{"id":5480,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/la-bibliotheque-de-bibi-un-reve-a-interpreter\/"},"modified":"2024-09-12T03:04:42","modified_gmt":"2024-09-12T03:04:42","slug":"la-bibliotheque-de-bibi-un-reve-a-interpreter","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5480","title":{"rendered":"La \u00ab biblioth\u00e8que de Bibi \u00bb : un r\u00eave \u00e0 interpr\u00e9ter?"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<p>Dans <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em>, de Victor-L\u00e9vy Beaulieu, le personnage d\u2019Abel Beauchemin fait un r\u00eave \u00e9trange\u00a0: les membres de sa famille, guid\u00e9s par son fr\u00e8re Jos, s\u2019introduisent dans les souterrains de sa conscience afin de s\u2019emparer de son projet d\u2019\u00e9criture. Alors qu\u2019ils sillonnent la m\u00e9moire d\u2019Abel et refusent, faute de temps, d\u2019entrer dans les diff\u00e9rentes maisons d\u2019enfance des Beauchemin, un \u00e9difice sort brusquement de terre et s\u2019impose \u00e0 eux\u00a0: c\u2019est la \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que de Bibi\u00a0\u00bb. Cette biblioth\u00e8que, aux rayons \u00ab\u00a0si hauts que l\u2019\u0153il se fatigu[e] avant que d\u2019en voir la fin\u00a0\u00bb, n\u2019est pas sans rappeler \u00ab\u00a0la biblioth\u00e8que totale sous forme de tour sacr\u00e9e\u00a0\u00bb (Beaulieu, 2001, p. 93) qu\u2019\u00e9voquent myst\u00e9rieusement Abel et Jos au d\u00e9but du roman. Le clin d\u2019\u0153il \u00e0 Borges est ici trop \u00e9vident pour ne pas \u00eatre d\u00e9terminant. Selon Andr\u00e9 Lamontagne, cette allusion s\u2019inscrit dans une repr\u00e9sentation canonique et postmoderne de la biblioth\u00e8que\u00a0: l\u2019all\u00e9gorie serait pour lui \u00ab\u00a0limpide\u00a0\u00bb. Beaulieu chercherait par l\u00e0 \u00e0 rappeler, comme l\u2019ont fait avant lui Borges ou Calvino, que \u00ab\u00a0la m\u00e9moire de l\u2019\u00e9crivain est autant intertextuelle, qu\u2019historique et familiale\u00a0\u00bb (Lamontagne, 1993, p. 34).<\/p>\n<p>Sans vouloir r\u00e9futer ces affirmations (que nous jugeons d&rsquo;ailleurs justes), nous croyons toutefois qu&rsquo;il importe de resituer l&rsquo;\u00e9vocation de la biblioth\u00e8que dans le labyrinthe du r\u00eave d\u2019Abel, mais aussi dans l\u2019\u00e9conomie d\u2019ensemble de <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em>. Car, s\u2019il est vrai que cette repr\u00e9sentation s\u2019inscrit dans le lieu (ou le non-lieu) de la m\u00e9moire d\u2019Abel, son statut onirique lui conf\u00e8re \u00e9galement le pouvoir de repr\u00e9senter une s\u00e9rie de th\u00e8mes \u00e9voqu\u00e9s dans le roman. En effet, on retrouve, \u00e0 travers les \u00e9v\u00e8nements qui se d\u00e9roulent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la biblioth\u00e8que de Bibi, la m\u00eame violence, la m\u00eame douleur et la m\u00eame obsession pour les th\u00e8mes du regard et de la mort que dans l\u2019ensemble du texte de Beaulieu. La pr\u00e9sence d\u2019Abel dans le songe, par exemple, lisant au centre des colonnes de livres alors que sa femme Judith l\u2019implore \u00e0 genoux de se pr\u00e9occuper de sa souffrance, n\u2019est pas sans rappeler la r\u00e9flexion du narrateur sur les rapports qu\u2019entretiennent l\u2019\u00e9criture, la litt\u00e9rature et la vie. Cette r\u00e9flexion obsessionnelle est nourrie, dans le r\u00e9cit, par un puissant sentiment de culpabilit\u00e9 qui tend \u00e0 opposer le monde litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019existence humaine. \u00c0 ce titre, la biblioth\u00e8que totale de Bibi pourrait symboliser non seulement, comme on l\u2019a souvent soulign\u00e9, l\u2019\u00ab\u00a0intertextualit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u00a0\u00bb (Pelletier, 1993, p. 7) qui caract\u00e9rise l\u2019\u00e9criture de Beaulieu, mais aussi le temple sacr\u00e9 o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain vit retranch\u00e9, le lieu ultime o\u00f9 le r\u00f4le de la litt\u00e9rature est questionn\u00e9.<\/p>\n<p>V\u00e9ritable porte d\u2019entr\u00e9e vers les profondeurs de la qu\u00eate litt\u00e9raire, la biblioth\u00e8que imaginaire d\u2019Abel invite \u00e0 plonger dans le gouffre de la culpabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain et \u00e0 se perdre, avec lui, dans les souterrains de sa r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<h2>La biblioth\u00e8que de Bibi\u00a0: entre voracit\u00e9 intertextuelle et postmodernit\u00e9<\/h2>\n<p>Pr\u00e9tendre que ce lieu se situe en ab\u00eeme du retranchement et du questionnement coupable de l\u2019\u00e9crivain dans le roman ne signifie pas que l\u2019on nie les liens entre l\u2019intertextualit\u00e9 \u2014\u00a0particuli\u00e8rement soutenue dans l\u2019\u00e9criture de Beaulieu\u00a0\u2014 et la repr\u00e9sentation de la biblioth\u00e8que de Bibi. La pratique intertextuelle de Victor-L\u00e9vy Beaulieu est si \u00ab\u00a0intense, expansive et prolif\u00e9rante\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 7) qu\u2019elle traduit un d\u00e9sir de totalit\u00e9 qui ne peut que s\u2019incarner dans cette \u00ab\u00a0tour sacr\u00e9e\u00a0\u00bb, dans cette collection de livres infinie. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que plusieurs travaux de recherche (dont ceux de Jacques Pelletier, auteur de nombreux articles et ouvrages sur l\u2019\u0153uvre beaulieusienne) se soient attard\u00e9s au contenu de la biblioth\u00e8que totale \u00e9voqu\u00e9e dans <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em>. Le nombre imposant d\u2019\u00e9crivains et de textes convoqu\u00e9s dans ce roman qui, outre le dialogue avec Cervant\u00e8s et Joyce, comprend des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Miron, Ferron, Ducharme, Nelligan, Mallarm\u00e9, Zola, Dosto\u00efevski, Lowry, Faulkner, Melville, Burroughs, Herman Broch, Aim\u00e9 C\u00e9saire, Hom\u00e8re, Virgile, Freud, saint Thomas d\u2019Aquin, et j\u2019en passe, permet effectivement de croire que le narrateur de <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em> et son double, Abel Beauchemin, puisent dans les rayons sans fin d\u2019une biblioth\u00e8que universelle, aussi diversifi\u00e9e qu\u2019\u00e9ternelle.<\/p>\n<p>La pratique de l\u2019intertextualit\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture beaulieusienne est telle que certains l\u2019ont associ\u00e9e \u00e0 une sorte de cannibalisme ou \u00e0 une \u00ab\u00a0boulimie de lecture\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 8) qui, comme dans le cas de l\u2019anthropophagie litt\u00e9raire, tendrait \u00e0 d\u00e9vorer les \u0153uvres d\u2019autrui pour nourrir une entreprise d\u2019\u00e9criture. En effet, les travaux de Jean Morency (1993) et de Michel Nareau (2003) ont \u00e9tabli un rapport entre l\u2019anthropophagie culturelle d\u2019Oswald de Andrade et la fa\u00e7on qu\u2019a l\u2019\u00e9criture de Beaulieu d\u2019engouffrer les g\u00e9ants litt\u00e9raires. Selon ces auteurs, il y aurait dans la pratique intertextuelle de Beaulieu des \u00e9l\u00e9ments qui s\u2019apparentent \u00e0 la d\u00e9voration cannibalique propos\u00e9e par Andrade, car l\u2019absorption (et la digestion) de l\u2019autre servirait \u00e0 construire et \u00e0 d\u00e9finir la d\u00e9marche de l\u2019\u00e9crivain. Certaines images pr\u00e9sentes dans <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em> soulignent d\u2019ailleurs la volont\u00e9 du narrateur de mastiquer, d\u2019avaler une quantit\u00e9 d\u2019auteurs et d\u2019ouvrages\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"margin-left: 1cm;\">Mon si pauvre Abel! J\u2019ai tant de piti\u00e9 pour toi. Pourquoi la vie ne te suffit-elle pas? Des livres! Ta peau jaunit comme les vieux romans que tu ach\u00e8tes, que tu entres en fraude dans la maison, dans des grands sacs bruns, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019\u00e9picerie. (Beaulieu, 2001, p. 126)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce commentaire de Judith, qui survient dans la m\u00e9moire d\u2019Abel alors qu\u2019il refuse pr\u00e9cis\u00e9ment de s\u2019alimenter, confirme son besoin intarissable de consommer les mots des autres, comme s\u2019il \u00ab\u00a0ne croyait plus aux forces vivifiantes de la nourriture\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 100) et que seule la litt\u00e9rature avait le pouvoir de le maintenir en vie. Plong\u00e9 dans le labyrinthe de sa conscience, o\u00f9 il ne trouve que des simulacres de sa mort, Abel se laisse mourir et la litt\u00e9rature devient, peu \u00e0 peu, son principal mode d\u2019appr\u00e9hension du r\u00e9el. Son fr\u00e8re Jos se transforme en Quichotte, son autre fr\u00e8re traduit Joyce, Judith est identifi\u00e9e \u00e0 Molly Bloom, etc.