{"id":5479,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/ou-furent-des-livres-sur-quelques-villes-numeriques-de-francois-bon\/"},"modified":"2024-09-12T03:06:02","modified_gmt":"2024-09-12T03:06:02","slug":"ou-furent-des-livres-sur-quelques-villes-numeriques-de-francois-bon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5479","title":{"rendered":"\u00ab O\u00f9 furent des livres \u00bb. Sur quelques villes num\u00e9riques de Fran\u00e7ois Bon"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<p>Depuis trente ans, Fran\u00e7ois Bon poursuit une exploration du monde contem\u00adporain \u00e0 travers les figures de l\u2019usine \u2013 <em>Sortie d\u2019usine<\/em> (1982), <em>Temps machine <\/em>(1993), <em>M\u00e9canique <\/em>(2001), <em>Daewoo<\/em> (2004) \u2013, du paysage \u2013 <em>Le Crime de Buzon<\/em> (1986), <em>L\u2019Enterrement <\/em>(1992)<em>, Paysage fer<\/em> (2000) \u2013, du rock \u2013 <em>Limite <\/em>(1985), <em>Rolling Stones <\/em>(2002), <em>Bob Dylan <\/em>(2007), <em>Led Zeppelin <\/em>(2008) \u2013 et enfin de la ville \u2013 <em>D\u00e9cor ciment <\/em>(1988), <em>Calvaire des chiens <\/em>(1990), <em>Un fait divers <\/em>(1993a), <em>C\u2019\u00e9tait toute une vie <\/em>(1995), <em>Parking <\/em>(1996), <em>Prison <\/em>(1997), <em>Impatience <\/em>(1998), <em>Tumulte <\/em>(2006), etc. En regard des autres figures de l\u2019\u00e9criture bonienne, la ville me semble poss\u00e9der un statut particulier\u00a0: elle s\u2019inscrit dans un rapport privil\u00e9gi\u00e9 au <em>livre<\/em>. Rapport complexe, voire conflictuel, qui lie et oppose \u00e0 la fois la ville et le livre, renvoy\u00e9s dos-\u00e0-dos comme l\u2019avers et le revers d\u2019une m\u00eame pi\u00e8ce \u2013 ce que sugg\u00e8re la sym\u00e9trie quasi anagrammatique des deux mots, le \u00ab\u00a0v\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0l\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9changeant les syllabes aux voyelles fixes. Il faut voir comment l\u2019auteur parle, dans ses le\u00e7ons de po\u00e9tique regroup\u00e9es sous le titre <em>Exercice de la litt\u00e9rature<\/em>, de sa premi\u00e8re confrontation intensive \u00e0 la ville\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e0 Bobigny, ces quatorze mois, au quatorzi\u00e8me \u00e9tage d\u2019une des six tours de la cit\u00e9 Karl-Marx. Tr\u00e8s r\u00e9cemment, j\u2019ai encore \u00e9t\u00e9 pris \u00e0 partie par un habitant, pour avoir publi\u00e9 dans <em>D\u00e9cor ciment <\/em>une image pour moi symbole de cette opposition dans la permanence de rituels rendus obsol\u00e8tes par la mutation dans l\u2019occupation m\u00eame de l\u2019espace : au 31 d\u00e9cembre \u00e0 minuit, de dizaines de fen\u00eatres perch\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 cinquante m\u00e8tres en l\u2019air, dans le ciel blafard de la grande ville, des gens tapant des casseroles. Les rituels de mort, puisque je voyais d\u2019en haut l\u2019\u00e9glise dite Karl-Marx, j\u2019en avais mesur\u00e9 l\u2019\u00e9cart et la r\u00e9manence m\u00eal\u00e9s. Mais durant ces quatorze mois, pas d\u2019\u00e9criture. Beaucoup de notes, et la sensation d\u2019un obstacle sans fissure ni faille. Si je parlais d\u2019une perception monochrome de Bobigny, ville grise, on me r\u00e9pondait l\u00e0-bas que je voyais mal. M\u2019avait beaucoup \u00e9tonn\u00e9, dans un appar\u00adtement de cette tour, trois \u00e9tages sous le mien, qu\u2019on ait suspendu au milieu du salon, comme dans une ferme autrefois, un vrai fusil de chasse et le faux troph\u00e9e en plas\u00adtique d\u2019un cerf.<\/p>\n<p>Ce que j\u2019\u00e9prouvais comme cassure, c\u2019est que les outils dont je disposais pour \u00e9crire, malgr\u00e9 cette remont\u00e9e de la langue, malgr\u00e9 des outils de perception aussi aigus et forts que ce que la lecture de Proust et Faulkner nous induisent, ne me permettaient pas l\u2019acc\u00e8s au r\u00e9el par quoi la phrase de Proust ou la phrase de Faulkner se ren\u00addaient poreuse leur articulation au monde qui faisait leur contenu m\u00eame, et cette plus vieille passion chevill\u00e9e au fait litt\u00e9raire, par cette articulation au monde. (Bon, 2008a, p. 14)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Fran\u00e7ois Bon fait alors le constat d\u2019une inad\u00e9quation, dans la situation contem\u00adporaine, de la biblio\u00adth\u00e8que et du monde pr\u00e9sent, du livre et de la ville. Les outils h\u00e9rit\u00e9s des livres (Proust, Faulkner\u2026) deviennent inop\u00e9rants devant la nouvelle r\u00e9alit\u00e9 urbaine, caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019uniformisation de l\u2019espace et par ce que Marc Desportes appelle le \u00ab\u00a0hors d\u2019\u00e9chelle\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0ce qui prive l\u2019habitant des marques permettant l\u2019articulation du <em>sens<\/em>\u00a0\u00bb (2005, p. 358). Il y a, d\u2019une part, l\u2019univers des repr\u00e9sentations \u00e9tablies, d\u00e9pos\u00e9es dans les livres, et, d\u2019autre part, l\u2019univers des repr\u00e9sentations non \u00e9tablies, qui ressortissent \u00e0 la ville et au pr\u00e9sent imm\u00e9diat \u2013 comment, par exemple, les habitants de Bobigny se repr\u00e9sentent eux-m\u00eames, hommes dans la ville, en d\u00e9calage de l\u2019h\u00e9ritage, de la biblioth\u00e8que, de la culture. Bon d\u00e9couvre, en tentant pour la premi\u00e8re fois de faire un livre des images de la ville, que ces deux univers ne co\u00efncident plus.<\/p>\n<p>On peut consid\u00e9rer la s\u00e9quence des \u00e9crits urbains de Bon comme une suite de red\u00e9finitions du rapport entre le livre et la ville. Dans <em>D\u00e9cor ciment<\/em>, la ville est encore \u00e9crite <em>depuis<\/em> le livre\u00a0: l\u2019univers des repr\u00e9sentations \u00e9tablies, c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb au sens figur\u00e9, prime encore sur les repr\u00e9sentations non \u00e9tablies, issues de la nouvelle r\u00e9alit\u00e9 urbaine, ainsi qu\u2019en t\u00e9moigne la forme faulkn\u00e9rienne des monologues altern\u00e9s et les r\u00e9f\u00e9rences nombreuses et structurantes \u00e0 la Bible. Plus tard, Bon va instaurer un espace de dialogue <em>entre <\/em>la ville et le livre, entre le monde pr\u00e9sent et la biblioth\u00e8que\u00a0: un espace m\u00e9dian o\u00f9 la repr\u00e9sentation sera mise en proc\u00e8s, o\u00f9 le \u00ab\u00a0non-\u00e9tabli\u00a0\u00bb des repr\u00e9sentations urbaines acc\u00e9dera peu \u00e0 peu au livre. Dans <em>Calvaire des chiens<\/em> et <em>Un fait divers<\/em>, cet espace prend la forme d\u2019un film en construction, alors que dans <em>Parking<\/em> et <em>Impatience<\/em>, il se pr\u00e9sentera comme une sc\u00e8ne quasi th\u00e9\u00e2trale o\u00f9 des voix se chargent de dire la ville. Entre-temps, avec <em>C\u2019\u00e9tait toute une vie<\/em> et <em>Prison<\/em>, l\u2019auteur aura parfaitement invers\u00e9 le rapport entre le livre et la ville, tel qu\u2019il avait initialement pos\u00e9 dans <em>D\u00e9cor ciment<\/em>\u00a0: c\u2019est le livre d\u00e9sormais qui s\u2019\u00e9crit <em>depuis <\/em>la ville, \u00e0 partir de la parole des citadins eux-m\u00eames, recueillie lors d\u2019ateliers d\u2019\u00e9criture<a id=\"footnoteref1_yeyiqmx\" class=\"see-footnote\" title=\"Pour une reconstitution plus d\u00e9taill\u00e9e de ce parcours, voir la troisi\u00e8me partie de ma th\u00e8se de doctorat, partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Villes, ou l\u2019envers du livre\u00a0\u00bb (Lepage, 2010, p. 195-281). \" href=\"#footnote1_yeyiqmx\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>\u00a0Le rapport ville\/livre se complique singuli\u00e8rement quand apparaissent, au tournant du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, de nouvelles modalit\u00e9s de r\u00e9daction, de publication et de circulation de l\u2019\u00e9crit. \u00c0 partir de ce moment, le livre n\u2019est plus le seul support de l\u2019\u00e9criture de Fran\u00e7ois Bon; il le c\u00e8de petit \u00e0 petit aux supports num\u00e9riques. <em>Tumulte<\/em>, qui para\u00eetra chez Fayard en 2006, proc\u00e8de d\u2019une exp\u00e9rience Internet men\u00e9e pendant un an sur le site tumulte.net. Le livre demeure l\u2019\u00ab\u00a0horizon\u00a0\u00bb du projet, mais cet horizon tend \u00e0 se confondre \u00e0 un autre horizon, celui de la ville, ainsi que le sugg\u00e8re cette phrase inscrite quasiment \u00e0 toute fin du texte : \u00ab\u00a0Ce <em>Tumulte<\/em> touche \u00e0 sa fin\u00a0: les livres et les villes en deviennent l\u2019horizon, et les deux horizons lentement se superposent et se confondent\u00a0\u00bb (Bon, 2006, p. 437). L\u2019auteur commettra encore un autre livre-ville apr\u00e8s <em>Tumulte<\/em>, \u00e0 savoir <em>L\u2019Incendie du Hilton<\/em> (2009). Il y inscrira paradoxalement l\u2019effacement m\u00eame du livre, sa \u00ab\u00a0consomption\u00a0\u00bb, en accordant une grande importance symbolique \u00e0 un incendie sans cons\u00e9quence au Salon du livre de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Je me pencherai ici sur quelques exp\u00e9riences plus strictement num\u00e9riques, afin d\u2019y observer la reconfiguration, voire l\u2019abolition progressive du rapport du livre et de la ville. Est-il possible d\u2019\u00e9crire la ville en dehors de l\u2019id\u00e9e du livre? Et y a-t-il encore place pour une \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb dans ces \u00ab\u00a0villes sans livres\u00a0\u00bb qu\u2019invente Fran\u00e7ois Bon? Ce sont l\u00e0 les questions qui me guideront dans mon survol de deux villes \u00e9crites, deux villes num\u00e9riques r\u00e9cemment construites\u00a0: <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis de l\u2019an\u00adcienne litt\u00e9rature <\/em>(2008b) <a id=\"footnoteref2_4ckl3wr\" class=\"see-footnote\" title=\"D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 ce texte seront indiqu\u00e9es au moyen du symbole SA, suivi du folio. \" href=\"#footnote2_4ckl3wr\">[2]<\/a> et <em>Habakuk (formes d\u2019une guerre) <\/em>(2009a) <a id=\"footnoteref3_o6uc7q2\" class=\"see-footnote\" title=\"D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 ce texte seront indiqu\u00e9es au moyen du symbole HA, suivi du folio. \" href=\"#footnote3_o6uc7q2\">[3]<\/a>. Ce survol sera suivi d\u2019un bref aper\u00e7u du chantier <em>Tiers Livre<\/em> (tierslivre.net), lieu d\u2019une exp\u00e9rience continue d\u2019\u00e9criture non livresque.