{"id":5486,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/introduction-au-dossier-lieu-et-non-lieu-du-livre-penser-la-bibliotheque\/"},"modified":"2024-09-11T14:01:42","modified_gmt":"2024-09-11T14:01:42","slug":"introduction-au-dossier-lieu-et-non-lieu-du-livre-penser-la-bibliotheque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5486","title":{"rendered":"Introduction au dossier \u00ab Lieu et non-lieu du livre : penser la biblioth\u00e8que \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6884\">Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>Chercheur, moi? Oh, \u00e9vitez ce mot! \u2013<br \/>Je suis seulement <em>lourd<\/em> \u2013 tant de livres!<br \/>Je tombe, et tombe sans cesse<br \/>Et finis par atteindre le fond!<br \/>Friedrich Nietzsche, <em>Le Gai Savoir<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La biblioth\u00e8que est le lieu, d\u2019abord <em>physique<\/em>, de la rencontre entre le lecteur et l\u2019objet-livre, mais aussi des lecteurs entre eux; <em>intellectuel<\/em> ensuite, entre le lecteur et la culture con\u00e7ue comme totalit\u00e9, mais aussi, encore une fois, des lecteurs entre eux, entretenant peut-\u00eatre sans le savoir les m\u00eames sources th\u00e9oriques ou les m\u00eames objets d\u2019\u00e9tude. Bien vite, on se rend compte que le <em>topos<\/em> de la biblioth\u00e8que est paradoxal et que la rencontre n\u2019arrive pas vraiment. Ph\u00e9nom\u00e9nologiquement, on doit plut\u00f4t constater un <em>non-lieu<\/em>. D\u2019une part, la \u00ab\u00a0totalit\u00e9\u00a0\u00bb de la culture est le r\u00e9sultat d\u2019une longue s\u00e9lection et, parmi tous les \u00e9crits jamais produits, certains perdurent dans leur existence, alors que d\u2019autres ne prennent jamais place sur les \u00e9tag\u00e8res. D\u2019autre part, la biblioth\u00e8que semble plut\u00f4t \u00eatre le lieu o\u00f9 la rencontre entre lecteurs devient la moins probable\u00a0: chacun, en silence, dans l\u2019anonymat, requiert pour son travail l\u2019absence d\u2019autrui.<\/p>\n<p>Cette propri\u00e9t\u00e9 paradoxale de la biblioth\u00e8que, celle d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois le p\u00f4le de la rencontre dans l\u2019identit\u00e9 d\u2019une culture totale et le p\u00f4le de la d\u00e9liaison, ressemble \u00e0 ce que Claude Lefort remarquait \u00e0 propos des \u00e9lections, moment o\u00f9 le peuple forme en m\u00eame temps une unit\u00e9 substantielle et o\u00f9 le social est fictivement dissout, \u00ab\u00a0le citoyen se voyant extrait de toutes les d\u00e9terminations concr\u00e8tes pour \u00eatre converti en unit\u00e9 de compte\u00a0\u00bb (Lefort, 2007 [1982], p.\u00a0466).<\/p>\n<p>Le p\u00f4le de l\u2019unit\u00e9 de la culture (le lieu du livre, la biblioth\u00e8que) est aussi, simultan\u00e9ment, le lieu de la d\u00e9liaison des individualit\u00e9s utilisatrices de cette culture. Et pour continuer dans l\u2019analogie avec Lefort, nous pourrions parler de la biblioth\u00e8que comme \u00ab\u00a0lieu vide du <em>savoir<\/em>\u00a0\u00bb, non pas le lieu o\u00f9 il n\u2019y a plus de savoir, mais le lieu m\u00eame o\u00f9 le savoir peut continuellement \u00eatre remis en question. Chacun, en silence, dans son coin, ou son cubicule, et dans sa relation personnelle avec le livre, est appel\u00e9 \u00e0 se taire pour m\u00e9diter son all\u00e9geance renouvel\u00e9e \u00e0 la civilisation de l\u2019homme typographique. Le poste de travail en biblioth\u00e8que est \u00e0 la culture ce qu\u2019est l\u2019isoloir \u00e0 la d\u00e9mocratie\u00a0: en m\u00eame temps le garant de l\u2019\u00e9galit\u00e9 devant l\u2019acc\u00e8s au savoir-pouvoir, et la certitude que sa voix ne puisse \u00eatre entendue que si elle entre dans le calcul. Au vu de cette consubstantialit\u00e9, nous sugg\u00e9rons de qualifier la biblioth\u00e8que de <em>non-lieu<\/em> du livre, ou son utopie; d\u2019o\u00f9 une premi\u00e8re question que nous poserions quant \u00e0 ce lieu du savoir\u00a0: comment en faire un lieu de rencontre?<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>Le non-lieu appelle une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019<em>Utopie<\/em> de Thomas More. Au premier sens, vulgaire, la biblioth\u00e8que comme lieu intellectuel est bien un lieu \u00ab\u00a0imaginaire\u00a0\u00bb, l\u2019image quelque peu irr\u00e9elle d\u2019une ressource civilisationnelle in\u00e9puisable. En ce sens, la polys\u00e9mie du \u00ab\u00a0u\u2011\u00a0\u00bb d\u2019utopie sied \u00e0 l\u2019image qu\u2019on a de cette biblioth\u00e8que. D\u2019abord, on y voit le sens du \u03b5\u1f56- grec (audible dans la prononciation anglaise de <em>Utopia<\/em>), le lieu du Bien, id\u00e9e supr\u00eame du panth\u00e9on des vertus platoniciennes. Toutefois, dans son acception plus prosa\u00efque et plus mat\u00e9rielle, la biblioth\u00e8que poss\u00e8de aussi l\u2019autre signification du \u00ab\u00a0u\u2011\u00a0\u00bb, cette fois celui de la n\u00e9gation \u03bf\u1f50- grecque\u00a0: la biblioth\u00e8que est alors un lieu externe \u00e0 la culture, une mani\u00e8re de d\u00e9tacher les Belles Lettres de leur contemporan\u00e9it\u00e9 plus ordinaire. Ce d\u00e9tachement est \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u00eele