\u00a0: tout se passe comme si les lectures d\u2019Abel s\u2019introduisaient dans ses souvenirs, ses visions, ses cauchemars. L\u2019image de la biblioth\u00e8que qui surgit dans son r\u00eave alors que les membres de sa famille sillonnent son esprit est, en ce sens, assez r\u00e9v\u00e9latrice puisqu\u2019elle semble accentuer l\u2019impression qu\u2019il n\u2019existe, pour Abel, plus de distinction possible entre le r\u00e9el, le r\u00eave et la litt\u00e9rature. Son univers int\u00e9rieur est habit\u00e9 par cette collection incalculable de livres qui se juxtaposent et s\u2019entrem\u00ealent au pass\u00e9 historique et familial. Comme si le flux entre le r\u00e9el, le livre et le r\u00eave \u00e9tait si fort qu\u2019il devenait \u00ab\u00a0tr\u00e8s difficile de s\u00e9parer la r\u00e9f\u00e9rence textuelle de la r\u00e9f\u00e9rence au monde\u00a0\u00bb (Rabau 2005, p. 32).<\/p>\n<p>Or, cette repr\u00e9sentation onirique de la biblioth\u00e8que qui amalgame r\u00e9el et intertextualit\u00e9 n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 une certaine id\u00e9e postmoderne selon laquelle le monde <em>est <\/em>un texte qui s\u2019\u00e9crit \u00e0 travers les r\u00e9cits des autres. Comme le souligne Andr\u00e9 Lamontagne, le fait que l\u2019\u00e9difice de la biblioth\u00e8que surgisse, dans le songe, entre les maisons d\u2019enfance et la maison des anc\u00eatres (deux lieux fondateurs de l\u2019histoire des Beauchemin), semble indiquer que Beaulieu cherche \u00e0 s\u2019inscrire dans le sillon de Borges ou de Calvino, pour qui l\u2019intertextualit\u00e9 fait partie int\u00e9grante de la m\u00e9moire de l\u2019\u00e9crivain. Cette m\u00e9moire intertextuelle qui si\u00e8ge aux c\u00f4t\u00e9s de la m\u00e9moire familiale participerait \u00e0 cr\u00e9er, dans la psych\u00e9 d\u2019Abel, une continuit\u00e9 visible et absolue entre le pass\u00e9 historique et litt\u00e9raire du romancier. Li\u00e9e \u00e0 la mise en cause de la conscience historique, mais aussi \u00e0 une dynamique intertextuelle marqu\u00e9e par la profanation de ce que Lyotard nomme \u00ab\u00a0les m\u00e9tar\u00e9cits de l\u00e9gitimation\u00a0\u00bb (1979, p. 30), la repr\u00e9sentation de la biblioth\u00e8que soulignerait, selon Lamontagne, \u00ab\u00a0les traits typiquement postmodernes\u00a0\u00bb (1993, p. 36) du roman. Dans ses travaux sur l\u2019intertextualit\u00e9 dans <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em>, Lamontagne rel\u00e8ve en effet plusieurs passages qui \u00ab\u00a0traduisent une d\u00e9mythification de l\u2019\u00e9criture [\u2026] et une d\u00e9sacralisation des \u0153uvres qui forment le canon de la litt\u00e9rature occidentale\u00a0\u00bb (1993, p. 36). Cette dynamique intertextuelle postmoderne, pr\u00e9sente dans la parodie, le travestissement et l\u2019ironie face \u00e0 la figure du Quichotte, par exemple, serait aussi notable dans le comportement du narrateur fictif\u00a0: tout au long du r\u00e9cit, Abel \u00ab\u00a0pill[e] comme un barbare\u00a0\u00bb (Beaulieu, 2001, p. 98) dans les textes des autres, il multiplie les plagiats litt\u00e9raires, il profane les \u0153uvres de ses auteurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. De plus, \u00ab\u00a0la chosification des auteurs et la personnification des livres\u00a0\u00bb (Lamontagne, 1993, p. 36) participent \u00e0 la contestation de la v\u00e9rit\u00e9 immanente de la litt\u00e9rature et, \u00e0 ce titre, ils n\u2019appuient que davantage la configuration postmoderne du roman.<\/p>\n<h2>La biblioth\u00e8que au banc des accus\u00e9s<\/h2>\n<p>S\u2019il semble ind\u00e9niable que la dynamique intertextuelle et la repr\u00e9sentation de la biblioth\u00e8que dans <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em> peuvent \u00eatre lues en fonction de la po\u00e9tique postmoderne, il n\u2019en demeure pas moins que, contrairement \u00e0 ce que soutient Lamontagne, l\u2019apparente limpidit\u00e9 de l\u2019all\u00e9gorie \u00ab\u00a0borg\u00e9sienne\u00a0\u00bb dispara\u00eet d\u00e8s qu\u2019on se pr\u00e9occupe des nombreuses composantes qui n\u2019appartiennent qu\u2019\u00e0 l\u2019univers de Beaulieu. Car, s\u2019il est vrai que la biblioth\u00e8que de Bibi ressemble \u00e0 la biblioth\u00e8que de Babel et que la qu\u00eate d\u2019Abel s\u2019apparente \u00e0 celle des hommes qui, dans la nouvelle de Borges, parcourent la biblioth\u00e8que \u00e0 la recherche du livre ultime, plusieurs \u00e9l\u00e9ments s\u00e9parent \u00e9galement les deux all\u00e9gories. Dans le texte de Beaulieu, par exemple, Abel est l\u2019unique lecteur de l\u2019immense \u00ab\u00a0tour sacr\u00e9e\u00a0\u00bb; personne autour de lui ne semble int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 se perdre dans les rayons infinis du monde litt\u00e9raire. Vivant dans ce \u00ab\u00a0pays sans peuple dont le pass\u00e9 n\u2019est qu\u2019une longue et vaine j\u00e9r\u00e9miade, dont la litt\u00e9rature n\u2019est qu\u2019une inqualifiable niaiserie\u00a0\u00bb (Beaulieu, 2001, p. 328), il n\u2019a pas \u00e0 s\u2019opposer aux milliers de \u00ab\u00a0p\u00e8lerins [qui] s\u2019\u00e9trangl[ent] dans les escaliers divins\u00a0\u00bb (Borges, 1994, p. 76). Totalement retranch\u00e9 dans son univers litt\u00e9raire, seul dans sa biblioth\u00e8que \u00e9ternelle, il est isol\u00e9 par ses proches qui l\u2019accusent de se pr\u00e9occuper des \u00ab\u00a0h\u00e9ros de papiers\u00a0\u00bb (Beaulieu, 2001, p. 290). Tous, m\u00eame ses personnages de romans qui reviennent le hanter, le consid\u00e8rent comme celui qui s\u2019est d\u00e9tourn\u00e9 du monde populaire de \u00ab\u00a0Morial-Mort\u00a0\u00bb (Montr\u00e9al-Nord), celui qui, au nom de la litt\u00e9rature, s\u2019est rendu coupable de d\u00e9laisser les siens.<\/p>\n<p>Du coup, la biblioth\u00e8que comme m\u00e9taphore des possibilit\u00e9s infinies de la litt\u00e9rature devient non seulement le lieu o\u00f9 la pertinence et le sens de cette derni\u00e8re sont questionn\u00e9s, mais aussi le lieu o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain est condamn\u00e9. Alors qu\u2019Abel s\u2019accuse successivement d\u2019avoir tu\u00e9 sa m\u00e8re, d\u2019avoir enlev\u00e9 sa femme \u00e0 son fr\u00e8re Steven, d\u2019avoir \u00ab\u00a0aspir[\u00e9] par son sexe\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 118) la n\u00e9gresse Johanne, de laisser son p\u00e8re seul depuis des semaines, d\u2019avoir tu\u00e9 le b\u00e9b\u00e9 mort-n\u00e9 de Judith et sa chatte, la M\u00e8re-Castor, ces victimes, sous la figure de Judith, reviennent le hanter sur ce qu\u2019elles croient \u00eatre le lieu du crime\u00a0: la biblioth\u00e8que imaginaire o\u00f9 il s\u2019est retir\u00e9. L\u2019ensemble de sa culpabilit\u00e9 est r\u00e9sum\u00e9e par le t\u00e9moignage de Judith\u00a0qui, au centre des colonnes de livres, supplie Abel de la regarder\u00a0: \u00ab\u00a0Tandis que tu lis, me voici \u00e0 la veille de mon accouchement et tu ne t\u2019en pr\u00e9occupes pas, me laissant seule dans mon r\u00eave. Pourquoi Abel? Pourquoi je ne vois aucun sens \u00e0 ma souffrance?\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 280).<\/p>\n<p>Si cette citation de Judith met en sc\u00e8ne l\u2019indiff\u00e9rence d\u2019Abel qui, pendant qu\u2019elle le supplie, reste sto\u00efque au centre de la biblioth\u00e8que, elle est \u00e9galement int\u00e9ressante dans la mesure o\u00f9 elle soul\u00e8ve la question de la qu\u00eate de sens. Car c\u2019est bien pour trouver un sens \u00e0 sa souffrance qu\u2019Abel \u00e9crit. Le r\u00e9cit de <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em>, construit autour de la r\u00e9flexion sur le sens de la mort et de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire, relate ses s\u00e9ances d\u2019\u00e9criture o\u00f9 il tente, entre deux nuits pass\u00e9es \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, de faire revenir Judith. Or, l\u2019\u00e9criture \u00e9loigne de la vie, trahit les gens qu\u2019on aime, isole dans la vanit\u00e9 et dans le mensonge. Ce qui pousse Abel \u00e0 \u00ab\u00a0s\u2019enfoncer dans son roman comme dans un ventre maternel\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p.198) finit par le couper de la \u00ab\u00a0vraie vie\u00a0\u00bb et de sa \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb famille, d\u2019o\u00f9 la tentative d\u00e9risoire de vouloir se racheter aupr\u00e8s de cette derni\u00e8re en \u00e9crivant.