{"id":5495,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/identite-trouble-manifestations-litteraires-du-double\/"},"modified":"2024-09-10T15:41:06","modified_gmt":"2024-09-10T15:41:06","slug":"identite-trouble-manifestations-litteraires-du-double","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5495","title":{"rendered":"Identit\u00e9 trouble : manifestations litt\u00e9raires du double"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6883\">Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014<\/a><\/h5>\n<p>Les r\u00e9flexions identitaires, nombreuses \u00e0 notre \u00e9poque, ne sont pas qu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne actuel\u00a0: de tels questionnements jalonnent les si\u00e8cles, notamment par l\u2019entremise des <em>M\u00e9ditations m\u00e9taphysiques<\/em> de Descartes. \u00c0 travers ces textes, c\u2019est l\u2019individu et ses sp\u00e9cificit\u00e9s que nous tentons de cerner. La litt\u00e9rature rend \u00e9galement compte de cette recherche par le biais de la figure du double, qui s\u2019inscrit tout naturellement dans un tel questionnement. D\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent chez Plaute, par exemple avec son <em>Amphitryon <\/em>(-187), le double se retrouve chez Moli\u00e8re, qui reprend cette pi\u00e8ce au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, sans compter les nombreuses variations propos\u00e9es par les auteurs des XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, notamment du c\u00f4t\u00e9 de la litt\u00e9rature fantastique. Ce motif \u00e9voluera ainsi au cours des \u00e9poques, le double du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u00ab\u00a0se pr\u00e9sent[ant] sous la forme d\u2019une ombre ou encore d\u2019un reflet dans le miroir [\u2026] tandis qu\u2019au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle [\u2026] le double s\u2019autonomise, s\u2019individualise jusqu\u2019\u00e0 devenir homme\u00a0\u00bb (Parisien, 1997, p. 47).<\/p>\n<p>Plus pr\u00e8s de nous, David Le Breton<a id=\"footnoteref1_p5t9jlw\" class=\"see-footnote\" title=\" David Le Breton est chercheur au laboratoire Cultures et Soci\u00e9t\u00e9s, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Strasbourg, de m\u00eame qu\u2019anthropologue et sociologue. Il se sp\u00e9cialise dans les repr\u00e9sentations et les mises en jeu du corps humain. \" href=\"#footnote1_p5t9jlw\">[1]<\/a>, dans son article \u00ab\u00a0Les prolongements de soi\u00a0\u00bb, s\u2019int\u00e9resse aux versions contemporaines de l\u2019imaginaire du double, qui prend au XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de nouvelles formes, inspir\u00e9es en grande partie par les avanc\u00e9es scientifiques. On reconna\u00eet dans ces manifestations la marque visible de ce narcissisme indissociable de l\u2019id\u00e9e d\u2019un autre <em>soi<\/em>, qui, tout comme le Narcisse mythologique, dirige son propre \u00ab\u00a0d\u00e9sir\u00a0\u00bb vers lui-m\u00eame<a id=\"footnoteref2_kdgw6oo\" class=\"see-footnote\" title=\" Le mythe de Narcisse est par ailleurs fort r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 ce sujet, le jeune homme pr\u00e9f\u00e9rant son propre reflet \u00e0 la nymphe \u00c9cho, qui en est amoureuse. Dans la version de Nonnos de Panopolis, c\u2019est plut\u00f4t sa s\u0153ur jumelle, double de lui-m\u00eame, qu\u2019il fixe d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment dans la source, jusqu\u2019\u00e0 succomber \u00e0 force de se mirer dans son image. \" href=\"#footnote2_kdgw6oo\">[2]<\/a>. \u00c0 travers cette qu\u00eate, c\u2019est \u00e9galement le refus du vieillissement qui se manifeste, le sujet cherchant \u00e0 prolonger, par le biais du double, sa propre existence. Jusqu\u2019o\u00f9 Narcisse ira-t-il pour poss\u00e9der son alter ego, l\u2019<em>incorporer<\/em> dans sa propre enveloppe? Ce qui est certain, c\u2019est que la fantasmatique autour du d\u00e9doublement est f\u00e9conde et laisse entrevoir tout un champ de d\u00e9sirs plus ou moins avouables, dont le notoire souhait d\u2019immortalit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans cet article, nous nous pencherons sur diff\u00e9rentes manifestations du double, en \u00e9tudiant plusieurs \u0153uvres litt\u00e9raires dans lesquelles il se retrouve au premier plan. Le choix de plusieurs romans relevant du fantastique et de la science-fiction viendra, \u00e0 notre avis, rendre compte du foisonnement litt\u00e9raire autour de ce motif. Nous utiliserons principalement l\u2019approche de Le Breton, qui s\u2019interroge sur quatre expressions du double, soit le \u00ab\u00a0double litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, le greffon, l\u2019ADN et le clonage. Ces variations n\u2019ont rien d\u2019\u00e9tonnant, puisque, comme le souligne Mark Hunyadi dans son ouvrage sur le clonage,\u00a0\u00ab\u00a0la modification de la nature humaine a toujours \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre du jour, sans qu\u2019on ait eu \u00e0 attendre pour cela les biotechnologies nouvelles\u00a0\u00bb (Hunyadi, 2004, p. 47). Le Breton s\u2019attarde par cons\u00e9quent sur le visage actuel du double, de m\u00eame que sur les questionnements li\u00e9s \u00e0 l\u2019identit\u00e9, \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et, par extension, \u00e0 la mortalit\u00e9.<\/p>\n<h2>Les \u00ab\u00a0doubles litt\u00e9raires\u00a0\u00bb\u00a0: figures funestes<\/h2>\n<p>Le double appara\u00eet couramment dans la litt\u00e9rature du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, entre autres dans les \u0153uvres de Hoffmann, Poe et Dosto\u00efevski, pour n\u2019en nommer que quelques-unes parmi les plus connues<a id=\"footnoteref3_4c3g46t\" class=\"see-footnote\" title=\" Chez Hoffmann, la figure du double appara\u00eet par exemple dans L\u2019homme au sable et Les \u00e9lixirs du diable. Elle se retrouve chez Poe dans \u00ab\u00a0William Wilson\u00a0\u00bb et chez Dosto\u00efevski dans son roman justement intitul\u00e9 Le double. \" href=\"#footnote3_4c3g46t\">[3]<\/a>. \u00ab\u00a0Le Horla\u00a0\u00bb de Maupassant de m\u00eame que <em>Le portrait de Dorian Gray<\/em> d\u2019Oscar Wilde illustrent la peur de la mort qui se cache derri\u00e8re une telle manifestation, cette crainte d\u00e9pouillant peu \u00e0 peu l\u2019individu de sa propre substance, de son identit\u00e9\u00a0: les personnages voient leur double prendre peu \u00e0 peu possession d\u2019eux-m\u00eames. Ces d\u00e9possessions s\u2019effectuent par l\u2019entremise du miroir et du portrait, qui r\u00e9v\u00e8lent la crainte de la d\u00e9possession de sa propre existence par un autre, et le danger que repr\u00e9sente cette intrusion, parfois violente, d\u2019un autre soi<a id=\"footnoteref4_tl76l86\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00c0 ce sujet, Michel Guiomar \u00e9crira justement que \u00ab\u00a0le miroir acc\u00e9dant \u00e0 la vie est un corps dont les \u00e9v\u00e9nements extr\u00eames, une mort violente par exemple deviennent partie int\u00e9grante de son souvenir ; cet assassinat reste actuel. Il y a dans l\u2019univers insolite une r\u00e9manence des choses.