{"id":5471,"date":"2024-06-13T19:48:18","date_gmt":"2024-06-13T19:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/postmodernisme-et-traduction-dans-le-desert-mauve-de-nicole-brossard\/"},"modified":"2024-09-12T04:39:42","modified_gmt":"2024-09-12T04:39:42","slug":"postmodernisme-et-traduction-dans-le-desert-mauve-de-nicole-brossard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5471","title":{"rendered":"Postmodernisme et traduction dans \u00ab Le d\u00e9sert mauve \u00bb, de Nicole Brossard"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6881\">Dossier \u00ab Post \u00bb, n\u00b012<\/a><\/h5>\n<p>Les chercheuses f\u00e9ministes s\u2019interrogent depuis longtemps sur l\u2019importance du langage dans la construction et la consolidation du patriarcat. En effet, la pens\u00e9e poststructuraliste, associ\u00e9e au postmodernisme en philosophie, a mis de l\u2019avant, dans la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019importance du langage dans la construction de la pens\u00e9e et des rapports sociaux, notamment \u00e0 travers la contribution de Foucault. Selon cette pens\u00e9e, puisque toute relation est m\u00e9diatis\u00e9e, elle est immanquablement d\u00e9termin\u00e9e par le code. La r\u00e9sistance par le langage constitue alors un outil de d\u00e9bat privil\u00e9gi\u00e9. Par exemple, la r\u00e8gle grammaticale statuant que le masculin singulier l\u2019emporte sur le f\u00e9minin, m\u00eame pluriel, fait partie des \u00e9l\u00e9ments contre lesquels les th\u00e9oriciennes f\u00e9ministes s\u2019\u00e9l\u00e8vent, tout comme l\u2019usage courant des titres masculins \u2013 avec \u00ab\u00a0madame le pr\u00e9sident\u00a0\u00bb, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u2013 et la concordance formelle du masculin et du neutre.<\/p>\n<p>De cette r\u00e9volte contre le langage comme outil de domination masculine est issue la pens\u00e9e f\u00e9ministe de la traduction. Assur\u00e9ment, th\u00e9orie du langage et th\u00e9orie de la traduction sont intimement li\u00e9es, comme le souligne Henri Meschonnic\u00a0: \u00ab\u00a0La th\u00e9orie du langage n\u2019a pas, en ce sens, peut-\u00eatre, de meilleur terrain que le traduire.\u00a0\u00bb (Meschonnic, 1999, p. 10.) Les th\u00e9ories de la traduction sont donc un instrument de pr\u00e9dilection pour qui cherche \u00e0 mettre en jeu le langage, puisque traduire met les langues en correspondance, ce qui permet d\u2019adopter une perspective \u00e9largie et de cerner les m\u00e9canismes du parler de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale. C\u2019est d\u2019ailleurs ce que fait Nicole Brossard avec <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, un roman postmoderne qui th\u00e9matise la traduction dans une perspective f\u00e9ministe. Postmodernisme, f\u00e9minisme et traduction s\u2019entrecroisent et s\u2019alimentent les uns les autres dans le cadre de cette \u0153uvre hors cat\u00e9gories qu\u2019est celle de Brossard.<\/p>\n<p><em>Le d\u00e9sert mauve<\/em> est un roman en trois parties\u00a0: deux r\u00e9cits quasi-semblables entrecoup\u00e9s par une section centrale r\u00e9flexive. Les premi\u00e8re et derni\u00e8re parties sont en fait des romans \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du roman, agr\u00e9ment\u00e9s d\u2019une page couverture et pagin\u00e9s, longs d\u2019une quarantaine de pages. Le premier est intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb, par Laure Angstelle, et le second \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, \u00e9crit par Laure Angstelle et traduit par Maude Laures, ce dernier \u00e9tant alors la traduction du r\u00e9cit initial. Ils sont tous deux \u00e9crits en fran\u00e7ais et racontent \u00e0 peu de d\u00e9tails pr\u00e8s la m\u00eame histoire, celle d\u2019une adolescente de quinze ans, M\u00e9lanie, qui erre dans le d\u00e9sert de l\u2019Arizona au volant de la voiture de sa m\u00e8re, \u00e0 la recherche de libert\u00e9. Elle d\u00e9couvre alors l\u2019\u00e9criture, puis l\u2019amour pour Angela Parkins, une ing\u00e9nieure plus \u00e2g\u00e9e. Le style employ\u00e9 par Brossard dans ces deux r\u00e9cits est tr\u00e8s diff\u00e9rent, beaucoup plus lyrique dans le second que dans le premier. La trame des romans est marqu\u00e9e d\u2019interludes, intitul\u00e9s chapitres, consacr\u00e9s \u00e0 un personnage masculin \u2013 l\u2019homme long dans \u00ab Le d\u00e9sert mauve \u00bb, l\u2019hom\u2019oblong dans \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb \u2013 qui, \u00e0 la fin du r\u00e9cit, assassine Angela Pakins alors qu\u2019elle danse avec M\u00e9lanie. Beaucoup soulignent l\u2019omnipr\u00e9sence des couples lesbiens dans les r\u00e9cits\u00a0: outre l\u2019h\u00e9ro\u00efne et Angela Parkins, on trouve le couple form\u00e9 de la m\u00e8re de M\u00e9lanie, Kathy, et de Lorna. \u00c0 ce sujet, Nicole C\u00f4t\u00e9 remarque\u00a0: \u00ab\u00a0La recherche r\u00e9solument formelle de Brossard constitue une autorepr\u00e9sentation de la qu\u00eate \u00e9perdue d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 accueillante pour les lesbiennes dans un monde patriarcal.