{"id":5498,"date":"2024-06-13T19:48:19","date_gmt":"2024-06-13T19:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/beckett-a-lepreuve-du-temps\/"},"modified":"2024-09-10T15:31:40","modified_gmt":"2024-09-10T15:31:40","slug":"beckett-a-lepreuve-du-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5498","title":{"rendered":"Beckett \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6883\">Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014<\/a><\/h5>\n<p>Cet article se propose d\u2019examiner le poids du temps sur les personnages beckettiens de la trilogie <em>Molloy<\/em>, <em>Malone meurt<\/em> et <em>L&rsquo;Innommable<\/em>. Dans ces romans, \u00e0 l&rsquo;inverse des romans de formation o\u00f9 le personnage central \u00e9volue \u2013 d&rsquo;abord jeune, il grandit, puis va vers l&rsquo;\u00e2ge mur \u2013 ceux de Beckett, tous romans confondus, apparaissent d\u00e8s le d\u00e9but comme marqu\u00e9s par le ph\u00e9nom\u00e8ne temporel. Dans <em>Molloy<\/em>, ce <em>Figurenroman<\/em>, ou \u00ab\u00a0Roman de l\u2019individu\u00a0\u00bb en fran\u00e7ais, l&rsquo;histoire commence par la fin, soit l\u2019arriv\u00e9e de Molloy dans la chambre de sa m\u00e8re. En effet, le protagoniste se pr\u00e9sente d\u2019embl\u00e9e comme un grabataire aux diverses infirmit\u00e9s et qui reste \u00e9tendu sur un lit. Tram\u00e9 d\u2019oublis, Molloy se retrouve dans la maison familiale sans trop savoir comment il y est arriv\u00e9. L\u00e0, il \u00ab\u00a0raconte\u00a0\u00bb, sinon \u00ab\u00a0livre\u00a0\u00bb \u2013 c\u2019est sans doute le verbe qui convient le mieux \u2013 son imp\u00e9ratif projet d\u2019aller retrouver on ne sait quoi ou qui au juste, mais sans doute sa m\u00e8re agonisante, peut-\u00eatre d\u00e9c\u00e9d\u00e9e avant ou pendant son arriv\u00e9e dans la contr\u00e9e voisine. Ce voyage au caract\u00e8re imp\u00e9rieux constitue la v\u00e9ritable toile de fond de son itin\u00e9raire imaginatif. Mais, pour se d\u00e9placer, ne faut-il pas encore \u00eatre en forme, valide?<\/p>\n<p><em>Malone meurt<\/em>, lui, met le pied \u00e0 l\u2019\u00e9trier et va bien plus loin. Maintenu en vie par le fil de sa parole, \u00e0 l\u2019image de Sh\u00e9h\u00e9razade<a id=\"footnoteref1_biyft9u\" class=\"see-footnote\" title=\" Sh\u00e9h\u00e9razade symbolise la vengeance d\u2019un calife et la mise au point d\u2019un stratag\u00e8me qui vise \u00e0 mettre fin au massacre d\u2019un mari cocufi\u00e9. En effet, la trame du r\u00e9cit perse nous pr\u00e9sente un calife tromp\u00e9 par sa femme. Et, depuis lors, ce dernier \u00e9pousera chaque jour une femme qu\u2019il tue au matin des noces. Sh\u00e9h\u00e9razade, fille d\u2019un grand vizir, se porte alors volontaire pour faire cesser le massacre. Elle mettra au point un stratag\u00e8me qui consiste \u00e0 raconter une histoire qui ne finira pas. Son \u00e9poux, d\u00e9sireux de connaitre la suite, lui laissera la vie sauve pour une journ\u00e9e de plus quand arrive le petit matin. Ce stratag\u00e8me dure pendant mille et une nuits, au bout desquelles le calife abandonne sa r\u00e9solution et d\u00e9cide de garder l\u2019h\u00e9ro\u00efne aupr\u00e8s de lui. Ce que je veux illustrer \u00e0 travers cette comparaison, c\u2019est que le protagoniste beckettien est la version masculine des Mille et une nuits, o\u00f9 Sh\u00e9h\u00e9razade, tout comme Malone, est forc\u00e9e de raconter pour ne pas mourir car, tant qu\u2019elle pourra retenir l\u2019attention du calife avec ses histoires, elle ne sera pas ex\u00e9cut\u00e9e. Il est \u00e9vident que le sort des deux h\u00e9ros est li\u00e9 \u00e0 celui du r\u00e9cit. Nous sommes dans ce que Todorov appelle les \u00abhommes r\u00e9cits\u00bb dans sa Po\u00e9tique de la prose, (Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, 1976, p.78-91). Les Mille et une nuits. Trad. par Jamel Eddine Bencheikh et Andr\u00e9 Miquel. Paris\u00a0: Gallimard, \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb, 3 vol., 1991. \" href=\"#footnote1_biyft9u\">[1]<\/a>, il se laisse gagner par la fi\u00e8vre de la <em>ph\u00f4n\u00ea. <\/em>Malone sent l\u2019urgence d\u2019\u00e9tablir l\u2019inventaire de ses possessions afin de prouver son existence par ses avoirs\u00a0: la photo, la pierre, le chapeau, le manteau, du papier journal, les trois chaussettes, le pantalon, la flanelle, la fiole de comprim\u00e9s, inventaire que rallongera sans doute sa vie. Le vagabond devient un moribond qui se signale par la voix d\u2019un vieillard babillant \u00e0 hue et \u00e0 dia dans une chambre qui lui est offerte pour errer et finir ses jours. \u00ab\u00a0Impotent\u00a0\u00bb, il ne lui reste comme partie du corps qu\u2019une \u00ab\u00a0grosse t\u00eate sans dents\u00a0\u00bb. Il entend mal, et est presque sourd et aveugle. Apr\u00e8s quatre-vingt pages, la voix monologante se d\u00e9voile\u00a0: l\u2019homme est un syphilitique qui s\u2019appelle Malone. Limit\u00e9 et clou\u00e9 sur son lit de mort, il git impotent. \u00c9tendu sur le dos, il n\u2019agit qu\u2019\u00e0 l\u2019aide d\u2019un long b\u00e2ton muni d\u2019un crochet pr\u00e9hensile par lequel il attire la soupe qui lui est servie et repousse le vase de nuit plein de d\u00e9jections qu\u2019il d\u00e9pose sur la table.<\/p>\n<p>Pour sa part, <em>L&rsquo;Innommable<\/em> est un long monologue perdu dans un espace opaque et un temps ind\u00e9fini o\u00f9 il ne se passe rien. Le narrateur tourne m\u00e9caniquement autour d\u2019un centre vide, soit un \u00ab\u00a0ici\u00a0\u00bb d\u00e9pouill\u00e9 de tout r\u00e9f\u00e9rent, qu\u2019occupe un \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb, personnage central et centralisateur qui est en quelque sorte une timbale de mots\u00a0: \u00ab\u00a0faite en mots, des mots des autres\u00a0\u00bb (Beckett, 1953, p. 166). Il est sans nom et sans identit\u00e9 v\u00e9ritable. Il se confond en usurpant tour \u00e0 tour les noms de Mahood, Malone, Molloy, Murphy, Pigalle, Madeleine et Worm. Il est presque sans corps\u00a0: un manchot pourvu encore d\u2019une jambe et d\u2019un bras. Il n\u2019est plus qu\u2019une voix ind\u00e9cise, dans laquelle il ne faut rien rechercher. Une voix qui tente en vain un r\u00e9cit impossible et improbable d&rsquo;o\u00f9 ne sortent que des mots, des mots ouverts au silence, donnant de plain-pied sur le silence des mots (<em>ibid.,<\/em> p. 206).<\/p>\n<p>Il va sans dire que les corps de ces personnages \u2013 presque sans vie \u2013 sont us\u00e9s, d\u00e9fraichis, las et avachis; p\u00e2lis, rid\u00e9s, voire lourdement maladifs. Ces diff\u00e9rents \u00e9tats se pr\u00e9sentent, pour moi, comme une sorte de cons\u00e9quence du v\u00e9cu, proche du temps humain selon nos mod\u00e8les mentaux. \u00c0 travers cette singuli\u00e8re construction du personnage, c&rsquo;est en fait la nature finissante de l&rsquo;\u00eatre humain que Beckett nous invite \u00e0 contempler \u2013 et celle de la condition humaine que je propose d&rsquo;examiner ici. C&rsquo;est donc un temps qui est omnipr\u00e9sent et qui se lit \u00e0 travers les marques qu&rsquo;il laisse sur le corps, sur la physionomie. La lecture de ce temps, que je qualifierai d&rsquo;humain, se pose de fa\u00e7on complexe mais aussi passionnante dans le corpus que j&rsquo;ai choisi d&rsquo;analyser. Complexe, parce que le th\u00e8me du temps humain, voire du vieillissement, n&rsquo;est pas l&rsquo;objet de Beckett. Or, pour lire une telle th\u00e9matique, il m&rsquo;a fallu observer l&rsquo;ensemble de ses personnages pour enfin la d\u00e9busquer. Quoique parfois \u00e9vidente, Beckett parle davantage de l&rsquo;impuissance, du d\u00e9nuement et de la faiblesse humaine. Elle est passionnante, parce que faire \u0153uvre de critique apr\u00e8s Beckett n&rsquo;est pas ais\u00e9, mais s&rsquo;y risquer s&rsquo;av\u00e8re palpitant. Molloy le dira lui-m\u00eame, parfois de fa\u00e7on ironique, parfois cynique et r\u00e9aliste, mais visiblement agac\u00e9, lorsqu&rsquo;il affirme\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ma vie, tant\u00f4t j&rsquo;en parle comme d&rsquo;une chose finie, tant\u00f4t comme d&rsquo;une plaisanterie qui dure encore, et j&rsquo;ai tort, car elle est finie et elle dure \u00e0 la fois, mais par quel temps du verbe exprimer cela? (Beckett, 1951b, p. 57).