{"id":5493,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/postface-la-vieillesse-des-posthumains\/"},"modified":"2024-09-10T15:43:22","modified_gmt":"2024-09-10T15:43:22","slug":"postface-la-vieillesse-des-posthumains","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5493","title":{"rendered":"Postface. La vieillesse des posthumains"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6883\">Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014<\/a><\/h5>\n<p>Le plus ancien \u00e9crit humain est m\u00e9sopotamien et remonte \u00e0 plus de 4\u00a0000 ans\u00a0: <em>L\u2019\u00c9pop\u00e9e de Gilgamesh. <\/em>Confront\u00e9 \u00e0 la mortalit\u00e9 de son compagnon (qui le renvoie \u00e0 la sienne), le roi Gilgamesh entreprend une qu\u00eate d\u2019immortalit\u00e9 qui le m\u00e8ne devant Sidouri, la \u00ab\u00a0cabareti\u00e8re\u00a0\u00bb des dieux, qui lui r\u00e9v\u00e8le l\u2019humaine condition\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La vie que tu cherches<br \/>tu ne la trouveras pas.<br \/>Lorsque les grands dieux cr\u00e9\u00e8rent les hommes,<br \/>c\u2019est la mort qu\u2019ils leur destin\u00e8rent<br \/>et ils ont gard\u00e9 pour eux la vie \u00e9ternelle,<br \/>[\u2026]. (Azri\u00e9, 2001, p.\u00a087.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, l\u2019acte de naissance de l\u2019homme culturel, celui qui \u00e9crit, est marqu\u00e9 par la prise de conscience de sa mortalit\u00e9, prise de conscience qui devient d\u2019ailleurs le trait caract\u00e9ristique qu\u2019il ne partage avec aucun autre \u00eatre vivant. Du moins, si l\u2019on en croit la philosophe Hannah Arendt, qui soutient que l\u2019homme est la seule cr\u00e9ature mortelle qui \u00ab\u00a0se distingue de tous les \u00eatres par une course en ligne droite qui coupe [\u2026] le mouvement circulaire de la vie biologique. Voil\u00e0 la mortalit\u00e9\u00a0: c\u2019est se mouvoir en ligne droite dans un univers ou rien ne bouge, si ce n\u2019est en cercle\u00a0\u00bb (Arendt, 1983, p.\u00a054). Heidegger va dans le m\u00eame sens en nous qualifiant \u00ab\u00a0d\u2019\u00catres pour la mort\u00a0\u00bb. Michel Serres ouvre quant \u00e0 lui son essai <em>Hominescence <\/em>par un chapitre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Morts\u00a0\u00bb, dans lequel il s\u2019\u00e9tend sur la question de la mort en tant que constitutive de notre esp\u00e8ce. Il en identifie m\u00eame quatre types\u00a0: deux anciennes \u2013 celle des individus et celle des civilisations et des cultures \u2013 et deux nouvelles \u2013 une \u00e0 tr\u00e8s grande \u00e9chelle, la mort globale de l\u2019humanit\u00e9<a id=\"footnoteref1_8p7on7h\" class=\"see-footnote\" title=\" Cette fin de l\u2019humanit\u00e9 pourrait subvenir, selon lui, de deux fa\u00e7ons\u00a0: d\u2019une mani\u00e8re naturelle, par une extinction semblable \u00e0 celle qui a fait dispara\u00eetre les dinosaures et bien d\u2019autres esp\u00e8ces avant eux; ou artificielle, que ce soit par le feu nucl\u00e9aire, la pollution industrielle ou le syst\u00e8me \u00e9conomique mondial dont le fondement repose sur la cruaut\u00e9 (l\u2019indiff\u00e9rence?) de l\u2019Occident envers les tiers et quart-mondes. \" href=\"#footnote1_8p7on7h\">[1]<\/a>, et l\u2019autre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle cellulaire, l\u2019apoptose ou suicide cellulaire. Or, pour Serres, comme pour bien d\u2019autres, nous arrivons dans l\u2019histoire de l\u2019esp\u00e8ce \u00e0 un moment d\u00e9cisif\u00a0: celui o\u00f9 l\u2019homme prend en main sa propre \u00e9volution, ma\u00eetrisant d\u00e9sormais les mutations de son g\u00e9notype, alors que ses anc\u00eatres n\u2019avaient d\u2019influence que sur le ph\u00e9notype, manifestation ext\u00e9rieure des g\u00e8nes. Quel changement profond ce nouveau pouvoir engendrera-t-il?