<\/p>\n<p>Dans le songe, les victimes innocentes de l\u2019\u00e9criture coupable, celles-l\u00e0 m\u00eames qui, comme Judith ou la M\u00e8re-Castor, souffrent et meurent du manque d\u2019attention d\u2019Abel, p\u00e9n\u00e8trent donc la biblioth\u00e8que pour l\u2019implorer et l\u2019accuser. Dans une horrible crise de d\u00e9sespoir, Judith \u00ab\u00a0se laisse tomber de tout son long, elle devient une roulade effr\u00e9n\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 280) et termine, dans une immense douleur, par accoucher. Mais, au lieu de mettre au monde un enfant mort-n\u00e9, comme c\u2019est le cas \u00e0 la fin du roman, Judith accouche des chats qui se ruent sur Abel pour le griffer, le mordre et le d\u00e9chiqueter. Ils s\u2019attaquent \u00e0 ses yeux et s\u2019acharnent jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019enfin les pages de l\u2019album sur ses genoux cessent de tourner. Puis, dans un mouvement effr\u00e9n\u00e9, la M\u00e8re-Castor est empoign\u00e9e par Jos qui l\u2019\u00e9trangle et la propulse \u00ab\u00a0sur un des rayons de la biblioth\u00e8que comme une \u00e9norme chiure de mouche\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 281). Incapable de se d\u00e9fendre ou de secourir les siens, Abel est abandonn\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame alors que les personnages s\u2019\u00e9loignent des colonnes de livres pour poursuivre leur ascension dans le r\u00eave. Ce sont les fr\u00e8res d\u2019Abel qui secourent Judith et qui tentent de l\u2019\u00e9loigner de la violence inou\u00efe de la biblioth\u00e8que.<\/p>\n<p>La l\u00e2chet\u00e9 et l\u2019\u00e9go\u00efsme d\u2019Abel, qui sont mis en cause tout au long du roman, se retrouvent donc r\u00e9sum\u00e9s dans ce lieu o\u00f9 il subit le jugement des siens. Alors que le roman effectue un circuit englobant et r\u00e9p\u00e9titif qui place la faute au centre de la r\u00e9flexion sur l\u2019acte d\u2019\u00e9crire, la biblioth\u00e8que devient un v\u00e9ritable tribunal o\u00f9 se joue et se d\u00e9noue le sort de l\u2019\u00e9crivain. \u00c0 tour de r\u00f4le, Abel, les chats et les livres sont victimes, coupables, juges et t\u00e9moins. Quant \u00e0 Judith, figure \u00e9ternelle de la m\u00e8re sacrifi\u00e9e, elle demeure prisonni\u00e8re du cauchemar d\u2019Abel qui transforme la biblioth\u00e8que en \u00ab\u00a0Maison des morts\u00a0\u00bb. Comme si, une fois la sentence d\u2019Abel prononc\u00e9e, l\u2019immense collection de livres devait c\u00e9der sa place aux cercueils et aux fant\u00f4mes du pass\u00e9.<\/p>\n<h2>Le lieu de l\u2019aveuglement et de la mort<\/h2>\n<p>Ce glissement du r\u00eave, qui marque le passage de la biblioth\u00e8que de Bibi vers une maison peupl\u00e9e des cercueils des membres de la famille Beauchemin, n\u2019est\u00a0 pas fortuit. Le trajet fun\u00e8bre qui relie le monde litt\u00e9raire \u00e0 la mort commence d\u00e8s les premi\u00e8res lignes du roman, quand Abel comprend \u00ab\u00a0au beau milieu d\u2019une phrase, alors qu\u2019il cherche ses mots\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 9), qu\u2019il va mourir. La qu\u00eate litt\u00e9raire d\u2019Abel, qui ob\u00e9it \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er le mythe collectif de sa tribu, est donc d\u2019embl\u00e9e plac\u00e9e sous l\u2019\u00e9gide de la mort. Car les mots jug\u00e9s \u00ab\u00a0dess\u00e9ch\u00e9s, desquam\u00e9s, ignobles\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 256) sont incapables de transformer l\u2019histoire familiale en un r\u00e9cit mythique ou \u00e9pique, comme le souhaiterait le personnage-narrateur. Les nombreux ench\u00e2ssements qui constituent les strates de l\u2019\u00e9criture se retrouvent alt\u00e9r\u00e9s par l\u2019impression d\u2019une conscience d\u00e9faillante, impuissante, qui est incapable de saisir le r\u00e9el par l\u2019\u00e9criture. \u00c0 travers les formes multiples des remords d\u2019Abel, ses \u00ab\u00a0autoreproches\u00a0\u00bb, mais aussi les errements du r\u00e9cit, se construit la figure d\u2019un \u00e9crivain qui se condamne lui-m\u00eame \u00e0 errer dans le souterrain de la r\u00e9alit\u00e9 et qui, par un \u00ab\u00a0d\u00e9sir furieux de remplir des pages et des pages\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 85), semble s\u2019abandonner \u00e0 une mort annonc\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Cependant, si l\u2019\u00e9criture de <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em> semble mettre en sc\u00e8ne la trahison de l\u2019univers mythique de la tribu des Beauchemin par l\u2019inad\u00e9quation des mots et des choses, elle d\u00e9voile aussi l\u2019h\u00e9sitation \u00e0 commettre la faute du langage. L\u2019\u00e9quivoque s\u00e9mantique et le refus de la cl\u00f4ture narrative ne r\u00e9v\u00e8lent pas seulement une certaine culpabilit\u00e9 devant l\u2019impuissance des mots \u00e0 rendre compte du r\u00e9el, mais aussi une conscience coupable de faire advenir, \u00e0 travers eux, une autre r\u00e9alit\u00e9. Car les mots ne sont pas qu\u2019inad\u00e9quats, ils sont aussi magiques\u00a0: ils ont la capacit\u00e9 d\u2019engendrer un monde qui supplante le r\u00e9el. Pourvus du pouvoir de cr\u00e9er des monstres,\u00a0 les mots \u00ab\u00a0envahissent le monde hostile pour le rendre fou et pour le tuer aussi\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 256). Ils s\u2019\u00e9chappent, sous l\u2019apparence de vulgaires pantins, de la conscience et du regard de l\u2019\u00e9crivain\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019\u00e9tait une usine \u00e0 mannequins, enfin quelque chose dans ce genre-l\u00e0, totalement automatis\u00e9e. \u00ab\u00a0Quels monstres notre fr\u00e8re Abel fabrique-t-il ici?\u00a0\u00bb dit Steven. Jos examina le premier mannequin. \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas de la ripe press\u00e9e, dit-il. Je croyais que c\u2019\u00e9tait \u00e7a, mais j\u2019\u00e9tais dans l\u2019erreur. Regarde, G\u00e9ronimo. C\u2019est de la chair, de la vraie chair! [\u2026] Mets ta main ici, Steven. Les c\u0153urs battent. Toutes ces choses vivent. Et \u00e7a n\u2019arr\u00eate pas de sortir de cette machine tout au fond. <em>On dirait un \u0153il pro\u00e9minent\u00a0\u00bb<\/em> (<em>ibid.,<\/em> p. 278, je souligne).\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce passage tir\u00e9 du cauchemar d\u2019Abel semble signaler que les monstres litt\u00e9raires, une fois cr\u00e9\u00e9s, sont libres de se soustraire \u00e0 la volont\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain. Toutefois, le fait qu\u2019ils prennent vie dans un \u00ab\u00a0\u0153il pro\u00e9minent\u00a0\u00bb n\u2019est pas sans importance\u00a0: ce sont de fait les yeux d\u2019Abel transform\u00e9s en \u00ab\u00a0deux marbres rouges dans le visage\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 280) qui sont pr\u00e9cis\u00e9ment vis\u00e9s par les chats dans la biblioth\u00e8que, et ce, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019un des deux globes oculaires roule\u00a0par terre dans une immense tra\u00een\u00e9e de sang. Par l\u2019\u0153il qui est investi d\u2019un pouvoir d\u2019autorit\u00e9 (on n\u2019a qu\u2019\u00e0 penser au pouvoir du mauvais \u0153il), c\u2019est donc l\u2019autorit\u00e9 du cr\u00e9ateur qui est questionn\u00e9e, car c\u2019est de cette autorit\u00e9 coupable qu\u2019\u00e9mergent les monstres de la v\u00e9rit\u00e9. Par ailleurs, la pratique de l\u2019\u00e9criture, quand elle rev\u00eat des d\u00e9sirs d\u2019absolu, de totalit\u00e9 ou de \u00ab\u00a0Grand \u0152uvre\u00a0\u00bb,\u00a0 permet de \u00ab\u00a0voir clair\u00a0\u00bb, elle l\u00e8ve le voile sur \u00ab\u00a0tout [ce qui] est mort, tout [ce qui] est finalement devenu \u00e0 l\u2019image de ce pays\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 348). \u00ab\u00a0Le Mal est dans ma lucidit\u00e9\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 301), d\u00e9clare Abel, qui sent peser sur son regard lucide la force de la mal\u00e9diction de l\u2019\u00e9crivain. Et, pour se lib\u00e9rer de cette mal\u00e9diction, celle-l\u00e0 m\u00eame qui lui fait voir les \u00a0chevaux de l\u2019apocalypse, il somatise un \u00ab\u00a0mal d\u2019yeux\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 140) qui le rendrait enfin aveugle, enfin capable de fermer les yeux sur ce que la vie a de plus laid et de plus triste. Au fil du r\u00e9cit, chaque fois que la mort s\u2019approche ou que le\u00a0spectacle du monde\u00a0devient profond\u00e9ment affligeant, les yeux d\u2019Abel se remplissent de toiles d\u2019araign\u00e9es ou de papillons blancs. Comme si, face \u00e0 la vision d\u2019un monde d\u00e9senchant\u00e9, d\u2019un \u00ab\u00a0pays d\u00e9peupl\u00e9, \u00e0 la crois\u00e9e des chemins\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p, 328), seule la c\u00e9cit\u00e9 avait le pouvoir de le lib\u00e9rer de sa souffrance.