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est donc un temps apor\u00e9tique, un temps qui n&rsquo;est plus exprim\u00e9, mais qui se lit \u00e0 travers les effets d&rsquo;une dur\u00e9e, d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences, souvent douloureuses du v\u00e9cu. Le terme de \u00ab\u00a0verbe\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas anodin ici, il englobe tout, puisqu&rsquo;il \u00ab\u00a0se fait chaire\u00a0\u00bb, d&rsquo;apr\u00e8s le jargon biblique. Le verbe, c&rsquo;est la parole, donc la di\u00e9g\u00e8se; tant\u00f4t il se profile jusqu&rsquo;\u00e0 celle de la temporalit\u00e9 physique, donc de la vie, du corps. C&rsquo;est un temps humain vu \u00e0 travers le corps du personnage, un temps qui se rapproche de la vision heideggerienne. Martin Heidegger l&rsquo;\u00e9tablit dans <em>Sein und Zeit<\/em>, traduit en fran\u00e7ais par <em>\u00catre et temps. <\/em>Dans ce livre, le philosophe configure le temps comme la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00eatre. Il affirme que l\u2019\u00eatre et le temps sont imbriqu\u00e9s l\u2019un dans l\u2019autre. C\u2019est donc \u00e0 travers son \u00ab\u00a0Dasein\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019homme pr\u00e9sent au monde, qui est une fa\u00e7on \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre, le, l\u00e0 (da)\u00a0\u00bb de l\u2019homme que le philosophe situe dans le temps et l&rsquo;espace. Les h\u00e9ros beckettiens n&rsquo;ont d&rsquo;autre qualit\u00e9 que d&rsquo;\u00eatre pr\u00e9sents, sur sc\u00e8ne devant nous au th\u00e9\u00e2tre ou dans la description qui est faite d&rsquo;eux dans les trois romans. Cette pr\u00e9sence, cette apparition qui est parfois longue, parfois \u00e9vanescente, parfois difficile et douloureuse, a guid\u00e9 mon intuition pour m&rsquo;interroger sur l&rsquo;\u00e9tat physique, mais aussi g\u00e9n\u00e9ral, de ces derniers. Pour mieux circonscrire le personnage beckettien, je me suis interrog\u00e9 sur son \u00eatre m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire sa nature, soit comment il nous est pr\u00e9sent\u00e9, puisque lui aussi, comme un \u00eatre-au-monde, est confront\u00e9 \u00e0 la probl\u00e9matique temporelle du vivant. Est-ce un personnage encore \u00ab\u00a0intelligent et vif\u00a0\u00bb? (Beckett, 1951b, p. 38). C&rsquo;est fort de cette interrogation que je suis parti pour mettre en lumi\u00e8re les personnages beckettiens d\u00e9finis comme \u00ab\u00a0<em>\u00e9gos exp\u00e9rimentaux\u00a0<\/em>\u00bb (Rabat\u00e9, 2010, p. 11), c&rsquo;est-\u00e0-dire comme foyers de perception, de discours, charg\u00e9s de repr\u00e9senter ou d&rsquo;incarner un point de vue sur \u00ab\u00a0l<em>&lsquo;exploration des potentialit\u00e9s de l&rsquo;existence\u00a0<\/em>\u00bb (<em>id.<\/em>).<\/p>\n<p>Toutefois, pourquoi \u00ab\u00a0Beckett \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps\u00a0\u00bb? Si Heidegger part de l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle la question de l\u2019\u00eatre en tant qu\u2019\u00eatre est tomb\u00e9e dans l\u2019oubli et la trivialit\u00e9, c\u2019est parce que, pour lui, elle devrait \u00eatre (re)pos\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une analyse du <em>Dasein<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ontologie qui interroge le sens de l\u2019\u00eatre. Il ajoute qu\u2019on ne peut penser l\u2019\u00eatre sans passer par le \u00ab\u00a0Dasein\u00a0\u00bb, qui donne le pouvoir de poser cette question. \u00ab\u00a0\u00catre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps\u00a0\u00bb, c\u2019est \u00e9prouver la dynamique du vivant, une dynamique issue de la condition de l\u2019existence. Elle permet de cerner l\u2019homme, l&rsquo;homme face au temps qui passe, l\u2019homme marqu\u00e9 par l\u2019allure du temps. Si le temps se pr\u00e9sente comme une source de r\u00e9demption chez Saint Augustin<a id=\"footnoteref2_ariyfa3\" class=\"see-footnote\" title=\" Saint Augustin insiste sur cette notion du temps dans son XIe livre. Pour lui, le temps est changement perp\u00e9tuel, il transforme le pr\u00e9sent en pass\u00e9 et apparait comme un foyer de signification pour la r\u00e9demption de l\u2019homme. Loin d\u2019\u00eatre un principe de chute, il est possibilit\u00e9 de r\u00e9demption et d\u2019accession \u00e0 Dieu. Il ajoute que, fautif, l\u2019homme peut se repentir et b\u00e9n\u00e9ficier du pardon de Dieu, car lui seul \u00f4te les p\u00e9ch\u00e9s quel que soit le temps. Les Confessions, son livre embl\u00e9matique, sont donc \u00e0 prendre dans son acception originelle comme un aveu des p\u00e9ch\u00e9s devant un pr\u00eatre ou devant Dieu. Dans ce sens, le th\u00e9ologien se confesse donc devant Dieu et s\u2019en remet \u00e0 lui. En cela, Saint Augustin d\u00e9veloppe une int\u00e9ressante perception du temps\u00a0: un temps qui peut se montrer salvateur, accordant une possibilit\u00e9 de r\u00e9demption. La comparaison faite ici avec Beckett vient sceller un contrepoint visant \u00e0 clarifier les deux p\u00f4les du temps sur le vivant. \" href=\"#footnote2_ariyfa3\">[2]<\/a>, par exemple, le temps beckettien apparait comme un ph\u00e9nom\u00e8ne de chute, une force agissante, qui p\u00e8se, \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;une chape de plomb, sur le monde et sur les \u00eatres. Pour l\u2019appr\u00e9hender, je ne me pose pas la question, somme toute connue depuis Saint Augustin, \u00e0 savoir ceci\u00a0: qu\u2019est-ce que le temps? Il affirme<\/p>\n<blockquote>\n<p>Si personne ne me le demande, je le sais; mais que je veuille l&rsquo;expliquer \u00e0 la demande, je ne le sais pas! Et pourtant \u2013 je le dis en toute confiance \u2013 je sais que si rien ne se passait, il n&rsquo;y aurait pas de temps pass\u00e9, et si rien n&rsquo;advenait, il n&rsquo;y aurait pas d&rsquo;avenir, et si rien n&rsquo;existait, il n&rsquo;y aurait pas de temps pr\u00e9sent.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Mais je vais m&rsquo;atteler \u00e0 d\u00e9montrer comment le temps s&rsquo;inscrit sur les corps, comment ses marques se lisent et se refl\u00e8tent sur les personnages de la trilogie. Le temps ne joue-t-il pas un r\u00f4le catalyseur au regard des nombreux maux qu&rsquo;il porte? Son \u00e9vocation me permettra de comprendre comment cet impond\u00e9rable agit non seulement sur eux, mais aussi comment Beckett les expose, et quel traitement narratif, sp\u00e9cifique, il en fait.