9motive dans la d\u00e9marche politique, d\u2019autre part, la seconde semble fig\u00e9e dans un pass\u00e9 coup\u00e9 du pr\u00e9sent. Entre une volont\u00e9 d\u00e9sincarn\u00e9e d\u2019aller de l\u2019avant et une r\u00e9gression conservatrice, l\u2019id\u00e9e d\u2019ind\u00e9pendance bat de l\u2019aile.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Cette ambivalence culturelle, Hubert Aquin, avant m\u00eame que l\u2019id\u00e9e d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum ne soit soulev\u00e9e, en a \u00e9voqu\u00e9 la manifestation dans ce qu\u2019il consid\u00e9rait comme l\u2019ali\u00e9nation profonde du peuple qu\u00e9b\u00e9cois. <em>Blocs erratiques<\/em>, recueil d\u2019essais posthume, ne cesse de reprendre la question de la condition du sujet canadien-fran\u00e7ais. Si l\u2019auteur insiste sur l\u2019importance de la d\u00e9faite dans la culture identitaire des siens, il n\u2019y voit pas pour autant une fatalit\u00e9. Son texte \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb, qui revient sur la r\u00e9bellion manqu\u00e9e des Patriotes en 1837-1838, effectue d\u2019ailleurs un retour dans le temps visant \u00e0 pr\u00e9parer l\u2019avenir. Mieux qu\u2019une le\u00e7on d\u2019histoire, ce qu\u2019Aquin propose est une reconfiguration de la m\u00e9moire et de l\u2019imaginaire collectif que seule une sensibilit\u00e9 aux arts du r\u00e9cit est \u00e0 m\u00eame de produire. L\u2019essayiste revisite les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 travers une perspective tragique nouvelle lui permettant d\u2019arracher le sujet canadien-fran\u00e7ais aux d\u00e9terminismes le pla\u00e7ant en position de subordination. \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb propose en effet un sc\u00e9nario qui d\u00e9bouche sur une ouverture impr\u00e9vue permettant d\u2019activer un rapport dynamique \u00e0 une histoire qui demeure \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n<h2>La puissance du r\u00e9cit<\/h2>\n<p>Quelque temps avant la publication de <em>Prochain<\/em> <em>\u00e9pisode<\/em>, roman qui allait bouleverser l\u2019univers litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois, Hubert Aquin fait para\u00eetre \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb dans la revue <em>Libert\u00e9<\/em>. L\u2019essai revisite un moment charni\u00e8re de la m\u00e9moire nationale\u00a0: la r\u00e9bellion mat\u00e9e des Patriotes de 1837-1838. Si l\u2019auteur tient \u00e0 \u00e9crire sur cet \u00e9pisode canonique, ce n\u2019est cependant pas en empruntant la perspective d\u2019un historien, mais en adoptant un point de vue r\u00e9solument litt\u00e9raire. Le sous-titre de son essai, \u00ab\u00a0Consid\u00e9rations stylistiques\u00a0\u00bb, donne en effet \u00e0 entendre une sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re, peu int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9volution des v\u00e9rit\u00e9s factuelles. Dans un esprit de provocation, l\u2019essayiste d\u00e9fend la th\u00e8se selon laquelle la d\u00e9faite des rebelles n\u2019a rien \u00e0 voir avec des conditions objectives; elle r\u00e9sulte plut\u00f4t d\u2019une incapacit\u00e9 des combattants insurg\u00e9s \u00e0 s\u2019imaginer triomphants. L\u2019incipit est en ce sens sans \u00e9quivoque\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La r\u00e9bellion de 1837-1838, v\u00e9ritable anthologie d\u2019erreurs sanglantes, de n\u00e9gligences et d\u2019actes manqu\u00e9s, a \u00e9t\u00e9 conduite et v\u00e9cue par les Patriotes comme une guerre perdue d\u2019avance. Les th\u00e9ories de Clausewitz et de Moltke sont enfonc\u00e9es \u00e0 jamais par les faits d\u2019armes de notre ch\u00e8re r\u00e9bellion, en cela, au moins, que le coefficient d\u2019impond\u00e9rable propre \u00e0 toute lutte arm\u00e9e y \u00e9tait absolument nul. Tout \u00e9tait pr\u00e9visible, tout! Et tout a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu; rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 au hasard (car il faut se m\u00e9fier du hasard occasionnellement propice \u00e0 la victoire!). La r\u00e9bellion de 1837-1838 est la preuve irr\u00e9futable que les Canadiens fran\u00e7ais sont capables de tout, voire m\u00eame de fomenter leur propre d\u00e9faite. (Aquin, 1998, p. 129.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En tenant un discours sur le destin tragique de l\u2019insurrection des Patriotes comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une fatalit\u00e9, l\u2019auteur para\u00eet discerner une pathologie inconsciente dans l\u2019imaginaire collectif national. Parlant d\u2019un acte manqu\u00e9, Aquin sugg\u00e8re qu\u2019un d\u00e9sir inarticul\u00e9 de d\u00e9r\u00e9alisation aurait foudroy\u00e9 les troupes de Papineau, les paralysant dans leur mouvement pourtant bien amorc\u00e9 vers la victoire.