\u00a0\u00bb (Guiomar, 1988, \u00a0p.\u00a0307) De cette mani\u00e8re, la glace devient une sorte d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9pitaphe\u00a0\u00bb, qui garde vivant le souvenir d\u2019un tr\u00e9pas violent, dont la charge \u00e9motive est \u00e0 m\u00eame de s\u2019inscrire dans l\u2019objet. Tout comme chez Maupassant, le miroir rev\u00eat d\u00e8s lors un caract\u00e8re terrifiant, en ce qu\u2019il permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une forme de vie intangible. \" href=\"#footnote4_tl76l86\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Chez Maupassant, c\u2019est seulement dans la glace que le narrateur aper\u00e7oit la cr\u00e9ature invisible qui a investi son domicile et qui, chaque nuit, se nourrit de lui et d\u2019un peu de lait. Le narrateur s\u2019\u00e9crie d\u2019ailleurs\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh bien\u00a0?&#8230; on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace !&#8230; Elle \u00e9tait vide, claire, profonde, pleine de lumi\u00e8re ! Mon image n\u2019\u00e9tait pas dedans\u2026 et j\u2019\u00e9tais en face, moi ! (Maupassant, 2000, p. 290)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le miroir devient alors le lieu d\u2019un reflet trouble de soi, qui emprisonne sa propre identit\u00e9<a id=\"footnoteref5_9nboiwn\" class=\"see-footnote\" title=\" Cl\u00e9ment Rosset \u00e9labore pour sa part une autre hypoth\u00e8se sur le miroir dans Le r\u00e9el et son double lorsqu\u2019il pr\u00e9cise que \u00ab\u00a0le sort du vampire, dont le miroir ne refl\u00e8te aucune image, m\u00eame invers\u00e9e, symbolise ici le sort de toute personne et de toute chose\u00a0: de ne pouvoir \u00e9prouver son existence \u00e0 la faveur d\u2019un d\u00e9doublement r\u00e9el de l\u2019unique, et donc de n\u2019exister que probl\u00e9matiquement. Le vrai malheur, dans le d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9, est au fond de ne jamais pouvoir vraiment se d\u00e9doubler\u00a0: le double manque \u00e0 celui que le double hante\u00a0\u00bb. (Rosset, 1984, p. 94) Nous reviendrons, au cours de cet article, sur cette notion d\u2019impossibilit\u00e9 de se d\u00e9doubler, relev\u00e9e par Cl\u00e9ment Rosset. \" href=\"#footnote5_9nboiwn\">[5]<\/a>. Alain Venisse rend compte de ce rapport ambigu au miroir dans son roman <em>Dans les profondeurs du miroir<\/em>, dans lequel le protagoniste principal\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p>reste fig\u00e9, comme fascin\u00e9, ne pouv[ant] se d\u00e9tacher du hideux spectacle [du] [\u2026] double maudit s\u2019agita[nt] de spasmes convulsifs. Puis ses yeux vitreux se r\u00e9vuls\u00e8rent, ses l\u00e8vres s\u2019\u00e9cart\u00e8rent pour laisser couler une mousse ros\u00e2tre. Enfin, elle s\u2019immobilisa [\u2026] La cr\u00e9ature du miroir avait rejoint le n\u00e9ant[,] ce n\u00e9ant dont jamais elle n\u2019aurait du sortir. (Venisse, 1994, p. 72-73)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le rapport entre le personnage et le miroir prend la forme d\u2019une attirance-r\u00e9pulsion, puisqu\u2019il ne peut s\u2019emp\u00eacher de le regarder, malgr\u00e9 les dangers qu\u2019il rec\u00e8le. Le miroir devient \u00e9galement le lieu d\u2019un \u00ab\u00a0passage\u00a0\u00bb, un \u00ab\u00a0seuil\u00a0\u00bb \u00e0 franchir et qui relie le pr\u00e9sent et le n\u00e9ant.<\/p>\n<p>On trouve une autre variante du rapport au miroir dans<em> L\u2019\u00e9tudiant de Prague,<\/em> un sc\u00e9nario de film \u00e9crit par l\u2019auteur de fantastique allemand Hanns Heinz Ewers. Dans cette \u0153uvre, nous faisons connaissance avec Balduin, \u00e9tudiant sans le sou. Il se voit proposer un pr\u00eat par un personnage peu recommandable, qui lui tend un contrat. Pour obtenir des pi\u00e8ces d\u2019or, Balduin doit laisser l\u2019autre prendre ce qu\u2019il souhaite dans sa chambrette. Mais l\u2019\u00e9tranger est fut\u00e9 et sort de la pi\u00e8ce avec le reflet de Balduin, extirp\u00e9 du miroir\u2026 Si l\u2019\u00e9tudiant est d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019abri du besoin, son double se prom\u00e8ne librement dans la ville, jusqu\u2019au duel final entre le personnage principal et son image\u2026<\/p>\n<p>Dans le roman de Wilde, le d\u00e9doublement est plut\u00f4t psychologique, le protagoniste principal conservant son \u00e9ternelle jeunesse, de m\u00eame que son apparente innocence tandis que le portrait vieillit et se pare des marques de sa corruption. La terreur li\u00e9e au vieillissement est palpable dans <em>Le portrait de Dorian Gray<\/em> alors que le personnage d\u00e9taille son image alt\u00e9r\u00e9e par le temps, \u00ab\u00a0un cri de douleur et d\u2019indignation jailli[ssant] de ses l\u00e8ves [en apercevant] [\u2026] [ses] yeux au regard rus\u00e9, et autour de la bouche les rides sinueuses de l\u2019hypocrisie\u00a0\u00bb. (Wilde, 1992, p. 374-375) Le constat des traces laiss\u00e9es par le vieillissement est ainsi rejet\u00e9 par le sujet, adoptant un caract\u00e8re inqui\u00e9tant et funeste. C\u2019est le double qui a subi le passage des ann\u00e9es tant redout\u00e9 par Dorian, qui, devant son portrait marqu\u00e9 par l\u2019in\u00e9luctable vieillesse, renie cette image inqui\u00e9tante et funeste.