{"id":5482,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-roman-de-la-rose-la-bibliotheque-du-savoir-medieval\/"},"modified":"2024-09-12T03:01:51","modified_gmt":"2024-09-12T03:01:51","slug":"le-roman-de-la-rose-la-bibliotheque-du-savoir-medieval","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5482","title":{"rendered":"Le \u00ab Roman de la Rose \u00bb : la biblioth\u00e8que du savoir m\u00e9di\u00e9val"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<p>Rassemblant tous les aspects du Moyen \u00c2ge po\u00e9tique, le <em>Roman de la Rose<\/em> touche \u00e0 peu pr\u00e8s tous les genres du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et pr\u00e9sente pour ainsi dire la somme de la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-1\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Le <em>Roman<\/em> embrasse quasiment toutes les formes et styles de la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale\u00a0: de la litt\u00e9rature \u00e9pique \u00e0 la po\u00e9sie troubadouresque et au roman courtois, jusqu\u2019aux moralisations et aux essais critiques, voire philosophiques, sans oublier l\u2019ex\u00e9g\u00e8se, domaine principal de la litt\u00e9rature sacr\u00e9e. <\/span>. Cette \u0153uvre, probablement la plus importante de la litt\u00e9rature all\u00e9gorique m\u00e9di\u00e9vale \u00ab\u00a0tant par ses dimensions que par sa perfection technique\u00a0\u00bb (Strubel, 1989, p. 199) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-2\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">D\u00e8s l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, la tendance \u00e0 la r\u00e9duction et \u00e0 une interpr\u00e9tation plus intelligible du <em>Roman de la Rose<\/em> se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 travers plusieurs remaniements du texte.\u00a0Celui de Gui de Mori date de la fin du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle; les autres, dont le plus connu est celui de Jean Molinet, datent au XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La misogynie de Jean de Meun (cet aspect sera abord\u00e9, avec plus de pr\u00e9cision, plus loin dans l\u2019article) a par ailleurs suscit\u00e9, au d\u00e9but du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une premi\u00e8re pol\u00e9mique litt\u00e9raire, la fameuse \u00ab\u00a0Querelle du Roman de la Rose\u00a0\u00bb. Cette querelle oppose les adversaires de Jean de Meun, parmi lesquels se trouve Christine de Pizan, aux admirateurs du style et des id\u00e9es du maitre, dont Jean de Montreuil et les fr\u00e8res Pierre et Gontier Col. Le <em>Roman de la Rose<\/em>, l\u2019une des \u0153uvres les plus lues au Moyen \u00c2ge repr\u00e9sente aussi une biblioth\u00e8que quasiment in\u00e9puisable de motifs et de th\u00e8mes\u00a0: les po\u00e8tes des XIV<sup>e<\/sup> et XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, de m\u00eame que ceux de la Renaissance en feront encore l\u2019\u00e9loge. <\/span>, construit, pour parler m\u00e9taphoriquement, toute une biblioth\u00e8que du savoir et de l\u2019imaginaire m\u00e9di\u00e9val. Cette abondante biblioth\u00e8que est parsem\u00e9e d\u2019innombrables all\u00e9gories et autres allusions \u00e0 double sens qui ont pour effet de rendre tr\u00e8s difficile une lecture litt\u00e9rale de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>Le <em>Roman de la Rose <\/em>est \u00e9crit par deux auteurs. La premi\u00e8re partie, compos\u00e9e vers 1230 par Guillaume de Lorris, est \u00ab\u00a0l\u2019un des exemples les plus accomplis de la tradition dite \u201ccourtoise\u201d\u00a0\u00bb (Strubel, 1992, p. 6). Apr\u00e8s la mort de Guillaume<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-3\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">La mort de Guillaume de Lorris est mentionn\u00e9e dans la deuxi\u00e8me partie du <em>Roman<\/em>, vv. 10591-3 (Guillaume de Lorris et Jean de Meun,<em> Le Roman de la Rose<\/em>, 1992, p. 566). <\/span>, le travail est repris, entre 1269 et 1278, par Jean de Meun, qui en fait un trait\u00e9 philosophico-critique. Malgr\u00e9 la coh\u00e9rence narrative du <em>Roman<\/em>, \u00ab\u00a0il s\u2019agit en fait de deux \u0153uvres bien diff\u00e9rentes par l\u2019id\u00e9ologie et l\u2019esth\u00e9tique\u00a0\u00bb (Strubel, 1989, p. 199), chacune comprenant divers th\u00e8mes et proc\u00e9d\u00e9s po\u00e9tiques attribuables aux diff\u00e9rentes r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires des deux auteurs. L\u2019\u00e9criture et l\u2019intention de la deuxi\u00e8me partie, consid\u00e9rablement plus longue, diff\u00e8rent radicalement de la premi\u00e8re. L\u2019auteur de la premi\u00e8re partie, le noble lettr\u00e9, reste vis-\u00e0-vis de son \u0153uvre uniquement \u00e9crivain. Pour sa part, son successeur, clerc \u00e9rudit, est autant lecteur qu\u2019\u00e9crivain\u00a0: il s\u2019inscrit tout autant comme continuateur que critique de la premi\u00e8re partie du <em>Roman<\/em>.<\/p>\n<p>Dans les 4000 vers de Guillaume de Lorris domine une esth\u00e9tique de la contemplation et de l\u2019\u00e9merveillement, doubl\u00e9e d\u2019une perfection formelle. Les r\u00e8gles de la <em>fin\u2019amor<\/em> sont int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 une trame narrative qui adopte la forme all\u00e9gorique. La coh\u00e9rence de cet ensemble est due \u00ab\u00a0\u00e0 la maitrise de l\u2019amplification m\u00e9taphorique, \u00e0 la capacit\u00e9 d\u2019assimilation et de transformation de mat\u00e9riaux et de proc\u00e9d\u00e9s divers, issus de registres romanesque et lyrique\u00a0\u00bb (Strubel, 2002, p. 139). Par contre, la seconde partie, compos\u00e9e de plus de 17\u00a0000 vers, est d\u2019un style et d\u2019une finalit\u00e9 fort diff\u00e9rents\u00a0: le discours est majoritairement philosophico-critique et s\u2019\u00e9loigne la plupart du temps de la forme all\u00e9gorique. La quarantaine d\u2019ann\u00e9es qui s\u00e9parent l\u2019\u00e9criture des deux parties montre surtout l\u2019abime qui existe entre deux consid\u00e9rations oppos\u00e9es de la po\u00e9sie fran\u00e7aise, rattach\u00e9es \u00e0 deux \u00e9poques diff\u00e9rentes\u00a0: l\u2019une pench\u00e9e vers la nostalgie d\u2019un pass\u00e9 glorifi\u00e9, l\u2019autre vers une \u00e8re nouvelle, celle d\u2019un humanisme renaissant.<\/p>\n<p>Dans le <em>Roman <\/em>de Jean de Meun, l\u2019introduction des r\u00e9f\u00e9rences philosophiques permet \u00e0 l\u2019auteur de mener une r\u00e9flexion critique, voire ironique. En effet, la pens\u00e9e de Jean ne s\u2019accorde pas avec celle de Guillaume,\u00a0le premier s\u2019opposant aux id\u00e9es expos\u00e9es par le second. L\u2019ironie de Jean de Meun se m\u00eale \u00e0 l\u2019expression all\u00e9gorique pour parvenir \u00e0 une construction nouvelle\u00a0: l\u2019all\u00e9gorie ironique<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-4\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Terme introduit par A. Strubel (1989). <\/span>. Ce proc\u00e9d\u00e9 repose sur les possibilit\u00e9s du double sens (autoris\u00e9 par l\u2019all\u00e9gorie), qui sont exploit\u00e9es dans un but pol\u00e9mique.<\/p>\n<p>Le r\u00e9pertoire des \u0153uvres compris dans la \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb du <em>Roman <\/em>diff\u00e8re radicalement d\u2019une partie \u00e0 l\u2019autre<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-5\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Bien qu\u2019il y ait quelques r\u00e9f\u00e9rences communes dans les deux parties du <em>Roman<\/em> (par exemple celle d\u2019Ovide), chaque auteur les interpr\u00e8te \u00e0 sa mani\u00e8re et les adapte \u00e0 ses id\u00e9es et ses fins. <\/span>, chacune d\u00e9tenant un style et un fondement id\u00e9ologique propres. C\u2019est pour cette raison qu\u2019il est possible de constater que le <em>Roman <\/em>se construit selon l\u2019image d\u2019une biblioth\u00e8que \u00e0 deux \u00e9tages\u00a0: le premier \u00e9tage (la premi\u00e8re partie) repr\u00e9sente une construction all\u00e9gorique b\u00e2tie sur plusieurs r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019art d\u2019aimer, tandis que le second \u00e9tage (la deuxi\u00e8me partie) devient une forteresse du savoir philosophique et, en m\u00eame temps, le miroir d\u00e9formant de la premi\u00e8re partie.<\/p>\n<p>Dans cet article, nous proposons donc de nous attarder \u00e0 cette image de la biblioth\u00e8que \u00e0 deux \u00e9tages. D\u2019abord, nous allons expliquer sa structure all\u00e9gorique\u00a0: il est question d\u2019analyser le fondement structurel de cet \u00e9difice. Ensuite, nous allons exposer le r\u00e9pertoire des \u0153uvres qui composent les deux \u00e9tages bien diff\u00e9rents de la biblioth\u00e8que du <em>Roman<\/em>. Finalement, il sera possible de comparer les id\u00e9es principales tir\u00e9es de ce r\u00e9pertoire afin de voir pourquoi la deuxi\u00e8me partie du <em>Roman <\/em>se situe \u00e0 la fois en opposition et en continuit\u00e9 de la premi\u00e8re partie.<\/p>\n<h2>L\u2019all\u00e9gorisation comme fondement de la biblioth\u00e8que du <em>Roman<\/em><\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9criture all\u00e9gorique m\u00e9di\u00e9vale se caract\u00e9rise g\u00e9n\u00e9ralement par la rh\u00e9torique du double sens<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-6\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Cette notion est emprunt\u00e9e aux <em>auctores<\/em> du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, notamment \u00e0 Macrobe, Prudence et Martianus Capella, par les philosophes de l\u2019\u00c9cole de Chartres, dont Bernard Silvestre et Alain de Lille. Ces derniers ont surtout contribu\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0la\u00efcisation\u00a0\u00bb de l\u2019all\u00e9gorie\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019affabulation se d\u00e9tache de l\u2019id\u00e9e du salut, essentielle chez Prudence, et se tourne vers la repr\u00e9sentation d\u2019entit\u00e9s abstraites\u00a0\u00bb (Strubel, 2002, p. 115). <\/span> en d\u00e9veloppant \u00ab\u00a0une analogie premi\u00e8re par une s\u00e9rie d\u2019images \u00e9troitement subordonn\u00e9es, li\u00e9es par une m\u00e9tonymie permanente\u00a0\u00bb (Strubel, 1992, p. 11). Ainsi, dans le <em>Roman<\/em>, le r\u00e9cit all\u00e9gorique \u00e0 caract\u00e8re symbolique<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-7\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Il faut remarquer que la distinction romantique entre all\u00e9gorie et symbole n\u2019est pas acceptable pour le Moyen \u00c2ge. Malgr\u00e9 la th\u00e9matique profane, la construction all\u00e9gorique du <em>Roman<\/em> d\u00e9rive effectivement des r\u00e8gles de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se biblique. <\/span> pr\u00e9sente un enchainement d\u2019actes mettant en sc\u00e8ne des personnages divers dont les attributs, le costume, les gestes et les faits ont valeur de signes. Les personnifications des abstractions se meuvent dans un lieu et dans un temps \u00e9galement symboliques<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-8\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-8\">8<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Le lieu et le temps concrets du <em>Roman<\/em> renvoient \u00e0 un lieu et un temps abstraits (\u00e2me humaine, initiation \u00e0 l\u2019amour). <\/span>. L\u2019essence de la narration all\u00e9gorique se donne ainsi comme \u00ab\u00a0un syst\u00e8me de relations entre deux mondes\u00a0\u00bb (Morier, 1975, p. 65) o\u00f9 la signification imm\u00e9diate et litt\u00e9rale du texte \u2014\u00a0les personnages mis en sc\u00e8ne \u2014 renvoie \u00e0 une signification abstraite et g\u00e9n\u00e9rale \u2014\u00a0la personnification, par les personnages des vices ou des vertus<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-9\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-9\">9<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Les personnages \u00e0 l\u2019aspect malveillant sont les personnifications des vices, par exemple Avarice, Envie, Papelardie (hypocrisie religieuse). Ils s\u2019opposent aux personnages \u00e0 l\u2019aspect bienveillant qui sont les personnifications des vertus, par exemple Largesse, Franchise, Courtoisie. <\/span>.<\/p>\n<p>L\u2019essentiel de toute \u0153uvre all\u00e9gorique m\u00e9di\u00e9vale r\u00e9side dans son aspect pr\u00e9monitoire\u00a0: en tant que narration qui se pr\u00eate \u00e0\u00a0l\u2019ex\u00e9g\u00e8se, elle se pr\u00e9sente comme la pr\u00e9figuration d\u2019\u00e9v\u00e8nements ult\u00e9rieurs. Le cadre du <em>Roman de la Rose<\/em> se pr\u00e9sente de la sorte comme un songe qui consiste en \u00ab\u00a0la pr\u00e9figuration des heurs et des malheurs \u00e0 venir, car bien des gens r\u00eavent la nuit, de fa\u00e7on d\u00e9tourn\u00e9e, toutes sortes de choses que l\u2019on voit par la suite ouvertement\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 43) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-10\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-10\">10<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">La traduction du <em>Roman <\/em>en fran\u00e7ais moderne est en prose (\u00e9dition et traduction de Strubel, 1992), tandis que le texte original est en vers\u00a0: \u00ab\u00a0Que songe sont senefiance\/Des biens au genz et des anuiz,\/Que li pulsor songent de nuiz\/Maintes choses covertement\/Que l\u2019en voit plus apertement\u00a0\u00bb (p. 42). Cette citation laisse \u00e0 penser que Guillaume de Lorris a sans doute connu l\u2019\u0153uvre de Macrobe, auteur d\u2019un commentaire de <em>Somnium Scipionis<\/em> (ouvrage o\u00f9 l\u2019all\u00e9gorie sert \u00e0 interpr\u00e9ter le songe). <\/span>. Strubel explique que \u00ab\u00a0covertement\/apertement\u00a0 [de fa\u00e7on d\u00e9tourn\u00e9e\/ouvertement] est une m\u00e9taphore traditionnelle de l\u2019opposition entre le sens cach\u00e9 et l\u2019interpr\u00e9tation dans les textes all\u00e9goriques\u00a0\u00bb (1992, p. 43). L\u2019all\u00e9gorie m\u00e9di\u00e9vale est donc aussi r\u00e9\u00e9criture et r\u00e9interpr\u00e9tation des formules po\u00e9tiques ant\u00e9rieures qui appartiennent \u00e0 trois courants litt\u00e9raires\u00a0: le roman, le lyrisme et l\u2019ex\u00e9g\u00e8se. Aussi, en plus de constituer, par sa structure singuli\u00e8re, une biblioth\u00e8que \u00e0 deux \u00e9tages, le <em>Roman<\/em> peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une biblioth\u00e8que d\u2019\u0153uvres anciennes.