{"id":5499,"date":"2024-06-13T19:48:21","date_gmt":"2024-06-13T19:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/du-moi-fragmentaire-d-a-la-recherche-du-temps-perdu-ou-comment-marcel-devint-vieux-lorsque-son-narrateur-croqua-dans-une-madeleine\/"},"modified":"2024-09-10T15:30:19","modified_gmt":"2024-09-10T15:30:19","slug":"du-moi-fragmentaire-d-a-la-recherche-du-temps-perdu-ou-comment-marcel-devint-vieux-lorsque-son-narrateur-croqua-dans-une-madeleine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5499","title":{"rendered":"Du moi fragmentaire d&rsquo;\u00ab \u00c0 la recherche du temps perdu \u00bb.  Ou comment Marcel devint vieux lorsque son narrateur croqua dans une madeleine"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6883\">Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014<\/a><\/h5>\n<p>Au d\u00e9part, c\u2019est le titre <em>\u00c0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9<\/em> que Marcel Proust avait pens\u00e9 donner \u00e0 son \u0153uvre maitresse. Beaucoup moins litt\u00e9raire et po\u00e9tique que celui qui est demeur\u00e9 (<em>\u00c0 la recherche du temps perdu<\/em>), cette premi\u00e8re id\u00e9e avait le m\u00e9rite de refl\u00e9ter le th\u00e8me abord\u00e9 tout au long de ce qu&rsquo;il est convenu d&rsquo;appeler la \u00ab\u00a0saga proustienne\u00a0\u00bb. Toutefois, si c\u2019est bien une qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9 que le narrateur entreprend, il reste qu\u2019un retour dans le pass\u00e9 s&rsquo;av\u00e8re la seule fa\u00e7on d\u2019y acc\u00e9der; le pr\u00e9sent, par sa fugacit\u00e9 et son impossibilit\u00e9 \u00e0 \u00eatre fix\u00e9, ne permet pas le recul qu\u2019exige toute analyse ou introspection. Ainsi, la v\u00e9rit\u00e9 que le narrateur recherche se cache forc\u00e9ment dans un \u00ab\u00a0temps perdu\u00a0\u00bb, temps du souvenir, auquel Marcel n&rsquo;aura acc\u00e8s qu&rsquo;au moment de la R\u00e9v\u00e9lation, celui o\u00f9 le gout d&rsquo;une madeleine fera surgir en lui la nostalgie du d\u00e9j\u00e0-vu, du d\u00e9j\u00e0-<em>gout\u00e9<\/em>. Le temps, par son passage, vient alors cr\u00e9er une fragmentation des <em>moi<\/em>, qui rend possible une pluralit\u00e9 de visions malgr\u00e9 les limites qu&rsquo;impose un narrateur \u00e0 la premi\u00e8re personne du singulier. La<em> Recherche<\/em> s&rsquo;organise donc selon une multiplicit\u00e9 de points de vue, de sorte qu\u2019un m\u00eame \u00e9v\u00e8nement rev\u00eatira des significations diverses et qu&rsquo;une m\u00eame personne sera per\u00e7ue sous des angles diff\u00e9rents. Marcel apparait de fait comme ayant plusieurs \u00e2ges \u00e0 la fois\u00a0: il est, d&rsquo;une part, le vieux qui raconte et, d&rsquo;une autre, l&rsquo;homme, plus ou moins jeune selon l&rsquo;\u00e9poque, qui vit l&rsquo;exp\u00e9rience racont\u00e9e. Mais la fragmentation n&rsquo;est jamais nette, et l&rsquo;histoire du jeune Marcel, qui puise sa mati\u00e8re dans de vrais souvenirs d&rsquo;enfance, se teinte des perceptions de son narrateur, beaucoup plus \u00e2g\u00e9. Ainsi, il y a scission entre le narrateur (Marcel racontant l&rsquo;histoire) et le personnage principal (Marcel vivant l&rsquo;histoire), mais il y a encore de nombreux <em>moi<\/em>, qui vivent et meurent au fur et \u00e0 mesure que les ann\u00e9es passent. Enfin, les personnages qui \u00e9voluent aux c\u00f4t\u00e9s de Marcel subissent cet effet de filtre, puisque leurs actions sont puis\u00e9es dans le souvenir, mais \u00e9clair\u00e9es par leur avenir, leur devenir. Ce sont tous ces facteurs qui, amalgam\u00e9s, poseront l\u2019importance d\u2019une fragmentation de l\u2019\u00eatre selon les \u00e2ges \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre de Marcel Proust.<\/p>\n<h2>Le narrateur, cr\u00e9ateur de soi et des autres<\/h2>\n<p>Qu&rsquo;on lui conf\u00e8re ou non une valeur autobiographique, il reste que la saga proustienne se construit d&rsquo;abord autour du souvenir d&rsquo;enfance, dont la corr\u00e9lation avec le r\u00e9cit de r\u00eave n&rsquo;est plus \u00e0 faire depuis l&rsquo;arriv\u00e9e de la psychanalyse<a id=\"footnoteref1_yx3emgf\" class=\"see-footnote\" title=\" C'est ce que montre Freud notamment dans son article \u00ab\u00a0L'infantile comme source du r\u00eave\u00a0\u00bb, o\u00f9 il avance que l'activit\u00e9 onirique, tout comme le souvenir, \u00ab\u00a0comporterait dans son contenu manifeste un point de rattachement au v\u00e9cu r\u00e9cent, mais dans son contenu latent un point de rattachement au v\u00e9cu le plus ancien\u00a0\u00bb. (Freud, 2003 [1900], p.