{"id":5481,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/a-linterieur-de-la-bibliotheque-borgesienne\/"},"modified":"2024-09-12T03:02:54","modified_gmt":"2024-09-12T03:02:54","slug":"a-linterieur-de-la-bibliotheque-borgesienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5481","title":{"rendered":"\u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la biblioth\u00e8que borg\u00e9sienne"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p><em>Nous vous avons bien eu! Vous \u00eates tomb\u00e9s dans le panneau, avouez-le\u2026!<\/em><\/p>\n<p>Une marionnette et son ventriloque<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Celui qui, posant les yeux sur le titre de la pr\u00e9sente analyse, s\u2019attendra \u00e0 lire un essai sur la (c\u00e9l\u00e9brissime?) nouvelle de Jorge Luis Borges \u00ab\u00a0La Biblioth\u00e8que de Babel\u00a0\u00bb sera d\u00e9\u00e7u. Il ne sera pas question des d\u00e9lires de biblioth\u00e8que infinie du g\u00e9nial Argentin aveugle, oppress\u00e9 par son propre travail \u00e0 la Biblioth\u00e8que de Buenos Aires, emploi qu\u2019il d\u00e9testait. Ni de soci\u00e9t\u00e9 dysphorique fond\u00e9e sur le mysticisme g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par une biblioth\u00e8que totale d\u2019o\u00f9 n\u2019\u00e9merge qu\u2019un non-sens infini, et dont les individus sont tous des biblioth\u00e9caires plus ou moins d\u00e9ments. Ni m\u00eame de la critique sous-jacente de la religion et du dogmatisme en lettres que sous-tend le r\u00e9cit.\u00a0<em>Nada<\/em>.<\/p>\n<h2>Paf. Alors l\u00e0, quelle claque&#8230;<\/h2>\n<p>C\u2019est peu dire, ce pi\u00e8ge, par lequel s\u2019ouvre cet essai, est en lui-m\u00eame \u00e9tonnamment borg\u00e9sien. Le ma\u00eetre n\u2019aurait pas fait mieux\u2026 (Enfin, peut-\u00eatre que si, mais bon, soyons fous, permettons-nous de r\u00eaver\u2026) Un titre banal, qu\u2019un lecteur non-averti prendra certainement pour une introduction (une invitation?) \u00e0 parcourir les salles hexagonales de la biblioth\u00e8que infinie pr\u00e9c\u00e9demment nomm\u00e9e. Et pourtant, l\u2019exergue qui vient tout de suite apr\u00e8s, cet \u00e9tonnant\u00a0<em>incipit<\/em>, anonymement sign\u00e9, laisse pr\u00e9sager le faux, la fiction, la moquerie intellectuelle, l\u2019invitation aux jeux de la fiction. Car il faut toujours garder cela en t\u00eate, en lisant Borges. L\u2019Argentin n\u2019est-il pas sinon l\u2019inventeur<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-1\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Il est important de souligner que Borges, malgr\u00e9 le fait qu\u2019il fut celui qui exploita le mieux (et en ce sens, popularisa) ce proc\u00e9d\u00e9 alors nouveau de l\u2019essai fictif, n\u2019en est pas l\u2019inventeur \u2013 le titre revenant \u00e0 Thomas Carlyle et ce, d\u00e8s 1833-1834, ann\u00e9es de la s\u00e9rialisation de\u00a0<em>Sartor Resartus<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0En faisant comme s\u2019il \u00e9crivait [dans\u00a0<em>Sartor Resartus<\/em>] le compte rendu et le r\u00e9sum\u00e9 d\u2019un livre inexistant, Carlyle inventa une forme que Borges [qui, adolescent, admirait cet auteur proto-fasciste et pro-esclavagiste, avant de le r\u00e9pudier avec vigueur \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte] allait d\u00e9velopper jusqu\u2019\u00e0 ses cons\u00e9quences ultimes\u00a0: le faux compte-rendu d\u2019une \u0153uvre imaginaire d\u2019un \u00e9crivain inexistant.\u00a0\u00bb Emir Rodriguez Monegal,\u00a0<em>Jorge Luis Borges. Biographie litt\u00e9raire<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 1983, p. 156. Ainsi naissent \u00ab\u00a0L\u2019approche d\u2019Almotasim\u00a0\u00bb (1935), \u00ab\u00a0Pierre Menard, auteur du\u00a0<em>Quichotte<\/em>\u00a0\u00bb (1939), \u00ab\u00a0Tl\u00f6n Uqbar Orbis Tertius\u00a0\u00bb (1940) et \u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb (1941). <\/span>, du moins celui qui r\u00e9pandit, pour ne pas dire qui\u00a0<em>popularisa<\/em>, ce proc\u00e9d\u00e9 singulier qu\u2019est le simulacre d\u2019essai litt\u00e9raire? \u00c0 preuve, le lecteur non averti qui, pour la premi\u00e8re fois, parcoure \u00ab\u00a0L\u2019approche d\u2019Almotasim\u00a0\u00bb ou mieux encore \u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb, ne peut que se laisser prendre dans la toile arachn\u00e9enne tiss\u00e9e par l\u2019analyse pointue, la critique borg\u00e9sienne intelligente qui n\u2019est, finalement, que supercherie. Car le g\u00e9nie borg\u00e9sien transforme les commentaires critiques, les analyses litt\u00e9raires au sens strict, les citations savantes en autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments fictionnels, comme le souligne d\u2019ailleurs Mario Vargas Llosa dans le cahier des \u00e9ditions de l\u2019Herne consacr\u00e9 au ma\u00eetre argentin\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce que ces citations et ces associations ont de\u00a0<em>scientifique<\/em>\u00a0perd de son importance dans les contes de Borges, elles planent gracieuses, surprenantes, souriantes, dissoci\u00e9es de leur origine (r\u00e9elle ou invent\u00e9e) pour remplir une fonction diff\u00e9rente (c\u2019est-\u00e0-dire fictive) \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du r\u00e9cit. L\u2019auteur les a transform\u00e9es en quelque chose d\u2019aussi personnel et original que les anecdotes ou les personnages de ses histoires. (Vargas Llosa, 2004, p. 21)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et au lecteur contemporain qui, se croyant bien malin, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la couverture du recueil contenant ces deux pseudo-essais, au titre minimaliste de\u00a0<em>Fictions<\/em><sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-2\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Jorge Luis Borges,\u00a0<em>Fictions<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, 1965, 185 p. <\/span>, pour se conforter quant \u00e0 l\u2019origine fictive de ceux-ci, rappelons simplement que lors de leur premi\u00e8re publication en 1941, ces pseudo-essais \u2013 de m\u00eame que la fameuse \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de Babel\u00a0\u00bb \u2013 se retrouvaient dans les pages d\u2019un recueil nomm\u00e9\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em><sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-3\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">On l\u2019aura devin\u00e9, il s\u2019agit de la premi\u00e8re partie du recueil\u00a0<em>Fictions<\/em>, soit les huit nouvelles regroup\u00e9es sous l\u2019appellation\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>; la seconde partie de\u00a0<em>Fictions<\/em>\u00a0correspondant aux neuf nouvelles d\u2019<em>Artifices<\/em>. <\/span>. Il faut cons\u00e9quemment se mettre dans la peau de ces premiers lecteurs qui ne pouvaient qu\u2019envisager la\u00a0<em>possibilit\u00e9<\/em>\u00a0de l\u2019existence de ces faux corpus. Ceux-ci, \u00e0 n\u2019en pas douter, sont, comme l\u2019exergue du pr\u00e9sent essai le laissait pr\u00e9sager, tout comme les lecteurs de la pr\u00e9sente analyse, v\u00e9ritablement\u00a0<em>tomb\u00e9s dans le panneau<\/em><sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-4\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">D\u2019ailleurs, Emir Rodriguez Monegal, dans son excellente biographie litt\u00e9raire du ma\u00eetre argentin, avoue d\u2019embl\u00e9e s\u2019\u00eatre fait prendre en lisant, pour la premi\u00e8re fois, \u00ab\u00a0L\u2019approche d\u2019Almotasim\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0moi aussi j\u2019ai cru \u00e0 l\u2019existence de ce roman, et tr\u00e8s consciencieusement j\u2019ai not\u00e9 dans mes carnets le nom de cet auteur imaginaire avec les divers renseignements s\u2019y rapportant.\u00a0\u00bb (Monegal, 1983, p. 313) <\/span>\u2026<\/p>\n<h2>Blablabla. \u00c7a digresse, \u00e7a digresse&#8230; En bout de ligne, de quoi \u00e7a parle cet essai?<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb auxquels fait r\u00e9f\u00e9rence le titre de notre analyse d\u00e9signent, ensemble, les\u00a0<em>organes vitaux<\/em>\u00a0de l\u2019\u00eatre de la chose-biblioth\u00e8que\u00a0: l\u2019objet-livre. Parce qu\u2019il n\u2019est point de biblioth\u00e8que sans livre. Une biblioth\u00e8que n\u2019abritant aucun livre ne sera jamais qu\u2019une \u00e9tag\u00e8re.<\/p>\n<p>Certes, le livre, en tant que th\u00e8me, appara\u00eet, dans l\u2019\u0153uvre borg\u00e9sienne, comme un v\u00e9ritable leitmotiv; mais dans\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>, il est un organe-livre en particulier qui attire l\u2019attention par son seul titre, qui se r\u00e9verb\u00e8re dans le reste du recueil\u00a0:\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>, le livre au c\u0153ur de l\u2019intrigue de la nouvelle du m\u00eame nom et aussi du recueil. Un titre auquel \u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb, pseudo-essai pr\u00e9c\u00e9dant imm\u00e9diatement la nouvelle, fait explicitement r\u00e9f\u00e9rence\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Il n\u2019y a pas d\u2019Europ\u00e9ens\u00a0<\/em>(raisonnait-il [Herbert Quain])\u00a0<em>qui ne soit un \u00e9crivain en puissance ou en acte.<\/em>\u00a0Il affirmait aussi que des divers bonheurs que peut procurer la litt\u00e9rature, le plus \u00e9lev\u00e9 \u00e9tait l\u2019invention. Puisque tout le monde n\u2019est pas capable de bonheur, beaucoup de gens devront se contenter de simulacres. C\u2019est pour ces \u00ab\u00a0\u00e9crivains imparfaits\u00a0\u00bb, qui sont l\u00e9gions, que Quain r\u00e9digea les huit r\u00e9cits du livre\u00a0<em>Statements<\/em>. Chacun d\u2019eux pr\u00e9figure ou promet un bon argument volontairement g\u00e2ch\u00e9 par l\u2019auteur. L\u2019un d\u2019eux \u2013 non le meilleur \u2013 insinue\u00a0<em>deux<\/em>\u00a0arguments. Le lecteur, distrait par la vanit\u00e9, croit les avoir invent\u00e9s. Du troisi\u00e8me,\u00a0<em>The rose of yesterday<\/em>, je commis l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 d\u2019extraire\u00a0<em>Les ruines circulaires<\/em>, un des r\u00e9cits du livre\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>. <sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-5\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Notons que la mention de la nouvelle \u00ab\u00a0Les ruines circulaires\u00a0\u00bb dans l\u2019\u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb comme faisant partie de\u00a0<em>Statements<\/em>, un pseudo-livre fictif, une mise en abyme qui aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par l\u2019\u00e9crivain tout aussi fictif Herbert Quain, conf\u00e8re \u00e0 la nouvelle \u00ab\u00a0Les ruines circulaires\u00a0\u00bb un statut particulier \u2013 celui d\u2019une nouvelle qui serait tout enti\u00e8re une mise en abyme. <\/span> (Borges, \u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb, 1965, p. 88-89)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour le lecteur de 1941, il ne s\u2019agit ni plus ni moins que d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence directe au livre\u00a0<em>qu\u2019il tient dans ses mains<\/em>\u00a0\u2013 sorte de mise en abyme autor\u00e9f\u00e9rentielle\u2026 Et tournant la page, on imagine la surprise de ce m\u00eame lecteur de d\u00e9buter une nouvelle qui s\u2019intitule \u00ab\u00a0Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb, surprise qui va grandissante lorsque cette m\u00eame nouvelle tourne autour d\u2019un ouvrage \u00e9galement intitul\u00e9\u2026\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>. C\u2019est cette derni\u00e8re nouvelle, o\u00f9 labyrinthe et temps sont omnipr\u00e9sents, qui retiendra notre attention.<\/p>\n<p>Mais avant de poursuivre avec l\u2019analyse de la nouvelle \u00e0 proprement parler, il nous faut, \u00e0 nouveau, digresser, afin de mieux cerner les particularit\u00e9s du fantastique borg\u00e9sien, qu\u2019il convient de qualifier de \u00ab\u00a0n\u00e9o-fantastique\u00a0\u00bb, et dont l\u2019effet (fantastique) diff\u00e8re en profondeur de la production du genre<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-6\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Il est \u00e0 noter que le propos de cette digression (les particularit\u00e9s de l\u2019effet fantastique chez Borges) est une reprise de certains \u00e9l\u00e9ments d\u2019un article que nous avons pr\u00e9c\u00e9demment publi\u00e9 dans la revue\u00a0<em>Qu\u00e9bec Fran\u00e7ais<\/em>. Voir Gaudreault (2010). <\/span>.