\u00a0\u00bb (C\u00f4t\u00e9, 2004, p. 141.) \u00c0 travers ce ballet de couples lesbiens, brutalement conclu avec l\u2019assassinat d\u2019Ang\u00e9la Parkins par le seul personnage masculin, l\u2019emprise destructrice du patriarcat \u2013 puissamment symbolis\u00e9e par la bombe atomique<a id=\"footnoteref1_hg1apc1\" class=\"see-footnote\" title=\" En effet, l\u2019unique personnage masculin \u2013 l\u2019homme long dans \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb, et l\u2019hom\u2019oblong dans \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb \u2013 semble faire partie de l\u2019\u00e9quipe de scientifiques qui ont travaill\u00e9 \u00e0 la bombe, puisqu\u2019on retrouve, dans les passages le concernant, de nombre allusions \u00e0 une explosion, ainsi qu\u2019une citation d\u2019Oppenheimer, tir\u00e9e du Bhagavad-G\u00eet\u00e2\u00a0: \u00ab\u00a0Now I am become death\u00a0\u00bb. \" href=\"#footnote1_hg1apc1\">[1]<\/a> \u2013 est d\u00e9nonc\u00e9e par Brossard dans ce double r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Entre les r\u00e9cits qui d\u00e9limitent <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, on retrouve une tr\u00e8s longue partie, de plus de 120 pages, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Un livre \u00e0 traduire\u00a0\u00bb, qui d\u00e9crit en d\u00e9tail et syst\u00e9matiquement le processus de traduction du texte de Laure Angstelle par Maude Laures. La traductrice y explore plusieurs aspects du roman\u00a0: les lieux, les objets, les personnages et les diff\u00e9rentes dimensions du roman. Ces sections sont encadr\u00e9es, au d\u00e9but et \u00e0 la fin, par une s\u00e9rie de courts paragraphes qui d\u00e9crivent \u00e0 la troisi\u00e8me personne les d\u00e9marches et les sentiments de la traductrice, mettant ainsi de l\u2019avant sa subjectivit\u00e9. Ainsi, contrairement \u00e0 l\u2019habituel traitement \u00e9ditorial, qui ne pr\u00e9sente que la traduction finale, le lecteur a acc\u00e8s, dans le roman de Brossard, \u00e0 tous les \u00e9l\u00e9ments du processus de traduction\u00a0: l\u2019original, le travail de recherche et d\u2019interpr\u00e9tation, et le texte traduit. Cette mise en sc\u00e8ne du m\u00e9canisme de traduction rattache immanquablement <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em> au roman postmoderne, caract\u00e9ris\u00e9 entre autres par une importante recherche formelle.<\/p>\n<h2><em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, un roman postmoderne<\/h2>\n<p>Le postmodernisme est souvent caract\u00e9ris\u00e9, selon la pens\u00e9e de Lyotard, par une posture dubitative envers les m\u00e9tar\u00e9cits (Lyotard, 1979). Par \u00ab\u00a0m\u00e9tar\u00e9cit\u00a0\u00bb, on entend tout discours id\u00e9ologique, comme les discours du progr\u00e8s, de la religion, du patriarcat, du capitalisme ou du communisme, etc. L\u2019attitude postmoderne consiste alors \u00e0 remettre en question les bases de ces id\u00e9ologies, \u00e0 questionner leur pertinence et leur influence sur notre mode de pens\u00e9e. En litt\u00e9rature, les m\u00e9tar\u00e9cits sont les forces normalisantes qui d\u00e9terminent la forme et le fond de toute \u0153uvre litt\u00e9raire (Paterson, 1990, p. 18-21). Par exemple, la s\u00e9paration des genres po\u00e9tique, prosodique et dramatique, ainsi que des niveaux de langage correspondants, constitue un m\u00e9tar\u00e9cit dont la solidit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 bien entam\u00e9e depuis la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. De son c\u00f4t\u00e9, <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em> d\u00e9fie les sch\u00e8mes litt\u00e9raires fondamentaux de nombreuses mani\u00e8res, autant au niveau de l\u2019\u00e9nonciation que de l\u2019\u00e9nonc\u00e9.<\/p>\n<p>Deux \u00e9l\u00e9ments probl\u00e9matisent l\u2019\u00e9nonciation\u00a0: le narrateur et le narrataire. Contrairement \u00e0 la conception traditionnelle de la litt\u00e9rature, o\u00f9 l\u2019auteur et le lecteur sont implicites et concr\u00e8tement <em>absents<\/em> du texte, dans le roman postmoderne, tous deux sont mis de l\u2019avant et surcod\u00e9s, ce qui permet de faire apparaitre leur qualit\u00e9 de sujet pensant, qui ne peut \u00eatre jet\u00e9 hors du texte. Dans le roman de Brossard, narrateur et narrataire sont personnifi\u00e9s par Maude Laures, lectrice du \u00ab\u00a0D\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb et cr\u00e9atrice de \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb. C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 travers ce personnage que la probl\u00e9matique de l\u2019auteur et du lecteur est explor\u00e9e, notamment dans la partie centrale du roman, o\u00f9 la d\u00e9marche de la traductrice, sa mani\u00e8re d\u2019aborder le texte original et sa traduction sont mises en lumi\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0La nuit, Maude Laures r\u00eavait de <em>son livre<\/em> et le jour, avant m\u00eame de s\u2019adonner aux principes de l\u2019audace et de la prudence, elle pensait \u00e0 Laure Angstelle.