{"id":5494,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/le-recit-qui-deborde-esquisse-dun-personnage-spectral-dans-ciels-liquides-danne-garreta\/"},"modified":"2024-09-10T15:42:22","modified_gmt":"2024-09-10T15:42:22","slug":"le-recit-qui-deborde-esquisse-dun-personnage-spectral-dans-ciels-liquides-danne-garreta","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5494","title":{"rendered":"Le r\u00e9cit qui d\u00e9borde : esquisse d\u2019un personnage spectral dans \u00ab Ciels liquides \u00bb d\u2019Anne Garr\u00e9ta"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6883\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6883\">Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014<\/a><\/h5>\n\n\n<blockquote>\n<p>Survivance et revenance. Le survivre d\u00e9borde \u00e0 la fois le vivre et le mourir, les suppl\u00e9ant l\u2019un et l\u2019autre d\u2019un sursaut et d\u2019un sursis, arr\u00eatant la mort et la vie \u00e0 la fois, y mettant fin d\u2019un arr\u00eat d\u00e9cisif, l\u2019arr\u00eat qui met un terme et l\u2019arr\u00eat qui condamne d\u2019une sentence, d\u2019un \u00e9nonc\u00e9, d\u2019une parole ou d\u2019une surparole.<\/p>\n<p>Jacques Derrida, \u00ab\u00a0Survivre\u00a0\u00bb, <em>Parages<\/em>, p. 153.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La vieillesse est d&rsquo;ordinaire per\u00e7ue comme \u00e9tant la derni\u00e8re \u00e9tape de la vie, celle qui m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;ultime but\u00a0: la mort. Elle s&rsquo;inscrit dans une vision t\u00e9l\u00e9ologique du temps, o\u00f9 chaque minute qui passe sert \u00e0 conduire l\u2019individu de plus en plus pr\u00e8s de la fin. La vie prend ainsi la forme d&rsquo;un segment, plus ou moins long, qui se d\u00e9roule entre deux p\u00f4les oppos\u00e9s, naissance et mort, qui constituent l&rsquo;avant et l&rsquo;apr\u00e8s de chaque vie humaine. Dans sa temporalit\u00e9, l\u2019existence est donc envisag\u00e9e de mani\u00e8re binaire, comme c&rsquo;est le cas pour le r\u00e9cit lorsqu&rsquo;il est pens\u00e9 en termes structuralistes. En effet, celui-ci se construit entre une origine et une fin qui, dans leur opposition, lui conf\u00e8rent ses rep\u00e8res temporels principaux.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, tous les r\u00e9cits ne sont pas subordonn\u00e9s \u00e0 ce type de structure et certains offrent une occasion de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont sont conceptualis\u00e9s les objets narratifs et, de mani\u00e8re plus large, les cat\u00e9gories humaines. C&rsquo;est le cas du roman <em>Ciels liquides<\/em>, d&rsquo;Anne Garr\u00e9ta, que nous avons choisi d&rsquo;analyser en regard de la structure narrative, qui d\u00e9joue les codes structuralistes et, par le fait m\u00eame, met \u00e0 mal ce que Judith Roof nomme l&rsquo;<em>heteronarrative<\/em>. Le jeu que l&rsquo;auteure op\u00e8re sur la structure entra\u00eene plusieurs effets, en particulier sur le personnage principal. Ce dernier appara\u00eet comme un personnage liminal qui oscille constamment entre la vie et la mort, le d\u00e9but (la naissance) et la fin (le d\u00e9c\u00e8s), et qui semble au bout du compte appartenir \u00e0 un temps hors du temps, celui du fant\u00f4me, du spectre, qu\u2019a tent\u00e9 de saisir Jacques Derrida.<\/p>\n<h2>Structuralisme et\u00a0<em>heteronarrative<\/em><\/h2>\n<p>Dans son ouvrage <em>Come As You Are &#8211; Sexuality and Narrative<\/em>, notamment, Judith Roof tente de d\u00e9gager la norme qui r\u00e9git le r\u00e9cit. \u00c0 l&rsquo;aide d&rsquo;une relecture des th\u00e9ories structuralistes et avec l&rsquo;appui de nombreuses \u0153uvres narratives, elle affirme que l&rsquo;id\u00e9e de r\u00e9cit est li\u00e9e \u00e0 celle de sexualit\u00e9 et que sa structure \u2014 ce qui en fait un r\u00e9cit, ce qui fait qu&rsquo;on le reconna\u00eet comme tel \u2014 est fondamentalement binaire et h\u00e9t\u00e9rosexuelle. Cette norme, elle la nomme l\u2019<em>heteronarrative<\/em>, un concept qui exprime le lien d&rsquo;inter-influence entre sexualit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle et r\u00e9cit structuraliste\u00a0: \u00ab\u00a0the heteronarrative [is] the ideological\/structural link between the structure of narrative and the conjoinder of opposites understood as heterosexual that explains and produces binary gender.