<\/p>\n<h2><em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis de l\u2019ancienne litt\u00e9rature\u00a0<\/em>: la ville comme mus\u00e9e<\/h2>\n<p>Les textes de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis\u2026<\/em> ont d\u2019abord paru sur une base quotidienne ou r\u00e9guli\u00e8re sur <em>Tiers Livre <\/em>avant d\u2019\u00eatre propos\u00e9s en un bloc sur publie.net. Cela n\u2019est pas sans importance\u00a0: l\u2019id\u00e9e du livre s\u2019en trouve, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du texte (ou des textes), d\u00e9plac\u00e9e, et avec elle l\u2019id\u00e9e de la ville, qui lui est coextensive. De tous les \u00e9crits existants de Bon, la <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis<\/em> est celui qui fait le plus de place aux th\u00e8mes du livre <em>et <\/em>de l\u2019ordinateur. Ceux-ci s\u2019y trouvent hiss\u00e9s \u00e0 \u00e9galit\u00e9 du th\u00e8me de la ville. Le sous-titre choisi pour la r\u00e9\u00e9dition du texte en 2009 est tr\u00e8s parlant\u00a0: <em>Inter\u00adrogations neuves des usages de la ville aux temps num\u00e9riques<\/em>. La <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis <\/em>interroge la ville dans le langage. Mais cette interrogation est modifi\u00e9e, \u00e9tant donn\u00e9e la transformation de la conscience autor\u00e9flexive de l\u2019\u00e9criture, laquelle ne se con\u00e7oit plus tant comme livre que comme <em>flux<\/em>.<\/p>\n<p>Le texte-titre (\u00ab\u00a0Soci\u00e9t\u00e9 des amis de l\u2019ancienne litt\u00e9rature\u00a0\u00bb) inscrit cette opposition du livre et du flux dans l\u2019espace de la ville\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis de l\u2019ancienne litt\u00e9rature<\/em> (c\u2019\u00e9tait le nom officiel) tenait \u00e0 en con\u00adserver la coutume.<\/p>\n<p>On retrouvait des r\u00e9cits de lecteurs : c\u2019\u00e9tait un gage de prestige, dans certaines villes et certains temps, de dispara\u00eetre plusieurs heures et, qui dans une chambre, qui dans un train, qui parfois m\u00eame en pleine ville, sur un banc public, \u00e0 une terrasse, de s\u2019absorber dans une lecture sans flux. Donc on ne recevait rien : r\u00e9ellement, on n\u2019\u00e9tait plus dans le flux. Les livres qui servaient \u00e0 ces usages n\u2019\u00e9taient pas aptes \u00e0 recevoir le flux.<\/p>\n<p>Nous avons, d\u00e9sormais, ces cabines hors flux. Nous avons appris combien il est bon, pour l\u2019exercice mental, de se s\u00e9parer du flux. (<em>SA, <\/em>p. 5-6)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La temporalit\u00e9 du r\u00e9cit est complexe. La narration semble provenir d\u2019un futur ind\u00e9finissable. Elle \u00e9voque aussi un pass\u00e9, un temps ant\u00e9rieur aux \u00ab\u00a0temps num\u00e9riques\u00a0\u00bb. Pourtant, l\u2019interrogation porte bien sur le <em>pr\u00e9sent<\/em> de la ville et de la litt\u00e9rature. En fait, il semble que le pass\u00e9 et le futur permettent avant tout de d\u00e9tacher le pr\u00e9sent de son actualit\u00e9, d\u2019en faire un temps \u00e0 part enti\u00e8re, selon cette possibilit\u00e9 qu\u2019\u00e9voque Gilles Deleuze dans <em>Cin\u00e9ma 2\u00a0: l\u2019image-temps <\/em>lorsqu\u2019il pose la question suivante\u00a0: \u00ab\u00a0le pr\u00e9sent peut-il valoir [\u2026] pour l\u2019ensemble du temps? oui peut-\u00eatre, si nous arrivons \u00e0 le d\u00e9gager de sa propre actualit\u00e9, tout comme nous dis\u00adtin\u00adguons le pass\u00e9 de l\u2019image-souvenir qui l\u2019actualisait\u00a0\u00bb (1985, p. 131). Bon usera beaucoup, dans sa pratique du fan\u00adtastique sur support num\u00e9rique, de l\u2019imparfait comme temps paradoxal du futur. Son fan\u00adtas\u00adtique n\u2019a rien pourtant de futuriste ou de pr\u00e9dictif. Il est toujours question de la ville d\u2019aujourd\u2019hui, jusqu\u2019en ces aspects les plus ordinaires et les plus quotidiens. Seulement, le pr\u00e9sent, en se d\u00e9ta\u00adchant de son actualit\u00e9, acquiert une sor\u00adte de densit\u00e9 historique, voire arch\u00e9ologique, et devient, \u00e0 ce titre, observable, ques\u00adtionnable, mesurable.<\/p>\n<p>Tant et si bien que la ville de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis<\/em> appara\u00eet comme une sorte de mus\u00e9e du pr\u00e9sent, ce que sugg\u00e8re d\u2019ailleurs le titre du texte \u00ab\u00a0Le Nouveau mus\u00e9e mobile des coutumes urbaines\u00a0\u00bb (<em>SA<\/em>, p. 159-161). On passe d\u2019un espace \u00e0 un autre, d\u2019un \u00ab\u00a0Lieu construit pour \u00e9crire\u00a0\u00bb (p. 7-10) au \u00ab\u00a0Cime\u00adti\u00e8re des hom\u00admes assis\u00a0\u00bb (p.\u00a011-13), du \u00ab\u00a0Caf\u00e9 de la mort\u00a0\u00bb (p. 60-62) \u00e0 cet endroit \u00ab\u00a0O\u00f9 furent des livres\u00a0\u00bb (p.\u00a0110), qui r\u00e9sume parfaitement bien, me semble-t-il, la situation de la biblioth\u00e8que dans la ville num\u00e9rique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Qu\u2019est-ce qui reste dans une biblioth\u00e8que vide? Et d\u2019abord ce qu\u2019on installe par la question m\u00eame : qu\u2019est-ce qui reste de nous, qui avons lu des livres, quand on les enl\u00e8ve? Ou bien, de ce que portaient avec eux les livres, mais qui d\u00e9signait au-del\u00e0 d\u2019eux, que reste-il quand on les a pris? (<em>SA, <\/em>p. 107)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi le retrait m\u00eame du livre, la d\u00e9sertion de la biblioth\u00e8que, s\u2019inscrivent en creux dans l\u2019\u00e9criture non livresque de Bon\u00a0: \u00ab\u00a0Les livres avaient disparu, mais ce qui notait le temps, le retrait, l\u2019imp\u00e9ratif du parcours solitaire, se conservait dans les lumi\u00e8res\u00a0\u00bb (<em>SA<\/em>, p. 108).<\/p>\n<p>En m\u00eame temps qu\u2019elle interroge la ville, l\u2019\u00e9criture de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis<\/em> cherche \u00e0 d\u00e9crypter sa propre mat\u00e9\u00adrialit\u00e9. La ville \u00e9crite n\u2019est plus celle d\u2019avant la bascule num\u00e9\u00adrique. Le face-\u00e0-face simple du livre et de la ville est bris\u00e9. D\u00e9sormais, il faut composer avec toutes les pratiques du flux et du blog (\u00ab\u00a0De la condition de blogueur\u00a0\u00bb [<em>SA<\/em>, p. 72-75], \u00ab\u00a0Net\u00adtoyeurs de blogs\u00a0\u00bb [p. 81-84]). \u00ab\u00a0Nous savons ce avec quoi nous avons rompu. La bi\u00adblioth\u00e8que est g\u00e9n\u00e9rale, et non plus confin\u00e9e \u00e0 ces anciens silos \u00e0 livres. Vous y acc\u00e9dez par le flux. Le temps et les lieux sont dans le flux, par les images, par les documents\u00a0\u00bb (<em>SA<\/em>, p. 6). Il n\u2019y a plus, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la biblioth\u00e8que et, de l\u2019autre, le monde pr\u00e9sent. La biblioth\u00e8que d\u00e9sormais est \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb. Elle est dans le monde, dans l\u2019espace-temps de la ville. \u00ab\u00a0Depuis les lieux de travail, ou dans les gares, ou bien s\u00fbr m\u00eame chez soi chacun sa machine, les blogs \u00e9taient devenus le premier partage\u00a0\u00bb (<em>SA<\/em>, p. 72-73). L\u2019\u00e9criture d\u00e9sormais circule dans le flux, parmi les ima\u00adges et les mots de la ville. Les textes sont pr\u00e9lev\u00e9s \u00e0 cette effervescence, dans une proximit\u00e9 au monde imm\u00e9diat, \u00e0 l\u2019image des photographies qui les accompagnent<a id=\"footnoteref4_a1gowbw\" class=\"see-footnote\" title=\"Chaque texte de la Soci\u00e9t\u00e9 des amis est en effet chapeaut\u00e9 d\u2019une photo couleur captant un instantan\u00e9 de la ville d\u2019aujourd\u2019hui. \" href=\"#footnote4_a1gowbw\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Qu\u2019advient-il alors du livre? Il devient un objet expos\u00e9 dans le mus\u00e9e de la ville. Voil\u00e0 qui appara\u00eet clairement dans le texte intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Une solution pour le livre\u00a0\u00bb (<em>SA<\/em>, p. 54-57)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est la solution qu\u2019on avait retenue dans cette ville. Partout o\u00f9 passaient les gens, partout o\u00f9 ils venaient pour les affaires, pour l\u2019enseignement, partout o\u00f9 ils venaient pour le loisir, ou la sant\u00e9, pr\u00e8s des garages, des entrep\u00f4ts, face \u00e0 l\u2019h\u00f4pital ou dans les lieux de croisements souterrains des transports, on avait \u00e9vacu\u00e9 ou r\u00e9quisitionn\u00e9 ces grandes pi\u00e8ces \u00e9clair\u00e9es qui autrefois \u00e9taient celles r\u00e9serv\u00e9es au commerce.<\/p>\n<p>On y avait mis les livres, ce qui restait des livres. Parfois, on ouvrait aux visiteurs. Il y avait des dates fixes, selon les lieux, selon les th\u00e8mes. Alors on venait, on \u00e9tudiait, on recopiait comme aux premiers temps. (<em>SA<\/em>, p.\u00a054-55)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le livre est devenu un objet ancien (c\u2019est le sens de \u00ab\u00a0l\u2019ancienne litt\u00e9rature\u00a0\u00bb du texte-titre), pr\u00e9\u00adcieux et rare, expos\u00e9 dans de \u00ab\u00a0grandes pi\u00e8ces \u00e9clair\u00e9es\u00a0\u00bb qui \u00e9voquent les salles d\u2019un mu\u00ads\u00e9e.<\/p>\n<p>La <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis <\/em>appara\u00eet en somme comme une ville-mus\u00e9e, un d\u00e9dale de pi\u00e8ces et de lieux \u00e9vid\u00e9s (gares, cimeti\u00e8res, chambres, bureaux, etc.), sans cloisons, o\u00f9 l\u2019\u00e9cri\u00adture cir\u00adcule librement. En contrepartie, Bon m\u00e9nage, dans sa ville \u00e9crite, des espaces qui com\u00adm\u00e9\u00admorent les anciennes pratiques litt\u00e9raires <em>aim\u00e9es<\/em> (d\u2019o\u00f9 le mot \u00ab\u00a0ami\u00a0\u00bb du titre) et lente\u00adment d\u00e9laiss\u00e9es (\u00ab\u00a0Je ne lis plus beaucoup de livres\u00a0\u00bb \u2013 <em>SA<\/em>, p.\u00a087)\u00a0: cabines hors flux, lieux d\u2019\u00e9tude r\u00e9serv\u00e9s, etc. Avec la <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis<\/em>, Bon aura gard\u00e9 trace de son passage au num\u00e9rique et donn\u00e9 \u00e0 ce passage m\u00eame la forme d\u2019une ville.