<\/p>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se que je formulerai sera donc la suivante\u00a0: la d\u00e9gradation physique des personnages de la trilogie est proportionnelle au temps du v\u00e9cu. Molloy, par exemple, est le personnage victime de cette d\u00e9composition en marche forc\u00e9e. Lui, \u00ab\u00a0b\u00e9quillard\u00a0\u00bb, monte encore \u00e0 bicyclette au moment o\u00f9 il n\u2019a qu\u2019une jambe raide et plus courte que l\u2019autre. Celle-ci se raccourcira de plus en plus, c\u2019est-\u00e0-dire au fil du temps, d&rsquo;apr\u00e8s les adverbes et locutions temporelles. Puis arrive le tour de l\u2019autre jambe. Ces changements d\u2019\u00e9tat, cette d\u00e9composition de la morphologie corporelle, marquent donc le cheminement du temps sur le corps. Je me limiterai, tout au long de cette analyse, \u00e0 parcourir les d\u00e9g\u00e2ts d\u2019un r\u00e9cit qui ne fait que s\u2019exposer \u00e0 cette \u00e9preuve du temps. Je m\u2019appuierai dans un premier temps sur des signes physiques, visibles dans la description faite du personnage. Puis, dans une seconde articulation, je m\u2019efforcerai de d\u00e9montrer que l\u2019\u00e9preuve du temps participe aussi d&rsquo;une \u00e9preuve d\u2019\u00e9criture, c&rsquo;est-\u00e0-dire une \u00e9criture qui s\u2019allonge au fur et \u00e0 mesure que vit son alter ego, \u00e0 l&rsquo;instar du propos de Molloy\u00a0: \u00ab\u00a0Ma vie, tant\u00f4t j&rsquo;en parle comme d&rsquo;une chose finie, tant\u00f4t comme d&rsquo;une plaisanterie qui dure encore, et j&rsquo;ai tort, car elle est finie et elle dure \u00e0 la fois, mais par quel temps du verbe exprimer cela?\u00a0\u00bb (Beckett, 1951b, p. 57.)<\/p>\n<p>Il semble que les souffrances, parfois singuli\u00e8res mais identiques des personnages de Beckett, d\u00e9bordent du cadre strict d\u2019un univers romanesque pour s&rsquo;inscrire dans les moindres d\u00e9tails de ceux d&rsquo;un individu, digne d\u2019un temps psychologique r\u00e9v\u00e9lant son large tableau de maux. Posons maintenant notre regard sur les cons\u00e9quences de ce temps sur le corps.<\/p>\n<h2>Un personnage marqu\u00e9<\/h2>\n<p>Dans leur capacit\u00e9 \u00e0 configurer des situations, des attitudes et des fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre, les romans beckettiens saisissent, de fa\u00e7on poignante, la question du vieillir du personnage dans l\u2019espace-temps de son v\u00e9cu. Je remarque d\u2019embl\u00e9e que ses personnages sont tr\u00e8s marqu\u00e9s. La preuve est que plusieurs mots font \u00e9cho \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Bon nombre de titres des romans et essais de Beckett sont rattach\u00e9s \u00e0 cette variable temporelle: <em>En <u>attendant<\/u> Godot, <u>Fin<\/u> de partie, Oh les beaux <u>jours<\/u>, La <u>derni\u00e8re<\/u> bande, Malone<u> meurt<\/u><\/em>. Les mots soulign\u00e9s entretiennent ici un lien direct ou indirect au temps et l&rsquo;auteur irlandais ne manque pas d&rsquo;en faire une utilisation toute singuli\u00e8re dans la mesure o\u00f9 il en montre des champs de lisibilit\u00e9. En cela, il pointe l\u2019\u00e9preuve du temps sur l\u2019\u00eatre non plus seulement comme une \u00e9nigme, mais aussi comme une r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 la fois individuelle et collective. Ceci montre que l\u2019\u00e9preuve du temps ne peut se lire qu\u2019\u00e0 l\u2019aune d\u2019une exp\u00e9rience du v\u00e9cu, laquelle marque son sujet\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cette premi\u00e8re phase, celle du lit, fut caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;\u00e9volution des rapports entre Macmann et sa gardienne. Il s&rsquo;\u00e9tablit lentement entre eux une sorte d&rsquo;intimit\u00e9, qui les amena \u00e0 un moment donn\u00e9 \u00e0 coucher ensemble et \u00e0 s&rsquo;accoupler du mieux qu&rsquo;ils le purent. Car \u00e9tant donn\u00e9 leur \u00e2ge et leur peu d&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;amour charnel, il \u00e9tait naturel qu&rsquo;ils ne r\u00e9ussissent pas du premier coup \u00e0 se donner l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre faits l&rsquo;un pour l&rsquo;autre. On voyait alors Macmann qui s&rsquo;acharnait \u00e0 faire entrer son sexe dans celui de sa partenaire \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un oreiller dans une taie, en le pliant en deux et en l&rsquo;y fourrant avec ses doigts. (Beckett, 1951a, p. 143).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce rapport sexuel consenti entre Macmann et la hideuse Moll est d\u00e9crit comme bancal et difficile. Il confirme l\u2019\u00e2ge avanc\u00e9 des soupirants qui ne peuvent plus se plier aux exigences d\u2019un co\u00eft ou aux mouvements inh\u00e9rents \u00e0 cet acte. Il va sans dire qu&rsquo;ici, les c\u0153urs et les corps des deux amants peinent \u00e0 s\u2019unir. Mais ce que je tiens \u00e0 d\u00e9montrer, c&rsquo;est qu&rsquo;au-del\u00e0 d&rsquo;un tel constat, l&rsquo;exp\u00e9rience des \u00e9bats sexuels entre personnages beckettiens est un autre fait significatif qui d\u00e9montre la peine des corps soumis au temps et d\u00e9grad\u00e9s par celui-ci. Ces personnages sont comme frapp\u00e9s d\u00e8s le d\u00e9part par ce que j&rsquo;entrevois comme une condamnation du v\u00e9cu. Un v\u00e9cu lisible seulement dans une forme de dur\u00e9e de vie. Ce qui est extraordinaire, c&rsquo;est que les personnages beckettiens n&rsquo;\u00e9voluent pas depuis le d\u00e9but des romans. Ils sont tels que d\u00e9crits, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 leur \u00e2ge avanc\u00e9. Ils n&rsquo;\u00e9voluent certes pas, mais le fait qu&rsquo;ils soient d&rsquo;un certain \u00e2ge prouve qu&rsquo;ils ont longtemps v\u00e9cu, exist\u00e9, accumul\u00e9 des ann\u00e9es de vie. Ils n&rsquo;ont aucune ant\u00e9riorit\u00e9 dans les romans que nous analysons, mais seulement un \u00ab\u00a0d\u00e9j\u00e0-l\u00e0\u00a0\u00bb, et c&rsquo;est cet aspect qui est fascinant en eux. Sans aucune perspective, ils \u00e9grainent du mieux qu&rsquo;ils peuvent le temps qu&rsquo;il leur reste \u00e0 vivre, mais qui est, souvenons-nous, un temps qui n&rsquo;en finit plus d&rsquo;apr\u00e8s Molloy. Autre chose\u00a0: selon l&rsquo;imaginaire collectif, \u00e2g\u00e9s tels qu\u2019ils sont d\u00e9crits, ces personnages devraient avoir un peu plus d&rsquo;exp\u00e9rience en la mati\u00e8re, mais le texte pr\u00e9cise qu&rsquo;ils en manquent lorsqu&rsquo;il \u00e9voque leur \u00ab\u00a0peu d&rsquo;exp\u00e9rience\u00a0\u00bb. En plus de cet aspect, le verbe \u00ab\u00a0acharner\u00a0\u00bb montre aussi cette r\u00e9alit\u00e9\u00a0: celle d&rsquo;un effort digne de personnes vieillissantes. C&rsquo;est dire que l&rsquo;\u00e9preuve du temps n\u2019est concevable, en tant que telle, qu\u2019\u00e0 travers la r\u00e9v\u00e9lation de telles exp\u00e9riences, mais aussi de ce que je qualifie de \u00ab\u00a0marqueurs temporels\u00a0\u00bb laiss\u00e9s sur l\u2019\u00eatre. Il suffit, pour s&rsquo;en convaincre, de lire attentivement les pages 29 \u00e0 31 de\u00a0<em>L&rsquo;Innommable\u00a0:<\/em><\/p>\n<blockquote>\n<p>Moi, dont je ne sais rien, je sais que j&rsquo;ai les yeux ouverts, \u00e0 cause des larmes qui en coulent sans cesse. Je me sais assis, les mains sur les genoux, \u00e0 cause de la pression contre mes fesses, contre les plantes de mes pieds, contre