\u00a0Serres se questionne\u00a0: \u00ab\u00a0En ma\u00eetrisant la mutation, ouvrons-nous une dur\u00e9e connect\u00e9e \u00e0 celle de l\u2019\u00e9volution? Nouveau temps pour d\u2019autres vies?\u00a0\u00bb (Serres, 2001, p.\u00a09.) Nouveau temps, nouvelles formes de vieillissement?<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la conscience de sa finitude, l\u2019homme est \u00e9galement mortel dans un sens que beaucoup d\u2019esp\u00e8ces vivantes ne connaissent pas\u00a0: il peut mourir de vieillesse. Or, tout ce qui vit ne vieillit pas<a id=\"footnoteref2_ocxkyqb\" class=\"see-footnote\" title=\" Par exemple, tous les \u00eatres dont le mode de reproduction est asexu\u00e9 (par division cellulaire) sont virtuellement immortels puisqu\u2019\u00e0 chaque division en r\u00e9sultent deux individus identiques au premier (donc le m\u00eame). Plusieurs v\u00e9g\u00e9taux et animaux (dont le homard) ne sont pas soumis au vieillissement; ce sont des causes environnementales qui mettent fin \u00e0 leur vie. \" href=\"#footnote2_ocxkyqb\">[2]<\/a>. Qu\u2019est-ce donc alors que la vieillesse? Nous savons aujourd\u2019hui qu\u2019elle est un probl\u00e8me de reproduction de l\u2019ADN. Chaque fois qu\u2019une cellule se d\u00e9double, les chromosomes doivent aussi \u00eatre d\u00e9doubl\u00e9s, mais des erreurs mineures surviennent in\u00e9vitablement, contr\u00f4l\u00e9es par des m\u00e9canismes biologiques, qui ont tendance \u00e0 ne plus suffire \u00e0 la t\u00e2che avec les ann\u00e9es. Ainsi, l\u2019ADN se d\u00e9grade. Les cellules aussi. La vieillesse est donc v\u00e9ritablement une maladie mortelle, mais est-elle in\u00e9vitable? D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019industrie pharmaceutique a pari\u00e9 que non (ou qu\u2019elle peut en convaincre les plus riches et leur vendre n\u2019importe quoi). Une id\u00e9e qui ne peut que plaire \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration qui chantait en 1965 avec The Who \u00ab\u00a0I hope I die before I get old\u00a0\u00bb et qui se retrouve aujourd\u2019hui \u00e0 atteindre malgr\u00e9 tout la soixantaine\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] la peur moderne de vieillir et celle de mourir sont li\u00e9es\u00a0: le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat envers les g\u00e9n\u00e9rations futures intensifie l\u2019angoisse de la mort, tandis que la d\u00e9gradation des conditions d\u2019existence des personnes \u00e2g\u00e9es et le besoin permanent d\u2019\u00eatre valoris\u00e9, admir\u00e9 pour sa beaut\u00e9 [\u2026] rendent la perspective du vieillissement intol\u00e9rable (Babin, 2004, p.\u00a021).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Or, cette g\u00e9n\u00e9ration est nombreuse, puissante et influente. Elle peut faire pression sur les politiciens et son pouvoir d\u2019achat dicte la voie \u00e0 suivre au secteur priv\u00e9. \u00ab\u00a0Premi\u00e8re \u00e9tape\u00a0: tuer le vieillissement; seconde \u00e9tape\u00a0: tuer la mort\u00a0\u00bb (<em>ibid., <\/em>p.\u00a022).