\u00a0\u00bb (Roof, 2002, p. 50). Tout comme pour le genre, qui se voit limit\u00e9 dans sa d\u00e9finition \u00e0 l&rsquo;opposition f\u00e9minin\/masculin, le r\u00e9cit est pens\u00e9 en termes d&rsquo;oppositions semblables\u00a0: d\u00e9but\/fin, narrant\/narr\u00e9, adjuvant\/opposant, forme\/sens, etc. Au niveau de la structure, c\u2019est l\u2019opposition d\u00e9but\/fin que nous analyserons dans le texte d\u2019Anne Garr\u00e9ta; des limites que nous nommerons \u00ab\u00a0bordures\u00a0\u00bb, car, comme le souligne Jacques Derrida, dans \u00ab\u00a0Survivre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0[p]our aborder un texte [\u2026] il faudrait que celui-ci e\u00fbt un bord\u00a0\u00bb (Derrida, 1986, p. 125). Le d\u00e9but (la naissance) constitue donc la bordure sup\u00e9rieure du r\u00e9cit, alors que la fin (la mort) constitue sa bordure inf\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Comme nous l\u2019avons mentionn\u00e9 plus t\u00f4t, le r\u00e9cit tel qu\u2019on le conna\u00eet est construit d\u2019une mani\u00e8re t\u00e9l\u00e9ologique. Selon Judith Roof, cela conf\u00e8re \u00e0 la fin le r\u00f4le primordial\u00a0: le point final d&rsquo;une s\u00e9rie de causes et d&rsquo;effets, la raison pour laquelle le r\u00e9cit <em>aura eu lieu<\/em>. Roof fait le parall\u00e8le avec les r\u00e9cits \u00e9rotiques o\u00f9 l&rsquo;orgasme est ce qu&rsquo;il faut atteindre\u00a0: de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;un orgasme doit \u00eatre produit par l&rsquo;acte sexuel, quelque chose doit \u00e9galement \u00eatre produit \u00e0 la fin d&rsquo;un r\u00e9cit. Sans cette production, le r\u00e9cit para\u00eet insatisfaisant ou inachev\u00e9, et peut m\u00eame ne pas \u00eatre per\u00e7u comme un r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>If there is no end we normally identify as an end &#8211; orgasm, death, marriage, victory, salvation, the production of something (insight, a child, another story, the story itself, knowledge, identity) &#8211; we ask, \u00ab\u00a0Is that all there is?\u00a0\u00bb and regard the apparently truncated story as ironic, as an unsatisfying failure, as a metanarrative commentary on narrative, or as no story at all. (Roof, 1996, p. 6.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le lien entre sexualit\u00e9 et r\u00e9cit est ici encore plus \u00e9vident : le sens qu&rsquo;on s&rsquo;attend \u00e0 y trouver,\u00a0 c&rsquo;est la production de quelque chose. Sans cela, l&rsquo;histoire para\u00eet st\u00e9rile.<\/p>\n<p>Si, comme le pr\u00e9tend Judith Roof, la fin est pr\u00e9sente dans le r\u00e9cit d\u00e8s le d\u00e9but, qu&rsquo;en est-il du d\u00e9but lui-m\u00eame? Selon elle, la conception structuraliste implique la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une origine, une sorte de \u00ab proto-r\u00e9cit \u00bb qui d\u00e9termine la structure narrative universelle, \u00e0 un mod\u00e8le ou une logique du r\u00e9cit. C&rsquo;est cette origine que Roland Barthes tente d&rsquo;esquisser, dans \u00ab Introduction \u00e0 l&rsquo;analyse structurale des r\u00e9cits \u00bb et qu\u2019aucune d\u00e9finition structuraliste n\u2019a r\u00e9ussi \u00e0 expliquer, selon Roof\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Like the illogic of all originary arguments, the appeal to an originary, but undefined protonarrative enables the displacement of most of narrative&rsquo;s operative assumptions, avoiding any explanation or direct definition of what constitutes narrative in the first place.\u00a0(<em>Ibid., <\/em>p. 46.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le r\u00e9cit s&rsquo;explique donc par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un r\u00e9cit originel qui n&rsquo;a, lui-m\u00eame, aucune d\u00e9finition autre que celle qui le renvoie au r\u00e9cit. Barthes l&rsquo;exprime d&rsquo;une mani\u00e8re semblable\u00a0: \u00ab\u00a0[&#8230;]\u00a0international, transhistorique, transculturel, le r\u00e9cit est l\u00e0, comme la vie.\u00a0\u00bb (Barthes, 1977, p. 8.) Comme la vie, il s&rsquo;explique par lui-m\u00eame; auto-r\u00e9f\u00e9renciel, il est sa propre origine. En d\u2019autres mots, le r\u00e9cit, qui d\u00e9pend d&rsquo;un myst\u00e9rieux \u00ab\u00a0proto-r\u00e9cit\u00a0\u00bb par lequel le sens est rendu possible, est en fait ce par quoi ce m\u00eame \u00ab\u00a0proto-r\u00e9cit\u00a0\u00bb peut s&rsquo;expliquer. Le d\u00e9but serait donc ce qui nous permet d\u2019embl\u00e9e de le reconna\u00eetre, ce qui r\u00e9f\u00e8re sans \u00e9quivoque et d\u00e8s le premier instant \u00e0 l\u2019id\u00e9e de r\u00e9cit. En simplifiant au maximum, on pourrait conclure que le d\u00e9but du r\u00e9cit est le r\u00e9cit lui-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui permet \u00e0 la fin d\u2019<em>avoir lieu<\/em>.<\/p>\n<h2><em>Ciels liquides<\/em><\/h2>\n<p>Le r\u00e9cit d\u2019Anne Garr\u00e9ta est, si l\u2019on se fie \u00e0 la couverture, un roman. Il est \u00e9crit en segments qui font alterner un pass\u00e9 (caract\u00e8res romains) et un pr\u00e9sent (caract\u00e8res italiques), tous deux port\u00e9s par la voix du personnage principal et narrateur, un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb masculin anonyme. Dans les parties au pass\u00e9, ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb narre la d\u00e9sagr\u00e9gation de son patrimoine familial (une ferme) en m\u00eame temps que sa perte du langage\u00a0: en effet, le personnage perd compl\u00e8tement l\u2019usage du langage, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il ne peut ni parler ni \u00e9crire, et qu\u2019il ne r\u00e9ussit plus \u00e0 d\u00e9chiffrer ni l\u2019\u00e9criture ni la parole. Suite \u00e0 cette perte, on le suit dans les d\u00e9dales de sa nouvelle vie, qui le conduisent \u00e0 prendre l\u2019identit\u00e9 d\u2019un homme tout juste assassin\u00e9, \u00e0 travailler dans une morgue et \u00e0 vivre dans un des caveaux d&rsquo;un cimeti\u00e8re. C\u2019est \u00e0 cet endroit qu\u2019il fait la rencontre d\u2019une personne dont il tombe amoureux. Un soir qu\u2019il retrouve le corps aim\u00e9 \u00e0 la morgue, le langage lui revient d\u2019un coup, \u00ab\u00a0comme une averse\u00a0\u00bb, comme \u00ab\u00a0une pluie enfin ruisselante\u00a0\u00bb (Garr\u00e9ta, 1990, p. 123).