\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 61.) Plus remarquable encore est la rencontre entre l\u2019auteure et la traductrice, imagin\u00e9e par cette derni\u00e8re et d\u00e9crite dans la section \u00ab\u00a0Sc\u00e8nes\u00a0\u00bb de la partie centrale. Maude Laures, boulevers\u00e9e par la mort violente d\u2019Angela Parkins et incapable de r\u00e9\u00e9crire cette faillite de l\u2019amour lesbien, cherche une explication et confronte l\u2019auteure \u00e0 ce sujet. Immuable, Laure Angstelle, l\u2019auteure, assoit sans ambages son autorit\u00e9 sur le texte en affirmant\u00a0: \u00ab\u00a0Mais traductrice, vous n\u2019en avez aucun [droit].\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 142.)<\/p>\n<p>La probl\u00e9matisation de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 dans le roman postmoderne se d\u00e9cline aussi \u00e0 travers deux aspects\u00a0: la di\u00e9g\u00e8se et le code. Dans la di\u00e9g\u00e8se, la simple pr\u00e9sence du th\u00e8me de l\u2019\u00e9criture permet, par son aspect sp\u00e9culaire, d\u2019observer le litt\u00e9raire avec le litt\u00e9raire. En effet, comme le remarque Paterson\u00a0: \u00ab\u00a0le roman postmoderne parle inlassablement de l\u2019\u00e9criture, de la lecture, du travail critique et, d\u2019une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, de l\u2019art.\u00a0\u00bb (Paterson, 1990, p. 20.) Cette th\u00e9matique est bien s\u00fbr pr\u00e9sente dans <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, notamment par le fait que M\u00e9lanie, l\u2019h\u00e9ro\u00efne du \u00ab\u00a0d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, d\u00e9couvre l\u2019\u00e9criture et questionne \u00e0 de nombreuses reprises l\u2019influence du langage sur sa vie\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis que j\u2019avais \u00e9crit dans le carnet d\u2019entretien, je voyais vraiment la r\u00e9alit\u00e9 de pr\u00e8s.\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 26.) Aussi, la pr\u00e9sence des deux romans \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du roman, qui sont brillamment mis en sc\u00e8ne par une page couverture, avec auteur, traducteur, titre et maison d\u2019\u00e9dition, et une pagination (dans le coin sup\u00e9rieur ext\u00e9rieur) qui s\u2019ajoute \u00e0 la pagination du roman de Brossard (au centre inf\u00e9rieur de la page), contribue \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement du th\u00e8me de l\u2019\u00e9criture en mettant de l\u2019avant les m\u00e9canismes de l\u2019\u00e9dition. De plus, la mise en abyme \u2013 \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb de Laure Angstelle dans <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em> de Nicole Brossard \u2013 est un proc\u00e9d\u00e9 m\u00e9tafictionnel caract\u00e9ristique du roman postmoderne, puisqu\u2019il convoque lui aussi une r\u00e9flexion sur le litt\u00e9raire. Selon Paterson, la pr\u00e9sence d\u2019une esth\u00e9tique de la rupture, qui \u00ab\u00a0instaure un nouvel ordre du discours; [\u2026] instaure l\u2019ordre de la pluralit\u00e9, de la fragmentation, de l\u2019ouverture; [\u2026] instaure, en bref, l\u2019ordre de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne\u00a0\u00bb (Paterson, 1990, p. 20), est elle aussi propre au roman postmoderne. Cet ordre de la rupture est pr\u00e9sent dans le roman de Brossard, justement parce que celui-ci met \u00e0 mal les normes litt\u00e9raires, en faisant du travail traductif la majeure partie du texte, et en y pr\u00e9sentant une traduction qui d\u00e9fie le principe premier du traduire puisqu\u2019elle est dans la m\u00eame langue que l\u2019original. Aussi, le code, un autre signe distinctif du roman postmoderne, y est g\u00e9n\u00e9ralement repr\u00e9sent\u00e9 par un proc\u00e9d\u00e9 d\u2019intertextualit\u00e9. Dans <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, ce proc\u00e9d\u00e9 n\u2019est pas pr\u00e9sent sous sa forme habituelle\u00a0: en effet, on ne retrouve pratiquement pas, dans le livre de Brossard, d\u2019allusions \u00e0 d\u2019autres \u0153uvres litt\u00e9raires. Par contre, la coexistence de ces deux romans, \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, leur parall\u00e9lisme et la connexion que le lecteur ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00e9tablir entre eux, constituent un effet d\u2019intertextualit\u00e9 dans le syst\u00e8me ferm\u00e9 qu\u2019est <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>. Ainsi, la m\u00e9canique litt\u00e9raire, habilement masqu\u00e9e par l\u2019approche traditionnelle, se trouve expos\u00e9e sous de nombreux aspects dans <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019apport esth\u00e9tique du postmodernisme litt\u00e9raire. Cette transparence permet d\u2019explorer un ph\u00e9nom\u00e8ne suppl\u00e9mentaire, celui de la traduction, qui bouleverse lui aussi les conceptions classiques du langage et du texte.