<\/p>\n<p>Une correspondance entre l\u2019image juv\u00e9nile du portrait et le reflet vieilli du miroir s\u2019instaure\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>le curieux miroir sculpt\u00e9 que Lord Henry lui avait donn\u00e9, tant d\u2019ann\u00e9es auparavant, \u00e9tait pos\u00e9 sur la table [\u2026] Il le saisit, comme il l\u2019avait fait au cours de cette nuit d\u2019horreur o\u00f9 il avait pour la premi\u00e8re fois remarqu\u00e9 l\u2019alt\u00e9ration subie par le portrait fatal, et ses yeux \u00e9gar\u00e9s, obscurcis de larmes, regard\u00e8rent sa surface polie [\u2026] Puis, sa beaut\u00e9 lui r\u00e9pugna, et jetant le miroir par terre, il le pi\u00e9tina, et son talon le r\u00e9duisit \u00e0 des \u00e9clats d\u2019argent. C\u2019\u00e9tait sa beaut\u00e9 qui l\u2019avait perdu, sa beaut\u00e9 et la jeunesse qu\u2019il avait appel\u00e9e de ses pri\u00e8res. [\u2026] Sa beaut\u00e9 n\u2019avait \u00e9t\u00e9 pour lui qu\u2019un masque, sa jeunesse une imposture. (Wilde, 1992, p. 372-373)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le miroir trahit le double fl\u00e9tri du portrait\u00a0: la vieillesse s\u2019impose malgr\u00e9 tout, r\u00e9v\u00e9lant l\u2019imposture du masque de jeunesse dont se pare Dorian. Ce dernier ne peut que lutter devant le constat de sa propre d\u00e9ch\u00e9ance, confront\u00e9 aux stigmates du temps sur sa corporalit\u00e9. Le d\u00e9p\u00e9rissement est ainsi offert \u00e0 ses yeux, de m\u00eame que l\u2019\u00e9vidence d\u2019une mort in\u00e9vitable\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[\u2026] la conscience qui est donn\u00e9e \u00e0 un t\u00e9moin de la pr\u00e9sence d\u2019un Double de lui-m\u00eame dans l\u2019Au-del\u00e0 ou dans les choses r\u00e9elles environnantes ne peut conduire qu\u2019\u00e0 la recherche d\u2019un nouveau climat cr\u00e9pusculaire gr\u00e2ce auquel ce t\u00e9moin pourra se retrouver en accord avec lui-m\u00eame, s\u2019identifier \u00e0 son Double ou obliger celui-ci \u00e0 s\u2019identifier avec lui ; d\u2019o\u00f9 la formation d\u2019un \u00e9quilibre faisant communiquer l\u2019Au-del\u00e0 et le pr\u00e9sent. Ainsi peut-on expliquer d\u00e9j\u00e0 le r\u00f4le du Double comme \u00e9v\u00e9nement du Seuil de la Mort qui, accept\u00e9e ou refus\u00e9e, ne peut plus \u00eatre \u00e9vit\u00e9e. Les nombreux exemples de Double qui tuent l\u2019Autre ou que l\u2019Autre tue en t\u00e9moignent. (Guiomar, 1988, p. 303)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Aussi est-il \u00ab\u00a0 impossible [pour le sujet] de se <em>regarder en face<\/em> sans y rencontrer le double, c\u2019est-\u00e0-dire la mort [,] puisque se faire voler son visage (ou son reflet) pr\u00e9lude \u00e0 la disparition de soi.\u00a0\u00bb (Le Breton, 2004, p. 1551) Se mirer dans son double rev\u00eat par cons\u00e9quent un aspect effrayant\u00a0: c\u2019est le cadavre \u00ab\u00a0\u00e0 venir\u00a0\u00bb que le sujet examine. En ce sens, il n\u2019est pas \u00e9tonnant que l\u2019\u00eatre <em>d\u00e9doubl\u00e9<\/em> ait envie de briser ce reflet \u00e9tranger, de faire \u00e9clater ce miroir qui lui renvoie une image affolante, et qui, dans le cas du portait comme du miroir, projette la mort annonc\u00e9e du sujet.<\/p>\n<p>Selon Otto Rank, psychanalyste autrichien dont Le Breton reprend le propos dans son essai, \u00ab\u00a0le double litt\u00e9raire atteint au maximum son ambivalence parce qu\u2019il conserve sa valeur archa\u00efque de garantie contre la mort [\u2026] et en m\u00eame temps incarne cette connaissance refoul\u00e9e de la mort\u00a0\u00bb. (Jourde, 2005, p. 12) Cette ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un soi qui nous \u00e9chappe, externe, mais identique, s\u2019exprime aussi dans <em>Le double <\/em>de Dosto\u00efevski, roman dans lequel Goliadkine voit sa place usurp\u00e9e par un autre qui lui ressemble en tous points, \u00e0 l\u2019instar du <em>William Wilson<\/em> d\u2019Edgar Allan Poe<a id=\"footnoteref6_r804bgo\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans cette nouvelle de Poe, le narrateur fait la rencontre d\u2019un homonyme qui se plaira \u00e0 l\u2019imiter, d\u00e8s qu\u2019ils lieront connaissance \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire. Le temps passant, la ressemblance deviendra de plus en plus marquante, m\u00eame si le v\u00e9ritable William Wilson tente de fuir son alter ego \u00e0 travers toute l\u2019Europe, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il le tue au cours d\u2019un bal, ne d\u00e9couvrant \u00e0 ce moment devant-lui qu\u2019un miroir barbouill\u00e9 de sang\u2026 Encore une fois, la mort de l\u2019Autre semble la seule issue pour vaincre ce Double ind\u00e9sirable qui instaure un malaise grandissant chez l\u2019individu d\u2019origine. L\u2019utilisation du miroir renvoie aussi au caract\u00e8re funeste de la finale, qui laisse planer le doute sur l\u2019existence du second William Wilson. \" href=\"#footnote6_r804bgo\">[6]<\/a>. Se retrouvant face \u00e0 face avec son alter ego, le h\u00e9ros aura justement l\u2019impression de se regarder dans un miroir\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>sur le seuil du salon suivant, presque en face, de dos au commis, et la figure tourn\u00e9e vers M. Goliadkine, \u00e0 une porte que, du reste, notre h\u00e9ros avait prise jusqu\u2019alors pour une glace, se tenait un petit homme \u2013 c\u2019est lui qui se tenait, M. Goliadkine lui-m\u00eame, pas l\u2019ancien M. Goliadkine, pas le h\u00e9ros de notre r\u00e9cit, mais l\u2019autre M. Goliadkine, le nouveau M. Goliadkine.\u00a0(Dosto\u00efevski, 1998, p.\u00a0155-156)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet extrait \u00e0 teneur humoristique illustre la confusion identitaire qui assaille le personnage principal qui peine \u00e0 se reconna\u00eetre. Une grande incertitude na\u00eet de ce d\u00e9doublement, d\u00e9truisant progressivement la psych\u00e9 du sujet, celui-ci sombrant de plus en plus dans la folie. Cette d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence rejoint les r\u00e9flexions sur le vieillissement pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9es, puisque, dans les deux cas, on assiste \u00e0 une alt\u00e9ration du rapport au temps par l\u2019intrusion de l\u2019autre dans le quotidien. Les \u00ab\u00a0doubles litt\u00e9raires\u00a0\u00bb consistent donc, outre l\u2019expression du refus du vieillissement et de disparition de soi, en une qu\u00eate de possession de soi absolue, notamment lorsque l\u2019autre cherche \u00e0 se d\u00e9rober. Narcisse cherche d\u00e8s lors \u00e0 <em>poss\u00e9der<\/em> ce double qui le fascine et l\u2019horripile, faisant na\u00eetre en lui des sentiments contradictoires, \u00e0 l\u2019instar de ceux parfois suscit\u00e9s par des exp\u00e9riences scientifiques plut\u00f4t troublantes\u2026<\/p>\n<h2>Le \u00ab\u00a0double scientifique\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019incorporation de l\u2019autre dans la litt\u00e9rature\u00a0<\/h2>\n<p>Le double litt\u00e9raire adopte un caract\u00e8re diff\u00e9rent lorsqu\u2019il se place sous l\u2019\u00e9gide de la science, pour laquelle le rapport au temps est souvent important. Le greffon est l\u2019un des exemples relev\u00e9s par Le Breton, celui-ci pouvant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019intrusion d\u2019un double en soi, qui <em>pers\u00e9cute<\/em> le patient.