<\/p>\n<h2>Le temple sacr\u00e9 de l\u2019auteur sanctifi\u00e9<\/h2>\n<p>M\u00eame si Abel cherche \u00e0 travers cette c\u00e9cit\u00e9 un ch\u00e2timent qui le lib\u00e9rerait de son sentiment de culpabilit\u00e9, force est de constater que la faute collective, elle, continue de l\u2019habiter. Le \u00ab\u00a0pourrissement\u00a0\u00bb qui se terre en lui se retrouve non seulement \u00ab\u00a0dans chacun des douze membres\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 301) de la famille Beauchemin, mais dans l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. En demeurant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment\u00a0 dans les souterrains de la r\u00e9alit\u00e9 que la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9cide d\u2019ignorer, l\u2019\u00e9crivain tente le rachat du barbarisme commun, h\u00e9rit\u00e9. Abel ne dit-il pas, \u00e0 propos de cette fa\u00e7on qu\u2019il a d\u2019incarner tous les corps malheureux de la famille Beauchemin, qu\u2019il sent qu\u2019il doit \u00e0 travers eux \u00ab\u00a0expier une faute collective\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>)? Or, ce sacrifice au nom d\u2019une collectivit\u00e9 n\u2019est pas sans rappeler l\u2019image centrale de la chr\u00e9tient\u00e9. Plusieurs travaux ont effectivement \u00e9tabli un lien entre le romantisme de \u00ab\u00a0la passion d\u2019Abel\u00a0\u00bb et la figure du \u00ab\u00a0messie supplici\u00e9\u00a0\u00bb (Baril, 2003, p. 221) en invoquant, entre autres, que \u00ab\u00a0le corps violent\u00e9 et ab\u00eem\u00e9 que l\u2019on trouve dans <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche <\/em>(et plus largement dans l\u2019\u0153uvre de Beaulieu) appelle le rapprochement avec l\u2019esth\u00e9tique baroque o\u00f9 abondent les images du corps souffrant, \u00e9crin de douleur et de jouissance\u00a0\u00bb (Pelland, 2003, p. 260). Comme si l\u2019\u00e9criture de la \u00ab\u00a0Grande Tribu\u00a0\u00bb ou du \u00ab\u00a0roman total\u00a0\u00bb correspondait \u00e0 un chemin de croix dans lequel le personnage \u00e9crivain acceptait d\u2019\u00eatre stigmatis\u00e9, sacrifi\u00e9.<\/p>\n<p>Mais, si Abel incarne la figure christique capable d\u2019accomplir le rachat des p\u00e9ch\u00e9s, il est permis de penser que la biblioth\u00e8que sous forme de \u00ab\u00a0tour sacr\u00e9e\u00a0\u00bb symboliserait, dans le songe, le temple de l\u2019\u00e9crivain sanctifi\u00e9. Le fait qu\u2019Abel y soit sur\u00e9lev\u00e9, \u00ab\u00a0assis sur une pile de livres\u00a0\u00bb (Beaulieu, 2001, p. 279), \u00e9voquerait l\u2019autel o\u00f9 l\u2019on vient communier et o\u00f9 Judith, \u00e0 genoux, vient l\u2019implorer. Le culte que voue Abel aux livres et sa conception \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb de la litt\u00e9rature qui, \u00e0 l\u2019instar de Bataille et Blanchot, la consid\u00e8re comme un Absolu, soutendent une \u00ab\u00a0survalorisation de l\u2019\u00e9crivain, sa repr\u00e9sentation comme pr\u00eatre vou\u00e9 \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration du corps mystique du texte\u00a0\u00bb (Pelletier, 1993, p. 9). Cette sacralisation de l\u2019\u00e9criture et de l\u2019\u00e9crivain est d\u2019autant plus visible dans le roman qu\u2019elle est d\u00e9doubl\u00e9e d\u2019une pr\u00e9sence importante d\u2019intertextes religieux (Lamontagne, 1993, p. 38). Construit autour d\u2019un triangle amoureux bas\u00e9 sur trois figures bibliques, Abel, Ca\u00efn-Steven et Judith, le r\u00e9cit reprend \u00e0 son compte le th\u00e8me de la rivalit\u00e9 entre les fr\u00e8res et reproduit le meurtre symbolique d\u2019Abel. Le fait que ce dernier soit immol\u00e9 dans une biblioth\u00e8que ne fait que souligner le lien \u00e9troit entre sa qu\u00eate litt\u00e9raire, marqu\u00e9e par le sceau de la trahison des siens, et l\u2019espoir que l\u2019\u00e9criture du Grand \u0152uvre puisse \u00eatre un salut pour l\u2019humanit\u00e9. Car, dans un monde qui refuse d\u2019assumer sa propre obscurit\u00e9, sa culpabilit\u00e9, seul l\u2019\u00e9crivain peut se pr\u00e9senter comme \u00e9tant le nouveau Sauveur, la nouvelle figure sacrificielle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ali\u00e9n\u00e9e.<\/p>\n<h2>Entre abymes et opacit\u00e9<\/h2>\n<p>Loin de repr\u00e9senter qu\u2019une image li\u00e9e \u00e0 l\u2019intertextualit\u00e9, l\u2019all\u00e9gorie de la biblioth\u00e8que semble donc \u00eatre associ\u00e9e \u00e0 une r\u00e9flexion sur le r\u00f4le de l\u2019\u00e9criture qui lui conf\u00e8re, par ailleurs, un caract\u00e8re sacr\u00e9. De plus, les \u00e9v\u00e8nements qui s\u2019y d\u00e9roulent laissent transpara\u00eetre que sa pr\u00e9sence dans le r\u00eave sert \u00e0 repr\u00e9senter une s\u00e9rie d\u2019\u00e9l\u00e9ments centraux du roman. Les th\u00e8mes de la violence, de la souffrance, ainsi que le questionnement sur le sens r\u00e9el de l\u2019\u00e9criture s\u2019y retrouvent convoqu\u00e9s. Les contours de la culpabilit\u00e9 individuelle et collective de l\u2019\u00e9crivain sont \u00e9galement trac\u00e9s \u00e0 travers le motif obs\u00e9dant du regard. La limpidit\u00e9 apparente de l\u2019all\u00e9gorie, li\u00e9e aux canons de la po\u00e9tique postmoderne, est travers\u00e9e d\u2019une s\u00e9rie d\u2019\u00e9l\u00e9ments entrem\u00eal\u00e9s qui, \u00e0 travers le r\u00eave, cherchent \u00e0 \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s. Par cons\u00e9quent, m\u00eame si le texte permet clairement d\u2019inscrire la biblioth\u00e8que de Bibi dans une filiation qui amalgame la m\u00e9moire de l\u2019\u00e9crivain et l\u2019intertextualit\u00e9, un nuage dense et opaque, form\u00e9 de plusieurs strates d\u2019\u00e9criture, semble entourer la structure en abyme de cette repr\u00e9sentation. \u00c0 l\u2019image du roman, qui associe r\u00eave, fiction et r\u00e9alit\u00e9, la biblioth\u00e8que de Bibi rend compte du questionnement sur le statut de la r\u00e9alit\u00e9 et brouille d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les cartes de la r\u00e9flexivit\u00e9.<\/p>\n<p>Bien que la biblioth\u00e8que ne constitue pas le point culminant du parcours qu\u2019effectue la famille Beauchemin dans la conscience de l\u2019\u00e9crivain, on peut affirmer qu\u2019elle se situe au centre de la qu\u00eate du roman, et ce, m\u00eame si la recherche du projet d\u2019\u00e9criture, v\u00e9ritable mobile de l\u2019intrusion all\u00e9gorique des siens, se poursuit dans le songe jusqu\u2019\u00e0 ce que ceux-ci p\u00e9n\u00e8trent dans la maison \u00ab\u00a0du pays plus loin que l\u2019enfance\u00a0\u00bb (Beaulieu, 2001, 288). C\u2019est dans cette derni\u00e8re maison, peupl\u00e9e des patriarches de la famille Beauchemin, que se cache la gen\u00e8se du roman d\u2019Abel et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce lieu que Jos s\u2019empare du projet de son fr\u00e8re pour plaider en faveur d\u2019une r\u00e9elle transformation sociale\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u2026je refuse que nous soyons seulement des phrases sous la plume de mon fr\u00e8re. Ce que je veux, c\u2019est que le r\u00eave de nous-m\u00eames, commenc\u00e9 il y a des milliers d\u2019ann\u00e9es par celui qui ne savait m\u00eame pas encore qu\u2019il s\u2019appellerait un jour Beauchemin, s\u2019accomplisse, non dans quelques mots alambiqu\u00e9s, destin\u00e9s \u00e0 moisir sur une \u00e9tag\u00e8re, mais dans un quotidien renouvel\u00e9. (Beaulieu, 2001, p. 290)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Toutefois, si la \u00ab\u00a0cosmogonie r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb que propose Jos questionne le pouvoir des mots, elle s\u2019oppose de mani\u00e8re encore plus virulente \u00e0 l\u2019\u00e9crivain de la famille qui est accus\u00e9 de se r\u00e9approprier le monde de ses anc\u00eatres pour son propre compte : \u00ab\u00a0Je te volerai ton monde, Abel, car tu es indigne de lui, ne pensant qu\u2019\u00e0 t\u2019en servir alors qu\u2019il aurait fallu que tu le serves.