<\/p>\n<h2>Paradoxes<\/h2>\n<p>Le postmodernisme, en philosophie, s\u2019est beaucoup pench\u00e9 sur le cul-de-sac que repr\u00e9sente pour certains la pens\u00e9e platonicienne, toujours attach\u00e9e \u00e0 la distinction hi\u00e9rarchique entre l\u2019universel et le singulier, l\u2019original et la copie. Bien entendu, l\u2019exploration de ces concepts est essentielle \u00e0 une pens\u00e9e de la traduction, puisque celle-ci consiste justement \u00e0 envisager les liens entre l\u2019original et le traduit, qui est une copie dans une autre langue. Attach\u00e9s \u00e0 une s\u00e9paration claire entre le mot, qui appartient au monde concret, et le sens, qui rel\u00e8ve du monde des id\u00e9es, beaucoup de penseurs de la traduction, surtout issus de la linguistique, se sont plu \u00e0 tenter d\u2019\u00e9riger un syst\u00e8me de traduction qui en permettrait l\u2019automatisation. En ce sens, Derrida affirme qu\u2019il \u00ab\u00a0n\u2019y a de traduction, de syst\u00e8me de traduction, que si un code permanent permet de substituer ou de transformer les signifiants en gardant le m\u00eame signifi\u00e9, toujours <em>pr\u00e9sent<\/em> malgr\u00e9 l\u2019absence de tel ou tel signifiant d\u00e9termin\u00e9.\u00a0\u00bb (Derrida, 1967, p. 311.) N\u00e9anmoins, la traduction ne se laisse pas cantonner dans la position inf\u00e9rieure \u00e0 laquelle la rel\u00e8gue le platonisme; c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment par la copie qu\u2019elle d\u00e9montre que l\u2019original est reformulable, et que les liens tiss\u00e9s entre signifiant et signifi\u00e9 dans la langue de d\u00e9part peuvent \u00eatre d\u00e9faits. Berman souligne le paradoxe dans lequel la traduction, par sa simple existence, plonge l\u2019original\u00a0: \u00ab\u00a0Mais pourquoi la traduction \u00e9l\u00e8ve-t-elle l\u2019\u0153uvre \u00e0 la gloire du sens pur et la pr\u00e9cipite-t-elle en m\u00eame temps dans la p\u00e9rissabilit\u00e9? <em>Justement parce qu\u2019elle la plonge dans le re-formulable<\/em>.\u00a0\u00bb (Berman, 1986, p. 72, c\u2019est l\u2019auteur qui souligne.) Dans <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, le paradoxe entre \u00e9l\u00e9vation et rabaissement de l\u2019original et de la traduction s\u2019exprime surtout \u00e0 travers le personnage de Maude Laures, d\u00e9chir\u00e9 entre son attirance pour \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb et sa pulsion de le traduire et de se l\u2019approprier\u00a0: \u00ab\u00a0Elle ne saura jamais pourquoi tout son \u00eatre s\u2019est enfonc\u00e9 dans un livre, pourquoi pendant deux ans elle s\u2019est bris\u00e9e, s\u2019est allong\u00e9e dans les pages de ce livre\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 55). C\u2019est \u00e0 travers une souffrance et un d\u00e9sir incontr\u00f4lables que la traductrice accomplit son \u0153uvre et p\u00e9n\u00e8tre le texte de Laure Angstelle.<\/p>\n<p>Cette tension antith\u00e9tique entre valorisation et d\u00e9valorisation de la traduction est justement ce qui la rattache au postmodernisme, lui-m\u00eame fond\u00e9 sur le paradoxe\u00a0: \u00ab\u00a0postmodernism is a phenomenon whose mode is resolutely contradictory\u00a0\u00bb (Hutcheon, 2005 [1989], p. 16). L\u2019antinomie propre au postmodernisme est d\u00e9celable, chez Brossard, dans plusieurs aspects du processus de traduction, comme en t\u00e9moigne la partie centrale du roman. La traductrice est le pivot entre \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, \u00e0 la fois lectrice et auteure d\u2019un livre qui est m\u00eame et diff\u00e9rent \u00e0 la fois. Sa relation avec Laure Ansgtelle est teint\u00e9e d\u2019une contradiction comparable\u00a0: \u00ab\u00a0Et elle se faisait de plus en plus \u00e0 l\u2019id\u00e9e de devenir une voix autre et ressemblante dans l\u2019univers d\u00e9riv\u00e9 de Laure Angstelle.\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 176.) Prisonni\u00e8re de la contrainte de fid\u00e9lit\u00e9 de la traduction, elle est obs\u00e9d\u00e9e par la mort d\u2019Angela Parkins, et ne sait comment esquiver l\u2019in\u00e9luctable impos\u00e9 par les mots de l\u2019auteure\u00a0: \u00ab\u00a0Dans la marge, il n\u2019y avait plus d\u2019espace et Maude Laures se mit \u00e0 cocher d\u2019autres mots qui pourraient dans sa langue relancer le sens et lui \u00e9viter d\u2019affronter la fin brutale d\u2019Angela Parkins.