<\/p>\n<p>L\u2019illustration d\u2019un tel \u00ab\u00a0parasitage\u00a0\u00bb est rendue avec justesse dans la nouvelle \u00ab\u00a0Poup\u00e9e d\u2019amour\u00a0\u00bb, de Wayne Allen Sallee. Dans ce texte, une jumelle, demeur\u00e9e \u00e0 un stade peu d\u00e9velopp\u00e9, a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e par sa s\u0153ur Celadine. Seule une partie de la jumelle incorpor\u00e9e d\u00e9passe du ventre de l\u2019autre\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un autre corps poussait sur le sien [\u2026] J\u2019ai vu que sa cage thoracique \u00e9tait en forme de cloche. \u00c0 cause de la t\u00eate qui prenait naissance sous ses c\u00f4tes gauches. Elle avait les yeux ferm\u00e9s et semblait dormir paisiblement. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas tout. Une petite jambe poussait sur le bassin de Celly [\u2026] J\u2019ai aper\u00e7u trois doigts sur son ventre plat. Un pouce sans ongle sortait de son nombril.\u00a0(Sallee, 1998, p. 84)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La vision de cette jumelle embryonnaire, incorpor\u00e9e par sa s\u0153ur, entra\u00eene des cons\u00e9quences psychologiques semblables \u00e0 celles provoqu\u00e9es par le greffon \u00e9tranger que le receveur porte en lui-m\u00eame. L\u2019ablation de l\u2019organe malade et son remplacement, tel que le souligne Le Breton, signifie ouvertement une <em>scission<\/em> dans la psych\u00e9 du sujet, qui est en proie \u00e0 l\u2019impression de perdre sa coh\u00e9sion d\u2019origine. Cette d\u00e9sagr\u00e9gation interne atteint in\u00e9vitablement l\u2019identit\u00e9, poussant le greff\u00e9 \u00e0 remettre en question sa perception de son int\u00e9grit\u00e9 organique. \u00c0 la fronti\u00e8re entre la vie et la mort, le patient \u00e9prouve alors une impression \u00ab\u00a0d\u2019extr\u00eame transgression, \u00e0 laquelle s\u2019ajoute celle de poss\u00e9der en soi la chair d\u2019un autre homme et de perdre aussi les limites de son identit\u00e9 propre\u00a0\u00bb. (Le Breton, 2004, p. 1555) Cet organe \u00e9tranger permet pourtant la poursuite de l\u2019existence, autrement condamn\u00e9e au d\u00e9p\u00e9rissement et \u00e0 la mort prochaine. Le greffon permet donc d\u2019\u00e9chapper, au moins temporairement, au \u00ab\u00a0vieillissement\u00a0\u00bb des organes, en octroyant au patient un sursis, plut\u00f4t qu\u2019une mort in\u00e9vitable \u00e0 court terme.<\/p>\n<p>En effet, ce m\u00eame narcissisme impliqu\u00e9 dans la perception du double se trouve affect\u00e9 \u00e0 la suite de la greffe, le patient s\u2019identifiant souvent au donneur \u00e0 qui il doit sa survie. Il en est souvent de m\u00eame dans les r\u00e9cits fantastiques et de science-fiction dans lesquels des cr\u00e9atures sont l\u2019enti\u00e8re cr\u00e9ation de leur ma\u00eetre, \u00e0 qui elles s\u2019assimilent. Par exemple, le monstre dans <em>Frankenstein <\/em>de Mary Shelley prend dans un premier temps son \u00ab\u00a0p\u00e8re\u00a0\u00bb comme mod\u00e8le. Sa \u00ab\u00a0naissance\u00a0\u00bb est \u00e0 ce chapitre \u00e9vocatrice, l\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0ouvr[ant] la bouche et laissa[nt] \u00e9chapper des sons inarticul\u00e9s ; une horrible grimace lui plissait les joues [\u2026] une de ses mains se tend[ant] vers [son p\u00e8re], comme pour [l]\u2019agripper\u00a0\u00bb. (Shelley, 1994, p. 66) Par la suite, la cr\u00e9ature racontera \u00e0 Frankenstein \u00e0 quel point elle \u00e9tait bien dispos\u00e9e \u00e0 son \u00e9gard au d\u00e9part, avant de se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence sur sa cruaut\u00e9 et celle de ses semblables. Le rejet succ\u00e8de ainsi \u00e0 l\u2019identification, tout comme le corps rejette parfois l\u2019organe \u00e9tranger r\u00e9cemment greff\u00e9.<\/p>\n<p>Un autre visage du double v\u00e9hicul\u00e9 par la science est l\u2019ADN, qui fascine par les discours qu\u2019appuient certains de ses tenants, empreints d\u2019int\u00e9grisme g\u00e9n\u00e9tique et de f\u00e9tichisme. En consid\u00e9rant l\u2019ADN en tant qu\u2019<em>empreinte<\/em> identitaire, le \u00ab\u00a0vivant concret\u00a0\u00bb dispara\u00eet, pour laisser place \u00e0 la seule information, qui \u00ab\u00a0impose \u00e0 l\u2019infinie complexit\u00e9 du monde un mod\u00e8le unique de comparaison\u00a0\u00bb. (Le Breton, 2004, p.\u00a01557) L\u2019homme s\u2019efface ainsi derri\u00e8re ses composantes g\u00e9n\u00e9tiques, contenues en entier dans son g\u00e9nome.<\/p>\n<p>Le Breton s\u2019interroge sur cette dissolution du sujet concret, incorpor\u00e9 dans la seule information que constitue son ADN. Dans cette optique, l\u2019individu s\u2019\u00e9vanouit au profit d\u2019un code biologique, double crypt\u00e9 de lui-m\u00eame, l\u2019existence mat\u00e9rielle du sujet d\u2019origine s\u2019av\u00e9rant d\u00e9sormais secondaire. En effet, l\u2019information n\u2019a cure de la singularit\u00e9, de l\u2019identit\u00e9 de l\u2019individu, elle ne se borne qu\u2019\u00e0 reproduire ce qui est stock\u00e9 dans le g\u00e9nome, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 et la s\u00e9quence g\u00e9n\u00e9tique. Ce faisant, c\u2019est encore une fois la mort et le vieillissement que l\u2019on cherche \u00e0 berner, en emmagasinant les donn\u00e9es de son double.