<\/p>\n<h2><em>Habakuk (formes d\u2019une guerre)<\/em>\u00a0: un monde sans livres<\/h2>\n<p>Si la <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis <\/em>m\u00e9nageait encore des \u00eelots de figuration du livre graphique dans les pi\u00e8ces de son mus\u00e9e urbain, <em>Habakuk <\/em>invente un monde sans livres o\u00f9 la litt\u00e9rature, trop longtemps n\u00e9glig\u00e9e, rena\u00eet de la ville m\u00eame tel un cri de col\u00e8re, une prof\u00e9ration\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>On le savait\u00a0: la guerre, l\u00e0-bas, pouvait arriver ici d\u2019un coup d\u2019avion. Le d\u00e9r\u00e8\u00adgle\u00adment, s\u2019effectuer en une nuit. Les r\u00e9seaux informatiques avaient plusieurs fois mon\u00adtr\u00e9 leur faiblesse. Et l\u2019\u00e9conomie : trop fragile. Ch\u00f4meurs dans les rues. Les armes com\u00adpensatoires habituelles, us\u00e9es. Les films dans les salles : plus personne. Les piles de livres sur les tables des quelques supermarch\u00e9s qui avaient surv\u00e9cu : bien de quoi s\u2019en moquer. Mais on l\u2019avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 combien de fois, qu\u2019\u00e0 tant m\u00e9priser la lit\u00adt\u00e9\u00adrature, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9quilibre global qui pouvait s\u2019effondrer? Trop tard, disaient les tracts coll\u00e9s sur les murs. L\u00e0 peut-\u00eatre \u00e9tait la nouvelle po\u00e9sie. Des fous hurlaient aux carrefours : l\u00e0 peut-\u00eatre \u00e9tait la nouvelle parole. (<em>HA<\/em>, p. 4)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Une \u00ab\u00a0nouvelle parole\u00a0\u00bb surgit, sans m\u00e9diation. Elle laisse le cin\u00e9ma et les livres derri\u00e8re, proc\u00e8de de l\u2019extraction des signes et des intensit\u00e9s de la ville\u00a0: tracts sur les murs, fous au carrefour. Elle refuse toute distance au monde.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 son lyrisme. L\u2019\u00e9nonciation lyrique se caract\u00e9rise en effet par une absence de distanciation, parfaitement contraire \u00e0 l\u2019ironie et \u00e0 la polyphonie romanesques<a id=\"footnoteref5_5edsj22\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir, en compl\u00e9ment des travaux de Bakhtine (lequel avait tendance \u00e0 rejeter la po\u00e9sie lyrique pr\u00e9cis\u00e9ment en raison de son manque de distanciation et de diff\u00e9renciation), Rabat\u00e9 ([1996] 2001). \" href=\"#footnote5_5edsj22\">[5]<\/a>. Dans <em>Le Roi vient quand il veut<\/em>, Pierre Michon rapporte le fait litt\u00e9raire au refus d\u2019un certain \u00e9tat du monde et d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9tat des lettres au service de ce monde\u00a0\u00bb (2007, p. 17).<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c9videmment, continue Michon, ce refus d\u2019une contemporan\u00e9it\u00e9 ressentie comme intol\u00e9rable obstacle peut \u00eatre v\u00e9cu et \u00e9crit de fa\u00e7on massivement imm\u00e9diate, se transformer en \u0153uvre \u00e0 visage d\u00e9couvert\u00a0: c\u2019est la voie royale des ma\u00eetres de l\u2019invective directe, des impr\u00e9cateurs, la vieille \u00e9nonciation proph\u00e9tique dont l\u2019efficacit\u00e9 litt\u00e9raire est souvent la plus haute. C\u2019est celle de Bloy, Lautr\u00e9amont, Rimbaud, de Sade, ou dans notre si\u00e8cle d\u2019Artaud, de C\u00e9line, peut-\u00eatre de Beckett, de Thomas Bernhard. Mais ils sont devenus pour nous des mod\u00e8les impossibles, ant\u00e9diluviens, que la civilisation <em>cool <\/em>a d\u00e9samorc\u00e9s\u00a0: l\u2019uniformisation achev\u00e9e des points de vue a fait basculer leur alt\u00e9rit\u00e9 absolue dans un vague ridicule tol\u00e9r\u00e9 ou a suscit\u00e9 sur-le-champ un consensus fant\u00f4me pour consommer leurs \u0153uvres inconsommables (c\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9 pour Thomas Bernhard). Plus personne n\u2019a les reins assez solides (ni le go\u00fbt d\u2019un risible martyre) pour occuper cette place-l\u00e0.<\/p>\n<p>Restent les autres, moins suicidaires mais non moins radicaux, non moins \u00ab\u00a0r\u00e9sistants\u00a0\u00bb, qui ont m\u00e9diatis\u00e9 leur refus, l\u2019ont d\u00e9plac\u00e9 ou maquill\u00e9, les fuyards, les tra\u00eenards \u2013 Genet aurait dit\u00a0: les tra\u00eetres. Et aux \u0153uvres de ceux-l\u00e0, il est toujours possible de demander conseil. Je pense notamment aux auteurs qui ont violemment tourn\u00e9 le dos \u00e0 un certain \u00e9tat du monde dont ils \u00e9taient contemporains, en ont fait une pure n\u00e9gativit\u00e9, et ont construit l\u00e0-contre un dispositif d\u2019\u00e9criture ancr\u00e9 dans le deuil d\u2019un autre \u00e9tat du monde, celui-ci d\u00e9chu, le plus souvent fantasmatique, et hypostasi\u00e9, lui, comme positivit\u00e9. (2007, p. 18)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Michon s\u2019inscrit dans la lign\u00e9e des auteurs qui se d\u00e9tournent de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 du monde contemporain et \u00e9l\u00e8vent des m\u00e9diations m\u00e9morielles. Or Bon, avec <em>Habakuk<\/em>, se dresse au contraire frontalement devant l\u2019\u00e9tat pr\u00e9sent du monde<a id=\"footnoteref6_2eotg17\" class=\"see-footnote\" title=\"Avant de le publier sous son propre nom, l\u2019auteur a fait para\u00eetre ce texte sur publie.net sous le pseu\u00addonyme m\u00eame d\u2019Habakuk et sous le titre Prof\u00e9ration contre l\u2019\u00e9tat du monde et de soi-m\u00eame. \" href=\"#footnote6_2eotg17\">[6]<\/a>. Le nom du proph\u00e8te d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment cette parole \u00ab\u00a0massivement imm\u00e9diate\u00a0\u00bb dont parle Michon et non, comme c\u2019\u00e9tait le cas dans <em>D\u00e9cor ciment<\/em>, le maillon d\u2019une cha\u00eene symbolique associant la ville contempo\u00adrai\u00adne \u00e0 la Babylone de la Bible. <em>Haba\u00adkuk <\/em>fait mentir Michon. Il fait la preuve de la possibilit\u00e9 contemporaine d\u2019une parole impr\u00e9cante.<\/p>\n<p>La prof\u00e9ration d\u2019<em>Habakuk<\/em> r\u00e9v\u00e8le, en l\u2019attaquant, quelque chose comme la \u00ab\u00a0peau\u00a0\u00bb du monde pr\u00e9sent, sa surface sensible et imm\u00e9diate. Dans les r\u00e9unions politiques auxquelles Bon assistait dans les ann\u00e9es 1970, on tendait \u00e0 opposer la \u00ab\u00a0base\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0superstructure\u00a0\u00bb (selon une certaine lecture du marxisme) et \u00e0 exclure cette derni\u00e8re du domaine de la lutte<a id=\"footnoteref7_0lnog0q\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir ces phrases inscrites au d\u00e9but de la biographie de Bob Dylan\u00a0: \u00ab\u00a0On nous apprenait dans nos r\u00e9unions politiques que l\u2019histoire avait un substrat, le conflit du capital et des usines. Ce vieux champ persiste, toujours terriblement douloureux. Et qu\u2019en surface il y avait ces vents mall\u00e9ables des id\u00e9ologies, les m\u0153urs qui en \u00e9taient le reflet. On s\u2019est r\u00e9veill\u00e9s un peu tard, dans un monde o\u00f9 la consommation \u00e0 \u00e9chelle mondiale, le statut de l\u2019image, la distraction devenue in\u00addus\u00adtrie avaient d\u00e9j\u00e0 tout retaill\u00e9 pour nous conduire en douceur\u00a0\u00bb (Bon, 2007, p. 10). \" href=\"#footnote7_0lnog0q\">[7]<\/a>. Les discours militants d\u00e9ployaient alors une temporalit\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologique, tourn\u00e9e vers l\u2019accession \u00e0 des \u00ab\u00a0lendemains qui chantent\u00a0\u00bb. En revanche, les m\u0153urs quotidiennes \u2013 qui ressortissent au temps pr\u00e9sent, au temps de l\u2019aujourd\u2019hui \u2013, jug\u00e9es superficielles ou \u00e0 tout le moins secondaires, \u00e9taient n\u00e9glig\u00e9es politiquement. Or Bon, depuis <em>Sortie d\u2019usine<\/em>, concentre au contraire son attention esth\u00e9tique sur cette surface <em>apparemment<\/em> superficielle, qui se d\u00e9ploie dans une temporalit\u00e9 pr\u00e9sentiste. Dans <em>Habakuk<\/em>, l\u2019enjeu politique de cette surface est d\u00e9sign\u00e9 au moyen d\u2019un mot tr\u00e8s fort, celui de \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La guerre n\u2019\u00e9tait pas, comme on l\u2019avait pens\u00e9 autrefois, dans ces armes de des\u00adtruc\u00adtion massive, \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 trop simple. La guerre se faisait de l\u2019int\u00e9rieur. La guer\u00adre se faisait d\u2019une personne \u00e0 une personne, et voil\u00e0 quels en \u00e9taient les signes. Les magasins, comme devenus tristes : les viandes, sous plastique, m\u00e9fiance. Les fruits et l\u00e9gumes : origines douteuses, m\u00e9fiance. Les choses emball\u00e9es, les m\u00eames en tous pays, et le pain mou dans son emballage, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on les avait r\u00e9\u00adduits \u00e0 \u00e7a. Fermez les yeux : on entendait la ville gronder, bien sourdement. On mar\u00adchait dans les tunnels. On examinait les voitures, et pourquoi elles allaient si vite, trop vite. Les t\u00eates qu\u2019on ne connaissait pas : preuve de la guerre. Ces bizar\u00adreries sous musique mi\u00e8vre qu\u2019ils vous mettaient partout\u00a0: preuve de la guerre. Ces files devant les salles o\u00f9 on retirait un num\u00e9ro avant le guichet : preuve de la guer\u00adre. L\u2019inqui\u00e9tude maintenant \u00e9tait sensible. La guerre avait commenc\u00e9, et on ne sa\u00advait pas les formes de la guerre. (<em>HA<\/em>, p. 4-5)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi le combat politique ne passe plus par les grandes explosions (\u00ab\u00a0ces armes de destruction mas\u00adsive\u00a0\u00bb) ou les grands soul\u00e8vements, mais par l\u2019ordinaire et l\u2019imm\u00e9diat des magasins, des supermarch\u00e9s, des voitures, des musiques, etc. \u00ab\u00a0La guerre se faisait de l\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb\u00a0: dans le domaine du subjectif, du comportement, du <em>sensible<\/em> (\u00ab\u00a0L\u2019inqui\u00e9tude main\u00adtenant \u00e9tait sensible\u00a0\u00bb). Interroger les \u00ab\u00a0formes\u00a0\u00bb de la guerre, c\u2019est \u00e9lire le domaine esth\u00e9tique comme terrain de bataille politique.