<\/p>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, tromper la vieillesse n\u2019est pas qu\u2019une question de camouflage des rides et de revalorisation de l\u2019image narcissique, mais aussi une fa\u00e7on de se r\u00e9inventer en tant qu\u2019esp\u00e8ce. Si la vieillesse nous d\u00e9finit, alors red\u00e9finissons-nous\u2026 Cette id\u00e9e est au c\u0153ur d\u2019une utopie n\u00e9e avec la contre-culture des ann\u00e9es 1960-1970 et nourrie par la cyberculture des deux d\u00e9cennies suivantes\u00a0: l\u2019utopie posthumaine.<\/p>\n<p>V\u00e9ritable exp\u00e9rience de pens\u00e9e sur le devenir humain, cet id\u00e9al est \u00e9galement \u00e0 la base de plusieurs mouvements mondiaux technophiles qui s\u2019identifient comme \u00ab\u00a0transhumanistes\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0extropiens<a id=\"footnoteref3_mc95to6\" class=\"see-footnote\" title=\" Il existe plusieurs mouvements et associations de ce type un peu partout dans le monde. Ils ont des tendances politiques tr\u00e8s diversifi\u00e9es et on peut difficilement rendre compte de leur vari\u00e9t\u00e9 en quelques phrases. Lire \u00e0 ce sujet l\u2019excellent ouvrage Le nouvel homme nouveau du journaliste qu\u00e9b\u00e9cois Antoine Robitaille. \" href=\"#footnote3_mc95to6\">[3]<\/a> \u00a0\u00a0\u00bb et militent pour la prise en charge par l\u2019homme de sa propre m\u00e9tamorphose. Les changements sont nombreux et diversifi\u00e9s, mais dans tous les cas, il s\u2019agit de transcender le corps (ses capacit\u00e9s cognitives, sa fragilit\u00e9, sa finitude) qui est per\u00e7u comme une limite \u00e0 d\u00e9passer. Gr\u00e2ce \u00e0 la g\u00e9n\u00e9tique, la pharmacologie, la cybern\u00e9tique et la nanotechnologie, ces limites n\u2019en seraient plus. Pour les plus convaincus, le moment de ce d\u00e9passement est proche et se nomme la \u00ab\u00a0singularit\u00e9<a id=\"footnoteref4_m43qeuu\" class=\"see-footnote\" title=\" Vernor Vinge, qui a invent\u00e9 le concept de singularit\u00e9, pr\u00e9tend que l\u2019humanit\u00e9 s\u2019\u00e9teindra au moment o\u00f9 elle pourra cr\u00e9er une intelligence suprahumaine, moment qui surviendra selon lui dans 30 ans. Il faisait cette affirmation en 1993 dans un symposium de la NASA. Il est professeur \u00e9m\u00e9rite de math\u00e9matiques \u00e0 la San Diego State University et auteur de science-fiction. \" href=\"#footnote4_m43qeuu\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb. Ce terme vient de l\u2019astrophysique et d\u00e9signe \u00ab\u00a0un point au-del\u00e0 duquel les r\u00e8gles habituelles de l\u2019univers sont suspendues\u00a0\u00bb (Sussan, 2005, p.\u00a0165), notamment dans le cas d\u2019un trou noir (le point \u00e0 partir duquel la lumi\u00e8re ne s\u2019\u00e9chappe plus). Selon plusieurs, la singularit\u00e9 adviendra soit \u00e0 la suite d\u2019une acc\u00e9l\u00e9ration exponentielle des innovations biotechnologiques, soit \u00e0 la suite d\u2019une d\u00e9couverte ou d\u2019une invention fondamentale qui aura l\u2019effet d\u2019une r\u00e9volution. Les transhumanistes sont fascin\u00e9s par l\u2019id\u00e9e de la singularit\u00e9, tant et si bien que certains d\u2019entre eux ont fond\u00e9 en 2000 la Singularity Institute for Artificial Intelligence<a id=\"footnoteref5_4ne15af\" class=\"see-footnote\" title=\" \" href=\"#footnote5_4ne15af\">[5]<\/a>\u00ab\u00a0&gt;http:\/\/singinst.org\/. Mais si cette singularit\u00e9 correspond (simplement) \u00e0 un moment de changement radical dont nous ne pouvons pas, par d\u00e9finition, conna\u00eetre l\u2019issue, l\u2019apog\u00e9e de cette m\u00e9tamorphose semble \u00eatre invariablement l\u2019immortalit\u00e9.