<\/p>\n<p>De telles vis\u00e9es se retrouvent dans plusieurs romans de science-fiction, o\u00f9 l\u2019ADN est au c\u0153ur du r\u00e9cit. Du bien connu <em>Jurassic Park<\/em>, dans lequel les dinosaures sont ramen\u00e9s \u00e0 la vie \u00e0 partir de leur ADN, en passant par le courant biopunk<a id=\"footnoteref7_7u41yw8\" class=\"see-footnote\" title=\" Le biopunk d\u00e9rive du cyberpunk et met de l\u2019avant la biologie, entre autres avec les biotechnologies qui sugg\u00e8rent l\u2019id\u00e9e de modifier, voire de \u00ab\u00a0reprogrammer\u00a0\u00bb l\u2019ADN. Le genre est \u00e9galement d\u00e9crit par Philippe Curval comme \u00ab\u00a0roman de fiction sp\u00e9culative g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9 dont l'\u00e9criture s'enroule avec volupt\u00e9 dans l'ADN du merveilleux\u00a0\u00bb. (Curval, 1999, p. 41.) \" href=\"#footnote7_7u41yw8\">[7]<\/a>, le th\u00e8me traverse tout un pan de la litt\u00e9rature, rendant compte de l\u2019importance des r\u00e9flexions qui le sous-tendent. <em>F\u00e9\u00e9rie<\/em>, de Paul J. McAuley appartient justement au courant litt\u00e9raire biopunk. Ce roman nous pr\u00e9sente plusieurs \u00ab\u00a0pirates de l\u2019ADN\u00a0\u00bb dont Alex, particuli\u00e8rement dou\u00e9 en la mati\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[il sait] comment et \u00e0 quel endroit pr\u00e9cis ces atomes doivent s\u2019ins\u00e9rer dans la cha\u00eene mol\u00e9culaire, [\u2026] pressent[ant] intuitivement les interactions subtiles qui provoquent des distorsions et des modifications dans la configuration mol\u00e9culaire et la transforment en architectures nouvelles, plut\u00f4t intrigantes. (McAuley, 1999, p. 47)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019ADN devient ainsi un champ vaste champ d\u2019exp\u00e9rimentation, les pirates informatiques \u00e9tant remplac\u00e9s par des \u00ab\u00a0trafiquants biologiques\u00a0\u00bb, capables de modifications corporelles \u00e9tonnantes.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de Le Breton, cette v\u00e9n\u00e9ration de l\u2019information contenue dans le g\u00e9nome n\u2019est rien de plus que la manifestation moderne du <em>destin<\/em>, dissimul\u00e9e sous le couvert des avanc\u00e9es m\u00e9dicales. La notion de g\u00e8ne devient d\u00e8s lors l\u2019explication des rapports humains et de la soci\u00e9t\u00e9, le patient n\u2019\u00e9tant d\u00e9sormais trait\u00e9 que selon le classement pr\u00e9\u00e9tabli par ses g\u00e8nes, et ce, bien avant sa naissance. Le roman de science-fiction totalitaire, tel qu\u2019illustr\u00e9 par Orwell (<em>1984<\/em>), Huxley (<em>Le meilleur des mondes<\/em>) et Zamiatine (<em>Nous autres<\/em>), pour ne nommer que les plus connus, s\u2019en rapprochent, en ce sens que les \u00eatres humains y sont ramen\u00e9s \u00e0 une s\u00e9rie de codes sp\u00e9cifiques, les embryons \u00e9tant notamment contr\u00f4l\u00e9s en laboratoire dans <em>Le meilleur des mondes<\/em><a id=\"footnoteref8_qqqb4n7\" class=\"see-footnote\" title=\" Dans 1984, le \u00ab\u00a0contr\u00f4le\u00a0\u00bb est \u00e9galement omnipr\u00e9sent, m\u00eame s\u2019il adopte un autre visage, les enfants \u00e9tant par exemple encourag\u00e9s \u00e0 d\u00e9noncer leurs parents lorsqu\u2019ils jugent que ces derniers ont \u00ab\u00a0manqu\u00e9 d\u2019orthodoxie\u00a0\u00bb. Pour sa part, Zamiatine expose dans Nous autres un monde dans lequel s\u2019effectue la pu\u00e9riculture, soit la \u00ab\u00a0s\u00e9lection d\u2019enfants\u00a0\u00bb. Pour ce faire, la procr\u00e9ation est r\u00e9gie par les \u00ab\u00a0Normes paternelles\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0maternelles\u00a0\u00bb, qui autorisent seulement certains individus, r\u00e9pondant \u00e0 des normes, \u00e0 engendrer. \" href=\"#footnote8_qqqb4n7\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>\u00a0Cette approche n\u2019est pas sans privil\u00e9gier une forme de puritanisme qui \u00e9carte le moindre \u00ab\u00a0d\u00e9faut de fabrication\u00a0\u00bb. Ce discours, pr\u00e9sent dans certains romans totalitaires, est \u00e9galement le lot de certains g\u00e9n\u00e9ticiens, convaincus que \u00ab\u00a0tous les malheurs du monde viennent des \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb g\u00e8nes et qu\u2019il \u00ab\u00a0suffit\u00a0\u00bb de les extirper pour atteindre une humanit\u00e9 sans Mal\u00a0\u00bb. (Le Breton, 2004, p. 1532)<\/p>\n<p>C\u2019est ici l\u2019id\u00e9e de l\u2019eug\u00e9nisme qui ressurgit, mettant en sc\u00e8ne les fantasmes d\u2019une esp\u00e8ce humaine \u00ab\u00a0parfaite\u00a0\u00bb, qui, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00e9chapper au vieillissement et \u00e0 la mort, ne montrerait \u00e0 tout le moins aucune d\u00e9faillance. Il appara\u00eet cependant que prolonger son existence n\u2019est pas suffisant, tel que l\u2019illustrent plusieurs \u0153uvres litt\u00e9raires mettant en sc\u00e8ne des <em>moi<\/em> immortels\u00a0: les clones.<\/p>\n<h2>Le \u00ab\u00a0double enfant\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: r\u00e9duplication \u00e0 l\u2019infini du moi<\/h2>\n<p>Ce d\u00e9sir d\u2019immortalit\u00e9, qui de tout temps a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent chez l\u2019\u00eatre humain, semble trouver une r\u00e9sonnance particuli\u00e8re dans le clonage, que Le Breton consid\u00e8re comme l\u2019ultime manifestation du double. La cellule se fait ici <em>miroir<\/em> de soi, en permettant de copier ses caract\u00e9ristiques intrins\u00e8ques, afin de donner naissance, par le biais de la science, \u00e0 un autre moi, identique en apparence \u00e0 l\u2019individu d\u2019origine. L\u2019\u00eatre humain ainsi cr\u00e9\u00e9 sera donc une sorte d\u2019\u00ab\u00a0enfant en calque, <em>alter ego<\/em> plus jeune au moins d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, mais physiquement identique, reflet d\u2019un narcissisme accompli\u00a0\u00bb. (Le Breton, 2004, p. 1563) Ce fantasme de se voir dot\u00e9 d\u2019une \u00ab\u00a0copie conforme\u00a0\u00bb n\u2019est toutefois pas sans danger, puisque l\u2019individu clon\u00e9 ne sera en d\u00e9finitive que l\u2019\u00e9cho de l\u2019individu premier, sa propre existence ne consistant qu\u2019\u00e0 perp\u00e9tuer celle de son pr\u00e9d\u00e9cesseur, qui risque fort d\u2019\u00e9prouver un sentiment de toute-puissance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son double.<\/p>\n<p>Pour les tenants du clonage, l\u2019emploi d\u2019un tel processus de duplication leur permettra de survivre \u00e0 travers les si\u00e8cles, en se reproduisant de clone en clone, chacun d\u2019entre eux consistant en un prolongement de l\u2019individu premier. Dans <em>La possibilit\u00e9 d\u2019une \u00eele<\/em>, roman de Michel Houellebecq, l\u2019auteur explore cette potentialit\u00e9, chacun des successeurs du Daniel originel \u00e9tant affubl\u00e9 d\u2019un num\u00e9ro de s\u00e9rie, en plus de lire et de poursuivre le journal intime de leur pr\u00e9curseur. Mais dans les faits, cette d\u00e9marche ne repose que sur des chim\u00e8res, puisqu\u2019elle restreint, encore une fois, l\u2019individu \u00e0 la seule information contenue dans ses g\u00e8nes. Le double ainsi cr\u00e9\u00e9 ne serait donc pas une reproduction, mais seulement un <em>reflet<\/em>, le corps \u00e9tant \u00e0 m\u00eame de se copier, ce qui n\u2019est pas le cas pour l\u2019identit\u00e9, la personnalit\u00e9 du sujet.