<\/p>\n<p>La nouveaut\u00e9 d\u2019<em>Habakuk <\/em>ne tient donc pas au territoire esth\u00e9tique arpent\u00e9 \u2013 le m\u00eame depuis <em>Sortie d\u2019usine<\/em> \u2013, mais \u00e0 la radi\u00ad\u00adcalit\u00e9 avec laquelle Bon y repousse toute forme de m\u00e9diation mat\u00e9rielle de la parole. Une recherche plein texte du mot \u00ab\u00a0livres\u00a0\u00bb (au pluriel) dans le fichier PDF d\u2019<em>Habakuk <\/em>r\u00e9v\u00e8le plusieurs occurrences apparent\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0Moi je n\u2019ai m\u00eame pas besoin des livres\u00a0: je les d\u00e9plie dans mon souvenir et en d\u00e9roule les figures, les grimaces, les landes, les splendeurs\u00a0\u00bb (<em>HA<\/em>, p. 6-7); \u00ab\u00a0Le son que je cherche c\u2019est ici, et ces villes o\u00f9 je marche, non plus dans les livres\u00a0\u00bb (p. 13); \u00ab\u00a0On s\u2019est d\u00e9barrass\u00e9, nous, des livres, par les lire\u00a0\u00bb (p. 14); et ainsi de suite. L\u2019h\u00e9ritage, \u00ab\u00a0l\u2019ancienne litt\u00e9rature\u00a0\u00bb sont tout entiers transpos\u00e9s dans le mental et dans la biblioth\u00e8que g\u00e9n\u00e9rale et ac\u00adtive, dans la ville et le flux. Ainsi\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Et qu\u2019importe apr\u00e8s tout si l\u2019\u00e9tendue globale des mots, au lieu de se concentrer dans quelques lieux \u2013 celui o\u00f9 tu travailles par exemple (ce sera aujourd\u2019hui de 11h \u00e0 20h avec pause d\u2019une heure) \u2013 \u00e9tait cette fa\u00e7on de repeindre d\u00e9sormais la surface enti\u00e8re du monde? Il se passait des \u00e9v\u00e9nements \u00e9tranges. On nous refusait les mots mati\u00e8re. On voulait des mots qui circulent de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. M\u00eame ces blogs, jour\u00adnaux, correspondances et lettres, progressivement finis. Les mots ne devaient pas avoir de trace. On les d\u00e9versait l\u00e0, c\u2019\u00e9tait plaisant, ils glissaient les uns sur les au\u00adtres, se r\u00e9pondaient. Jamais de moment qu\u2019on effleurait du doigt la machine, que sur\u00adgissait l\u2019\u00e9cran, et que d\u2019autres mots ne soient pas d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents, p\u00e9tillants, appelant r\u00e9ponse. (<em>HA<\/em>, p. 111)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Plus de \u00ab\u00a0mots mati\u00e8re\u00a0\u00bb, plus de \u00ab\u00a0trace\u00a0\u00bb, mais ces circulations, ces glissements, ces sur\u00adgissements de l\u2019\u00e9criture \u00e0 \u00ab\u00a0la surface enti\u00e8re du monde\u00a0\u00bb. <em>Habakuk <\/em>pr\u00e9cipite la bascule mat\u00e9rielle de la parole \u00e9crite. M\u00eame les blogs, alors, sont d\u00e9j\u00e0 jug\u00e9s trop restreints. Bon r\u00eave, pour dire le monde et la ville, d\u2019une parole absolument libre, sans attache, sans m\u00e9moire autre que vive et pr\u00e9sente. Dans son essai sur la litt\u00e9rature romantique, Jacques Ranci\u00e8re rappelle que l\u2019\u00e9criture \u2013 ou, comme il l\u2019appelle, la \u00ab\u00a0parole muette\u00a0\u00bb \u2013 est associ\u00e9e, depuis les Grecs, \u00e0 la d\u00e9mocratie. C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi Platon s\u2019en m\u00e9fiait\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[C]e mutisme m\u00eame rend la lettre \u00e9crite trop bavarde. N\u2019\u00e9tant pas guid\u00e9e par un p\u00e8re qui la porte, selon un protocole l\u00e9gitime, vers le lieu o\u00f9 elle peut fructifier, la parole \u00e9crite s\u2019en va rouler au hasard, de droite et de gauche. Elle s\u2019en va parler, \u00e0 sa mani\u00e8re muette, \u00e0 n\u2019importe qui, sans pouvoir distinguer ceux auxquels il convient de parler et ceux \u00e0 qui cela ne convient pas. (Ranci\u00e8re, 1998, p. 81-82)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019errance et la dissipation de la parole \u00e9crite ne s\u2019aggravent-elles pas dans les univers num\u00e9riques? Les mots ne se laissent plus m\u00eame enfermer dans les livres. Ils \u00ab\u00a0p\u00e9tillent\u00a0\u00bb (pour reprendre le mot de Bon) sous les yeux de n\u2019importe qui, \u00e0 tout moment et en tous lieux.<\/p>\n<p>La parole mat\u00e9rialis\u00e9e \u2013 le livre \u2013, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 expos\u00e9e dans le mus\u00e9e de <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis de l\u2019ancienne litt\u00e9rature<\/em>, est d\u00e9finitivement \u00e9limin\u00e9e, \u00ab\u00a0blan\u00adchie\u00a0\u00bb pour ainsi dire, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une \u00e9criture d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e, circulatoire et fluide. L\u2019id\u00e9e du livre progressivement s\u2019estompe. Restent, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la ville, ainsi que la nouvelle parole d\u00e9mocratique qui y ressortit.<\/p>\n<h2><em>Tiers Livre<\/em> : continuit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture non livresque<\/h2>\n<p>La nouvelle \u00e9criture qu\u2019<em>Habakuk <\/em>proclame n\u2019est pas une pr\u00e9diction\u00a0: elle existe d\u00e9j\u00e0. Tou\u00adte une partie du travail litt\u00e9raire de Bon demeure invisible \u00e0 ceux pour qui la litt\u00e9rature se r\u00e9duit encore au livre, num\u00e9rique ou non. J\u2019\u00e9voquerai, pour finir, une partie de ce tra\u00advail, \u00e0 savoir la portion d\u00e9sign\u00e9e sous l\u2019appellation de <em>Tiers Livre<\/em>.<\/p>\n<p><em>Tiers Livre<\/em>, c\u2019est d\u2019abord le site Internet personnel de Bon (tierslivre.net). Le titre rabe\u00adlaisien est bien choisi. Le mot \u00ab\u00a0livre\u00a0\u00bb y est d\u2019embl\u00e9e d\u00e9plac\u00e9 comme autre, com\u00adme \u00ab\u00a0tiers\u00a0\u00bb. La page d\u2019accueil de <em>Tiers Livre <\/em>rev\u00eat depuis quelques ann\u00e9es les appa\u00adren\u00adces d\u2019une sorte de tableau ou de registre aux rubriques multiples. Le \u00ab\u00a0blog-journal\u00a0\u00bb s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 d\u2019une pr\u00e9sence Internet amorc\u00e9e d\u00e8s 1997 (au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris<a id=\"footnoteref8_cqidgor\" class=\"see-footnote\" title=\"Ces notes ont \u00e9t\u00e9 prises au mois de juillet 2010. Le site \u00e9tant en constante transformation, je ne fais que saisir une photographie du moment. \" href=\"#footnote8_cqidgor\">[8]<\/a>, la ru\u00adbri\u00adque s\u2019intitule\u00a0: \u00ab\u00a0Tiers Livre, depuis 1997\u00a0\u00bb). Cette rubrique m\u00eale chroniques litt\u00e9raires, r\u00e9fle\u00adxions sur l\u2019Internet et le num\u00e9rique, prises de position sociales, ainsi que d\u2019autres contenus relevant du domaine public. Les \u00ab\u00a0Carnets du dehors\u00a0\u00bb (anciennement \u00ab\u00a0le Petit journal\u00a0\u00bb) recueillent pour leur part des \u00e9crits et des images plus personnels et plus quoti\u00addiens. On trouve aussi une rubrique pour \u00ab\u00a0les Br\u00e8ves &amp; liens\u00a0\u00bb et une autre pour les com\u00admentaires de lecteurs (\u00ab\u00a0\u00c0 vous de dire\u00a0\u00bb). Une rubrique assez r\u00e9cente, aujourd\u2019hui nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Publie.net, actu, infos\u00a0\u00bb, recense par ailleurs les actualit\u00e9s de la coop\u00e9rative d\u2019\u00e9dition publie.net.<\/p>\n<p>Sym\u00e9triquement aux \u00ab\u00a0Carnets du dehors\u00a0\u00bb, il y a enfin les \u00ab\u00a0Carnets du dedans\u00a0\u00bb. Cette rubrique \u00e9tait anciennement appel\u00e9e \u00ab\u00a0Tiers Livre, Face B\u00a0\u00bb <a id=\"footnoteref9_3qexwhf\" class=\"see-footnote\" title=\"D\u2019ailleurs, l\u2019URL des \u00ab\u00a0Carnets du dedans\u00a0\u00bb en garde trace\u00a0: http:\/\/www.tierslivre.net\/faceB. \" href=\"#footnote9_3qexwhf\">[9]<\/a>, appellation qui avait l\u2019avan\u00adtage d\u2019indiquer un <em>envers<\/em> du livre, du <em>Tiers Livre<\/em>. Cela demeure en tout cas un espace de contingence, d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 et d\u2019inchoativit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture, en phase avec l\u2019\u00ab\u00a0atelier int\u00e9rieur\u00a0\u00bb de l\u2019auteur. On y trouve un ensemble de \u00ab\u00a0registres\u00a0des activit\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0registre des lec\u00adtures\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0registre des \u00e9coutes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0registre des notes sur \u201c\u00e9crire\u201d\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0registre de la vie num\u00e9\u00adrique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0registre des improvisations\u00a0\u00bb. Sont aussi regroup\u00e9s ici les \u00ab\u00a0haines, d\u00e9dains, col\u00e8res\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0r\u00eaves, \u00e9tranget\u00e9s\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0guerres, louanges, deuils\u00a0\u00bb (ces rubriques, comme toutes les autres d\u2019ailleurs, sont r\u00e9guli\u00e8rement modifi\u00e9es et reconfigur\u00e9es). Les \u00ab\u00a0Carnets du dedans\u00a0\u00bb recueillent des notations et des observations ponctuelles et parfois inavouables. Ils laissent place au d\u00e9structur\u00e9, au d\u00e9construit qui s\u2019impose souvent en amont du r\u00e9cit ou de la forme. Cela dit, on y trouve aussi des \u00e9crits tr\u00e8s cons\u00adtruits. Ainsi, par exemple, cette exp\u00e9rience r\u00e9cente appel\u00e9e <em>Buffalo<\/em> et sous-titr\u00e9e \u00ab\u00a0exercice d\u2019une variation quotidienne sur la construction d\u2019une ville \u00e9crite\u00a0\u00bb. Pendant trente-trois jours, soit du 10 avril au 12 mai 2010, Bon a produit quotidiennement un morceau d\u2019\u00e9criture \u00e0 partir de photos de villes am\u00e9ricaines de la r\u00e9gion des Grands Lacs prises \u00e0 vol d\u2019oiseau. Dans la premi\u00e8re variation (\u00ab\u00a0cette ville | 001, stries, parking\u00a0\u00bb), on lit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Tu avais donc d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9crire chaque jour d\u2019un d\u00e9tail de cette ville. Tu avais d\u00e9cid\u00e9 que c\u2019\u00e9tait une ville totale. Tu savais qu\u2019il s\u2019y rejouait le monde tout entier, l\u00e0, dans ce parking pour l\u2019instant vide, et l\u00e0 tout aussi bien, dans ces routes de ciment peint qui striaient l\u2019espace, o\u00f9 les v\u00e9hicules marchant en parall\u00e8le s\u2019ignoraient, et bient\u00f4t di\u00ad\u00advergeraient. Tu savais que c\u2019\u00e9tait infini\u00a0: le livre ne t\u2019int\u00e9ressait plus, mais l\u2019expli\u00adcation des images et du monde, oui. <a id=\"footnoteref10_608welg\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir http:\/\/www.tierslivre.net\/faceB\/spip.php?article69 (page consult\u00e9e le 10 juillet 2010). \" href=\"#footnote10_608welg\">[10]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les \u00ab\u00a0Carnets du dedans\u00a0\u00bb accueillent ainsi une \u00e9criture dite \u00ab\u00a0infinie\u00a0\u00bb, non limit\u00e9e \u00e0 l\u2019espace du livre. La num\u00e9rotation \u2013 001, 002, 003, etc. \u2013 sugg\u00e8re la possibilit\u00e9 d\u2019une conti\u00adnua\u00adtion, au moins jusqu\u2019\u00e0 999! \u00c0 un certain moment, l\u2019auteur a propos\u00e9 sur son site une mosa\u00efque des photographies-sources de l\u2019exp\u00e9rience. En cliquant sur l\u2019une d\u2019entre elles, on passait au texte associ\u00e9. Bon d\u00e9veloppe ainsi, avec le projet <em>Buffalo<\/em>, une technique litt\u00e9raire du type \u00ab\u00a0Google Earth\u00a0\u00bb, la saisie a\u00e9rienne des images du monde urbanis\u00e9 s\u2019alliant \u00e0 un usage dense de l\u2019\u00e9criture sur support num\u00e9rique.