<\/p>\n<p>Intercal\u00e9s dans cette histoire qui se d\u00e9roule de mani\u00e8re chronologique, se trouvent les segments au pr\u00e9sent, qui font \u00e9tat des pens\u00e9es, sentiments et sensations du narrateur. Nous pr\u00e9sumons que ces fragments peuvent \u00eatre \u00e9crits, pens\u00e9s ou m\u00eame parl\u00e9s dans un temps qui se situerait apr\u00e8s l\u2019histoire au pass\u00e9. Cependant, ce pr\u00e9sent se situe \u00e9galement alors que \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb est retourn\u00e9 \u00e0 la ferme de son enfance, et qu\u2019il s\u2019est terr\u00e9 \u00e0 la cave, entour\u00e9 des objets de ses anc\u00eatres.<\/p>\n<h2>La fin de <em>Ciels liquides<\/em><\/h2>\n<p>Comme la fin est, selon Judith Roof, ce qui d\u00e8s le d\u00e9but justifie le r\u00e9cit lui-m\u00eame, nous commencerons notre analyse de <em>Ciels liquides<\/em> en nous attardant \u00e0 la mani\u00e8re dont il se termine. Le dernier segment est au pr\u00e9sent, en italique, et il est beaucoup plus long que les pr\u00e9c\u00e9dents. Il d\u00e9bute alors que \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 la ferme familiale, a vu s\u2019\u00e9teindre sa derni\u00e8re ampoule \u00e9lectrique (\u00ab\u00a0<em>Nuit soudaine<\/em>.\u00a0\u00bb) et s\u2019est retrouv\u00e9 \u00ab\u00a0<em>[a]insi, condamn\u00e9 \u00e0 la nuit\u00a0<\/em>\u00bb (<em>ibid., <\/em>p. 151). On le suit ainsi dans sa peur et ses questionnements, car \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb se demande si dehors aussi, une telle nuit r\u00e8gne; si dehors la fin du monde a eu lieu. Quand il finit par aller v\u00e9rifier, il se retrouve dans un espace sans son ni lumi\u00e8re, tellement \u00e9touff\u00e9 qu\u2019il en perd les rep\u00e8res du haut et du bas et d\u00e9gringole pour se retrouver exactement \u00e0 son point de d\u00e9part\u00a0: dans sa cave, son \u00ab\u00a0<em>ultime s\u00e9jour<\/em>\u00a0\u00bb (<em>ibid., <\/em>p. 174). Il se r\u00e9signe donc \u00e0 demeurer dans ce recoin \u00e9pargn\u00e9 de la ferme, celui o\u00f9 sont entass\u00e9s tous les objets qui ont surv\u00e9cu \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation et \u00e0 la modernisation des lieux, et \u00e0 attendre la mort\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Seul parmi ma brocante, je cr\u00e8verai en ressassant l\u2019inventaire, la d\u00e9charge des temps anciens.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Id.<\/em>) C\u2019est apr\u00e8s cette pr\u00e9diction que se trouve la toute fin du roman, la bordure inf\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Cette derni\u00e8re partie du dernier segment d\u00e9bute par une phrase paragraphe, qui fait office d\u2019annonce\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ma nuit regorge de souvenirs et d\u2019ustensiles<\/em>.\u00a0\u00bb (<em>ibid., <\/em>p. 175) Cette annonce, c\u2019est celle de la liste qui va suivre, la liste de tous les objets qui entourent \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et constituent d\u00e9sormais son monde. Cette liste est construite en paragraphes qui semblent chacun contenir un nombre d\u2019objets appartenant \u00e0 une certaine cat\u00e9gorie de souvenirs (religion, deuil, \u00e9cole, guerre surtout) et qui commencent tous par \u00ab\u00a0<em>Il y a<\/em>\u00a0\u00bb. Au vingt-sixi\u00e8me \u00ab\u00a0<em>Il y a<\/em>\u00a0\u00bb, apr\u00e8s quatre pages et demi d\u2019\u00e9num\u00e9ration d\u2019objets, la liste se rompt, se brise en plein milieu d\u2019un paragraphe\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il y a l\u2019ovale \u00e9maill\u00e9 d\u2019un ci<\/em>\u00a0\u00bb (<em>ibid., <\/em>p. 180). Fin du roman, soudaine, sans m\u00eame un point. Au premier abord, on peut y voir un jeu qui met en page la \u00ab\u00a0truncated story\u00a0\u00bb dont parle Judith Roof lorsqu\u2019elle affirme qu\u2019une histoire qui ne poss\u00e8de pas de fin telle qu\u2019on la con\u00e7oit \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire la production de quelque chose \u2014 peut appara\u00eetre comme n\u2019\u00e9tant tout simplement pas une histoire (Roof, 1996,\u00a0p. 6). En effet, le r\u00e9cit de Garr\u00e9ta ne produit rien, aucun mariage, aucune d\u00e9couverte identitaire, aucun terreau pour une \u00e9ventuelle autre histoire. \u00c0 la fin, tout ce qui reste, c\u2019est le retour de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb \u00e0 la ferme de ses anc\u00eatres, un retour qui s\u2019effectue dans la solitude d\u2019une \u00ab\u00a0<em>nuit \u00e9ternelle<\/em>\u00a0\u00bb (Garr\u00e9ta, 1990, p. 152) et