<\/p>\n<p>Cl\u00e9ment Rosset souligne notamment ce point en ce qui concerne l\u2019unicit\u00e9 du r\u00e9el, lorsqu\u2019il \u00e9crit que \u00ab\u00a0toute chose a le privil\u00e8ge de n\u2019\u00eatre qu\u2019une, ce qui la valorise infiniment, et l\u2019inconv\u00e9nient d\u2019\u00eatre irrempla\u00e7able, ce qui la d\u00e9valorise infiniment [\u2026], la mort de l\u2019unique \u00e9tant sans recours\u00a0: il n\u2019y en avait pas deux comme lui ; [\u2026] telle est la fragilit\u00e9 ontologique de toute chose venant \u00e0 l\u2019existence\u00a0\u00bb. (Rosset, 1976, p. 85-86) De cette mani\u00e8re, le fantasme de clonage est d\u2019avance vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec, puisque l\u2019unicit\u00e9 de toute chose la rend irrempla\u00e7able, le clone ne pouvant jamais \u00eatre enti\u00e8rement fid\u00e8le \u00e0 l\u2019individu d\u2019origine en lui succ\u00e9dant. Dans <em>La possibilit\u00e9 d\u2019une \u00eele<\/em>, plut\u00f4t que de poursuivre l\u2019existence du premier Daniel \u00e0 travers le journal, le clone ne fait que s\u2019en \u00e9loigner davantage \u00e0 chaque incarnation, ses r\u00e9actions diff\u00e9rant de plus en plus \u00e0 mesure que la distance temporelle s\u2019accro\u00eet entre le clon\u00e9 et ses successeurs.<\/p>\n<p>Mark Hunyadi explicite tr\u00e8s bien cette pens\u00e9e :<\/p>\n<blockquote>\n<p>d\u00e8s que cet al\u00e9atoire est supprim\u00e9, le tableau change, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est menac\u00e9e\u00a0: au lieu de cr\u00e9er de l\u2019al\u00e9atoirement autre, on va cr\u00e9er du volontairement m\u00eame. C\u2019est alors la notion de m\u00eame qui doit elle-m\u00eame \u00eatre diff\u00e9renci\u00e9e\u00a0: le m\u00eame tel qu\u2019il est intentionn\u00e9 dans le clonage n\u2019est pas vraiment le m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire biologiquement le m\u00eame, car la reproduction \u00e0 l\u2019identique d\u2019un patrimoine g\u00e9n\u00e9tique cellulaire ne cr\u00e9e pas de l\u2019identique. (Hunyadi, 2004, p. 84)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En ce sens, la reprise d\u2019un patrimoine g\u00e9n\u00e9tique n\u2019est vou\u00e9e qu\u2019\u00e0 un simulacre pour duper la vieillesse et la mort, m\u00eame dans le cas de\u00a0<em>La possibilit\u00e9 d\u2019une \u00eele<\/em>, o\u00f9 le journal tente de garder vivant le souvenir d\u2019une personnalit\u00e9 depuis longtemps disparue. De cette mani\u00e8re, le journal peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une volont\u00e9 de prolonger l\u2019existence de mani\u00e8re plus personnelle, chacun des clones \u00e9tant en contact avec les pens\u00e9es de ses incarnations ant\u00e9rieures et du Daniel d\u2019origine. D\u2019une certaine mani\u00e8re, la m\u00e9moire et l\u2019identit\u00e9 du premier Daniel \u00ab\u00a0survit\u00a0\u00bb en partie par l\u2019entremise du journal, qui r\u00e9actualise ses pens\u00e9es, les \u00e9cartant de l\u2019oubli et du n\u00e9ant. Toutefois, cette m\u00e9thode s\u2019av\u00e8re lacunaire, le clone \u00e9tant inapte \u00e0 ressentir les \u00e9motions d\u2019origine, comme le note lui-m\u00eame Daniel 25 dans son journal lorsqu\u2019il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Daniel 1 est le seul \u00e0 nous donner de la naissance de l\u2019\u00c9glise \u00e9lohimite une description compl\u00e8te, en m\u00eame temps que l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9tach\u00e9e ; alors que les autres, pris dans le mouvement quotidien, ne songeaient qu\u2019\u00e0 la solution des probl\u00e8mes pratiques auxquels ils devaient faire face, il semble souvent \u00eatre le seul \u00e0 avoir pris un peu de recul, et \u00e0 avoir r\u00e9ellement compris l\u2019importance de ce qui se d\u00e9roulait devant ses yeux. (Houellebecq, 2005, p. 366-367)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le clone remarque lui-m\u00eame ses propres limites, son incapacit\u00e9 \u00e0 confondre totalement la mortalit\u00e9. C\u2019est donc le \u00ab\u00a0rapport au journal\u00a0\u00bb qui n\u2019est pas duplicable, chacun des clones le d\u00e9couvrant chaque fois avec un regard neuf, empreint de distance, puisqu\u2019il n\u2019a pas lui-m\u00eame exp\u00e9riment\u00e9 l\u2019action qui y est d\u00e9crite. En outre, les bouleversements qui traversent les si\u00e8cles dans lesquels vivent les clones leur octroient forc\u00e9ment un autre regard sur le monde, qui s\u2019est trouv\u00e9 modifi\u00e9 dans ses fondements.<\/p>\n<p>En ce sens, l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0enfantement de soi\u00a0\u00bb ne peut \u00eatre que d\u00e9faillant, vou\u00e9 \u00e0 imiter le r\u00e9el sans compl\u00e8tement le reproduire. Le clone rev\u00eat d\u00e8s lors l\u2019aspect d\u2019une m\u00e9canique <em>mim\u00e9tique<\/em>, qui, plut\u00f4t que d\u2019\u00e9carter d\u00e9finitivement le vieillissement et la mortalit\u00e9, reproduit des gestes sans en comprendre les fondements. Stefan Wul en offre un autre exemple, dans <em>Niourk<\/em>, en misant toutefois sur une vision plus id\u00e9alis\u00e9e. Alf, le h\u00e9ros de l\u2019histoire, explique ainsi, \u00e0 propos de ses clones, \u00ab\u00a0qu\u2019il fait d\u00e9filer dans leurs organismes le fil de [leurs] propres souvenirs [\u2026] ce Th\u00f4z immobile r\u00eavant qu\u2019il est en train de combattre un ours, [m\u00eame si\u2026] naturellement, [il a] op\u00e9r\u00e9 quelques retouches, suppri[mant] le souvenir de son agonie, par exemple\u00a0\u00bb. (Wul, 1990, p. 220) Par la suppression de certains aspects du souvenir, la m\u00e9moire est par cons\u00e9quent alt\u00e9r\u00e9e, le clone ne poss\u00e9dant que des souvenirs partiels de l\u2019\u00eatre humain d\u2019origine. En voulant \u00ab\u00a0am\u00e9liorer\u00a0\u00bb son pass\u00e9, Alf en fait ainsi une copie <em>imparfaite<\/em>, un double approximatif, qui diff\u00e8re de l\u2019individu initial par le bagage incomplet qu\u2019il rec\u00e8le. Cette \u00ab\u00a0incompl\u00e9tude\u00a0\u00bb rel\u00e8ve en d\u00e9finitive du d\u00e9sir de l\u2019individu d\u2019\u00e9viter autant que possible les marques de la vieillesse et la souffrance, qu\u2019il \u00e9vite de \u00ab\u00a0transf\u00e9rer\u00a0\u00bb dans le clone.<\/p>\n<h2>Le double\u00a0: refus de vieillir, refus de mourir ?