<\/p>\n<p><em>Tiers Livre <\/em>est enfin le nom donn\u00e9 \u00e0 une pr\u00e9sence Internet qui d\u00e9passe le blog ou le site lui-m\u00eame. Des milliers de personnes suivent Bon sur les r\u00e9seaux so\u00adciaux Facebook et Twitter, qui prolongent <em>Tiers Livre <\/em>(la page publique de l\u2019auteur sur Face\u00adbook s\u2019appelle \u00ab\u00a0Fran\u00e7ois Bon | Tiers Livre\u00a0\u00bb). Et l\u2019on est bien forc\u00e9, \u00e0 l\u2019usage, d\u2019accep\u00adter com\u00adme \u00e9ventuellement litt\u00e9raires certains statuts de cent quarante caract\u00e8res, lorsqu\u2019il s\u2019agit de proses ultra-br\u00e8ves \u00e0 la mani\u00e8re de Daniil Harms (un auteur auquel Bon fait souvent r\u00e9f\u00e9rence en ces ma\u00adti\u00e8res<a id=\"footnoteref11_lbclmq1\" class=\"see-footnote\" title=\"Voir par exemple Bon et Lepage (\u00e0 para\u00eetre).\" href=\"#footnote11_lbclmq1\">[11]<\/a>).<\/p>\n<p>Avant la bascule num\u00e9rique, l\u2019\u00e9criture du pr\u00e9sent urbain naissait du sein de l\u2019oppo\u00adsi\u00adtion ou de l\u2019inversion du livre et de la ville. Maintenant, le livre s\u2019est retir\u00e9 pour ne plus occuper qu\u2019un es\u00adpa\u00adce restreint dans l\u2019\u00e9tendue non born\u00e9e des circulations de l\u2019\u00e9crit, o\u00f9 les usages litt\u00e9raires du langage peuvent aussi se d\u00e9ployer. Alors l\u2019\u00e9criture de Bon, \u00e0 l\u2019image de la ville qu\u2019elle construit petit \u00e0 petit, recouvre des espaces de plus en plus vastes du monde contemporain. Dans le conflit qui opposait la biblioth\u00e8que \u2013 l\u2019univers des repr\u00e9sentations \u00e9tablies et h\u00e9rit\u00e9es \u2013 et le monde pr\u00e9sent \u2013 l\u2019univers des repr\u00e9sentations non \u00e9tablies, non d\u00e9pos\u00e9es \u2013, il n\u2019y a finalement pas de partage simple. Le mot \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb continue de signifier en dehors des \u00ab\u00a0silos \u00e0 livres\u00a0\u00bb pour indiquer une m\u00e9moire de la litt\u00e9rature active, fluide, partout accessible, autrement dit : une m\u00e9moire inscrite dans le pr\u00e9sent m\u00eame du monde. On assiste en somme \u00e0 une sorte de confusion de la biblioth\u00e8que et du monde pr\u00e9sent, de telle sorte que les repr\u00e9sentations non \u00e9tablies, les repr\u00e9sentations de la ville d\u2019aujourd\u2019hui en particulier, rejoignent le domaine de ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, en dehors du champ du livre.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BON, Fran\u00e7ois. 1982. <em>Sortie d\u2019usine.<\/em> Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1985. <em>Limite.<\/em> Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1986. <em>Le Crime de Buzon.<\/em> Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1988. <em>D\u00e9cor ciment.<\/em> Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1990. <em>Calvaire des chiens.<\/em> Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1992. <em>L\u2019Enterrement.<\/em> Lagrasse\u00a0: Verdier.<\/p>\n<p>________. 1993. <em>Temps machine.<\/em> Lagrasse\u00a0: Verdier.<\/p>\n<p>________. 1993a. <em>Un fait divers.<\/em> Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1995. <em>C\u2019\u00e9tait toute une vie.<\/em> Lagrasse\u00a0: Verdier.<\/p>\n<p>________. 1996. <em>Parking.<\/em> Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 1997. <em>Prison<\/em>. Lagrasse\u00a0: Verdier.<\/p>\n<p>________. 1998. <em>Impatience<\/em>. Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>________. 2000. <em>Paysage fer.<\/em> Lagrasse\u00a0: Verdier.<\/p>\n<p>________. 2001. <em>M\u00e9canique.<\/em> Lagrasse\u00a0: Verdier.<\/p>\n<p>________. 2002. <em>Rolling Stones\u00a0: une biographie<\/em>. Paris\u00a0: Fayard.<\/p>\n<p>________. 2004. <em>Daewoo<\/em>. Paris\u00a0: Fayard.<\/p>\n<p>________. 2006. <em>Tumulte<\/em>. Paris\u00a0: Fayard.<\/p>\n<p>________. 2007. <em>Bob Dylan\u00a0: une biographie<\/em>. Paris\u00a0: Albin Michel.<\/p>\n<p>________. 2008. <em>Rock n\u2019 roll\u00a0: un portrait de Led Zeppelin.<\/em> Paris\u00a0: Albin Michel.<\/p>\n<p>________. 2008a. <em>Exercice de la litt\u00e9rature.<\/em> \u00c9ditions num\u00e9riques Publie.net, <a href=\"http:\/\/publie.net\/tnc\/spip.php?article29\">http:\/\/publie.net\/tnc\/spip.php?article29<\/a>.<\/p>\n<p>________. 2008b. <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis de l\u2019ancienne litt\u00e9rature.<\/em> \u00c9ditions num\u00e9riques Publie.net, <a href=\"http:\/\/publie.net\/tnc\/spip.php?article192\">http:\/\/publie.net\/tnc\/spip.php?article192<\/a>.<\/p>\n<p>________. 2009. <em>L\u2019Incendie du Hilton<\/em>, Paris\u00a0: Albin Michel.<\/p>\n<p>________. 2009a. <em>Habakuk (formes d\u2019une guerre).<\/em> \u00c9ditions num\u00e9riques Publie.net, <a href=\"http:\/\/publie.net\/tnc\/spip.php?article242\">http:\/\/publie.net\/tnc\/spip.php?article242<\/a>.<\/p>\n<p>BON, Fran\u00e7ois et Mahigan LEPAGE. \u00c0 para\u00eetre. \u00ab\u00a0Palper en creux\u00a0\u00bb, entretien r\u00e9alis\u00e9 le 22 janvier 2008 \u00e0 Paris, \u00e0 para\u00eetre en 2011 dans un livre d\u2019entretiens sur la biographie pr\u00e9par\u00e9 par Robert Dion et Frances Fortier, Qu\u00e9bec\u00a0: \u00c9ditions Nota bene.<\/p>\n<p>DELEUZE, Gille. 1985. <em>Cin\u00e9ma 2 : l\u2019image-temps<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Critique\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Minuit.<\/p>\n<p>DESPORTES, Marc. 2005. <em>Paysages en mouvement : transport et perception de l\u2019espace<\/em>, <em>XVIII<sup>e<\/sup>-XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que illustr\u00e9e des histoires\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard.<\/p>\n<p>LEPAGE, Mahigan. 2010. <em>Fran\u00e7ois Bon\u00a0: la fabrique du pr\u00e9sent<\/em>. Th\u00e8se de doctorat. Montr\u00e9al\u00a0: Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, D\u00e9partement d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires.<\/p>\n<p>MICHON, Pierre. 2007. <em>Le Roi vient quand il veut\u00a0: propos sur la litt\u00e9rature.<\/em> Paris, Albin Michel.<\/p>\n<p>RABAT\u00c9, Dominique (dir.). [1996] 2001. <em>Figures du sujet lyrique. <\/em>Coll. \u00ab\u00a0Perspectives litt\u00e9raires\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Presses universitaires de France.<\/p>\n<p>RANCI\u00c8RE, Jacques. 1998. <em>La Parole muette\u00a0: essai sur les contradictions de la litt\u00e9rature<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Litt\u00e9ratures\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Hachette.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_yeyiqmx\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_yeyiqmx\">[1]<\/a> Pour une reconstitution plus d\u00e9taill\u00e9e de ce parcours, voir la troisi\u00e8me partie de ma th\u00e8se de doctorat, partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Villes, ou l\u2019envers du livre\u00a0\u00bb (Lepage, 2010, p. 195-281).<\/p>\n<p id=\"footnote2_4ckl3wr\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_4ckl3wr\">[2]<\/a> D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 ce texte seront indiqu\u00e9es au moyen du symbole <em>SA<\/em>, suivi du folio.<\/p>\n<p id=\"footnote3_o6uc7q2\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_o6uc7q2\">[3]<\/a> D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 ce texte seront indiqu\u00e9es au moyen du symbole <em>HA<\/em>, suivi du folio.<\/p>\n<p id=\"footnote4_a1gowbw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_a1gowbw\">[4]<\/a> Chaque texte de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 des amis<\/em> est en effet chapeaut\u00e9 d\u2019une photo couleur captant un instantan\u00e9 de la ville d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p id=\"footnote5_5edsj22\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_5edsj22\">[5]<\/a> Voir, en compl\u00e9ment des travaux de Bakhtine (lequel avait tendance \u00e0 rejeter la po\u00e9sie lyrique pr\u00e9cis\u00e9ment en raison de son manque de distanciation et de diff\u00e9renciation), Rabat\u00e9 ([1996] 2001).<\/p>\n<p id=\"footnote6_2eotg17\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_2eotg17\">[6]<\/a> Avant de le publier sous son propre nom, l\u2019auteur a fait para\u00eetre ce texte sur publie.net sous le pseu\u00addonyme m\u00eame d\u2019Habakuk et sous le titre <em>Prof\u00e9ration contre l\u2019\u00e9tat du monde et de soi-m\u00eame<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote7_0lnog0q\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_0lnog0q\">[7]<\/a> Voir ces phrases inscrites au d\u00e9but de la biographie de Bob Dylan\u00a0: \u00ab\u00a0On nous apprenait dans nos r\u00e9unions politiques que l\u2019histoire avait un substrat, le conflit du capital et des usines. Ce vieux champ persiste, toujours terriblement douloureux. Et qu\u2019en surface il y avait ces vents mall\u00e9ables des id\u00e9ologies, les m\u0153urs qui en \u00e9taient le reflet. On s\u2019est r\u00e9veill\u00e9s un peu tard, dans un monde o\u00f9 la consommation \u00e0 \u00e9chelle mondiale, le statut de l\u2019image, la distraction devenue in\u00addus\u00adtrie avaient d\u00e9j\u00e0 tout retaill\u00e9 pour nous conduire en douceur\u00a0\u00bb (Bon, 2007, p. 10).<\/p>\n<p id=\"footnote8_cqidgor\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_cqidgor\">[8]<\/a> Ces notes ont \u00e9t\u00e9 prises au mois de juillet 2010. Le site \u00e9tant en constante transformation, je ne fais que saisir une photographie du moment.