<\/p>\n<h2>Une AUTRE digression? Encore?!? Pfft. Bon, puisqu\u2019il faut tout expliquer\u2026<\/h2>\n<p>Et effet fantastique il y a<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-7\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Au sujet de l\u2019effet fantastique, voir le remarquable ouvrage de Rachel Bouvet,\u00a0<em>\u00c9tranges r\u00e9cits, \u00e9tranges lectures. Essai sur l\u2019effet fantastique\u00a0<\/em>(2007). L\u2019essentiel de l\u2019argumentaire de Bouvet, \u00e9minemment convainquant, s\u2019articule autour de l\u2019<em>ind\u00e9termination<\/em>, v\u00e9ritables lacunes d\u2019information qui \u00ab\u00a0ont pour effet de cr\u00e9er un suspense, de mettre le lecteur en attente d\u2019une explication, d\u2019un compl\u00e9ment d\u2019information. Le discours s\u2019organise autour d\u2019un vide, d\u2019un manque.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 19) Ainsi, \u00ab\u00a0[l]e plaisir de l\u2019ind\u00e9termination, c\u2019est de se laisser happer par le vide, de ne rien offrir en compensation, de se laisser glisser au bord de l\u2019ab\u00eeme, juste pour avoir la sensation d\u2019\u00eatre \u00e0 la d\u00e9rive, d\u2019avoir perdu pour un temps les rep\u00e8res familiers et rassurants du monde quotidien.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 62) Notons cependant que l\u2019effet fantastique subit des variations d\u2019un lecteur \u00e0 l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019effet fantastique n\u2019est pas quelque chose d\u2019automatique; certains lecteurs, irrit\u00e9s par tel ou tel aspect du texte ou bien voulant l\u2019interpr\u00e9ter \u00e0 tout prix, ne le ressentiront jamais.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>. p. 2) <\/span>. Pourtant, cela ne va pas de soi \u2013 le fantastique, que Roger Caillois, dans\u00a0<em>Obliques pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de Images, images\u2026<\/em>, d\u00e9finit en le juxtaposant \u00e0 la pr\u00e9sence du surnaturel dans la di\u00e9g\u00e8se \u2013 lequel<\/p>\n<blockquote>\n<p>appara\u00eet comme une rupture de la coh\u00e9rence universelle. Le prodige y devient une agression interdite, mena\u00e7ante, qui brise la stabilit\u00e9 d\u2019un monde dont les lois \u00e9taient jusqu\u2019alors tenues pour rigoureuses et immuables. Il est l\u2019Impossible, survenant \u00e0 l\u2019improviste dans un monde d\u2019o\u00f9 l\u2019impossible est banni par d\u00e9finition. (Caillois, 1975, p. 14-15)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Traditionnellement, cette pr\u00e9sence du surnaturel provoque, dans la logique du r\u00e9cit, une d\u00e9chirure qui, chez les protagonistes ou dans la narration en g\u00e9n\u00e9ral, entra\u00eene des cons\u00e9quences insolites, funestes, \u00e9tranges, ambig\u00fces, et\/ou terrifiantes. Mais le n\u00e9o-fantastique de Borges a cette particularit\u00e9\u00a0: toute trace de surnaturel y est \u00e9vacu\u00e9e pour \u00eatre remplac\u00e9e par un insolite provoqu\u00e9 par un jeu intellectuel fond\u00e9 sur l\u2019\u00e9rudition \u2013 notamment la m\u00e9taphysique \u2013 o\u00f9 celle-ci, au m\u00eame titre que le surnaturel dans le fantastique plus classique, vient s\u2019opposer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 intra- ou extradi\u00e9g\u00e9tique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Qu\u2019est-ce d\u2019ailleurs que ce \u00ab\u00a0Fantastique sans Surnaturel\u00a0\u00bb dont il [Borges] se r\u00e9clame? [\u2026] Le Surnaturel semble ici \u00eatre remplac\u00e9 par des donn\u00e9es qu\u2019on peut s\u2019autoriser \u00e0 nommer \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb\u00a0: le mot fait concurrence \u00e0 \u00ab\u00a0Fantastique\u00a0\u00bb dans le discours critique qui cerne et enveloppe l\u2019\u00e9crivain argentin. (Fabre, 1992, p. 457)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019effet fantastique, s\u2019il est souvent associ\u00e9 \u00e0 un sentiment de terreur (notamment depuis Lovecraft), passe n\u00e9anmoins tout autant par le jeu sur l\u2019\u00e9trange, l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 ou le doute \u2013 et ce sont sur ces derniers aspects que table le fantastique borg\u00e9sien. \u00ab\u00a0Le jeu avec la peur n\u2019int\u00e9resse pas Borges\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 468), nous rappelle Jean Fabre dans son tr\u00e8s pertinent\u00a0<em>Le miroir de sorci\u00e8re. Essai sur la litt\u00e9rature fantastique<\/em>. Il ajoute d\u2019ailleurs que \u00ab\u00a0Borges emploie une pal\u00e9o-psychologie permettant une relation avec le fabuleux et un d\u00e9tournement de la m\u00e9taphysique de l\u2019ordre du transcendantal vers la sph\u00e8re de l\u2019esth\u00e9tique.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 470) Le but avou\u00e9 serait alors de cr\u00e9er un effet fantastique par le jeu sur la\u00a0<em>vraisemblance<\/em>; non pas une reproduction exacte du r\u00e9el, mais une volont\u00e9 de rendre le r\u00e9cit\u00a0<em>le plus pr\u00e8s possible de ce qui pourrait \u00eatre le r\u00e9el<\/em>\u00a0\u2013 en d\u2019autres termes, lui donner une cr\u00e9dibilit\u00e9\u2026 qui peut tr\u00e8s bien n\u2019\u00eatre qu\u2019une\u00a0<em>apparence<\/em>\u00a0de cr\u00e9dibilit\u00e9, tout en \u00e9tant v\u00e9ritablement fausse, fictive. Dans ce contexte, le recours \u00e0 la m\u00e9taphysique vient embrumer le lecteur de son aura d\u2019autorit\u00e9, mais le lecteur id\u00e9alis\u00e9 auquel Borges adresse ses nouvelles ne devrait pas \u00eatre dupe\u00a0: il doit \u00eatre en mesure de d\u00e9celer le simulacre, l\u2019apparence qui se donne pour r\u00e9alit\u00e9. Ir\u00e8ne Bessi\u00e8re, dans son incontournable\u00a0<em>Le r\u00e9cit fantastique\u00a0: la po\u00e9tique de l\u2019incertain<\/em>, abonde dans le m\u00eame sens\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019insolite ne correspond pas, dans ses nouvelles, \u00e0 la description d\u2019un proc\u00e8s de d\u00e9r\u00e9alisation, mais \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019organisation et de la d\u00e9sorganisation des apparences.\u00a0\u00bb (Bessi\u00e8re, 1974, p. 153) Et c\u2019est ainsi que la m\u00e9taphysique, mais aussi la linguistique, la psychanalyse et tout l\u2019\u00e9ventail analytique au service de l\u2019essayiste deviennent les \u00e9l\u00e9ments constitutifs des fictions n\u00e9o-fantastiques de Borges\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>elle [l\u2019\u00e9rudition, immense, de Borges] remplit une fonction exclusivement litt\u00e9raire qui d\u00e9nature ce que cette \u00e9rudition contient de connaissance sp\u00e9cifique, en la rempla\u00e7ant ou en la subordonnant \u00e0 la t\u00e2che qu\u2019elle accomplit dans le r\u00e9cit\u00a0: tant\u00f4t d\u00e9corative, tant\u00f4t symbolique. Ainsi, dans les contes de Borges, la th\u00e9ologie, la philosophie, la linguistique et tout ce qui appara\u00eet comme savoir sp\u00e9cialis\u00e9 devient litt\u00e9rature, perd son essence et acquiert le statut de fiction, redevenant partie et contenu d\u2019une fantaisie litt\u00e9raire. (Vargas Llosa, 2004, p. 57)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>C\u2019est bien joli \u00e7a, mais il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019une sorte de jardin bizarre\u2026?<\/h2>\n<p>Sans \u00eatre une mise en abyme en entier comme l\u2019est, nous l\u2019avons vu, \u00ab\u00a0Les ruines circulaires\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb, dont le titre, rappelons-le, renvoie \u00e0 celui du recueil, lequel est mentionn\u00e9 \u00e0 la toute fin de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb, d\u00e9bute n\u00e9anmoins avec l\u2019introduction d\u2019une mise en abyme, puisque le r\u00e9cit est racont\u00e9, ou plut\u00f4t est retranscrit, \u00e0 partir d\u2019une d\u00e9claration \u00e9crite et sign\u00e9e par le \u00ab\u00a0docteur Yu Tsun, ancien professeur d\u2019anglais \u00e0 la\u00a0<em>Hochschule<\/em>\u00a0de Tsingtao\u00a0\u00bb (Borges, \u00ab\u00a0Le jardin&#8230;\u00a0\u00bb, 1965, p. 91). Aussi, il convient de mentionner, au passage, que le fait que \u00ab\u00a0[l]es deux pages initiales manquent\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 91) ajoute une forme de myst\u00e8re, d\u2019\u00e9tranget\u00e9 au r\u00e9cit\u00a0: une lacune qu\u2019il convient d\u2019appeler une\u00a0<em>ind\u00e9termination<\/em><sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-8\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-8\">8<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Terme qui renvoie, on l\u2019aura devin\u00e9, au concept d\u2019ind\u00e9termination fantastique que th\u00e9orise Rachel Bouvet dans sa th\u00e8se\u00a0<em>\u00c9tranges r\u00e9cits, \u00e9tranges lectures. Essai sur l\u2019effet fantastique\u00a0<\/em>(2007). <\/span>. Que peuvent bien, en effet, contenir ces pages manquantes? La question ne peut que rester en suspens, fruit de multiples conjectures pour le lecteur. Le ton est donn\u00e9\u00a0: Borges impose d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9flexion, principe premier de son n\u00e9o-fantastique, \u00e0 son lecteur, alors que ce dernier, d\u00e9j\u00e0 perdu dans le labyrinthe formel borg\u00e9sien impos\u00e9 par les faux-semblants et les simulacres analytiques de l\u2019\u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre de Quain\u00a0\u00bb dont il vient \u00e0 peine de terminer la lecture, s\u2019appr\u00eate \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans le labyrinthe narratif du \u00ab\u00a0Jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>C\u2019est pas trop t\u00f4t\u2026 Non mais, on s\u2019y perd, dans cette analyse\u2026<\/h2>\n<p>L\u2019admonition des enfants de toujours tourner \u00e0 gauche pour trouver la maison du professeur Albert prend des allures de proph\u00e9tie\u00a0: \u00ab\u00a0Le conseil de toujours tourner \u00e0 gauche me rappela que tel \u00e9tait le proc\u00e9d\u00e9 commun pour d\u00e9couvrir la cour centrale de certains labyrinthes.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 96) La suite place le labyrinthe au centre de l\u2019intrigue\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je m\u2019y entends un peu en fait de labyrinthes\u00a0: ce n\u2019est pas en vain que je suis l\u2019arri\u00e8re-petit-fils de ce Ts\u2019ui P\u00ean, qui fut gouverneur du Yunan et qui renon\u00e7a au pouvoir temporel pour \u00e9crire un roman qui serait encore plus populaire que le\u00a0<em>Hung Lu Meng<\/em>, et pour construire un labyrinthe dans lequel tous les hommes se perdraient. Il consacra treize ans \u00e0 ces efforts h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, mais la main d\u2019un \u00e9tranger l\u2019assassina et son roman \u00e9tait insens\u00e9 et personne ne trouva le labyrinthe. (<em>Id.<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Personne n\u2019ayant trouv\u00e9 le labyrinthe de Ts\u2019ui P\u00ean, il y a l\u00e0 une ind\u00e9termination qui force autant le narrateur que le lecteur \u00e0 se questionner sur l\u2019<em>emplacement<\/em>\u00a0du labyrinthe \u2013 on ne perd pas une construction aussi monumentale, puisque, mythe hell\u00e9nique obligeant, le premier signifi\u00e9 qui vient \u00e0 l\u2019esprit demeure celui d\u2019une colossale architecture, avant d\u2019envisager, comme le narrateur, Yu Tsun, d\u2019autres formes possibles de labyrinthes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Sous des arbres anglais, je m\u00e9ditai\u00a0: ce labyrinthe perdu, je l\u2019imaginai inviol\u00e9 et parfait au sommet sacr\u00e9 d\u2019une montagne, je l\u2019imaginai infini, non plus compos\u00e9 de kiosques octogonaux et de sentiers qui reviennent, mais de fleuves, de provinces et de royaumes\u2026 Je pensai \u00e0 un labyrinthe de labyrinthes, \u00e0 un sinueux labyrinthe croissant qui embrasserait le pass\u00e9 et l\u2019avenir et qui impliquerait les astres en quelque sorte. (<em>Ibid<\/em>., p. 96)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il faut savoir, avant de poursuivre, que Borges \u00e9prouve une fascination particuli\u00e8re pour les labyrinthes, pour ne pas dire LE Labyrinthe, celui du Minotaure, command\u00e9 par le roi Minos \u00e0 l\u2019architecte D\u00e9dale pour y enfermer le monstrueux fils de sa femme, un hybride humain\/taureau \u2013 Borges ira m\u00eame, plus tard, jusqu\u2019\u00e0 raconter, du point de vue du Minotaure, le c\u00e9l\u00e8bre mythe<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-9\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-9\">9<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Il s\u2019agit de la nouvelle le \u00ab\u00a0Domaine d\u2019Ast\u00e9rion\u00a0\u00bb, dans le recueil\u00a0<em>L\u2019Aleph<\/em>. Sa particularit\u00e9 est de ne rien r\u00e9v\u00e9ler de la nature du narrateur et du lieu qu\u2019il habite\u00a0: \u00ab\u00a0Dans ce cas particulier, il [Borges, par l\u2019entremise de la focalisation interne] tente de cacher au lecteur la v\u00e9ritable identit\u00e9 d\u2019Ast\u00e9rion. En \u00e9vitant les mots \u00ab\u00a0Minotaure\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Labyrinthe\u00a0\u00bb, il r\u00e9ussit \u00e0 pr\u00e9server le myst\u00e8re et \u00e0 augmenter le suspense, comme dans les bons romans policiers.