<\/h2>\n<p>En somme, le double, sous ses diff\u00e9rentes incarnations, pose la question de l\u2019unit\u00e9 et de l\u2019unicit\u00e9 du sujet, et se manifeste par la \u00ab\u00a0confrontation surprenante, angoissante, surnaturelle, de la diff\u00e9rence et de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb. (Jourde, 2005, p. 15) Le regard vers l\u2019<em>autre<\/em> est d\u00e8s lors souvent teint\u00e9 d\u2019une connotation mortif\u00e8re, que ce soit par les promesses d\u2019immortalit\u00e9 ou d\u2019existence am\u00e9lior\u00e9e que proposent l\u2019ADN ou le clonage, ou encore par le sursis de vie octroy\u00e9e par le greffon. Il en est de m\u00eame du c\u00f4t\u00e9 de la fiction mettant en sc\u00e8ne le double o\u00f9 l\u2019aspect funeste se manifeste souvent par le biais du miroir ou du portrait, qui se font interm\u00e9diaires entre soi et l\u2019autre. Reflet d\u2019un rapport conflictuel avec soi-m\u00eame, tel le Narcisse mythologique ? Refus de sa propre mortalit\u00e9, d\u2019accepter le vieillissement ?<\/p>\n<p>C\u2019est du moins ce que nous avons tent\u00e9 d\u2019explorer ici, par l\u2019entremise du double, motif particuli\u00e8rement riche. Le d\u00e9sir de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer trouve en effet dans la litt\u00e9rature une possibilit\u00e9 de se r\u00e9aliser, jusqu\u2019\u00e0, peut-\u00eatre, se faire r\u00e9alit\u00e9. En ce sens, la litt\u00e9rature, notamment le fantastique et la science-fiction, devient un moyen de parvenir aux vis\u00e9es que la science ne r\u00e9ussit pour l\u2019instant qu\u2019\u00e0 atteindre que partiellement. En attendant de pouvoir r\u00e9ellement se mirer (en) soi-m\u00eame, Narcisse peut continuer de r\u00eaver au-dessus de son reflet, les yeux riv\u00e9s sur sa propre image. Car, comme le dit Herbert George Wells dans une conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019Institut royal de Londres, \u00ab\u00a0des mondes peuvent dispara\u00eetre et des soleils p\u00e9rir, mais au fond de nous-m\u00eames s\u2019agite quelque chose qui ne peut p\u00e9rir\u00a0\u00bb\u2026 (Wells, 1902, cit\u00e9 dans d\u2019Aoste, [s.d.], p. 11.)<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<h3>Ouvrages \u00e9tudi\u00e9s<\/h3>\n<p>Dosto\u00efevski, F\u00e9dor. 1998. <em>Le Double<\/em>. Traduit par Andr\u00e9 Markowicz. Paris\u00a0: Actes sud, 281 p.<\/p>\n<p>Houellebecq, Michel. 2005. <em>La possibilit\u00e9 d\u2019une \u00eele<\/em>. Paris\u00a0: Fayard, 474 p.<\/p>\n<p>Maupassant, Guy de. 2000. <em>Le Horla et autres r\u00e9cits fantastiques<\/em>. Paris\u00a0: Librairie g\u00e9n\u00e9rale fran\u00e7aise, 381 p.<\/p>\n<p>McAuley, Paul J. 1999. <em>F\u00e9\u00e9rie<\/em>. Traduit par Val\u00e9rie Guilbaud. Paris\u00a0: J\u2019ai lu, 473 p.<\/p>\n<p>Sallee, Wayne Allen. 1998. \u00ab\u00a0Poup\u00e9e d\u2019amour\u00a0\u00bb. <em>La petite mort\u00a0: anthologie \u00e9rotique de la litt\u00e9rature fantastique<\/em>. Traduit par Jean-Daniel Br\u00e8que. Paris\u00a0: Albin Michel, p. 75-97.<\/p>\n<p>Shelley, Mary. 1994. <em>Frankenstein<\/em>. Traduit par Joe Ceurvorst. Paris\u00a0: J\u2019ai lu, 315 p.<\/p>\n<p>Venisse, Alain. 1994. <em>Dans les profondeurs du miroir<\/em>. Paris\u00a0: Fleuve noir, 158 p.<\/p>\n<p>Wilde, Oscar. 1992. <em>Le portrait de Dorian Gray<\/em>. Traduit par Jean Gatt\u00e9gno. Paris\u00a0: Gallimard, 408 p.<\/p>\n<p>Wul, Stefan. 1990. <em>Niourk<\/em>. Paris : Deno\u00ebl, 234 p.<\/p>\n<h3>Ouvrages de r\u00e9ference<\/h3>\n<p>Curval, Philippe. 1999. \u00ab\u00a0Moyen \u00c2ge et Fantasy\u00a0\u00bb. <em>Magazine litt\u00e9raire<\/em>, f\u00e9vrier 1999, n<sup>o<\/sup> 373, p. 41.<\/p>\n<p>D\u2019Aoste, Michel. [s.d.]. <em>Les Secrets de l&rsquo;Astrologie Universelle. <\/em>Nice\u00a0: Michel d&rsquo;Aoste \u00e9diteur, 488 p.<\/p>\n<p>Guiomar, Michel. 1988. <em>Principes d\u2019une esth\u00e9tique de la mort<\/em>. Paris\u00a0: Jos\u00e9 Corti, 494 p.<\/p>\n<p>Hunyadi, Mark. 2004. <em>Je est un clone\u00a0: l\u2019\u00e9thique \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des biotechnologies<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, 197 p.<\/p>\n<p>Jourde, Pierre et Paolo Tortonese. 2005. <em>Visages du double\u00a0: un th\u00e8me litt\u00e9raire<\/em>. Paris\u00a0: Armand Colin, 247 p.<\/p>\n<p>Le Breton, David. 2004. \u00ab\u00a0Les prolongements de soi\u00a0\u00bb.<em> La mort et l\u2019immortalit\u00e9, encyclop\u00e9die des croyances<\/em>. Paris\u00a0: Bayard, p. 1549-1567.<\/p>\n<p>Parisien, \u00c9laine. 1997. <em>Un effet papillon en litt\u00e9rature\u00a0: de la m\u00e9prise \u00e0 l\u2019emprise<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, 101 p.<\/p>\n<p>Rosset, Cl\u00e9ment. 1976. <em>Le r\u00e9el et son double<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 129 p.<\/p>\n<p>Tessier, Mario. 2011. \u00ab\u00a0La vall\u00e9e de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 ou est-ce bien vous, Mr Roboto ?\u00a0\u00bb. <em>Solaris<\/em>, n<sup>o<\/sup> 178, p. 123-144.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_p5t9jlw\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_p5t9jlw\">[1]<\/a> David Le Breton est chercheur au laboratoire Cultures et Soci\u00e9t\u00e9s, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Strasbourg, de m\u00eame qu\u2019anthropologue et sociologue. Il se sp\u00e9cialise dans les repr\u00e9sentations et les mises en jeu du corps humain.<\/p>\n<p id=\"footnote2_kdgw6oo\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_kdgw6oo\">[2]<\/a> Le mythe de Narcisse est par ailleurs fort r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 ce sujet, le jeune homme pr\u00e9f\u00e9rant son propre reflet \u00e0 la nymphe \u00c9cho, qui en est amoureuse. Dans la version de Nonnos de Panopolis, c\u2019est plut\u00f4t sa s\u0153ur jumelle, double de lui-m\u00eame, qu\u2019il fixe d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment dans la source, jusqu\u2019\u00e0 succomber \u00e0 force de se mirer dans son image.<\/p>\n<p id=\"footnote3_4c3g46t\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_4c3g46t\">[3]<\/a> Chez Hoffmann, la figure du double appara\u00eet par exemple dans <em>L\u2019homme au sable<\/em> et <em>Les \u00e9lixirs du diable<\/em>. Elle se retrouve chez Poe dans \u00ab\u00a0William Wilson\u00a0\u00bb et chez Dosto\u00efevski dans son roman justement intitul\u00e9 <em>Le double<\/em>.