<\/p>\n<p>Or, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019immortalit\u00e9 est \u00e0 nos portes, la vieillesse devient une simple phase \u00e0 laquelle il faut survivre pour passer \u00e0 autre chose. Et les m\u00e9thodes sugg\u00e9r\u00e9es sont aussi nombreuses que farfelues. Dans leur imposant et plut\u00f4t troublant <em>Serons-nous immortels? Om\u00e9ga\u00a03, nanotechnologies, clonage\u2026<\/em>, Ray Kurzweil et Terry Grossman expliquent que le chemin de l\u2019immortalit\u00e9 passe par \u00ab\u00a0trois ponts\u00a0\u00bb. Le premier est un ensemble de traitements et de lignes de conduite (relatifs \u00e0 l\u2019alimentation et \u00e0 l\u2019exercice physique) qui visent \u00e0 ralentir le vieillissement au maximum et \u00e0 survivre jusqu\u2019au deuxi\u00e8me pont<a id=\"footnoteref6_h8mxaa9\" class=\"see-footnote\" title=\" Pour survivre jusque-l\u00e0, les plus motiv\u00e9s adopteront la restriction calorique qui consiste \u00e0 r\u00e9duire de 30 \u00e0 40\u00a0% son apport calorique quotidien (ce qui permettrait de vivre de 30 \u00e0 50\u00a0% plus longtemps), alors que les plus riches opteront pour la cryog\u00e9nie. Pour 120\u00a0000 dollars, l\u2019Alcor Life Extension Foundation (Arizona) conserve votre corps entier et pour 50\u00a0000 dollars, on vous propose la \u00ab\u00a0neuro-suspension\u00a0\u00bb (conservation de la t\u00eate uniquement). \" href=\"#footnote6_h8mxaa9\">[6]<\/a>\u00a0: la r\u00e9volution biotechnologique. C\u2019est \u00e0 ce moment de l\u2019histoire que nos connaissances seront suffisantes pour \u00ab\u00a0mettre fin aux maladies et au vieillissement\u00a0\u00bb (Kurzweil et Grossman, 2006, p.\u00a018). Nous serons donc toujours vivants lorsque la nanotechnologie et l\u2019intelligence artificielle (troisi\u00e8me pont) pourront \u00ab\u00a0reconstruire notre organisme et notre cerveau au niveau mol\u00e9culaire\u00a0\u00bb (<em>id.<\/em>).<\/p>\n<p>Toutes ces id\u00e9es sont \u00e0 la fois issues d\u2019un discours qui se veut ancr\u00e9 dans le r\u00e9el, qui alimente les esp\u00e9rances de ses partisans et qui r\u00e9unit un nombre impressionnant d\u2019adeptes. Mais ces id\u00e9es forment aussi, en amont et en aval, des figures, des motifs et des r\u00e9cits fondamentalement litt\u00e9raires. Le mouvement cyberpunk, un sous-genre de la litt\u00e9rature de science-fiction n\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980 avec le <em>Neuromancer<\/em> de Thomas Gibson, a assur\u00e9ment \u00e9t\u00e9 le genre le plus productif et inspirant\u00a0: il a puis\u00e9 dans les avanc\u00e9es technologiques d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9es, mais en a aussi imagin\u00e9 de nombreuses autres qui ont inspir\u00e9 \u00e0 leur tour nombre de chercheurs. Au-del\u00e0 de ce sous-genre extr\u00eamement cod\u00e9, la figure posthumaine appara\u00eet dans bien d\u2019autres types de fiction. Jorge Luis Borges, dans sa nouvelle \u00ab\u00a0L\u2019Immortel\u00a0\u00bb, questionne d\u00e9j\u00e0 en 1949 (comme d\u2019autres l\u2019ont fait bien avant) l\u2019impact potentiel de l\u2019immortalit\u00e9 sur la psych\u00e9 humaine, sans pour autant avoir recours \u00e0 la technologie. Le r\u00e9sultat\u00a0: lib\u00e9r\u00e9s de la temporalit\u00e9 du vieillissement, les immortels d\u00e9veloppent une conception du temps \u00e0 ce point diff\u00e9rente qu\u2019ils s\u2019enferment en eux-m\u00eames, indiff\u00e9rents au monde, muets, semblables \u00e0 des hommes primitifs. Chez Borges, l\u2019immortalit\u00e9 est source de r\u00e9gression vers un \u00e9tat animal (l\u2019animal \u00e9tant immortel puisqu\u2019inconscient de sa mortalit\u00e9).