\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 175.) Malgr\u00e9 la fixit\u00e9 du r\u00e9cit original, la traductrice tente de trouver une autre issue, mais sans succ\u00e8s, car elle reste soumise \u00e0 l\u2019hypoth\u00e9tique intention de l\u2019auteure.<\/p>\n<h2>Hors fronti\u00e8res<\/h2>\n<p>Hutcheon affirme que le postmodernisme se distingue par une perm\u00e9abilit\u00e9 des fronti\u00e8res, ainsi que par leur transgression\u00a0: \u00ab\u00a0[Postmodernism is the] transgression of the boundaries between genres, between disciplines and discourses, between high and mass culture, and most problematically, perhaps, between practice and theory.\u00a0\u00bb (Hutcheon, 2005 [1989], p. 18.) La traduction, dans un mouvement semblable, abolit la fronti\u00e8re entre les langues et contribue \u00e0 cr\u00e9er une litt\u00e9rature mondiale \u2013 la <em>weltliteratur<\/em> de Goethe (Berman, 1984, p. 88) \u2013 et \u00e0 faire persister l\u2019\u0153uvre au-del\u00e0 des fronti\u00e8res. On peut alors consid\u00e9rer que l\u2019effacement des limites entre auteur, texte et lecteur effectu\u00e9 par la traduction constitue un autre aspect qui la rattache au postmodernisme. Encore une fois, c\u2019est \u00e0 travers le personnage de Maude Laures, la traductrice, que s\u2019exprime cette fluidit\u00e9 des limites. En effet, en tant que lectrice du \u00ab\u00a0d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb et auteure de \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, elle est \u00e0 la fois porteuse d\u2019une interpr\u00e9tation et d\u2019une intention. \u00c0 propos du brouillage institu\u00e9 par la traduction, Beverly Curran mentionne\u00a0: \u00ab\u00a0Translation is an eccentric narrative, an intimate, conflated process of reading and writing, in which the relationship between reader and writer, between reality and fiction, is always questionned.\u00a0\u00bb (Curran, 2000, p. 165.) Ce double r\u00f4le est illustr\u00e9 dans le roman de Brossard dans les diff\u00e9rentes parties descriptives d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Un livre \u00e0 traduire\u00a0\u00bb. Ce dernier est divis\u00e9 en quatre sections\u00a0: \u00ab\u00a0Lieux et objets\u00a0\u00bb (p. 67-84), \u00ab\u00a0Personnages\u00a0\u00bb (p. 85-124), \u00ab\u00a0Sc\u00e8nes\u00a0\u00bb (p. 125-144) et \u00ab\u00a0Dimensions\u00a0\u00bb (p. 145-166). Ces segments sont eux-m\u00eames constitu\u00e9s de plusieurs minichapitres qui d\u00e9crivent diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments du roman de Laure Angstelle. Les descriptions\u00a0 qu\u2019on y retrouve sont des interpr\u00e9tations libres, des ajouts au texte original. Ainsi, certains personnages y gagnent des patronymes\u00a0: \u00ab\u00a0Kerouac\u00a0\u00bb pour Kathy, la m\u00e8re de M\u00e9lanie, \u00ab\u00a0Myher\u00a0\u00bb pour Lorna, sa compagne. L\u2019homme long, qui terrifie Maude Laures, \u00e9chappe aux mots\u00a0: une s\u00e9rie de photographies \u2013 encadr\u00e9es par un dossier cartonn\u00e9 \u2013 le d\u00e9crit, homme anonyme au visage brouill\u00e9, entour\u00e9 de papiers ou de formules math\u00e9matiques, aveugl\u00e9 par la lumi\u00e8re de l\u2019explosion. Le motel de la m\u00e8re de M\u00e9lanie, d\u00e9crit dans la partie \u00ab\u00a0Lieux et objets\u00a0\u00bb, re\u00e7oit lui aussi un nom, le \u00ab\u00a0motel <em>mauve<\/em>\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 69, c\u2019est l\u2019auteure qui souligne). On retrouve les traces d\u2019une partie de ces ajouts dans \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, mais certains d\u2019entre eux semblent simplement exister dans l\u2019esprit de la traductrice, puisqu\u2019ils ne sont mentionn\u00e9s nulle part dans son travail final.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il lit un texte traduit, le lecteur attribue cette \u0153uvre \u00e0 l\u2019auteur de l\u2019original, alors que le v\u00e9ritable auteur est le traducteur, qui est aussi le lecteur du texte original. Ainsi, les r\u00f4les sont brouill\u00e9s et se superposent, fragilisant les fronti\u00e8res du domaine litt\u00e9raire, qui pr\u00eate traditionnellement \u00e0 l\u2019auteur une intention, au texte un sens et au lecteur une interpr\u00e9tation. Dans la partie \u00ab\u00a0Sc\u00e8nes\u00a0\u00bb, Maude Laures imagine des dialogues entre certains personnages. \u00c0 travers ces \u00e9changes, elle tente de comprendre la mort d\u2019Angela Parkins, fondamentale selon l\u2019auteure, qui ne voit pas la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019expliquer et r\u00e9clame toute autorit\u00e9 sur son r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u00a0&#8211; De vous lire me donne tous les droits. \/ &#8211; Mais traductrice, vous n\u2019en avez aucun. Vous avez choisi la t\u00e2che difficile de lire \u00e0 rebours dans votre langue ce qui dans la mienne coule de source.