d\u2019Utopie, ancienne presqu\u2019\u00eele dont l\u2019isthme a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9 par ses habitants afin de prot\u00e9ger leur \u00ab\u00a0meilleure forme de gouvernement\u00a0\u00bb des influences ext\u00e9rieures. De m\u00eame, la modernit\u00e9 naissante prot\u00e8gera <em>ce qui vaut<\/em> vis-\u00e0-vis la trivialit\u00e9 du contemporain, jug\u00e9 inf\u00e9rieur, en d\u00e9tachant une partie d\u2019elle-m\u00eame pour viser la conservation. De fait, c\u2019est sans doute \u00e0 la Renaissance que ce principe prendra son ampleur et sa forme actuelle. Avec l\u2019introduction en Europe de l\u2019imprimerie typographique par Gutenberg, la quantit\u00e9 d\u2019ouvrages publi\u00e9s explose, avec pour cons\u00e9quences l\u2019impossibilit\u00e9 de lire <em>tout<\/em> le corpus litt\u00e9raire et, en m\u00eame temps, la conscience, pour la culture europ\u00e9enne, de sa propre limite \u00e0 l\u2019autor\u00e9flexivit\u00e9 totale. Cette culture s\u2019est donc sans doute sentie oblig\u00e9e d\u2019accueillir en son c\u0153ur une ext\u00e9riorit\u00e9, toujours accessible, o\u00f9 les biens culturels seraient prot\u00e9g\u00e9s pour les g\u00e9n\u00e9rations futures qui, elles, auraient le loisir de lire \u00e0 leur tour ces livres devenus trop nombreux.<\/p>\n<p>Or, on nous dit de toute part que la biblioth\u00e8que est en danger et qu\u2019avec elle c\u2019est toute la civilisation occidentale qui d\u00e9cline\u00a0: la biblioth\u00e8que comme rejeton culturel se num\u00e9rise et troque le papier pour des octets. La premi\u00e8re cons\u00e9quence de ce changement est \u00e0 la fois la perte de son mat\u00e9riau originel, mais aussi une obsession compulsive \u00e0 devoir tout garder<a id=\"footnoteref1_9o8qoq3\" class=\"see-footnote\" title=\"Nous apprenions r\u00e9cemment la d\u00e9cision de la Library of Congress de Washington, l\u2019Alexandrie moderne, de conserver \u00ab\u00a0digitalement\u00a0\u00bb la totalit\u00e9 des messages d\u2019au plus 140 caract\u00e8res g\u00e9n\u00e9r\u00e9s sur Twitter depuis 2006, ce qui repr\u00e9sente, en moyenne, pr\u00e8s de 50 millions de \u00ab\u00a0gazouillis\u00a0\u00bb quotidiens.\" href=\"#footnote1_9o8qoq3\">[1]<\/a>. Deuxi\u00e8me cons\u00e9quence\u00a0: la biblioth\u00e8que num\u00e9rique via Internet est de plus en plus accessible, partout, \u00e0 n\u2019importe quel moment, \u00e0 condition de jouir d\u2019un acc\u00e8s aux technologies de l\u2019information et de la communication. La biblioth\u00e8que, nous le verrons bient\u00f4t, est devenue accessible \u00e0 la pl\u00e8be via satellite, et ses locaux se trouvent envahis de toutes parts par des barbares aux mains graisseuses.<\/p>\n<p>C\u2019est bien ce que semble nous dire Daniel Tanguay, professeur de philosophie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa, dans un num\u00e9ro r\u00e9cent de la revue <em>Argument<\/em>, avec un dossier intitul\u00e9 \u00ab\u00a0L\u2019art de lire en suspens\u00a0\u00bb (2008-2009). Son article peut valoir de critique excessive \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00e9tat actuel de la biblioth\u00e8que, mais demeure n\u00e9anmoins repr\u00e9sentatif d\u2019une nostalgie devant l\u2019effritement de ce que la biblioth\u00e8que repr\u00e9sente pour certains. Tanguay se demande ce qu\u2019est devenue notre civilisation qui s\u2019est constitu\u00e9e par \u00ab\u00a0une certaine sacralisation de l\u2019objet-livre\u00a0\u00bb (Tanguay 2008-2009, p.\u00a08). Pour ce bibliophile autoproclam\u00e9, la lecture est le moyen par lequel l\u2019individu peut esp\u00e9rer \u00ab\u00a0communiquer \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 des \u0153uvres de penser\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a041). Il pr\u00e9sente donc un texte sous la forme d\u2019une visite narr\u00e9e de la biblioth\u00e8que de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa et remarque, apr\u00e8s un voyage de deux ans \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les changements qu\u2019elle a subis. D\u2019abord, la fin du silence\u00a0: on a install\u00e9 des postes informatiques, cr\u00e9ant un va-et-vient insupportable pour qui veut lire en paix; mais surtout, la fin des rites et coutumes associ\u00e9s \u00e0 la biblioth\u00e8que, jusqu\u2019au plus connu, l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0interdiction de manger et de boire\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a044). En effet, cas assez extraordinaire dans les annales de l\u2019histoire du livre, la biblioth\u00e8que universitaire a ouvert <em>intra muros<\/em> un caf\u00e9 <em>Second Cup<\/em>\u2122. La nouvelle \u00ab\u00a0formule\u00a0\u00bb de la biblioth\u00e8que universitaire, c\u2019est le confort, la d\u00e9tente et la restauration, expression, pour Tanguay, de l\u2019abolition de la fronti\u00e8re entre lieu public et lieu priv\u00e9. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9 de cette nouvelle donne de la biblioth\u00e8que, Tanguay pr\u00e9cise ce qu\u2019\u00e9tait autrefois, dans <em>son<\/em> <em>temps<\/em>, la biblioth\u00e8que\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Dans l\u2019ancien monde, on entrait dans une biblioth\u00e8que comme on p\u00e9n\u00e9trait dans un sanctuaire en adoptant une attitude propre au lieu\u00a0: modeste, recueillie, et, pour tout dire, un peu malais\u00e9e. Cette attitude physique et mentale requise par le lieu pr\u00e9parait aux myst\u00e8res de la connaissance qui devaient s\u2019accomplir dans la biblioth\u00e8que (<em style=\"line-height: 1.538em; font-size: 13.0080003738403px;\">ibid.<\/em>).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Daniel Tanguay, toutefois, place le lecteur devant un choix \u00e0 faire imm\u00e9diatement\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, son prieur\u00e9 id\u00e9alis\u00e9, un lieu pour \u00ab\u00a0pratiquer l\u2019ancien culte\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a050) de la lecture avec ses ouailles assoiff\u00e9s de savoir; de l\u2019autre, le diagnostic qu\u2019il fait de ce nouvel \u00e9tablissement, un lieu de marchandage pour produits sp\u00e9cialis\u00e9s, avec pour client\u00e8le-cible les \u00e9tudiants. Le nouvel imp\u00e9ratif de ce lieu n\u2019est plus le respect pour la \u00ab\u00a0communication avec les esprits d\u00e9funts\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a048), mais la convivialit\u00e9 et la d\u00e9tente pour l\u2019engrangement des profits. Devons-nous pourtant vraiment choisir entre le sanctuaire de Tanguay et le lieu propos\u00e9 par les nouvelles \u00e9lites administratives de l\u2019Universit\u00e9 qui veulent, \u00e0 coup de signature de monopole commercial sur le campus, nous obliger \u00e0 \u00ab\u00a0\u00eatre \u00e0 l\u2019aise\u00a0\u00bb et \u00e0 d\u00e9penser sur place<a id=\"footnoteref2_33oj5ng\" class=\"see-footnote\" title=\"Il y a d\u00e9j\u00e0 un probl\u00e8me \u00e0 nous proposer ce choix. L\u2019institution \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb d\u00e9fendue par Tanguay est d\u00e9j\u00e0 un lieu \u00ab\u00a0utopique\u00a0\u00bb (au sens d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0imaginaire\u00a0\u00bb). Faut-il rappeler que la biblioth\u00e8que \u00e9tait autrefois un lieu bruyant, o\u00f9 chacun lisait \u00e0 voix haute? Au ive\u00a0si\u00e8cle, saint Augustin s\u2019\u00e9tonne, dans les Confessions, de voir saint Ambroise lire \u00ab\u00a0sans bouger les l\u00e8vres\u00a0\u00bb\u00a0: vox autem et lingua quiescebant (Livre vi, chap. 3). De m\u00eame, faut-il aussi rappeler que la suppos\u00e9e tranquillit\u00e9 de l\u2019\u00e9tude n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019enseignement avant l\u2019\u00e9ducation nationale obligatoire? Au Moyen-\u00c2ge, par exemple, le ma\u00eetre enseignait alors en lisant \u00e0 haute voix les livres que les \u00e9tudiants devaient retranscrire enti\u00e8rement \u2013 ce qui leur tenait lieu \u00e0 la fois de biblioth\u00e8que personnelle et de r\u00e9daction de th\u00e8se \u00e0 la fin de leurs \u00e9tudes \u2013, et qu\u2019\u00e0 tout changement de rythme de cette lecture par le professeur, celui-ci pouvait se voir hu\u00e9 par les \u00e9tudiants qui n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 siffler et \u00e0 taper du pied pour le faire ralentir (McLuhan 1962, p.\u00a095). La biblioth\u00e8que sacr\u00e9e de Tanguay est un endroit imaginaire qui n\u2019a d\u2019existence que dans son seul refus du monde contemporain.\" href=\"#footnote2_33oj5ng\">[2]<\/a>?<\/p>\n<p>\u00c0 bien y penser, les deux attitudes sont tout \u00e0 fait semblables. Non pas dans leurs intentions, bien s\u00fbr, mais dans leurs effets. Une des cons\u00e9quences de l\u2019installation dans la biblioth\u00e8que de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa d\u2019un caf\u00e9 sis aux c\u00f4t\u00e9s du comptoir de pr\u00eats au rez-de-chauss\u00e9e, et de faux-foyers, fauteuils et compagnie aux \u00e9tages, a \u00e9t\u00e9 de retirer une grande partie de la collection pour les reclasser dans un entrep\u00f4t \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du campus, o\u00f9 l\u2019acc\u00e8s se fera par commande intra-biblioth\u00e8que. Du point de vue du livre, le privil\u00e8ge de se situer sur une \u00e9tag\u00e8re se re\u00e7oit d\u00e9sormais en fonction d\u2019un rapport math\u00e9matique calcul\u00e9 sur la base du nombre de fois qu\u2019il est emprunt\u00e9 et sur la p\u00e9riode de l\u2019emprunt. La moyenne des factorisations d\u00e9terminera une ligne arithm\u00e9tique de l\u2019accessibilit\u00e9 \u00e0 la culture\u00a0: tablette en de\u00e7\u00e0 de la ligne, entrep\u00f4t au-del\u00e0. N\u2019assistons-nous pas l\u00e0 au geste, reproduit de mani\u00e8re caricaturale, de l\u2019ext\u00e9riorisation du livre au regard de la culture ambiante \u2013 pour le prot\u00e9ger, pour le conserver \u2013, geste premier de la Renaissance? Ne voyons-nous pas sous nos yeux la m\u00eame logique \u00e0 l\u2019\u0153uvre, quelque chose comme une deuxi\u00e8me <em>biblioth\u00e9carisation<\/em> de la culture, celle-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019id\u00e9alise Tanguay? Si, pour les uns, c\u2019est l\u2019imp\u00e9ratif de la sauvegarde de l\u2019\u00e9lite intellectuelle, pour les autres, c\u2019est l\u2019imp\u00e9ratif de l\u2019augmentation de l\u2019achalandage commercial par un am\u00e9nagement plus <em>dynamique et convivial<\/em> de la biblioth\u00e8que. En d\u00e9finitive, ce qui les distingue, ne se r\u00e9sumerait-il pas \u00e0 deux projets politiques diff\u00e9rents pour la culture?