<\/p>\n<p>\u00c0 partir d\u2019un imaginaire et d\u2019un vocabulaire plus contemporains, Jaco Van Dormael questionne \u00e9galement de mani\u00e8re fascinante le rapport entre vieillesse et immortalit\u00e9 dans son film <em>Mr. Nobody <\/em>(2009). Ce film se construit sur une hypoth\u00e8se narrative simple\u00a0: tant que nous n\u2019avons pas fait de choix, toutes les possibilit\u00e9s coexistent. Mais si nous les imaginons toutes, le choix devient impossible. Et celui de Nemo Nobody est d\u00e9chirant\u00a0: lorsque ses parents se s\u00e9parent alors qu\u2019il n\u2019a que neuf ans, il doit partir avec sa m\u00e8re aux \u00c9tats-Unis ou rester en Angleterre avec son p\u00e8re. Et ce n\u2019est que le d\u00e9but d\u2019une longue liste de choix qui ouvrent un univers de mondes et de vies parall\u00e8les. Tout commence par un enfant d\u00e9chir\u00e9 sur un quai de train en 1984 et se termine avec le dernier homme mortel agonisant en 2092<a id=\"footnoteref7_zq0bs87\" class=\"see-footnote\" title=\" Il s\u2019agit ici d\u2019un futur imagin\u00e9 et dessin\u00e9 par le b\u00e9d\u00e9iste belge des Cit\u00e9s obscures, Fran\u00e7ois Schuiten. Notons que les passages se d\u00e9roulant en 2092 repr\u00e9sentent seulement une petite fraction du film (une quinzaine de minutes r\u00e9parties sur 2\u00a0h\u00a021), dont les trames principales se d\u00e9roulent plut\u00f4t entre 1991 et 2009. \" href=\"#footnote7_zq0bs87\">[7]<\/a>. L\u2019humanit\u00e9 a finalement atteint la singularit\u00e9 tant souhait\u00e9e par les transhumanistes. Extr\u00eamement vieux (\u00e2g\u00e9 de 118 ans) et plus ou moins s\u00e9nile, Mr. Nobody vit ses derniers moments, largement m\u00e9diatis\u00e9s, et fascine un monde d\u2019\u00eatres \u00ab\u00a0humains\u00a0\u00bb immortels et \u00e9ternellement jeunes gr\u00e2ce \u00e0 diff\u00e9rentes biotechnologies, en particulier la t\u00e9lom\u00e9risation (ajout dans les cellules de t\u00e9lom\u00e9rase, l\u2019enzyme d\u2019immortalit\u00e9), et \u00e0 la conception de cochons producteurs de cellules-souches compatibles (que chacun poss\u00e8de tel un animal de compagnie). L\u2019extr\u00eame vieillesse prend alors un sens in\u00e9dit\u00a0: elle devient la trace d\u2019une humanit\u00e9 au seuil d\u2019\u00eatre r\u00e9volue, mais aussi le signe d\u2019un passage \u00e0 un autre paradigme. La vieillesse attire les immortels comme les fossiles de dinosaure fascinent les enfants, comme la preuve d\u2019un pass\u00e9 inimaginable et spectaculaire. D\u2019ailleurs, Nemo Nobody, avec ses souvenirs d\u2019innombrables vies parall\u00e8les, en vient \u00e0 incarner l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re qui agonise. Et il s\u2019en fait le narrateur, pas de la grande Histoire, mais de toutes les vies possibles et impossibles. De la vie et de la mort.