qui s\u2019interrompt au fil d\u2019une liste d\u2019objets du pass\u00e9 qui pourrait tr\u00e8s bien \u00eatre, elle aussi, \u00e9ternelle, sans fin. La seule chose qui y met fin, c\u2019est cet apparent hasard qui la coupe au milieu d\u2019un mot. La fin n\u2019en est donc pas vraiment une, ne produisant rien et arrivant alors que les choses (la liste) ne sont, justement, pas encore finies. \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb se trouve donc pris entre la vie et la mort\u00a0: entre une vie qu\u2019il n\u2019a plus parce qu\u2019il est confin\u00e9 (enterr\u00e9) \u00e0 la cave o\u00f9 il a trouv\u00e9 refuge, et une mort qui n\u2019arrive jamais vraiment. Il devient donc difficile de cerner le personnage de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, qui acquiert les attributs du spectre que Jacques Derrida a identifi\u00e9s tout au long de <em>Spectres de Marx<\/em>. En effet, il \u00ab\u00a0ne rel\u00e8ve plus du savoir. Du moins plus de ce qu&rsquo;on croit savoir sous le nom de savoir. On ne sait pas si c&rsquo;est vivant ou si c&rsquo;est mort\u00a0\u00bb (Derrida, 1993, p. 26). Ce que sugg\u00e8re Derrida, c&rsquo;est que le fant\u00f4me met en question la binarit\u00e9 qui oppose la vie \u00e0 la mort. La spectralit\u00e9, c&rsquo;est donc la mort au c\u0153ur de la vie, comme l\u2019explique Christopher Peterson\u00a0: \u00ab [&#8230;] what Jacques Derrida calls spectrality [is] understood, in part, as an originary process of mourning that is the condition of all life, indeed, of <em>any<\/em> body. \u00bb (Peterson, 2006, p. 154; l&rsquo;auteur souligne) Le fait que la spectralit\u00e9 consiste en un processus de deuil originel (le deuil de soi, de son corps, de sa vie) fait donc en sorte qu&rsquo;elle n&rsquo;a ni d\u00e9but ni fin (<em>ibid., <\/em>p.\u00a0155), ce qui nous fait dire que la liminalit\u00e9 du spectre s\u2019exprime \u00e9galement par le fait qu\u2019il d\u00e9fie les rep\u00e8res temporels connus. En effet, la fin (la mort) est l\u00e0 d\u00e8s le d\u00e9but et reste tout au long de la vie.<\/p>\n<p>La mort est d\u2019ailleurs \u00e9voqu\u00e9e d\u00e8s la premi\u00e8re page de <em>Ciels liquides<\/em>, qui constitue \u00e0 elle seule un court segment en italique\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Ci-gis seul sauf terr\u00e9 profond dans le sol.<\/em><br \/><em>Il fait froid. Les pierres lisses suintent d\u2019humidit\u00e9, des pleurs.<\/em><br \/><em>Quel temps fait-il dehors?<\/em><br \/><em>Fait-il encore du temps?<\/em><br \/><em>Tout se sera arr\u00eat\u00e9, et le temps aussi, fig\u00e9 dans une griserie indistincte, soleil \u00e9teint.<\/em><br \/><em>Il n\u2019y a plus que des pierres. \u00c0 quoi bon s\u2019\u00e9gosiller.<\/em><br \/><em>Rien n\u2019aura eu lieu.<\/em> (Garr\u00e9ta, 1990, p. 9.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cet extrait se trouve comme condens\u00e9e l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du r\u00e9cit, particuli\u00e8rement dans la derni\u00e8re phrase (\u00ab\u00a0<em>Rien n\u2019aura eu lieu<\/em>\u00a0\u00bb), qui fait office d\u2019annonce pour tout le reste du roman\u00a0: rien n\u2019aura eu lieu, aucune production, aucune fin. \u00c0 ce titre, on peut se demander d\u2019o\u00f9 vient cette annonce. En effet, le futur ant\u00e9rieur semble sugg\u00e9rer que la fin se trouve d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, d\u00e8s le d\u00e9but, comme si le personnage savait d\u00e9j\u00e0, alors que commence \u00e0 peine le r\u00e9cit, ce qu\u2019il en adviendrait lorsqu\u2019il serait termin\u00e9. Comme si ce personnage spectral \u00e9tait revenu en sachant quelque chose. Mais revenu d\u2019o\u00f9\u00a0: du pass\u00e9, de la ferme de ses anc\u00eatres; de l\u2019avenir, de cette mort qui ne survient jamais vraiment; ou, du pr\u00e9sent, ce pr\u00e9sent en italiques que l\u2019on peine \u00e0 situer dans la temporalit\u00e9 du r\u00e9cit? Comme l\u2019exprime Derrida\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On ne sait pas<\/em> si l&rsquo;attente pr\u00e9pare la venue de l&rsquo;\u00e0-venir ou si elle rappelle la r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame, de la chose m\u00eame comme fant\u00f4me [&#8230;] \u00bb (Derrida, 1993, p.\u00a068; l&rsquo;auteur souligne) Fant\u00f4me pass\u00e9 ou \u00e0 venir, le spectre (\u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb) se situe \u00e0 la conjonction de ce qui n&rsquo;est plus et de ce qui n&rsquo;est pas encore, dans un espace qui se situe au-del\u00e0 de la mort et de la naissance\u00a0: au-del\u00e0, donc, de la fin et de l\u2019origine.