<\/p>\n<p>Il n\u2019en fallait pas plus pour que plusieurs voient en Aquin un pessimiste incorrigible pour qui l\u2019ali\u00e9nation canadienne-fran\u00e7aise \u00e9tait un probl\u00e8me insoluble. \u00c0 la d\u00e9fense de cette th\u00e8se, on pourra affirmer que les essais aquiniens touchent \u00e0 des th\u00e9matiques politiques assez sombres. De l\u2019arr\u00eat sur l\u2019\u00e9chec des Patriotes au concept marquant de \u00ab\u00a0fatigue culturelle\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 73 \u00e0 118), l\u2019essayiste d\u00e9veloppe une pens\u00e9e exigeante mettant de l\u2019avant la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un combat incessant en vue de la lib\u00e9ration nationale. Pour Aquin, \u00ab\u00a0les gens heureux sont des contre-r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb alors que \u00ab\u00a0les artistes sont des professionnels du malheur\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 48-49). La pens\u00e9e de l\u2019\u00e9crivain passe par une constante mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, elle s\u2019articule sous le mode de tensions que rien ne semble pouvoir soulager. Il ne faut donc pas se surprendre des interpr\u00e9tations allant dans le sens d\u2019un fatalisme r\u00e9volutionnaire<a id=\"footnoteref1_an174my\" class=\"see-footnote\" title=\" On pourra noter, parmi la quantit\u00e9 d\u2019\u00e9tudes produite \u00e0 son sujet, ce titre assez \u00e9vocateur\u00a0: Hubert Aquin ou la r\u00e9volte impossible, d\u2019Anthony Soron. \" href=\"#footnote1_an174my\">[1]<\/a>. Ainsi, dans un texte par ailleurs fort de plusieurs intuitions p\u00e9n\u00e9trantes, Anthony Purdy note que s\u2019il refuse une \u00ab\u00a0\u00e9vasion litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, Aquin ne parvient pas \u00e0 \u00e9branler l\u2019inertie historique du peuple canadien-fran\u00e7ais (Purdy, 2006, p. 109-121). Traitant de <em>Prochain<\/em> <em>\u00e9pisode<\/em> comme d\u2019un r\u00e9cit en continuit\u00e9 avec \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb, il affirme\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019histoire voudrait venger une impuissance r\u00e9ellement v\u00e9cue; le discours refuse cette vengeance litt\u00e9raire en affirmant la r\u00e9alit\u00e9 irr\u00e9futable de l\u2019impuissance.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 118.) Cette conflictualit\u00e9 log\u00e9e au c\u0153ur m\u00eame du r\u00e9cit, entre le d\u00e9sir de lib\u00e9ration et la force oppressante de la r\u00e9alit\u00e9, ne pourrait d\u00e9boucher, selon Purdy, que sur le constat d\u2019une impasse. La litt\u00e9rature, incapable de transformer le r\u00e9el, ne donnerait acc\u00e8s qu\u2019\u00e0 une maigre prise de conscience, r\u00e9sign\u00e9e devant l\u2019\u00e2pret\u00e9 de ce dernier.<\/p>\n<p>Triste condition de la litt\u00e9rature\u00a0: consid\u00e9r\u00e9e en marge du r\u00e9el, elle n\u2019aurait \u00e0 vrai dire aucun effet sur lui. Pourtant, \u00e0 travers son analyse de \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb, Purdy en vient \u00e0 proposer cette id\u00e9e selon laquelle \u00ab\u00a0[l]a d\u00e9faite des Patriotes de 1837 serait [\u2026] avant tout un \u00e9chec <em>narratif<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 110). Il y a l\u00e0 quelque chose de paradoxal\u00a0: d\u2019une part, Aquin se serait trouv\u00e9 prisonnier d\u2019un projet irr\u00e9alisable, l\u2019expression de sa volont\u00e9 politique par l\u2019entremise de la litt\u00e9rature ne pouvant se concr\u00e9tiser en effet sur le monde; d\u2019autre part, le regard r\u00e9trospectif de l\u2019essayiste sur l\u2019histoire\u00a0 rel\u00e8verait que la faillite de l\u2019action politique des Patriotes \u00e9tait directement li\u00e9e \u00e0 leur mani\u00e8re de se percevoir et de se raconter. \u00c0 l\u2019impuissance de la litt\u00e9rature r\u00e9pond ainsi la d\u00e9termination du r\u00e9el par le travail du r\u00e9cit. \u00c9trange confusion. Il faut investir ce deuxi\u00e8me versant touchant \u00e0 la performativit\u00e9 de la narrativit\u00e9 afin de rendre \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Aquin son ampleur. C\u2019est l\u00e0, dans la forme de l\u2019\u00e9criture, que s\u2019affirme le caract\u00e8re ouvert d\u2019une lutte au d\u00e9nouement ind\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<h2>L\u2019essai contre les d\u00e9terminismes\u00a0: d\u00e9faire l\u2019histoire<\/h2>\n<p>Ainsi, \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb offre une