\u00a0\u00bb (Monegal, 1983, p. 58-59) <\/span> \u00a0\u2013, aussi sommes-nous en droit de nous demander s\u2019il n\u2019y avait pas d\u00e9j\u00e0, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la premi\u00e8re publication du\u00a0<em>Jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>, une volont\u00e9 de reproduire, au-del\u00e0 du th\u00e8me, la\u00a0<em>symbolique<\/em>\u00a0du funeste Labyrinthe minoen; ce qui fait d\u2019ailleurs dire \u00e0 Monegal\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Lien paradoxal, le Labyrinthe fixe \u00e0 jamais le mouvement symbolique de l\u2019ext\u00e9rieur vers l\u2019int\u00e9rieur, de la forme vers la contemplation,\u00a0<em>du temps vers l\u2019absence de temps<\/em>. Il repr\u00e9sente aussi le mouvement inverse, de l\u2019int\u00e9rieur vers l\u2019ext\u00e9rieur, selon une progression bien connue. Au centre du Labyrinthe il y a un \u00eatre, un monstre ou un dieu (parce que la monstruosit\u00e9 est parfois un attribut divin). Dieu ou monstre, au centre du Labyrinthe il y a un myst\u00e8re. (Monegal, 1983, p. 57. Je souligne.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Et qu\u2019est-ce qu\u2019on peut en perdre du temps quand on est perdu\u2026<\/h2>\n<p>Nous en venons ainsi, et n\u00e9cessairement, \u00e0 la temporalit\u00e9 singuli\u00e8re qu\u2019implique l\u2019insertion d\u2019un labyrinthe dans un r\u00e9cit. Ph\u00e9nom\u00e9nologiquement parlant, le temps pass\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du labyrinthe semble d\u00e9tach\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur; il y a une sorte de coupure marqu\u00e9e par les murs du labyrinthe, par sa fronti\u00e8re physique qui conf\u00e8re une relativit\u00e9 certaine au passage du temps de celui qui parcourt les corridors du d\u00e9dale. Cet \u00e9coulement relatif du temps est n\u00e9cessairement provoqu\u00e9 par la perte de rep\u00e8res sensoriels de celui qui s\u2019est perdu dans le labyrinthe. La fracture avec le monde ext\u00e9rieur l\u2019enferme dans un microcosme relatif, comme si le labyrinthe constituait un ensemble singulier de coordonn\u00e9es spatio-temporelles qui d\u00e9sob\u00e9irait \u00e0 l\u2019\u00e9coulement physique, imperturbable du temps \u2013 comme si la vitesse de la succession interminable des points-instants futurs en points-instants pass\u00e9s pouvait singuli\u00e8rement \u00eatre modifi\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du labyrinthe. Et pourtant\u2026 Einstein, dans l\u2019\u00e9laboration de sa th\u00e9orie de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, nous apprend que l\u2019\u00e9coulement du temps est tributaire du r\u00e9f\u00e9rentiel d\u2019un observateur \u2013 en d\u2019autres termes, qu\u2019il n\u2019est pas fixe, et c\u2019est l\u00e0 l\u2019une des grandes r\u00e9volutions apport\u00e9e par la th\u00e9orie d\u2019Einstein\u00a0\u2013, Newton th\u00e9orisant plut\u00f4t que l\u2019\u00e9coulement du temps est immuable. Ainsi, \u00e0 des vitesses avoisinant celle de la vitesse-limite, c\u2019est-\u00e0 dire, de la vitesse de la lumi\u00e8re, le temps ralentit son cours de mani\u00e8re exponentielle. Il en est de m\u00eame aux abords d\u2019un trou noir, au point o\u00f9 le temps s\u2019arr\u00eate compl\u00e8tement \u00e0 sa surface. Du strict point de vue de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, l\u2019exp\u00e9rience sensible du temps nous renvoie ainsi \u00e0 une assertion semblable\u00a0: alors que l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019attente ou de l\u2019ennui nous met devant un temps newtonien, mis \u00e0 nu, r\u00e9duit \u00e0 sa plus simple expression de succession infinie des instants<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-10\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-10\">10<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">\u00c9tienne Klein exprime d\u2019ailleurs la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019ennui en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019ennui d\u00e9sintoxique notre rapport au temps\u00a0: rien ne s\u2019y passe, sauf le temps qui passe.\u00a0<em>Il nous met donc en contact avec un temps r\u00e9duit \u00e0 la seule succession des instants<\/em>, d\u00e9barrass\u00e9 de tout ce qui d\u2019ordinaire l\u2019enrobe et le parasite.\u00a0\u00bb (Klein, 2004, p. 60) Je souligne. Et le physicien de rajouter\u00a0: \u00ab\u00a0Finalement, seul l\u2019ennui nous donne l\u2019occasion de chiquer du temps \u201cpur\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire un temps tr\u00e8s proche du temps physique.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 61) <\/span>, le travail, les loisirs, l\u2019occupation quotidienne nous font para\u00eetre le passage temps de mani\u00e8re relative, c\u2019est-\u00e0-dire, d\u2019autant plus rapidement que notre cerveau est absorb\u00e9 par les t\u00e2ches qui lui sont confi\u00e9es. Certes, il s\u2019agit d\u2019un rapprochement comportant une part de simplification outranci\u00e8re \u2013 mais Einstein lui-m\u00eame utilisait une m\u00e9taphore similaire pour parler de la relativit\u00e9, dans cette c\u00e9l\u00e8bre boutade\u00a0: \u00ab\u00a0Placez votre main sur un po\u00eale une minute et \u00e7a vous semble durer une heure. Asseyez-vous aupr\u00e8s d\u2019une jolie fille une heure et \u00e7a vous semble durer une minute. C\u2019est \u00e7a la relativit\u00e9.\u00a0\u00bb De la m\u00eame fa\u00e7on, le lecteur assidu, qui se plonge dans un livre, enivr\u00e9 par les mots, fait une exp\u00e9rience du temps similaire \u00e0 celui qui se perd dans le labyrinthe\u00a0: \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, l\u2019acte ph\u00e9nom\u00e9nologique de la lecture provoque, dans l\u2019esprit du lecteur, un envahissement par les multiples signifi\u00e9s des lex\u00e8mes constituant le livre parcouru \u2013 et l\u2019intellect, recr\u00e9ant l\u2019univers (intradi\u00e9g\u00e9tique) que l\u2019auteur avait pr\u00e9c\u00e9demment couch\u00e9 sur le papier, se perd, comme dans le labyrinthe, dans les d\u00e9dales de la fiction\u2026 et le temps, de sembler suspendre son cours, alors m\u00eame que les heures d\u00e9filent. Sorti du labyrinthe, le marcheur, comme le lecteur qui ferme son livre, est surprit que le jour soit tomb\u00e9.<\/p>\n<p>Ce lien intrins\u00e8que entre labyrinthe et temps n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 Borges ni aux protagonistes qu\u2019il met en sc\u00e8ne. Au moment de la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019\u00e9quivalence de l\u2019entreprise de Ts\u2019ui P\u00ean, c\u2019est-\u00e0-dire que roman et labyrinthe ne font qu\u2019un, le professeur Albert pr\u00e9sente le tout de la mani\u00e8re qui suit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un labyrinthe de symboles [\u2026]. Un invisible labyrinthe de temps. [\u2026] Ts\u2019ui P\u00ean a d\u00fb dire un jour\u00a0:\u00a0<em>Je me retire pour \u00e9crire un livre.<\/em>\u00a0Et un autre\u00a0:\u00a0<em>Je me retire pour construire un labyrinthe.<\/em>\u00a0Tout le monde imagina qu\u2019il y avait deux ouvrages. Personne ne pensa que le livre et le labyrinthe \u00e9taient un seul objet. (Borges, \u00ab\u00a0Le jardin\u2026\u00a0\u00bb, 1965, p. 99)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette mention d\u2019un labyrinthe de symboles et de temps fait directement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019objet-livre. Nul besoin d\u2019\u00e9laborer sur les symboles que contient un livre, dont, justement, le symbolisme du Labyrinthe devient l\u2019\u00e9cho, et l\u2019interrelation entre livre et temps est manifeste. \u00c0 la fois temporel parce qu\u2019inscrit dans une \u00e9poque par le seul acte d\u2019\u00e9criture qu\u2019il impose, l\u2019objet-livre demeure \u00e9galement intemporel par l\u2019invariabilit\u00e9 de son message, c\u2019est-\u00e0-dire, la juxtaposition des mots qui le composent \u2013 celui-ci traversera le temps, plus ou moins favoris\u00e9 par les r\u00e9\u00e9ditions, demeurant toujours le m\u00eame, fixe.<\/p>\n<p>Mais la composition particuli\u00e8re des manuscrits de Ts\u2019ui P\u00ean en une sorte de\u00a0<em>labyrinthe temporel<\/em>, fait transcender le seul rapport au temps de l\u2019objet-livre \u00e0 un autre niveau, comme l\u2019expose successivement le professeur Albert dans trois citations-cl\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[L]a confusion qui r\u00e9gnait dans le roman me fit supposer que ce livre \u00e9tait le labyrinthe. Deux circonstances me donn\u00e8rent la solution exacte du probl\u00e8me. L\u2019une, la curieuse l\u00e9gende d\u2019apr\u00e8s laquelle Ts\u2019ui P\u00ean s\u2019\u00e9tait propos\u00e9 un labyrinthe infini. L\u2019autre, un fragment de lettre que je d\u00e9couvris. (<em>Ibid<\/em>., p. 99)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce fragment de lettre se lit comme suit : \u00ab\u00a0<em>Je laisse aux nombreux avenirs (non \u00e0 tous) mon jardin aux sentiers qui bifurquent.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Id.<\/em>) \u00c0 ce fragment s\u2019ajoute l\u2019explication du professeur Albert\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je compris sur-le-champ;\u00a0<em>le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0<\/em>\u00e9tait le roman chaotique; la phrase\u00a0<em>nombreux avenirs (non \u00e0 tous)<\/em>\u00a0me sugg\u00e9ra l\u2019image de la bifurcation dans le temps, non dans l\u2019espace. [\u2026] Dans toutes les fictions, chaque fois que diverses possibilit\u00e9s se pr\u00e9sentent, l\u2019homme en adopte une et \u00e9limine les autres; dans la fiction du presque inextricable Ts\u2019ui P\u00ean, il les adopte toutes simultan\u00e9ment. Il\u00a0<em>cr\u00e9e<\/em>\u00a0ainsi divers avenirs, divers temps qui prolif\u00e8rent aussi et bifurquent. De l\u00e0, les contradictions du roman. (<em>Ibid<\/em>., p. 100)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 laiss\u00e9 entendre un peu plus haut, normalement, le d\u00e9dale est une distorsion spatio-temporelle exclusivement sensorielle, ph\u00e9nom\u00e9nologique, et non physique. Le narrateur, en conjecturant sur la\u00a0<em>possibilit\u00e9<\/em>\u00a0d\u2019un labyrinthe temporel, traverse la fronti\u00e8re de la stricte sensibilit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique pour faire entrer la distorsion spatio-temporelle qu\u2019est le labyrinthe dans la physique post-einsteinienne \u2013 du moins, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une fiction (mise en abyme au sein d\u2019une autre mise en abyme), des\u00a0<em>implications philosophiques<\/em>\u00a0de celle-ci. Les manuscrits de Ts\u2019ui P\u00ean, lequel est compl\u00e8tement obs\u00e9d\u00e9 par le temps<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-11\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-11\">11<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\"> \u00ab\u00a0Je sais que de tous les probl\u00e8mes, aucun ne l\u2019inqui\u00e8te et ne le travaille autant que le probl\u00e8me abyssal du temps. Eh bien, c\u2019est le\u00a0<em>seul<\/em>\u00a0probl\u00e8me qui ne figure pas dans les pages du\u00a0<em>Jardin<\/em>. Il n\u2019emploie pas le mot qui veut dire\u00a0<em>temps<\/em>. [\u2026]\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0<\/em>est une \u00e9norme devinette ou parabole dont le th\u00e8me est le temps; cette cause cach\u00e9e lui interdit la mention de son nom. Omettre\u00a0<em>toujours<\/em>\u00a0un mot, avoir recours \u00e0 des m\u00e9taphores inad\u00e9quates et \u00e0 des p\u00e9riphrases \u00e9videntes, est peut-\u00eatre la fa\u00e7on la plus d\u00e9monstrative de l\u2019indiquer.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 102) L\u2019obsession de Ts\u2019ui Pen pour le temps fait d\u2019ailleurs \u00e9cho \u00e0 celle de Borges, auquel il consacre tout un volet de ses\u00a0<em>Conf\u00e9rences\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Le temps est un probl\u00e8me essentiel. Je veux dire que nous ne pouvons pas faire abstraction du temps.