\u00a0256.) \" href=\"#footnote1_yx3emgf\">[1]<\/a>. Dans les deux cas, le fait que la narration se base sur un processus de rem\u00e9moration introduit une forte symbolique inconsciente, et, si Sigmund Freud consent \u00e0 la croyance populaire \u00ab\u00a0qui veut que le r\u00eave [ou le souvenir aient] tout de m\u00eame un sens\u00a0\u00bb (Freud, 1988 [1901], p. 48), il n\u2019admet pas l\u2019id\u00e9e que ce sens soit commun, que l\u2019on puisse \u00e9tablir une table des significations o\u00f9, par exemple, l&rsquo;argent serait toujours repr\u00e9sent\u00e9 par un \u00e9l\u00e9phant. Ainsi, l&rsquo;analyse du souvenir, comme celle du r\u00eave, se concentre davantage sur la mani\u00e8re dont les choses sont racont\u00e9es que sur l&rsquo;histoire elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Dans le cas de la <em>Recherche<\/em>, pour Marcel, il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00e9crire au fur et \u00e0 mesure ce qui est v\u00e9cu, mais de vivre d\u2019abord, pour \u00e9crire ensuite. Aussi un tri doit-il \u00eatre fait pour ne conserver que ce qui semble important, marquant. \u00c0 ce sujet, Freud explique que le cerveau fonctionne de fa\u00e7on s\u00e9lective, en \u00e9tablissant \u00ab\u00a0une relation constante entre la significativit\u00e9 psychique d\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9cue et son adh\u00e9rence \u00e0 la m\u00e9moire\u00a0\u00bb, et ajoute que \u00ab\u00a0ce qui, en vertu de ses effets imm\u00e9diats ou survenus peu apr\u00e8s, apparait important [\u2026] est not\u00e9; ce qui est estim\u00e9 inessentiel est oubli\u00e9\u00a0\u00bb (Freud, 1998 [1899], p.\u00a0531). On pourrait dire, en gardant en t\u00eate les th\u00e9ories d\u2019Eco sur le lecteur<a id=\"footnoteref2_zrcfowy\" class=\"see-footnote\" title=\" \u00ab\u00a0Le texte est donc un tissu d\u2019espaces blancs, d\u2019interstices \u00e0 remplir, et celui qui l\u2019a \u00e9mis pr\u00e9voyait qu\u2019ils seraient remplis et les a laiss\u00e9s en blanc pour deux raisons. D\u2019abord parce qu\u2019un texte est un m\u00e9canisme paresseux (ou \u00e9conomique) qui vit sur la plus value de sens qui y est introduite par le destinataire; [\u2026] ensuite parce que, au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il passe de la fonction didactique \u00e0 la fonction esth\u00e9tique, un texte veut laisser au lecteur l\u2019initiative interpr\u00e9tative, m\u00eame si en g\u00e9n\u00e9ral il d\u00e9sire \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 avec une marge suffisante d\u2019univocit\u00e9.\u00a0\u00bb (Eco, 1985 [1979], p. 63-64.) \" href=\"#footnote2_zrcfowy\">[2]<\/a>, que tout texte fonctionne sur ce principe, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019auteur a des limites d\u2019espace \u00e0 respecter (comme la m\u00e9moire) et qu\u2019il doit pour ce faire accepter de n\u00e9gliger certaines donn\u00e9es. Cela dit, avec l&rsquo;\u00e9criture du r\u00e9cit de vie \u00e0 laquelle s&rsquo;adonne Marcel, une double coupure s\u2019impose\u00a0: pour qu\u2019un \u00e9v\u00e8nement soit d\u00e9crit, il faut d\u2019abord que l&rsquo;auteur l&rsquo;ait gard\u00e9 en m\u00e9moire, puis qu&rsquo;il ait choisi de le raconter. Et bien qu&rsquo;on s&rsquo;attendrait \u00e0 ce que le souvenir \u00e9loign\u00e9 soit vague et impr\u00e9cis, on constate chez Proust qu&rsquo;il gagne en pr\u00e9cision gr\u00e2ce \u00e0 son modelage, trahissant, \u00e0 force de d\u00e9tails, une part d\u2019invention. Pour Freud, il s&rsquo;agit justement de la cl\u00e9 de l&rsquo;anamn\u00e8se :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Parmi les souvenirs infantiles d\u2019exp\u00e9riences v\u00e9cues importantes qui entrent en sc\u00e8ne avec une pr\u00e9cision et une nettet\u00e9 \u00e9gales, il y a quantit\u00e9 de sc\u00e8nes qui, lorsqu\u2019on a recours \u00e0 un contr\u00f4le, \u2013 par exemple par le souvenir d\u2019adultes \u2013 se r\u00e9v\u00e8lent falsifi\u00e9es. Non pas qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es de toutes pi\u00e8ces; elles sont fausses dans la mesure o\u00f9 elles transportent une situation en un endroit o\u00f9 elle n\u2019a pas lieu [\u2026], fusionnent ou permutent entre eux des personnages, ou bien se donnent \u00e0 reconnaitre somme toute comme l\u2019assemblage de deux exp\u00e9riences v\u00e9cues s\u00e9par\u00e9es. (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0276.) <a id=\"footnoteref3_4w02jf1\" class=\"see-footnote\" title=\" On peut d'ailleurs ais\u00e9ment comparer cette caract\u00e9ristique du souvenir \u00e0 celle que Freud pr\u00eate en premier lieu \u00e0 l'activit\u00e9 onirique, comme nous le montre ce passage tir\u00e9 de L'interpr\u00e9tation des r\u00eaves\u00a0: \u00ab\u00a0Tout porte \u00e0 penser que notre souvenir restitue le r\u00eave de mani\u00e8re non seulement lacunaire mais encore infid\u00e8le et falsifi\u00e9e. De m\u00eame que l\u2019on peut, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, douter si ce qui a \u00e9t\u00e9 r\u00eav\u00e9 a \u00e9t\u00e9 effectivement aussi incoh\u00e9rent et flou que ce que nous en avons en m\u00e9moire, de m\u00eame il peut \u00eatre, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, mis en doute si un r\u00eave a \u00e9t\u00e9 aussi coh\u00e9rent que le r\u00e9cit que nous en faisons, si lors de la tentative de reproduction nous ne comblons pas des lacunes existantes ou cr\u00e9\u00e9es par l\u2019oubli avec du mat\u00e9riel nouveau arbitrairement choisi [...].