\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 142-143.) Le meurtre d\u2019Angela Parkins par l\u2019homme long est in\u00e9vitable; la traductrice se r\u00e9v\u00e8le impuissante devant la volont\u00e9 de l\u2019auteure. Pourtant, Maude Laures, en imaginant cette rencontre, construit elle-m\u00eame les barri\u00e8res entre lesquelles elle est enferm\u00e9e, puisqu\u2019en donnant la parole \u00e0 l\u2019auteure, elle reconna\u00eet son autorit\u00e9 et se soumet \u00e0 sa volont\u00e9.<\/p>\n<h3>H\u00e9t\u00e9rodoxies<\/h3>\n<p>Dans <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, le discours patriarcal est malmen\u00e9, notamment par l\u2019omnipr\u00e9sence de couples lesbiens et par l\u2019association entre l\u2019unique personnage masculin, un assassin, et la bombe atomique. Le postmodernisme, caract\u00e9ris\u00e9 par la contestation de la <em>doxa<\/em>, des m\u00e9tar\u00e9cits, d\u00e9signe le langage comme un lieu de contestation. Le syst\u00e8me linguisitique a \u00e9t\u00e9 investi \u00e0 cet \u00e9gard par les f\u00e9ministes, qui d\u00e9noncent son parti pris masculin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dialogic, the-one-within-the-other in the Bakhtinian sense of the polyphonic text, feminist discourse works to subvert the monologism of the dominant discourse. Translation, in its figurative meanings of transcoding and transformation, is a topos in feminist discourse used by women writers to evoke the difficulty of breaking out of silence in order to communicate new insights into women\u2019s experiences and their relation to language. (Godard, 1986, p. 44-45.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, la traduction est souvent un outil qui permet aux femmes de se r\u00e9approprier le langage, soit de mani\u00e8re concr\u00e8te, en offrant une traduction f\u00e9ministe d\u2019un texte, soit de mani\u00e8re m\u00e9taphorique, en mettant en sc\u00e8ne le processus traductif, comme dans le roman de Brossard. Suzanne de Lotbini\u00e8re-Harwood, auteure de nombreuses traductions f\u00e9ministes, d\u00e9crit les enjeux de ce lieu de r\u00e9sistance\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans cette optique, la traduction comme pratique de r\u00e9\u00e9criture au f\u00e9minin ne cache pas son jeu. Elle vise ouvertement \u00e0 subvertir l\u2019ordre patriarcal qui r\u00e9duit les femmes au silence, et elle le fait en inventant des strat\u00e9gies langagi\u00e8res inspir\u00e9es du f\u00e9minisme qui, par l\u2019entremise du f\u00e9minin, contribuent \u00e0 rendre les femmes visibles dans la langue et par le fait m\u00eame dans le social. (Lotbini\u00e8re-Harwood, 1991, p. 28.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>, Brossard d\u00e9crit une traduction intralinguale qui double le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9chec de la survivance des femmes dans un monde masculin destructeur. Parall\u00e8lement, la tentative de Maude Laures, qui vise \u00e0 r\u00e9\u00e9crire ce r\u00e9cit pour en retirer la mort d\u2019Angela Parkins est, elle aussi, un \u00e9chec. Pourtant, cette traduction est empreinte d\u2019optimisme par rapport au texte de Laure Angstelle. Par exemple, si, dans \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb, on peut lire\u00a0: \u00ab\u00a0Je bois une bi\u00e8re et personne ne s\u2019aper\u00e7oit que j\u2019existe.\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 15), dans \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, il est \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019avale ma bi\u00e8re et la vie continue dans le brouhaha.\u00a0\u00bb (Brossard, 1987, p. 185.) Il y a sans conteste plus d\u2019espoir dans la vie qui continue que dans la non-reconnaissance de l\u2019existence de M\u00e9lanie. De la m\u00eame mani\u00e8re, les titres t\u00e9moignent aussi d\u2019une diff\u00e9rence dans le ton; le d\u00e9sert, avec son aridit\u00e9, est beaucoup moins invitant que l\u2019horizon, surtout si l\u2019on tient compte de la page couverture de la traduction, o\u00f9 figure un lever de soleil.<\/p>\n<p>Avant de mourir, Ang\u00e9la Parkins discute avec M\u00e9lanie et lui livre une longue litanie, dont voici la conclusion\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] elle dit qu\u2019il ne faut pas renoncer, que rien n\u2019est impossible si la m\u00e9moire accomplit dans l\u2019improbable la certitude qui en soi veille \u00e0 l\u2019horizon \u00e0 la beaut\u00e9, elle parle de l\u2019attachement que nous avons pour certains mots et que ceux-ci sont comme de petites morts lentes dans la r\u00e9alit\u00e9 concise. (\u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb, dans Brossard, 1987, p. 50.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] elle dit qu\u2019il faut esp\u00e9rer, que la m\u00e9moire peut encore accomplir de beaux ouvrages, mais les yeux, M\u00e9lanie, elle dit qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 il suffit de quelques mots concis pour changer le cours de la mort, pour effrayer les petites douleurs, elle parle et r\u00e9veille en moi l\u2019horizon. (\u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, dans Brossard, 1987, p. 220.