mes mains, contre mes genoux. [\u2026] Je me sens le dos droit, le cou droit et sans torsion et l\u00e0-dessus la t\u00eate, bien assise, comme sur son b\u00e2tonnet la boule du bilboquet. Ces comparaisons sont d\u00e9plac\u00e9es. Puis il y a la fa\u00e7on de couler des larmes, qui me coulent sur toute la figure, des yeux aux m\u00e2choires, et jusque dans le cou, comme elles ne sauraient le faire, il me semble, sur un visage pench\u00e9, sur un visage renvers\u00e9. Mais je ne dois pas confondre la droiture de la t\u00eate avec celle du regard, ni le plan vertical avec l&rsquo;horizontal. Cette question en tout cas est secondaire, puisque je ne vois rien [&#8230;]. Elles s&rsquo;accumulent dans ma barbe et de l\u00e0, quand elle ne peut plus en contenir \u2013 non, je n&rsquo;ai pas de barbe, pas de cheveux non plus, c&rsquo;est une grande boule lisse que je porte sur les \u00e9paules, sans lin\u00e9aments, sauf les yeux, dont il ne reste plus que les orbites. [\u2026] Donc comme possibilit\u00e9 vestimentaire je ne vois gu\u00e8re que des molleti\u00e8res pour le moment, avec peut-\u00eatre quelques haillons par-ci par-l\u00e0. Je ne dirai plus d&rsquo;obsc\u00e9nit\u00e9s non plus. Pourquoi aurais-je un sexe, moi qui n&rsquo;ai plus de nez? Tout cela est tomb\u00e9, toutes les choses qui d\u00e9passent, avec mes yeux mes cheveux, sans laisser de trace, tomb\u00e9 si bas si loin que je n&rsquo;ai rien entendu, que \u00e7a tombe encore peut-\u00eatre, mes cheveux lentement comme de la suie toujours, de la chute de mes oreilles rien entendu. [\u2026] Ces orbites ruisselantes, je vais les s\u00e9cher aussi, les boucher, voil\u00e0, c&rsquo;est fait, \u00e7a ne coule plus, je suis une grande boule parlante, parlant de choses qui n&rsquo;existent pas ou qui existent peut-\u00eatre, impossible de le savoir, la question n&rsquo;est pas l\u00e0. (Beckett, 1953, p. 29-31.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 travers cette lecture, je peux affirmer que le vieillissement est l\u00e0, dans toute sa splendeur! D&rsquo;abord, il y a le corps d\u00e9fraichi et amaigri \u00e0 la t\u00eate lourde et ronde. Les yeux, r\u00e9duits aux orbites, ruiss\u00e8lent en permanence; les cheveux, quant \u00e0 eux, tombent inexorablement au gr\u00e9 du vent. Le nez a compl\u00e8tement disparu pour ne laisser qu&rsquo;un \u00ab\u00a0homoncule\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 32). De cette description pittoresque du personnage de l&rsquo;<em>Innommable, <\/em>j&rsquo;affirmerai volontiers que la d\u00e9gradation physique dont sont victimes les personnages beckettiens est synonyme du passage du temps. Leur profil laisse apparaitre une image, voire une silhouette, le plus souvent vieillie, signe palpable du v\u00e9cu. Ce vieillissement est digne d&rsquo;un temps humain, v\u00e9cu, int\u00e9rioris\u00e9. La vie de ces personnages se d\u00e9roule toujours de la m\u00eame fa\u00e7on, invariablement tourn\u00e9e vers la mort, la souffrance et l\u2019impuissance comme celle des \u00eatres vivants. La perte de la connaissance et de la m\u00e9moire, la c\u00e9cit\u00e9 aggrav\u00e9e, le physique avachi sont ses cons\u00e9quences. Parfois, ils emp\u00eachent le langage de prendre forme dans la fiction et deviennent les maux du v\u00e9cu. Le temps vu par Beckett a donc une coloration sombre. Il \u00e9crase, \u00e9carte, affaiblit ainsi que nous pouvons le lire dans <em>L\u2019Innommable\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Mais \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque dont je parle c&rsquo;en est fini de cette vie active, je ne bouge ni ne bougerai jamais plus, \u00e0 moins que ce ne soit sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;un tiers. En effet, du grand voyageur que j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9, \u00e0 genoux les derniers temps, puis en rampant et en roulant, il ne reste plus que le tronc (en piteux \u00e9tat), surmont\u00e9 de la t\u00eate que l&rsquo;on sait, voil\u00e0 la partie de moi dont j&rsquo;ai le mieux saisi et retenu la description. (<em>Ibid.,<\/em> p. 67.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le th\u00e8me du temps d\u00e9velopp\u00e9 par l&rsquo;\u00e9crivain irlandais montre tout son m\u00e9rite\u00a0: d&rsquo;abord comme une \u00e9nigme, mais aussi comme une privation. Dans ces propos, la nostalgie me semble compl\u00e8tement pr\u00e9sente et accaparante. Une nostalgie qui se situe entre un pass\u00e9 glorieux o\u00f9 le personnage \u00e9tait fort, actif, et un pr\u00e9sent lourd, d\u00e9labr\u00e9 et pitoyable. Si Proust analyse le temps comme un ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9surgence du souvenir \u00e0 la m\u00e9moire, souvenir retrouv\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la saveur d\u2019une madeleine tremp\u00e9e dans du th\u00e9, ce ph\u00e9nom\u00e8ne chimique constitue le substrat par lequel il retrouve toutes les impressions v\u00e9cues dans son enfance<a id=\"footnoteref3_rh8gzam\" class=\"see-footnote\" title=\" Entre 1908 et 1909, l\u2019auteur de \u00c0 la recherche du temps perdu se lance dans une d\u00e9monstration dont les tenants et les aboutissants vont le conduire \u00e0 envisager l\u2019Art comme possibilit\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer tout ce qu\u2019un \u00eatre aura v\u00e9cu. \" href=\"#footnote3_rh8gzam\">[3]<\/a>. Or, le temps beckettien semble, lui, \u00eatre un ph\u00e9nom\u00e8ne cyclique et d\u00e9vastateur puisque le corps et la m\u00e9moire en p\u00e2tissent fortement. Ce n\u2019est plus un th\u00e8me \u00e0 proprement parler, mais sa r\u00e9percussion, vue au travers du corps souffrant, sur le personnage, qui est donn\u00e9e \u00e0 voir, faite \u00e0 partir de la d\u00e9monstration d\u2019un corps vieilli, \u00ab\u00a0en panne\u00a0\u00bb (<em>ibid.,<\/em> p. 73), enclin \u00e0 l&rsquo;impuissance et aux balbutiements d\u2019une m\u00e9moire partielle. L\u2019\u00e2ge, par exemple, participe de l\u2019exclusion pour faire de lui un \u00eatre \u00e0 la marge, allant jusqu\u2019\u00e0 trouver refuge dans les \u00ab\u00a0foss\u00e9s\u00a0\u00bb (Beckett, 1951b, p. 43). C\u2019est peut-\u00eatre pourquoi, pour une raison ou pour une autre, il vit et se retrouve soit dans un asile, soit dans un centre g\u00e9riatrique. Les cons\u00e9quences du temps sur le corps l\u2019excluent des valides de la soci\u00e9t\u00e9 et le mettent \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart.<\/p>\n<p><em>Molloy<\/em> et<em> Malone,<\/em> tout comme <em>l&rsquo;Innommable,<\/em> sont marqu\u00e9s du sceau du temps. \u00c0 l\u2019image de l\u2019expression \u00ab\u00a0passer son \u00e9preuve\u00a0\u00bb, le personnage beckettien se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019aune de ses romans comme cet \u00eatre qui a subi les affres du temps. Son physique avachi est synonyme du temps endur\u00e9. L\u2019\u00e9criture de Beckett non seulement nous fait voir les traits particuliers de cette dur\u00e9e, mais donne aussi la forme au r\u00e9cit selon une mat\u00e9rialit\u00e9 qui lui est propre: la conscience aig\u00fce du tragique de l\u2019\u00eatre \u00e9prouv\u00e9. Dans <em>Molloy<\/em>, le \u00ab\u00a0b\u00e9quillard\u00a0\u00bb monte encore \u00e0 bicyclette, comme nous le verrons ci-dessous, mais avec une jambe raide et plus courte que l\u2019autre. Celle-ci se raccourcira de plus en plus, au fil du temps. Puis vient le tour de l\u2019autre jambe. Ces changements d\u2019\u00e9tat, cette d\u00e9composition morbide avanc\u00e9e de la morphologie corporelle marquent donc le cheminement, le passage du temps sur le corps et avec lui, ses nombreux d\u00e9g\u00e2ts\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Je me levai par cons\u00e9quent, ajustai mes b\u00e9quilles et descendis sur la route, o\u00f9 je trouvai ma bicyclette (tiens je ne m&rsquo;attendais pas \u00e0 \u00e7a) \u00e0 l&rsquo;endroit m\u00eame o\u00f9 j&rsquo;avais d\u00fb la laisser. Cela me permet de remarquer que, tout estropi\u00e9 que j&rsquo;\u00e9tais, je montais \u00e0 bicyclette avec un certain bonheur, \u00e0 cette \u00e9poque. Voici comment je m&rsquo;y prenais. J&rsquo;attachais mes b\u00e9quilles \u00e0 la barre sup\u00e9rieure du cadre, une de chaque c\u00f4t\u00e9, j&rsquo;accrochais le pied de ma jambe raide (j&rsquo;oublie laquelle, elles sont raides toutes les deux \u00e0 pr\u00e9sent) \u00e0 la saillie de l&rsquo;axe de la roue avant et je p\u00e9dalais avec l&rsquo;autre. (<em>Ibid.,<\/em> p. 22.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"margin-left: 1pt; text-align: justify;\">Loin de citer toutes les pages, je peux r\u00e9sumer qu&rsquo;au final, il ne restera \u00e0 Molloy que son \u00ab\u00a0bon \u0153il\u00a0\u00bb. Cette exp\u00e9rience de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence progressive et de la diminution des moyens physiques culmine avec Mahood dans <em>L\u2019Innommable<\/em>. L\u00e0, le personnage ressemble d\u00e9sormais \u00e0 un tronc d\u2019arbre, voire \u00e0 un \u00ab\u00a0unijambiste manchot\u00a0\u00bb (Beckett, 1953, p. 73). Il est maigre, ses yeux ruiss\u00e8lent de larmes et il reste fig\u00e9 dans une jarre, reposant sur de la sciure. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, nous avons aussi Malone, cet autre personnage qui mue en Macmann dans <em>Malone meurt<\/em>. Celui-ci est couch\u00e9 dans son lit, perclus de s\u00e9nilit\u00e9, de d\u00e9faillances m\u00e9morielles et atteint de c\u00e9cit\u00e9, \u00e9grainant la qui\u00e9tude et la solitude du lieu qui lui sert de refuge. Il voit \u00e0 peine et entend mal. \u00c0 travers ces \u00ab\u00a0\u00e9piphanies\u00a0\u00bb, il semble que c\u2019est une r\u00e9flexion de l\u2019homme face au temps que m\u00e8ne Beckett, une r\u00e9flexion digne du temps dantesque, moderne. Lisons la pr\u00e9sentation que Molloy fait de sa m\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"margin-left: 1pt; text-align: justify;\">D&rsquo;ailleurs pour moi la question ne se posait pas, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 je suis en train de me faufiler, je veux dire la question de l&rsquo;appeler ma, Mag ou la comtesse Caca, car il y avait une \u00e9ternit\u00e9 qu&rsquo;elle \u00e9tait sourde comme un pot. Je crois qu&rsquo;elle faisait sous elle, et sa grande et sa petite commission, mais une sorte de pudeur nous faisait \u00e9viter ce sujet, au cours de nos entretiens, et je ne pus jamais en acqu\u00e9rir la certitude. Du reste cela devait \u00eatre bien peu de chose, quelques crottes de bique parcimonieusement arros\u00e9es tous les deux ou trois jours. La chambre sentait l&rsquo;ammoniaque, oh pas que l&rsquo;ammoniaque, mais l&rsquo;ammoniaque, l&rsquo;ammoniaque. (Beckett, 1951b, p. 25)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>De cette description, il ressort que l\u2019homme beckettien semble soumis \u00e0 la d\u00e9cr\u00e9pitude physique, voire mentale, g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par une impuissance totale \u00e0 l&rsquo;image de Mag d\u00e9crite comme putride et qui fait \u00ab\u00a0ses grandes et ses petites commissions\u00a0\u00bb sur place. Ces physionomies poignantes et p\u00e2lissantes abondent dans l\u2019\u0153uvre de Beckett. Elles renforcent l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un terrain propice \u00e0 une exp\u00e9rimentation du v\u00e9cu, terrain par lequel le temps retrouve sa \u00ab\u00a0grandeur mythique\u00a0\u00bb, sa sombre r\u00e9putation de pouvoir d\u00e9truire et d\u2019infliger la souffrance au regard de leur \u00e9tat de d\u00e9gradation et de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence. Notons-le, le temps joue un r\u00f4le particulier dans la vie des personnages. Il apparait chez Beckett comme un processus de cr\u00e9ation. Le corps souffrant se pr\u00e9sente comme cette sorte de prisme universel \u00e0 travers lequel se d\u00e9voile l\u2019exp\u00e9rience du v\u00e9cu. Les personnages beckettiens n\u2019ont ni enfance ni \u00e9tape initiale dans les romans; nous faisons leur connaissance uniquement \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, donc \u00e0 l\u2019\u00e9tape finale dans laquelle ils sont d\u00e9sormais confin\u00e9s \u00e0 l\u2019isolement, \u00e0 l&rsquo;enlisement. Ils n\u2019\u00e9voluent plus \u00e0 l&rsquo;instar des personnages de romans de formation, mais croulent \u00e0 \u00ab\u00a0tombeau ouvert\u00a0\u00bb vers la mort. Ils apparaissent comme les \u00eatres de la \u00ab\u00a0fin des temps\u00a0\u00bb bibliques. C\u2019est dire que leur destin\u00e9e s\u2019ins\u00e8re dans une dimension temporelle du v\u00e9cu humain, animal. Ce v\u00e9cu, qui part de la naissance et s\u2019interrompt \u00e0 la mort, apparait comme un espace d\u2019enfermement o\u00f9 aucune \u00e9volution, aucune \u00e9chappatoire n&rsquo;est possible. Un espace-temps qui limite le personnage beckettien. Ces \u00eatres qui ont fait leur temps, leur <em>pensum<\/em>, qui ont vieilli, attendent la mort comme ultime salaire du vivant. Le temps beckettien est donc mis en lumi\u00e8re \u00e0 travers le corps, devenu sujet aux maux et aux mots de l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9preuve du temps mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019\u00e9criture<\/h2>\n<p>Je partirai d\u2019une comparaison pour expliquer ce que j&rsquo;entends par le temps comme une \u00e9preuve de l\u2019\u00e9criture, c&rsquo;est-\u00e0-dire ce travail qu&rsquo;op\u00e8re le langage durant le temps de vie des personnages. L\u2019ouverture du roman de Dino Buzzati, <em>Le D\u00e9sert des Tartares, <\/em>pr\u00e9sente le lieutenant Drogo comme une jeune recrue militaire d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es environ. Ce dernier a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 au front dans un vieux fort du nom de \u00ab\u00a0Bastiani\u00a0\u00bb pour y attendre l\u2019ennemi\u00a0: les Tartares. Le jeune Drogo, encore fort et vaillant, veut combattre et accepte d\u2019attendre que l\u2019ennemi d\u00e9clenche les hostilit\u00e9s. Il se laisse s\u00e9duire par quelques signalements qui ne sont en r\u00e9alit\u00e9 que de simples p\u00e9rip\u00e9ties\u00a0: un drapeau blanc que l\u2019on observe flottant pr\u00e8s de l\u2019horizon, un \u00e9missaire abattu pour avoir \u00e9t\u00e9 confondu avec l\u2019ennemi, de la poussi\u00e8re qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve au loin vont pr\u00e9sager une \u00e9ventuelle pr\u00e9sence des troupes ennemies. Dans l\u2019attente, s\u00e9duit par l\u2019id\u00e9e de la guerre, Drogo se laisse en quelque sorte droguer par le cours du temps qui va l&rsquo;aveugler; il ne le voit pas passer. C\u2019est ce cours du temps que l\u2019auteur italien tente de saisir au