\u00a0\u00bb (Freud, 2003 [1900], p. 564) \" href=\"#footnote3_4w02jf1\">[3]<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L&rsquo;ajout d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments invent\u00e9s dans la narration du souvenir est essentiel \u00e0 la compr\u00e9hension du narrateur proustien, car il r\u00e9v\u00e8le la dualit\u00e9 qui caract\u00e9rise Marcel, \u00e0 la fois jeune par ses actions et vieux dans les r\u00e9flexions qu&rsquo;il en tire. Ainsi, bien qu&rsquo;il soit autodi\u00e9g\u00e9tique, une scission apparait entre le narrateur et le protagoniste\u00a0: d\u2019une part, nous avons un h\u00e9ros en qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9; de l\u2019autre, un vieil homme qui est d\u00e9j\u00e0 parvenu \u00e0 l\u2019objet de cette qu\u00eate, et dont le regard est affect\u00e9 par des r\u00e9v\u00e9lations auxquelles le personnage principal n\u2019a pas encore eu droit. Certains \u00e9pisodes ont donc eu lieu pendant l\u2019enfance ou l\u2019adolescence, mais la mani\u00e8re dont ils sont racont\u00e9s est n\u00e9cessairement teint\u00e9e par la maturit\u00e9 du narrateur et sa connaissance d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements subs\u00e9quents. Pour expliquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne, G\u00e9rard Genette dira de la jeunesse de Marcel que, bien qu\u2019elle soit \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0chronologiquement\u00a0\u00bb ant\u00e9rieure \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation du <em>Temps retrouv\u00e9<\/em>, elle lui est psychologiquement post\u00e9rieure, et [que] cette ambig\u00fcit\u00e9 de situation ne peut manquer de l\u2019alt\u00e9rer\u00a0\u00bb (Genette, 1966, p. 59). Ainsi, le narrateur accordera de l\u2019importance \u00e0 des d\u00e9tails qui n\u2019en avaient pas n\u00e9cessairement \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Par exemple, si la \u00ab\u00a0serviette raide et empes\u00e9e\u00a0\u00bb (Proust, 1988 [1918], p.\u00a0241) de l\u2019h\u00f4tel de Balbec est \u00e9voqu\u00e9e au d\u00e9but du r\u00e9cit, ce n&rsquo;est pas qu\u2019elle avait de l\u2019importance \u00e0 cette p\u00e9riode, mais plut\u00f4t que le narrateur sait qu\u2019elle jouera un r\u00f4le au moment de la R\u00e9v\u00e9lation, lorsqu\u2019il s\u2019essuiera la bouche avec une serviette qui a \u00ab\u00a0pr\u00e9cis\u00e9ment le genre de raideur et d\u2019empes\u00e9\u00a0\u00bb (Proust, 1989 [1927], p.\u00a0175) de la premi\u00e8re. Il semble donc que des d\u00e9tails soient pr\u00e9sents tout au long de la <em>Recherche<\/em> non parce qu\u2019ils marquent le protagoniste, mais plut\u00f4t parce qu\u2019ils jouent un r\u00f4le dans son \u00e9volution.<\/p>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on, la mani\u00e8re dont certains personnages sont pr\u00e9sent\u00e9s annonce souvent des v\u00e9rit\u00e9s que Marcel, au moment o\u00f9 il rencontre ces gens, ignore encore. La fille de M. Vinteuil, par exemple, sera d\u00e9crite \u00e9tant enfant comme \u00ab\u00a0ayant l\u2019air d\u2019un gar\u00e7on\u00a0\u00bb, avec une \u00ab\u00a0figure hommasse\u00a0\u00bb et une \u00ab\u00a0grosse voix\u00a0\u00bb prof\u00e9rant des \u00ab\u00a0propos de bon gar\u00e7on \u00e9tourdi\u00a0\u00bb (Proust, 1987 [1913], p.\u00a0112). Or, tout porte \u00e0 croire que Mlle Vinteuil ne serait pas d\u00e9peinte comme \u00e9tant aussi masculine si la d\u00e9finition provenait r\u00e9ellement du Marcel de cette \u00e9poque, plut\u00f4t que du narrateur qui la sait lesbienne. Mais la description est pouss\u00e9e plus loin encore du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019homosexualit\u00e9, car d\u00e9j\u00e0 on y retrouve ce passage, qui agit comme une pr\u00e9monition \u00e0 l\u2019introduction de <em>Sodome et Gomorrhe<\/em>\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Malgr\u00e9 la silencieuse immobilit\u00e9 des aub\u00e9pines, cette intermittente odeur \u00e9tait comme le murmure de leur vie intense dont l\u2019autel vibrait ainsi qu\u2019une haie agreste visit\u00e9e par de vivantes antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines \u00e9tamines presque rousses qui semblaient avoir gard\u00e9 la virulence printani\u00e8re, le pouvoir irritant, d\u2019insectes aujourd\u2019hui m\u00e9tamorphos\u00e9s en fleurs. (<em>Id.