\u00a0\u00bb (Borges, 1985, p. 204) <\/span>, s\u2019apparentent alors \u00e0 un manifeste d\u2019une vision du temps qui a toutes les apparences du temps relativiste, c\u2019est-\u00e0-dire, de l\u2019espace-temps tel que les physiciens le con\u00e7oivent depuis Einstein \u2013 alors m\u00eame que Ts\u2019ui P\u00ean aurait \u00e9crit ces manuscrits avant l\u2019<em>annus mirabilis<\/em>\u00a0(1905) de la publication des travaux sur la relativit\u00e9 restreinte du c\u00e9l\u00e9brissime physicien \u2013, ce qui ferait de Ts\u2019ui P\u00ean (s\u2019il e\u00fbt exist\u00e9 dans notre univers extradi\u00e9g\u00e9tique) ni plus ni moins qu\u2019un\u00a0<em>pr\u00e9curseur<\/em>\u00a0par rapport \u00e0 cette m\u00eame th\u00e9orie de la relativit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>L\u2019explication en est claire.\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>\u00a0est une image incompl\u00e8te, mais non fausse, de l\u2019univers tel que le concevait Ts\u2019ui P\u00ean. \u00c0 la diff\u00e9rence de Newton et de Schopenhauer, votre anc\u00eatre ne croyait pas \u00e0 un temps uniforme, absolu. Il croyait \u00e0 des s\u00e9ries infinies de temps, \u00e0 un r\u00e9seau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parall\u00e8les. Cette trame de temps qui s\u2019approchent, bifurquent, se coupent ou s\u2019ignorent pendant des si\u00e8cles, embrasse\u00a0<em>toutes<\/em>\u00a0les possibilit\u00e9s. (Borges, \u00ab\u00a0Le jardin\u2026\u00a0\u00bb, 1965, p. 103)<\/p>\n<p>Ici, la mention d\u2019Arthur Schopenhauer et d\u2019Isaac Newton n\u2019est pas un hasard. D\u2019une part, Borges (qui, rappelons-le, a compos\u00e9 sa nouvelle en 1941, d\u00e9cennie o\u00f9 la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 commen\u00e7ait \u00e0 peine \u00e0 \u00eatre mieux comprise par le grand public) avait la pens\u00e9e de Schopenhauer en tr\u00e8s haute estime, et connaissait tr\u00e8s bien l\u2019\u0153uvre de celui-ci; aussi, il est \u00e9vident que la philosophie du temps exprim\u00e9e dans les manuscrits de Ts\u2019ui P\u00ean vient s\u2019opposer, par son rapprochement avec la relativit\u00e9, au temps cyclique d\u00e9fendu par le philosophe allemand<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-12\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-12\">12<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">En effet, la relativit\u00e9 r\u00e9affirme la lin\u00e9arit\u00e9 du temps. Aux tenants de l\u2019\u00e9ternel retour (conception cyclique du temps), tel Schopenhauer, la physique r\u00e9pond, par la bouche d\u2019\u00c9tienne Klein, de mani\u00e8re cinglante\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019existence de cycles dans le temps ne signifie nullement que le temps est lui-m\u00eame cyclique.\u00a0\u00bb (Klein, 2004, p. 82) Klein pr\u00e9cise toutefois que, puisque la lin\u00e9arit\u00e9 du temps est tributaire de la causalit\u00e9, \u00ab\u00a0selon la formule consacr\u00e9e, [\u2026] \u201cles m\u00eames causes produisent les m\u00eames effets\u201d [\u2026]\u00a0: certains ph\u00e9nom\u00e8nes [isol\u00e9s] se reproduisent tels quels, d\u00e8s lors que leurs causes se r\u00e9p\u00e8tent.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>. p. 90) <\/span>. De m\u00eame, l\u2019espace-temps d\u2019Einstein rendait obsol\u00e8te le temps newtonien\u00a0\u2013 en effet, dans le cadre de la relativit\u00e9, temps et espace sont indissociables\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement est quelque chose qui arrive en un point particulier de l\u2019espace \u00e0 un moment particulier. Aussi peut-on le sp\u00e9cifier par quatre nombres ou coordonn\u00e9es. Encore une fois, le choix des coordonn\u00e9es est arbitraire [\u2026]. En Relativit\u00e9, il n\u2019y a pas de v\u00e9ritable distinction entre l\u2019espace et les coordonn\u00e9es de temps, tout comme il n\u2019y a pas de v\u00e9ritable diff\u00e9rence entre deux coordonn\u00e9es de l\u2019espace. (Hawking, 1989, p. 46)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il s\u2019agit bel et bien d\u2019un temps\u00a0<em>moderne<\/em>\u00a0que cherche \u00e0 illustrer Borges \u00e0 travers cette mise en abyme (d\u2019une mise en abyme), un temps, ou plut\u00f4t un espace-temps, qui admet la possibilit\u00e9 des univers parall\u00e8les, comme le souligne Fran\u00e7ois Taillandier\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on \u00ab\u00a0Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb nous fait vivre concr\u00e8tement une autre hypoth\u00e8se, celle des temps parall\u00e8les, o\u00f9 nous vivons simultan\u00e9ment toutes les variantes possibles de notre vie; et il nous la fait vivre comme un cauchemar. Le personnage sait qu\u2019il vit aussi toutes les autres variantes, mais il n\u2019en est pas moins prisonnier de celle-ci, la pire. Le temps n\u2019existe peut-\u00eatre pas mais nous sommes prisonniers du temps, nous sommes le temps; je ne vis peut-\u00eatre qu\u2019une variante, mais je suis contraint de la vivre comme si elle \u00e9tait ma seule vie. (Taillandier, 1993, p. 94)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2><em>Comment \u00e7a, des \u00ab\u00a0univers parall\u00e8les\u00a0\u00bb? C\u2019est quoi ce d\u00e9lire?!<\/em><\/h2>\n<p>Nous savons aujourd\u2019hui que la physique poss\u00e8de une th\u00e9orie, inv\u00e9rifiable en laboratoire, selon laquelle, comme Borges \u00e0 travers Ts\u2019ui P\u00ean l\u2019affirme, l\u2019espace-temps serait constitu\u00e9 d\u2019une infinit\u00e9 d\u2019espace-temps m\u00e9triques de Minkowski<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-13\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-13\">13<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">Nomm\u00e9 ainsi d\u2019apr\u00e8s Hermann Minkowski, qui fut le premier \u00e0 \u00e9laborer un continuum espace-temps \u00e0 quatre dimensions. Ses travaux ont par la suite \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s par Einstein dans l\u2019\u00e9laboration de sa th\u00e9orie de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Dans la repr\u00e9sentation graphique de Minkowski, chaque \u00e9v\u00e9nement peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 par un c\u00f4ne de lumi\u00e8re tridimensionnel dans un espace-temps \u00e0 quatre dimensions. Ce c\u00f4ne, appel\u00e9 \u00ab\u00a0c\u00f4ne de lumi\u00e8re future\u00a0\u00bb, repr\u00e9sente tous les \u00e9v\u00e9nements possibles (improbables autant que probables) pouvant survenir dans l\u2019avenir et qui d\u00e9coulent du point-\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent situ\u00e9 au sommet du c\u00f4ne. De m\u00eame, un second c\u00f4ne de lumi\u00e8re oppos\u00e9, appel\u00e9 \u00ab\u00a0c\u00f4ne de lumi\u00e8re pass\u00e9\u00a0\u00bb, repr\u00e9sente tous les \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s ayant men\u00e9, par leurs effets causals, au point-\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent situ\u00e9 au sommet de ce c\u00f4ne \u2013 de sorte que les sommets des deux c\u00f4nes oppos\u00e9s correspondent. Tout ce qui est situ\u00e9 en dehors de ces deux c\u00f4nes, nomm\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019Ailleurs\u00a0\u00bb, ne peut pas influencer le point-\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent (tant dans le futur que dans le pass\u00e9), puisque rien, dans le cadre de la relativit\u00e9, ne peut aller plus vite que la lumi\u00e8re. Pour de plus amples d\u00e9tails, voir Hawking, 1989, p. 47-50. <\/span> formant une trame, infinie autant dans le futur, le pass\u00e9 que le pr\u00e9sent, parce que comportant\u00a0<em>tous\u00a0<\/em>les \u00e9v\u00e9nements possibles \u2013 aussi improbables puissent-ils para\u00eetre \u2013 depuis le commencement de l\u2019Univers\u00a0: la th\u00e9orie du Multivers. Chaque \u00e9v\u00e9nement, ainsi que chaque effet causal qui lui sont possiblement rapport\u00e9s, formeraient un Univers ind\u00e9pendant dont l\u2019existence demeurerait ind\u00e9celable pour tous les autres Univers causals, et vice versa. Toutefois, leur interrelation demeure possible et certainement envisageable, dans la mesure o\u00f9 diff\u00e9rents futurs possibles provenant de diff\u00e9rentes trames temporelles peuvent aboutir au m\u00eame point-\u00e9v\u00e9nement \u00e0 venir \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire, causer un \u00e9v\u00e9nement qui serait, pour chacun des Univers mis en cause,\u00a0<em>exactement le m\u00eame<\/em>, mais \u00e0 partir de pr\u00e9misses qui pourraient \u00eatre en partie diff\u00e9rentes \u2013 et Borges, \u00e0 travers Ts\u2019ui P\u00ean, l\u2019a compris\u00a0: \u00ab\u00a0Dans l\u2019ouvrage de Ts\u2019ui P\u00ean, tous les d\u00e9nouements se produisent; chacun est le point de d\u00e9part d\u2019autres bifurcations. Parfois, les sentiers de ce labyrinthe convergent\u00a0\u00bb. (Borges, \u00ab\u00a0Le jardin\u2026\u00a0\u00bb, 1965, p. 101)<\/p>\n<p>En amalgamant au th\u00e8me du labyrinthe cette th\u00e9orie de l\u2019espace-temps, encore nouvelle (et mal comprise par une large frange du public) au moment de l\u2019\u00e9criture du \u00ab\u00a0Jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb, Borges cherche \u00e0 construire une ind\u00e9termination fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9rudition. Cette \u00e9rudition ne reposerait pas sur la m\u00e9taphysique, comme Jean Fabre l\u2019affirmait en parlant de son \u0153uvre en g\u00e9n\u00e9ral (et qui correspond,\u00a0<em>grosso modo<\/em>, \u00e0 l\u2019essentiel de son argumentaire \u00e0 propos de l\u2019Argentin dans\u00a0<em>Le miroir de la sorci\u00e8re<\/em>), mais plut\u00f4t sur une certaine \u00e9rudition scientifique, au sens dur du terme. Borges \u00e9tant fascin\u00e9 par le temps et les labyrinthes, il allait alors de soi qu\u2019il se devait d\u2019\u00e9crire une nouvelle qui en serait la quintessence fantastique \u2013 mais d\u2019un fantastique proprement borg\u00e9sien, o\u00f9 la forme demeure au centre de l\u2019effet de doute et d\u2019\u00e9tranget\u00e9 que l\u2019Argentin offre au lecteur puisque, rappelons-le, les manuscrits de Ts\u2019ui P\u00ean englobent\u00a0<em>tous<\/em>\u00a0les possibles pass\u00e9s, pr\u00e9sents, et futurs de ses protagonistes. Un tel r\u00e9cit, m\u00eame en \u00e9tant simplement la mise en abyme d\u2019une mise en abyme, ne peut que donner le tournis, provoquer le vertige chez le lecteur id\u00e9alis\u00e9, le m\u00eame que celui de l\u2019\u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb, qui, n\u00e9cessairement, arr\u00eatera momentan\u00e9ment sa lecture pour tenter d\u2019imaginer une telle \u0153uvre; et l\u2019esprit chavire, puisqu\u2019il semble impossible d\u2019en concevoir toute la port\u00e9e dans notre monde extradi\u00e9g\u00e9tique\u00a0: un tel ouvrage, qui pr\u00e9tend d\u00e9peindre\u00a0<em>tous les possibles<\/em>\u00a0\u2013 lesquels sont infinis \u2013 ne serait-il pas volumineux au point de faire p\u00e2lir la plus vaste des encyclop\u00e9dies? Ne serait-ce pas une sorte de r\u00e9cit\u00a0<em>total<\/em>, qui ne pourrait jamais r\u00e9ellement pr\u00e9tendre avoir de fin, autre que celle de la mort de son auteur<sup id=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-14\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030a50000000000000000_5481\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-14\">14<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Ce qui fait dire \u00e0 Fran\u00e7ois Taillandier\u00a0: \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb suppose un roman labyrinthique, qui relaterait non seulement une histoire r\u00e9elle mais toutes ses variantes possibles. Or de ce roman n\u00e9cessairement inachev\u00e9, l\u2019histoire qui nous est cont\u00e9e n\u2019est pas seulement une \u00e9vocation, mais, tout aussi n\u00e9cessairement, un fragment\u00a0: une des variantes du temps, dans laquelle le personnage comprend enfin le myst\u00e9rieux roman, mais doit tuer celui qui en donne la cl\u00e9. Cette vertigineuse \u00ab\u00a0mise en abyme\u00a0\u00bb ne para\u00eet pas suffire \u00e0 l\u2019auteur\u00a0: avant m\u00eame que nous en ayons pris connaissance, d\u00e8s les premi\u00e8res lignes, on nous signalait que le t\u00e9moignage du narrateur est incomplet\u00a0: autre recours \u00e0 la notion de fragment, symbolisant et annon\u00e7ant l\u2019ensemble de la structure.