<\/p>\n<p>Dans <em>R\u00e8gles pour le parc humain<\/em>, une conf\u00e9rence prononc\u00e9e en 1997, Peter Sloterdijk d\u00e9crit l\u2019humanisme comme \u00ab\u00a0un fantasme communautariste\u00a0\u00bb qui proc\u00e8de sur le mod\u00e8le de la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 litt\u00e9raire dans laquelle les participants d\u00e9couvrent, par le biais des lectures canoniques, leur amour commun pour des \u00e9metteurs qui les inspirent\u00a0\u00bb (Sloterdijk, 2000, p.\u00a010). La crise de cet humanisme \u2013 celle diagnostiqu\u00e9e par Tanguay \u2013 n\u2019est pas l\u2019effet de \u00ab\u00a0quelque humeur d\u00e9cadente\u00a0\u00bb d\u2019\u00eatres humains incapables d\u2019\u00ab\u00a0accomplir leur pensum litt\u00e9raire\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a013), mais la r\u00e9alisation m\u00eame de la finalit\u00e9 de cet humanisme bourgeois \u00e0 travers la soci\u00e9t\u00e9 de masse. Ce qu\u2019on voit \u00e0 l\u2019\u0153uvre avec la modernisation de la biblioth\u00e8que, ce que Tanguay th\u00e9matisait sous le couvert du dogme de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 entre institution et march\u00e9\u00a0\u00bb (Tanguay, 2008-2009, p.\u00a050), n\u2019est l\u2019expression que d\u2019une lutte entre deux modes de domestication de l\u2019homme\u00a0: d\u2019une part l\u2019ancien humanisme et la sacralit\u00e9 de la lecture et de l\u2019institution, d\u2019autre part, le nouvel imp\u00e9ratif du <em>self-enjoyment<\/em> par l\u2019achat et le cr\u00e9dit. Ce probl\u00e8me de la biblioth\u00e8que comme institution \u2013 au contraire de Tanguay qui y trouve un combat pour la survie de l\u2019\u00ab\u00a0ancien monde\u00a0\u00bb \u2013 pourrait-il \u00eatre pens\u00e9 diff\u00e9remment? Pourrait-on sugg\u00e9rer de penser la biblioth\u00e8que <em>contre<\/em> la biblioth\u00e8que?<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>La biblioth\u00e8que peut prendre plusieurs formes, mais, toujours, elle poss\u00e8de un m\u00eame d\u00e9sir de conservation contre la destruction, des manuscrits de Nag Hammadi \u2013 retrouv\u00e9s dans des jarres en terre cuite dans un d\u00e9sert d\u2019\u00c9gypte \u2013 \u00e0 la biblioth\u00e8que d\u2019Aby Warburg \u2013 rescap\u00e9e de la terreur nazie et d\u00e9m\u00e9nag\u00e9e en catastrophe \u00e0 Londres apr\u00e8s la prise de pouvoir du parti nazi en Allemagne. Ce dernier exemple montre que, bien souvent, la sauvegarde des livres passe par une opposition au pouvoir en place, aux institutions actuelles.<\/p>\n<p>Walter Benjamin d\u00e9ballant au regard de tous sa biblioth\u00e8que priv\u00e9e, dans une suite de miniatures sur sa collection personnelle, exprime bien le besoin de sortir les livres d\u2019une valeur d\u2019usage et d\u2019une valeur d\u2019\u00e9change (notamment pour les prot\u00e9ger de la politique d\u2019\u00c9tat, de sa violence par la politique de patrimoine et de comm\u00e9moration). La biblioth\u00e8que comme lieu priv\u00e9, qui d\u00e9coule du geste de collectionner les livres, devient un mode de r\u00e9sistance politique face \u00e0 l\u2019institution (celle des nostalgiques de l\u2019ancienne domestication humaniste, mais aussi celle pr\u00f4n\u00e9e par l\u2019abstraction marchande de l\u2019exp\u00e9rience collective propos\u00e9e par la nouvelle \u00e9lite du <em>management<\/em>), ou encore, c\u2019est\u00a0\u00ab\u00a0faire la sourde oreille \u00e0 toutes les mises en garde venant du quotidien de la vie juridique\u00a0\u00bb (Benjamin, 2000, p.\u00a045). La fonction du livre collectionn\u00e9, \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019abri de l\u2019\u00e9change tout comme de l\u2019usage\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.\u00a023), devient la ressource pour <em>repolitiser<\/em> le pass\u00e9, ce que Jennifer Allen, en introduction \u00e0 Benjamin, explique bien\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 la recherche de vieux objets usag\u00e9s, le collectionneur sauve de l\u2019oubli un travail pass\u00e9 tout en revendiquant son propre droit de cr\u00e9er. Benjamin, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de sa signature et de son public, a transform\u00e9 la collection en acte de survivance et de r\u00e9sistance politique. Son \u00e9loge de la possession, loin d\u2019\u00eatre un plaidoyer bourgeois pour la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, r\u00e9v\u00e8le la d\u00e9fense d\u2019une pratique intellectuelle mais aussi le d\u00e9sir de r\u00e9introduire l\u2019exp\u00e9rience particuli\u00e8re \u2013 et sensible \u2013 dans la sph\u00e8re publique (<em>ibid<\/em>., p.\u00a024).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il ne s\u2019agit donc pas de <em>sacraliser<\/em> la valeur du pass\u00e9, mais de rendre sa puissance au Nouveau. Doit-on penser, comme le sugg\u00e8rerait peut-\u00eatre Benjamin, que c\u2019est la collection priv\u00e9e qui nous sauvera de l\u2019abstraction de l\u2019exp\u00e9rience collective, de la biblioth\u00e8que ou du mus\u00e9e? D\u2019o\u00f9 une nouvelle question que nous aimerions poser, excessive, sans doute\u00a0: au-del\u00e0 de la collection, doit-on br\u00fbler toutes les biblioth\u00e8ques pour revenir \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019un nouveau \u00ab\u00a0commun\u00a0\u00bb?