\u00a0\u00bb (Beaulieu, 2001, p. 290) Si la litt\u00e9rature est accus\u00e9e, c\u2019est donc principalement l\u2019\u00e9crivain qui est vis\u00e9 et d\u00e9savou\u00e9 au milieu de sa collection de livres. La qu\u00eate litt\u00e9raire d\u2019Abel est certes condamn\u00e9e dans le lieu o\u00f9 l\u2019h\u00e9ritage collectif devrait \u00eatre honor\u00e9, mais l\u2019\u00e9crivain, lui, est ch\u00e2ti\u00e9 dans sa biblioth\u00e8que, dans le v\u00e9ritable lieu de son retranchement et de sa fuite perp\u00e9tuelle. \u00c0 la fois embl\u00e8me de l\u2019avidit\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain, tour sacr\u00e9e o\u00f9 il est c\u00e9l\u00e9br\u00e9, et inquisition o\u00f9 il est sacrifi\u00e9, la biblioth\u00e8que t\u00e9moigne ainsi de la qu\u00eate \u00e9go\u00efste et m\u00e9taphysique de l\u2019auteur qui, envers et contre tous les membres de sa tribu, choisit d\u2019\u00e9crire la fange et la souffrance humaine pour que la soci\u00e9t\u00e9 cesse de les ignorer. Pour qu\u2019enfin, dans la clart\u00e9 aveuglante de la lucidit\u00e9, advienne le miracle de la beaut\u00e9\u2026<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BARIL, Genevi\u00e8ve<em>, <\/em>2003. \u00abAbel Beauchemin, messie, supplici\u00e9 et chevalier de l\u2019\u00e9criture apocalyptique\u00bb. <em>Victor-L\u00e9vy Beaulieu, un continent \u00e0 explorer.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0S\u00e9minaires\u00a0\u00bb. Montr\u00e9al\u00a0: Les \u00e9ditions Nota bene, 451 p.<\/p>\n<p>BEAULIEU, Victor-L\u00e9vy. 2001. <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Typo, p. 279.<\/p>\n<p>BORGES, Jorge Luis. 1994. \u00ab\u00a0La Biblioth\u00e8que de Babel\u00a0\u00bb. <em>Fictions. <\/em>Trad. de l\u2019espagnol par P. Verdevoye, Ibarra et Roger Caillois. Paris\u00a0: Gallimard, 185 p.<\/p>\n<p>LAMONTAGNE, Andr\u00e9. 1993. \u00ab\u00a0Entre le r\u00e9cit de la fondation et le r\u00e9cit de l\u2019autre\u00a0: l\u2019intertextualit\u00e9 dans <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche\u00a0\u00bb<\/em>. <em>Tangence,<\/em> vol. 41, p. 32-42.<\/p>\n<p>LYOTARD, Jean-Fran\u00e7ois. 1979. <em>La condition postmoderne<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0Critique\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: \u00c9ditions Minuit, 109 p.<\/p>\n<p>MORENCY, Jean. 1993. \u00ab\u00a0Am\u00e9ricanit\u00e9 et anthropophagie litt\u00e9raire dans <em>Monsieur Melville\u00a0\u00bb. Tangence<\/em>, vol.41. p. 54-68.<\/p>\n<p>NAREAU, Michel. 2003. \u00ab\u00a0L\u2019appropriation dans Monsieur Melville de Victor-L\u00e9vy Beaulieu. Modalit\u00e9s, enjeux et significations\u00a0\u00bb. <em>Victor-L\u00e9vy Beaulieu, un continent \u00e0 explorer.<\/em> Coll. \u00ab\u00a0S\u00e9minaires\u00a0\u00bb. Montr\u00e9al\u00a0: Les \u00e9ditions Nota bene, 451 p.<\/p>\n<p>PELLAND, Johanne. 2003. \u00ab\u00a0Un navire romantique sur une mer baroque\u00a0\u00bb. <em>V<\/em><em>ictor<\/em><em>&#8211;<\/em><em>L\u00e9<\/em><em>vy <\/em><em>Beaulieu<\/em>\u00a0<em>: Un continent \u00e0 explorer<\/em>. Coll. \u00ab\u00a0S\u00e9minaires\u00a0\u00bb. Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Nota Bene. 451 p.<\/p>\n<p>PELLETIER, Jacques. 1993. \u00abVictor-L\u00e9vy Beaulieu: l&rsquo;intertextualit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u00bb. <em>Tangence<\/em>. vol. 41, p. 7-31.<\/p>\n<p>RABAU, Sophie. 2002. <em>L\u2019intertextualit\u00e9. <\/em>Coll. \u00abGF-Corpus\/Lettres\u00bb. Paris\u00a0: Flammarion, 254 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Rosso, Karine. \u00ab La \u201cbiblioth\u00e8que de Bibi\u201d : un r\u00eave \u00e0 interpr\u00e9ter ? \u00bb,<\/p>\n<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<h2>Pourquoi la biblioth\u00e8que\u00a0?<\/h2>\n<p>On pourrait commencer cette r\u00e9flexion sur la biblioth\u00e8que, son lieu ou son non-lieu, th\u00e8me qui sert de fil conducteur aux r\u00e9flexions de ce num\u00e9ro de <em>Postures<\/em>, en prenant le livre comme point de d\u00e9part. En effet, les livres sont le r\u00e9f\u00e9rent premier auquel renvoie la biblioth\u00e8que, si bien que la conservation, l\u2019organisation et l\u2019acc\u00e8s aux livres restent quelques-uns de ses objectifs principaux.<\/p>\n<p>Or, pourquoi ce stockage\u00a0? \u00c9tablie par Kant au XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la distinction entre un livre (<em>opera<\/em>) et l\u2019exemplaire qui le repr\u00e9sente (<em>opus<\/em>) pourrait s\u2019av\u00e9rer utile pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question. D\u2019apr\u00e8s cette distinction, le livre n\u2019est pas une \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Sache<\/em>), mais le <em>discours<\/em> ou \u00ab\u00a0le simple usage des forces\u00a0\u00bb d\u2019un auteur lorsqu\u2019il s\u2019adresse au public des lecteurs, \u00ab\u00a0en son nom\u00a0\u00bb (Kant, 1995 [1785], p.123). Cette conception du livre co\u00efncide et, en m\u00eame temps, s\u2019oppose \u00e0 celle soutenue par Jacques Derrida dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019id\u00e9e du livre, c\u2019est une id\u00e9e de totalit\u00e9, finie ou infinie, du signifiant\u00a0; cette totalit\u00e9 du signifiant ne peut \u00eatre ce qu\u2019elle est, une totalit\u00e9, que si une totalit\u00e9 du signifi\u00e9 lui pr\u00e9existe, surveille son inscription et ses signes, en est ind\u00e9pendante dans son id\u00e9alit\u00e9 (1967, p. 30). \u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La conservation du livre ne se justifie donc pas seulement du fait qu\u2019il est un objet mat\u00e9riel, mais du fait qu\u2019il est un <em>discours, <\/em>un <em>logos.<\/em> Autrement dit, les livres ont non seulement une valeur mat\u00e9rielle, mais aussi, osons le dire, une valeur spirituelle; et leur emmagasinage dans les biblioth\u00e8ques tient justement \u00e0 la conservation de cette spiritualit\u00e9 accumul\u00e9e. La biblioth\u00e8que devient d\u00e8s lors un sanctuaire o\u00f9 la possibilit\u00e9 de reconstruire le pass\u00e9 ne s\u2019\u00e9puise jamais\u00a0: le contenu spirituel qui y est gard\u00e9 est la mati\u00e8re informe pour les constructions le plus vari\u00e9es de la m\u00e9moire. On y trouve pourtant non seulement de quoi refaire le pass\u00e9, mais \u00e9galement de quoi imaginer les peurs et les horreurs qui hantent l\u2019imaginaire. Qui plus est, la biblioth\u00e8que d\u00e9tient aussi bien la force de l\u2019autorit\u00e9 et de la tradition que celle de la subversion (Raven, 2004, p. 28).<\/p>\n<p>La force et la valeur symbolique d\u2019une biblioth\u00e8que peuvent \u00eatre particuli\u00e8rement constat\u00e9es lors des \u00e9pisodes historiques menant \u00e0 sa destruction. En effet, de la biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie aux biblioth\u00e8ques d\u00e9truites tout au long du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par des conflits militaires ou par des d\u00e9sastres naturels, l\u2019an\u00e9antissement ou la d\u00e9sagr\u00e9gation des biblioth\u00e8ques suscite les plus vives r\u00e9actions\u00a0: on n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 qualifier l\u2019acte de barbarie, de perte irr\u00e9cup\u00e9rable, voire de crime contre le pass\u00e9 d\u2019un peuple (<em>ibid<\/em>., p.8). Pour documenter ces \u00e9pisodes de perte et de barbarie, l\u2019Unesco a entrepris d\u2019\u00e9tablir une liste des biblioth\u00e8ques d\u00e9truites ou perdues au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, projet qui est \u00e0 son tour encadr\u00e9 par un autre projet dont le nom, \u00ab\u00a0<em>Lost Memories<\/em>\u00a0\u00bb, est r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 bien des \u00e9gards (Unesco, 1996). L\u2019objectif de ce projet documentaire, assure-t-on, n\u2019est pas de dresser un monument fun\u00e9raire aux m\u00e9moires in\u00e9vitablement perdues, mais de sensibiliser les responsables des biblioth\u00e8ques et de pr\u00e9venir, l\u00e0 ou cela est possible, la d\u00e9gradation des ressources documentaires. Cela \u00e9tant, le projet pourrait s\u2019av\u00e9rer utile encore d\u2019une autre fa\u00e7on\u00a0: en motivant la reconstruction des biblioth\u00e8ques perdues.