\u00a0\u00bb (Taillandier, 1993, p. 89)<\/span><\/p>\n<p>? Et en ce sens, par la seule masse de ses pages,\u00a0<em>cet ouvrage n\u2019occuperait-il pas la place de toute une biblioth\u00e8que<\/em>? Et par extension, si cet ouvrage, qui pr\u00e9tend couvrir l\u2019<em>infini<\/em>\u00a0des possibles, en venait \u00e0 \u00eatre compl\u00e9t\u00e9 (ce qui est une aporie),\u00a0<em>cette biblioth\u00e8que qui le contient ne devrait-elle pas \u00eatre elle-m\u00eame infinie pour esp\u00e9rer inclure un ouvrage lui-m\u00eame infini<\/em>\u00a0(ce qui, avouons-le, \u00e9voque \u00e9trangement l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale derri\u00e8re cette autre nouvelle qu\u2019est \u00ab\u00a0La Biblioth\u00e8que de Babel\u00a0\u00bb\u2026)? Et en couvrant l\u2019\u00e9tendue infinie de tous les possibles, l\u2019ouvrage infini de Ts\u2019ui Pen n\u2019en viendrait-il pas,\u00a0<em>in extensio<\/em>, \u00e0 relater, au fil de ses tomes occupant un espace physique infini et relevant n\u00e9cessairement du labyrinthe (d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il est ais\u00e9 de se perdre dans les rayons d\u2019une biblioth\u00e8que aux dimensions nationales\u2026), des intrigues qui, poussant la fiction dans ses ultimes retranchements, pourraient bien \u00eatre extradi\u00e9g\u00e9tiques, c\u2019est-\u00e0-dire bien r\u00e9elles, an\u00e9antissant ainsi, de mani\u00e8re bien angoissante (et fantastique!) il faut l\u2019avouer, la fronti\u00e8re entre la r\u00e9alit\u00e9 et la fiction? Toutes ces questions soulev\u00e9es font ainsi dire \u00e0 Ir\u00e8ne Bessi\u00e8re que c\u2019est toute la coh\u00e9sion de l\u2019univers, du r\u00e9el, qui est ainsi remise en question \u00e0 travers l\u2019existence improbable des manuscrits de Ts\u2019ui P\u00ean\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Les th\u00e8mes du labyrinthe et de l\u2019espace d\u00e9multipli\u00e9 reprennent l\u2019antinomie de la raison et de la d\u00e9raison pour dessiner la qu\u00eate sans fin et l\u2019image d\u2019un centre cach\u00e9, pour imposer la vanit\u00e9 de tout discours. L\u2019architecture du r\u00e9el se confond avec celle de la parole humaine, \u00e0 la continuit\u00e9 illusoire [\u2026]. Cette possibilit\u00e9 de la polyvalence, de la bifurcation du sens, installe l\u2019ind\u00e9termination en m\u00eame temps qu\u2019elle figure une coh\u00e9sion de l\u2019univers, qui ne peut \u00eatre d\u00e9finie rationnellement. (Bessi\u00e8re, 1974, p. 155)<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2>Ah d\u2019accord! Et c\u2019est ainsi qu\u2019on en revient \u00e0 la biblioth\u00e8que!<\/h2>\n<p>Le livre insens\u00e9 de Ts\u2019ui P\u00ean et son labyrinthe ne font qu\u2019un \u2013 le livre EST le labyrinthe et vice versa. D\u00e8s lors, Borges, au m\u00eame titre que le roman de Ts\u2019ui P\u00ean, se joue de ses lecteurs en les faisant bifurquer, se retourner, revenir sur leurs pas, dans un d\u00e9dale de mots et de mises en abyme o\u00f9 la fiction se fait l\u2019\u00e9cho de la forme labyrinthique privil\u00e9gi\u00e9e par les auteurs\u00a0: Borges, mais aussi ses cr\u00e9ations (Ts\u2019ui P\u00ean, mais aussi Herbert Quain, Pierre Menard et Mir Bahadur Ali), sortes de disciples fictifs, pour ne pas dire carr\u00e9ment d\u2019avatars du mod\u00e8le borg\u00e9sien de l\u2019\u00e9crivain fantastique.\u00a0<em>Exit\u00a0<\/em>alors la progression ultra-rapide qu\u2019appelle d\u2019ordinaire le r\u00e9cit fantastique\u00a0: ici la confusion est ma\u00eetresse et force, chez le lecteur, les retours en arri\u00e8re et, par le fait m\u00eame, la relecture&#8230; au beau milieu du r\u00e9cit!<\/p>\n<p>Il n\u2019y a, finalement, qu\u2019en saisissant les enjeux de ce que le contenu des pages d\u2019un objet-livre peut\u00a0<em>devenir<\/em>, lorsque pouss\u00e9 vers son absolu totalisant (et l\u2019abrutissement paradoxal de la t\u00e2che pour y parvenir), vers l\u2019\u00e9tourdissement intellectuel qu\u2019\u00e9voque seulement la possibilit\u00e9 d\u2019une biblioth\u00e8que infinie comportant un seul ouvrage infini explorant tout l\u2019infini des possibles, que l\u2019on peut saisir toutes les implications de la biblioth\u00e8que borg\u00e9sienne. Borges, v\u00e9ritable\u00a0<em>maestro<\/em>\u00a0des labyrinthes th\u00e9matiques et formels, nous invite, par le truchement de r\u00e9flexions sur la biblioth\u00e8que, mais surtout ses organes-livres, dans un intriguant carrousel, une valse de stimuli intellectuels dont les ramifications, \u00e0 la mani\u00e8re de fractales, se r\u00e9percutent vers l\u2019infini \u2013 au point o\u00f9 la raison du lecteur, vacillant devant les vertigineuses possibilit\u00e9s pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 son entendement, se fracture, et tel un papillon brisant la soie de son cocon, \u00e9merge vers un nouveau mode de compr\u00e9hension des possibles offerts par la fiction.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BESSI\u00c8RE, Ir\u00e8ne. 1974.\u00a0<em>Le r\u00e9cit fantastique\u00a0: la po\u00e9tique de l\u2019incertain<\/em>, Paris\u00a0: Librairie Larousse, 256 p.<\/p>\n<p>BORGES, Jorge Luis. 1965.\u00a0<em>Fictions<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, 185 p.BORGES, Jorge Luis. 1985. \u00ab\u00a0le Temps\u00a0\u00bb in\u00a0<em>Conf\u00e9rences<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio essais\u00a0\u00bb, p. 203-216<\/p>\n<p>.BOUVET, Rachel. 2007.\u00a0<em>\u00c9tranges r\u00e9cits, \u00e9tranges lectures. Essai sur l\u2019effet fantastique<\/em>, Qu\u00e9bec\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, 239 p.<\/p>\n<p>CAILLOIS, Roger. 1975.\u00a0<em>Obliques pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de Images, images\u2026<\/em>, Paris\u00a0: Stock, 256 p.<\/p>\n<p>FABRE, Jean. 1992.\u00a0<em>Le miroir de sorci\u00e8re. Essai sur la litt\u00e9rature fantastique<\/em>, Paris\u00a0: librairie Jos\u00e9 Corti, 517 p.<\/p>\n<p>GAUDREAULT, Marc Ross. 2010. \u00ab\u00a0Borges et l\u2019essai fantastique\u00a0\u00bb in\u00a0<em>Qu\u00e9bec Fran\u00e7ais<\/em>, no 159 (Automne), p. 29-32.<\/p>\n<p>HAWKING, Stephen W. 1989.\u00a0<em>Une br\u00e8ve histoire du temps. Du big bang aux trous noirs<\/em>, Paris\u00a0: Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Champs\u00a0\u00bb, 245 p.KLEIN, \u00c9tienne. 2004.\u00a0<em>Les tactiques de Chronos<\/em>. Paris\u00a0: Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Champs\u00a0\u00bb, 220 p.<\/p>\n<p>MONEGAL, Emir Rodriguez. 1983.\u00a0<em>Jorge Luis Borges. Biographie litt\u00e9raire<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 577 p.TAILLANDIER, Fran\u00e7ois. 1993.\u00a0<em>Jorge Luis Borges<\/em>, Paris\u00a0: Fran\u00e7ois Bourin, coll. \u00ab\u00a0\u00c9crivain\u00a0\u00bb, 204 p.\u00a0VARGAS LLOSA, Mario. 2004.\u00a0<em>Un demi-si\u00e8cle avec Borges<\/em>, Paris\u00a0: L\u2019Herne, 91 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Ross Gaudreault, Marc. \u00ab \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la biblioth\u00e8que borg\u00e9sienne \u00bb,<\/p>\n<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<h2>Pourquoi la biblioth\u00e8que\u00a0?<\/h2>\n<p>On pourrait commencer cette r\u00e9flexion sur la biblioth\u00e8que, son lieu ou son non-lieu, th\u00e8me qui sert de fil conducteur aux r\u00e9flexions de ce num\u00e9ro de <em>Postures<\/em>, en prenant le livre comme point de d\u00e9part. En effet, les livres sont le r\u00e9f\u00e9rent premier auquel renvoie la biblioth\u00e8que, si bien que la conservation, l\u2019organisation et l\u2019acc\u00e8s aux livres restent quelques-uns de ses objectifs principaux.<\/p>\n<p>Or, pourquoi ce stockage\u00a0? \u00c9tablie par Kant au XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la distinction entre un livre (<em>opera<\/em>) et l\u2019exemplaire qui le repr\u00e9sente (<em>opus<\/em>) pourrait s\u2019av\u00e9rer utile pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question. D\u2019apr\u00e8s cette distinction, le livre n\u2019est pas une \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Sache<\/em>), mais le <em>discours<\/em> ou \u00ab\u00a0le simple usage des forces\u00a0\u00bb d\u2019un auteur lorsqu\u2019il s\u2019adresse au public des lecteurs, \u00ab\u00a0en son nom\u00a0\u00bb (Kant, 1995 [1785], p.123). Cette conception du livre co\u00efncide et, en m\u00eame temps, s\u2019oppose \u00e0 celle soutenue par Jacques Derrida dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019id\u00e9e du livre, c\u2019est une id\u00e9e de totalit\u00e9, finie ou infinie, du signifiant\u00a0; cette totalit\u00e9 du signifiant ne peut \u00eatre ce qu\u2019elle est, une totalit\u00e9, que si une totalit\u00e9 du signifi\u00e9 lui pr\u00e9existe, surveille son inscription et ses signes, en est ind\u00e9pendante dans son id\u00e9alit\u00e9 (1967, p. 30). \u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La conservation du livre ne se justifie donc pas seulement du fait qu\u2019il est un objet mat\u00e9riel, mais du fait qu\u2019il est un <em>discours, <\/em>un <em>logos.<\/em> Autrement dit, les livres ont non seulement une valeur mat\u00e9rielle, mais aussi, osons le dire, une valeur spirituelle; et leur emmagasinage dans les biblioth\u00e8ques tient justement \u00e0 la conservation de cette spiritualit\u00e9 accumul\u00e9e. La biblioth\u00e8que devient d\u00e8s lors un sanctuaire o\u00f9 la possibilit\u00e9 de reconstruire le pass\u00e9 ne s\u2019\u00e9puise jamais\u00a0: le contenu spirituel qui y est gard\u00e9 est la mati\u00e8re informe pour les constructions le plus vari\u00e9es de la m\u00e9moire. On y trouve pourtant non seulement de quoi refaire le pass\u00e9, mais \u00e9galement de quoi imaginer les peurs et les horreurs qui hantent l\u2019imaginaire. Qui plus est, la biblioth\u00e8que d\u00e9tient aussi bien la force de l\u2019autorit\u00e9 et de la tradition que celle de la subversion (Raven, 2004, p. 28).<\/p>\n<p>La force et la valeur symbolique d\u2019une biblioth\u00e8que peuvent \u00eatre particuli\u00e8rement constat\u00e9es lors des \u00e9pisodes historiques menant \u00e0 sa destruction. En effet, de la biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie aux biblioth\u00e8ques d\u00e9truites tout au long du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par des conflits militaires ou par des d\u00e9sastres naturels, l\u2019an\u00e9antissement ou la d\u00e9sagr\u00e9gation des biblioth\u00e8ques suscite les plus vives r\u00e9actions\u00a0: on n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 qualifier l\u2019acte de barbarie, de perte irr\u00e9cup\u00e9rable, voire de crime contre le pass\u00e9 d\u2019un peuple (<em>ibid<\/em>., p.8). Pour documenter ces \u00e9pisodes de perte et de barbarie, l\u2019Unesco a entrepris d\u2019\u00e9tablir une liste des biblioth\u00e8ques d\u00e9truites ou perdues au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, projet qui est \u00e0 son tour encadr\u00e9 par un autre projet dont le nom, \u00ab\u00a0<em>Lost Memories<\/em>\u00a0\u00bb, est r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 bien des \u00e9gards (Unesco, 1996). L\u2019objectif de ce projet documentaire, assure-t-on, n\u2019est pas de dresser un monument fun\u00e9raire aux m\u00e9moires in\u00e9vitablement perdues, mais de sensibiliser les responsables des biblioth\u00e8ques et de pr\u00e9venir, l\u00e0 ou cela est possible, la d\u00e9gradation des ressources documentaires. Cela \u00e9tant, le projet pourrait s\u2019av\u00e9rer utile encore d\u2019une autre fa\u00e7on\u00a0: en motivant la reconstruction des biblioth\u00e8ques perdues.<\/p>\n<p>Or, souvenons-nous que les livres ne sont pas seulement des objets (<em>opus<\/em>), mais aussi des discours (<em>opera<\/em>). D\u00e8s lors, la destruction des biblioth\u00e8ques peut \u00eatre con\u00e7ue non seulement comme la destruction mat\u00e9rielle des livres, mais aussi comme la destruction des discours. Cependant, est-il vraiment possible de d\u00e9truire un discours et comment parvient-on \u00e0 le faire\u00a0? J\u2019aimerais proposer ici d\u2019interroger les possibilit\u00e9s de destruction et de reconstruction de la biblioth\u00e8que par la traduction, et ce, \u00e0 partir de la biblioth\u00e8que du philosophe fran\u00e7ais Jacques Derrida (1930-2004). Autrement dit, je tenterai de revisiter la biblioth\u00e8que derridienne telle qu\u2019elle pourrait \u00eatre d\u00e9truite, puis reconstruite dans ses traductions en espagnol.<\/p>\n<h2>Des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes et des biblioth\u00e8ques reconstruites\u00a0: un bilan de pertes?