travers de son \u00e9criture. Une \u00e9criture lente, mais app\u00e9t\u00e9e. Drogo attendra trente ans avant que l\u2019ennemi ne se manifeste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. Or, il n\u2019est plus jeune, il a vieilli. Au moment fatidique, Drogo sera dans l\u2019incapacit\u00e9 de combattre lorsque l\u2019ennemi franchira la ligne rouge. La jeune recrue, fatigu\u00e9e, est \u00e9cart\u00e9e des rangs du r\u00e9giment et d\u00e9clar\u00e9e incomp\u00e9tente. Drogo ne peut plus participer au combat, il se rend compte que son seul adversaire n\u2019\u00e9tait finalement pas les Tartares, mais le temps qui s&rsquo;est \u00e9coul\u00e9. On remarque, \u00e0 travers ce proc\u00e9d\u00e9 qui traduit l&rsquo;ironie du destin humain, que Buzzati feint de faire \u00e9voluer son personnage, avant de le faire sombrer dans l&rsquo;incapacit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans son issue finale qui est la mort. Ici, une diff\u00e9rence de temporisation est visible et m\u00e9rite d\u2019\u00eatre signal\u00e9e\u00a0: d&rsquo;abord, le personnage buzzatien apparait jeune, vif et fort, et, quelques ann\u00e9es plus tard, il d\u00e9cline, vieux et impotent apr\u00e8s avoir pass\u00e9 pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies au fort. Trente ans durant lesquels s&rsquo;\u00e9coule l&rsquo;\u00e9criture, \u00e9volue la narration de la jeune recrue.<\/p>\n<p>Or, le temps beckettien traite lui aussi de la condition humaine, mais de fa\u00e7on diff\u00e9rente\u00a0: l\u2019humanit\u00e9 y est certes li\u00e9e au probl\u00e8me de la vie et de la mort, mais ce qui fait l\u2019essence de la vie, ses p\u00e9riodes \u00ab\u00a0fil\u00e9es de jours d&rsquo;or et de soie, brillantes et heureuses\u00a0\u00bb qui rythment l\u2019enfance puis la maturit\u00e9, n\u2019y sont pas d\u00e9crites. Chez Samuel Beckett le personnage, \u00e0 l&rsquo;inverse de celui de Buzzati, n&rsquo;\u00e9volue pas, on ne le rencontre qu\u2019\u00e0 l\u2019approche de sa mort. On fait la connaissance de l&rsquo;Innommable lorsqu&rsquo;il est enferm\u00e9 dans une jarre, sans corps, pourvu encore d\u2019une jambe et d\u2019un bras. On fait celle du syphilitique Malone, lui aussi limit\u00e9 et clou\u00e9 dans son lit de mort, o\u00f9 il git, repoussant le vase de nuit plein de d\u00e9jections qu\u2019il d\u00e9pose sur la table. Et celle de Molloy, enfin, lorsqu&rsquo;il arrive <em>incognito<\/em> dans cette chambre occup\u00e9e auparavant par sa m\u00e8re. Il ressort que l&rsquo;\u00e9crivain irlandais nous pr\u00e9sente son personnage comme un prisonnier du temps, celui de la vieillesse; \u00e0 aucun moment il n&rsquo;agit, mais il est tout le temps \u00ab\u00a0agit\u00a0\u00bb. On le voit plus proche de la mort que dans sa vie florissante et prosp\u00e8re, \u00e0 l&rsquo;inverse de Drogo et, du moins, de sa brillante carri\u00e8re militaire. La th\u00e9matique du sujet que l\u2019\u00e9criture de Beckett donne \u00e0 voir et \u00e0 lire est donc proche de cette \u00e9preuve que constitue l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9crire, elle-m\u00eame devenue \u00ab\u00a0pensum\u00a0\u00bb.\u00a0 Observons-le dans les aveux de Molloy : \u00ab\u00a0Cet homme qui vient chaque semaine, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 lui peut-\u00eatre que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d&rsquo;argent et enl\u00e8ve les feuilles. Tant de feuilles, tant d&rsquo;argent.\u00a0\u00bb (Beckett, 1951b, p.\u00a07.) Et un peu plus loin, sur la m\u00eame page, nous lisons\u00a0: \u00ab\u00a0Quand il vient chercher les nouvelles feuilles il rapporte celles de la semaine pr\u00e9c\u00e9dente. Elles sont marqu\u00e9es de signes que je ne comprends pas. [&#8230;] Quand je n&rsquo;ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.,<\/em> p. 7-8.)<\/p>\n<p>Les passages suscit\u00e9s introduisent encore d&rsquo;autres connotations : ce \u00abtravail\u00bb effectu\u00e9 par le narrateur a des aspects scolaires (les feuillets marqu\u00e9s de signes), cependant que le rapport argent-feuillets \u00e9voque le c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0alimentaire\u00a0\u00bb (pour ne pas dire mercenaire) du m\u00e9tier d&rsquo;\u00e9crivain. Or, le narrateur proclame sa grande indiff\u00e9rence \u00e0 ces divers \u00e0-c\u00f4t\u00e9s. Des feuilles annot\u00e9es, il dit\u00a0: \u00ab\u00a0D&rsquo;ailleurs je ne les relis pas.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.,<\/em> p. 7.) De la r\u00e9mun\u00e9ration, il note : \u00ab\u00a0Cependant je ne travaille pas pour l&rsquo;argent. Pour quoi alors? Je ne sais pas.\u00a0\u00bb (<em>Id.<\/em>). Plus loin, Moran, \u00e0 son tour, se penchera sur ses motivations, aussi peu personnelles d&rsquo;ailleurs que celles de son alter ego\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Car ce que je faisais, je ne le faisais ni pour Molloy, dont je me moquais, ni pour moi, \u00e0 qui je renon\u00e7ais, mais dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat d&rsquo;un travail qui, s&rsquo;il avait besoin de nous pour s&rsquo;accomplir, \u00e9tait dans son essence anonyme, et subsisterait, habiterait l&rsquo;esprit des hommes, quand ses mis\u00e9rables artisans ne seraient plus. (<em>Ibid.,<\/em> p. 153.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les multiples questions sans r\u00e9ponse et les nombreuses \u00e9vocations du vocable \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb introduisent d&#8217;embl\u00e9e ce que je cherche \u00e0 envisager, c&rsquo;est-\u00e0-dire le travail d&rsquo;\u00e9criture, lui aussi vu comme une \u00e9preuve par et pour l&rsquo;\u00e9crivain. Une \u00e9criture que le langage imprime \u00e0 travers moult reprises, voire palinodies et r\u00e9tractations des mots et expressions. Tant que la vie des personnages s&rsquo;allonge, l&rsquo;\u00e9criture lui emboite le pas et devient du m\u00eame coup le <em>pensum<\/em> tant redout\u00e9 de l&rsquo;\u00e9crivain qui fait de ce mot un <em>leitmotiv\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J&rsquo;ai parl\u00e9, j&rsquo;ai d\u00fb parler, de le\u00e7on, c&rsquo;est pensum qu&rsquo;il fallait dire, j&rsquo;ai confondu pensum et le\u00e7on. Oui, j&rsquo;ai un pensum \u00e0 faire, avant d&rsquo;\u00eatre libre, libre de ma bave, libre de me taire, de ne plus \u00e9couter, et je ne sais plus lequel. Voil\u00e0 enfin qui donne une id\u00e9e de ma situation. On m&rsquo;a donn\u00e9 un pensum, \u00e0 ma naissance peut-\u00eatre, pour me punir d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 peut-\u00eatre, ou sans raison sp\u00e9ciale, parce qu&rsquo;on ne m&rsquo;aime pas, et j&rsquo;ai oubli\u00e9 en quoi il consiste [\u2026]. Car je tomberais sur le bon pensum, \u00e0 force de brasser des vocables, qu&rsquo;il me resterait \u00e0 reconstituer la bonne le\u00e7on, \u00e0 moins que les deux ne se confondent, ce qui \u00e9videmment n&rsquo;est pas impossible non plus. (<em>Ibid.,<\/em> p. 39-40.)