<\/p>\n<h2>La biblioth\u00e8que \u00e0 deux \u00e9tages\u00a0: deux r\u00e9pertoires d\u2019\u0153uvres diff\u00e9rents<\/h2>\n<p>Dans le r\u00e9cit de Guillaume de Lorris, cette biblioth\u00e8que repose sur un code d\u2019amour courtois, un art d\u2019aimer prenant mod\u00e8le \u00e0 la fois sur l\u2019<em>Ars amatoria<\/em> et les <em>M\u00e9tamorphoses <\/em>d\u2019Ovide<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-11\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-11\">11<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">L\u2019<em>Ars Amatoria<\/em>, trait\u00e9 d\u2019Ovide sur l\u2019art d\u2019aimer, est d\u2019une inspiration diff\u00e9rente\u00a0: ses conseils sur l\u2019amour sont\u00a0plut\u00f4t ironiques, mais Guillaume les a pris \u00e0 la lettre sans tenir compte de l\u2019intention ironique de l\u2019auteur. La pr\u00e9sence des <em>M\u00e9tamorphoses<\/em> dans la premi\u00e8re partie du <em>Roman de la Rose<\/em> est sporadique\u00a0: l\u2019\u00e9vocation d\u2019Envie \u00e0 la p. 56 reprend celle d\u2019Ovide. Chez Jean de Meun, les citations d\u2019Ovide sont encore plus nombreuses, mais comme Jean saisit les nuances de l\u2019ironie ovidienne beaucoup mieux que son pr\u00e9d\u00e9cesseur, elles \u00e9voluent vers une perspective nouvelle. <\/span>, sur la p\u00e9dagogie du comportement amoureux exprim\u00e9e dans <em>De Arte honeste amandi<\/em><sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-12\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-12\">12<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">Trait\u00e9 compos\u00e9 pour la comtesse Marie de Champagne, protectrice de Chr\u00e9tien de Troyes, qui donne une d\u00e9finition th\u00e9orique de l\u2019amour et tente d\u2019en codifier les diff\u00e9rentes figures. <\/span> par Andr\u00e9 le Chapelain, sur le mod\u00e8le de la po\u00e9tique troubadouresque (qui favorise le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb du po\u00e8te) et sur les sch\u00e9mas romanesques en vigueur \u00e0 la fin du XII<sup>e<\/sup> et au d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (qui conf\u00e8rent une place importante au voyage initiatique) et, finalement, sur la litt\u00e9rature all\u00e9gorique, alors nouvelle<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-13\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-13\">13<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">L\u2019all\u00e9gorisation comme fondement de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se biblique est d\u2019abord r\u00e9serv\u00e9e au seul domaine de la th\u00e9ologie. Les analogies entre les id\u00e9es abstraites (le g\u00e9n\u00e9ral) et le monde quotidien (le v\u00e9cu) ne sont transmises dans la litt\u00e9rature profane en langue vernaculaire qu\u2019\u00e0 partir du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La forme all\u00e9gorique est donc, au d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, encore un proc\u00e9d\u00e9 nouveau dans la litt\u00e9rature. <\/span>. S\u2019ajoute \u00e0 ces sources la po\u00e9sie goliardique<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-14\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-14\">14<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Chansons de clercs \u00e9coliers vagabonds, de th\u00e9matique profane, le plus souvent compos\u00e9es en rimes dissyllabiques. L\u2019\u0153uvre la plus connue de la po\u00e9sie goliardique, la <em>Carmina burana <\/em>(apr\u00e8s 1230), r\u00e9unit les chansons de 250 auteurs inconnus dont le plus prolifique est un po\u00e8te qui \u00e9crit sous le pseudonyme d\u2019Archipoeta. <\/span>, notamment le po\u00e8me <em>Carmen de rosa<\/em>, qui \u00ab\u00a0d\u00e9tourne la citation biblique ou liturgique ou l\u2019\u00e9loge marial au profit d\u2019une \u00e9rotique toute profane\u00a0\u00bb (Payen, 1984, p. 107).<\/p>\n<p>En comparaison, l\u2019\u0153uvre de Jean de Meun, v\u00e9ritable somme des connaissances de l\u2019\u00e9poque, se r\u00e9v\u00e8le une anthologie de citations\u00a0: les digressions qui comportent des citations v\u00e9hiculent diverses id\u00e9es morales, sociales, politiques et philosophiques appartenant aux po\u00e8tes et philosophes antiques et m\u00e9di\u00e9vaux. Parmi les auteurs latins cit\u00e9s, nommons Bo\u00e8ce (avec son <em>De consolatione philosophiae<\/em>), Ovide (\u00e0 la fois avec l\u2019<em>Art d\u2019aimer <\/em>et les <em>M\u00e9tamorphoses<\/em>), Cic\u00e9ron, Virgile, S\u00e9n\u00e8que, Horace, Lucain et Tite Live. Le r\u00e9pertoire des auteurs grecs est, quant \u00e0 lui, plus ou moins limit\u00e9 \u00e0 Aristote, Platon et Hom\u00e8re. Soulignons que Jean de Meun reprend ou paraphrase plusieurs passages d\u2019Alain de Lille, l\u2019un des repr\u00e9sentants les plus connus de l\u2019\u00c9cole de Chartres, qui lui sert constamment de mod\u00e8le id\u00e9ologique.<\/p>\n<p>Jean de Meun a trouv\u00e9 dans la premi\u00e8re partie du <em>Roman<\/em> un cadre convenable pour montrer et appuyer son savoir et exposer ses id\u00e9es, qu\u2019il pose le plus souvent dans la bouche de Raison. Avec son attitude de raisonneur, il prive le texte des sources lyriques, en cultivant le sens au d\u00e9triment de la passion. Le jeu po\u00e9tique devient donc une ruse pour instruire le public au lieu de rester, comme le prescrit l\u2019imaginaire romanesque, une exp\u00e9rience merveilleuse conduisant \u00e0 un monde magique. En parall\u00e8le de ces changements th\u00e9matiques et stylistiques, la continuation du <em>Roman de la Rose<\/em> recourt aux m\u00e9thodes de la <em>disputatio<\/em>, le r\u00e9cit proprement dit \u00e9tant rel\u00e9gu\u00e9 au second plan. Traducteur et interpr\u00e8te d\u2019Aristote et de Platon, de Bo\u00e8ce, de V\u00e9g\u00e8ce, d\u2019Ab\u00e9lard, de Guillaume de Saint Amour et d\u2019Alain de Lille, Jean de Meun reprend leur style et leur pens\u00e9e\u00a0; ce faisant, il ajoute \u00e0 la narration une dimension intellectuelle nouvelle et aborde des probl\u00e8mes politiques et sociaux de son \u00e9poque. Ainsi, utilisant au maximum le proc\u00e9d\u00e9 de l\u2019<em>amplificatio<\/em>, l\u2019auteur greffe sur la narration d\u2019amples discours adress\u00e9s au protagoniste qui sont \u00e0 prendre <em>stricto sensu\u00a0<\/em>: il soustrait de la sorte le texte \u00e0 l\u2019all\u00e9gorisation proprement dite. Par-del\u00e0 la construction all\u00e9gorique, le po\u00e8me de Jean de Meun est un montage id\u00e9ologique m\u00eal\u00e9 \u00e0 la satire, \u00e0 l\u2019ironie subtile et \u00e0 une raillerie ouverte. N\u00e9anmoins, l\u2019ironie de Jean de Meun n\u2019est jamais destructrice\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0elle se m\u00eale de sympathie pour les errements du jeune homme, \u00e0 qui elle finit par donner un regard plus lucide et plus complet sur les choses de l\u2019amour\u00a0\u00bb (Strubel 1992, p. 34).<\/p>\n<h2>La tradition courtoise dans la biblioth\u00e8que de Guillaume de Lorris\u00a0<\/h2>\n<p>La premi\u00e8re partie du <em>Roman de la Rose <\/em>construit une biblioth\u00e8que de l\u2019all\u00e9gorisme \u00e9rotique issu de la tradition courtoise. Cet all\u00e9gorisme englobe alors toute une biblioth\u00e8que d\u2019\u0153uvres pr\u00e9existantes dont les \u00e9l\u00e9ments sont \u00ab\u00a0recompos\u00e9s selon un projet nouveau, et trouvent ainsi une nouvelle profondeur de champ, la <em>senefiance<\/em>\u00a0\u00bb (Strubel, 2002, p. 139).<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit s\u2019ouvre sur la \u00ab\u00a0reverdie\u00a0\u00bb, topos repr\u00e9sentatif de la po\u00e9sie troubadouresque<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-15\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-15\">15<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\"> \u00ab\u00a0Li oissel qui se sont te\u00fc\/Tant qu\u2019il ont le froid e\u00fc\/Et lou tens d\u2019yver et frerin,\/Sont en may pour le tens serin\/Si li\u00e9 qu\u2019il mostrent en chantant\/Qu\u2019an lor cuers a de joie tant,\/Qu\u2019il lor estuet chanter par force\u00a0\u00bb. Traduction en fran\u00e7ais moderne\u00a0: \u00ab\u00a0Les oiseaux qui se sont tus aussi longtemps qu\u2019ils ont subi le froid et le mauvais temps d\u2019hiver, sont en mai, avec le temps serein, si contents qu\u2019ils manifestent par leur chant toute la joie qui remplit leur c\u0153ur et les force \u00e0 chanter\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun,<em> Le Roman de la Rose<\/em>, 1992, pp. 44-5). \u00c0 comparer par exemple avec la chanson <em>Li nouveaus tems et mais et violette <\/em>de Chatelain de Coucy o\u00f9 il y a le m\u00eame <em>topos<\/em> introductif. <\/span>. Avant d\u2019amorcer son itin\u00e9raire initiatique \u00e0 travers le paysage all\u00e9gorique<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-16\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-16\">16<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\">Il s\u2019agit de l\u2019initiation \u00e0 l\u2019amour. Le paysage concret du <em>Roman<\/em> (le verger) est en effet l\u2019all\u00e9gorisation de l\u2019\u00e2me humaine \u00e0 l\u2019\u00e9tat amoureux. <\/span>, l\u2019auteur, qui est \u00e0 la fois le protagoniste (r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne), d\u00e9finit ainsi le cadre spatiotemporel du r\u00e9cit onirique. Le th\u00e8me principal du <em>Roman<\/em>, issu de la th\u00e9orie de l\u2019art d\u2019aimer, est l\u2019initiation amoureuse qui prend place dans le verger entour\u00e9 d\u2019une muraille<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-17\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-17\">17<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">Ce jardin, dont le propri\u00e9taire est Deduit (la personnification du loisir), est <em>locus amoenus <\/em>par excellence ou, en d\u2019autres termes, lieu de la pr\u00e9dilection de la rencontre amoureuse dans la tradition courtoise. <\/span>. Un syst\u00e8me d\u2019oppositions nettes s\u2019\u00e9tablit entre les figures peintes sur la muraille du verger (Avarice, Pauvret\u00e9, Vieillesse, etc.), qui n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 la vie courtoise, et les habitants du verger (Largesse, Richesse, Jeunesse, etc.), personnifications des valeurs courtoises, qui proc\u00e8dent du grand chant courtois.<\/p>\n<p>L\u2019all\u00e9gorie la plus riche en connotations \u00e9rotiques dans le texte de Guillaume est probablement la Fontaine de Narcisse, le miroir qualifi\u00e9 de p\u00e9rilleux<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-18\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-18\">18<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\">Les m\u00eames motifs, dont Guillaume a pu s\u2019inspirer, apparaissent d\u00e9j\u00e0 dans la tradition romanesque et po\u00e9tique du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Dans le roman arthurien, la fontaine situ\u00e9e sous le pin renvoie aux repr\u00e9sentations du Paradis. L\u2019exemple le plus connu est la fontaine de Broc\u00e9liande dans le<em> Chevalier au lion<\/em> de Chr\u00e9tien de Troyes (XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle). Le pin \u00ab\u00a0est \u00e0 la fois un symbole de p\u00e9rennit\u00e9 et de mort [&#8230;] Les occurrences de l\u2019arch\u00e9type pin\/fontaine impliquent presque toujours l\u2019union de l\u2019amour et de la mort\u00a0\u00bb (Strubel, 1992, p. 111). Le p\u00e9ril du miroir que repr\u00e9sentent les yeux de la dame aim\u00e9e est chant\u00e9 par le troubadour Bernard de Ventadour (XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), dans la\u00a0<em>Canso 31<\/em>. Sa po\u00e9sie avait \u00e9t\u00e9 traduite en langue d\u2019o\u00efl, et les deux premi\u00e8res strophes figurent dans le roman <em>Guillaume de Dole<\/em> de Jean Renart du d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Payen (1984, p. 110) rappelle que le vrai titre de ce roman est pr\u00e9cis\u00e9ment le <em>Roman de la Rose<\/em>; son influence sur l\u2019\u0153uvre de Guillaume de Lorris n\u2019est toutefois pas prouv\u00e9e. <\/span> qui capte le reflet du bouton de rose, objet de d\u00e9sir du protagoniste. La Fontaine de Narcisse, cet espace myst\u00e9rieux o\u00f9 nait le d\u00e9sir, \u00ab\u00a0serait ainsi le lieu o\u00f9 l\u2019amant-trouv\u00e8re choisit son destin, son itin\u00e9raire\u00a0\u00bb (Baumgartner, 1984, p. 49) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-19\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-19\">19<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\">Baumgartner compare la fontaine de Narcisse au Si\u00e8ge qui attend l\u2019\u00e9lu dans les romans du Graal (1984, p. 49). <\/span>. Introduisant la th\u00e9matique de l\u2019itin\u00e9raire, l\u2019auteur fait passer la narration de la forme lyrique \u00e0 la forme romanesque<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-20\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"20\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-20\">20<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"20\">Jusqu\u2019\u00e0 la sc\u00e8ne avec la Fontaine de Narcisse, l\u2019auteur imite l\u2019\u00e9criture \u00ab\u00a0circulaire\u00a0\u00bb (avec les descriptions du paysage, les r\u00e9p\u00e9titions, etc.), propre \u00e0 la po\u00e9sie lyrique. Introduisant la th\u00e9matique de la qu\u00eate, omnipr\u00e9sente dans le roman arthurien, il passe au dynamisme \u00ab\u00a0vectoriel\u00a0\u00bb (description des \u00e9v\u00e8nements multiples) de la narration, propre au roman. <\/span>. Or, la qu\u00eate s\u2019organise par le biais de l\u2019imaginaire et de l\u2019id\u00e9ologie de la <em>fin\u2019amor<\/em>, telle qu\u2019elle se pr\u00e9sente dans la po\u00e9sie troubadouresque et dans les trait\u00e9s sur l\u2019amour. Les r\u00e8gles de la <em>fin\u2019amor<\/em> sont expliqu\u00e9es par le dieu Amour auquel s\u2019oppose le personnage de Raison\u00a0; ce dernier, qui emprunte le principe de l\u2019<em>altercatio<\/em> (d\u00e9bat entre les notions<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-21\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"21\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-21\">21<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"21\">\u00c0 noter que\u00a0le d\u00e9bat du c\u0153ur et de la raison au moment de l\u2019\u00e9veil \u00e0 l\u2019amour fait partie de la tradition romanesque dans la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale. <\/span>), cherche \u00e0 persuader le po\u00e8te-amant d\u2019abandonner son entreprise. Gravitent d\u00e9sormais autour du h\u00e9ros les acteurs qui sont les personnifications et les concr\u00e9tisations de sentiments, de valeurs ou de d\u00e9fauts qui \u00e9manent dans la plupart des cas de l\u2019image m\u00eame de la rose<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-22\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"22\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-22\">22<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"22\">Doux regard, Bel Accueil, Franchise et Piti\u00e9 contre Danger, Malebouche, Honte, Peur et Jalousie, qui commanderont chez Jean de Meun une v\u00e9ritable arm\u00e9e, justifient l\u2019antagonisme entre des donn\u00e9es contradictoires. L\u2019opposition la plus caract\u00e9ristique entre Bel Accueil et Danger repose sur l\u2019antith\u00e8se qui d\u00e9finit l\u2019essence m\u00eame de l\u2019amour, l\u2019union de la bienveillance et de la m\u00e9fiance, du d\u00e9sir et de la crainte, de l\u2019int\u00e9r\u00eat et de la r\u00e9sistance. <\/span>. Un seul baiser est vol\u00e9 \u00e0 la rose, gr\u00e2ce aux conseils pratiques d\u2019Ami et \u00e0 l\u2019incitation de V\u00e9nus, l\u2019incarnation de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine. Cependant, \u00e0 ce moment, la rose se trouve enferm\u00e9e dans un ch\u00e2teau construit par les personnifications malveillantes qui en interdisent l\u2019acc\u00e8s au protagoniste. Comme \u00e0 ce point le r\u00e9cit de Guillaume reste inachev\u00e9, il est possible de le nommer \u00ab\u00a0le seul r\u00eave all\u00e9gorique sans r\u00e9veil\u00a0\u00bb (Strubel, 1992, p. 15).<\/p>\n<p>\u00c0 travers la structure de l\u2019action prenant mod\u00e8le sur les \u00e9l\u00e9ments typiques du roman arthurien, les rencontres, les arr\u00eats et les lieux arch\u00e9typaux<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-23\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"23\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-23\">23<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"23\">Par exemple\u00a0: avant d\u2019entrer dans le verger de Deduit, Amant longe une rivi\u00e8re \u2013 lieu de passage dans l\u2019Autre Monde dans le roman arthurien. <\/span> s\u2019esquisse la qu\u00eate initiatique du h\u00e9ros solitaire. Les portraits des personnages du verger rappellent \u00e0 leur tour la codification des \u00e9l\u00e9ments rh\u00e9toriques dans le roman<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-24\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"24\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-24\">24<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"24\">La description est descendante (cheveux, front, yeux, nez, bouche, v\u00eatement \u2013 compar\u00e9s avec des mati\u00e8res pr\u00e9cieuses), les expressions superlatives tendent vers la perfection esth\u00e9tique. Le portrait physique est g\u00e9n\u00e9ralement suivi par une esquisse du portrait moral o\u00f9 l\u2019on passe du statique au dynamique. Le portrait d\u2019Oiseuse, qui rappelle les descriptions de la beaut\u00e9 f\u00e9minine chez Chr\u00e9tien de Troyes, fait figure de prototype pour tous les personnages du verger. Voir\u00a0aussi J. Batany (1984, p. 10). <\/span>. N\u00e9anmoins, la combinaison des \u00e9l\u00e9ments familiers au registre romanesque \u2013 l\u2019amour, l\u2019aventure et le merveilleux \u2013 suit une logique diff\u00e9rente, inh\u00e9rente plut\u00f4t aux dimensions de la tradition lyrique. Guillaume de Lorris a probablement trouv\u00e9 les m\u00e9taphores, le vocabulaire amoureux et les significations de ses personnifications chez Thibaut de Champagne, Blondel de Nesle et Ch\u00e2telain de Coucy, trouv\u00e8res qui ont poursuivi la tradition des troubadours, bien que l\u2019influence directe de la po\u00e9sie occitane ne soit pas exclue<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-25\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"25\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-25\">25<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"25\">La place privil\u00e9gi\u00e9e donn\u00e9e au regard, le motif du baiser vol\u00e9 et la notion de l\u2019<em>amor de loing<\/em> par laquelle passe la <em>fin\u2019amor<\/em> sont les \u00e9l\u00e9ments arch\u00e9typaux de la po\u00e9sie occitane dont les traductions en langue d\u2019o\u00efl \u00e9taient nombreuses au temps de Guillaume de Lorris. <\/span>.\u00a0<\/p>\n<p>Dans l\u2019\u0153uvre de Guillaume, \u00ab\u00a0l\u2019all\u00e9gorie, pour la premi\u00e8re fois, exprime non les mouvements de l\u2019\u00e2me en g\u00e9n\u00e9ral, mais la subjectivit\u00e9 propre du narrateur\u00a0\u00bb (Zink, 1985, p. 161).\u00a0Pour parler de \u00ab\u00a0l\u2019all\u00e9gorie psychologique, la mieux repr\u00e9sent\u00e9e dans la premi\u00e8re partie du <em>Roman de la Rose<\/em>\u00a0\u00bb (MacQueen, 1978, p. 64), il faut donc prendre en consid\u00e9ration le changement fondamental dans le domaine de la psychomachie<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-26\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"26\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-26\">26<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"26\">Le combat des valeurs, le plus souvent le combat des vices et des vertus pour l\u2019\u00e2me humaine. <\/span>, qui ne consiste plus, comme chez les auteurs latins, en la seule action du combat, mais porte l\u2019attention sur l\u2019objectif du combat, qui est, dans la litt\u00e9rature all\u00e9gorique m\u00e9di\u00e9vale en g\u00e9n\u00e9ral, le salut de l\u2019\u00e2me. Ainsi, le th\u00e8me de la qu\u00eate dans le roman m\u00e9di\u00e9val s\u2019assimile \u00e0 l\u2019aventure int\u00e9rieure qui m\u00e8ne \u00e0 la d\u00e9couverte de soi-m\u00eame. Par ailleurs, la psychomachie est transform\u00e9e en exp\u00e9rience individuelle qui restera une tendance dominante jusqu\u2019\u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge et surtout dans les \u00e9poques suivantes<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-27\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"27\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-27\">27<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"27\">La tendance \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation est respect\u00e9e dans la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale jusqu\u2019au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9, selon Zink (1985, pp. 27-74) la mise du particulier, de l\u2019individuel voire du subjectif commence \u00e0 \u00e9vincer les sch\u00e9mas litt\u00e9raires pr\u00e9alablement construits. <\/span>.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie du <em>Roman de la Rose<\/em> est donc \u00ab\u00a0un v\u00e9ritable carrefour\u00a0: point d\u2019aboutissement de multiples courants (lyrisme, roman, ex\u00e9g\u00e8se)\u00a0\u00bb (Strubel, 2002, p. 139) du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Toutefois, le cadre du songe, la th\u00e9matique de l\u2019itin\u00e9raire et l\u2019\u00e9vocation de la vie int\u00e9rieure dans une \u0153uvre narrative en vers ne sont pas l\u2019invention de Guillaume de Lorris. Son apport original consiste d\u2019abord en la r\u00e9\u00e9criture et la r\u00e9utilisation \u00e0 d\u2019autres fins des sch\u00e9mas d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9s. Ce qui est une nouveaut\u00e9, c\u2019est le principe m\u00eame de la cr\u00e9ation en tant que combinaison des mod\u00e8les et des mat\u00e9riaux. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019originalit\u00e9 de Guillaume de Lorris consiste dans l\u2019insertion des motifs-cl\u00e9s de la lyrique courtoise dans le flux narratif et dans la transposition des proc\u00e9d\u00e9s all\u00e9goriques dans le registre romanesque<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-28\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"28\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-28\">28<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"28\">En ce qui concerne la jonction de l\u2019all\u00e9gorie et du roman, Hicks probl\u00e9matise la notion de <em>romanz<\/em> dans l\u2019\u0153uvre all\u00e9gorique. L\u2019essentiel du r\u00e9cit romanesque reposant, au moins dans sa d\u00e9finition m\u00e9di\u00e9vale, sur l\u2019individualisation, il constitue un \u00ab\u00a0processus fatal pour l\u2019all\u00e9gorie\u00a0\u00bb (Hicks, 1999, p. 75). \u00c0 partir du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le roman est d\u00e9fini comme le r\u00e9cit en vers ou en prose, racontant les aventures (au sens de \u00ab\u00a0ce qui advient\u00a0\u00bb) de h\u00e9ros imaginaires; la litt\u00e9rature all\u00e9gorique \u00e9vitait jusqu\u2019alors l\u2019individualisation. Toutefois, le principe g\u00e9n\u00e9ralisant s\u2019approche, au cours du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, du principe individualisant\u00a0: il est alors possible de parler de la subjectivit\u00e9 litt\u00e9raire qui d\u00e9finit le texte comme \u00ab\u00a0le produit d\u2019une conscience particuli\u00e8re\u00a0\u00bb (Zink, 1985, p. 8). Cela permet donc l\u2019individualisation dans la litt\u00e9rature all\u00e9gorique. <\/span>. L\u2019\u00e9criture all\u00e9gorique dans le <em>Roman de la Rose<\/em>, tout en permettant \u00e0 l\u2019auteur d\u2019\u00e9chapper au pur didactisme formel, attribue ainsi une dimension nouvelle aux formes litt\u00e9raires emprunt\u00e9es au r\u00e9pertoire de la po\u00e9sie lyrique et au cadre de la narration romanesque.<\/p>\n<h2>La biblioth\u00e8que de la critique et du savoir de Jean de Meun<\/h2>\n<p>\u00c9tage \u00ab\u00a0somptueux\u00a0\u00bb de cette vaste biblioth\u00e8que m\u00e9di\u00e9vale, parce que puisant dans un bassin des r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires et philosophiques beaucoup plus vaste que la premi\u00e8re partie, la continuation du <em>Roman<\/em> conserve le cadre all\u00e9gorique du sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9ral propos\u00e9 par Guillaume et aboutit sur une fin pr\u00e9visible\u00a0: Amour rassemble son arm\u00e9e et conquiert le ch\u00e2teau de Jalousie. Finalement, la Rose est cueillie<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-29\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"29\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-29\">29<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"29\">L\u2019intention de la m\u00e9taphore initiale du <em>Roman<\/em>, la cueillette de la rose, y est remplac\u00e9e par d\u2019autres m\u00e9taphores (dont celle de la consommation) qui s\u2019\u00e9loignent de la r\u00e9solution de Guillaume. <\/span>. Cependant, le texte de Jean de Meun est, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, un po\u00e8me philosophico-scientifique. Disciple de Raison, il prend pour mod\u00e8le Socrate<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-30\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"30\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-30\">30<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"30\">Raison se d\u00e9clare l\u2019amie de Socrate dont il faut suivre l\u2019exemple\u00a0(Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 384). <\/span>, ironiste par excellence de l\u2019Antiquit\u00e9. Or, sa critique est explicite, parce qu\u2019il satirise les id\u00e9es de Guillaume en s\u2019y opposant ouvertement, orientant la narration contre deux cibles omnipr\u00e9sentes dans le courant de la litt\u00e9rature morale et satirique du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les femmes et les moines<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-31\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"31\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-31\">31<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"31\">Un aper\u00e7u des sujets le plus souvent satiris\u00e9s dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est donn\u00e9 par Serper (1969) qui d\u00e9montre que l\u2019hypocrisie des moines mendiants et l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 f\u00e9minine provoquent le plus souvent l\u2019\u00e9criture satirique. <\/span>. La satire et l\u2019ironie sont expos\u00e9es dans les digressions multiples, issues de la narration primaire.