<\/p>\n<h2>Le d\u00e9but de <em>Ciels liquides<\/em><\/h2>\n<p>Judith Roof stipule que le r\u00e9cit structuraliste trouve son origine dans un vague proto-r\u00e9cit, implicite mais myst\u00e9rieux. Celui-ci constituerait donc la bordure sup\u00e9rieure du r\u00e9cit. Or, lorsqu\u2019il est question d\u2019un r\u00e9cit comme <em>Ciels liquides<\/em>, dans lequel la bordure inf\u00e9rieure est mise en question, on peut supposer qu\u2019il en va pareillement pour celle qui ouvre le r\u00e9cit. Peut-on encore parler d\u2019origine, de d\u00e9but, de commencement? Et si l\u2019on ne peut lui attribuer une origine, comment lire le texte de Garr\u00e9ta? Un roman sans d\u00e9but ni fin pourrait se lire \u00e0 partir de n\u2019importe quel passage. Sans aller jusque l\u00e0, nous sugg\u00e9rons que le roman puisse se lire \u00e0 partir de trois endroits diff\u00e9rents, comme s\u2019il comportait trois portes d\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Comme nous l\u2019avons vu, le roman s\u2019ouvre sur un segment au pr\u00e9sent, avec la phrase \u00ab\u00a0<em>Ci-gis seul sauf terr\u00e9 profond dans le sol<\/em>.\u00a0\u00bb (Garr\u00e9ta, 1990, p. 9.) S\u2019apparentant \u00e0 la formule d\u2019\u00e9pitaphe \u00ab\u00a0ci-g\u00eet\u00a0\u00bb, celle-ci prend une forme plut\u00f4t inusit\u00e9e, \u00e0 la premi\u00e8re personne, comme si \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb r\u00e9digeait lui-m\u00eame les mots qui se trouvent grav\u00e9s sur sa tombe. De plus, au fil de la lecture, on trouve d\u2019autres occurrences du verbe \u00ab\u00a0g\u00e9sir\u00a0\u00bb qui rappellent cette formule insolite. Nous proposons donc qu\u2019elle puisse agir, dans ses diff\u00e9rentes formes, comme un signal, comme un point de rep\u00e8re pour identifier les \u00ab\u00a0portes d\u2019entr\u00e9e\u00a0\u00bb du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Au tiers du livre, un des segments au pass\u00e9 d\u00e9bute par la phrase suivante\u00a0: \u00ab Ci-gisais-je sans plus de mouvement. \u00bb (<em>Ibid., <\/em>p. 73.) Ce n&rsquo;est pas, comme pour le premier \u00ab\u00a0<em>ci-gis<\/em>\u00a0\u00bb, un segment au pr\u00e9sent, qui se situe hors de l\u2019histoire chronologiquement narr\u00e9e par \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. Cependant, il inaugure tout de m\u00eame un second d\u00e9but \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du texte. En effet, le passage au pr\u00e9sent qui le pr\u00e9c\u00e8de se termine, un peu comme la liste tronqu\u00e9e, au milieu d\u2019une phrase-paragraphe\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Demeurer sur cette caisse malgr\u00e9 le froid, malgr\u00e9 la peur fich\u00e9e comme un pieu dans mes tripes et dans ma nuque, et si je chois ou si je r\u00eave, et dans ma chute ou dans mon r\u00eave crie\u2026<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Ibid., <\/em>p. 72.) Les points de suspension, bien qu\u2019offrant un rep\u00e8re visuel qui donne une impression de finitude \u00e0 la phrase, laissent pourtant le texte en suspens, suspendu entre son d\u00e9roulement et son arr\u00eat, entre sa vie et sa mort. Le r\u00e9cit pourrait donc \u00eatre \u00ab\u00a0d\u00e9pli\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 cet endroit du roman, faisant de la phrase en suspens une fin tronqu\u00e9e comme la liste infinie, et du \u00ab\u00a0Ci-gisais-je\u00a0\u00bb une bordure semblable \u00e0 celle qu\u2019on trouve \u00e0 la premi\u00e8re page. Par ailleurs, la distinction entre les segments au pr\u00e9sent et ceux au pass\u00e9 devient moins tranch\u00e9e \u00e0 partir de ce moment du r\u00e9cit. Le personnage entre dans une nouvelle phase, une nouvelle vie qui le rapproche de plus en plus de la cave o\u00f9 il est \u00ab\u00a0<em>terr\u00e9 profond dans le sol<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0: il apprivoise son nouveau lieu de vie, le cimeti\u00e8re; il collectionne les d\u00e9calques d&rsquo;\u00e9pitaphes et s&rsquo;en fait un genre de langage; il assiste \u00e0 l&rsquo;assassinat d\u2019un homme et prend son identit\u00e9, devient le mort; il commence \u00e0 travailler \u00e0 la morgue; il tombe amoureux d&rsquo;un personnage d\u00e9crit essentiellement comme un corps. Bref, il fait des lieux de la mort ses lieux de vie et devient ainsi un mort-vivant, un spectre.<\/p>\n<p>Une troisi\u00e8me forme du verbe \u00ab\u00a0g\u00e9sir\u00a0\u00bb se trouve aux deux tiers du dernier segment, juste apr\u00e8s que le personnage soit sorti pour voir si dehors la fin du monde avait eu lieu. On lit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je reprends sens, ne sachant o\u00f9 je gis<\/em>.\u00a0\u00bb (<em>Ibid., <\/em>p. 170.) C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019il se rend compte qu\u2019\u00e9tant sorti de son refuge pour aller voir si la nuit r\u00e9gnait partout, il a atterri \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, en son point de d\u00e9part. Il commence alors \u00e0 r\u00e9aliser qu&rsquo;il ne peut se sortir de sa nuit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Seul parmi ma brocante, je cr\u00e8verai en ressassant l\u2019inventaire, la d\u00e9charge des temps anciens<\/em>.\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Ibid., <\/em>p. 174.) C\u2019est donc le \u00ab\u00a0commencement de la fin\u00a0\u00bb (Derrida, 1986, p. 138), le point tournant qui s\u00e9pare le moment o\u00f9 \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb avait encore espoir que dehors la vie avait continu\u00e9, et celui o\u00f9 il se r\u00e9signe \u00e0 attendre la mort. C\u2019est ce qui inaugure le passage vers la liste inachev\u00e9e.