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lire, \u00e9couter, parler; donc \u00e9crire aussi semblent \u00eatre les fonctions que l&rsquo;\u00e9crivain r\u00e9prouve ici. D&rsquo;ailleurs, le mot \u00ab\u00a0pensum\u00a0\u00bb ne fait-il pas r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un travail fastidieux, harassant et toujours \u00e0 refaire si l&rsquo;\u00e9crivain consid\u00e8re son acte d&rsquo;\u00e9crire comme un acte impos\u00e9? Contrairement \u00e0 celle de Buzzati, l&rsquo;\u00e9criture beckettienne se traduit par les nombreuses remises en question, les ratures, les autocorrections et les surcharges que Bruno Cl\u00e9ment a su voir comme une des figures de \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9panorthose\u00a0\u00bb (Cl\u00e9ment, 1989). Le rythme des descriptions est lent, traine en longueur, l&rsquo;histoire des personnages ne suit aucune logique habituelle qui permettrait de lire, \u00e0 la fois, les intentions de l&rsquo;auteur ou son sch\u00e9ma actanciel. Ce sont deux styles, qui se pr\u00e9sentent \u00e0 travers ces deux modes d\u2019\u00e9criture. La d\u00e9monstration est verticale et progressive chez l&rsquo;auteur italien, dont le personnage se construit de fa\u00e7on \u00e9volutive; en m\u00eame temps qu&rsquo;il gravit les obstacles, il avance vers un but pr\u00e9cis. Au contraire, l&rsquo;intention du protagoniste n&rsquo;est plus perceptible chez Beckett. L&rsquo;\u00e9criture fait feu de tout bois, les buts deviennent incompris et inexistants. Pourtant, leur finalit\u00e9 est, en apparence, similaire. Elle laisse entrevoir, sans le dire express\u00e9ment, une forme d&rsquo;incapacit\u00e9 ou de faiblesse humaine face \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Chronos. Mais alors que Dino Buzzati, r\u00e9p\u00e9tons-le, fait (encore) \u00e9voluer son personnage, Samuel Beckett le plante l\u00e0, sur place, d\u00e8s l\u2019ouverture du roman, et c&rsquo;est ce qui est inhabituel, d\u00e9concertant.<\/p>\n<p>Il est donc clair que le temps beckettien est ramen\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience humaine dans sa dimension t\u00e9l\u00e9ologique et aux actions qui la ponctuent dans l\u2019\u0153uvre romanesque. Le personnage apparait comme une figure solitaire, souvent couch\u00e9e, pr\u00e9f\u00e9rant la reptation, la supination. Il rapproche et \u00e9loigne les objets \u00e0 l\u2019aide d\u2019un b\u00e2ton \u00e0 crochet. Il bouge encore, mais avec peine, vieil homme aux multiples manies, d\u00e9tach\u00e9 des questions existentielles, du \u00ab\u00a0pittoresque\u00a0\u00bb (Beckett, 1951a, p.\u00a07), dira Malone. Les pseudo-voyages et les diff\u00e9rents mouvements qu\u2019il fabule se pr\u00e9sentent comme des vues de l\u2019esprit. Sa condition d\u2019impotence d\u00e9montre l\u2019aboutissement du fil conducteur du temps, lequel se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 travers le d\u00e9litement de l&rsquo;\u00eatre humain que l&rsquo;\u00e9criture exorcise. L\u2019homme \u00e2g\u00e9 qui a fait l\u2019exp\u00e9rience du temps est in\u00e9vitablement expos\u00e9 \u00e0 ces ultimes limites et \u00e0 son incapacit\u00e9, en d\u00e9pit d\u2019une farouche volont\u00e9 d\u2019aller de l\u2019avant. S\u2019il est vrai que le support de cette analyse est un r\u00e9cit, l\u2019\u00e9criture de Beckett d\u00e9montre ais\u00e9ment que l\u2019\u00e9preuve du temps comme un processus d\u2019\u00e9criture d\u00e9limite l\u2019exp\u00e9rience humaine dans les r\u00e9cits de fiction. Ce que j\u2019essaie de d\u00e9montrer dans cette articulation, c\u2019est que la question du temps lue \u00e0 travers le corps devient, elle aussi, une source d&rsquo;\u00e9criture pour l&rsquo;\u00e9crivain irlandais; les figures que l\u2019on retrouve dans ses romans ouvrent chez lui un espace de cr\u00e9ation dans lequel il devient un opposant \u00e0 la vie des personnages.<\/p>\n<p>En fait, Beckett r\u00e9fl\u00e9chit aussi bien dans son essai sur Marcel Proust que dans ses romans sur la fa\u00e7on dont l\u2019\u00e9criture oblige le temps \u00e0 prendre forme autour des personnages. En prenant \u00e0 bras-le-corps la question de l\u2019\u00eatre et, par dessus tout, la variable temps qui le sous-tend, l&rsquo;auteur offre un lieu o\u00f9 le temps se d\u00e9ploie autrement que dans le sport ou le transport, pour ne prendre que ces activit\u00e9s humaines. Il devient alors un espace de potentialit\u00e9 qui permet \u00e0 l\u2019\u00e9criture de le r\u00e9v\u00e9ler dans toutes ses phases de vie, c&rsquo;est-\u00e0-dire la jeunesse, l&rsquo;\u00e2ge adulte et la vieillesse. De cette observation, c\u2019est l\u2019\u00e9criture qui est envisag\u00e9e comme un lieu de possibilit\u00e9, un lieu o\u00f9 chaque texte constitue un moyen et un moment de sa r\u00e9v\u00e9lation. Le temps beckettien n\u2019est plus une dur\u00e9e comme l\u2019espace peut \u00eatre autre chose qu\u2019un emplacement. \u00c0 travers le personnage, le temps beckettien inaugure une autre mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender le statut de l\u2019\u00e9criture, de l\u2019auteur, du lecteur; ensemble de figures, de sujets qui composent le texte. Cela veut aussi dire que chaque actant\/instant nie les autres au sens o\u00f9 il les englobe, l\u2019\u00e9criture devenant, par cette n\u00e9gation, une sorte de dialogue fratricide entre le lecteur et l\u2019auteur, tous deux fr\u00e8res d\u2019\u00e9criture, c&rsquo;est-\u00e0-dire lecteur et critique.<\/p>\n<p>En fait, cette fascination r\u00e9currente de Beckett \u00e0 l\u2019\u00e9gard du temps comme espace possible n\u2019a pas pour vocation de le nier en tant que tel, mais de montrer son irr\u00e9versibilit\u00e9 et son emprise sur l\u2019\u00eatre. Elle propose simplement de circonscrire un espace qui incite l\u2019\u00e9crivain \u00e0 se soumettre \u00e0 la loi du pseudonyme, loi selon laquelle l\u2019\u00e9criture est l\u2019affirmation d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9crire\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire loi qui inscrit le cycle de l\u2019\u00e9criture dans une sorte de mouvement de roue, telle que nous pouvons le voir dans ces diff\u00e9rentes reformulations\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n&rsquo;a pas d&rsquo;importance, parait-il.\u00a0\u00bb (Beckett, 1951b, p. 7)<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comme autrefois\u00a0\u00bb? La p\u00e9riode de l\u2019\u0153uvre pr\u00e9c\u00e9dant <em>Molloy<\/em>, autrement dit? Et le narrateur dans son num\u00e9ro d&rsquo;\u00e9crivain (beckettien) devenu g\u00e2teux? Narrateur qui, de toute fa\u00e7on, affirme qu&rsquo;il n&rsquo;a pas grand-chose \u00e0 dire (\u00e9crire)\u00a0: \u00ab\u00a0Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir.\u00a0\u00bb (<em>Id.<\/em>)<\/p>\n<p>En somme, l&rsquo;ultime bilan, le dernier discours, et quoi? Finir de mourir, en parlant ou en silence? On rep\u00e8re d\u00e9j\u00e0 ici le futur programme de Malone. Toujours est-il que ce qui va suivre est annonc\u00e9 comme une sorte d&rsquo;ersatz, de substitut, de (nouveau) d\u00e9tour-pensum scriptural (nouvel \u00ab\u00a0\u00e9cart de langage\u00a0\u00bb donc)\u00a0: pour Molloy lui-m\u00eame, ce n&rsquo;est pas de <em>cela <\/em>qu&rsquo;il s&rsquo;agit \u2013 une fois de plus. Il en va pour Molloy de son r\u00e9cit comme de son amour pour les mots. On a l&rsquo;impression que pour Beckett, \u00e9crire le temps, pour nous limiter \u00e0 ce point pr\u00e9cis, c\u2019est accepter de montrer que toute vie y est assujettie et que, chez lui, il n\u2019y a ni avant, ni espace interm\u00e9diaire, mais une sorte de simultan\u00e9it\u00e9 de l\u2019apr\u00e8s, d\u2019un d\u00e9j\u00e0-l\u00e0 envahissant avec lequel il faut composer, et qui inaugure le v\u00e9ritable lieu de l\u2019\u00e9criture. Cette conception questionne le vivant, elle met en demeure l\u2019id\u00e9e de long\u00e9vit\u00e9 ch\u00e8re aux soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Le nonag\u00e9naire illustre cet \u00e9tat de fait.