<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si le narrateur peut introduire le th\u00e8me des insectes et des fleurs dans sa d\u00e9finition de Mlle Vinteuil, ce n\u2019est que parce que la superposition de cette image \u00e0 la relation unissant Jupien et M. de Charlus lui a apport\u00e9 une compr\u00e9hension de l\u2019homosexualit\u00e9. Ainsi, le portrait de Mlle Vinteuil apparait \u00e0 un moment du r\u00e9cit o\u00f9 Marcel est encore enfant, mais elle pr\u00e9suppose d\u00e9j\u00e0 un savoir qui viendra plus tard. Ce passage agit donc comme un clin d\u2019\u0153il intertextuel du narrateur, mais qui ne peut \u00eatre compris que par celui qui lit la\u00a0<em>Recherche\u00a0<\/em>pour la deuxi\u00e8me fois et connait d\u00e9j\u00e0 ce que Marcel d\u00e9couvrira. Ce faisant, la na\u00efvet\u00e9 du protagoniste subsiste, car rien ne montre qu\u2019il voit d\u00e9j\u00e0 l\u2019homosexuelle en Mlle Vinteuil, mais le lexique permet d&rsquo;anticiper ce que connait le narrateur. Il y a donc l\u00e0 apparition de deux\u00a0<em>moi<\/em>\u00a0distincts, qui se fusionnent pour r\u00e9unir les diff\u00e9rents \u00e2ges de Marcel.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cette r\u00e9union, le personnage et le narrateur diff\u00e8rent l\u2019un de l\u2019autre\u00a0: le premier manque de confiance en lui et vit de nombreux \u00e9checs, tandis que l\u2019autre agit exactement comme si, ayant compris la v\u00e9rit\u00e9, il s\u2019\u00e9tait fig\u00e9 dans le temps et \u00e9tait devenu immortel et inalt\u00e9rable. \u00c0 la diff\u00e9rence du protagoniste, le narrateur connait l\u2019avenir et, ayant re\u00e7u la R\u00e9v\u00e9lation qu\u2019il attendait, semble se ranger du c\u00f4t\u00e9 des dieux plut\u00f4t que des hommes\u00a0: non seulement il comprend tout, mais il connait des d\u00e9tails auxquels il n\u2019a aucune fa\u00e7on raisonnable d\u2019avoir acc\u00e8s, de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019un narrateur omniscient. Par exemple, la quasi-totalit\u00e9 de ce qui est racont\u00e9 dans <em>Un amour de Swann<\/em> devrait lui \u00eatre tout \u00e0 fait \u00e9tranger, se produisant \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait pas encore n\u00e9. Pourtant, l\u2019usage encore pr\u00e9sent de la premi\u00e8re personne (\u00ab\u00a0Mon grand-p\u00e8re avait pr\u00e9cis\u00e9ment connu [\u2026] la famille Verdurin\u00a0\u00bb [<em>Ibid.<\/em>, p. 196]) vient cr\u00e9er un contraste dans ce r\u00e9cit qui ne concerne en rien Marcel. Apr\u00e8s tout, comment celui-ci peut-il savoir que \u00ab\u00a0se sentant souffrant et triste depuis quelque temps [\u2026], Swann aurait aim\u00e9 aller se reposer un peu \u00e0 la campagne \u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0265)? Dans ces moments, le narrateur n\u2019est plus vraiment Marcel, ou plut\u00f4t il n\u2019est plus <em>seulement<\/em> lui. Comme il tient la plume, il peut se permettre, \u00e0 l\u2019inverse du h\u00e9ros, d\u2019inventer des faits, d\u2019ajouter des d\u00e9tails qui prendront leur sens lorsqu\u2019ils seront mis en relation avec la vie du protagoniste. Mais, si le narrateur persiste \u00e0 introduire la premi\u00e8re personne du singulier dans des passages o\u00f9 il est \u00e9vident qu\u2019il ne joue pas un r\u00f4le r\u00e9el, c\u2019est justement pour servir cette fragmentation du moi. Selon Daniel Couty et Axel Preiss, \u00ab\u00a0en feignant de ne pas anticiper sur le pr\u00e9sent du h\u00e9ros, et de ne pas lui substituer sa propre exp\u00e9rience, le narrateur cr\u00e9e [&#8230;] une structure gigogne dans laquelle les divers <em>je<\/em> viennent s\u2019emboiter comme autant d\u2019\u00e9tapes d\u2019une exp\u00e9rience en fait unique\u00a0\u00bb (Couty et Preiss, 2001, p.\u00a01446). En int\u00e9grant \u00e0 cette \u00ab\u00a0structure gigogne\u00a0\u00bb des d\u00e9tails personnels concernant d\u2019autres personnages, le narrateur montre l\u2019influence de ceux-ci sur son propre devenir, donc sur celui de Marcel. La fragmentation du <em>moi<\/em> parcourt ainsi toute la <em>Recherche<\/em>, m\u00eame lorsqu\u2019il n&rsquo;y est pas directement question du protagoniste.<\/p>\n<h2>Un h\u00e9ros fragment\u00e9<\/h2>\n<p>Si les autres personnages pr\u00e9sents dans la <em>Recherche<\/em> sont aussi importants dans le processus de division des <em>moi<\/em>, c\u2019est qu\u2019ils constituent souvent soit des doublets du protagoniste, soit des \u00eatres qui servent directement \u00e0 repr\u00e9senter des parties distinctes de son existence. Car Marcel ne se divise pas qu\u2019en h\u00e9ros et narrateur ; les phases de sa vie constituent elles-m\u00eames diff\u00e9rentes facettes de lui-m\u00eame dont le d\u00e9but et la fin s\u2019organisent \u00e0 travers le passage du temps. \u00c9videmment, les diff\u00e9rentes amours du narrateur joueront un r\u00f4le important dans la s\u00e9paration de ces <em>moi<\/em>, cr\u00e9ant en m\u00eame temps une forme de r\u00e9p\u00e9tition qui contribue \u00e0 rassembler tous les \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb en un tronc commun. Ainsi, on peut dire qu\u2019il y a les p\u00e9riodes \u00ab\u00a0Gilberte\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Albertine\u00a0\u00bb, qui, lorsqu\u2019elles se terminent, repr\u00e9sentent la suppression d\u2019une part importante du narrateur; celui-ci donne alors l&rsquo;impression de mourir pour se r\u00e9incarner chaque fois plus vieux, s&rsquo;acharnant \u00ab\u00a0\u00e0 un long et cruel suicide du moi qui en [lui-]m\u00eame aimait Gilberte\u00a0\u00bb (Proust, 1988 [1918], p.