<\/p>\n<p id=\"footnote9_3qexwhf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref9_3qexwhf\">[9]<\/a> D\u2019ailleurs, l\u2019URL des \u00ab\u00a0Carnets du dedans\u00a0\u00bb en garde trace\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/faceB\">http:\/\/www.tierslivre.net\/faceB<\/a>.<\/p>\n<p id=\"footnote10_608welg\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref10_608welg\">[10]<\/a> Voir <a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/faceB\/spip.php?article69\">http:\/\/www.tierslivre.net\/faceB\/spip.php?article69<\/a> (page consult\u00e9e le 10 juillet 2010).<\/p>\n<p id=\"footnote11_lbclmq1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref11_lbclmq1\">[11]<\/a> Voir par exemple Bon et Lepage (\u00e0 para\u00eetre).<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Lepage, Mahigan. \u00ab \u201cO\u00f9 furent des livres\u201d : sur quelques villes num\u00e9riques de Fran\u00e7ois Bon \u00bb,<\/p>\n<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<h2>Pourquoi la biblioth\u00e8que\u00a0?<\/h2>\n<p>On pourrait commencer cette r\u00e9flexion sur la biblioth\u00e8que, son lieu ou son non-lieu, th\u00e8me qui sert de fil conducteur aux r\u00e9flexions de ce num\u00e9ro de <em>Postures<\/em>, en prenant le livre comme point de d\u00e9part. En effet, les livres sont le r\u00e9f\u00e9rent premier auquel renvoie la biblioth\u00e8que, si bien que la conservation, l\u2019organisation et l\u2019acc\u00e8s aux livres restent quelques-uns de ses objectifs principaux.<\/p>\n<p>Or, pourquoi ce stockage\u00a0? \u00c9tablie par Kant au XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la distinction entre un livre (<em>opera<\/em>) et l\u2019exemplaire qui le repr\u00e9sente (<em>opus<\/em>) pourrait s\u2019av\u00e9rer utile pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question. D\u2019apr\u00e8s cette distinction, le livre n\u2019est pas une \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Sache<\/em>), mais le <em>discours<\/em> ou \u00ab\u00a0le simple usage des forces\u00a0\u00bb d\u2019un auteur lorsqu\u2019il s\u2019adresse au public des lecteurs, \u00ab\u00a0en son nom\u00a0\u00bb (Kant, 1995 [1785], p.123). Cette conception du livre co\u00efncide et, en m\u00eame temps, s\u2019oppose \u00e0 celle soutenue par Jacques Derrida dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019id\u00e9e du livre, c\u2019est une id\u00e9e de totalit\u00e9, finie ou infinie, du signifiant\u00a0; cette totalit\u00e9 du signifiant ne peut \u00eatre ce qu\u2019elle est, une totalit\u00e9, que si une totalit\u00e9 du signifi\u00e9 lui pr\u00e9existe, surveille son inscription et ses signes, en est ind\u00e9pendante dans son id\u00e9alit\u00e9 (1967, p. 30). \u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La conservation du livre ne se justifie donc pas seulement du fait qu\u2019il est un objet mat\u00e9riel, mais du fait qu\u2019il est un <em>discours, <\/em>un <em>logos.<\/em> Autrement dit, les livres ont non seulement une valeur mat\u00e9rielle, mais aussi, osons le dire, une valeur spirituelle; et leur emmagasinage dans les biblioth\u00e8ques tient justement \u00e0 la conservation de cette spiritualit\u00e9 accumul\u00e9e. La biblioth\u00e8que devient d\u00e8s lors un sanctuaire o\u00f9 la possibilit\u00e9 de reconstruire le pass\u00e9 ne s\u2019\u00e9puise jamais\u00a0: le contenu spirituel qui y est gard\u00e9 est la mati\u00e8re informe pour les constructions le plus vari\u00e9es de la m\u00e9moire. On y trouve pourtant non seulement de quoi refaire le pass\u00e9, mais \u00e9galement de quoi imaginer les peurs et les horreurs qui hantent l\u2019imaginaire. Qui plus est, la biblioth\u00e8que d\u00e9tient aussi bien la force de l\u2019autorit\u00e9 et de la tradition que celle de la subversion (Raven, 2004, p. 28).<\/p>\n<p>La force et la valeur symbolique d\u2019une biblioth\u00e8que peuvent \u00eatre particuli\u00e8rement constat\u00e9es lors des \u00e9pisodes historiques menant \u00e0 sa destruction. En effet, de la biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie aux biblioth\u00e8ques d\u00e9truites tout au long du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par des conflits militaires ou par des d\u00e9sastres naturels, l\u2019an\u00e9antissement ou la d\u00e9sagr\u00e9gation des biblioth\u00e8ques suscite les plus vives r\u00e9actions\u00a0: on n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 qualifier l\u2019acte de barbarie, de perte irr\u00e9cup\u00e9rable, voire de crime contre le pass\u00e9 d\u2019un peuple (<em>ibid<\/em>., p.8). Pour documenter ces \u00e9pisodes de perte et de barbarie, l\u2019Unesco a entrepris d\u2019\u00e9tablir une liste des biblioth\u00e8ques d\u00e9truites ou perdues au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, projet qui est \u00e0 son tour encadr\u00e9 par un autre projet dont le nom, \u00ab\u00a0<em>Lost Memories<\/em>\u00a0\u00bb, est r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 bien des \u00e9gards (Unesco, 1996). L\u2019objectif de ce projet documentaire, assure-t-on, n\u2019est pas de dresser un monument fun\u00e9raire aux m\u00e9moires in\u00e9vitablement perdues, mais de sensibiliser les responsables des biblioth\u00e8ques et de pr\u00e9venir, l\u00e0 ou cela est possible, la d\u00e9gradation des ressources documentaires. Cela \u00e9tant, le projet pourrait s\u2019av\u00e9rer utile encore d\u2019une autre fa\u00e7on\u00a0: en motivant la reconstruction des biblioth\u00e8ques perdues.<\/p>\n<p>Or, souvenons-nous que les livres ne sont pas seulement des objets (<em>opus<\/em>), mais aussi des discours (<em>opera<\/em>). D\u00e8s lors, la destruction des biblioth\u00e8ques peut \u00eatre con\u00e7ue non seulement comme la destruction mat\u00e9rielle des livres, mais aussi comme la destruction des discours. Cependant, est-il vraiment possible de d\u00e9truire un discours et comment parvient-on \u00e0 le faire\u00a0? J\u2019aimerais proposer ici d\u2019interroger les possibilit\u00e9s de destruction et de reconstruction de la biblioth\u00e8que par la traduction, et ce, \u00e0 partir de la biblioth\u00e8que du philosophe fran\u00e7ais Jacques Derrida (1930-2004). Autrement dit, je tenterai de revisiter la biblioth\u00e8que derridienne telle qu\u2019elle pourrait \u00eatre d\u00e9truite, puis reconstruite dans ses traductions en espagnol.<\/p>\n<h2>Des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes et des biblioth\u00e8ques reconstruites\u00a0: un bilan de pertes?<\/h2>\n<p>La traduction a parfois \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e comme l\u2019un des moyens de d\u00e9truire le discours d\u2019autrui. Les reproches aussi bien que les \u00e9loges adress\u00e9s aux traductions tiennent justement, pour la plupart, \u00e0 l\u2019effet destructif ou reconstructif que les traducteurs arrivent \u00e0 produire. En d\u2019autres termes, les trahisons qu\u2019on attribue aux textes traduits sont tr\u00e8s souvent des listes de pertes d\u2019\u00e9l\u00e9ments que le texte traduit n\u2019aurait pas conserv\u00e9s. De m\u00eame, les traductions qui m\u00e9ritent le qualificatif de \u00ab\u00a0recr\u00e9ations\u00a0\u00bb ou, tout simplement, de \u00ab\u00a0bonnes traductions\u00a0\u00bb, atteignent ce statut du fait d\u2019\u00eatre arriv\u00e9es \u00e0 tout \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9rer\u00a0\u00bb du texte de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Dans le cas particulier des traductions de textes philosophiques, cela implique r\u00e9cup\u00e9rer la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Pensons, par exemple au cas d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis (n\u00e9 environ en 170 de notre \u00e8re) \u00e0 qui on attribue un <em>Banquet des sophistes<\/em> encore conserv\u00e9 de nos jours, et dont l\u2019importance consiste \u00e0 citer de nombreux ouvrages perdus de l\u2019Antiquit\u00e9, et \u00e0 permettre, donc, par l\u2019interm\u00e9diaire des citations, la reconstruction d\u2019une biblioth\u00e8que \u00e0 tout jamais perdue, voire \u00ab\u00a0d\u2019une partie importante de notre pass\u00e9\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon-Wall, 2004, p. 28). C\u2019est ainsi que gr\u00e2ce aux citations et aux r\u00e9f\u00e9rences faites dans un texte, on assiste \u00e0 des sc\u00e8nes simultan\u00e9es de destruction et de reconstruction de biblioth\u00e8ques ins\u00e9r\u00e9es dans des textes d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p>La traduction des textes du philosophe Jacques Derrida peut \u00eatre compar\u00e9e au <em>Banquet des sophistes <\/em>d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis, non pas parce que les multiples citations de la tradition philosophique occidentale qu\u2019on y trouve renvoient \u00e0 des textes perdus, mais plut\u00f4t parce qu\u2019\u00e0 l\u2019aide de ces citations, il est possible de reconstruire des parties pr\u00e9cises de la biblioth\u00e8que derridienne, voire l\u2019\u00e9chafaudage de son discours. Mais avant d\u2019analyser la fa\u00e7on dont cette biblioth\u00e8que est d\u00e9truite, puis reconstruite en traduction, il convient de signaler le fonctionnement des citations dans les textes de l\u2019auteur<a id=\"footnoteref1_6nuaxj1\" class=\"see-footnote\" title=\"Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.\" href=\"#footnote1_6nuaxj1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Il n\u2019y pas de nouveaut\u00e9 \u00e0 dire que le projet th\u00e9orique de la d\u00e9construction a de fortes racines dans la tradition philosophique occidentale dont il cherche \u00e0 d\u00e9montrer l\u2019<em>essoufflement<\/em>. Tr\u00e8s souvent, la d\u00e9monstration a recours \u00e0 de nombreuses citations qui font l\u2019objet de lectures minutieuses s\u2019int\u00e9ressant surtout \u00e0 l\u2019\u00e9criture et aux formes textuelles, plut\u00f4t qu\u2019au sens qu\u2019on tente de v\u00e9hiculer par celles-ci. Chez Derrida, la citation ne sert donc pas seulement \u00e0 r\u00e9futer ou \u00e0 appuyer une ligne d\u2019argumentation, mais aussi \u00e0 retourner les mots d\u2019un auteur contre le raisonnement qu\u2019il pr\u00e9tendait construire. Autrement dit, cet emploi de la citation\u00a0<em>sollicite<\/em>\u00a0le texte cit\u00e9, si par\u00a0<em>solliciter<\/em>\u00a0on entend le sens attribu\u00e9 \u00e0 ce verbe au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, \u00e0 savoir \u00ab\u00a0remuer, agiter, \u00e9branler violemment\u00a0\u00bb, mais aussi \u00ab tourmenter, inqui\u00e9ter\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0exciter, provoquer\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0chercher \u00e0 gagner\u00a0\u00bb. Les citations convoqu\u00e9es par les \u00e9crits de Derrida ne font pas seulement partie de sa biblioth\u00e8que, mais permettent de reconstruire une biblioth\u00e8que racontant une autre histoire de la philosophie.