<\/p>\n<p>La critique des moines mendiants est donn\u00e9e par le personnage de Faux Semblant, personnification de l\u2019hypocrisie, qui figure d\u00e9j\u00e0 dans la premi\u00e8re partie de l\u2019\u0153uvre, o\u00f9 il est nomm\u00e9 Papelardie. Faux Semblant parle comme un moine mendiant tout en r\u00e9v\u00e9lant sa nature hypocrite\u00a0: \u00ab\u00a0Mais moi, rev\u00eatu de ma simple robe, trompant les tromp\u00e9s et les trompeurs, je vole les vol\u00e9s et les voleurs\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 621) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-32\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"32\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-32\">32<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"32\">Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Je qui vest ma simple robe,\/Lobanz lobez et lobeours,\/Robe robez et robeours\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 620). <\/span>. La teneur de son propos est compl\u00e8tement en opposition avec l\u2019ensemble du texte\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e0 aucun moment, il n\u2019est r\u00e9cup\u00e9rable au sein d\u2019un \u201cart d\u2019aimer\u201d, car sa vis\u00e9e est purement pamphl\u00e9taire, politique et d\u2019actualit\u00e9\u00a0\u00bb (Strubel, 2005, p. 384). Par l\u00e0, le r\u00f4le important attribu\u00e9 \u00e0 Faux Semblant dans la deuxi\u00e8me partie du <em>Roman<\/em> d\u00e9voile l\u2019\u00e9loignement ironique de la premi\u00e8re partie de l\u2019\u0153uvre et par-l\u00e0 une construction nouvelle du second \u00e9tage de la biblioth\u00e8que.<\/p>\n<p>La critique la plus ardente de Jean de Meun est orient\u00e9e contre les femmes. \u00c0 la diff\u00e9rence de la premi\u00e8re partie o\u00f9 la femme est \u00e0 la fois l\u2019inspiratrice et la destinataire du r\u00e9cit<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-33\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"33\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-33\">33<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"33\">Guillaume de Lorris l\u2019explicite\u00a0: \u00ab\u00a0La mati\u00e9re est bone et nueve:\/ Or doint dieus qu\u2019an gre le re\u00e7oive\/Cele pour cui je l\u2019ai\u00a0empris \u00bb. Traduction en fran\u00e7ais moderne\u00a0: \u00ab\u00a0Le sujet est bon et neuf. Puisse Dieu accorder qu\u2019il soit bien accueilli par celle pour qui je l\u2019ai entrepris!\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, pp. 44-5). <\/span>, Jean de Meun s\u2019adresse \u00e0 des hommes, comme l\u2019ont fait avant lui Ovide et Andr\u00e9 le Chapelain dans leurs trait\u00e9s sur l\u2019art d\u2019aimer. D\u00e9non\u00e7ant le d\u00e9sir amoureux et pr\u00f4nant le mod\u00e8le de la sagesse antique, il exprime d\u00e8s le d\u00e9but le m\u00e9pris des choses fortuites, dont l\u2019amour pour la femme, et s\u2019oppose \u00e0 l\u2019insouciance de la jeunesse, l\u2019antipode de la sagesse. Il r\u00e9introduit le personnage de Raison qui, lors de sa discussion avec Amant, propose une autre variante du rapport entre l\u2019amour et la sagesse\u00a0: il le r\u00e9oriente vers deux formes d\u2019amour contradictoires, l\u2019amour de Dieu (<em>caritas<\/em>) et l\u2019amour charnel (<em>cupiditas<\/em>), souvent associ\u00e9 au d\u00e9sir sexuel. Ironiquement, l\u2019amour courtois, lou\u00e9 dans la premi\u00e8re partie du <em>Roman<\/em>, devient l\u2019amour p\u00e9cheur. Soulignons que cette conception bas\u00e9e sur l\u2019oxymore est reprise\u00a0d\u2019Alain de Lille<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-34\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"34\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-34\">34<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"34\">La d\u00e9finition paradoxale de l\u2019amour se trouve dans son ouvrage <em>De Planctu Naturae<\/em>, alors que Raison, l\u2019incarnation de la Philosophia, est un personnage-clef dans son <em>Anticlaudianus<\/em>. <\/span>\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019amour c\u2019est une paix haineuse, l\u2019amour c\u2019est une haine amoureuse [\u2026]\u00a0c\u2019est la raison pleine de folie, c\u2019est la folie raisonnable\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 257) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-35\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"35\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-35\">35<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"35\">Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Amours ce est pais hayneuse,\/Amours est haine amoreuse [\u2026]\u00a0C\u2019est raisons toute forsenable,\/ C\u2019est forsenerie raisnable \u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 256). <\/span>. La souffrance amoureuse est compar\u00e9e \u00e0 l\u2019enfer\u00a0: \u00ab\u00a0les larmes et la chaleur sont les expressions de la passion amoureuse aussi bien que du supplice. Amour est un diable\u00a0\u00bb (Rossman, 1975, p. 133).<\/p>\n<p>Si la deuxi\u00e8me partie du <em>Roman de la Rose <\/em>peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un trait\u00e9 contre l\u2019amour courtois, voire une \u00ab\u00a0anthologie de la misogynie\u00a0\u00bb (Strubel, 1992, p. 27), c\u2019est qu\u2019elle s\u2019oppose \u00e0 la glorification de la femme aim\u00e9e et \u00e0 l\u2019id\u00e9alisation du sentiment amoureux, d\u00e9finies dans la po\u00e9sie courtoise et d\u00e9fendues dans la premi\u00e8re partie du <em>Roman<\/em>. Jean de Meun sous-entend par l\u2019amour la charit\u00e9, du moins l\u2019amour d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, l\u2019amour du prochain. Selon lui, l\u2019amour id\u00e9al pour la femme n\u2019est pas possible; il n\u2019y a que le d\u00e9sir charnel, l\u2019aspiration des hommes \u00e0 perp\u00e9tuer leur esp\u00e8ce. Lorsqu\u2019il donne la parole \u00e0 Ami et \u00e0 la Vieille, il r\u00e9interpr\u00e8te et actualise l\u2019<em>Ars amatoria <\/em>ovidien dans une perspective nouvelle. Les conseils de Vieille adress\u00e9s \u00e0 Bel Accueil doublent en effet ceux d\u2019Ami \u00e0 l\u2019Amant\u00a0: \u00ab\u00a0Il ment, Amour, le fils de V\u00e9nus, et l\u00e0-dessus personne ne doit le croire\u00a0: celui qui le croira, il le payera cher\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 695) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-36\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"36\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-36\">36<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"36\">Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Ci ment amours li filz Venus,\/De ce ne le doit croire nus:\/ Qui le croit, il le comparra\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 694). <\/span>. L\u2019oppression des femmes par les hommes est illustr\u00e9e par l\u2019exemple du mari jaloux. Ce dernier substitue l\u2019instinct sexuel \u00e0 tout id\u00e9alisme amoureux, traitant le monde f\u00e9minin d\u2019une mani\u00e8re ouvertement misogyne\u00a0: \u00ab\u00a0Vous \u00eates toutes, vous serez ou vous f\u00fbtes, en acte et en intention, des putes!\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 496) <sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-37\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"37\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-37\">37<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"37\">Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Toutes estes, serez ou fustes\/ De fait ou de voulent\u00e9, pustes\u00a0!\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 496). <\/span>.<\/p>\n<p>Le discours de Nature, la plus longue digression de la deuxi\u00e8me partie du <em>Roman<\/em> et la plus oppos\u00e9e aux id\u00e9es expos\u00e9es dans la premi\u00e8re, pr\u00e9sente une vaste revue des sujets les plus divers, dont l\u2019astronomie, la cosmogonie, les lois de l\u2019optique, le libre arbitre, les vices de l\u2019humanit\u00e9, etc. Avec ce personnage, Jean de Meun \u00ab\u00a0substitue aux codes, litotes et euph\u00e9mismes caract\u00e9ristiques de l\u2019esprit courtois, une provocante [&#8230;] glorification du d\u00e9sir physique, de l\u2019instinct et de la nature\u00a0\u00bb (Strubel, 1992, p.\u00a07). Il \u00ab\u00a0\u00e9chappe de\u00a0l\u2019impasse du pur d\u00e9sir en reconnaissant sa fonction naturelle, non courtoise\u00a0\u00bb (Poirion, 1999, p. 25). L\u2019initiation amoureuse se retirant au profit de l\u2019apprentissage philosophique et moral, il s\u2019agit ici d\u2019une qu\u00eate du savoir plut\u00f4t que d\u2019une qu\u00eate de la rose ou de l\u2019amour. Amant, le h\u00e9ros du <em>Roman<\/em>, doit devenir Penseur\u00a0: il \u00e9volue au sein d\u2019un univers g\u00e9r\u00e9 par Nature, o\u00f9 les disciplines \u2014\u00a0histoire, science, religion\u00a0\u2014 se confondent, pour y trouver sa libert\u00e9, sa v\u00e9rit\u00e9, son sens. Jean de Meun d\u00e9mystifie d\u2019une mani\u00e8re tant\u00f4t satirique, tant\u00f4t ironique le monde anachronique et ritualis\u00e9 propos\u00e9 dans la premi\u00e8re partie de l\u2019\u0153uvre<sup id=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-38\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"38\" data-mfn-post-scope=\"00000000000030e70000000000000000_5482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-38\">38<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"38\">Guillaume met en sc\u00e8ne le jardin clos de Deduit o\u00f9 se trouve la Fontaine de Narcisse, ce que Jean remplace par un autre espace, le parc de l\u2019Agneau, situ\u00e9 dans le pr\u00e9 du Bon Pasteur et arros\u00e9 par la Fontaine de Vie. En outre, la forme carr\u00e9e du jardin de Deduit est remplac\u00e9e par la forme circulaire du parc de l\u2019Agneau. Il y a d\u2019autres motifs importants qui changent d\u2019une partie \u00e0 l\u2019autre\u00a0: l\u2019olivier de la premi\u00e8re partie est remplac\u00e9 par le pin, l\u2019escarboucle par le clair cristal. \u00c0 Narcisse, amoureux de sa propre image, est substitu\u00e9 Pygmalion, l\u2019artiste capable, \u00e0 force de d\u00e9sir et \u00e0 l\u2019aide de V\u00e9nus, d\u2019animer la mati\u00e8re inerte et de retrouver \u00ab\u00a0l\u2019\u00e2ge d\u2019or\u00a0\u00bb de la pl\u00e9nitude dont le mythe traverse d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre le travail de Jean de Meun, redonnant sens \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 l\u2019\u00e9volution de l\u2019humanit\u00e9.<\/span>. \u00c0 la fin, le r\u00eaveur ne se r\u00e9veille pas seulement du r\u00eave de la rose, mais aussi \u00ab\u00a0du r\u00eave d\u2019une relation, qui s\u2019appelle l\u2019all\u00e9gorie\u00a0\u00bb (Whitman, 1996 p. 269).<\/p>\n<h2>Une biblioth\u00e8que qui marque la continuit\u00e9 de la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale<\/h2>\n<p>L\u2019all\u00e9gorisation, qui, au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, apparait pour la premi\u00e8re fois dans la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale profane en langue vernaculaire, constitue la structure textuelle du <em>Roman de la Rose<\/em>. Elle se joint, dans la premi\u00e8re partie de cette \u0153uvre, \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie de la po\u00e9sie et du roman courtois. La litt\u00e9rature courtoise compose, avec son fondement id\u00e9ologique, la biblioth\u00e8que de Guillaume de Lorris, auteur de la premi\u00e8re partie du <em>Roman<\/em>.<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re partie restant inachev\u00e9e, son continuateur, Jean de Meun,\u00a0 construit en ce sens le deuxi\u00e8me \u00e9tage de la biblioth\u00e8que du <em>Roman<\/em>. La biblioth\u00e8que de Jean est compos\u00e9e d\u2019un r\u00e9pertoire d\u2019\u0153uvres plut\u00f4t critiques et philosophiques. Ainsi, le deuxi\u00e8me \u00e9tage diff\u00e8re du premier tant\u00f4t par la quantit\u00e9 des \u0153uvres anciennes qu\u2019il contient, tant\u00f4t par l\u2019id\u00e9ologie qui sous-tend celles-ci. Les id\u00e9es de Jean apportent \u00e0 la narration un point de vue nouveau sur les principales id\u00e9es (telle la conception de l\u2019amour courtois) expos\u00e9es dans la premi\u00e8re partie du <em>Roman<\/em>.<\/p>\n<p>Introduisant l\u2019ironie dans un texte all\u00e9gorique, Jean de Meun construit une biblioth\u00e8que diff\u00e9rente de la premi\u00e8re. Toutefois, si l\u2019\u00e9tage somptueux compos\u00e9 par Jean \u00e9clipse celui construit par Guillaume, il ne le d\u00e9truit pas. Jean s\u2019affranchit du contenu de la biblioth\u00e8que de Guillaume, mais en conserve la forme. L\u2019all\u00e9gorie permet ainsi d\u2019\u00e9viter la destruction. De fait, la deuxi\u00e8me partie de l\u2019\u0153uvre, tout en d\u00e9tournant progressivement le proc\u00e9d\u00e9 all\u00e9gorique de la g\u00e9n\u00e9ralisation vers l\u2019individualisation, respecte le cadre de la narration onirique. En outre, le deuxi\u00e8me <em>Roman <\/em>suit la continuit\u00e9 temporelle de la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale, qui se dirige naturellement vers une \u00e8re nouvelle, la Renaissance. Aussi n\u2019y a-t-il pas rupture\u00a0: la seconde partie du <em>Roman de la Rose<\/em> adopte une posture collaborative vis-\u00e0-vis de la premi\u00e8re, quoique cette alliance n\u2019aille pas sans accrocs.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>BATANY, Jean. 1984. \u00ab\u00a0Miniature, all\u00e9gorie, id\u00e9ologie\u00a0: Oiseuse et la mystique monacale r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par la classe de loisir\u00a0\u00bb. <em>\u00c9tudes sur le Roman de la Rose<\/em>. J. Dufournet (\u00e9d.). Paris\u00a0: Champion, p. 7-36.<\/p>\n<p>BAUMGARTNER, Emmanuelle. 1984. \u00ab\u00a0L\u2019absente de tous bouquets&#8230;\u00a0\u00bb. <em>\u00c9tudes sur le Roman de la Rose<\/em>. J. Dufournet (\u00e9d.). Paris\u00a0: Champion, p<em>.<\/em> 37-52.<\/p>\n<p>DE LORRIS, Guillaume et Jean DE MEUN.1992. <em>Le Roman de la Rose<\/em>. A. Strubel (\u00e9d.). Paris\u00a0: Livre de Poche, 1150 p.<\/p>\n<p>HICKS, \u00c9ric. 1999. \u00ab\u00a0<em>Donner \u00e0 voir\u00a0: <\/em>Guillaume de Lorris or the Impossible Romance\u00a0\u00bb. <em>Yale French Studies<\/em>, n<sup>o<\/sup> 95, p. 65-80.