\u00a0180). Cela dit, longtemps apr\u00e8s la fin de son amour pour Albertine, lorsque le narrateur est victime d\u2019un quiproquos qui lui faire croire que cette derni\u00e8re est toujours vivante, il pr\u00e9cise qu\u2019il \u00ab\u00a0aurai[t] \u00e9t\u00e9 incapable de ressusciter Albertine parce qu[\u2019il] l\u2019\u00e9tai[t] de [se] ressusciter [lui]-m\u00eame, de ressusciter [s]on moi d\u2019alors\u00a0\u00bb (Proust, 1989 [1925], p.\u00a0222). C\u2019est donc r\u00e9ellement \u00e0 un \u00e2ge, une \u00e9poque de sa vie, que sont associ\u00e9es les femmes qu\u2019il a fr\u00e9quent\u00e9es, et qui ne sont pertinentes au r\u00e9cit que dans la mesure o\u00f9 elles servent cette qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9. Cr\u00e9ant un effet miroir, il dira d&rsquo;Albertine que \u00ab\u00a0[s]on amour \u00e9tait moins un amour pour elle qu\u2019un amour en [lui]\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a0138), de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il avait mentionn\u00e9, en pensant \u00e0 Gilberte\u00a0: \u00ab\u00a0on est toujours d\u00e9tach\u00e9 des \u00eatres\u00a0: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas leur nom\u00a0\u00bb (Proust, 1988 [1918], p.\u00a0180). La r\u00e9p\u00e9tition qui r\u00e8gle les deux \u00e9v\u00e8nements fait voir qu\u2019au-del\u00e0 des diff\u00e9rents <em>moi <\/em>persiste une forme d\u2019individualit\u00e9 qui ne change pas, que celui qui aime reste, et que seul l\u2019objet change.<\/p>\n<p>Pourtant, jusqu\u2019au moment de la R\u00e9v\u00e9lation, Marcel affirme prendre \u00ab\u00a0mieux conscience de [s]es propres transformations en les confrontant \u00e0 l\u2019identit\u00e9 des choses\u00a0\u00bb (Proust, 1988 [1922-1923], p.\u00a0510). La difficult\u00e9 d\u2019atteindre l\u2019entit\u00e9 d\u2019un moi unique est telle qu&rsquo;il fragmente son existence non seulement en p\u00e9riodes temporelles, mais aussi en choses, en lieux, se demandant parfois \u00e0 son r\u00e9veil s\u2019il n\u2019est pas \u00ab\u00a0une \u00e9glise, un quatuor, la rivalit\u00e9 de Fran\u00e7ois I<sup>er <\/sup>et de Charles Quint\u00a0\u00bb (Proust, 1987 [1913], p.\u00a03). De m\u00eame, lorsqu\u2019il est trop endormi pour se rappeler dans quel lieu il se trouve, il se sent \u00ab\u00a0plus d\u00e9nu\u00e9 que l\u2019homme des cavernes\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>., p.\u00a05), exactement comme si son existence, son individualit\u00e9, ne se manifestait que par ce qui l\u2019entoure. Pourtant, \u00e0 force de chercher \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer les traces de son pass\u00e9, il constate que ces lieux physiques, en dehors du souvenir, sont en soi vides de sens\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>J\u2019avais trop exp\u00e9riment\u00e9 l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019atteindre dans la r\u00e9alit\u00e9 ce qui \u00e9tait au fond de moi-m\u00eame; que ce n\u2019\u00e9tait pas plus sur la place Saint-Marc que ce n\u2019avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 mon second voyage \u00e0 Balbec, ou \u00e0 mon retour \u00e0 Tansonville pour voir Gilberte, que je retrouverais le Temps perdu, et que le voyage, qui ne faisait que me proposer une fois de plus l\u2019illusion que ces impressions anciennes existaient hors de moi-m\u00eame, au coin d\u2019une certaine place, me pouvait \u00eatre le moyen que je cherchais. (Proust, 1989 [1927], p.183)\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au moment de la R\u00e9v\u00e9lation, le narrateur associe donc ses diff\u00e9rents \u00e2ges \u00e0 des lieux et des gens, au point d\u2019en oublier presque, dans son souvenir, qu&rsquo;il \u00e9tait alors lui-m\u00eame pr\u00e9sent. Il cherche ses <em>moi<\/em> d\u2019alors aux endroits auxquels il les associe, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il s\u2019imagine qu\u2019il peut retrouver instantan\u00e9ment une fraction de sa jeunesse en croquant dans une madeleine. Or, Genette fait observer qu\u2019il y a disparition de \u00ab\u00a0la madeleine pr\u00e9sente d\u00e8s que surgit le souvenir de la madeleine pass\u00e9e\u00a0\u00bb (Genette, 1966, p.