<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>Le texte de Daniel Tanguay pourrait laisser un go\u00fbt d\u2019<em>autodaf\u00e9<\/em> \u00e0 tous ses lecteurs\u00a0: qu\u2019on le prenne comme \u00ab\u00a0acte de foi\u00a0\u00bb pour l\u2019ancien monde, ou comme d\u00e9sir vif de l\u2019incendier aussit\u00f4t. C\u2019est peut-\u00eatre la litt\u00e9rature qui permet la remise en question la plus subtile, mais juste, des finalit\u00e9s de la biblioth\u00e8que, on pense \u00e0 la \u00a0critique du personnage de l\u2019autodidacte dans <em>La Naus\u00e9e<\/em> de Jean-Paul Sartre \u2013 lisant l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 des livres de la biblioth\u00e8que par ordre alphab\u00e9tique, il \u00e9chappe par mauvaise fois \u00e0 la contingence du monde en pr\u00e9tendant un regard total, m\u00e9canique et abstrait, sur la culture\u00a0\u2013, mais aussi au biblioth\u00e9caire aveugle (<em>autre<\/em> Borges) du monast\u00e8re dans <em>Le Nom de la rose<\/em> d\u2019Umberto Eco, devenu meurtrier pour rendre impossible la lecture d\u2019un trait\u00e9 aristot\u00e9licien sur le rire. La biblioth\u00e8que semble \u00eatre, pour la litt\u00e9rature, une source de m\u00e9fiance par sa tendance \u00e0 rendre \u00e9tranger son savoir, comme elle est source, aussi, d\u2019un d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire au-del\u00e0 du savoir convenu (la biblioth\u00e8que comme \u00ab\u00a0arsenal\u00a0\u00bb, chez Maurice G. Dantec).<\/p>\n<p>Nous aimerions d\u00e9placer vers la biblioth\u00e8que ce que Roland Barthes disait de la litt\u00e9rature lors de sa le\u00e7on inaugurale au Coll\u00e8ge de France\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La litt\u00e9rature est d\u00e9sacralis\u00e9e, les institutions sont impuissantes \u00e0 la prot\u00e9ger et \u00e0 l\u2019imposer comme le mod\u00e8le implicite de l\u2019humain. Ce n\u2019est pas, si l\u2019on veut, que la litt\u00e9rature soit d\u00e9truite; c\u2019est qu\u2019<em>elle n\u2019est plus gard\u00e9e\u00a0<\/em>: c\u2019est donc le moment d\u2019y aller (Barthes 1978, p.\u00a040-41).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Maintenant que la biblioth\u00e8que n\u2019est plus gard\u00e9e, il est peut-\u00eatre temps de la revisiter. C\u2019est bien ce que nous a propos\u00e9 le philosophe Robert H\u00e9bert en postface au pr\u00e9sent dossier, sous forme de <em>pyroflexions<\/em>, avec l\u2019histoire oubli\u00e9e de l\u2019incendie de la biblioth\u00e8que de l\u2019H\u00f4tel du Parlement de Montr\u00e9al en 1849. Fid\u00e8le \u00e0 son approche d\u2019interpr\u00e9tation des restes (voir notamment H\u00e9bert, 1992), il questionne l\u2019<em>\u00e9tat des lieux <\/em>de ce lieu devenu non-lieu \u2013 radical, cette fois \u2013, jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre oubli\u00e9 par les historiens de la destruction de biblioth\u00e8ques. Sa \u00ab\u00a0visite\u00a0\u00bb \u00e0 la biblioth\u00e8que incendi\u00e9e le conduit \u00e0 la maison, elle aussi incendi\u00e9e, de Papineau, qui sert d\u00e9sormais de d\u00e9cor glauque aux \u00e9tudiants d\u2019art plastique du c\u00e9gep du Vieux-Montr\u00e9al. Avec lui, nous voudrions penser que le feu de la destruction, une fois les restes revisit\u00e9s, pourrait nous conduire \u00e0 quelque chose comme une nouvelle r\u00e9flexion sur l\u2019humanit\u00e9\u00a0: l\u2019<em>huminance<\/em>, comme l\u2019\u00e9crivait Claude Gauvreau dans <em>Un partisan<\/em>, une pi\u00e8ce in\u00e9dite de 1971, retrouv\u00e9e r\u00e9cemment dans les bo\u00eetes de Ga\u00ebtan Dostie. \u00c0 l\u2019humanit\u00e9 de la Renaissance, transmise jusqu\u2019\u00e0 nous comme <em>anthropotechnique<\/em> ou \u00e9levage de troupeau, nous aimerions penser que les contributions ici r\u00e9unies en r\u00e9pondent \u00e0 la mani\u00e8re de Gauvreau, avec son mot occulte, en retrait devant \u00ab\u00a0humanit\u00e9\u00a0\u00bb, et aux abords de \u00ab\u00a0lumi\u00e8re\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je suis dangereux parce que, \u00e9tant moindre que le parfait jusqu&rsquo;au degr\u00e9 z\u00e9ro de l&rsquo;huminance, je suis mortellement mon metteur en sc\u00e8ne (Gauvreau, <em>s.d<\/em>.).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Peut-\u00eatre, simplement, nous faut-il cesser de penser \u00eatre les derniers sur terre, ou qu\u2019apr\u00e8s nous, c\u2019est la fin de la civilisation, que, finalement, les changements et les mutations que vivent la biblioth\u00e8que (notamment avec le num\u00e9rique), sont une chance pour celui qui sait voir et penser, une chance nouvelle pour appr\u00e9hender la culture.