<\/h2>\n<p>La traduction a parfois \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e comme l\u2019un des moyens de d\u00e9truire le discours d\u2019autrui. Les reproches aussi bien que les \u00e9loges adress\u00e9s aux traductions tiennent justement, pour la plupart, \u00e0 l\u2019effet destructif ou reconstructif que les traducteurs arrivent \u00e0 produire. En d\u2019autres termes, les trahisons qu\u2019on attribue aux textes traduits sont tr\u00e8s souvent des listes de pertes d\u2019\u00e9l\u00e9ments que le texte traduit n\u2019aurait pas conserv\u00e9s. De m\u00eame, les traductions qui m\u00e9ritent le qualificatif de \u00ab\u00a0recr\u00e9ations\u00a0\u00bb ou, tout simplement, de \u00ab\u00a0bonnes traductions\u00a0\u00bb, atteignent ce statut du fait d\u2019\u00eatre arriv\u00e9es \u00e0 tout \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9rer\u00a0\u00bb du texte de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Dans le cas particulier des traductions de textes philosophiques, cela implique r\u00e9cup\u00e9rer la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Pensons, par exemple au cas d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis (n\u00e9 environ en 170 de notre \u00e8re) \u00e0 qui on attribue un <em>Banquet des sophistes<\/em> encore conserv\u00e9 de nos jours, et dont l\u2019importance consiste \u00e0 citer de nombreux ouvrages perdus de l\u2019Antiquit\u00e9, et \u00e0 permettre, donc, par l\u2019interm\u00e9diaire des citations, la reconstruction d\u2019une biblioth\u00e8que \u00e0 tout jamais perdue, voire \u00ab\u00a0d\u2019une partie importante de notre pass\u00e9\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon-Wall, 2004, p. 28). C\u2019est ainsi que gr\u00e2ce aux citations et aux r\u00e9f\u00e9rences faites dans un texte, on assiste \u00e0 des sc\u00e8nes simultan\u00e9es de destruction et de reconstruction de biblioth\u00e8ques ins\u00e9r\u00e9es dans des textes d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p>La traduction des textes du philosophe Jacques Derrida peut \u00eatre compar\u00e9e au <em>Banquet des sophistes <\/em>d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis, non pas parce que les multiples citations de la tradition philosophique occidentale qu\u2019on y trouve renvoient \u00e0 des textes perdus, mais plut\u00f4t parce qu\u2019\u00e0 l\u2019aide de ces citations, il est possible de reconstruire des parties pr\u00e9cises de la biblioth\u00e8que derridienne, voire l\u2019\u00e9chafaudage de son discours. Mais avant d\u2019analyser la fa\u00e7on dont cette biblioth\u00e8que est d\u00e9truite, puis reconstruite en traduction, il convient de signaler le fonctionnement des citations dans les textes de l\u2019auteur<a id=\"footnoteref1_6nuaxj1\" class=\"see-footnote\" title=\"Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.\" href=\"#footnote1_6nuaxj1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Il n\u2019y pas de nouveaut\u00e9 \u00e0 dire que le projet th\u00e9orique de la d\u00e9construction a de fortes racines dans la tradition philosophique occidentale dont il cherche \u00e0 d\u00e9montrer l\u2019<em>essoufflement<\/em>. Tr\u00e8s souvent, la d\u00e9monstration a recours \u00e0 de nombreuses citations qui font l\u2019objet de lectures minutieuses s\u2019int\u00e9ressant surtout \u00e0 l\u2019\u00e9criture et aux formes textuelles, plut\u00f4t qu\u2019au sens qu\u2019on tente de v\u00e9hiculer par celles-ci. Chez Derrida, la citation ne sert donc pas seulement \u00e0 r\u00e9futer ou \u00e0 appuyer une ligne d\u2019argumentation, mais aussi \u00e0 retourner les mots d\u2019un auteur contre le raisonnement qu\u2019il pr\u00e9tendait construire. Autrement dit, cet emploi de la citation\u00a0<em>sollicite<\/em>\u00a0le texte cit\u00e9, si par\u00a0<em>solliciter<\/em>\u00a0on entend le sens attribu\u00e9 \u00e0 ce verbe au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, \u00e0 savoir \u00ab\u00a0remuer, agiter, \u00e9branler violemment\u00a0\u00bb, mais aussi \u00ab tourmenter, inqui\u00e9ter\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0exciter, provoquer\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0chercher \u00e0 gagner\u00a0\u00bb. Les citations convoqu\u00e9es par les \u00e9crits de Derrida ne font pas seulement partie de sa biblioth\u00e8que, mais permettent de reconstruire une biblioth\u00e8que racontant une autre histoire de la philosophie.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas sans importance d\u00e8s lors de rappeler que l\u2019examen auquel les citations sont soumises se fonde souvent sur leurs formes linguistiques. Autrement dit, l\u2019argumentation est d\u00e9velopp\u00e9e sur la base des termes et des formulations dans des langues d\u00e9termin\u00e9es, telles que le grec, le latin, l\u2019allemand ou les traductions fran\u00e7aises des \u0153uvres philosophiques originalement \u00e9crites dans ces langues-l\u00e0.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi que cet emploi des citations lance aux traducteurs des textes derridiens n\u2019est donc pas \u00e0 n\u00e9gliger. En effet, face \u00e0 de nombreuses citations des philosophes qui ont souvent d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 traduits, les traducteurs sont confront\u00e9s \u00e0 de longues recherches relatives aux propos cit\u00e9s par Derrida, pour constater que, finalement, la traduction existante ne dit pas exactement la \u00ab\u00a0m\u00eame chose\u00a0\u00bb que celle \u00e0 partir de laquelle Derrida construit son argumentation.<\/p>\n<p>La traduction en espagnol de <em>La carte postale <\/em>en est un exemple. Dans sa pr\u00e9face, Tom\u00e1s Segovia, le traducteur de Derrida et de Lacan, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ces difficult\u00e9s de traduction dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 la nature du texte, il n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 ad\u00e9quat d\u2019employer des traductions espagnoles \u00ab\u00a0autoris\u00e9es\u00a0\u00bb des fragments cit\u00e9s par Derrida\u00a0: j\u2019aurais d\u00fb confronter ces versions avec leurs originaux, avec les traductions fran\u00e7aises cit\u00e9es et avec les versions de Derrida lui-m\u00eame. Par exemple, en ce qui concerne les citations de la \u00ab\u00a0Lettre vol\u00e9e\u00a0\u00bb, j\u2019ai suivi le plus possible les versions de Baudelaire cit\u00e9es\u00a0: c\u2019\u00e9tait la seule fa\u00e7on de faire pour que les commentaires de Derrida restent compr\u00e9hensibles\u00a0; de m\u00eame, pour ceux de Lacan, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de faire une chose que le lecteur jugera peut-\u00eatre d\u00e9concertante\u00a0: j\u2019ai parfois retraduit certains passages des <em>\u00c9crits<\/em> de Lacan, dont j\u2019ai sign\u00e9 la traduction espagnole \u00ab\u00a0autoris\u00e9e\u00a0\u00bb (Segovia, 2001, p.\u00a0245\u00a0; ma traduction).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La traduction de <em>Marges de la philosophie <\/em>en est autre exemple. Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn, la traductrice espagnole, a recours au m\u00eame proc\u00e9d\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle retraduit toutes les citations incluses dans les essais composant le volume, sans pour autant pr\u00e9venir le lecteur de cette d\u00e9marche. Avertissement qui s\u2019av\u00e8re peut-\u00eatre superflu du fait que les notes en bas de page et les tr\u00e8s nombreuses r\u00e9f\u00e9rences auxquelles Derrida renvoie restent en fran\u00e7ais. Retenons l\u2019exemple de la version en espagnol du dernier essai du recueil, \u00ab\u00a0Signature \u00e9v\u00e9nement contexte\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9 au Congr\u00e8s international des soci\u00e9t\u00e9s de philosophie de langue fran\u00e7aise tenu \u00e0 Montr\u00e9al en 1971, le texte propose une r\u00e9flexion sur le concept de \u00ab\u00a0communication\u00a0\u00bb, la possibilit\u00e9 infinie de \u00ab\u00a0citer\u00a0\u00bb (<em>it\u00e9rabilit\u00e9<\/em>) et le pouvoir performatif de la signature; r\u00e9flexion tr\u00e8s proche des pr\u00e9occupations qui se pr\u00e9sentent dans le pr\u00e9sent article<a id=\"footnoteref2_88u9mkh\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura (Castro-Ram\u00edrez, 2007).\" href=\"#footnote2_88u9mkh\">[2]<\/a>. Pour l\u2019instant, il est important de consid\u00e9rer que pour se construire, cette r\u00e9flexion cite l\u2019<em>Essai sur l\u2019origine des langues<\/em> de Condillac, la traduction fran\u00e7aise des <em>Logische Untersuchungen <\/em>de Husserl et celle de <em>How to do things with words <\/em>de John L. Austin. Or ces citations ne peuvent pas \u00eatre d\u00e9limit\u00e9es ou s\u00e9par\u00e9es du texte de l\u2019auteur\u00a0: elles s\u2019y trouvent greff\u00e9es de sorte que, pour la traduction de ce texte, il ne s\u2019agit pas seulement de se familiariser avec le jargon derridien, mais \u00e9galement avec celui des auteurs cit\u00e9s dont les propos sont tiss\u00e9s au texte de Derrida. En d\u2019autres termes, les citations de ces auteurs font d\u00e9sormais partie du discours o\u00f9 elles se retrouvent ins\u00e9r\u00e9es. \u00c9tant donn\u00e9 que les langues dans lesquelles Husserl et Austin se sont exprim\u00e9s sont l\u2019allemand et l\u2019anglais, m\u00eame en citant les traductions fran\u00e7aises, Derrida reprend tr\u00e8s fr\u00e9quemment des formulations dans ces langues-l\u00e0 pour d\u00e9velopper son propos. Citons, par exemple, le passage o\u00f9 il s\u2019agit de d\u00e9montrer que l\u2019agrammaticalit\u00e9 d\u2019une expression ne peut jamais \u00eatre absolue, toute expression et toute formulation \u00e9tant susceptibles d\u2019acqu\u00e9rir du sens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est donc seulement dans un contexte d\u00e9termin\u00e9 par une volont\u00e9 de savoir, par une intention \u00e9pist\u00e9mique, par un rapport conscient \u00e0 l\u2019objet comme objet de connaissance dans un horizon de v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est dans ce champ contextuel orient\u00e9 que \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb est irrecevable. Mais, comme \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb ne constituent pas leur contexte en eux-m\u00eames, rien n\u2019interdit qu\u2019ils fonctionnent dans un autre contexte \u00e0 titre de marque signifiante (ou d\u2019indice, dirait Husserl). Non seulement dans le cas contingent o\u00f9, par la traduction de l\u2019allemand en fran\u00e7ais \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb pourra se charger de grammaticalit\u00e9, ou (<em>oder<\/em>) devenant \u00e0 l\u2019audition <em>o\u00f9<\/em> (marque de lieu): \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon: le vert est o\u00f9)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire?\u00a0\u00bb. Mais m\u00eame \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb (<em>the green is either<\/em>) signifie encore <em>exemple d\u2019agrammaticalit\u00e9<\/em> (1972, p.\u00a0381).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 son tour, la version en espagnol dit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>As\u00ed pues, solamente en un contexto dominado por una voluntad de saber, por una intenci\u00f3n epist\u00e9mica, por una relaci\u00f3n consciente con el objeto como objeto de conocimiento en un horizonte de verdad, en este campo contextual \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb es inaceptable. Pero, como el \u00ab\u00a0verde es o\u00a0\u00bb o \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb no constituyen su contexto en s\u00ed mismos, nada impide que funcionen en otro contexto a t\u00edtulo de marca significante (o de \u00edndice, dir\u00eda Husserl). No s\u00f3lo en el caso contingente en el que, por la traducci\u00f3n del alem\u00e1n al franc\u00e9s \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb podr\u00eda cargarse de gramaticalidad, al convertirse o (<em>oder<\/em>) en la audici\u00f3n en d\u00f3nde (marca de lugar): \u00ab\u00a0D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber?\u00a0\u00bb. Pero incluso \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb (<em>The green is either<\/em>) significa todav\u00eda <em>ejemplo de agramaticalidad<\/em> (2003, p. 361).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019un des enjeux de cette traduction est justement de parvenir \u00e0 franchir les seuils linguistiques repr\u00e9sent\u00e9s tout en sauvant l\u2019argument d\u00e9crivant le passage du non-sens de la proposition \u00ab\u00a0le vert est ou\/o\u00f9\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb, m\u00eame si cela implique \u00ab\u00a0l\u2019absence de signifi\u00e9\u00a0\u00bb ou l\u2019agrammaticalit\u00e9. Le fragment devient particuli\u00e8rement complexe en espagnol du fait qu\u2019on y parle de la traduction vers le fran\u00e7ais, alors que le lecteur lit la traduction en espagnol. De m\u00eame, l\u2019ensemble des homophonies sugg\u00e9r\u00e9es \u2013 vert\/verre, ou\/o\u00f9 \u2013 semble impossible \u00e0 reconstruire en espagnol (verde\/vaso, o\/d\u00f3nde), de sorte que le passage de \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon\u00a0: le vert est o\u00f9)\/ D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire\u00a0?