r\u00e9plique \u00e0 la lecture d\u00e9terministe de l\u2019histoire. Si, apr\u00e8s avoir d\u00e9nonc\u00e9 d\u00e8s l\u2019incipit le caract\u00e8re pr\u00e9visible, voire programm\u00e9, du d\u00e9nouement de la r\u00e9bellion, l\u2019essayiste s\u2019attaque \u00e0 quelques id\u00e9es re\u00e7ues au sujet des chances de r\u00e9ussite des insurg\u00e9s, c\u2019est qu\u2019il sait pertinemment quels r\u00f4les jouent les historiens et surtout, quels effets produisent leurs r\u00e9cits sur le monde. Il faut \u00e0 cet effet se rappeler que les \u00e9v\u00e9nements de 1837-1838 am\u00e8nent les dirigeants britanniques \u00e0 confier \u00e0 lord Durham une enqu\u00eate dans laquelle le fonctionnaire anglais qualifiera le peuple canadien-fran\u00e7ais de \u00ab\u00a0sans histoire\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sans litt\u00e9rature\u00a0\u00bb. Aquin conna\u00eet l\u2019\u00e9cho qu\u2019aura cette d\u00e9claration sur son peuple\u00a0: en lui niant toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un r\u00e9cit fondateur, Durham prive le Canada fran\u00e7ais d\u2019une emprise sur sa propre histoire et fomente au plus profond des esprits une relation de d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses ma\u00eetres. C\u2019est \u00e0 cette b\u00e9ance originaire que cherchera \u00e0 r\u00e9pondre Fran\u00e7ois-Xavier Garneau avec son <em>Histoire du Canada<\/em>, ouvrage largement reconnu pour \u00eatre au fondement de la litt\u00e9rature nationale<a id=\"footnoteref2_5ern8wr\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0\u201cL'Histoire du Canada de Fran\u00e7ois-Xavier Garneau, \u00e9crit Laurent Mailhot, donne l'essor \u00e0 la litt\u00e9rature, \u00e0 l'id\u00e9ologie et \u00e0 la mythologie nationales\u201d. L'historien, ajoute G\u00e9rard Tougas, est le \u201cpremier \u00e9crivain v\u00e9ritable que le Canada ait produit\u201d. Et Auguste Viatte, auteur d'une Histoire litt\u00e9raire de l'Am\u00e9rique fran\u00e7aise: \u201cFaisant prendre conscience d'elle-m\u00eame \u00e0 une nation, c'est lui qui a mis en branle ses facult\u00e9s cr\u00e9atrices\u201d.\u00a0\u00bb (Marcotte, 1996, p. 7.) \" href=\"#footnote2_5ern8wr\">[2]<\/a>. Inspir\u00e9 par le romantisme de Michelet, Garneau construit un r\u00e9cit des origines qui doit permettre d\u2019ouvrir les horizons d\u2019avenir de son peuple. Aquin prend en quelque sorte le relais du projet de l\u2019historien, mais en complexifie le dessein. Selon le calcul de Garneau, la glorification du pass\u00e9 devrait \u00eatre garante de l\u2019avenir\u00a0; l\u2019essayiste Aquin propose quant \u00e0 lui une vision beaucoup moins assur\u00e9e de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Ainsi Aquin se trouve-t-il d\u2019abord \u00e0 reprendre la th\u00e8se du mat\u00e9rialisme historique, qu\u2019il r\u00e9duit \u00e0 une pure combinaison m\u00e9canique ne laissant plus de place aux contingences de l\u2019histoire. Il refuse de consid\u00e9rer l\u2019histoire comme un processus rationnel, percevant dans une telle lecture un refuge \u00e0 un certain fatalisme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je les connais trop ces explications objectives de la d\u00e9faite des Patriotes\u00a0: manque de fusils, manque de cartouches, manque de canons, manque d\u2019officiers de m\u00e9tier. Oui, je sais\u00a0: Engels l\u2019a \u00e9crite en toutes lettres cette belle excuse\u00a0: \u00ab\u00a0La violence n\u2019est pas un simple acte de volont\u00e9, mais exige pour sa mise en \u0153uvre des conditions pr\u00e9alables, tr\u00e8s r\u00e9elles, notamment des instruments, dont le plus parfait l\u2019emporte sur le moins parfait; et qu\u2019en un mot la victoire de la violence repose sur la production en g\u00e9n\u00e9ral, donc\u2026\u00a0\u00bb Engels l\u2019a \u00e9crit [\u2026]. (Aquin, 1998, p. 130.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le marxisme, tel qu\u2019ici pr\u00e9sent\u00e9, r\u00e9duit l\u2019histoire \u00e0 peu de choses, si ce n\u2019est \u00e0 la logique implacable de la domination des propri\u00e9taires des moyens de production. Cette pens\u00e9e suivie \u00e0 la lettre conduit irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 la l\u00e9gitimation d\u2019une passivit\u00e9 inacceptable aux yeux d\u2019Aquin. Elle ne permet pas de comprendre ce qui \u00e9chappe \u00e0 la logique de reconduction du <em>statu quo<\/em>. Cet aveuglement de la pens\u00e9e, qui se trouve incapable d\u2019envisager la possibilit\u00e9 d\u2019une rupture, d\u2019un saut permettant d\u2019entrer dans une autre logique, une autre configuration de l\u2019histoire, l\u2019auteur insiste pour dire qu\u2019il est <em>\u00e9crit\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Engels l\u2019a \u00e9crit\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0en toutes lettres\u00a0\u00bb. Les mots ont une importance capitale dans un combat qui ne peut \u00eatre men\u00e9 uniquement en terre ferme, mais qui appelle aussi \u00e0 l\u2019imaginaire. La capacit\u00e9 de se repr\u00e9senter en vainqueur ou, \u00e0 tout le moins, de se situer au centre de son histoire, non plus en tant que sujet, mais en tant qu\u2019acteur, est un point n\u00e9vralgique de la guerre. L\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire porte sur un agir, sur la l\u00e9gitimit\u00e9 ou non d\u2019une action. En donnant \u00e0 lire le pass\u00e9, elle offre la possibilit\u00e9 d\u2019une configuration de l\u2019avenir. C\u2019est en ce sens qu\u2019il importe \u00e0 Aquin de briser le cadre d\u2019une pens\u00e9e rendant le futur pr\u00e9visible.<\/p>\n<p>En lieu et place de la rationalit\u00e9 historienne qu\u2019il confronte \u00e0 l\u2019aide des exemples de la r\u00e9sistance espagnole face aux troupes napol\u00e9oniennes ainsi qu\u2019en faisant \u00e9tat du cas de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine, l\u2019essayiste sugg\u00e8re qu\u2019un impond\u00e9rable demeure toujours pr\u00e9sent au sein de l\u2019histoire. C\u2019est cet \u00e9l\u00e9ment de .hasard et d\u2019incertitude que doivent saisir les r\u00e9volutionnaires. Dans \u00ab\u00a0Calcul diff\u00e9rentiel de la contre-r\u00e9volution\u00a0\u00bb, Aquin prend plaisir \u00e0 parodier, \u00e0 l\u2019aide d\u2019un th\u00e9or\u00e8me fictif, l\u2019esprit de scientificit\u00e9 qui permettrait d\u2019expliquer l\u2019inexplicable, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 d\u2019une rupture r\u00e9volutionnaire\u00a0: \u00ab\u00a0Non seulement il convient de noter le coefficient \u201cN1\u201d de r\u00e9ussite de chaque r\u00e9volution, mais encore il faut un coefficient \u201cN2\u201d de puissance inv\u00e9rifiable.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 143) La part de contingence qui entre dans le calcul r\u00e9volutionnaire, \u00ab\u00a0donn\u00e9e nettement r\u00e9fractaire \u00e0 toute transposition math\u00e9matique et m\u00eame \u00e0 toute pr\u00e9vision f\u00fbt-elle de type sociographique\u00a0\u00bb (<em>Id.<\/em>), symbolise l\u2019id\u00e9e m\u00eame de ce qui \u00e9chappe au cadre de la raison. En rendant la r\u00e9alit\u00e9 impr\u00e9visible, la consid\u00e9ration du hasard permet d\u2019envisager la possibilit\u00e9 d\u2019une br\u00e8che dans le temps et la sortie d\u2019un ordre d\u00e9fini.<\/p>\n<p>Aquin se moque du scientisme et de sa volont\u00e9 d\u2019encadrer les mouvements de soci\u00e9t\u00e9 dans une \u00e9quation englobante, son rire t\u00e9moigne d\u2019une m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des abus de la raison. Il s\u2019approche en cela des critiques de la modernit\u00e9 pour qui les Grands r\u00e9cits sont r\u00e9ducteurs \u00e0 l\u2019\u00e9gard des complexit\u00e9s de la vie. Mais l\u2019essayiste n\u2019abandonne pas pour autant la perspective d\u2019une \u00e9mancipation collective, celle-ci demeure au contraire un objectif constant, sorte de point de fuite permettant de s\u2019orienter dans le chaos de l\u2019histoire. C\u2019est l\u00e0 l\u2019originalit\u00e9 de l\u2019auteur\u00a0: sa prise de distance par rapport aux r\u00e9cits t\u00e9l\u00e9ologiques ne se traduit jamais par un relativisme plat et sans envergure. Plut\u00f4t, elle l\u2019am\u00e8ne \u00e0 envisager le caract\u00e8re incertain et fluctuant des mouvements de l\u2019histoire.<\/p>\n<h2>Le drame d\u2019un h\u00e9ros pitoyable<\/h2>\n<p>Peut-\u00eatre comprendra-t-on mieux la position d\u2019Aquin \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la perspective r\u00e9volutionnaire en examinant sa conception du h\u00e9ros. On sait que \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb semble porter la marque d\u2019un fatalisme qui se trouverait incarn\u00e9 par la figure du Patriote d\u00e9chu. Ainsi, l\u2019auteur d\u00e9crit \u00ab\u00a0l\u2019image du h\u00e9ros vaincu\u00a0\u00bb comme celle d\u2019un \u00ab\u00a0soldat d\u00e9fait et c\u00e9l\u00e8bre que nous v\u00e9n\u00e9rons, un combattant dont la tristesse incroyable continue d\u2019op\u00e9rer en nous, comme une force d\u2019inertie\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 136). Cette image para\u00eet ne pas s\u2019\u00eatre limit\u00e9e \u00e0 la vision de l\u2019\u00e9crivain, mais appartenir plut\u00f4t \u00e0 un certain patrimoine culturel. On en retrouve une r\u00e9plique dans les mots de Pierre Falardeau au sujet des obstacles qui se sont dress\u00e9s devant lui au moment de sa recherche de financement pour <em>15 f\u00e9vrier 1839<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>Comme si la grandeur d\u2019\u00e2me, le courage, la force de caract\u00e8re nous \u00e9taient des valeurs \u00e9trang\u00e8res. Comme si dans nos cerveaux colonis\u00e9s, il n\u2019y avait pas de place pour les h\u00e9ros. Regardez le cin\u00e9ma qu\u00e9b\u00e9cois, lisez la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise, les rat\u00e9s, les ti-clins, les minables prennent toute la place. (Falardeau, 1996, p. 20.)