<\/p>\n<p>Nous aimerions penser que les contributions pr\u00e9sent\u00e9es r\u00e9pondent aux questions pos\u00e9es ci-dessus\u00a0: sur la possibilit\u00e9 (1)\u00a0de la rencontre dans un non-lieu; sur la possibilit\u00e9 (2)\u00a0de penser la biblioth\u00e8que hors des alternatives propos\u00e9es par l\u2019ancienne garde, ou encore (3)\u00a0hors de l\u2019institution. Nous avons l\u2019espoir que ces contributions formulent, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, chacune de son lieu singulier, une nouvelle pens\u00e9e de la biblioth\u00e8que, sans cette lourdeur que redoutait Nietzsche, et avec un peu plus de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, peut-\u00eatre celle de l\u2019<em>huminance<\/em> de Gauvreau. C\u2019est selon ce crit\u00e8re que nous invitons le lecteur \u00e0 les lire.<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>Les contributions au dossier ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9parties entre les sections \u00ab\u00a0th\u00e9orie\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0lectures\u00a0\u00bb. Pour donner une image pr\u00e9liminaire de cette r\u00e9partition, nous proposerions de voir la section \u00ab\u00a0th\u00e9orie\u00a0\u00bb comme une peinture de Giuseppe Arcimboldo, peintre italien du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Les objets d\u2019\u00e9tude de ces contributions, qui vont de L\u00e9onard de Vinci \u00e0 Jacques Derrida, en passant par John Dee, sont \u00e0 l\u2019image du <em>Il Bibliotecario<\/em> d\u2019Arcimboldo, un portrait enti\u00e8rement compos\u00e9 de livres. Ces premi\u00e8res contributions ont peut-\u00eatre eu comme question de d\u00e9part \u00ab\u00a0comment <em>faire<\/em> un visage\u00a0\u00bb \u00e0 partir de la biblioth\u00e8que d\u2019un auteur. La section \u00ab\u00a0lectures\u00a0\u00bb pourrait ressembler \u2013 avec un peu d\u2019imagination \u2013 \u00e0 la m\u00eame toile d\u2019Arcimboldo, mais cette fois parodi\u00e9e par Francis Bacon \u2013 comme il le fit du portrait du pape Innocent X de Vel\u00e1squez. Avec les \u00ab\u00a0lectures\u00a0\u00bb, il s\u2019agit presque, pour reprendre les mots de Deleuze et Guattari, de \u00ab\u00a0<em>d\u00e9faire<\/em> le visage\u00a0\u00bb des auteurs \u00e9tudi\u00e9s, de la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale au site Web <em>tierslivre.net<\/em>, en passant par Jorge Luis Borges et Victor-L\u00e9vy Beaulieu.<\/p>\n<p>Dans son article \u00ab\u00a0L\u2019histoire culturelle au singulier\u00a0\u00bb, Martin Parrot, avec une perspective en histoire des id\u00e9es, remet en question les \u00e9tudes historiques de l\u2019occultiste anglais John Dee (1526-1609), en particulier celle de Deborah E. Harkness. John Dee conversait avec les anges et inscrivait ces conversations dans ses manuscrits; un casse-t\u00eate pour les historiens qui ne savent que faire de ces donn\u00e9s, ou comment les classer\u00a0: religion, magie ou science? Parrot propose plut\u00f4t, par le biais de John Dee, de remettre en question nos typologies modernes pour comprendre l\u2019\u00e9poque\u00a0: les conversations ang\u00e9liques sont, au m\u00eame titre que la liste des livres de la biblioth\u00e8que de Dee, une part de son savoir.<\/p>\n<p>Dans un esprit similaire, Nancy Labont\u00e9 propose, avec \u00ab\u00a0S\u00e9miose de la biblioth\u00e8que de L\u00e9onard de Vinci\u00a0\u00bb, une remise en question des typologies appliqu\u00e9es au savoir de L\u00e9onard de Vinci (1452-1519) par ses biographes. \u00c0 l\u2019aide des th\u00e9ories s\u00e9miotiques, elle parvient \u00e0 montrer que la biblioth\u00e8que de l\u2019humaniste italien (ici, une liste de lecture) devient, sous la plume des historiens, un moyen \u00e0 partir duquel une conceptualisation du personnage \u00ab\u00a0L\u00e9onard de Vinci\u00a0\u00bb peut \u00eatre faite, et propose m\u00eame, pour sa part, de voir dans cette biblioth\u00e8que un personnage \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans le dernier texte de la section th\u00e9orique, \u00ab\u00a0Une sc\u00e8ne de destruction\/reconstruction\u00a0\u00bb, Nayelli Castro nous offre une nouvelle sc\u00e8ne de la tour de Babel \u00e0 partir de la traduction de Jacques Derrida en espagnol. La biblioth\u00e8que, ici, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la citation dans le texte \u2013 la citation comme collection du savoir \u2013 de Derrida, d\u2019o\u00f9 le choix impossible du traducteur\u00a0: traduire ou ne pas traduire la citation? Les cons\u00e9quences sont alors la perte du lien entretenu dans l\u2019original entre le texte \u00e0 traduire et le texte cit\u00e9. En tant que lectrice des traductions espagnoles, Castro nous invite \u00e0 voir ces traductions comme destruction de la biblioth\u00e8que derridienne, mais aussi reconstruction d\u2019une nouvelle, cette fois pour le lecteur qui aura acc\u00e8s \u00e0 un autre lieu du savoir, aux limites de l\u2019agrammaticalit\u00e9.