\u00a047), ce qui implique en un sens qu\u2019il y a aussi disparition du \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb de l\u2019action d\u00e8s qu\u2019apparait le \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb du pass\u00e9, du souvenir. Ce dernier est d&rsquo;ailleurs abstrait et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, car il ne peut coexister avec le <em>moi<\/em> qui occupe d\u00e9j\u00e0 cette tranche du temps. Ainsi, le narrateur ne peut avoir \u00e0 la fois dix ans et vingt ans, pas plus qu\u2019il ne peut \u00eatre \u00e0 Combray et \u00e0 Paris au m\u00eame moment. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de lui, par contre, les <em>moi<\/em> gardent le souvenir des lieux, des gens et des choses.<\/p>\n<h2>Des personnages \u00e0 plusieurs facettes<\/h2>\n<p>Le protagoniste connait donc des changements dans le temps, associant ses diff\u00e9rents \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb \u00e0 des objets et des \u00e9v\u00e8nements qui l\u2019aident \u00e0 se d\u00e9finir. Par contre, pour ceux qui l\u2019entourent, la v\u00e9rit\u00e9 que d\u00e9couvre Marcel ne modifie bien s\u00fbr en rien la perception qu\u2019ils ont de lui. C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que les limites d\u2019un narrateur \u00e0 la premi\u00e8re personne du singulier semblent en quelque sorte faire entrave au processus de fragmentation des <em>moi<\/em>, car Marcel ne peut se percevoir lui-m\u00eame \u00e0 partir du regard de son entourage. Toutefois, les autres personnages de la <em>Recherche <\/em>jouent ici un r\u00f4le important, puisque ce que le narrateur dira \u00e0 leur sujet pourra \u00eatre renvers\u00e9 et appliqu\u00e9 \u00e0 sa propre personne. Ainsi, il est fr\u00e9quent qu\u2019une personne en devienne une autre au fil de l\u2019\u0153uvre, ou encore qu\u2019elle rev\u00eate diff\u00e9rents masques. Roland Barthes parle d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne, fr\u00e9quent dans le roman proustien, qui \u00ab\u00a0conjoint dans un m\u00eame objet deux \u00e9tats absolument antipathiques et renverse radicalement une apparence en son contraire\u00a0\u00bb (Barthes, 1980, p.\u00a034). Ainsi, Marcel connaitra pour la Berma d&rsquo;abord l\u2019idol\u00e2trie, puis la d\u00e9ception et, enfin, une nouvelle admiration. Pourtant, le jeu de la com\u00e9dienne ne change pas; c\u2019est le regard de Marcel qui agit, selon son \u00e2ge et l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit dans lequel il est\u00a0: \u00ab\u00a0Mon impression, \u00e0 vrai dire, plus agr\u00e9able que celle d\u2019autrefois, n\u2019\u00e9tait pas diff\u00e9rente. Seulement, je ne la confrontais plus \u00e0 une id\u00e9e pr\u00e9alable, abstraite et fausse du g\u00e9nie dramatique, et je comprenais que le g\u00e9nie dramatique c\u2019\u00e9tait justement cela.\u00a0\u00bb (Proust, 1988 [1921-1922], p.\u00a042-43.) Ici, il y a fragmentation du narrateur, puisque deux \u00e2ges diff\u00e9rents lui proposent deux visions diff\u00e9rentes, mais aussi de la Berma, qui peut \u00eatre per\u00e7ue comme une bonne ou une mauvaise com\u00e9dienne selon la maturit\u00e9 du regard qui se pose sur elle.<\/p>\n<p>Toutefois, c\u2019est probablement avec Albertine qu\u2019apparait le mieux cette fragmentation des <em>moi<\/em> selon le regard, d\u2019abord parce qu\u2019elle est d\u00e8s le d\u00e9part pr\u00e9sent\u00e9e comme ayant plusieurs visages, puis parce qu\u2019elle cache tant de choses \u00e0 Marcel qu\u2019elle ne peut \u00eatre d\u00e9couverte qu\u2019au fil du temps, cette exploration se continuant m\u00eame apr\u00e8s la mort du personnage. En se questionnant sur la diversit\u00e9 des Albertine, le narrateur en vient in\u00e9vitablement \u00e0 se questionner sur ses propres agissements et est d\u2019autant plus divis\u00e9 qu\u2019il s\u2019adapte inconsciemment aux diff\u00e9rentes fa\u00e7ades de son amie\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019\u00e9taient si divers les \u00eatres que je contemplais en elle \u00e0 cette \u00e9poque que plus tard je pris l\u2019habitude de devenir moi-m\u00eame un personnage autre selon celle des Albertine \u00e0 laquelle je pensais\u00a0: un jaloux, un indiff\u00e9rent, un voluptueux, un m\u00e9lancolique, un furieux, recr\u00e9\u00e9s non seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais selon la force de la croyance interpos\u00e9e, pour un m\u00eame souvenir, par la fa\u00e7on diff\u00e9rente dont je l\u2019appr\u00e9ciais. [\u2026] Pour \u00eatre exact, je devrais donner un nom diff\u00e9rent \u00e0 chacun des moi qui dans la suite pensa \u00e0 Albertine\u00a0: je devrais plus encore donner un nom diff\u00e9rent \u00e0 chacune de ces Albertine qui apparaissaient devant moi\u2026 (Proust, 1988 [1918], p.