<\/p>\n<p>La figure du h\u00e9ros pitoyable a ceci de tragique qu\u2019elle entra\u00eene l\u2019histoire \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter. Elle brise l\u2019\u00e9lan du r\u00e9cit collectif et fige l\u2019histoire dans une impasse chronique. Voil\u00e0 ce qu\u2019Aquin cherche \u00e0 secouer en montrant comment le sentiment d\u2019impuissance peut se retourner en symbole d\u2019esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>Le h\u00e9ros aquinien est une figure tanguant entre la cr\u00e9ation litt\u00e9raire et le personnage historique. Plus exactement, l\u2019essayiste fonde son analyse sur une certaine r\u00e9alit\u00e9 afin de produire une l\u00e9gende dont les \u00e9chos seront d\u00e9cupl\u00e9s. Aquin reconna\u00eet dans l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire une performativit\u00e9 de la narration. Comme le dit Jean-Pierre Faye\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0histoire\u00a0\u00bb \u2014 d\u00e9signe \u00e0 la fois un proc\u00e8s et une action r\u00e9elle, et le r\u00e9cit de cette action. R\u00e9cit qui tout \u00e0 la fois \u00e9nonce l\u2019action \u2015 et la produit. Puisque l\u00e0, \u00e0 chaque moment, et de fa\u00e7on comparable \u00e0 la sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, d\u00e9crite dans les divagations mallarm\u00e9ennes, \u00ab\u00a0\u00e9noncer signifie produire\u00a0\u00bb. (Faye, 1972, p. 24.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En narrant les \u00e9v\u00e9nements selon un certain ordre, l\u2019essayiste sait pertinemment qu\u2019il agit sur la sc\u00e8ne de l\u2019histoire. Ainsi, le portrait du h\u00e9ros qu\u2019il pr\u00e9sente doit contenir une force particuli\u00e8re, lui permettant de s\u2019imposer au niveau de l\u2019imaginaire, tout en offrant la souplesse propice au renversement r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>C\u2019est en ce sens qu\u2019il para\u00eet pertinent d\u2019\u00e9clairer \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019un autre essai de <em>Blocs erratiques<\/em>, \u00ab\u00a0Le bonheur d\u2019expression\u00a0\u00bb, o\u00f9 l\u2019essayiste lie la question de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme avec celle du malheur. Le h\u00e9ros, dans la perspective aquinienne, est tiraill\u00e9 entre un id\u00e9al et la r\u00e9alit\u00e9 qui le lui refuse; la puret\u00e9 de ses aspirations, la hauteur de ses ambitions, donnent la mesure du personnage, \u00e0 jamais condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019insatisfaction et \u00e0 la perp\u00e9tuation de son combat\u00a0: \u00ab\u00a0Le malheur \u00e9quivaut, selon moi, \u00e0 un mode sup\u00e9rieur de connaissance et devient, par cons\u00e9quent, la voie royale de l\u2019artiste qui veut exprimer la r\u00e9alit\u00e9, la recr\u00e9er, l\u2019enfanter une seconde fois sous une forme nouvelle!\u00a0\u00bb (Aquin, 1998, p. 50.) Le malheur inspire \u00e0 Aquin la possibilit\u00e9 d\u2019un apprentissage, il figure comme un \u00e9l\u00e9ment proactif menant le h\u00e9ros \u00e0 la transformation de sa situation. Loin d\u2019\u00eatre un \u00e9tat paralysant, il pr\u00e9figure une action aux vis\u00e9es cr\u00e9atrices. L\u2019art devient alors moteur du changement social, ouvrant le monde \u00e0 ses possibles. Le r\u00f4le de l\u2019\u00e9crivain est combatif, il vise \u00e0 la production d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 diff\u00e9rente contestant l\u2019ordre \u00e9tabli. L\u2019artiste doit produire un \u00e9cart ouvrant \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019un autre monde.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce sens qu\u2019il faut lire l\u2019<em>art<\/em> de la d\u00e9faite\u00a0: le discours fond\u00e9 sur un malheur, celui de l\u2019\u00e9chec de la r\u00e9bellion, porte en fait sur la volont\u00e9 de combattre ce sentiment d\u2019\u00e9chec en renouvelant les aspirations \u00e0 la victoire. Aquin travaille ainsi \u00e0 produire une situation ouverte dont le destin, contre toute apparence, n\u2019est pas encore jou\u00e9.