\/ \u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber? \u00bb reste tr\u00e8s obscur. L\u2019argumentation derridienne, sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Husserl et la critique implicite du projet de d\u00e9finition d\u2019une grammaire logique pure excluant tous les cas d\u2019\u00ab\u00a0agrammaticalit\u00e9\u00a0\u00bb demeurent, et ce, paradoxalement, <em>agrammaticales<\/em>.<\/p>\n<p>Doit-on alors conclure que la biblioth\u00e8que derridienne en tant que discours (<em>opera<\/em>) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite\u00a0? Serait-il possible de d\u00e9passer le clich\u00e9 de la traduction comme trahison\u00a0? Il est en tout cas souhaitable de pouvoir r\u00e9pondre par l\u2019affirmative \u00e0 cette derni\u00e8re question. Or, d\u00e9terminer dans quelle mesure la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne, soit la destruction du discours qui se construit \u00e0 partir de ces citations multiples, force \u00e0 admettre que, loin de se limiter \u00e0 une affaire de fid\u00e9lit\u00e9 ou d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 au texte derridien, il s\u2019agit d\u2019une intertextualit\u00e9 complexe qui comprend, en l\u2019occurrence, des textes de trois univers sociohistoriques, soit la philosophie allemande, la philosophie fran\u00e7aise et la philosophie en langue espagnole<a id=\"footnoteref3_26u1olm\" class=\"see-footnote\" title=\"On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.\" href=\"#footnote3_26u1olm\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>La question appelle donc \u00e0 la distinction des diff\u00e9rents niveaux auxquels les citations ont lieu. Au niveau le plus abstrait, les traductions d\u2019une tradition de pens\u00e9e fonctionnent comme des citations qui repr\u00e9sentent cette \u00ab\u00a0tradition source\u00a0\u00bb dans une \u00ab\u00a0tradition cible\u00a0\u00bb. Le texte traduit s\u2019ins\u00e8re donc dans l\u2019univers textuel de la tradition importatrice comme une citation, un fragment de la tradition import\u00e9e. Dans ce sens-l\u00e0, les citations de Husserl dans le texte derridien \u00e9quivalent \u00e0 des citations de la philosophie allemande dans un texte philosophique fran\u00e7ais. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une perspective certes questionnable, car il resterait \u00e0 prouver en quoi Husserl repr\u00e9sente la tradition allemande sans retomber dans un d\u00e9terminisme culturel. Cependant, l\u2019image dit bien des choses \u00e0 propos de la construction de la tradition philosophique\u00a0: comment en effet nier qu\u2019elle est constitu\u00e9e par des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes contin\u00fbment d\u00e9truites et reconstruites dans des aires linguistiques diff\u00e9rentes\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 un niveau plus concret, o\u00f9 un traducteur est tenu responsable de parler \u00ab\u00a0au nom de l\u2019auteur\u00a0\u00bb, de reconstruire son discours et les r\u00e9f\u00e9rences qui constituent sa biblioth\u00e8que, le mouvement d\u00e9crit dans le premier niveau pourrait s\u2019inverser. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019au lieu de reconstruire la biblioth\u00e8que dans et pour la tradition importatrice, ce serait le lecteur \u00e9tranger qui semblerait rendre visite \u00e0 la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Ainsi, pour certains, \u00ab\u00a0quand le traducteur fait bien son travail, il veut moins ins\u00e9rer le discours d\u2019autrui dans son propre discours qu\u2019il ne veut nous ins\u00e9rer, nous les lecteurs (et de fa\u00e7on corollaire, lui-m\u00eame) dans le contexte du texte traduit\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon et Wall, 2004, p.42).<\/p>\n<p>Ce double mouvement ne fait que reprendre et repr\u00e9senter la perspective herm\u00e9neutique avanc\u00e9e d\u00e9j\u00e0 au XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle par Schleiermacher (1999 [1813]). Il reste que, de nos jours, l\u2019actualit\u00e9 de cette perspective repose sur le fait que ce n\u2019est ni l\u2019auteur ni le lecteur qui bougent de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, mais qu\u2019ils le font en tant que repr\u00e9sentants de leurs contextes sociohistoriques, en tant que sujets constitu\u00e9s par un ensemble de discours pr\u00e9cis.<\/p>\n<h2>Conclusions<\/h2>\n<p>Reposons alors la question\u00a0: doit-on faire le deuil de la biblioth\u00e8que derridienne du fait qu\u2019elle semble in\u00e9vitablement d\u00e9truite dans ses traductions? Faut-il pleurer cette annonce apocalyptique de la mort de son discours (<em>logos<\/em>)? La biblioth\u00e8que itin\u00e9rante qu\u2019est devenue la tradition philosophique permettrait-elle que la traduction soit quelque chose de plus que l\u2019<em>opus<\/em> que Kant avait oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>opera<\/em>?<\/p>\n<p>Je tenterai de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions de deux fa\u00e7ons. Souvenons-nous tout d\u2019abord que si d\u2019un <em>ton apocalyptique <\/em>on s\u2019empresse de mettre en garde contre la disparition et la destruction de la biblioth\u00e8que, cet avertissement peut \u00e9galement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019une des craintes hantant nos esprits, au moins depuis la naissance de la philosophie, \u00e0 savoir celle de la mort de la parole en tant que <em>logos. <\/em>En effet, comme Derrida l\u2019a par ailleurs montr\u00e9, rien n\u2019est plus paradoxal qu\u2019annoncer la mort du livre \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019on assiste \u00e0 la prolif\u00e9ration des biblioth\u00e8ques et \u00e0 des formes de diffusion d\u00e9passant toutes les attentes. De m\u00eame, comment soutenir la th\u00e8se de la destruction du discours et de la biblioth\u00e8que derridiens par ses traducteurs, alors que Derrida est un des philosophes le plus traduits et cit\u00e9s\u00a0? Dans ses propres termes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Mort de la parole\u00a0\u00bb est sans doute ici une m\u00e9taphore\u00a0: avant de parler de disparition, il faut penser \u00e0 une nouvelle situation de la parole [et de la biblioth\u00e8que et de la traduction], \u00e0 sa subordination dans une structure o\u00f9 elle ne serait plus l\u2019archonte. (1967, p. 18).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette premi\u00e8re r\u00e9ponse, conduisant vers le changement de statut de la biblioth\u00e8que en tant que <em>logos <\/em>ou <em>discours, <\/em>permet d\u2019aborder une deuxi\u00e8me perspective, celle de l\u2019<em>it\u00e9rabilit\u00e9 <\/em>d\u2019un discours ou de sa possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre infiniment r\u00e9p\u00e9t\u00e9, cit\u00e9 et d\u00e9plac\u00e9, soit d\u00e9truit et reconstruit<em>. <\/em>En d\u2019autres termes, les traductions des textes derridiens peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des citations <em>in extenso<\/em> de cette \u00e9criture qui a perdu son statut privil\u00e9gi\u00e9 pour donner lieu \u00e0 une sc\u00e8ne o\u00f9 les plus \u00ab\u00a0improbables signatures\u00a0\u00bb, celles de ses traducteurs, remettent en mouvement sa biblioth\u00e8que itin\u00e9rante.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>CASTRO-RAMIREZ, Nayelli M. 2007. <em>Derrida traductor, Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura. <\/em>El Colegio de M\u00e9xico. M\u00e9moire de ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>CHAMBAT-HOUILLON, Marie France, et Anthony WALL. 2004. <em>Droit de citer. <\/em>Rosny-sous-bois\u00a0: \u00c9ditions Br\u00e9al.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1967. <em>De la grammatologie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1972. <em>Marges de la philosophie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 2003 [1989]. \u00ab\u00a0Firma, acontecimiento, contexto\u00a0\u00bb. <em>M\u00e1rgenes de la filosof\u00eda. <\/em>Trad. par Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn. Madrid\u00a0: C\u00e1tedra, pp. 349-372.<\/p>\n<p>KANT, Emmanuel. 1995 [1785]. <em>Qu\u2019est-ce qu\u2019un livre? <\/em>Textes de Kant et de Fichte traduits par Jocelyn Benoist, pr\u00e9face de Dominique Lecourt. Paris\u00a0: Quadrige\/PUF.<\/p>\n<p>RAVEN, James (ed.). 2004. <em>Lost Libraries. <\/em>New York\u00a0: Palgrave Macmillan.<\/p>\n<p>SEGOVIA, Tom\u00e1s. 2001. \u00ab\u00a0Nota del traductor\u00a0\u00bb. Jacques Derrida, <em>La tarjeta postal, de S\u00f3crates a Freud y m\u00e1s all\u00e1. <\/em>M\u00e9xico\u00a0: Siglo XXI, pp. 245-247.<\/p>\n<p>SCHLEIERMACHER, Friedrich. 1999 [1813]. <em>Des diff\u00e9rentes m\u00e9thodes<\/em> <em>du traduire. <\/em>Trad. par Antoine Berman. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>UNESCO. 1996. <em>Memory of the World: Lost Memory &#8211; Libraries and Archives destroyed in the Twentieth Century <\/em>, prepared for UNESCO on behalf of IFLA by Hans van der Hoeven and on behalf of ICA by Joan van Albada, Paris: UNESCO, 1996, 70 pp.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_6nuaxj1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_6nuaxj1\">[1]<\/a> Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.<\/p>\n<p id=\"footnote2_88u9mkh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_88u9mkh\">[2]<\/a> Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 <em>Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura<\/em> (Castro-Ram\u00edrez, 2007).<\/p>\n<p id=\"footnote3_26u1olm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_26u1olm\">[3]<\/a> On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Castro, Nayelli. \u00ab Une sc\u00e8ne de destruction\/reconstruction : la biblioth\u00e8que derridienne \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013, En ligne,\u00a0 https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5481 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ross-gaudreault-13.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 ross-gaudreault-13.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-419c40ce-6470-4779-b91a-a691ee4ab121\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ross-gaudreault-13.pdf\">ross-gaudreault-13<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/ross-gaudreault-13.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-419c40ce-6470-4779-b91a-a691ee4ab121\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-1\"><span>1<\/span><div>Il est important de souligner que Borges, malgr\u00e9 le fait qu\u2019il fut celui qui exploita le mieux (et en ce sens, popularisa) ce proc\u00e9d\u00e9 alors nouveau de l\u2019essai fictif, n\u2019en est pas l\u2019inventeur \u2013 le titre revenant \u00e0 Thomas Carlyle et ce, d\u00e8s 1833-1834, ann\u00e9es de la s\u00e9rialisation de\u00a0<em>Sartor Resartus<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0En faisant comme s\u2019il \u00e9crivait [dans\u00a0<em>Sartor Resartus<\/em>] le compte rendu et le r\u00e9sum\u00e9 d\u2019un livre inexistant, Carlyle inventa une forme que Borges [qui, adolescent, admirait cet auteur proto-fasciste et pro-esclavagiste, avant de le r\u00e9pudier avec vigueur \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte] allait d\u00e9velopper jusqu\u2019\u00e0 ses cons\u00e9quences ultimes\u00a0: le faux compte-rendu d\u2019une \u0153uvre imaginaire d\u2019un \u00e9crivain inexistant.\u00a0\u00bb Emir Rodriguez Monegal,\u00a0<em>Jorge Luis Borges. Biographie litt\u00e9raire<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 1983, p. 156. Ainsi naissent \u00ab\u00a0L\u2019approche d\u2019Almotasim\u00a0\u00bb (1935), \u00ab\u00a0Pierre Menard, auteur du\u00a0<em>Quichotte<\/em>\u00a0\u00bb (1939), \u00ab\u00a0Tl\u00f6n Uqbar Orbis Tertius\u00a0\u00bb (1940) et \u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb (1941).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-2\"><span>2<\/span><div>Jorge Luis Borges,\u00a0<em>Fictions<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0\u00bb, 1965, 185 p.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-3\"><span>3<\/span><div>On l\u2019aura devin\u00e9, il s\u2019agit de la premi\u00e8re partie du recueil\u00a0<em>Fictions<\/em>, soit les huit nouvelles regroup\u00e9es sous l\u2019appellation\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent<\/em>; la seconde partie de\u00a0<em>Fictions<\/em>\u00a0correspondant aux neuf nouvelles d\u2019<em>Artifices<\/em>.