<\/p>\n<p>Or, souvenons-nous que les livres ne sont pas seulement des objets (<em>opus<\/em>), mais aussi des discours (<em>opera<\/em>). D\u00e8s lors, la destruction des biblioth\u00e8ques peut \u00eatre con\u00e7ue non seulement comme la destruction mat\u00e9rielle des livres, mais aussi comme la destruction des discours. Cependant, est-il vraiment possible de d\u00e9truire un discours et comment parvient-on \u00e0 le faire\u00a0? J\u2019aimerais proposer ici d\u2019interroger les possibilit\u00e9s de destruction et de reconstruction de la biblioth\u00e8que par la traduction, et ce, \u00e0 partir de la biblioth\u00e8que du philosophe fran\u00e7ais Jacques Derrida (1930-2004). Autrement dit, je tenterai de revisiter la biblioth\u00e8que derridienne telle qu\u2019elle pourrait \u00eatre d\u00e9truite, puis reconstruite dans ses traductions en espagnol.<\/p>\n<h2>Des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes et des biblioth\u00e8ques reconstruites\u00a0: un bilan de pertes?<\/h2>\n<p>La traduction a parfois \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e comme l\u2019un des moyens de d\u00e9truire le discours d\u2019autrui. Les reproches aussi bien que les \u00e9loges adress\u00e9s aux traductions tiennent justement, pour la plupart, \u00e0 l\u2019effet destructif ou reconstructif que les traducteurs arrivent \u00e0 produire. En d\u2019autres termes, les trahisons qu\u2019on attribue aux textes traduits sont tr\u00e8s souvent des listes de pertes d\u2019\u00e9l\u00e9ments que le texte traduit n\u2019aurait pas conserv\u00e9s. De m\u00eame, les traductions qui m\u00e9ritent le qualificatif de \u00ab\u00a0recr\u00e9ations\u00a0\u00bb ou, tout simplement, de \u00ab\u00a0bonnes traductions\u00a0\u00bb, atteignent ce statut du fait d\u2019\u00eatre arriv\u00e9es \u00e0 tout \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9rer\u00a0\u00bb du texte de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Dans le cas particulier des traductions de textes philosophiques, cela implique r\u00e9cup\u00e9rer la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Pensons, par exemple au cas d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis (n\u00e9 environ en 170 de notre \u00e8re) \u00e0 qui on attribue un <em>Banquet des sophistes<\/em> encore conserv\u00e9 de nos jours, et dont l\u2019importance consiste \u00e0 citer de nombreux ouvrages perdus de l\u2019Antiquit\u00e9, et \u00e0 permettre, donc, par l\u2019interm\u00e9diaire des citations, la reconstruction d\u2019une biblioth\u00e8que \u00e0 tout jamais perdue, voire \u00ab\u00a0d\u2019une partie importante de notre pass\u00e9\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon-Wall, 2004, p. 28). C\u2019est ainsi que gr\u00e2ce aux citations et aux r\u00e9f\u00e9rences faites dans un texte, on assiste \u00e0 des sc\u00e8nes simultan\u00e9es de destruction et de reconstruction de biblioth\u00e8ques ins\u00e9r\u00e9es dans des textes d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p>La traduction des textes du philosophe Jacques Derrida peut \u00eatre compar\u00e9e au <em>Banquet des sophistes <\/em>d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis, non pas parce que les multiples citations de la tradition philosophique occidentale qu\u2019on y trouve renvoient \u00e0 des textes perdus, mais plut\u00f4t parce qu\u2019\u00e0 l\u2019aide de ces citations, il est possible de reconstruire des parties pr\u00e9cises de la biblioth\u00e8que derridienne, voire l\u2019\u00e9chafaudage de son discours. Mais avant d\u2019analyser la fa\u00e7on dont cette biblioth\u00e8que est d\u00e9truite, puis reconstruite en traduction, il convient de signaler le fonctionnement des citations dans les textes de l\u2019auteur<a id=\"footnoteref1_6nuaxj1\" class=\"see-footnote\" title=\"Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.\" href=\"#footnote1_6nuaxj1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Il n\u2019y pas de nouveaut\u00e9 \u00e0 dire que le projet th\u00e9orique de la d\u00e9construction a de fortes racines dans la tradition philosophique occidentale dont il cherche \u00e0 d\u00e9montrer l\u2019<em>essoufflement<\/em>. Tr\u00e8s souvent, la d\u00e9monstration a recours \u00e0 de nombreuses citations qui font l\u2019objet de lectures minutieuses s\u2019int\u00e9ressant surtout \u00e0 l\u2019\u00e9criture et aux formes textuelles, plut\u00f4t qu\u2019au sens qu\u2019on tente de v\u00e9hiculer par celles-ci. Chez Derrida, la citation ne sert donc pas seulement \u00e0 r\u00e9futer ou \u00e0 appuyer une ligne d\u2019argumentation, mais aussi \u00e0 retourner les mots d\u2019un auteur contre le raisonnement qu\u2019il pr\u00e9tendait construire. Autrement dit, cet emploi de la citation\u00a0<em>sollicite<\/em>\u00a0le texte cit\u00e9, si par\u00a0<em>solliciter<\/em>\u00a0on entend le sens attribu\u00e9 \u00e0 ce verbe au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, \u00e0 savoir \u00ab\u00a0remuer, agiter, \u00e9branler violemment\u00a0\u00bb, mais aussi \u00ab tourmenter, inqui\u00e9ter\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0exciter, provoquer\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0chercher \u00e0 gagner\u00a0\u00bb. Les citations convoqu\u00e9es par les \u00e9crits de Derrida ne font pas seulement partie de sa biblioth\u00e8que, mais permettent de reconstruire une biblioth\u00e8que racontant une autre histoire de la philosophie.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas sans importance d\u00e8s lors de rappeler que l\u2019examen auquel les citations sont soumises se fonde souvent sur leurs formes linguistiques. Autrement dit, l\u2019argumentation est d\u00e9velopp\u00e9e sur la base des termes et des formulations dans des langues d\u00e9termin\u00e9es, telles que le grec, le latin, l\u2019allemand ou les traductions fran\u00e7aises des \u0153uvres philosophiques originalement \u00e9crites dans ces langues-l\u00e0.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi que cet emploi des citations lance aux traducteurs des textes derridiens n\u2019est donc pas \u00e0 n\u00e9gliger. En effet, face \u00e0 de nombreuses citations des philosophes qui ont souvent d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 traduits, les traducteurs sont confront\u00e9s \u00e0 de longues recherches relatives aux propos cit\u00e9s par Derrida, pour constater que, finalement, la traduction existante ne dit pas exactement la \u00ab\u00a0m\u00eame chose\u00a0\u00bb que celle \u00e0 partir de laquelle Derrida construit son argumentation.<\/p>\n<p>La traduction en espagnol de <em>La carte postale <\/em>en est un exemple. Dans sa pr\u00e9face, Tom\u00e1s Segovia, le traducteur de Derrida et de Lacan, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ces difficult\u00e9s de traduction dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 la nature du texte, il n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 ad\u00e9quat d\u2019employer des traductions espagnoles \u00ab\u00a0autoris\u00e9es\u00a0\u00bb des fragments cit\u00e9s par Derrida\u00a0: j\u2019aurais d\u00fb confronter ces versions avec leurs originaux, avec les traductions fran\u00e7aises cit\u00e9es et avec les versions de Derrida lui-m\u00eame. Par exemple, en ce qui concerne les citations de la \u00ab\u00a0Lettre vol\u00e9e\u00a0\u00bb, j\u2019ai suivi le plus possible les versions de Baudelaire cit\u00e9es\u00a0: c\u2019\u00e9tait la seule fa\u00e7on de faire pour que les commentaires de Derrida restent compr\u00e9hensibles\u00a0; de m\u00eame, pour ceux de Lacan, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de faire une chose que le lecteur jugera peut-\u00eatre d\u00e9concertante\u00a0: j\u2019ai parfois retraduit certains passages des <em>\u00c9crits<\/em> de Lacan, dont j\u2019ai sign\u00e9 la traduction espagnole \u00ab\u00a0autoris\u00e9e\u00a0\u00bb (Segovia, 2001, p.\u00a0245\u00a0; ma traduction).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La traduction de <em>Marges de la philosophie <\/em>en est autre exemple. Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn, la traductrice espagnole, a recours au m\u00eame proc\u00e9d\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle retraduit toutes les citations incluses dans les essais composant le volume, sans pour autant pr\u00e9venir le lecteur de cette d\u00e9marche. Avertissement qui s\u2019av\u00e8re peut-\u00eatre superflu du fait que les notes en bas de page et les tr\u00e8s nombreuses r\u00e9f\u00e9rences auxquelles Derrida renvoie restent en fran\u00e7ais. Retenons l\u2019exemple de la version en espagnol du dernier essai du recueil, \u00ab\u00a0Signature \u00e9v\u00e9nement contexte\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9 au Congr\u00e8s international des soci\u00e9t\u00e9s de philosophie de langue fran\u00e7aise tenu \u00e0 Montr\u00e9al en 1971, le texte propose une r\u00e9flexion sur le concept de \u00ab\u00a0communication\u00a0\u00bb, la possibilit\u00e9 infinie de \u00ab\u00a0citer\u00a0\u00bb (<em>it\u00e9rabilit\u00e9<\/em>) et le pouvoir performatif de la signature; r\u00e9flexion tr\u00e8s proche des pr\u00e9occupations qui se pr\u00e9sentent dans le pr\u00e9sent article<a id=\"footnoteref2_88u9mkh\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura (Castro-Ram\u00edrez, 2007).\" href=\"#footnote2_88u9mkh\">[2]<\/a>. Pour l\u2019instant, il est important de consid\u00e9rer que pour se construire, cette r\u00e9flexion cite l\u2019<em>Essai sur l\u2019origine des langues<\/em> de Condillac, la traduction fran\u00e7aise des <em>Logische Untersuchungen <\/em>de Husserl et celle de <em>How to do things with words <\/em>de John L. Austin. Or ces citations ne peuvent pas \u00eatre d\u00e9limit\u00e9es ou s\u00e9par\u00e9es du texte de l\u2019auteur\u00a0: elles s\u2019y trouvent greff\u00e9es de sorte que, pour la traduction de ce texte, il ne s\u2019agit pas seulement de se familiariser avec le jargon derridien, mais \u00e9galement avec celui des auteurs cit\u00e9s dont les propos sont tiss\u00e9s au texte de Derrida. En d\u2019autres termes, les citations de ces auteurs font d\u00e9sormais partie du discours o\u00f9 elles se retrouvent ins\u00e9r\u00e9es. \u00c9tant donn\u00e9 que les langues dans lesquelles Husserl et Austin se sont exprim\u00e9s sont l\u2019allemand et l\u2019anglais, m\u00eame en citant les traductions fran\u00e7aises, Derrida reprend tr\u00e8s fr\u00e9quemment des formulations dans ces langues-l\u00e0 pour d\u00e9velopper son propos. Citons, par exemple, le passage o\u00f9 il s\u2019agit de d\u00e9montrer que l\u2019agrammaticalit\u00e9 d\u2019une expression ne peut jamais \u00eatre absolue, toute expression et toute formulation \u00e9tant susceptibles d\u2019acqu\u00e9rir du sens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est donc seulement dans un contexte d\u00e9termin\u00e9 par une volont\u00e9 de savoir, par une intention \u00e9pist\u00e9mique, par un rapport conscient \u00e0 l\u2019objet comme objet de connaissance dans un horizon de v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est dans ce champ contextuel orient\u00e9 que \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb est irrecevable. Mais, comme \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb ne constituent pas leur contexte en eux-m\u00eames, rien n\u2019interdit qu\u2019ils fonctionnent dans un autre contexte \u00e0 titre de marque signifiante (ou d\u2019indice, dirait Husserl). Non seulement dans le cas contingent o\u00f9, par la traduction de l\u2019allemand en fran\u00e7ais \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb pourra se charger de grammaticalit\u00e9, ou (<em>oder<\/em>) devenant \u00e0 l\u2019audition <em>o\u00f9<\/em> (marque de lieu): \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon: le vert est o\u00f9)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire?\u00a0\u00bb. Mais m\u00eame \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb (<em>the green is either<\/em>) signifie encore <em>exemple d\u2019agrammaticalit\u00e9<\/em> (1972, p.\u00a0381).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 son tour, la version en espagnol dit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>As\u00ed pues, solamente en un contexto dominado por una voluntad de saber, por una intenci\u00f3n epist\u00e9mica, por una relaci\u00f3n consciente con el objeto como objeto de conocimiento en un horizonte de verdad, en este campo contextual \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb es inaceptable. Pero, como el \u00ab\u00a0verde es o\u00a0\u00bb o \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb no constituyen su contexto en s\u00ed mismos, nada impide que funcionen en otro contexto a t\u00edtulo de marca significante (o de \u00edndice, dir\u00eda Husserl). No s\u00f3lo en el caso contingente en el que, por la traducci\u00f3n del alem\u00e1n al franc\u00e9s \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb podr\u00eda cargarse de gramaticalidad, al convertirse o (<em>oder<\/em>) en la audici\u00f3n en d\u00f3nde (marca de lugar): \u00ab\u00a0D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber?\u00a0\u00bb. Pero incluso \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb (<em>The green is either<\/em>) significa todav\u00eda <em>ejemplo de agramaticalidad<\/em> (2003, p. 361).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019un des enjeux de cette traduction est justement de parvenir \u00e0 franchir les seuils linguistiques repr\u00e9sent\u00e9s tout en sauvant l\u2019argument d\u00e9crivant le passage du non-sens de la proposition \u00ab\u00a0le vert est ou\/o\u00f9\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb, m\u00eame si cela implique \u00ab\u00a0l\u2019absence de signifi\u00e9\u00a0\u00bb ou l\u2019agrammaticalit\u00e9. Le fragment devient particuli\u00e8rement complexe en espagnol du fait qu\u2019on y parle de la traduction vers le fran\u00e7ais, alors que le lecteur lit la traduction en espagnol. De m\u00eame, l\u2019ensemble des homophonies sugg\u00e9r\u00e9es \u2013 vert\/verre, ou\/o\u00f9 \u2013 semble impossible \u00e0 reconstruire en espagnol (verde\/vaso, o\/d\u00f3nde), de sorte que le passage de \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon\u00a0: le vert est o\u00f9)\/ D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire\u00a0?\/ \u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber? \u00bb reste tr\u00e8s obscur. L\u2019argumentation derridienne, sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Husserl et la critique implicite du projet de d\u00e9finition d\u2019une grammaire logique pure excluant tous les cas d\u2019\u00ab\u00a0agrammaticalit\u00e9\u00a0\u00bb demeurent, et ce, paradoxalement, <em>agrammaticales<\/em>.<\/p>\n<p>Doit-on alors conclure que la biblioth\u00e8que derridienne en tant que discours (<em>opera<\/em>) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite\u00a0? Serait-il possible de d\u00e9passer le clich\u00e9 de la traduction comme trahison\u00a0? Il est en tout cas souhaitable de pouvoir r\u00e9pondre par l\u2019affirmative \u00e0 cette derni\u00e8re question. Or, d\u00e9terminer dans quelle mesure la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne, soit la destruction du discours qui se construit \u00e0 partir de ces citations multiples, force \u00e0 admettre que, loin de se limiter \u00e0 une affaire de fid\u00e9lit\u00e9 ou d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 au texte derridien, il s\u2019agit d\u2019une intertextualit\u00e9 complexe qui comprend, en l\u2019occurrence, des textes de trois univers sociohistoriques, soit la philosophie allemande, la philosophie fran\u00e7aise et la philosophie en langue espagnole<a id=\"footnoteref3_26u1olm\" class=\"see-footnote\" title=\"On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.\" href=\"#footnote3_26u1olm\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>La question appelle donc \u00e0 la distinction des diff\u00e9rents niveaux auxquels les citations ont lieu. Au niveau le plus abstrait, les traductions d\u2019une tradition de pens\u00e9e fonctionnent comme des citations qui repr\u00e9sentent cette \u00ab\u00a0tradition source\u00a0\u00bb dans une \u00ab\u00a0tradition cible\u00a0\u00bb. Le texte traduit s\u2019ins\u00e8re donc dans l\u2019univers textuel de la tradition importatrice comme une citation, un fragment de la tradition import\u00e9e. Dans ce sens-l\u00e0, les citations de Husserl dans le texte derridien \u00e9quivalent \u00e0 des citations de la philosophie allemande dans un texte philosophique fran\u00e7ais. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une perspective certes questionnable, car il resterait \u00e0 prouver en quoi Husserl repr\u00e9sente la tradition allemande sans retomber dans un d\u00e9terminisme culturel. Cependant, l\u2019image dit bien des choses \u00e0 propos de la construction de la tradition philosophique\u00a0: comment en effet nier qu\u2019elle est constitu\u00e9e par des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes contin\u00fbment d\u00e9truites et reconstruites dans des aires linguistiques diff\u00e9rentes\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 un niveau plus concret, o\u00f9 un traducteur est tenu responsable de parler \u00ab\u00a0au nom de l\u2019auteur\u00a0\u00bb, de reconstruire son discours et les r\u00e9f\u00e9rences qui constituent sa biblioth\u00e8que, le mouvement d\u00e9crit dans le premier niveau pourrait s\u2019inverser. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019au lieu de reconstruire la biblioth\u00e8que dans et pour la tradition importatrice, ce serait le lecteur \u00e9tranger qui semblerait rendre visite \u00e0 la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Ainsi, pour certains, \u00ab\u00a0quand le traducteur fait bien son travail, il veut moins ins\u00e9rer le discours d\u2019autrui dans son propre discours qu\u2019il ne veut nous ins\u00e9rer, nous les lecteurs (et de fa\u00e7on corollaire, lui-m\u00eame) dans le contexte du texte traduit\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon et Wall, 2004, p.42).<\/p>\n<p>Ce double mouvement ne fait que reprendre et repr\u00e9senter la perspective herm\u00e9neutique avanc\u00e9e d\u00e9j\u00e0 au XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle par Schleiermacher (1999 [1813]). Il reste que, de nos jours, l\u2019actualit\u00e9 de cette perspective repose sur le fait que ce n\u2019est ni l\u2019auteur ni le lecteur qui bougent de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, mais qu\u2019ils le font en tant que repr\u00e9sentants de leurs contextes sociohistoriques, en tant que sujets constitu\u00e9s par un ensemble de discours pr\u00e9cis.<\/p>\n<h2>Conclusions<\/h2>\n<p>Reposons alors la question\u00a0: doit-on faire le deuil de la biblioth\u00e8que derridienne du fait qu\u2019elle semble in\u00e9vitablement d\u00e9truite dans ses traductions? Faut-il pleurer cette annonce apocalyptique de la mort de son discours (<em>logos<\/em>)? La biblioth\u00e8que itin\u00e9rante qu\u2019est devenue la tradition philosophique permettrait-elle que la traduction soit quelque chose de plus que l\u2019<em>opus<\/em> que Kant avait oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>opera<\/em>?<\/p>\n<p>Je tenterai de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions de deux fa\u00e7ons. Souvenons-nous tout d\u2019abord que si d\u2019un <em>ton apocalyptique <\/em>on s\u2019empresse de mettre en garde contre la disparition et la destruction de la biblioth\u00e8que, cet avertissement peut \u00e9galement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019une des craintes hantant nos esprits, au moins depuis la naissance de la philosophie, \u00e0 savoir celle de la mort de la parole en tant que <em>logos. <\/em>En effet, comme Derrida l\u2019a par ailleurs montr\u00e9, rien n\u2019est plus paradoxal qu\u2019annoncer la mort du livre \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019on assiste \u00e0 la prolif\u00e9ration des biblioth\u00e8ques et \u00e0 des formes de diffusion d\u00e9passant toutes les attentes. De m\u00eame, comment soutenir la th\u00e8se de la destruction du discours et de la biblioth\u00e8que derridiens par ses traducteurs, alors que Derrida est un des philosophes le plus traduits et cit\u00e9s\u00a0? Dans ses propres termes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Mort de la parole\u00a0\u00bb est sans doute ici une m\u00e9taphore\u00a0: avant de parler de disparition, il faut penser \u00e0 une nouvelle situation de la parole [et de la biblioth\u00e8que et de la traduction], \u00e0 sa subordination dans une structure o\u00f9 elle ne serait plus l\u2019archonte. (1967, p. 18).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette premi\u00e8re r\u00e9ponse, conduisant vers le changement de statut de la biblioth\u00e8que en tant que <em>logos <\/em>ou <em>discours, <\/em>permet d\u2019aborder une deuxi\u00e8me perspective, celle de l\u2019<em>it\u00e9rabilit\u00e9 <\/em>d\u2019un discours ou de sa possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre infiniment r\u00e9p\u00e9t\u00e9, cit\u00e9 et d\u00e9plac\u00e9, soit d\u00e9truit et reconstruit<em>. <\/em>En d\u2019autres termes, les traductions des textes derridiens peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des citations <em>in extenso<\/em> de cette \u00e9criture qui a perdu son statut privil\u00e9gi\u00e9 pour donner lieu \u00e0 une sc\u00e8ne o\u00f9 les plus \u00ab\u00a0improbables signatures\u00a0\u00bb, celles de ses traducteurs, remettent en mouvement sa biblioth\u00e8que itin\u00e9rante.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>CASTRO-RAMIREZ, Nayelli M. 2007. <em>Derrida traductor, Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura. <\/em>El Colegio de M\u00e9xico. M\u00e9moire de ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>CHAMBAT-HOUILLON, Marie France, et Anthony WALL. 2004. <em>Droit de citer. <\/em>Rosny-sous-bois\u00a0: \u00c9ditions Br\u00e9al.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1967. <em>De la grammatologie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1972. <em>Marges de la philosophie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 2003 [1989]. \u00ab\u00a0Firma, acontecimiento, contexto\u00a0\u00bb. <em>M\u00e1rgenes de la filosof\u00eda. <\/em>Trad. par Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn. Madrid\u00a0: C\u00e1tedra, pp. 349-372.<\/p>\n<p>KANT, Emmanuel. 1995 [1785]. <em>Qu\u2019est-ce qu\u2019un livre? <\/em>Textes de Kant et de Fichte traduits par Jocelyn Benoist, pr\u00e9face de Dominique Lecourt. Paris\u00a0: Quadrige\/PUF.<\/p>\n<p>RAVEN, James (ed.). 2004. <em>Lost Libraries. <\/em>New York\u00a0: Palgrave Macmillan.<\/p>\n<p>SEGOVIA, Tom\u00e1s. 2001. \u00ab\u00a0Nota del traductor\u00a0\u00bb. Jacques Derrida, <em>La tarjeta postal, de S\u00f3crates a Freud y m\u00e1s all\u00e1. <\/em>M\u00e9xico\u00a0: Siglo XXI, pp. 245-247.<\/p>\n<p>SCHLEIERMACHER, Friedrich. 1999 [1813]. <em>Des diff\u00e9rentes m\u00e9thodes<\/em> <em>du traduire. <\/em>Trad. par Antoine Berman. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>UNESCO. 1996. <em>Memory of the World: Lost Memory &#8211; Libraries and Archives destroyed in the Twentieth Century <\/em>, prepared for UNESCO on behalf of IFLA by Hans van der Hoeven and on behalf of ICA by Joan van Albada, Paris: UNESCO, 1996, 70 pp.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_6nuaxj1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_6nuaxj1\">[1]<\/a> Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.<\/p>\n<p id=\"footnote2_88u9mkh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_88u9mkh\">[2]<\/a> Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 <em>Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura<\/em> (Castro-Ram\u00edrez, 2007).<\/p>\n<p id=\"footnote3_26u1olm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_26u1olm\">[3]<\/a> On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Castro, Nayelli. \u00ab Une sc\u00e8ne de destruction\/reconstruction : la biblioth\u00e8que derridienne \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013, En ligne,\u00a0 https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5480 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/rosso-13.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 rosso-13.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-7a089b9d-13a0-46a9-a41f-46b29cb3d3bb\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/rosso-13.pdf\">rosso-13<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/rosso-13.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-7a089b9d-13a0-46a9-a41f-46b29cb3d3bb\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013 Dans Don Quichotte de la d\u00e9manche, de Victor-L\u00e9vy Beaulieu, le personnage d\u2019Abel Beauchemin fait un r\u00eave \u00e9trange\u00a0: les membres de sa famille, guid\u00e9s par son fr\u00e8re Jos, s\u2019introduisent dans les souterrains de sa conscience afin de s\u2019emparer de son projet d\u2019\u00e9criture. 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