<\/p>\n<h2>La dramatisation du pass\u00e9<\/h2>\n<p>En effet, l\u2019\u00e9v\u00e9nement sur lequel se b\u00e2tit \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb cristallise tout un imaginaire que l\u2019essayiste tient \u00e0 renverser en r\u00e9actualisant et en redynamisant son action. Aquin r\u00e9\u00e9crivant l\u2019histoire la fait \u00e9chapper \u00e0 la logique historiographique pour la plonger dans une dramatisation tragique. Sa narration de la d\u00e9bandade des troupes apr\u00e8s leur victoire \u00e0 Saint-Denis donne lieu \u00e0 une sc\u00e8ne \u00e9trange o\u00f9 une tension \u00e9merge d\u2019un d\u00e9r\u00e8glement inattendu de l\u2019histoire\u00a0: la victoire des Patriotes. Ce qui semblait connu depuis toujours, car inscrit dans la ligne du temps, la d\u00e9faite des Patriotes, n\u2019est en fin de compte pas arriv\u00e9. Cette d\u00e9rogation entra\u00eene une commotion dans les rangs des rebelles qui s\u2019exprime par une br\u00e8che dans le r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On se croirait \u00e0 la repr\u00e9sentation d\u2019une trag\u00e9die classique, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 le ch\u0153ur, instantan\u00e9ment et dans une invraisemblable simultan\u00e9it\u00e9, a un blanc de m\u00e9moire\u00a0: c\u2019est un silence de mort. Que se passe-t-il exactement? Plus un mot ne sort d\u2019aucune bouche; la trag\u00e9die se trouve si soudainement interrompue que le public \u00e9prouve un malaise profond. Le ch\u0153ur n\u2019a plus de voix\u00a0: comment tant d\u2019hommes, au m\u00eame moment, peuvent-ils oublier leur texte? \u00c0 moins que\u2026 oui\u00a0: \u00e0 moins qu\u2019il ne s\u2019agisse pas d\u2019un blanc de m\u00e9moire? Le ch\u0153ur ne peut pas continuer parce que les autres acteurs n\u2019ont pas dit les paroles qu\u2019ils devaient dire; cette hypoth\u00e8se nous permet de comprendre ce qui se passe sur la sc\u00e8ne. Le ch\u0153ur, fig\u00e9 de stupeur, ne peut pas encha\u00eener si l\u2019action dramatique qui vient de se d\u00e9rouler n\u2019\u00e9tait pas dans le texte; les Patriotes n\u2019ont pas eu un blanc de m\u00e9moire \u00e0 Saint-Denis, mais ils \u00e9taient boulevers\u00e9s par un \u00e9v\u00e9nement qui n\u2019\u00e9tait pas dans le texte\u00a0: leur victoire! (<em>Ibid.<\/em>, p. 132-133.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le r\u00e9cit de la victoire des Patriotes \u00e0 Saint-Denis bouleverse l\u2019ordre de l\u2019histoire. Il met en lumi\u00e8re le fatalisme qui \u00e9crasait les rebelles, mais offre simultan\u00e9ment une occasion de s\u2019en d\u00e9gager. Aquin met en sc\u00e8ne une rupture qui n\u2019est pas seulement un fait d\u2019armes, mais qui s\u2019op\u00e8re au niveau narratif. Il insiste, \u00e0 l\u2019aide d\u2019un lexique \u00e9voquant une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 tragique, sur le glissement de l\u2019histoire vers une sc\u00e8ne nouvelle. R\u00e9voquant les d\u00e9terminismes anciens d\u2019une historiographie \u00e9trang\u00e8re, l\u2019essai pr\u00e9sente l\u2019insurrection comme un moment vierge, tout \u00e0 fait ind\u00e9fini. La bataille de Saint-Denis est un saut dans le silence, c\u2019est l\u2019opportunit\u00e9 r\u00eav\u00e9e de se recr\u00e9er, d\u2019enfanter un avenir in\u00e9dit. Aquin vient ing\u00e9nieusement trouer la narrativit\u00e9 historique afin de cr\u00e9er une saillie. Le trou de m\u00e9moire, le silence de l\u2019histoire\u00a0: tout concorde pour donner forme \u00e0 une v\u00e9ritable rupture. L\u2019histoire, qui jusque-l\u00e0 semblait suivre son cours normal, est prise de court. L\u2019inadmissible, en surgissant, pourfend sa continuit\u00e9. Le bris fait \u00e9v\u00e9nement et provoque l\u2019impr\u00e9visible\u00a0: la r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est donc pas d\u2019un \u00e9chec dont il faut parler avec Aquin, mais d\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9ussite. L\u2019\u00e9criture ouvre le champ \u00e0 une action lib\u00e9r\u00e9e des d\u00e9terminismes du r\u00e9cit dominant de l\u2019histoire. Il ne s\u2019agit pas l\u00e0 d\u2019une simple victoire formelle, entendue au sens d\u2019une entourloupette litt\u00e9raire ou d\u2019un exercice de rh\u00e9torique; les essais aquiniens reconnaissent trop bien les pouvoirs du langage pour se laisser persuader de leur impuissance sur le plan du r\u00e9el. Ils fournissent au contraire l\u2019occasion d\u2019un renversement de l\u2019histoire en cr\u00e9ant un vide dans le r\u00e9cit de la r\u00e9bellion de 1837-1838. C\u2019est l\u00e0 le principal reproche que formule l\u2019essayiste au sujet des Patriotes\u00a0: ceux-ci n\u2019ont pas compris qu\u2019ils venaient de provoquer une rupture stylistique au sein du r\u00e9cit historique. Ils n\u2019ont pas vu que le sc\u00e9nario changeait de main et qu\u2019ils se trouvaient d\u00e9sormais \u00e0 la t\u00eate de leur propre avenir. Le rat\u00e9 de l\u2019histoire \u00e9tait donc avant tout reli\u00e9 \u00e0 une incompr\u00e9hension litt\u00e9raire. Il \u00e9tait d\u2019ordre stylistique.