<\/p>\n<p>Les trois d\u00e9buts, ces trois portes d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de <em>Ciels liquides<\/em>, op\u00e8rent \u00e0 la mani\u00e8re de l&rsquo;invagination dont parle Derrida, dans \u00ab\u00a0Survivre\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019<em>invagination <\/em>est le reploiement interne de la gaine, la r\u00e9application invers\u00e9e du bord externe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une forme o\u00f9 le dehors ouvre alors une poche. Une telle invagination est possible d\u00e8s la premi\u00e8re trace. C\u2019est pourquoi il n\u2019y a pas de \u201cpremi\u00e8re\u201d trace.\u00a0\u00bb (Derrida, 1986, p. 143.) Ainsi, la forme (le texte) devient poreuse, ouvrant un espace l\u00e0 o\u00f9 se trouvait auparavant une bordure. Une fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, le d\u00e9but absolu n\u2019existe plus, puisque le texte peut commencer \u00e0 plusieurs endroits et se lire <em>d\u2019un d\u00e9but \u00e0 l\u2019autre<\/em>, brisant la lin\u00e9arit\u00e9 qu\u2019oblige la binarit\u00e9 d\u00e9but\/fin. Par ailleurs, les portes d\u2019entr\u00e9e, dans leurs formes du verbe \u00ab\u00a0g\u00e9sir\u00a0\u00bb, ont une valeur qui d\u00e9passe celle de l\u2019origine. En effet, elles donnent \u00e0 penser que \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb retrouve le mouvement apr\u00e8s un arr\u00eat, comme il le sugg\u00e8re lui-m\u00eame dans la troisi\u00e8me occurrence\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je repends sens, ne sachant o\u00f9 je gis<\/em>.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.,<\/em> p. 170.) Les trois d\u00e9buts font donc office, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, de revenance, voire de renaissance\u00a0: apr\u00e8s un r\u00eave ou une chute, apr\u00e8s un cri, \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb revient (de la mort), rena\u00eet, recommence. Il n\u2019y a donc \u00e0 proprement parler aucun v\u00e9ritable d\u00e9but de <em>Ciels liquides<\/em>, aucune naissance \u00e9mergeant d\u2019elle-m\u00eame comme\u00a0 l\u2019origine du r\u00e9cit structuraliste, mais uniquement des <em>re<\/em>-commencements, des <em>re<\/em>-naissances, des <em>re<\/em>-venances. Nous sugg\u00e9rons alors que l\u2019annonce \u00ab\u00a0<em>Rien n\u2019aura eu lieu<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e0 la premi\u00e8re page, puisse \u00e9galement signifier \u00ab\u00a0Rien n\u2019aura d\u00e9but\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>La t\u00e9l\u00e9ologie du r\u00e9cit<\/h2>\n<p>Comment comprendre, alors, un r\u00e9cit sans d\u00e9but ni fin? Comment fonctionne l\u2019histoire d\u2019un spectre, d\u2019un personnage qui ne na\u00eet pas ni ne meurt? Selon nous,\u00a0<em>Ciels liquides<\/em>\u00a0est un texte spectral et pour le lire, il faut\u00a0<em>revenir<\/em>\u00a0\u00e0 la fin. Revenir, donc, \u00e0 la liste tronqu\u00e9e, \u00e0 cette coupure au milieu d\u2019un mot. Cette rupture peut, au premier regard, sembler relever du hasard, comme le sugg\u00e8re d\u2019ailleurs le texte, qui met une emphase particuli\u00e8re sur le hasard dans le dernier segment. Si l\u2019on prend ce parti, le mot amput\u00e9 pourrait \u00eatre n\u2019importe lequel, tout comme il aurait pu ne pas commencer par \u00ab\u00a0ci\u00a0\u00bb. N\u00e9anmoins, nous privil\u00e9gions une lecture qui va au-del\u00e0 de la possibilit\u00e9 du hasard et qui tient compte des traces que comporte le r\u00e9cit. Le mot coup\u00e9 commence donc par \u00ab\u00a0ci\u00a0\u00bb. On pourrait penser qu\u2019il s\u2019agit du mot \u00ab\u00a0ciel\u00a0\u00bb, qui rappelle le titre,\u00a0<em>Ciels liquides<\/em>. La liste pourrait ainsi se poursuivre avec \u00ab\u00a0l\u2019ovale \u00e9maill\u00e9 d\u2019un ciel de lit\u00a0\u00bb, par exemple. Le roman pourrait d\u2019ailleurs se terminer sur ce mot, avec un point qui en ferait une fin en bonne et due forme, une bordure inf\u00e9rieure bien finie, avec le code typographique qui en t\u00e9moigne. Une fin sur le mot \u00ab\u00a0lit\u00a0\u00bb \u00e9voquerait en outre le lit-cage de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, celui qui l\u2019a vu grandir et dans lequel il \u00ab\u00a0<em>cr\u00e8ver[a] dans la nuit<\/em>\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em>\u00a0p. 180). Cependant, si l\u2019on tient compte de l\u2019invagination de\u00a0<em>Ciels liquides<\/em>\u00a0et qu\u2019on le lit \u00e0 partir de la \u00ab\u00a0deuxi\u00e8me\u00a0\u00bb ou de la \u00ab\u00a0troisi\u00e8me\u00a0\u00bb porte d\u2019entr\u00e9e, la lecture doit se poursuivre au-del\u00e0 du mot tronqu\u00e9, au-del\u00e0 du \u00ab\u00a0ci\u00a0\u00bb. C\u2019est alors qu\u2019on s\u2019aper\u00e7oit que la \u00ab\u00a0premi\u00e8re\u00a0\u00bb phrase du roman commence \u00e9galement par la syllabe \u00ab\u00a0ci\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ci-gis seul sauf terr\u00e9 profond dans le sol.