<\/p>\n<p>MACQUEEN, John. <em>Allegory<\/em>. London\u00a0: Meuthen &amp; Co., 82 p.<\/p>\n<p>MORIER, Henri. 1975.<em> Dictionnaire de Po\u00e9tique et de Rh\u00e9torique<\/em>. Paris\u00a0: PUF, 1210 p.<\/p>\n<p>PAUPHILET, Albert. 1979.<em> Po\u00e8tes et romanciers du Moyen \u00c2ge<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, 1305 p.<\/p>\n<p>PAYEN, Jean-Charles. \u00ab\u00a0L\u2019art d\u2019aimer chez Guillaume de Lorris\u00a0\u00bb. <em>\u00c9tudes sur le Roman de la Rose<\/em>, J. Dufournet (\u00e9d.), Paris, Champion, 1984, p. 103-144.<\/p>\n<p>POIRION, Daniel. 1999. \u00ab\u00a0Mask and Allegorical Personification\u00a0\u00bb. <em>Yale French Studies<\/em>, n<sup>o<\/sup> 95, p. 13-32.<\/p>\n<p>ROSSMAN, Vladimir R. 1975. <em>Perspectives of Irony in Medieval French Literature<\/em>. La Haye\u00a0: Mouton, 198 p.<\/p>\n<p>STRUBEL, Armand. 1989. <em>La Rose, Renart et le Graal. La litt\u00e9rature all\u00e9gorique en France au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>. Gen\u00e8ve-Paris\u00a0: Slatkine, 336 p.<\/p>\n<p>STRUBEL, Armand. 1992. \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb. Guillaume de Lorris et Jean de Meun. <em>Le Roman de la Rose<\/em>. A. Strubel (\u00e9d.). Paris\u00a0: Livre de Poche, p. XI-LXVII.<\/p>\n<p>STRUBEL, Armand. 2002. <em>\u00ab\u00a0Grant senefiance a\u00a0\u00bb\u00a0: All\u00e9gorie et litt\u00e9rature au Moyen \u00c2ge<\/em>. Paris\u00a0: Champion, 464 p.<\/p>\n<p>STRUBEL, Armand. 2005. \u00ab\u00a0Jean de Meun\u00a0: La digression comme principe d\u2019\u00e9criture\u00a0\u00bb. <em>La digression dans la litt\u00e9rature et l\u2019art du Moyen \u00c2ge\u00a0: actes du 29<sup>e<\/sup> colloque du CUER MA<\/em>. \u00e9d. C. Connochie-Bourgne (\u00e9d.). Aix-en-Provence\u00a0: Publications de l\u2019Universit\u00e9 de Provence, p. 377-390.<\/p>\n<p>WHITMAN, Jon. 1996. \u00ab\u00a0Dislocations\u00a0: The crisis of allegory in the <em>Romance of the Rose<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Languages of the unsayable<\/em>. S. Budick et W. Iser (\u00e9d.). Stanford\u00a0: University Press, p. 259-279.<\/p>\n<p>ZINK, Michel. 1985. <em>La subjectivit\u00e9 litt\u00e9raire<\/em>. Paris\u00a0: PUF, 267 p.<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>\u017dakelj, \u0160pela. \u00ab Le Roman de la Rose : la biblioth\u00e8que du savoir m\u00e9di\u00e9val \u00bb,<\/p>\n<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<h2>Pourquoi la biblioth\u00e8que\u00a0?<\/h2>\n<p>On pourrait commencer cette r\u00e9flexion sur la biblioth\u00e8que, son lieu ou son non-lieu, th\u00e8me qui sert de fil conducteur aux r\u00e9flexions de ce num\u00e9ro de <em>Postures<\/em>, en prenant le livre comme point de d\u00e9part. En effet, les livres sont le r\u00e9f\u00e9rent premier auquel renvoie la biblioth\u00e8que, si bien que la conservation, l\u2019organisation et l\u2019acc\u00e8s aux livres restent quelques-uns de ses objectifs principaux.<\/p>\n<p>Or, pourquoi ce stockage\u00a0? \u00c9tablie par Kant au XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la distinction entre un livre (<em>opera<\/em>) et l\u2019exemplaire qui le repr\u00e9sente (<em>opus<\/em>) pourrait s\u2019av\u00e9rer utile pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question. D\u2019apr\u00e8s cette distinction, le livre n\u2019est pas une \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Sache<\/em>), mais le <em>discours<\/em> ou \u00ab\u00a0le simple usage des forces\u00a0\u00bb d\u2019un auteur lorsqu\u2019il s\u2019adresse au public des lecteurs, \u00ab\u00a0en son nom\u00a0\u00bb (Kant, 1995 [1785], p.123). Cette conception du livre co\u00efncide et, en m\u00eame temps, s\u2019oppose \u00e0 celle soutenue par Jacques Derrida dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>L\u2019id\u00e9e du livre, c\u2019est une id\u00e9e de totalit\u00e9, finie ou infinie, du signifiant\u00a0; cette totalit\u00e9 du signifiant ne peut \u00eatre ce qu\u2019elle est, une totalit\u00e9, que si une totalit\u00e9 du signifi\u00e9 lui pr\u00e9existe, surveille son inscription et ses signes, en est ind\u00e9pendante dans son id\u00e9alit\u00e9 (1967, p. 30). \u00a0\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La conservation du livre ne se justifie donc pas seulement du fait qu\u2019il est un objet mat\u00e9riel, mais du fait qu\u2019il est un <em>discours, <\/em>un <em>logos.<\/em> Autrement dit, les livres ont non seulement une valeur mat\u00e9rielle, mais aussi, osons le dire, une valeur spirituelle; et leur emmagasinage dans les biblioth\u00e8ques tient justement \u00e0 la conservation de cette spiritualit\u00e9 accumul\u00e9e. La biblioth\u00e8que devient d\u00e8s lors un sanctuaire o\u00f9 la possibilit\u00e9 de reconstruire le pass\u00e9 ne s\u2019\u00e9puise jamais\u00a0: le contenu spirituel qui y est gard\u00e9 est la mati\u00e8re informe pour les constructions le plus vari\u00e9es de la m\u00e9moire. On y trouve pourtant non seulement de quoi refaire le pass\u00e9, mais \u00e9galement de quoi imaginer les peurs et les horreurs qui hantent l\u2019imaginaire. Qui plus est, la biblioth\u00e8que d\u00e9tient aussi bien la force de l\u2019autorit\u00e9 et de la tradition que celle de la subversion (Raven, 2004, p. 28).<\/p>\n<p>La force et la valeur symbolique d\u2019une biblioth\u00e8que peuvent \u00eatre particuli\u00e8rement constat\u00e9es lors des \u00e9pisodes historiques menant \u00e0 sa destruction. En effet, de la biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie aux biblioth\u00e8ques d\u00e9truites tout au long du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par des conflits militaires ou par des d\u00e9sastres naturels, l\u2019an\u00e9antissement ou la d\u00e9sagr\u00e9gation des biblioth\u00e8ques suscite les plus vives r\u00e9actions\u00a0: on n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 qualifier l\u2019acte de barbarie, de perte irr\u00e9cup\u00e9rable, voire de crime contre le pass\u00e9 d\u2019un peuple (<em>ibid<\/em>., p.8). Pour documenter ces \u00e9pisodes de perte et de barbarie, l\u2019Unesco a entrepris d\u2019\u00e9tablir une liste des biblioth\u00e8ques d\u00e9truites ou perdues au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, projet qui est \u00e0 son tour encadr\u00e9 par un autre projet dont le nom, \u00ab\u00a0<em>Lost Memories<\/em>\u00a0\u00bb, est r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 bien des \u00e9gards (Unesco, 1996). L\u2019objectif de ce projet documentaire, assure-t-on, n\u2019est pas de dresser un monument fun\u00e9raire aux m\u00e9moires in\u00e9vitablement perdues, mais de sensibiliser les responsables des biblioth\u00e8ques et de pr\u00e9venir, l\u00e0 ou cela est possible, la d\u00e9gradation des ressources documentaires. Cela \u00e9tant, le projet pourrait s\u2019av\u00e9rer utile encore d\u2019une autre fa\u00e7on\u00a0: en motivant la reconstruction des biblioth\u00e8ques perdues.<\/p>\n<p>Or, souvenons-nous que les livres ne sont pas seulement des objets (<em>opus<\/em>), mais aussi des discours (<em>opera<\/em>). D\u00e8s lors, la destruction des biblioth\u00e8ques peut \u00eatre con\u00e7ue non seulement comme la destruction mat\u00e9rielle des livres, mais aussi comme la destruction des discours. Cependant, est-il vraiment possible de d\u00e9truire un discours et comment parvient-on \u00e0 le faire\u00a0? J\u2019aimerais proposer ici d\u2019interroger les possibilit\u00e9s de destruction et de reconstruction de la biblioth\u00e8que par la traduction, et ce, \u00e0 partir de la biblioth\u00e8que du philosophe fran\u00e7ais Jacques Derrida (1930-2004). Autrement dit, je tenterai de revisiter la biblioth\u00e8que derridienne telle qu\u2019elle pourrait \u00eatre d\u00e9truite, puis reconstruite dans ses traductions en espagnol.<\/p>\n<h2>Des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes et des biblioth\u00e8ques reconstruites\u00a0: un bilan de pertes?<\/h2>\n<p>La traduction a parfois \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e comme l\u2019un des moyens de d\u00e9truire le discours d\u2019autrui. Les reproches aussi bien que les \u00e9loges adress\u00e9s aux traductions tiennent justement, pour la plupart, \u00e0 l\u2019effet destructif ou reconstructif que les traducteurs arrivent \u00e0 produire. En d\u2019autres termes, les trahisons qu\u2019on attribue aux textes traduits sont tr\u00e8s souvent des listes de pertes d\u2019\u00e9l\u00e9ments que le texte traduit n\u2019aurait pas conserv\u00e9s. De m\u00eame, les traductions qui m\u00e9ritent le qualificatif de \u00ab\u00a0recr\u00e9ations\u00a0\u00bb ou, tout simplement, de \u00ab\u00a0bonnes traductions\u00a0\u00bb, atteignent ce statut du fait d\u2019\u00eatre arriv\u00e9es \u00e0 tout \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9rer\u00a0\u00bb du texte de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Dans le cas particulier des traductions de textes philosophiques, cela implique r\u00e9cup\u00e9rer la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Pensons, par exemple au cas d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis (n\u00e9 environ en 170 de notre \u00e8re) \u00e0 qui on attribue un <em>Banquet des sophistes<\/em> encore conserv\u00e9 de nos jours, et dont l\u2019importance consiste \u00e0 citer de nombreux ouvrages perdus de l\u2019Antiquit\u00e9, et \u00e0 permettre, donc, par l\u2019interm\u00e9diaire des citations, la reconstruction d\u2019une biblioth\u00e8que \u00e0 tout jamais perdue, voire \u00ab\u00a0d\u2019une partie importante de notre pass\u00e9\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon-Wall, 2004, p. 28). C\u2019est ainsi que gr\u00e2ce aux citations et aux r\u00e9f\u00e9rences faites dans un texte, on assiste \u00e0 des sc\u00e8nes simultan\u00e9es de destruction et de reconstruction de biblioth\u00e8ques ins\u00e9r\u00e9es dans des textes d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p>La traduction des textes du philosophe Jacques Derrida peut \u00eatre compar\u00e9e au <em>Banquet des sophistes <\/em>d\u2019Ath\u00e9n\u00e9e de Naucratis, non pas parce que les multiples citations de la tradition philosophique occidentale qu\u2019on y trouve renvoient \u00e0 des textes perdus, mais plut\u00f4t parce qu\u2019\u00e0 l\u2019aide de ces citations, il est possible de reconstruire des parties pr\u00e9cises de la biblioth\u00e8que derridienne, voire l\u2019\u00e9chafaudage de son discours. Mais avant d\u2019analyser la fa\u00e7on dont cette biblioth\u00e8que est d\u00e9truite, puis reconstruite en traduction, il convient de signaler le fonctionnement des citations dans les textes de l\u2019auteur<a id=\"footnoteref1_6nuaxj1\" class=\"see-footnote\" title=\"Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.\" href=\"#footnote1_6nuaxj1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Il n\u2019y pas de nouveaut\u00e9 \u00e0 dire que le projet th\u00e9orique de la d\u00e9construction a de fortes racines dans la tradition philosophique occidentale dont il cherche \u00e0 d\u00e9montrer l\u2019<em>essoufflement<\/em>. Tr\u00e8s souvent, la d\u00e9monstration a recours \u00e0 de nombreuses citations qui font l\u2019objet de lectures minutieuses s\u2019int\u00e9ressant surtout \u00e0 l\u2019\u00e9criture et aux formes textuelles, plut\u00f4t qu\u2019au sens qu\u2019on tente de v\u00e9hiculer par celles-ci. Chez Derrida, la citation ne sert donc pas seulement \u00e0 r\u00e9futer ou \u00e0 appuyer une ligne d\u2019argumentation, mais aussi \u00e0 retourner les mots d\u2019un auteur contre le raisonnement qu\u2019il pr\u00e9tendait construire. Autrement dit, cet emploi de la citation\u00a0<em>sollicite<\/em>\u00a0le texte cit\u00e9, si par\u00a0<em>solliciter<\/em>\u00a0on entend le sens attribu\u00e9 \u00e0 ce verbe au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, \u00e0 savoir \u00ab\u00a0remuer, agiter, \u00e9branler violemment\u00a0\u00bb, mais aussi \u00ab tourmenter, inqui\u00e9ter\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0exciter, provoquer\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0chercher \u00e0 gagner\u00a0\u00bb. Les citations convoqu\u00e9es par les \u00e9crits de Derrida ne font pas seulement partie de sa biblioth\u00e8que, mais permettent de reconstruire une biblioth\u00e8que racontant une autre histoire de la philosophie.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas sans importance d\u00e8s lors de rappeler que l\u2019examen auquel les citations sont soumises se fonde souvent sur leurs formes linguistiques. Autrement dit, l\u2019argumentation est d\u00e9velopp\u00e9e sur la base des termes et des formulations dans des langues d\u00e9termin\u00e9es, telles que le grec, le latin, l\u2019allemand ou les traductions fran\u00e7aises des \u0153uvres philosophiques originalement \u00e9crites dans ces langues-l\u00e0.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi que cet emploi des citations lance aux traducteurs des textes derridiens n\u2019est donc pas \u00e0 n\u00e9gliger. En effet, face \u00e0 de nombreuses citations des philosophes qui ont souvent d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 traduits, les traducteurs sont confront\u00e9s \u00e0 de longues recherches relatives aux propos cit\u00e9s par Derrida, pour constater que, finalement, la traduction existante ne dit pas exactement la \u00ab\u00a0m\u00eame chose\u00a0\u00bb que celle \u00e0 partir de laquelle Derrida construit son argumentation.