\u00a0507)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Albertine n\u2019apparait donc pas r\u00e9ellement comme un tout, elle semble plut\u00f4t servir, par la diversit\u00e9 de ses versants, la fragmentation qui s\u2019op\u00e8re au sein du narrateur lui-m\u00eame. Gr\u00e2ce \u00e0 Albertine, de nouveaux <em>moi<\/em> apparaissent et viennent d\u00e9construire en partie la personnalit\u00e9 que l&rsquo;on connait au narrateur pour la reconstruire diff\u00e9remment par la suite. Le r\u00f4le qu&rsquo;elle joue est compl\u00e9t\u00e9 par la compr\u00e9hension qu&rsquo;a le narrateur de \u00ab\u00a0la diff\u00e9rence qu\u2019il y [a] entre ce que l\u2019importance de sa personne et de ses actions est pour [lui] et pour les autres\u00a0\u00bb (Proust, 1992 [1925], p.138), notamment lorsqu\u2019il en montre une photo \u00e0 Robert de Saint-Loup et que ce dernier est visiblement d\u00e9\u00e7u par son manque de charme. Mais Saint-Loup lui-m\u00eame avait \u00e9t\u00e9 amoureux fou de Rachel, femme chez qui Marcel n&rsquo;arrivait \u00e0 voir que la prostitu\u00e9e qui l&rsquo;avait courtis\u00e9 par le pass\u00e9. Les personnages, m\u00eame en dehors du narrateur, subissent donc les variations de l&rsquo;\u00e2ge dans le regard de qui les per\u00e7oit.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 *\u00a0\u00a0 *\u00a0\u00a0 *<\/p>\n<p>Ce qui fait la particularit\u00e9 de la <em>Recherche<\/em> et qui n&rsquo;est certainement pas \u00e9tranger au succ\u00e8s qu&rsquo;elle a connu, c&rsquo;est donc cette superposition de couches d&rsquo;\u00e2ge dans la construction du personnage de Marcel. Celui-ci est presque un vieillard au moment o\u00f9 il relate son histoire mais, pourtant, on l&rsquo;oublie facilement au moment o\u00f9 il se demande, encore enfant, comment s\u00e9duire la petite Gilberte. Immerg\u00e9 par son souvenir d&rsquo;enfance, il parvient \u00e0 nous faire croire que les \u00e9motions racont\u00e9es, les sentiments v\u00e9cus \u00e9taient tous aussi pr\u00e9cis dans son esprit lorsqu&rsquo;il n&rsquo;avait pas m\u00eame dix ans qu&rsquo;ils le sont en fin de vie. De m\u00eame, chaque personnage, chaque \u00e9v\u00e8nement est per\u00e7u \u00e0 travers deux regards, celui du vieil homme et celui du protagoniste. On peut sans doute dire que cette dualit\u00e9 est \u00e0 la base du talent reconnu \u00e0 Proust pour la psychologie et l&rsquo;analyse sociale, ou ce qui fut renomm\u00e9, par Salvador Dali, son \u00ab\u00a0instrospection masochiste et sa d\u00e9cortication anale et sadique de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (Dali, 2005 [1964], p.80). L&rsquo;animosit\u00e9 du peintre, qui vante ses propres capacit\u00e9s d&rsquo;analyste et de psychologue comme \u00e9tant sup\u00e9rieures \u00e0 celle de Proust (<em>ibid<\/em>.), est palpable, et, pourtant, il est \u00e9tonnant de constater comme son \u0153uvre autobiographique, qui comprend <em>Journal d&rsquo;un g\u00e9nie<\/em> et <em>La vie secr\u00e8te de Salvador Dali<\/em>, se rapproche par sa narration de la saga proustienne. Ainsi, lorsque Dali fait le r\u00e9cit de sa rencontre avec la jeune Gallutchka, son premier amour, on a tout \u00e0 fait l&rsquo;impression qu&rsquo;il s&rsquo;agit de Marcel voyant Gilberte pour la premi\u00e8re fois, et ses souvenirs de jeunesse se teintent de cette parano\u00efa-critique venue apr\u00e8s le succ\u00e8s, au m\u00eame titre que ceux de Marcel sont influenc\u00e9s par sa m\u00e9lancolie de fin de vie. Proust, par sa <em>Recherche<\/em>, a influenc\u00e9 l&rsquo;\u00e9criture autobiographique m\u00eame chez les plus r\u00e9tifs. Et si Dali consid\u00e8re sa connaissance des travaux freudiens comme un avantage sur son pr\u00e9d\u00e9cesseur (<em>id<\/em>.), on voit bien que Proust n&rsquo;\u00e9tait pas en reste sur ce point, puisqu&rsquo;il a instinctivement appliqu\u00e9 la th\u00e9orie psychanalytique \u00e0 sa narration du souvenir, qui se rapproche \u00e9trangement du r\u00e9cit de r\u00eave. La madeleine agit sur Marcel comme le psychanalyste sur son patient, le for\u00e7ant \u00e0 se rem\u00e9morer un pass\u00e9 depuis longtemps enfoui dans l&rsquo;inconscient. L&rsquo;<em>ego<\/em>, le <em>\u00e7a<\/em> et le <em>surmoi<\/em> ne sont pas \u00e9voqu\u00e9s, mais surgissent constamment, laissant voir que Proust, malgr\u00e9 son ignorance des travaux de Freud, avait aussi compris l&rsquo;in\u00e9luctable fragmentation identitaire.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Barthes, Roland. 1980. \u00ab\u00a0Une id\u00e9e de recherche\u00a0\u00bb. In <em>Collectif \u2013 Recherche de Proust<\/em>. Paris\u00a0: Seuil, p. 34-39.<\/p>\n<p>Couty, Daniel et Axel Preiss. 2001. \u00ab\u00a0Marcel Proust\u00a0\u00bb. In Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty et Alain Rey. <em>Dictionnaire des \u00e9crivains de langue fran\u00e7aise.<\/em> Paris\u00a0: Larousse, p.\u00a01435-1446.