<\/p>\n<p id=\"footnote4_tl76l86\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref4_tl76l86\">[4]<\/a> \u00c0 ce sujet, Michel Guiomar \u00e9crira justement que \u00ab\u00a0le miroir acc\u00e9dant \u00e0 la vie est un corps dont les \u00e9v\u00e9nements extr\u00eames, une mort violente par exemple deviennent partie int\u00e9grante de son souvenir ; cet assassinat reste actuel. Il y a dans l\u2019univers insolite une <em>r\u00e9manence<\/em> des choses.\u00a0\u00bb (Guiomar, 1988, \u00a0p.\u00a0307) De cette mani\u00e8re, la glace devient une sorte d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9pitaphe\u00a0\u00bb, qui garde vivant le souvenir d\u2019un tr\u00e9pas violent, dont la charge \u00e9motive est \u00e0 m\u00eame de s\u2019inscrire dans l\u2019objet. Tout comme chez Maupassant, le miroir rev\u00eat d\u00e8s lors un caract\u00e8re terrifiant, en ce qu\u2019il permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une forme de vie intangible.<\/p>\n<p id=\"footnote5_9nboiwn\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref5_9nboiwn\">[5]<\/a> Cl\u00e9ment Rosset \u00e9labore pour sa part une autre hypoth\u00e8se sur le miroir dans <em>Le r\u00e9el et son double<\/em> lorsqu\u2019il pr\u00e9cise que \u00ab\u00a0le sort du vampire, dont le miroir ne refl\u00e8te aucune image, m\u00eame invers\u00e9e, symbolise ici le sort de toute personne et de toute chose\u00a0: de ne pouvoir \u00e9prouver son existence \u00e0 la faveur d\u2019un <em>d\u00e9doublement r\u00e9el<\/em> de l\u2019unique, et donc de n\u2019exister que probl\u00e9matiquement. Le vrai malheur, dans le d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9, est au fond de ne jamais pouvoir vraiment se d\u00e9doubler\u00a0: le double manque \u00e0 celui que le double hante\u00a0\u00bb. (Rosset, 1984, p. 94) Nous reviendrons, au cours de cet article, sur cette notion d\u2019impossibilit\u00e9 de se d\u00e9doubler, relev\u00e9e par Cl\u00e9ment Rosset.<\/p>\n<p id=\"footnote6_r804bgo\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref6_r804bgo\">[6]<\/a> Dans cette nouvelle de Poe, le narrateur fait la rencontre d\u2019un homonyme qui se plaira \u00e0 l\u2019imiter, d\u00e8s qu\u2019ils lieront connaissance \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire. Le temps passant, la ressemblance deviendra de plus en plus marquante, m\u00eame si le v\u00e9ritable William Wilson tente de fuir son alter ego \u00e0 travers toute l\u2019Europe, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il le tue au cours d\u2019un bal, ne d\u00e9couvrant \u00e0 ce moment devant-lui qu\u2019un miroir barbouill\u00e9 de sang\u2026 Encore une fois, la mort de l\u2019Autre semble la seule issue pour vaincre ce Double ind\u00e9sirable qui instaure un malaise grandissant chez l\u2019individu d\u2019origine. L\u2019utilisation du miroir renvoie aussi au caract\u00e8re funeste de la finale, qui laisse planer le doute sur l\u2019existence du second William Wilson.<\/p>\n<p id=\"footnote7_7u41yw8\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref7_7u41yw8\">[7]<\/a> Le biopunk d\u00e9rive du cyberpunk et met de l\u2019avant la biologie, entre autres avec les biotechnologies qui sugg\u00e8rent l\u2019id\u00e9e de modifier, voire de \u00ab\u00a0reprogrammer\u00a0\u00bb l\u2019ADN. Le genre est \u00e9galement d\u00e9crit par Philippe Curval comme \u00ab\u00a0roman de fiction sp\u00e9culative g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9 dont l&rsquo;\u00e9criture s&rsquo;enroule avec volupt\u00e9 dans l&rsquo;ADN du merveilleux\u00a0\u00bb. (<a title=\"Philippe Curval\" href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Philippe_Curval\">Curval<\/a>, 1999, p. 41.)<\/p>\n<p id=\"footnote8_qqqb4n7\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref8_qqqb4n7\">[8]<\/a> Dans <em>1984<\/em>, le \u00ab\u00a0contr\u00f4le\u00a0\u00bb est \u00e9galement omnipr\u00e9sent, m\u00eame s\u2019il adopte un autre visage, les enfants \u00e9tant par exemple encourag\u00e9s \u00e0 d\u00e9noncer leurs parents lorsqu\u2019ils jugent que ces derniers ont \u00ab\u00a0manqu\u00e9 d\u2019orthodoxie\u00a0\u00bb. Pour sa part, Zamiatine expose dans <em>Nous autres<\/em> un monde dans lequel s\u2019effectue la pu\u00e9riculture, soit la \u00ab\u00a0s\u00e9lection d\u2019enfants\u00a0\u00bb. Pour ce faire, la procr\u00e9ation est r\u00e9gie par les \u00ab\u00a0Normes paternelles\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0maternelles\u00a0\u00bb, qui autorisent seulement certains individus, r\u00e9pondant \u00e0 des normes, \u00e0 engendrer.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>G\u00e9linas, Ariane. 2011. \u00ab\u00a0Identit\u00e9 trouble\u00a0: manifestations litt\u00e9raires du double\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/gelinas-14&gt;\u00a0(Consult\u00e9\u00a0le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gelinas-14_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 gelinas-14_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-a1832dfb-6d90-44eb-a796-61e7df654d5e\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gelinas-14_0.pdf\">gelinas-14_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gelinas-14_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-a1832dfb-6d90-44eb-a796-61e7df654d5e\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014 Les r\u00e9flexions identitaires, nombreuses \u00e0 notre \u00e9poque, ne sont pas qu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne actuel\u00a0: de tels questionnements jalonnent les si\u00e8cles, notamment par l\u2019entremise des M\u00e9ditations m\u00e9taphysiques de Descartes. \u00c0 travers ces textes, c\u2019est l\u2019individu et ses sp\u00e9cificit\u00e9s que nous tentons de cerner. La litt\u00e9rature rend \u00e9galement compte de cette [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1220,1219],"tags":[156],"class_list":["post-5495","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier","category-vieillesse-et-passage-du-temps","tag-gelinas-ariane"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5495","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5495"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5495\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9221,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5495\/revisions\/9221"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5495"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5495"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5495"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}