<\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde dans lequel Mr. Nobody vit ses derniers moments nous frappe. Caricatural, b\u00e9d\u00e9esque, le futur de Van Dormael s\u2019incarne dans trois personnages. D\u2019abord, un psychiatre dont le visage tatou\u00e9 \u00e9voque un peu le test de Rorschak, confronte Nemo \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de son corps vieillissant en le for\u00e7ant \u00e0 se souvenir de sa propre identit\u00e9, de son pass\u00e9, et \u00e0 se reconna\u00eetre dans ses mains rid\u00e9es. Le psychiatre nous d\u00e9voile l\u2019identit\u00e9 de la vieillesse, celle qui se construit sur des bribes de souvenirs, sur une histoire de vie ni compl\u00e8te ni lin\u00e9aire, et sur un corps devenu \u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le second personnage du futur est un jeune journaliste fascin\u00e9 par le pass\u00e9, nostalgique d\u2019une \u00e9poque qu\u2019il a peine \u00e0 imaginer. Timide et arm\u00e9 d\u2019un vieil enregistreur vol\u00e9 dans un mus\u00e9e, il questionne Nemo et le pousse \u00e0 raconter\u00a0: \u00ab\u00a0Do you remember what the world was like before Quasi-Immortality? Telomerization. Endless renewal of cells. What was it like when humans were mortal? And sexually? Before sex became obsolete?\u00a0\u00bb \u00c0 travers ce personnage, ce n\u2019est plus l\u2019identit\u00e9 de Nemo en tant que vieil homme qui nous est d\u00e9voil\u00e9e, mais l\u2019identit\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 mortelle. L\u2019humanit\u00e9 historique. Une humanit\u00e9 au bord du pr\u00e9cipice qui entretient avec la mort un rapport encore bien probl\u00e9matique. On peut lire, si on est attentif, sur la une d\u2019un journal qu\u2019on montre bri\u00e8vement \u00e0 Nemo pour lui \u00ab\u00a0prouver\u00a0\u00bb qu\u2019il se trouve bien en 2092\u00a0: \u00ab\u00a030 years, no parole, for mass suicide attempt\u00a0\u00bb. Au seuil de l\u2019immortalit\u00e9, les hommes h\u00e9sitent.<\/p>\n<p>Finalement, le troisi\u00e8me personnage et le plus radicalement futuriste (sur le ton de l\u2019ironie la plus caricaturale) est un animateur t\u00e9l\u00e9 particuli\u00e8rement exub\u00e9rant et dont les interventions marquent l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 radicale que repr\u00e9sente Nemo dans ce monde. C\u2019est la vieillesse spectacle. Avec un micro greff\u00e9 dans le visage et un cochon g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9 dans les bras, il anime une \u00e9mission intitul\u00e9e \u00ab\u00a0The Last Mortals\u00a0\u00bb, qui permet \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re de suivre sur un mode tr\u00e8s voyeuriste l\u2019agonie des derniers humains mortels. Dans un concours-sondage d\u2019un go\u00fbt pour le moins douteux, mais qui scellera pourtant le destin de Nemo et, avec lui, celui de l\u2019humanit\u00e9, il questionne le public\u00a0: \u00ab\u00a0Should Mr. Nobody be allowed to die a natural death? Should his existence be artificially prolonged? Make your vote, now. Press \u201cX\u201d for artificial prolongation. Press \u201cO\u201d to let nature run its course.\u00a0\u00bb Et l\u2019humanit\u00e9 choisit la mort. Ou plut\u00f4t de tuer d\u00e9finitivement la mort.<\/p>\n<p>Mais serons-nous confront\u00e9s \u00e0 un tel choix dans la r\u00e9alit\u00e9? D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les transhumanistes et autres extropiens fantasment sur un avenir radicalement diff\u00e9rent, un avenir o\u00f9 ils n&rsquo;auront pas \u00e0 subir les affres de la vieillesse et pourront \u00e9chapper \u00e0 leur prison corporelle. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, les chercheurs travaillent dans leur laboratoire, souvent sans prendre conscience de ce qui est en jeu, \u00e0 donner \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 les moyens techniques de sa transformation, d\u00e9couverte par d\u00e9couverte, ni plan ni utopie en t\u00eate. Et c\u2019est ainsi que la fiction doit jouer son r\u00f4le\u00a0: imaginer le pire et le mieux, questionner le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, remettre en question les \u00e9vidences de la mani\u00e8re la plus radicale possible. On pourrait \u00eatre tent\u00e9 de critiquer s\u00e9v\u00e8rement l\u2019utopie posthumaine au nom de l&rsquo;humanisme, condamner les d\u00e9rives \u00e9conomiques et id\u00e9ologiques probables d\u2019un tel projet, mais la question demeure\u00a0: l\u2019\u00eatre humain est-il si formidable qu\u2019il doive demeurer intact? Imaginons que l\u2019exp\u00e9rience, la connaissance et la sagesse ne seraient jamais alt\u00e9r\u00e9es par l\u2019usure du temps. Malgr\u00e9 les probl\u00e8mes majeurs que constituerait l\u2019immortalit\u00e9 humaine, l\u2019avantage d\u2019une sagesse sans vieillesse n\u2019en vaudrait-il pas le co\u00fbt? Continuons au moins \u00e0 l&rsquo;imaginer.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Arendt, Hannah. 1983. <em>La Condition de l\u2019homme moderne. <\/em>Traduit par Georges Fradier. Coll. \u00ab\u00a0Pocket\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Calmann-L\u00e9vy, 406 p.<\/p>\n<p>Azri\u00e9, Abed. 2001. <em>L\u2019\u00c9pop\u00e9e de Gilgamesh. <\/em>Paris\u00a0: Berg International \u00c9diteurs, 126 p.<\/p>\n<p>Babin, Dominique. 2004. <em>PH1\u00a0: Manuel d\u2019usage et d\u2019entretien du Post-Humain. <\/em>Paris\u00a0: Flammarion, 253 p.<\/p>\n<p>Borges, Jorge Luis. 1967. \u00ab\u00a0L\u2019Immortel\u00a0\u00bb. In <em>L\u2019Aleph. <\/em>Traduit par Roger Caillois et Ren\u00e9 L.-F. Durand. Coll. \u00ab\u00a0L\u2019Imaginaire\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Gallimard, 220 p.<\/p>\n<p>Kurzweil, Ray et Terry Grossman. 2006. <em>Serons-nous immortels? Om\u00e9ga 3, nanotechnologies, clonage\u2026 <\/em>Traduit par Serge Weinman. Coll. \u00ab\u00a0Quai des sciences\u00a0\u00bb. Paris\u00a0: Dunod, 526 p.<\/p>\n<p>Robitaille, Antoine. 2007. <em>Le Nouvel Homme nouveau\u00a0: Voyage dans les utopies de la posthumanit\u00e9. <\/em>Montr\u00e9al\u00a0: Bor\u00e9al, 220 p.<\/p>\n<p>Serres, Michel. 2001. <em>Hominescence. <\/em>Paris\u00a0: \u00c9ditions Le Pommier, 291 p.<\/p>\n<p>Sussan, R\u00e9mi. 2005. <em>Les Utopies posthumaines\u00a0: contre-culture, cyberculture et culture du chaos. <\/em>Sophia-Antipolis\u00a0: Omniscience, 287 p.<\/p>\n<p>Van Dormael, Jaco (dir.). 2009. <em>Mr. Nobody. <\/em>Canada, Belgique, France et Allemagne\u00a0: Pan Europ\u00e9enne, 35\u00a0mm, couleur, 141\u00a0min.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_8p7on7h\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_8p7on7h\">[1]<\/a> Cette fin de l\u2019humanit\u00e9 pourrait subvenir, selon lui, de deux fa\u00e7ons\u00a0: d\u2019une mani\u00e8re <em>naturelle<\/em>, par une extinction semblable \u00e0 celle qui a fait dispara\u00eetre les dinosaures et bien d\u2019autres esp\u00e8ces avant eux; ou <em>artificielle, <\/em>que ce soit par le feu nucl\u00e9aire, la pollution industrielle ou le syst\u00e8me \u00e9conomique mondial dont le fondement repose sur la cruaut\u00e9 (l\u2019indiff\u00e9rence?) de l\u2019Occident envers les tiers et quart-mondes.<\/p>\n<p id=\"footnote2_ocxkyqb\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_ocxkyqb\">[2]<\/a> Par exemple, tous les \u00eatres dont le mode de reproduction est asexu\u00e9 (par division cellulaire) sont virtuellement immortels puisqu\u2019\u00e0 chaque division en r\u00e9sultent deux individus identiques au premier (donc le m\u00eame). Plusieurs v\u00e9g\u00e9taux et animaux (dont le homard) ne sont pas soumis au vieillissement; ce sont des causes environnementales qui mettent fin \u00e0 leur vie.