<\/p>\n<p>Si les textes plus th\u00e9oriques \u00e9taient diversifi\u00e9s par leurs approches disciplinaires autres que litt\u00e9raire \u2013 historique, s\u00e9miotique, traductologique \u2013 les textes de la section \u00ab\u00a0Lectures\u00a0\u00bb le sont aussi, mais cette fois dans la diversit\u00e9 des th\u00e8mes employ\u00e9s et des auteurs lus. \u0160pela \u017dakelj nous propose une lecture tr\u00e8s compl\u00e8te d\u2019un roman du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avec son article \u00ab\u00a0Le <em>Roman de la Rose<\/em>\u00a0: la biblioth\u00e8que du savoir m\u00e9di\u00e9val\u00a0\u00bb. Seul article \u00e0 avoir pour objet un texte ant\u00e9rieur \u00e0 la Renaissance, il nous donne des pistes de r\u00e9flexion sur la modernit\u00e9 \u00e0 venir, notamment par la structure double du roman, due au fait, d\u2019abord, que deux auteurs ont particip\u00e9 \u00e0 son \u00e9criture \u2013 Guillaume de Lorris et Jean de Meun \u2013, mais aussi parce que le dernier, commentateur du premier, fait du texte une biblioth\u00e8que \u00e0 part enti\u00e8re, reprenant tous les genres et toutes les questions de l\u2019\u00e9poque. Pour \u017dakelj, l\u2019all\u00e9gorie m\u00e9di\u00e9vale devient la m\u00e9taphore de la biblioth\u00e8que, comme la biblioth\u00e8que est aussi la m\u00e9taphore de l\u2019all\u00e9gorie. Elle y voit l\u2019articulation n\u00e9cessaire vers la Renaissance et une all\u00e9gorie qui permet d\u2019\u00e9viter la destruction.<\/p>\n<p>Marc Ross Gaudreault offre, avec son article \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de la biblioth\u00e8que borg\u00e9sienne\u00a0\u00bb, un article original qui prend pour point de d\u00e9part un texte moins convenu dans la discussion sur la biblioth\u00e8que chez Jorge Luis Borges, \u00ab\u00a0Le jardin aux sentiers qui bifurquent\u00a0\u00bb. La lecture de ce texte de Borges et la conception de la temporalit\u00e9 qui y est formul\u00e9e permettent \u00e0 Gaudreault de faire l\u2019\u00e9quation livre = labyrinthe, et de voir l\u2019objet-livre comme un \u00ab\u00a0intriguant carrousel, une valse de stimuli intellectuels dont les ramifications, \u00e0 la mani\u00e8re de fractales, se r\u00e9percutent vers l\u2019infini\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Karine Rosso, avec \u00ab\u00a0La \u201cbiblioth\u00e8que de Bibi\u201d\u00a0\u00bb, relit pour nous le <em>Don Quichotte de la d\u00e9manche<\/em> de Victor-L\u00e9vy Beaulieu pour voir dans la biblioth\u00e8que de Bibi, mentionn\u00e9e dans ce livre, \u00e0 la fois le lieu total de l\u2019intertextualit\u00e9 (interpr\u00e9tation assez r\u00e9pandue, telle qu\u2019elle le d\u00e9montre), mais aussi le lieu secret (peut-\u00eatre le non-lieu) de l\u2019auteur, le lieu de l\u2019articulation entre le livre et la vie, ou pour reprendre ses mots \u00ab\u00a0le lieu ultime o\u00f9 le r\u00f4le de la litt\u00e9rature est questionn\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Finalement, Mahigan Lepage nous donne une lecture pr\u00e9cise de Fran\u00e7ois Bon avec son article \u00ab\u00a0O\u00f9 furent des livres\u00a0\u00bb dans lequel le r\u00f4le de la m\u00e9tamorphose num\u00e9rique de la biblioth\u00e8que est questionn\u00e9e, et ce \u00e0 partir de la repr\u00e9sentation de la ville et de l\u2019urbanit\u00e9. La biblioth\u00e8que contemporaine, notamment avec l\u2019apport du num\u00e9rique et des nouvelles technologies disponibles, implique \u00ab\u00a0une m\u00e9moire de la litt\u00e9rature active, fluide, partout accessible, autrement dit : une m\u00e9moire inscrite dans le pr\u00e9sent m\u00eame du monde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Nous tenons encore une fois \u00e0 remercier chaleureusement Robert H\u00e9bert pour sa tr\u00e8s belle postface, de m\u00eame que les contributeurs au dossier, ainsi que le comit\u00e9 de r\u00e9daction de <em>Postures<\/em> pour leur aide dans l\u2019\u00e9valuation et le peaufinage des contributions re\u00e7ues.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>AUGUSTIN. 1964. <em>Les Confessions<\/em>, trad. Joseph Trabucco, Paris\u00a0: \u00c9ditions Flammarion, 380\u00a0p.<\/p>\n<p>BARTHES, Roland. 1978. <em>Le\u00e7on<\/em>, Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, 46\u00a0p.<\/p>\n<p>BENJAMIN, Walter. 2000. <em>Je d\u00e9balle ma biblioth\u00e8que. Une pratique de la collection<\/em>, trad. Philippe Ivernel, Paris\u00a0: \u00c9ditions Payot &amp; Rivages, 212\u00a0p.<\/p>\n<p>DANTEC, Maurice G. [s.d.] <em>M\u00e9tacortex. Cartographie des profondeurs<\/em>, entrevue accord\u00e9e \u00e0 Jack Griffin et Christian Monnin \u00e0 la biblioth\u00e8que Albert le Grand (Montr\u00e9al), disponible en ligne\u00a0:\u00a0<a href=\"http:\/\/www.mauricedantec.com\/video\/video.php\/video\/deux-heures-d-entretiens-avec-maurice-g-dantec\">http:\/\/www.mauricedantec.com\/video\/video.php\/video\/deux-heures-d-entreti&#8230;<\/a><\/p>\n<p>ECO, Umberto. 1992. <em>Le Nom de la rose<\/em>, trad. Jean-No\u00ebl Schifano, Paris\u00a0: \u00c9ditions Grasset &amp; Fasquelle, 634\u00a0p.<\/p>\n<p>GAUVREAU, Claude. [s.d.] <em>Un partisan<\/em>, pi\u00e8ce in\u00e9dite [1971].<\/p>\n<p>H\u00c9BERT, Robert. 1992. <em>Le Proc\u00e8s Guibord. Ou L\u2019interpr\u00e9tation des restes<\/em>, Montr\u00e9al\u00a0: \u00c9ditions Triptyque, 193\u00a0p.<\/p>\n<p>LEFORT, Claude. 2007. \u00ab\u00a0D\u00e9mocratie et av\u00e8nement d\u2019un \u2018lieu vide\u2019\u00a0\u00bb, d\u2019abord publi\u00e9 dans <em>Psychanalystes<\/em>, no\u00a02, 1982, republi\u00e9 dans <em>Le temps pr\u00e9sent. \u00c9crits 1945-2005<\/em>, Paris\u00a0: \u00c9ditions Belin, pp.\u00a0461-469.<\/p>\n<p>MCLUHAN, Marshall. 1962. <em>The Gutenberg Galaxy\u00a0: The Making of Typographic Man<\/em>, Toronto\u00a0: University of Toronto Press, 297\u00a0p.<\/p>\n<p>MORE, Thomas. 1987. <em>L\u2019Utopie, Ou le Trait\u00e9 de la meilleure forme de gouvernement<\/em>, trad. Marie Delcourt, Paris\u00a0: \u00c9ditions Flammarion, 248\u00a0p.