<\/p>\n<p>C\u2019est ce qu\u2019Aquin nous dit en pr\u00e9sentant l\u2019histoire \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une trag\u00e9die\u00a0: il manque encore aux Canadiens fran\u00e7ais une certaine conscience de l\u2019histoire. L\u2019essayiste montre en effet que c\u2019est avant tout le \u00ab\u00a0ch\u0153ur\u00a0\u00bb qui se trouve sans paroles, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019instance appel\u00e9e \u00e0 commenter l\u2019action. Le ch\u0153ur est ce qui accompagne le mouvement de l\u2019histoire, il traduit et amplifie son mouvement. En se trouvant musel\u00e9 par la surprise, le ch\u0153ur am\u00e8ne l\u2019histoire \u00e0 p\u00e9ricliter. Tout \u00e0 coup, on la trouve hors de tout cadre de compr\u00e9hension. Mais l\u2019histoire ne perd pas son sens pour autant. Ce qui manque, selon Aquin, c\u2019est justement cette voix qui permettrait de s\u2019approprier le sens de la d\u00e9rive historique. De l\u00e0 son insistance sur le \u00ab\u00a0style\u00a0\u00bb de la r\u00e9bellion, qui pr\u00e9sente l\u2019acte r\u00e9volutionnaire \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une po\u00e9tique, d\u2019un art de dire et de faire les choses. L\u2019attaque de Saint-Denis a \u00e9t\u00e9 victorieuse, car elle a jou\u00e9 de surprise. Plus que les troupes anglaises, elle a d\u00e9jou\u00e9 les plans des Patriotes eux-m\u00eames qui croyaient se battre pour se livrer \u00e0 la mort. L\u00e0 o\u00f9 la d\u00e9faite s\u2019est jou\u00e9e, ce n\u2019est pas tant sur le terrain de la guerre que dans les esprits impuissants \u00e0 saisir le basculement de l\u2019histoire\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut, \u00e0 mesure que progresse le combat arm\u00e9, s\u2019approprier les armes de l\u2019ennemi, mais jamais sa strat\u00e9gie!\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 132.) Les Patriotes ont laiss\u00e9 filer la suite narrative de l\u2019histoire en ne percevant pas dans leur avanc\u00e9e, dans leur attaque par la gu\u00e9rilla, une tactique qui leur \u00e9tait propre, qui fondait leur style, leur marche vers la victoire.<\/p>\n<p>Mais cet \u00e9chec du pass\u00e9, en se trouvant pr\u00e9sent\u00e9 sous la forme d\u2019une trag\u00e9die ouverte pour laquelle l\u2019\u00e9criture joue un r\u00f4le primordial, fait penser \u00e0 une situation non encore scell\u00e9e. Le r\u00e9cit produit par Aquin n\u2019a pas trouv\u00e9 sa fin, il conserve sa pleine potentialit\u00e9 r\u00e9volutionnaire. En identifiant la dimension performative du r\u00e9cit, l\u2019auteur de \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb sugg\u00e8re en effet qu\u2019un retour sur le pass\u00e9 peut encore laisser place \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu. La d\u00e9marche aquinienne s\u2019inscrit ainsi dans une perspective proche de celle de Jan Assmann et des sociologies de la m\u00e9moire pour qui \u00ab\u00a0on ne peut stocker le pass\u00e9, il faut toujours se l\u2019approprier, et le m\u00e9diatiser \u00bb (Assmann, 2001, p. 37). La place que prend l\u2019histoire dans les essais de <em>Blocs erratiques<\/em> est toujours pens\u00e9e en fonction d\u2019un pr\u00e9sent et d\u2019un avenir \u00e0 construire. Voil\u00e0 en quoi l\u2019\u0153uvre essayistique aquinienne conserve toute sa pertinence.<\/p>\n<p>\u00c0 travers son \u0153uvre, Aquin aura en effet lutt\u00e9 contre une culture statique, responsable, selon lui, de l\u2019ali\u00e9nation du peuple canadien-fran\u00e7ais, \u00e9touff\u00e9 sous une histoire subie, sous une accumulation \u00e9crasante d\u2019\u00e9checs exemplaires. Son travail aura \u00e9t\u00e9 celui d\u2019une perp\u00e9tuelle secousse visant \u00e0 \u00e9branler la figure d\u2019un imaginaire d\u00e9fait. Ainsi aura-t-il permis d\u2019envisager un avenir diff\u00e9rent pour le Qu\u00e9bec. Sans chercher \u00e0 pr\u00e9voir ou \u00e0 assurer des horizons futurs, il aura donn\u00e9 \u00e0 penser une histoire qui se r\u00e9alise et tent\u00e9 de fournir les instruments permettant d\u2019en prendre la mesure.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>AQUIN, Hubert. 1998 [1977]. <em>Blocs erratiques<\/em>. coll. \u00ab\u00a0Essais\u00a0\u00bb, Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Typo, 332 p.<\/p>\n<p>ASSMANN, Jan 2001. <em>Mo\u00efse l\u2019\u00c9gyptien. <\/em><em>Un essai d\u2019histoire de la m\u00e9moire<\/em>, [trad. Laure Bernardi], coll. \u00ab\u00a0Historique\u00a0\u00bb, Paris\u00a0: Aubier, 412 p.