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Augustin (Saint). <em>Les Confessions.<\/em> Paris\u00a0: GF \u2013 Flammarion, 380 p.<\/p>\n<p>Beckett, Samuel. 1951a. <em>Malone meurt. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit, 191 p.<\/p>\n<p>______. 1951b. <em>Molloy. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit, 293 p.<\/p>\n<p>______. 1953. <em>L&rsquo;Innommable. <\/em>Paris\u00a0: Les \u00c9ditions de Minuit, 213 p.<\/p>\n<p>Bencheikh, Jamel Eddine et Miquel, Andr\u00e9 (traducteurs). 1991. <em>Les Mille et une nuits. <\/em>Paris\u00a0: Gallimard, \u00abBiblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00bb, 3 vol.,\u00a03368 p.<\/p>\n<p>Buzzati, Dino. 1968. <em>Le D\u00e9sert des Tartares <\/em>[<em>Il deserto dei tartari<\/em>]<em>.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions Laffont, coll. \u00ab\u00a0Le livre de poche\u00a0\u00bb, 242 p.<\/p>\n<p>Cl\u00e9ment, Bruno. 1989. <em>L\u2019\u0153uvre sans qualit\u00e9s: Rh\u00e9torique de Samuel Beckett.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, coll. \u00abPo\u00e9tique\u00bb.<\/p>\n<p>Heidegger, Martin. 1986 [1927]. <em>\u00catre et le temps <\/em>[<em>Sein und Zeit<\/em>]<em>. <\/em>Paris\u00a0: \u00c9ditions Gallimard, 587 p.<\/p>\n<p>Proust, Marcel. 1953. <em>\u00c0 La Recherche du temps perdu.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions, Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb, 3 vol., 1811 p.<\/p>\n<p>Rabat\u00e9, Dominique. 2010. <em>Le Roman et le sens de la vie. <\/em>Paris\u00a0: \u00c9ditions Jos\u00e9 Corti, coll. \u00ab\u00a0Les Essais\u00a0\u00bb, 122 p.<\/p>\n<p>Todorov, Tzvetan. 1976. <em>Po\u00e9tique de la prose.<\/em> Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, 192 p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_biyft9u\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_biyft9u\">[1]<\/a> Sh\u00e9h\u00e9razade symbolise la vengeance d\u2019un calife et la mise au point d\u2019un stratag\u00e8me qui vise \u00e0 mettre fin au massacre d\u2019un mari cocufi\u00e9. En effet, la trame du r\u00e9cit perse nous pr\u00e9sente un calife tromp\u00e9 par sa femme. Et, depuis lors, ce dernier \u00e9pousera chaque jour une femme qu\u2019il tue au matin des noces. Sh\u00e9h\u00e9razade, fille d\u2019un grand vizir, se porte alors volontaire pour faire cesser le massacre. Elle mettra au point un stratag\u00e8me qui consiste \u00e0 raconter une histoire qui ne finira pas. Son \u00e9poux, d\u00e9sireux de connaitre la suite, lui laissera la vie sauve pour une journ\u00e9e de plus quand arrive le petit matin. Ce stratag\u00e8me dure pendant mille et une nuits, au bout desquelles le calife abandonne sa r\u00e9solution et d\u00e9cide de garder l\u2019h\u00e9ro\u00efne aupr\u00e8s de lui. Ce que je veux illustrer \u00e0 travers cette comparaison, c\u2019est que le protagoniste beckettien est la version masculine des <em>Mille et une nuits<\/em>, o\u00f9 Sh\u00e9h\u00e9razade, tout comme Malone, est forc\u00e9e de raconter pour ne pas mourir car, tant qu\u2019elle pourra retenir l\u2019attention du calife avec ses histoires, elle ne sera pas ex\u00e9cut\u00e9e. Il est \u00e9vident que le sort des deux h\u00e9ros est li\u00e9 \u00e0 celui du r\u00e9cit. Nous sommes dans ce que Todorov appelle les \u00abhommes r\u00e9cits\u00bb dans sa <em>Po\u00e9tique de la prose<\/em>, (Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil, 1976, p.78-91). <em>Les Mille et une nuits<\/em>. Trad. par Jamel Eddine Bencheikh et Andr\u00e9 Miquel. Paris\u00a0: Gallimard, \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb, 3 vol., 1991.<\/p>\n<p id=\"footnote2_ariyfa3\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_ariyfa3\">[2]<\/a> Saint Augustin insiste sur cette notion du temps dans son XI<sup>e<\/sup> livre. Pour lui, le temps est changement perp\u00e9tuel, il transforme le pr\u00e9sent en pass\u00e9 et apparait comme un foyer de signification pour la r\u00e9demption de l\u2019homme. Loin d\u2019\u00eatre un principe de chute, il est possibilit\u00e9 de r\u00e9demption et d\u2019accession \u00e0 Dieu. Il ajoute que, fautif, l\u2019homme peut se repentir et b\u00e9n\u00e9ficier du pardon de Dieu, car lui seul \u00f4te les p\u00e9ch\u00e9s quel que soit le temps. <em>Les Confessions, <\/em>son livre embl\u00e9matique, sont donc \u00e0 prendre dans son acception originelle comme un aveu des p\u00e9ch\u00e9s devant un pr\u00eatre ou devant Dieu. Dans ce sens, le th\u00e9ologien se confesse donc devant Dieu et s\u2019en remet \u00e0 lui. En cela, Saint Augustin d\u00e9veloppe une int\u00e9ressante perception du temps\u00a0: un temps qui peut se montrer salvateur, accordant une possibilit\u00e9 de r\u00e9demption. La comparaison faite ici avec Beckett vient sceller un contrepoint visant \u00e0 clarifier les deux p\u00f4les du temps sur le vivant.<\/p>\n<p id=\"footnote3_rh8gzam\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_rh8gzam\">[3]<\/a> Entre 1908 et 1909, l\u2019auteur de <em>\u00c0 la recherche du temps perdu<\/em> se lance dans une d\u00e9monstration dont les tenants et les aboutissants vont le conduire \u00e0 envisager l\u2019Art comme possibilit\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer tout ce qu\u2019un \u00eatre aura v\u00e9cu.<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Gabin Goulou, Patrick. 2011. \u00ab\u00a0Beckett \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/gabin-goulou-14&gt;\u00a0(Consult\u00e9\u00a0le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gabin-goulou-14.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 gabin-goulou-14.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-06c4d1bd-3d7b-4cdf-8358-b0991cddea3a\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gabin-goulou-14.pdf\">gabin-goulou-14<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/gabin-goulou-14.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-06c4d1bd-3d7b-4cdf-8358-b0991cddea3a\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014 Cet article se propose d\u2019examiner le poids du temps sur les personnages beckettiens de la trilogie Molloy, Malone meurt et L&rsquo;Innommable. Dans ces romans, \u00e0 l&rsquo;inverse des romans de formation o\u00f9 le personnage central \u00e9volue \u2013 d&rsquo;abord jeune, il grandit, puis va vers l&rsquo;\u00e2ge mur \u2013 ceux de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1220,1219],"tags":[150],"class_list":["post-5498","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier","category-vieillesse-et-passage-du-temps","tag-gabin-goulou-patrick"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5498","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5498"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5498\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9215,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5498\/revisions\/9215"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5498"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5498"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5498"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}