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On remarque les nuances entre les deux extraits, dont le second est plus optimiste que le premier; en effet, \u00ab\u00a0ne pas renoncer\u00a0\u00bb est moins fort et moins encourageant qu\u2019\u00ab\u00a0esp\u00e9rer\u00a0\u00bb, et si, au d\u00e9part, les mots sont \u00ab\u00a0de petites morts lentes\u00a0\u00bb, ils peuvent, dans la traduction, \u00ab\u00a0changer le cours de la mort\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0effrayer les petites douleurs\u00a0\u00bb. C\u2019est l\u00e0 que Maude Laures prend sa revanche sur Laure Angstelle, en donnant aux mots un pouvoir r\u00e9dempteur et non destructeur. Ainsi, la mort d\u2019Ang\u00e9la perd de son inexplicabilit\u00e9 et prend un tour symbolique.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de l\u2019\u00e9preuve qu\u2019a constitu\u00e9e la traduction du roman de Laure Angstelle, et devant l\u2019\u00e9chec de la mort in\u00e9vitable d\u2019Ang\u00e9la Parkins aux mains du repr\u00e9sentant du patriarcat, Maude Laures offre une version plus personnelle et moins polyphonique du r\u00e9cit de M\u00e9lanie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Au fond de la salle, il y a le regard impassible de l\u2019homme long. Le d\u00e9sert est grand. Ang\u00e9la Parkins est allong\u00e9e, l\u00e0, expos\u00e9e \u00e0 tous les regards. Ang\u00e9la se dissipe dans le noir et le blanc de la r\u00e9alit\u00e9. Que s\u2019est-il pass\u00e9? C\u2019\u00e9tait pourtant un homme de g\u00e9nie. <em>Of course M\u00e9lanie is<\/em> night teen. (\u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb, dans Brossard, 1987, p. 50.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p>Le ravage est grand. L\u2019hom\u2019oblong regarde devant lui, compl\u00e8tement d\u00e9tach\u00e9 de la sc\u00e8ne. Ang\u00e9la Parkins est allong\u00e9e sur le bois blond de la piste, le corps \u00e0 tout jamais inflexible, exhib\u00e9, point de mire. M\u00e9lanie, fille de la nuit, que s\u2019est-il donc pass\u00e9? (\u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, dans Brossard, 1987, p. 220.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La traduction de Maude Laures est une interpr\u00e9tation intimiste, insistant sur le trio form\u00e9 par l\u2019hom\u2019oblong, le cadavre d\u2019Ang\u00e9la et M\u00e9lanie, alors que l\u2019original est un m\u00e9lange de diff\u00e9rents points de vue, \u00e0 l\u2019image de la cohue cr\u00e9\u00e9e par le meurtre. De plus, dans la traduction, c\u2019est \u00e0 M\u00e9lanie qu\u2019on demande des explications, alors que dans l\u2019original, les derni\u00e8res phrases sont plut\u00f4t attribuables aux t\u00e9moins de la sc\u00e8ne, en r\u00e9ponse \u00e0 un \u00e9ventuel interrogatoire policier. Selon la version de Maude Laures, c\u2019est \u00e0 M\u00e9lanie de trouver une raison \u00e0 la mort d\u2019Ang\u00e9la, de combattre l\u2019emprise du patriarcat sur la vie des femmes, car le meurtre de l\u2019ing\u00e9nieure, malgr\u00e9 l\u2019horreur qu\u2019il suscite chez la traductrice, est porteur de sens et exige qu\u2019une lutte soit men\u00e9e. Les policiers et la voix de la multitude sont effac\u00e9s, pour laisser place \u00e0 M\u00e9lanie, sur laquelle repose la poursuite de la lutte f\u00e9ministe\u00a0: \u00ab\u00a0Puis ce fut le profil mena\u00e7ant de toute chose. Puis l\u2019aube, le d\u00e9sert et mauve, l\u2019horizon. Il y a des m\u00e9moires pour creuser les mots sans souiller les tombes. Je ne peux tutoyer personne.\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb, dans Brossard, 1987, p. 220.)<\/p>\n<p>Outil de contestation privil\u00e9gi\u00e9 pour la lutte f\u00e9ministe, la traduction est transformation et identit\u00e9, dans une pens\u00e9e de la litt\u00e9rature et de la langue, toutes deux universelles et uniques \u00e0 la fois. R\u00e9fl\u00e9chir sur la traduction permet donc d\u2019appr\u00e9hender les rapports entre l\u2019Autre et le M\u00eame et d\u2019en d\u00e9couvrir les invisibles liens, dans une perspective hors fronti\u00e8res tout \u00e0 fait postmoderne. La r\u00e9sistance f\u00e9ministe par le langage prend tout son sens \u00e0 la lecture du roman de Brossard qui, gr\u00e2ce \u00e0 une recherche formelle et langagi\u00e8re sans \u00e9gale, r\u00e9ussit avec brio le mariage entre postmodernisme et f\u00e9minisme \u00e0 travers une pens\u00e9e de la traduction.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Berman, Antoine. 1984. <em>L&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;\u00e9tranger\u00a0: culture et traduction dans l&rsquo;Allemagne romantique<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 311 p.<\/p>\n<p>Berman, Antoine. 1986. \u00ab\u00a0L\u2019essence platonicienne de la traduction\u00a0\u00bb. In <em>Revue d\u2019esth\u00e9tique<\/em>, vol. 12, p. 63-73.