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-4\"><span>4<\/span><div>D\u2019ailleurs, Emir Rodriguez Monegal, dans son excellente biographie litt\u00e9raire du ma\u00eetre argentin, avoue d\u2019embl\u00e9e s\u2019\u00eatre fait prendre en lisant, pour la premi\u00e8re fois, \u00ab\u00a0L\u2019approche d\u2019Almotasim\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0moi aussi j\u2019ai cru \u00e0 l\u2019existence de ce roman, et tr\u00e8s consciencieusement j\u2019ai not\u00e9 dans mes carnets le nom de cet auteur imaginaire avec les divers renseignements s\u2019y rapportant.\u00a0\u00bb (Monegal, 1983, p. 313)  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-5\"><span>5<\/span><div>Notons que la mention de la nouvelle \u00ab\u00a0Les ruines circulaires\u00a0\u00bb dans l\u2019\u00ab\u00a0Examen de l\u2019\u0153uvre d\u2019Herbert Quain\u00a0\u00bb comme faisant partie de\u00a0<em>Statements<\/em>, un pseudo-livre fictif, une mise en abyme qui aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par l\u2019\u00e9crivain tout aussi fictif Herbert Quain, conf\u00e8re \u00e0 la nouvelle \u00ab\u00a0Les ruines circulaires\u00a0\u00bb un statut particulier \u2013 celui d\u2019une nouvelle qui serait tout enti\u00e8re une mise en abyme.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-6\"><span>6<\/span><div>Il est \u00e0 noter que le propos de cette digression (les particularit\u00e9s de l\u2019effet fantastique chez Borges) est une reprise de certains \u00e9l\u00e9ments d\u2019un article que nous avons pr\u00e9c\u00e9demment publi\u00e9 dans la revue\u00a0<em>Qu\u00e9bec Fran\u00e7ais<\/em>. Voir Gaudreault (2010).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-7\"><span>7<\/span><div>Au sujet de l\u2019effet fantastique, voir le remarquable ouvrage de Rachel Bouvet,\u00a0<em>\u00c9tranges r\u00e9cits, \u00e9tranges lectures. Essai sur l\u2019effet fantastique\u00a0<\/em>(2007). L\u2019essentiel de l\u2019argumentaire de Bouvet, \u00e9minemment convainquant, s\u2019articule autour de l\u2019<em>ind\u00e9termination<\/em>, v\u00e9ritables lacunes d\u2019information qui \u00ab\u00a0ont pour effet de cr\u00e9er un suspense, de mettre le lecteur en attente d\u2019une explication, d\u2019un compl\u00e9ment d\u2019information. Le discours s\u2019organise autour d\u2019un vide, d\u2019un manque.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 19) Ainsi, \u00ab\u00a0[l]e plaisir de l\u2019ind\u00e9termination, c\u2019est de se laisser happer par le vide, de ne rien offrir en compensation, de se laisser glisser au bord de l\u2019ab\u00eeme, juste pour avoir la sensation d\u2019\u00eatre \u00e0 la d\u00e9rive, d\u2019avoir perdu pour un temps les rep\u00e8res familiers et rassurants du monde quotidien.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 62) Notons cependant que l\u2019effet fantastique subit des variations d\u2019un lecteur \u00e0 l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019effet fantastique n\u2019est pas quelque chose d\u2019automatique; certains lecteurs, irrit\u00e9s par tel ou tel aspect du texte ou bien voulant l\u2019interpr\u00e9ter \u00e0 tout prix, ne le ressentiront jamais.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>. p. 2)  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-7\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 7 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-8\"><span>8<\/span><div>Terme qui renvoie, on l\u2019aura devin\u00e9, au concept d\u2019ind\u00e9termination fantastique que th\u00e9orise Rachel Bouvet dans sa th\u00e8se\u00a0<em>\u00c9tranges r\u00e9cits, \u00e9tranges lectures. Essai sur l\u2019effet fantastique\u00a0<\/em>(2007).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-8\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 8 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-9\"><span>9<\/span><div>Il s\u2019agit de la nouvelle le \u00ab\u00a0Domaine d\u2019Ast\u00e9rion\u00a0\u00bb, dans le recueil\u00a0<em>L\u2019Aleph<\/em>. Sa particularit\u00e9 est de ne rien r\u00e9v\u00e9ler de la nature du narrateur et du lieu qu\u2019il habite\u00a0: \u00ab\u00a0Dans ce cas particulier, il [Borges, par l\u2019entremise de la focalisation interne] tente de cacher au lecteur la v\u00e9ritable identit\u00e9 d\u2019Ast\u00e9rion. En \u00e9vitant les mots \u00ab\u00a0Minotaure\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Labyrinthe\u00a0\u00bb, il r\u00e9ussit \u00e0 pr\u00e9server le myst\u00e8re et \u00e0 augmenter le suspense, comme dans les bons romans policiers.\u00a0\u00bb (Monegal, 1983, p. 58-59)  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-9\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 9 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-10\"><span>10<\/span><div>\u00c9tienne Klein exprime d\u2019ailleurs la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019ennui en ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019ennui d\u00e9sintoxique notre rapport au temps\u00a0: rien ne s\u2019y passe, sauf le temps qui passe.\u00a0<em>Il nous met donc en contact avec un temps r\u00e9duit \u00e0 la seule succession des instants<\/em>, d\u00e9barrass\u00e9 de tout ce qui d\u2019ordinaire l\u2019enrobe et le parasite.\u00a0\u00bb (Klein, 2004, p. 60) Je souligne. Et le physicien de rajouter\u00a0: \u00ab\u00a0Finalement, seul l\u2019ennui nous donne l\u2019occasion de chiquer du temps \u201cpur\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire un temps tr\u00e8s proche du temps physique.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 61)  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-10\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 10 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-11\"><span>11<\/span><div> \u00ab\u00a0Je sais que de tous les probl\u00e8mes, aucun ne l\u2019inqui\u00e8te et ne le travaille autant que le probl\u00e8me abyssal du temps. Eh bien, c\u2019est le\u00a0<em>seul<\/em>\u00a0probl\u00e8me qui ne figure pas dans les pages du\u00a0<em>Jardin<\/em>. Il n\u2019emploie pas le mot qui veut dire\u00a0<em>temps<\/em>. [\u2026]\u00a0<em>Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0<\/em>est une \u00e9norme devinette ou parabole dont le th\u00e8me est le temps; cette cause cach\u00e9e lui interdit la mention de son nom. Omettre\u00a0<em>toujours<\/em>\u00a0un mot, avoir recours \u00e0 des m\u00e9taphores inad\u00e9quates et \u00e0 des p\u00e9riphrases \u00e9videntes, est peut-\u00eatre la fa\u00e7on la plus d\u00e9monstrative de l\u2019indiquer.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 102) L\u2019obsession de Ts\u2019ui Pen pour le temps fait d\u2019ailleurs \u00e9cho \u00e0 celle de Borges, auquel il consacre tout un volet de ses\u00a0<em>Conf\u00e9rences\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Le temps est un probl\u00e8me essentiel. Je veux dire que nous ne pouvons pas faire abstraction du temps.\u00a0\u00bb (Borges, 1985, p. 204)  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-11\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 11 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-12\"><span>12<\/span><div>En effet, la relativit\u00e9 r\u00e9affirme la lin\u00e9arit\u00e9 du temps. Aux tenants de l\u2019\u00e9ternel retour (conception cyclique du temps), tel Schopenhauer, la physique r\u00e9pond, par la bouche d\u2019\u00c9tienne Klein, de mani\u00e8re cinglante\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019existence de cycles dans le temps ne signifie nullement que le temps est lui-m\u00eame cyclique.\u00a0\u00bb (Klein, 2004, p. 82) Klein pr\u00e9cise toutefois que, puisque la lin\u00e9arit\u00e9 du temps est tributaire de la causalit\u00e9, \u00ab\u00a0selon la formule consacr\u00e9e, [\u2026] \u201cles m\u00eames causes produisent les m\u00eames effets\u201d [\u2026]\u00a0: certains ph\u00e9nom\u00e8nes [isol\u00e9s] se reproduisent tels quels, d\u00e8s lors que leurs causes se r\u00e9p\u00e8tent.\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>. p. 90)  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-12\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 12 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-13\"><span>13<\/span><div>Nomm\u00e9 ainsi d\u2019apr\u00e8s Hermann Minkowski, qui fut le premier \u00e0 \u00e9laborer un continuum espace-temps \u00e0 quatre dimensions. Ses travaux ont par la suite \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s par Einstein dans l\u2019\u00e9laboration de sa th\u00e9orie de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Dans la repr\u00e9sentation graphique de Minkowski, chaque \u00e9v\u00e9nement peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 par un c\u00f4ne de lumi\u00e8re tridimensionnel dans un espace-temps \u00e0 quatre dimensions. Ce c\u00f4ne, appel\u00e9 \u00ab\u00a0c\u00f4ne de lumi\u00e8re future\u00a0\u00bb, repr\u00e9sente tous les \u00e9v\u00e9nements possibles (improbables autant que probables) pouvant survenir dans l\u2019avenir et qui d\u00e9coulent du point-\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent situ\u00e9 au sommet du c\u00f4ne. De m\u00eame, un second c\u00f4ne de lumi\u00e8re oppos\u00e9, appel\u00e9 \u00ab\u00a0c\u00f4ne de lumi\u00e8re pass\u00e9\u00a0\u00bb, repr\u00e9sente tous les \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s ayant men\u00e9, par leurs effets causals, au point-\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent situ\u00e9 au sommet de ce c\u00f4ne \u2013 de sorte que les sommets des deux c\u00f4nes oppos\u00e9s correspondent. Tout ce qui est situ\u00e9 en dehors de ces deux c\u00f4nes, nomm\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019Ailleurs\u00a0\u00bb, ne peut pas influencer le point-\u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent (tant dans le futur que dans le pass\u00e9), puisque rien, dans le cadre de la relativit\u00e9, ne peut aller plus vite que la lumi\u00e8re. Pour de plus amples d\u00e9tails, voir Hawking, 1989, p. 47-50.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-13\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 13 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030a50000000000000000_5481-14\"><span>14<\/span><div>Ce qui fait dire \u00e0 Fran\u00e7ois Taillandier\u00a0: \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb suppose un roman labyrinthique, qui relaterait non seulement une histoire r\u00e9elle mais toutes ses variantes possibles. Or de ce roman n\u00e9cessairement inachev\u00e9, l\u2019histoire qui nous est cont\u00e9e n\u2019est pas seulement une \u00e9vocation, mais, tout aussi n\u00e9cessairement, un fragment\u00a0: une des variantes du temps, dans laquelle le personnage comprend enfin le myst\u00e9rieux roman, mais doit tuer celui qui en donne la cl\u00e9. Cette vertigineuse \u00ab\u00a0mise en abyme\u00a0\u00bb ne para\u00eet pas suffire \u00e0 l\u2019auteur\u00a0: avant m\u00eame que nous en ayons pris connaissance, d\u00e8s les premi\u00e8res lignes, on nous signalait que le t\u00e9moignage du narrateur est incomplet\u00a0: autre recours \u00e0 la notion de fragment, symbolisant et annon\u00e7ant l\u2019ensemble de la structure.\u00a0\u00bb (Taillandier, 1993, p. 89) <a href=\"#mfn-content-00000000000030a50000000000000000_5481-14\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 14 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013 Nous vous avons bien eu! Vous \u00eates tomb\u00e9s dans le panneau, avouez-le\u2026! Une marionnette et son ventriloque Celui qui, posant les yeux sur le titre de la pr\u00e9sente analyse, s\u2019attendra \u00e0 lire un essai sur la (c\u00e9l\u00e9brissime?) nouvelle de Jorge Luis Borges \u00ab\u00a0La Biblioth\u00e8que de Babel\u00a0\u00bb [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1213,1215],"tags":[325],"class_list":["post-5481","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-interdisciplinarites-penser-la-bibliotheque","category-lectures-interdisciplinarites-penser-la-bibliotheque","tag-ross-gaudreault-marc"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5481","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5481"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5481\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9383,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5481\/revisions\/9383"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5481"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5481"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5481"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}