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas sans importance d\u00e8s lors de rappeler que l\u2019examen auquel les citations sont soumises se fonde souvent sur leurs formes linguistiques. Autrement dit, l\u2019argumentation est d\u00e9velopp\u00e9e sur la base des termes et des formulations dans des langues d\u00e9termin\u00e9es, telles que le grec, le latin, l\u2019allemand ou les traductions fran\u00e7aises des \u0153uvres philosophiques originalement \u00e9crites dans ces langues-l\u00e0.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi que cet emploi des citations lance aux traducteurs des textes derridiens n\u2019est donc pas \u00e0 n\u00e9gliger. En effet, face \u00e0 de nombreuses citations des philosophes qui ont souvent d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 traduits, les traducteurs sont confront\u00e9s \u00e0 de longues recherches relatives aux propos cit\u00e9s par Derrida, pour constater que, finalement, la traduction existante ne dit pas exactement la \u00ab\u00a0m\u00eame chose\u00a0\u00bb que celle \u00e0 partir de laquelle Derrida construit son argumentation.<\/p>\n<p>La traduction en espagnol de <em>La carte postale <\/em>en est un exemple. Dans sa pr\u00e9face, Tom\u00e1s Segovia, le traducteur de Derrida et de Lacan, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ces difficult\u00e9s de traduction dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 la nature du texte, il n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 ad\u00e9quat d\u2019employer des traductions espagnoles \u00ab\u00a0autoris\u00e9es\u00a0\u00bb des fragments cit\u00e9s par Derrida\u00a0: j\u2019aurais d\u00fb confronter ces versions avec leurs originaux, avec les traductions fran\u00e7aises cit\u00e9es et avec les versions de Derrida lui-m\u00eame. Par exemple, en ce qui concerne les citations de la \u00ab\u00a0Lettre vol\u00e9e\u00a0\u00bb, j\u2019ai suivi le plus possible les versions de Baudelaire cit\u00e9es\u00a0: c\u2019\u00e9tait la seule fa\u00e7on de faire pour que les commentaires de Derrida restent compr\u00e9hensibles\u00a0; de m\u00eame, pour ceux de Lacan, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de faire une chose que le lecteur jugera peut-\u00eatre d\u00e9concertante\u00a0: j\u2019ai parfois retraduit certains passages des <em>\u00c9crits<\/em> de Lacan, dont j\u2019ai sign\u00e9 la traduction espagnole \u00ab\u00a0autoris\u00e9e\u00a0\u00bb (Segovia, 2001, p.\u00a0245\u00a0; ma traduction).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La traduction de <em>Marges de la philosophie <\/em>en est autre exemple. Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn, la traductrice espagnole, a recours au m\u00eame proc\u00e9d\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle retraduit toutes les citations incluses dans les essais composant le volume, sans pour autant pr\u00e9venir le lecteur de cette d\u00e9marche. Avertissement qui s\u2019av\u00e8re peut-\u00eatre superflu du fait que les notes en bas de page et les tr\u00e8s nombreuses r\u00e9f\u00e9rences auxquelles Derrida renvoie restent en fran\u00e7ais. Retenons l\u2019exemple de la version en espagnol du dernier essai du recueil, \u00ab\u00a0Signature \u00e9v\u00e9nement contexte\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9 au Congr\u00e8s international des soci\u00e9t\u00e9s de philosophie de langue fran\u00e7aise tenu \u00e0 Montr\u00e9al en 1971, le texte propose une r\u00e9flexion sur le concept de \u00ab\u00a0communication\u00a0\u00bb, la possibilit\u00e9 infinie de \u00ab\u00a0citer\u00a0\u00bb (<em>it\u00e9rabilit\u00e9<\/em>) et le pouvoir performatif de la signature; r\u00e9flexion tr\u00e8s proche des pr\u00e9occupations qui se pr\u00e9sentent dans le pr\u00e9sent article<a id=\"footnoteref2_88u9mkh\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura (Castro-Ram\u00edrez, 2007).\" href=\"#footnote2_88u9mkh\">[2]<\/a>. Pour l\u2019instant, il est important de consid\u00e9rer que pour se construire, cette r\u00e9flexion cite l\u2019<em>Essai sur l\u2019origine des langues<\/em> de Condillac, la traduction fran\u00e7aise des <em>Logische Untersuchungen <\/em>de Husserl et celle de <em>How to do things with words <\/em>de John L. Austin. Or ces citations ne peuvent pas \u00eatre d\u00e9limit\u00e9es ou s\u00e9par\u00e9es du texte de l\u2019auteur\u00a0: elles s\u2019y trouvent greff\u00e9es de sorte que, pour la traduction de ce texte, il ne s\u2019agit pas seulement de se familiariser avec le jargon derridien, mais \u00e9galement avec celui des auteurs cit\u00e9s dont les propos sont tiss\u00e9s au texte de Derrida. En d\u2019autres termes, les citations de ces auteurs font d\u00e9sormais partie du discours o\u00f9 elles se retrouvent ins\u00e9r\u00e9es. \u00c9tant donn\u00e9 que les langues dans lesquelles Husserl et Austin se sont exprim\u00e9s sont l\u2019allemand et l\u2019anglais, m\u00eame en citant les traductions fran\u00e7aises, Derrida reprend tr\u00e8s fr\u00e9quemment des formulations dans ces langues-l\u00e0 pour d\u00e9velopper son propos. Citons, par exemple, le passage o\u00f9 il s\u2019agit de d\u00e9montrer que l\u2019agrammaticalit\u00e9 d\u2019une expression ne peut jamais \u00eatre absolue, toute expression et toute formulation \u00e9tant susceptibles d\u2019acqu\u00e9rir du sens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est donc seulement dans un contexte d\u00e9termin\u00e9 par une volont\u00e9 de savoir, par une intention \u00e9pist\u00e9mique, par un rapport conscient \u00e0 l\u2019objet comme objet de connaissance dans un horizon de v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est dans ce champ contextuel orient\u00e9 que \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb est irrecevable. Mais, comme \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb ne constituent pas leur contexte en eux-m\u00eames, rien n\u2019interdit qu\u2019ils fonctionnent dans un autre contexte \u00e0 titre de marque signifiante (ou d\u2019indice, dirait Husserl). Non seulement dans le cas contingent o\u00f9, par la traduction de l\u2019allemand en fran\u00e7ais \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb pourra se charger de grammaticalit\u00e9, ou (<em>oder<\/em>) devenant \u00e0 l\u2019audition <em>o\u00f9<\/em> (marque de lieu): \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon: le vert est o\u00f9)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire?\u00a0\u00bb. Mais m\u00eame \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb (<em>the green is either<\/em>) signifie encore <em>exemple d\u2019agrammaticalit\u00e9<\/em> (1972, p.\u00a0381).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 son tour, la version en espagnol dit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>As\u00ed pues, solamente en un contexto dominado por una voluntad de saber, por una intenci\u00f3n epist\u00e9mica, por una relaci\u00f3n consciente con el objeto como objeto de conocimiento en un horizonte de verdad, en este campo contextual \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb es inaceptable. Pero, como el \u00ab\u00a0verde es o\u00a0\u00bb o \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb no constituyen su contexto en s\u00ed mismos, nada impide que funcionen en otro contexto a t\u00edtulo de marca significante (o de \u00edndice, dir\u00eda Husserl). No s\u00f3lo en el caso contingente en el que, por la traducci\u00f3n del alem\u00e1n al franc\u00e9s \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb podr\u00eda cargarse de gramaticalidad, al convertirse o (<em>oder<\/em>) en la audici\u00f3n en d\u00f3nde (marca de lugar): \u00ab\u00a0D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber?\u00a0\u00bb. Pero incluso \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb (<em>The green is either<\/em>) significa todav\u00eda <em>ejemplo de agramaticalidad<\/em> (2003, p. 361).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019un des enjeux de cette traduction est justement de parvenir \u00e0 franchir les seuils linguistiques repr\u00e9sent\u00e9s tout en sauvant l\u2019argument d\u00e9crivant le passage du non-sens de la proposition \u00ab\u00a0le vert est ou\/o\u00f9\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb, m\u00eame si cela implique \u00ab\u00a0l\u2019absence de signifi\u00e9\u00a0\u00bb ou l\u2019agrammaticalit\u00e9. Le fragment devient particuli\u00e8rement complexe en espagnol du fait qu\u2019on y parle de la traduction vers le fran\u00e7ais, alors que le lecteur lit la traduction en espagnol. De m\u00eame, l\u2019ensemble des homophonies sugg\u00e9r\u00e9es \u2013 vert\/verre, ou\/o\u00f9 \u2013 semble impossible \u00e0 reconstruire en espagnol (verde\/vaso, o\/d\u00f3nde), de sorte que le passage de \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon\u00a0: le vert est o\u00f9)\/ D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire\u00a0?\/ \u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber? \u00bb reste tr\u00e8s obscur. L\u2019argumentation derridienne, sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Husserl et la critique implicite du projet de d\u00e9finition d\u2019une grammaire logique pure excluant tous les cas d\u2019\u00ab\u00a0agrammaticalit\u00e9\u00a0\u00bb demeurent, et ce, paradoxalement, <em>agrammaticales<\/em>.<\/p>\n<p>Doit-on alors conclure que la biblioth\u00e8que derridienne en tant que discours (<em>opera<\/em>) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite\u00a0? Serait-il possible de d\u00e9passer le clich\u00e9 de la traduction comme trahison\u00a0? Il est en tout cas souhaitable de pouvoir r\u00e9pondre par l\u2019affirmative \u00e0 cette derni\u00e8re question. Or, d\u00e9terminer dans quelle mesure la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne, soit la destruction du discours qui se construit \u00e0 partir de ces citations multiples, force \u00e0 admettre que, loin de se limiter \u00e0 une affaire de fid\u00e9lit\u00e9 ou d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 au texte derridien, il s\u2019agit d\u2019une intertextualit\u00e9 complexe qui comprend, en l\u2019occurrence, des textes de trois univers sociohistoriques, soit la philosophie allemande, la philosophie fran\u00e7aise et la philosophie en langue espagnole<a id=\"footnoteref3_26u1olm\" class=\"see-footnote\" title=\"On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.