<\/p>\n<p id=\"footnote3_mc95to6\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_mc95to6\">[3]<\/a> Il existe plusieurs mouvements et associations de ce type un peu partout dans le monde. Ils ont des tendances politiques tr\u00e8s diversifi\u00e9es et on peut difficilement rendre compte de leur vari\u00e9t\u00e9 en quelques phrases. Lire \u00e0 ce sujet l\u2019excellent ouvrage <em>Le nouvel homme nouveau<\/em> du journaliste qu\u00e9b\u00e9cois Antoine Robitaille<em>.<\/em><\/p>\n<p id=\"footnote4_m43qeuu\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_m43qeuu\">[4]<\/a> Vernor Vinge, qui a invent\u00e9 le concept de singularit\u00e9, pr\u00e9tend que l\u2019humanit\u00e9 s\u2019\u00e9teindra au moment o\u00f9 elle pourra cr\u00e9er une intelligence suprahumaine, moment qui surviendra selon lui dans 30 ans. Il faisait cette affirmation en 1993 dans un symposium de la NASA. Il est professeur \u00e9m\u00e9rite de math\u00e9matiques \u00e0 la San Diego State University et auteur de science-fiction.<\/p>\n<p id=\"footnote5_4ne15af\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_4ne15af\">[5]<\/a> <a id=\"footnote6_h8mxaa9\" href=\"http:\/\/singinst.org\/&lt;\/p&gt;\n&lt;p class=\"><\/a><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_h8mxaa9\">[6]<\/a> Pour survivre jusque-l\u00e0, les plus motiv\u00e9s adopteront la restriction calorique qui consiste \u00e0 r\u00e9duire de 30 \u00e0 40\u00a0% son apport calorique quotidien (ce qui permettrait de vivre de 30 \u00e0 50\u00a0% plus longtemps), alors que les plus riches opteront pour la cryog\u00e9nie. Pour 120\u00a0000 dollars, l\u2019Alcor Life Extension Foundation (Arizona) conserve votre corps entier et pour 50\u00a0000 dollars, on vous propose la \u00ab\u00a0neuro-suspension\u00a0\u00bb (conservation de la t\u00eate uniquement).<\/p>\n<p id=\"footnote7_zq0bs87\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_zq0bs87\">[7]<\/a> Il s\u2019agit ici d\u2019un futur imagin\u00e9 et dessin\u00e9 par le b\u00e9d\u00e9iste belge des <em>Cit\u00e9s obscures<\/em>, Fran\u00e7ois Schuiten. Notons que les passages se d\u00e9roulant en 2092 repr\u00e9sentent seulement une petite fraction du film (une quinzaine de minutes r\u00e9parties sur 2\u00a0h\u00a021), dont les trames principales se d\u00e9roulent plut\u00f4t entre 1991 et 2009.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Despr\u00e9s, Elaine. 2011. \u00ab\u00a0Postface. La vieillesse des posthumains\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/despres-14&gt;\u00a0(Consult\u00e9\u00a0le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/despres-14.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 despres-14.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-0fc9757a-1ca9-4ef3-a7f8-a4ea1eb88028\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/despres-14.pdf\">despres-14<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/despres-14.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-0fc9757a-1ca9-4ef3-a7f8-a4ea1eb88028\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014 Le plus ancien \u00e9crit humain est m\u00e9sopotamien et remonte \u00e0 plus de 4\u00a0000 ans\u00a0: L\u2019\u00c9pop\u00e9e de Gilgamesh. 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