<\/p>\n<p>La traduction en espagnol de <em>La carte postale <\/em>en est un exemple. Dans sa pr\u00e9face, Tom\u00e1s Segovia, le traducteur de Derrida et de Lacan, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ces difficult\u00e9s de traduction dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 la nature du texte, il n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 ad\u00e9quat d\u2019employer des traductions espagnoles \u00ab\u00a0autoris\u00e9es\u00a0\u00bb des fragments cit\u00e9s par Derrida\u00a0: j\u2019aurais d\u00fb confronter ces versions avec leurs originaux, avec les traductions fran\u00e7aises cit\u00e9es et avec les versions de Derrida lui-m\u00eame. Par exemple, en ce qui concerne les citations de la \u00ab\u00a0Lettre vol\u00e9e\u00a0\u00bb, j\u2019ai suivi le plus possible les versions de Baudelaire cit\u00e9es\u00a0: c\u2019\u00e9tait la seule fa\u00e7on de faire pour que les commentaires de Derrida restent compr\u00e9hensibles\u00a0; de m\u00eame, pour ceux de Lacan, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de faire une chose que le lecteur jugera peut-\u00eatre d\u00e9concertante\u00a0: j\u2019ai parfois retraduit certains passages des <em>\u00c9crits<\/em> de Lacan, dont j\u2019ai sign\u00e9 la traduction espagnole \u00ab\u00a0autoris\u00e9e\u00a0\u00bb (Segovia, 2001, p.\u00a0245\u00a0; ma traduction).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La traduction de <em>Marges de la philosophie <\/em>en est autre exemple. Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn, la traductrice espagnole, a recours au m\u00eame proc\u00e9d\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle retraduit toutes les citations incluses dans les essais composant le volume, sans pour autant pr\u00e9venir le lecteur de cette d\u00e9marche. Avertissement qui s\u2019av\u00e8re peut-\u00eatre superflu du fait que les notes en bas de page et les tr\u00e8s nombreuses r\u00e9f\u00e9rences auxquelles Derrida renvoie restent en fran\u00e7ais. Retenons l\u2019exemple de la version en espagnol du dernier essai du recueil, \u00ab\u00a0Signature \u00e9v\u00e9nement contexte\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9 au Congr\u00e8s international des soci\u00e9t\u00e9s de philosophie de langue fran\u00e7aise tenu \u00e0 Montr\u00e9al en 1971, le texte propose une r\u00e9flexion sur le concept de \u00ab\u00a0communication\u00a0\u00bb, la possibilit\u00e9 infinie de \u00ab\u00a0citer\u00a0\u00bb (<em>it\u00e9rabilit\u00e9<\/em>) et le pouvoir performatif de la signature; r\u00e9flexion tr\u00e8s proche des pr\u00e9occupations qui se pr\u00e9sentent dans le pr\u00e9sent article<a id=\"footnoteref2_88u9mkh\" class=\"see-footnote\" title=\"Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura (Castro-Ram\u00edrez, 2007).\" href=\"#footnote2_88u9mkh\">[2]<\/a>. Pour l\u2019instant, il est important de consid\u00e9rer que pour se construire, cette r\u00e9flexion cite l\u2019<em>Essai sur l\u2019origine des langues<\/em> de Condillac, la traduction fran\u00e7aise des <em>Logische Untersuchungen <\/em>de Husserl et celle de <em>How to do things with words <\/em>de John L. Austin. Or ces citations ne peuvent pas \u00eatre d\u00e9limit\u00e9es ou s\u00e9par\u00e9es du texte de l\u2019auteur\u00a0: elles s\u2019y trouvent greff\u00e9es de sorte que, pour la traduction de ce texte, il ne s\u2019agit pas seulement de se familiariser avec le jargon derridien, mais \u00e9galement avec celui des auteurs cit\u00e9s dont les propos sont tiss\u00e9s au texte de Derrida. En d\u2019autres termes, les citations de ces auteurs font d\u00e9sormais partie du discours o\u00f9 elles se retrouvent ins\u00e9r\u00e9es. \u00c9tant donn\u00e9 que les langues dans lesquelles Husserl et Austin se sont exprim\u00e9s sont l\u2019allemand et l\u2019anglais, m\u00eame en citant les traductions fran\u00e7aises, Derrida reprend tr\u00e8s fr\u00e9quemment des formulations dans ces langues-l\u00e0 pour d\u00e9velopper son propos. Citons, par exemple, le passage o\u00f9 il s\u2019agit de d\u00e9montrer que l\u2019agrammaticalit\u00e9 d\u2019une expression ne peut jamais \u00eatre absolue, toute expression et toute formulation \u00e9tant susceptibles d\u2019acqu\u00e9rir du sens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est donc seulement dans un contexte d\u00e9termin\u00e9 par une volont\u00e9 de savoir, par une intention \u00e9pist\u00e9mique, par un rapport conscient \u00e0 l\u2019objet comme objet de connaissance dans un horizon de v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est dans ce champ contextuel orient\u00e9 que \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb est irrecevable. Mais, comme \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb ne constituent pas leur contexte en eux-m\u00eames, rien n\u2019interdit qu\u2019ils fonctionnent dans un autre contexte \u00e0 titre de marque signifiante (ou d\u2019indice, dirait Husserl). Non seulement dans le cas contingent o\u00f9, par la traduction de l\u2019allemand en fran\u00e7ais \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb pourra se charger de grammaticalit\u00e9, ou (<em>oder<\/em>) devenant \u00e0 l\u2019audition <em>o\u00f9<\/em> (marque de lieu): \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon: le vert est o\u00f9)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire?\u00a0\u00bb. Mais m\u00eame \u00ab\u00a0le vert est ou\u00a0\u00bb (<em>the green is either<\/em>) signifie encore <em>exemple d\u2019agrammaticalit\u00e9<\/em> (1972, p.\u00a0381).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 son tour, la version en espagnol dit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>As\u00ed pues, solamente en un contexto dominado por una voluntad de saber, por una intenci\u00f3n epist\u00e9mica, por una relaci\u00f3n consciente con el objeto como objeto de conocimiento en un horizonte de verdad, en este campo contextual \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb es inaceptable. Pero, como el \u00ab\u00a0verde es o\u00a0\u00bb o \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb no constituyen su contexto en s\u00ed mismos, nada impide que funcionen en otro contexto a t\u00edtulo de marca significante (o de \u00edndice, dir\u00eda Husserl). No s\u00f3lo en el caso contingente en el que, por la traducci\u00f3n del alem\u00e1n al franc\u00e9s \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb podr\u00eda cargarse de gramaticalidad, al convertirse o (<em>oder<\/em>) en la audici\u00f3n en d\u00f3nde (marca de lugar): \u00ab\u00a0D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber?\u00a0\u00bb. Pero incluso \u00ab\u00a0el verde es o\u00a0\u00bb (<em>The green is either<\/em>) significa todav\u00eda <em>ejemplo de agramaticalidad<\/em> (2003, p. 361).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019un des enjeux de cette traduction est justement de parvenir \u00e0 franchir les seuils linguistiques repr\u00e9sent\u00e9s tout en sauvant l\u2019argument d\u00e9crivant le passage du non-sens de la proposition \u00ab\u00a0le vert est ou\/o\u00f9\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb, m\u00eame si cela implique \u00ab\u00a0l\u2019absence de signifi\u00e9\u00a0\u00bb ou l\u2019agrammaticalit\u00e9. Le fragment devient particuli\u00e8rement complexe en espagnol du fait qu\u2019on y parle de la traduction vers le fran\u00e7ais, alors que le lecteur lit la traduction en espagnol. De m\u00eame, l\u2019ensemble des homophonies sugg\u00e9r\u00e9es \u2013 vert\/verre, ou\/o\u00f9 \u2013 semble impossible \u00e0 reconstruire en espagnol (verde\/vaso, o\/d\u00f3nde), de sorte que le passage de \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le vert (du gazon\u00a0: le vert est o\u00f9)\/ D\u00f3nde ha ido el verde (del c\u00e9sped\u00a0: d\u00f3nde est\u00e1 el verde)\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0O\u00f9 est pass\u00e9 le verre dans lequel je voulais vous donner \u00e0 boire\u00a0?\/ \u00bfD\u00f3nde ha ido el vaso en el que iba a darle de beber? \u00bb reste tr\u00e8s obscur. L\u2019argumentation derridienne, sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Husserl et la critique implicite du projet de d\u00e9finition d\u2019une grammaire logique pure excluant tous les cas d\u2019\u00ab\u00a0agrammaticalit\u00e9\u00a0\u00bb demeurent, et ce, paradoxalement, <em>agrammaticales<\/em>.<\/p>\n<p>Doit-on alors conclure que la biblioth\u00e8que derridienne en tant que discours (<em>opera<\/em>) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite\u00a0? Serait-il possible de d\u00e9passer le clich\u00e9 de la traduction comme trahison\u00a0? Il est en tout cas souhaitable de pouvoir r\u00e9pondre par l\u2019affirmative \u00e0 cette derni\u00e8re question. Or, d\u00e9terminer dans quelle mesure la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne, soit la destruction du discours qui se construit \u00e0 partir de ces citations multiples, force \u00e0 admettre que, loin de se limiter \u00e0 une affaire de fid\u00e9lit\u00e9 ou d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 au texte derridien, il s\u2019agit d\u2019une intertextualit\u00e9 complexe qui comprend, en l\u2019occurrence, des textes de trois univers sociohistoriques, soit la philosophie allemande, la philosophie fran\u00e7aise et la philosophie en langue espagnole<a id=\"footnoteref3_26u1olm\" class=\"see-footnote\" title=\"On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.\" href=\"#footnote3_26u1olm\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>La question appelle donc \u00e0 la distinction des diff\u00e9rents niveaux auxquels les citations ont lieu. Au niveau le plus abstrait, les traductions d\u2019une tradition de pens\u00e9e fonctionnent comme des citations qui repr\u00e9sentent cette \u00ab\u00a0tradition source\u00a0\u00bb dans une \u00ab\u00a0tradition cible\u00a0\u00bb. Le texte traduit s\u2019ins\u00e8re donc dans l\u2019univers textuel de la tradition importatrice comme une citation, un fragment de la tradition import\u00e9e. Dans ce sens-l\u00e0, les citations de Husserl dans le texte derridien \u00e9quivalent \u00e0 des citations de la philosophie allemande dans un texte philosophique fran\u00e7ais. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une perspective certes questionnable, car il resterait \u00e0 prouver en quoi Husserl repr\u00e9sente la tradition allemande sans retomber dans un d\u00e9terminisme culturel. Cependant, l\u2019image dit bien des choses \u00e0 propos de la construction de la tradition philosophique\u00a0: comment en effet nier qu\u2019elle est constitu\u00e9e par des biblioth\u00e8ques itin\u00e9rantes contin\u00fbment d\u00e9truites et reconstruites dans des aires linguistiques diff\u00e9rentes\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 un niveau plus concret, o\u00f9 un traducteur est tenu responsable de parler \u00ab\u00a0au nom de l\u2019auteur\u00a0\u00bb, de reconstruire son discours et les r\u00e9f\u00e9rences qui constituent sa biblioth\u00e8que, le mouvement d\u00e9crit dans le premier niveau pourrait s\u2019inverser. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019au lieu de reconstruire la biblioth\u00e8que dans et pour la tradition importatrice, ce serait le lecteur \u00e9tranger qui semblerait rendre visite \u00e0 la biblioth\u00e8que du philosophe traduit. Ainsi, pour certains, \u00ab\u00a0quand le traducteur fait bien son travail, il veut moins ins\u00e9rer le discours d\u2019autrui dans son propre discours qu\u2019il ne veut nous ins\u00e9rer, nous les lecteurs (et de fa\u00e7on corollaire, lui-m\u00eame) dans le contexte du texte traduit\u00a0\u00bb (Chambat-Houillon et Wall, 2004, p.42).<\/p>\n<p>Ce double mouvement ne fait que reprendre et repr\u00e9senter la perspective herm\u00e9neutique avanc\u00e9e d\u00e9j\u00e0 au XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle par Schleiermacher (1999 [1813]). Il reste que, de nos jours, l\u2019actualit\u00e9 de cette perspective repose sur le fait que ce n\u2019est ni l\u2019auteur ni le lecteur qui bougent de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, mais qu\u2019ils le font en tant que repr\u00e9sentants de leurs contextes sociohistoriques, en tant que sujets constitu\u00e9s par un ensemble de discours pr\u00e9cis.<\/p>\n<h2>Conclusions<\/h2>\n<p>Reposons alors la question\u00a0: doit-on faire le deuil de la biblioth\u00e8que derridienne du fait qu\u2019elle semble in\u00e9vitablement d\u00e9truite dans ses traductions? Faut-il pleurer cette annonce apocalyptique de la mort de son discours (<em>logos<\/em>)? La biblioth\u00e8que itin\u00e9rante qu\u2019est devenue la tradition philosophique permettrait-elle que la traduction soit quelque chose de plus que l\u2019<em>opus<\/em> que Kant avait oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>opera<\/em>?<\/p>\n<p>Je tenterai de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions de deux fa\u00e7ons. Souvenons-nous tout d\u2019abord que si d\u2019un <em>ton apocalyptique <\/em>on s\u2019empresse de mettre en garde contre la disparition et la destruction de la biblioth\u00e8que, cet avertissement peut \u00e9galement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019une des craintes hantant nos esprits, au moins depuis la naissance de la philosophie, \u00e0 savoir celle de la mort de la parole en tant que <em>logos. <\/em>En effet, comme Derrida l\u2019a par ailleurs montr\u00e9, rien n\u2019est plus paradoxal qu\u2019annoncer la mort du livre \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019on assiste \u00e0 la prolif\u00e9ration des biblioth\u00e8ques et \u00e0 des formes de diffusion d\u00e9passant toutes les attentes. De m\u00eame, comment soutenir la th\u00e8se de la destruction du discours et de la biblioth\u00e8que derridiens par ses traducteurs, alors que Derrida est un des philosophes le plus traduits et cit\u00e9s\u00a0? Dans ses propres termes\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Mort de la parole\u00a0\u00bb est sans doute ici une m\u00e9taphore\u00a0: avant de parler de disparition, il faut penser \u00e0 une nouvelle situation de la parole [et de la biblioth\u00e8que et de la traduction], \u00e0 sa subordination dans une structure o\u00f9 elle ne serait plus l\u2019archonte. (1967, p. 18).