<\/p>\n<p>NIETZSCHE, Friedrich. 2000. <em>Le Gai Savoir<\/em>, trad. Patrick Wotling, Paris\u00a0: \u00c9ditions Flammarion, 439\u00a0p.<\/p>\n<p>SARTRE, Jean-Paul. 1938. <em>La Naus\u00e9e<\/em>, Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, 250\u00a0p.<\/p>\n<p>SLOTERDIJK, Peter. 2000. <em>R\u00e8gles pour le parc humain. Une lettre en r\u00e9ponse \u00e0 la \u00ab\u00a0Lettre sur l\u2019humanisme\u00a0\u00bb de Heidegger<\/em>, trad. Olivier Mannoni, Paris\u00a0: \u00c9ditions Mille et une nuits, 62\u00a0p.<\/p>\n<p>TANGUAY, Daniel. 2008-2009. \u00ab\u00a0Dossier L\u2019art de lire en suspens\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Une visite \u00e0 la biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb, dans <em>Argument<\/em>. <em>Politique, soci\u00e9t\u00e9, histoire<\/em>, vol.\u00a011, n<sup>o<\/sup>\u00a01, pp. 8-9 et 40-51.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_9o8qoq3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_9o8qoq3\">[1]<\/a> Nous apprenions r\u00e9cemment la d\u00e9cision de la <em>Library of Congress <\/em>de Washington, l\u2019Alexandrie moderne, de conserver \u00ab\u00a0digitalement\u00a0\u00bb la totalit\u00e9 des messages d\u2019au plus 140 caract\u00e8res g\u00e9n\u00e9r\u00e9s sur Twitter depuis 2006, ce qui repr\u00e9sente, en moyenne, pr\u00e8s de 50 millions de \u00ab\u00a0gazouillis\u00a0\u00bb quotidiens.<\/p>\n<p id=\"footnote2_33oj5ng\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_33oj5ng\">[2]<\/a> Il y a d\u00e9j\u00e0 un probl\u00e8me \u00e0 nous proposer ce choix. L\u2019institution \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb d\u00e9fendue par Tanguay est d\u00e9j\u00e0 un lieu \u00ab\u00a0utopique\u00a0\u00bb (au sens d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0imaginaire\u00a0\u00bb). Faut-il rappeler que la biblioth\u00e8que \u00e9tait autrefois un lieu bruyant, o\u00f9 chacun lisait \u00e0 voix haute? Au iv<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, saint Augustin s\u2019\u00e9tonne, dans les <em>Confessions<\/em>, de voir saint Ambroise lire \u00ab\u00a0sans bouger les l\u00e8vres\u00a0\u00bb\u00a0: <em>vox autem et lingua quiescebant<\/em> (Livre vi, chap. 3). De m\u00eame, faut-il aussi rappeler que la suppos\u00e9e tranquillit\u00e9 de l\u2019\u00e9tude n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019enseignement avant l\u2019\u00e9ducation nationale obligatoire? Au Moyen-\u00c2ge, par exemple, le ma\u00eetre enseignait alors en lisant \u00e0 haute voix les livres que les \u00e9tudiants devaient retranscrire enti\u00e8rement \u2013 ce qui leur tenait lieu \u00e0 la fois de biblioth\u00e8que personnelle et de r\u00e9daction de th\u00e8se \u00e0 la fin de leurs \u00e9tudes \u2013, et qu\u2019\u00e0 tout changement de rythme de cette lecture par le professeur, celui-ci pouvait se voir hu\u00e9 par les \u00e9tudiants qui n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 siffler et \u00e0 taper du pied pour le faire ralentir (McLuhan 1962, p.\u00a095). La biblioth\u00e8que <em>sacr\u00e9e<\/em> de Tanguay est un endroit imaginaire qui n\u2019a d\u2019existence que dans son seul refus du monde contemporain.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Bourdages, Jeanne et Lemieux, Ren\u00e9. 2011. \u00ab Introduction au dossier \u201cLieu et non-lieu du livre : penser la biblioth\u00e8que\u201d \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5486 (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/introduction-13.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 introduction-13.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-f5b88c15-5789-4f1d-b666-621326dcfa00\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/introduction-13.pdf\">introduction-13<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/introduction-13.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-f5b88c15-5789-4f1d-b666-621326dcfa00\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab Interdisciplinarit\u00e9s \/ Penser la biblioth\u00e8que \u00bb, n\u00b013 Chercheur, moi? Oh, \u00e9vitez ce mot! \u2013Je suis seulement lourd \u2013 tant de livres!Je tombe, et tombe sans cesseEt finis par atteindre le fond!Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir La biblioth\u00e8que est le lieu, d\u2019abord physique, de la rencontre entre le lecteur et l\u2019objet-livre, mais aussi des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1217,1213],"tags":[52,238],"class_list":["post-5486","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier-penser-la-bibliotheque","category-interdisciplinarites-penser-la-bibliotheque","tag-bourdages-jade","tag-lemieux-rene"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5486","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5486"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5486\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9374,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5486\/revisions\/9374"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5486"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5486"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5486"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}