<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Ibid.,<\/em>\u00a0p. 9.) Co\u00efncidence? Pas si l\u2019on tient compte du fait que la locution verbale \u00ab\u00a0ci-g\u00eet\u00a0\u00bb, employ\u00e9e comme formule pour les \u00e9pitaphes, s\u2019emploie aussi, quoique rarement, en substantif masculin et invariable, pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9pitaphe elle-m\u00eame ou plus globalement la pi\u00e8ce de mat\u00e9riau o\u00f9 elle est grav\u00e9e<a id=\"footnoteref1_ek3dz4s\" class=\"see-footnote\" title=\"Cette acception est difficile \u00e0 trouver dans la plupart des dictionnaires et la d\u00e9finition qu\u2019on en fait est plut\u00f4t vague, tenant essentiellement \u00e0 des exemples litt\u00e9raires. Par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0Emploi subst.\u00a0Vous eussiez dit les deux os grav\u00e9s au-dessus des\u00a0ci-g\u00eet (Balzac,\u00a0Contrat mar., 1835, p. 241).\u00a0Vous n'attirerez \u00e0 votre\u00a0ci-g\u00eet\u00a0\u00e9ternel que vos fils bannis avec vous\u00a0(Chateaubr.,\u00a0M\u00e9m., t. 4, 1848, p. 573).\u00a0\u00bb, dans le \u00ab\u00a0Portail lexical\u00a0\u00bb du Centre national des ressources textuelles et lexicales, cr\u00e9\u00e9 par le Centre national de la recherche scientifique de France, en ligne \u00e0 http:\/\/www.cnrtl.fr\/lexicographie\/g\u00e9sir.\" href=\"#footnote1_ek3dz4s\">[1]<\/a>. La liste pourrait donc se poursuivre ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019ovale \u00e9maill\u00e9 d\u2019un ci-g\u00eet\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la forme \u00e0 la premi\u00e8re personne du singulier de la formule \u00ab\u00a0Ci-gis\u00a0\u00bb, \u00e0 la premi\u00e8re page du roman, le premier et le dernier mot de <em>Ciels liquides<\/em> pourraient donc \u00eatre le m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0ci-g\u00eet\u00a0\u00bb, du verbe \u00ab\u00a0g\u00e9sir\u00a0\u00bb, que nous avons qualifi\u00e9, dans ses diff\u00e9rentes formes, de signal, de porte d\u2019entr\u00e9e du r\u00e9cit. L\u2019annonce de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<em>Rien n\u2019aura eu lieu.<\/em>\u00a0\u00bb) appara\u00eet alors plut\u00f4t comme une auto-\u00e9pitaphe, comme un d\u00e9but qui s\u2019effectue dans la mort \u2014 comme un deuil originel. Lu de cette fa\u00e7on, le r\u00e9cit acquiert une forme qui rel\u00e8ve plus de la circularit\u00e9 que de la lin\u00e9arit\u00e9 et donne l\u2019impression qu\u2019il se referme sur lui-m\u00eame, qu\u2019il commence alors qu\u2019il termine, ou qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9 alors qu\u2019il ne fait que commencer. Les bordures se confondent et la distinction entre les oppositions \u00ab\u00a0d\u00e9but\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0fin\u00a0\u00bb se brouille. La binarit\u00e9 que constituent l\u2019origine et la finalit\u00e9 du r\u00e9cit structuraliste perd donc de sa substance. Selon nous, cette structure en boucle vient briser l\u2019id\u00e9e traditionnellement lin\u00e9aire et, surtout, t\u00e9l\u00e9ologique que l\u2019on a du r\u00e9cit. En effet, si le r\u00e9cit est construit, comme le souligne Judith Roof, en fonction de la fin et qu\u2019il trouve sa motivation premi\u00e8re dans la production et dans l\u2019atteinte d\u2019un but, <em>Ciels liquides<\/em> fait tomber cette exigence, car non seulement on n\u2019y trouve aucune production, mais on n\u2019y trouve aucun but, aucun horizon, seulement un retour \u00e0 la case d\u00e9part qui se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019infini.<\/p>\n<p>On peut donc dire que <em>Ciels liquides<\/em> est d\u00e9pourvu de \u00ab\u00a0bordures\u00a0\u00bb ou, d\u2019un autre point de vue, que le texte \u00ab\u00a0d\u00e9borde, mais sans les noyer dans une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 indiff\u00e9renci\u00e9e, les compliquant au contraire, en divisant et d\u00e9multipliant le trait, toutes les limites qu\u2019on lui assignait jusqu\u2019ici [\u2026]\u00a0\u00bb (Derrida, 1986, p. 127-128). En effet, la fin d\u00e9borde les limites de la fin jusqu\u2019\u00e0 se retrouver dans le d\u00e9but qui, lui, se multiplie \u00e0 diff\u00e9rents endroits dans le texte. Le r\u00e9cit n\u2019a donc ni commencement ni fin, tout comme \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui oscille constamment entre l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s, entre le pass\u00e9 (simple) et le futur (ant\u00e9rieur), dans un pr\u00e9sent qui, comme l\u2019exprime Derrida lorsqu\u2019il essaie de \u00ab\u00a0<em>penser le fant\u00f4me<\/em>\u00a0\u00bb, est disjoint, hors de ses gonds\u00a0: \u00ab\u00a0Le pr\u00e9sent est ce qui passe, le pr\u00e9sent se passe, il s\u00e9journe dans ce passage transitoire [&#8230;], dans le va-et-vient, <em>entre<\/em> ce qui <em>va <\/em>et ce qui <em>vient<\/em>, au milieu de ce qui part et de ce qui arrive, \u00e0 l&rsquo;articulation entre ce qui s&rsquo;absente et ce qui se pr\u00e9sente\u00a0\u00bb (Derrida, 1993, p. 52; l&rsquo;auteur souligne). On ne peut donc