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette premi\u00e8re r\u00e9ponse, conduisant vers le changement de statut de la biblioth\u00e8que en tant que <em>logos <\/em>ou <em>discours, <\/em>permet d\u2019aborder une deuxi\u00e8me perspective, celle de l\u2019<em>it\u00e9rabilit\u00e9 <\/em>d\u2019un discours ou de sa possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre infiniment r\u00e9p\u00e9t\u00e9, cit\u00e9 et d\u00e9plac\u00e9, soit d\u00e9truit et reconstruit<em>. <\/em>En d\u2019autres termes, les traductions des textes derridiens peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des citations <em>in extenso<\/em> de cette \u00e9criture qui a perdu son statut privil\u00e9gi\u00e9 pour donner lieu \u00e0 une sc\u00e8ne o\u00f9 les plus \u00ab\u00a0improbables signatures\u00a0\u00bb, celles de ses traducteurs, remettent en mouvement sa biblioth\u00e8que itin\u00e9rante.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>CASTRO-RAMIREZ, Nayelli M. 2007. <em>Derrida traductor, Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura. <\/em>El Colegio de M\u00e9xico. M\u00e9moire de ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>CHAMBAT-HOUILLON, Marie France, et Anthony WALL. 2004. <em>Droit de citer. <\/em>Rosny-sous-bois\u00a0: \u00c9ditions Br\u00e9al.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1967. <em>De la grammatologie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 1972. <em>Marges de la philosophie. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>DERRIDA, Jacques. 2003 [1989]. \u00ab\u00a0Firma, acontecimiento, contexto\u00a0\u00bb. <em>M\u00e1rgenes de la filosof\u00eda. <\/em>Trad. par Carmen Gonz\u00e1lez Mar\u00edn. Madrid\u00a0: C\u00e1tedra, pp. 349-372.<\/p>\n<p>KANT, Emmanuel. 1995 [1785]. <em>Qu\u2019est-ce qu\u2019un livre? <\/em>Textes de Kant et de Fichte traduits par Jocelyn Benoist, pr\u00e9face de Dominique Lecourt. Paris\u00a0: Quadrige\/PUF.<\/p>\n<p>RAVEN, James (ed.). 2004. <em>Lost Libraries. <\/em>New York\u00a0: Palgrave Macmillan.<\/p>\n<p>SEGOVIA, Tom\u00e1s. 2001. \u00ab\u00a0Nota del traductor\u00a0\u00bb. Jacques Derrida, <em>La tarjeta postal, de S\u00f3crates a Freud y m\u00e1s all\u00e1. <\/em>M\u00e9xico\u00a0: Siglo XXI, pp. 245-247.<\/p>\n<p>SCHLEIERMACHER, Friedrich. 1999 [1813]. <em>Des diff\u00e9rentes m\u00e9thodes<\/em> <em>du traduire. <\/em>Trad. par Antoine Berman. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>UNESCO. 1996. <em>Memory of the World: Lost Memory &#8211; Libraries and Archives destroyed in the Twentieth Century <\/em>, prepared for UNESCO on behalf of IFLA by Hans van der Hoeven and on behalf of ICA by Joan van Albada, Paris: UNESCO, 1996, 70 pp.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_6nuaxj1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_6nuaxj1\">[1]<\/a> Je remercie Ren\u00e9 Lemieux de m\u2019avoir sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019image de la destruction de la biblioth\u00e8que derridienne qui inspire ces pages.<\/p>\n<p id=\"footnote2_88u9mkh\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_88u9mkh\">[2]<\/a> Sur cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 <em>Jacques Derrida traductor, Jacques Derrida traducido. Entre la filosof\u00eda y la literatura<\/em> (Castro-Ram\u00edrez, 2007).<\/p>\n<p id=\"footnote3_26u1olm\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_26u1olm\">[3]<\/a> On ne pourrait formuler cette tradition sous la banni\u00e8re \u00ab\u00a0philosophie espagnole\u00a0\u00bb sans, ce faisant, exclure toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e latino-am\u00e9ricaines. D\u00e8s lors, on s\u2019y r\u00e9f\u00e8re en employant la formulation \u00ab\u00a0philosophie en langue espagnole\u00a0\u00bb, ce qui, en soi, m\u00e9riterait une analyse que je ne peux pas entreprendre ici.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Castro, Nayelli. \u00ab Une sc\u00e8ne de destruction\/reconstruction : la biblioth\u00e8que derridienne \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013, En ligne,\u00a0 https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5482 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/zakelj-13.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 zakelj-13.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-597170db-946d-42ac-b2c2-78626c8ead43\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/zakelj-13.pdf\">zakelj-13<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/zakelj-13.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-597170db-946d-42ac-b2c2-78626c8ead43\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n<h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-1\"><span>1<\/span><div>Le <em>Roman<\/em> embrasse quasiment toutes les formes et styles de la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale\u00a0: de la litt\u00e9rature \u00e9pique \u00e0 la po\u00e9sie troubadouresque et au roman courtois, jusqu\u2019aux moralisations et aux essais critiques, voire philosophiques, sans oublier l\u2019ex\u00e9g\u00e8se, domaine principal de la litt\u00e9rature sacr\u00e9e.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-2\"><span>2<\/span><div>D\u00e8s l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, la tendance \u00e0 la r\u00e9duction et \u00e0 une interpr\u00e9tation plus intelligible du <em>Roman de la Rose<\/em> se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 travers plusieurs remaniements du texte.\u00a0Celui de Gui de Mori date de la fin du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle; les autres, dont le plus connu est celui de Jean Molinet, datent au XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La misogynie de Jean de Meun (cet aspect sera abord\u00e9, avec plus de pr\u00e9cision, plus loin dans l\u2019article) a par ailleurs suscit\u00e9, au d\u00e9but du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une premi\u00e8re pol\u00e9mique litt\u00e9raire, la fameuse \u00ab\u00a0Querelle du Roman de la Rose\u00a0\u00bb. Cette querelle oppose les adversaires de Jean de Meun, parmi lesquels se trouve Christine de Pizan, aux admirateurs du style et des id\u00e9es du maitre, dont Jean de Montreuil et les fr\u00e8res Pierre et Gontier Col. Le <em>Roman de la Rose<\/em>, l\u2019une des \u0153uvres les plus lues au Moyen \u00c2ge repr\u00e9sente aussi une biblioth\u00e8que quasiment in\u00e9puisable de motifs et de th\u00e8mes\u00a0: les po\u00e8tes des XIV<sup>e<\/sup> et XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, de m\u00eame que ceux de la Renaissance en feront encore l\u2019\u00e9loge.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-3\"><span>3<\/span><div>La mort de Guillaume de Lorris est mentionn\u00e9e dans la deuxi\u00e8me partie du <em>Roman<\/em>, vv. 10591-3 (Guillaume de Lorris et Jean de Meun,<em> Le Roman de la Rose<\/em>, 1992, p. 566).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-4\"><span>4<\/span><div>Terme introduit par A. Strubel (1989).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-5\"><span>5<\/span><div>Bien qu\u2019il y ait quelques r\u00e9f\u00e9rences communes dans les deux parties du <em>Roman<\/em> (par exemple celle d\u2019Ovide), chaque auteur les interpr\u00e8te \u00e0 sa mani\u00e8re et les adapte \u00e0 ses id\u00e9es et ses fins.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-6\"><span>6<\/span><div>Cette notion est emprunt\u00e9e aux <em>auctores<\/em> du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, notamment \u00e0 Macrobe, Prudence et Martianus Capella, par les philosophes de l\u2019\u00c9cole de Chartres, dont Bernard Silvestre et Alain de Lille. Ces derniers ont surtout contribu\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0la\u00efcisation\u00a0\u00bb de l\u2019all\u00e9gorie\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019affabulation se d\u00e9tache de l\u2019id\u00e9e du salut, essentielle chez Prudence, et se tourne vers la repr\u00e9sentation d\u2019entit\u00e9s abstraites\u00a0\u00bb (Strubel, 2002, p. 115).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-7\"><span>7<\/span><div>Il faut remarquer que la distinction romantique entre all\u00e9gorie et symbole n\u2019est pas acceptable pour le Moyen \u00c2ge. Malgr\u00e9 la th\u00e9matique profane, la construction all\u00e9gorique du <em>Roman<\/em> d\u00e9rive effectivement des r\u00e8gles de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se biblique.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-7\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 7 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-8\"><span>8<\/span><div>Le lieu et le temps concrets du <em>Roman<\/em> renvoient \u00e0 un lieu et un temps abstraits (\u00e2me humaine, initiation \u00e0 l\u2019amour).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-8\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 8 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-9\"><span>9<\/span><div>Les personnages \u00e0 l\u2019aspect malveillant sont les personnifications des vices, par exemple Avarice, Envie, Papelardie (hypocrisie religieuse). Ils s\u2019opposent aux personnages \u00e0 l\u2019aspect bienveillant qui sont les personnifications des vertus, par exemple Largesse, Franchise, Courtoisie.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-9\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 9 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-10\"><span>10<\/span><div>La traduction du <em>Roman <\/em>en fran\u00e7ais moderne est en prose (\u00e9dition et traduction de Strubel, 1992), tandis que le texte original est en vers\u00a0: \u00ab\u00a0Que songe sont senefiance\/Des biens au genz et des anuiz,\/Que li pulsor songent de nuiz\/Maintes choses covertement\/Que l\u2019en voit plus apertement\u00a0\u00bb (p. 42). Cette citation laisse \u00e0 penser que Guillaume de Lorris a sans doute connu l\u2019\u0153uvre de Macrobe, auteur d\u2019un commentaire de <em>Somnium Scipionis<\/em> (ouvrage o\u00f9 l\u2019all\u00e9gorie sert \u00e0 interpr\u00e9ter le songe).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-10\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 10 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-11\"><span>11<\/span><div>L\u2019<em>Ars Amatoria<\/em>, trait\u00e9 d\u2019Ovide sur l\u2019art d\u2019aimer, est d\u2019une inspiration diff\u00e9rente\u00a0: ses conseils sur l\u2019amour sont\u00a0plut\u00f4t ironiques, mais Guillaume les a pris \u00e0 la lettre sans tenir compte de l\u2019intention ironique de l\u2019auteur. La pr\u00e9sence des <em>M\u00e9tamorphoses<\/em> dans la premi\u00e8re partie du <em>Roman de la Rose<\/em> est sporadique\u00a0: l\u2019\u00e9vocation d\u2019Envie \u00e0 la p. 56 reprend celle d\u2019Ovide. Chez Jean de Meun, les citations d\u2019Ovide sont encore plus nombreuses, mais comme Jean saisit les nuances de l\u2019ironie ovidienne beaucoup mieux que son pr\u00e9d\u00e9cesseur, elles \u00e9voluent vers une perspective nouvelle.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-11\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 11 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-12\"><span>12<\/span><div>Trait\u00e9 compos\u00e9 pour la comtesse Marie de Champagne, protectrice de Chr\u00e9tien de Troyes, qui donne une d\u00e9finition th\u00e9orique de l\u2019amour et tente d\u2019en codifier les diff\u00e9rentes figures.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-12\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 12 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-13\"><span>13<\/span><div>L\u2019all\u00e9gorisation comme fondement de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se biblique est d\u2019abord r\u00e9serv\u00e9e au seul domaine de la th\u00e9ologie. Les analogies entre les id\u00e9es abstraites (le g\u00e9n\u00e9ral) et le monde quotidien (le v\u00e9cu) ne sont transmises dans la litt\u00e9rature profane en langue vernaculaire qu\u2019\u00e0 partir du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La forme all\u00e9gorique est donc, au d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, encore un proc\u00e9d\u00e9 nouveau dans la litt\u00e9rature.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-13\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 13 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-14\"><span>14<\/span><div>Chansons de clercs \u00e9coliers vagabonds, de th\u00e9matique profane, le plus souvent compos\u00e9es en rimes dissyllabiques. L\u2019\u0153uvre la plus connue de la po\u00e9sie goliardique, la <em>Carmina burana <\/em>(apr\u00e8s 1230), r\u00e9unit les chansons de 250 auteurs inconnus dont le plus prolifique est un po\u00e8te qui \u00e9crit sous le pseudonyme d\u2019Archipoeta.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-14\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 14 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-15\"><span>15<\/span><div> \u00ab\u00a0Li oissel qui se sont te\u00fc\/Tant qu\u2019il ont le froid e\u00fc\/Et lou tens d\u2019yver et frerin,\/Sont en may pour le tens serin\/Si li\u00e9 qu\u2019il mostrent en chantant\/Qu\u2019an lor cuers a de joie tant,\/Qu\u2019il lor estuet chanter par force\u00a0\u00bb. Traduction en fran\u00e7ais moderne\u00a0: \u00ab\u00a0Les oiseaux qui se sont tus aussi longtemps qu\u2019ils ont subi le froid et le mauvais temps d\u2019hiver, sont en mai, avec le temps serein, si contents qu\u2019ils manifestent par leur chant toute la joie qui remplit leur c\u0153ur et les force \u00e0 chanter\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun,<em> Le Roman de la Rose<\/em>, 1992, pp. 44-5). \u00c0 comparer par exemple avec la chanson <em>Li nouveaus tems et mais et violette <\/em>de Chatelain de Coucy o\u00f9 il y a le m\u00eame <em>topos<\/em> introductif.