<\/p>\n<p>DE LORIMIER, Chevalier. 1996. <em>Lettres d\u2019un patriote condamn\u00e9 \u00e0 mort<\/em>.\u00a0 Montr\u00e9al\u00a0: Comeau et Nadeau, 111 p.<\/p>\n<p>DURHAM, John George Lambton. 1990 [1839]. <em>Le rapport Durham. Document<\/em> [trad. Denis Bertrand et Albert Desbiens] Montr\u00e9al\u00a0: L\u2019Hexagone, 317 p.<\/p>\n<p>FAYE, Jean-Pierre. 1972. <em>Th\u00e9orie du r\u00e9cit. Introduction aux langages totalitaires. Critique de la raison, l\u2019\u00e9conomie narrative<\/em>. Paris\u00a0: Hermann, 140 p.<\/p>\n<p>GARNEAU, Fran\u00e7ois-Xavier 1996. \u00a0<em>Histoire du Canada depuis sa d\u00e9couverte jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours. Discours pr\u00e9liminaire. Livres I et II<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Biblioth\u00e8que qu\u00e9b\u00e9coise, 245 p.<\/p>\n<p>PURDY, Anthony. 2006. \u00ab\u00a0De \u00ab\u00a0L\u2019art de la d\u00e9faite\u00a0\u00bb \u00e0 <em>Prochain \u00e9pisode<\/em>. Un r\u00e9cit unique?\u00a0\u00bb In <em>Hubert Aquin en revue<\/em>, coll. \u00ab\u00a0De vives voix\u00a0\u00bb, Montr\u00e9al\u00a0: Voix et images, pp. 109-121.<\/p>\n<p>SORON, Anthony. 2001. <em>Hubert Aquin ou la r\u00e9volte impossible<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: l\u2019Harmattan, 316 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_an174my\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_an174my\">[1]<\/a> On pourra noter, parmi la quantit\u00e9 d\u2019\u00e9tudes produite \u00e0 son sujet, ce titre assez \u00e9vocateur\u00a0: <em>Hubert Aquin ou la r\u00e9volte impossible<\/em>, d\u2019Anthony Soron.<\/p>\n<p id=\"footnote2_5ern8wr\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_5ern8wr\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0\u201c<em>L&rsquo;Histoire du Canada <\/em>de Fran\u00e7ois-Xavier Garneau, \u00e9crit Laurent Mailhot, donne l&rsquo;essor \u00e0 la litt\u00e9rature, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie et \u00e0 la mythologie nationales\u201d. L&rsquo;historien, ajoute G\u00e9rard Tougas, est le \u201cpremier \u00e9crivain v\u00e9ritable que le Canada ait produit\u201d. Et Auguste Viatte, auteur d&rsquo;une <em>Histoire litt\u00e9raire de l&rsquo;Am\u00e9rique fran\u00e7aise<\/em>: \u201cFaisant prendre conscience d&rsquo;elle-m\u00eame \u00e0 une nation, c&rsquo;est lui qui a mis en branle ses facult\u00e9s cr\u00e9atrices\u201d.\u00a0\u00bb (Marcotte, 1996, p. 7.)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Leduc, Simon. 2010. \u00ab D\u00e9faire l\u2019histoire. Performativit\u00e9 de l\u2019essai aquinien \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Post &#8211; \u00bb, n\u00b012. En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5469\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx). Leduc, Simon. 2010. \u00ab D\u00e9faire l\u2019histoire. Performativit\u00e9 de l\u2019essai aquinien \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Post &#8211; \u00bb, n\u00b012, p. 127-137.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leduc-12.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 leduc-12.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-906f3940-12ac-43a3-ad3f-b37cf693afdd\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leduc-12.pdf\">leduc-12<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/leduc-12.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-906f3940-12ac-43a3-ad3f-b37cf693afdd\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Post \u00bb, n\u00b012 Il faut, pour la marche en avant du genre humain, qu\u2019il y ait sur les sommets en permanence de fi\u00e8res le\u00e7ons de courage. Les t\u00e9m\u00e9rit\u00e9s \u00e9blouissent l\u2019histoire et sont une des grandes clart\u00e9s de l\u2019homme. Victor Hugo, Les Mis\u00e9rables Les \u00e9checs successifs du projet souverainiste en 1980 et 1995 ont [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1211,1210],"tags":[231],"class_list":["post-5469","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-lectures","category-post","tag-leduc-simon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5469","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5469"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5469\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9418,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5469\/revisions\/9418"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5469"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5469"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5469"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}