dire que le spectre est r\u00e9ellement <em>pr\u00e9sent<\/em>, mais plut\u00f4t qu\u2019il brouille les rep\u00e8res entre pr\u00e9sence et absence. <em>Ciels liquides<\/em> met donc en sc\u00e8ne un personnage qu\u2019on ne peut saisir dans sa pr\u00e9sence, un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui hante le roman \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un fant\u00f4me et qui se fait invisible, insaisissable\u00a0: \u00ab\u00a0Le sujet qui hante n\u2019est pas identifiable, on ne peut voir, localiser, arr\u00eater aucune forme, on ne peut d\u00e9cider entre l\u2019hallucination et la perception, il y a seulement des d\u00e9placements, on se sent regard\u00e9 par ce qu\u2019on ne voit pas [\u2026]\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 216). \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb, sujet hantant les pages du livre, est en effet imperceptible dans la premi\u00e8re page, alors qu\u2019il nous fait, cach\u00e9 derri\u00e8re les lignes, son ultime annonce\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Rien n\u2019aura eu lieu<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Barthes, Rolland. 1977. \u00ab\u00a0Introduction \u00e0 l\u2019analyse des r\u00e9cits\u00a0\u00bb. In Barthes, Kayser, Booth et Hamon. <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">Po\u00e9tique du r\u00e9cit.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, p. 7-57.<\/p>\n<p>Derrida, Jacques. 1986. \u00ab\u00a0Survivre\u00a0\u00bb. In <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">Parages.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions Galil\u00e9e, p. 117-218.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;-. 1993. <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">Spectres de Marx \u2013 L\u2019\u00c9tat de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions Galil\u00e9e, 278 p.<\/p>\n<p>Garr\u00e9ta, Anne. 1990. <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">Ciels liquides.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions Grasset &amp; Fasquelle, 180 p.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9sir \u00bb. 2009. In <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">Centre national de ressources textuelles et lexicales : Portail lexical<\/em>. En ligne. Nancy: CNRTL. &lt;<a href=\"http:\/\/www.cnrtl.fr\/lexicographie\/g\">http:\/\/www.cnrtl.fr\/lexicographie\/g<\/a>\u00e9sir&gt;. Consult\u00e9 le 12 avril 2011.<\/p>\n<p>Roof, Judith. 1996. <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">Come as you are\u00a0: sexuality and narrative.<\/em> New York\u00a0: Columbia University Press, 211 p.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;. 2002. \u00ab\u00a0Is There Sex after Gender? Ungendering\/\u00a0\u00bbThe Unnameable\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">The<\/em> <em style=\"text-align: justify; font-size: 13.0080003738403px; font-weight: normal; line-height: 1.538em;\">Journal of the Midwest Modern Language Association<\/em>, vol. 35, n<sup style=\"text-align: justify; font-weight: normal;\">o<\/sup> 1, p.\u00a050-67.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_ek3dz4s\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_ek3dz4s\">[1]<\/a> Cette acception est difficile \u00e0 trouver dans la plupart des dictionnaires et la d\u00e9finition qu\u2019on en fait est plut\u00f4t vague, tenant essentiellement \u00e0 des exemples litt\u00e9raires. Par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Emploi subst<\/em>.\u00a0<em>Vous eussiez dit les deux os grav\u00e9s au-dessus des<\/em>\u00a0ci-g\u00eet (Balzac,\u00a0<em>Contrat mar.<\/em>, 1835, p. 241).\u00a0<em>Vous n&rsquo;attirerez \u00e0 votre\u00a0<\/em>ci-g\u00eet\u00a0<em>\u00e9ternel que vos fils bannis avec vous<\/em>\u00a0(Chateaubr.,\u00a0<em>M\u00e9m<\/em>., t. 4, 1848, p. 573).\u00a0\u00bb, dans le \u00ab\u00a0Portail lexical\u00a0\u00bb du Centre national des ressources textuelles et lexicales, cr\u00e9\u00e9 par le Centre national de la recherche scientifique de France, en ligne \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.cnrtl.fr\/lexicographie\/g\">http:\/\/www.cnrtl.fr\/lexicographie\/g<\/a>\u00e9sir.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Provost, Val\u00e9rie. 2011. \u00ab\u00a0Le r\u00e9cit qui d\u00e9borde\u00a0: esquisse d\u2019un personnage spectral dans Ciels liquides d\u2019Anne Garr\u00e9ta\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/provost-14&gt;\u00a0(Consult\u00e9\u00a0le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/provost-14.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 provost-14.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-e4dcd262-2555-4d63-86a1-bc737f059d05\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/provost-14.pdf\">provost-14<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/provost-14.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-e4dcd262-2555-4d63-86a1-bc737f059d05\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014 Survivance et revenance. 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