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-15\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 15 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-16\"><span>16<\/span><div>Il s\u2019agit de l\u2019initiation \u00e0 l\u2019amour. Le paysage concret du <em>Roman<\/em> (le verger) est en effet l\u2019all\u00e9gorisation de l\u2019\u00e2me humaine \u00e0 l\u2019\u00e9tat amoureux.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-16\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 16 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-17\"><span>17<\/span><div>Ce jardin, dont le propri\u00e9taire est Deduit (la personnification du loisir), est <em>locus amoenus <\/em>par excellence ou, en d\u2019autres termes, lieu de la pr\u00e9dilection de la rencontre amoureuse dans la tradition courtoise.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-17\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 17 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-18\"><span>18<\/span><div>Les m\u00eames motifs, dont Guillaume a pu s\u2019inspirer, apparaissent d\u00e9j\u00e0 dans la tradition romanesque et po\u00e9tique du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Dans le roman arthurien, la fontaine situ\u00e9e sous le pin renvoie aux repr\u00e9sentations du Paradis. L\u2019exemple le plus connu est la fontaine de Broc\u00e9liande dans le<em> Chevalier au lion<\/em> de Chr\u00e9tien de Troyes (XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle). Le pin \u00ab\u00a0est \u00e0 la fois un symbole de p\u00e9rennit\u00e9 et de mort [&#8230;] Les occurrences de l\u2019arch\u00e9type pin\/fontaine impliquent presque toujours l\u2019union de l\u2019amour et de la mort\u00a0\u00bb (Strubel, 1992, p. 111). Le p\u00e9ril du miroir que repr\u00e9sentent les yeux de la dame aim\u00e9e est chant\u00e9 par le troubadour Bernard de Ventadour (XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), dans la\u00a0<em>Canso 31<\/em>. Sa po\u00e9sie avait \u00e9t\u00e9 traduite en langue d\u2019o\u00efl, et les deux premi\u00e8res strophes figurent dans le roman <em>Guillaume de Dole<\/em> de Jean Renart du d\u00e9but du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Payen (1984, p. 110) rappelle que le vrai titre de ce roman est pr\u00e9cis\u00e9ment le <em>Roman de la Rose<\/em>; son influence sur l\u2019\u0153uvre de Guillaume de Lorris n\u2019est toutefois pas prouv\u00e9e.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-18\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 18 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-19\"><span>19<\/span><div>Baumgartner compare la fontaine de Narcisse au Si\u00e8ge qui attend l\u2019\u00e9lu dans les romans du Graal (1984, p. 49).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-19\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 19 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-20\"><span>20<\/span><div>Jusqu\u2019\u00e0 la sc\u00e8ne avec la Fontaine de Narcisse, l\u2019auteur imite l\u2019\u00e9criture \u00ab\u00a0circulaire\u00a0\u00bb (avec les descriptions du paysage, les r\u00e9p\u00e9titions, etc.), propre \u00e0 la po\u00e9sie lyrique. Introduisant la th\u00e9matique de la qu\u00eate, omnipr\u00e9sente dans le roman arthurien, il passe au dynamisme \u00ab\u00a0vectoriel\u00a0\u00bb (description des \u00e9v\u00e8nements multiples) de la narration, propre au roman.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-20\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 20 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-21\"><span>21<\/span><div>\u00c0 noter que\u00a0le d\u00e9bat du c\u0153ur et de la raison au moment de l\u2019\u00e9veil \u00e0 l\u2019amour fait partie de la tradition romanesque dans la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-21\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 21 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-22\"><span>22<\/span><div>Doux regard, Bel Accueil, Franchise et Piti\u00e9 contre Danger, Malebouche, Honte, Peur et Jalousie, qui commanderont chez Jean de Meun une v\u00e9ritable arm\u00e9e, justifient l\u2019antagonisme entre des donn\u00e9es contradictoires. L\u2019opposition la plus caract\u00e9ristique entre Bel Accueil et Danger repose sur l\u2019antith\u00e8se qui d\u00e9finit l\u2019essence m\u00eame de l\u2019amour, l\u2019union de la bienveillance et de la m\u00e9fiance, du d\u00e9sir et de la crainte, de l\u2019int\u00e9r\u00eat et de la r\u00e9sistance.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-22\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 22 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-23\"><span>23<\/span><div>Par exemple\u00a0: avant d\u2019entrer dans le verger de Deduit, Amant longe une rivi\u00e8re \u2013 lieu de passage dans l\u2019Autre Monde dans le roman arthurien.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-23\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 23 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-24\"><span>24<\/span><div>La description est descendante (cheveux, front, yeux, nez, bouche, v\u00eatement \u2013 compar\u00e9s avec des mati\u00e8res pr\u00e9cieuses), les expressions superlatives tendent vers la perfection esth\u00e9tique. Le portrait physique est g\u00e9n\u00e9ralement suivi par une esquisse du portrait moral o\u00f9 l\u2019on passe du statique au dynamique. Le portrait d\u2019Oiseuse, qui rappelle les descriptions de la beaut\u00e9 f\u00e9minine chez Chr\u00e9tien de Troyes, fait figure de prototype pour tous les personnages du verger. Voir\u00a0aussi J. Batany (1984, p. 10).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-24\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 24 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-25\"><span>25<\/span><div>La place privil\u00e9gi\u00e9e donn\u00e9e au regard, le motif du baiser vol\u00e9 et la notion de l\u2019<em>amor de loing<\/em> par laquelle passe la <em>fin\u2019amor<\/em> sont les \u00e9l\u00e9ments arch\u00e9typaux de la po\u00e9sie occitane dont les traductions en langue d\u2019o\u00efl \u00e9taient nombreuses au temps de Guillaume de Lorris.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-25\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 25 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-26\"><span>26<\/span><div>Le combat des valeurs, le plus souvent le combat des vices et des vertus pour l\u2019\u00e2me humaine.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-26\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 26 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-27\"><span>27<\/span><div>La tendance \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation est respect\u00e9e dans la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale jusqu\u2019au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9, selon Zink (1985, pp. 27-74) la mise du particulier, de l\u2019individuel voire du subjectif commence \u00e0 \u00e9vincer les sch\u00e9mas litt\u00e9raires pr\u00e9alablement construits.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-27\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 27 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-28\"><span>28<\/span><div>En ce qui concerne la jonction de l\u2019all\u00e9gorie et du roman, Hicks probl\u00e9matise la notion de <em>romanz<\/em> dans l\u2019\u0153uvre all\u00e9gorique. L\u2019essentiel du r\u00e9cit romanesque reposant, au moins dans sa d\u00e9finition m\u00e9di\u00e9vale, sur l\u2019individualisation, il constitue un \u00ab\u00a0processus fatal pour l\u2019all\u00e9gorie\u00a0\u00bb (Hicks, 1999, p. 75). \u00c0 partir du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le roman est d\u00e9fini comme le r\u00e9cit en vers ou en prose, racontant les aventures (au sens de \u00ab\u00a0ce qui advient\u00a0\u00bb) de h\u00e9ros imaginaires; la litt\u00e9rature all\u00e9gorique \u00e9vitait jusqu\u2019alors l\u2019individualisation. Toutefois, le principe g\u00e9n\u00e9ralisant s\u2019approche, au cours du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, du principe individualisant\u00a0: il est alors possible de parler de la subjectivit\u00e9 litt\u00e9raire qui d\u00e9finit le texte comme \u00ab\u00a0le produit d\u2019une conscience particuli\u00e8re\u00a0\u00bb (Zink, 1985, p. 8). Cela permet donc l\u2019individualisation dans la litt\u00e9rature all\u00e9gorique.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-28\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 28 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-29\"><span>29<\/span><div>L\u2019intention de la m\u00e9taphore initiale du <em>Roman<\/em>, la cueillette de la rose, y est remplac\u00e9e par d\u2019autres m\u00e9taphores (dont celle de la consommation) qui s\u2019\u00e9loignent de la r\u00e9solution de Guillaume.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-29\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 29 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-30\"><span>30<\/span><div>Raison se d\u00e9clare l\u2019amie de Socrate dont il faut suivre l\u2019exemple\u00a0(Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 384).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-30\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 30 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-31\"><span>31<\/span><div>Un aper\u00e7u des sujets le plus souvent satiris\u00e9s dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est donn\u00e9 par Serper (1969) qui d\u00e9montre que l\u2019hypocrisie des moines mendiants et l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 f\u00e9minine provoquent le plus souvent l\u2019\u00e9criture satirique.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-31\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 31 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-32\"><span>32<\/span><div>Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Je qui vest ma simple robe,\/Lobanz lobez et lobeours,\/Robe robez et robeours\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 620).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-32\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 32 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-33\"><span>33<\/span><div>Guillaume de Lorris l\u2019explicite\u00a0: \u00ab\u00a0La mati\u00e9re est bone et nueve:\/ Or doint dieus qu\u2019an gre le re\u00e7oive\/Cele pour cui je l\u2019ai\u00a0empris \u00bb. Traduction en fran\u00e7ais moderne\u00a0: \u00ab\u00a0Le sujet est bon et neuf. Puisse Dieu accorder qu\u2019il soit bien accueilli par celle pour qui je l\u2019ai entrepris!\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, pp. 44-5).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-33\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 33 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-34\"><span>34<\/span><div>La d\u00e9finition paradoxale de l\u2019amour se trouve dans son ouvrage <em>De Planctu Naturae<\/em>, alors que Raison, l\u2019incarnation de la Philosophia, est un personnage-clef dans son <em>Anticlaudianus<\/em>.  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-34\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 34 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-35\"><span>35<\/span><div>Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Amours ce est pais hayneuse,\/Amours est haine amoreuse [\u2026]\u00a0C\u2019est raisons toute forsenable,\/ C\u2019est forsenerie raisnable \u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 256).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-35\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 35 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-36\"><span>36<\/span><div>Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Ci ment amours li filz Venus,\/De ce ne le doit croire nus:\/ Qui le croit, il le comparra\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 694).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-36\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 36 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-37\"><span>37<\/span><div>Extrait original\u00a0: \u00ab\u00a0Toutes estes, serez ou fustes\/ De fait ou de voulent\u00e9, pustes\u00a0!\u00a0\u00bb (Guillaume de Lorris et Jean de Meun, 1992, p. 496).  <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-37\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 37 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000030e70000000000000000_5482-38\"><span>38<\/span><div>Guillaume met en sc\u00e8ne le jardin clos de Deduit o\u00f9 se trouve la Fontaine de Narcisse, ce que Jean remplace par un autre espace, le parc de l\u2019Agneau, situ\u00e9 dans le pr\u00e9 du Bon Pasteur et arros\u00e9 par la Fontaine de Vie. En outre, la forme carr\u00e9e du jardin de Deduit est remplac\u00e9e par la forme circulaire du parc de l\u2019Agneau. Il y a d\u2019autres motifs importants qui changent d\u2019une partie \u00e0 l\u2019autre\u00a0: l\u2019olivier de la premi\u00e8re partie est remplac\u00e9 par le pin, l\u2019escarboucle par le clair cristal. \u00c0 Narcisse, amoureux de sa propre image, est substitu\u00e9 Pygmalion, l\u2019artiste capable, \u00e0 force de d\u00e9sir et \u00e0 l\u2019aide de V\u00e9nus, d\u2019animer la mati\u00e8re inerte et de retrouver \u00ab\u00a0l\u2019\u00e2ge d\u2019or\u00a0\u00bb de la pl\u00e9nitude dont le mythe traverse d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre le travail de Jean de Meun, redonnant sens \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 l\u2019\u00e9volution de l\u2019humanit\u00e9. <a href=\"#mfn-content-00000000000030e70000000000000000_5482-38\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 38 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013 Rassemblant tous les aspects du Moyen \u00c2ge po\u00e9tique, le Roman de la Rose touche \u00e0 peu pr\u00e8s tous les genres du XIIIe si\u00e8cle et pr\u00e9sente pour ainsi dire la somme de la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale. 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