\" href=\"#footnote3_26u1olm\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>La question appelle donc \u00e0 la distinction des diff\u00e9rents niveaux auxquels les citations ont lieu. Au niveau le plus abstrait, les traductions d\u2019une tradition de pens\u00e9e fonctionnent comme des citations qui repr\u00e9sentent cette \u00ab\u00a0tradition source\u00a0\u00bb dans une \u00ab\u00a0tradition cible\u00a0\u00bb. Le texte traduit s\u2019ins\u00e8re donc dans l\u2019univers textuel de la tradition importatrice comme une citation, un fragment de la tradition import\u00e9e. Dans ce sens-l\u00e0, les citations de Husserl dans le texte derridien \u00e9quivalent \u00e0 des citations de la philosophie allemande dans un texte philosophique fran\u00e7ais. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une perspective certes questionnable, car il resterait \u00e0 prouver en quoi Husserl repr\u00e9sente la tradition allemande sans retomber dans un d\u00e9terminisme culturel. Cependant, l\u2019image dit bien des choses \u00e0 propos de la construction de la tradition philosophique\u00a0: comment en effet nier qu\u2019elle est constitu\u00e9e par des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes contin\u00fbment d\u00e9truites et reconstruites dans des aires linguistiques diff\u00e9rentes\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 un niveau plus concret, o\u00f9 un traducteur est tenu responsable de parler \u00ab\u00a0au nom de l\u2019auteur\u00a0\u00bb, de reconstruire son discours et les r\u00e9f\u00e9rences qui constituent sa biblioth\u00e8que, le mouvement d\u00e9crit dans le premier niveau pourrait s\u2019inverser. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019au lieu de reconstruire la biblioth\u00e8que dans et pour la tradition importatrice, ce serait le lecteur \u00e9tranger qui semblerait rendre visite \u00e0 la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Ainsi, pour certains, \u00ab\u00a0quand le traducteur fait bien son travail, il veut moins ins\u00e9rer le discours d\u2019autrui dans son propre discours qu\u2019il ne veut nous ins\u00e9rer, nous les lecteurs (et de fa\u00e7on corollaire, lui-m\u00eame) dans le contexte du texte traduit\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon et Wall, 2004, p.42).<\/p>\n<p>Ce double mouvement ne fait que reprendre et repr\u00e9senter la perspective herm\u00e9neutique avanc\u00e9e d\u00e9j\u00e0 au XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle par Schleiermacher (1999 [1813]). Il reste que, de nos jours, l\u2019actualit\u00e9 de cette perspective repose sur le fait que ce n\u2019est ni l\u2019auteur ni le lecteur qui bougent de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, mais qu\u2019ils le font en tant que repr\u00e9sentants de leurs contextes sociohistoriques, en tant que sujets constitu\u00e9s par un ensemble de discours pr\u00e9cis.<\/p>\n<h2>Conclusions<\/h2>\n<p>Reposons alors la question\u00a0: doit-on faire le deuil de la biblioth\u00e8que derridienne du fait qu\u2019elle semble in\u00e9vitablement d\u00e9truite dans ses traductions? Faut-il pleurer cette annonce apocalyptique de la mort de son discours (<em>logos<\/em>)? La biblioth\u00e8que itin\u00e9rante qu\u2019est devenue la tradition philosophique permettrait-elle que la traduction soit quelque chose de plus que l\u2019<em>opus<\/em> que Kant avait oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>opera<\/em>?<\/p>\n<p>Je tenterai de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions de deux fa\u00e7ons. Souvenons-nous tout d\u2019abord que si d\u2019un <em>ton apocalyptique <\/em>on s\u2019empresse de mettre en garde contre la disparition et la destruction de la biblioth\u00e8que, cet avertissement peut \u00e9galement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019une des craintes hantant nos esprits, au moins depuis la naissance de la philosophie, \u00e0 savoir celle de la mort de la parole en tant que <em>logos. <\/em>En effet, comme Derrida l\u2019a par ailleurs montr\u00e9, rien n\u2019est plus paradoxal qu\u2019annoncer la mort du livre \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019on assiste \u00e0 la prolif\u00e9ration des biblioth\u00e8ques et \u00e0 des formes de diffusion d\u00e9passant toutes les attentes. De m\u00eame, comment soutenir la th\u00e8se de la destruction du discours et de la biblioth\u00e8que derridiens par ses traducteurs, alors que Derrida est un des philosophes le plus traduits et cit\u00e9s\u00a0? Dans ses propres termes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Mort de la parole\u00a0\u00bb est sans doute ici une m\u00e9taphore\u00a0: avant de parler de disparition, il faut penser \u00e0 une nouvelle situation de la parole [et de la biblioth\u00e8que et de la traduction], \u00e0 sa subordination dans une structure o\u00f9 elle ne serait plus l\u2019archonte. (1967, p. 18).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette premi\u00e8re r\u00e9ponse, conduisant vers le changement de statut de la biblioth\u00e8que en tant que <em>logos <\/em>ou <em>discours, <\/em>permet d\u2019aborder une deuxi\u00e8me perspective, celle de l\u2019<em>it\u00e9rabilit\u00e9 <\/em>d\u2019un discours ou de sa possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre infiniment r\u00e9p\u00e9t\u00e9, cit\u00e9 et d\u00e9plac\u00e9, soit d\u00e9truit et reconstruit<em>. <\/em>En d\u2019autres termes, les traductions des textes derridiens peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des citations <em>in extenso<\/em> de cette \u00e9criture qui a perdu son statut privil\u00e9gi\u00e9 pour donner lieu \u00e0 une sc\u00e8ne o\u00f9 les plus \u00ab\u00a0improbables signatures\u00a0\u00bb, celles de ses traducteurs, remettent en mouvement sa biblioth\u00e8que itin\u00e9rante.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>CASTRO-RAMIREZ, Nayelli M. 2007. <em>Derrida traductor, Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura. <\/em>El Colegio de M\u00e9xico. M\u00e9moire de ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>CHAMBAT-HOUILLON, Marie France, et Anthony WALL. 2004. <em>Droit de citer. <\/em>Rosny-sous-bois\u00a0: \u00c9ditions Br\u00e9al.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1967. <em>De la grammatologie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1972. <em>Marges de la philosophie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 2003 [1989]. \u00ab\u00a0Firma, acontecimiento, contexto\u00a0\u00bb. <em>M\u00e1rgenes de la filosof\u00eda. <\/em>Trad. par Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn. Madrid\u00a0: C\u00e1tedra, pp. 349-372.<\/p>\n<p>KANT, Emmanuel. 1995 [1785]. <em>Qu\u2019est-ce qu\u2019un livre? <\/em>Textes de Kant et de Fichte traduits par Jocelyn Benoist, pr\u00e9face de Dominique Lecourt. Paris\u00a0: Quadrige\/PUF.<\/p>\n<p>RAVEN, James (ed.). 2004. <em>Lost Libraries. <\/em>New York\u00a0: Palgrave Macmillan.<\/p>\n<p>SEGOVIA, Tom\u00e1s. 2001. \u00ab\u00a0Nota del traductor\u00a0\u00bb. Jacques Derrida, <em>La tarjeta postal, de S\u00f3crates a Freud y m\u00e1s all\u00e1. <\/em>M\u00e9xico\u00a0: Siglo XXI, pp. 245-247.<\/p>\n<p>SCHLEIERMACHER, Friedrich. 1999 [1813]. <em>Des diff\u00e9rentes m\u00e9thodes<\/em> <em>du traduire. <\/em>Trad. par Antoine Berman. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>UNESCO. 1996. <em>Memory of the World: Lost Memory &#8211; Libraries and Archives destroyed in the Twentieth Century <\/em>, prepared for UNESCO on behalf of IFLA by Hans van der Hoeven and on behalf of ICA by Joan van Albada, Paris: UNESCO, 1996, 70 pp.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_6nuaxj1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_6nuaxj1\">[1]<\/a> Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.<\/p>\n<p id=\"footnote2_88u9mkh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_88u9mkh\">[2]<\/a> Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 <em>Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura<\/em> (Castro-Ram\u00edrez, 2007).<\/p>\n<p id=\"footnote3_26u1olm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_26u1olm\">[3]<\/a> On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Castro, Nayelli. \u00ab Une sc\u00e8ne de destruction\/reconstruction : la biblioth\u00e8que derridienne \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013, En ligne,\u00a0 https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5479 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lepage-13.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 lepage-13.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-63c6b31c-41fe-4bd3-a4c2-c4ba8feb8b6c\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lepage-13.pdf\">lepage-13<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/lepage-13.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-63c6b31c-41fe-4bd3-a4c2-c4ba8feb8b6c\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013 Depuis trente ans, Fran\u00e7ois Bon poursuit une exploration du monde contem\u00adporain \u00e0 travers les figures de l\u2019usine \u2013 Sortie d\u2019usine (1982), Temps machine (1993), M\u00e9canique (2001), Daewoo (2004) \u2013, du paysage \u2013 Le Crime de Buzon (1986), L\u2019Enterrement (1992), Paysage fer (2000) \u2013, du rock \u2013 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1213,1215],"tags":[242],"class_list":["post-5479","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-interdisciplinarites-penser-la-bibliotheque","category-lectures-interdisciplinarites-penser-la-bibliotheque","tag-lepage-mahigan"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5479","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5479"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5479\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9385,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5479\/revisions\/9385"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5479"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5479"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5479"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}