<\/p>\n<p>Brossard, Nicole. 1987. <em>Le d\u00e9sert mauve<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: l\u2019Hexagone, 220 p.<\/p>\n<p>Curran, Beverley. 2000. \u00ab Reading Us into the Page Ahead: Translation as a Narrative Strategy in Daphne Marlatt&rsquo;s <em>Ana Historic<\/em> and Nicole Brossard&rsquo;s <em>Le D\u00e9sert mauve<\/em>\u00a0\u00bb. In <em>Reconstructing Cultural Memory: Translation, Scripts, Literacy<\/em>, sous la dir. de Lieven D&rsquo;Hulst et John Milton, p. 165-178. Amsterdam, Netherlands: Rodopi.<\/p>\n<p>Derrida, Jacques. 1967. <em>L\u2019\u00e9criture et la diff\u00e9rence<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 340 p.<\/p>\n<p>Giacoppe, Monika. 2004. \u00ab \u00ab\u00a0The Task of the Translator\u00a0\u00bb in Garcia Marquez&rsquo;s <em>One Hundred Years of Solitude<\/em> and Brossard&rsquo;s <em>Mauve Desert<\/em>\u00a0\u00bb. In <em>Bucknell Review: A Scholarly Journal of Letters, Arts and Sciences<\/em>, vol. 47, no 1, p. 124-138.<\/p>\n<p>Godard, Barbara. 1986. \u00ab Theorizing Feminist Discourse \/ Translation\u00a0\u00bb. In <em>Tessera<\/em>, vol. 6 (printemps), p. 42-53.<\/p>\n<p>Hutcheon, Linda. 2005 [1987]. <em>The politics of postmodernism<\/em>. New York et Londres; Routledge, 222 p.<\/p>\n<p>Lotbini\u00e8re-Harwood, Susanne de. 1991. <em>Re-Belle et Infid\u00e8le \/ The Body Bilingual<\/em>. Montr\u00e9al \/ Toronto: Remue-m\u00e9nage \/ Women\u2019s Press, 180 p.<\/p>\n<p>Lyotard, Jean-Fran\u00e7ois. 1979. <em>La condition postmoderne\u00a0: rapport sur le savoir<\/em>. Paris\u00a0: Minuit, 109 p.<\/p>\n<p>Meschonnic, Henri. 1999. <em>Po\u00e9tique du traduire<\/em>. Paris\u00a0: Verdier, 377 p.<\/p>\n<p>Paterson, Janet. 1990. <em>Moments postmodernes dans le roman qu\u00e9b\u00e9cois<\/em>. Ottawa\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa, 126 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_hg1apc1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_hg1apc1\">[1]<\/a> En effet, l\u2019unique personnage masculin \u2013 l\u2019homme long dans \u00ab\u00a0Le d\u00e9sert mauve\u00a0\u00bb, et l\u2019hom\u2019oblong dans \u00ab\u00a0Mauve, l\u2019horizon\u00a0\u00bb \u2013 semble faire partie de l\u2019\u00e9quipe de scientifiques qui ont travaill\u00e9 \u00e0 la bombe, puisqu\u2019on retrouve, dans les passages le concernant, de nombre allusions \u00e0 une explosion, ainsi qu\u2019une citation d\u2019Oppenheimer, tir\u00e9e du Bhagavad-G\u00eet\u00e2\u00a0: \u00ab\u00a0Now I am become death\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Fournier-Guillemette, Rosemarie. 2010. \u00ab Postmodernisme et traduction dans Le d\u00e9sert mauve, de Nicole Brossard \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Post &#8211; \u00bb, n\u00b012. En ligne,https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5471\u00a0 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx). D&rsquo;abord paru dans: Fournier-Guillemette, Rosemarie. 2010. \u00ab Postmodernisme et traduction dans Le d\u00e9sert mauve, de Nicole Brossard \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Post &#8211; \u00bb, n\u00b012,\u00a0p. 97-107.<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/fournier-guillemette-12.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 fournier-guillemette-12.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-be2bdbcc-4ae3-4bf3-99e2-59fe32f90276\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/fournier-guillemette-12.pdf\">fournier-guillemette-12<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/fournier-guillemette-12.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-be2bdbcc-4ae3-4bf3-99e2-59fe32f90276\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Post \u00bb, n\u00b012 Les chercheuses f\u00e9ministes s\u2019interrogent depuis longtemps sur l\u2019importance du langage dans la construction et la consolidation du patriarcat. En effet, la pens\u00e9e poststructuraliste, associ\u00e9e au postmodernisme en philosophie, a mis de l\u2019avant, dans la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019importance du langage dans la construction de la pens\u00e9e et des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1211,1210],"tags":[146],"class_list":["post-5471","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-lectures","category-post","tag-fournier-guillemette-rosemarie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5471","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5471"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5471\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9415,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5471\/revisions\/9415"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5471"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5471"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5471"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}