<\/p>\n<p>Dali, Salvador. 2005 [1964]. <em>Journal d&rsquo;un g\u00e9nie.<\/em> Paris\u00a0: Gallimard, 301 p.<\/p>\n<p>______. 2002 [1942]. <em>La vie secr\u00e8te de Salvador Dali.<\/em> Paris\u00a0: Gallimard, 437 p.<\/p>\n<p>Eco, Umberto. 1985 [1979]. <em>Lector in fabula.<\/em> Paris\u00a0: Grasset, 314 p.<\/p>\n<p>Freud, Sigmund. 1998 [1899]. \u00ab\u00a0Des souvenirs-couverture\u00a0\u00bb. In<em> \u0152uvres compl\u00e8tes III.<\/em> Paris\u00a0: Presses universitaires de France, p. 254-276.<\/p>\n<p>______. 2003 [1900]. <em>\u0152uvres compl\u00e8tes IV. L&rsquo;interpr\u00e9tation du r\u00eave.<\/em> Paris\u00a0: Presses universitaires de France, 758 p.<\/p>\n<p>______. 1988 [1901]. <em>Sur le r\u00eave<\/em>. Paris\u00a0: Gallimard, 146 p.<\/p>\n<p>Genette, G\u00e9rard. \u00ab\u00a0Proust palimpseste\u00a0\u00bb. In <em>Figure I.<\/em> Paris\u00a0: Seuil, 1966, p. 39-67.<\/p>\n<p><strong><em>\u00c0 la recherche du temps perdu<\/em><\/strong><strong>\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>Proust, Marcel. 1987 [1913]. <em>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, 527 p.<\/p>\n<p>______. 1988 [1918]. <em>\u00c0 l&rsquo;ombre des jeunes filles en fleurs<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, 568 p.<\/p>\n<p>______. 1988 [1921-1922]. <em>Le c\u00f4t\u00e9 de Guermantes<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, 765 p.<\/p>\n<p>______. 1988 [1922-1923]. <em>Sodome et Gomorrhe<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, 645 p.<\/p>\n<p>______. 1988 [1923]. <em>La prisonni\u00e8re<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, 465\u00a0p.<\/p>\n<p>______. 1992 [1925]. <em>Albertine disparue<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, 364\u00a0p.<\/p>\n<p>______. 1989 [1927]. <em>Le temps retrouv\u00e9<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Folio classique\u00a0\u00bb, 447\u00a0p.<\/p>\n<p><!--novelty_footnote_list()--><\/p>\n<section class=\"footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed\" data-collapsible-show-label=\"Notes\" data-collapsible-hide-label=\"Notes\">\n<h2>Notes<\/h2>\n<p id=\"footnote1_yx3emgf\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref1_yx3emgf\">[1]<\/a> C&rsquo;est ce que montre Freud notamment dans son article \u00ab\u00a0L&rsquo;infantile comme source du r\u00eave\u00a0\u00bb, o\u00f9 il avance que l&rsquo;activit\u00e9 onirique, tout comme le souvenir, \u00ab\u00a0comporterait dans son contenu manifeste un point de rattachement au v\u00e9cu r\u00e9cent, mais dans son contenu latent un point de rattachement au v\u00e9cu le plus ancien\u00a0\u00bb. (Freud, 2003 [1900], p.\u00a0256.)<\/p>\n<p id=\"footnote2_zrcfowy\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref2_zrcfowy\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0Le texte est donc un tissu d\u2019espaces blancs, d\u2019interstices \u00e0 remplir, et celui qui l\u2019a \u00e9mis pr\u00e9voyait qu\u2019ils seraient remplis et les a laiss\u00e9s en blanc pour deux raisons. D\u2019abord parce qu\u2019un texte est un m\u00e9canisme paresseux (ou \u00e9conomique) qui vit sur la plus value de sens qui y est introduite par le destinataire; [\u2026] ensuite parce que, au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il passe de la fonction didactique \u00e0 la fonction esth\u00e9tique, un texte veut laisser au lecteur l\u2019initiative interpr\u00e9tative, m\u00eame si en g\u00e9n\u00e9ral il d\u00e9sire \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 avec une marge suffisante d\u2019univocit\u00e9.\u00a0\u00bb (Eco, 1985 [1979], p. 63-64.)<\/p>\n<p id=\"footnote3_4w02jf1\" class=\"footnote\"><a class=\"footnote-label\" href=\"#footnoteref3_4w02jf1\">[3]<\/a> On peut d&rsquo;ailleurs ais\u00e9ment comparer cette caract\u00e9ristique du souvenir \u00e0 celle que Freud pr\u00eate en premier lieu \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 onirique, comme nous le montre ce passage tir\u00e9 de <em>L&rsquo;interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Tout porte \u00e0 penser que notre souvenir restitue le r\u00eave de mani\u00e8re non seulement lacunaire mais encore infid\u00e8le et falsifi\u00e9e. De m\u00eame que l\u2019on peut, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, douter si ce qui a \u00e9t\u00e9 r\u00eav\u00e9 a \u00e9t\u00e9 effectivement aussi incoh\u00e9rent et flou que ce que nous en avons en m\u00e9moire, de m\u00eame il peut \u00eatre, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, mis en doute si un r\u00eave a \u00e9t\u00e9 aussi coh\u00e9rent que le r\u00e9cit que nous en faisons, si lors de la tentative de reproduction nous ne comblons pas des lacunes existantes ou cr\u00e9\u00e9es par l\u2019oubli avec du mat\u00e9riel nouveau arbitrairement choisi [&#8230;].\u00a0\u00bb (Freud, 2003 [1900], p. 564)<\/p>\n<\/section>\n<p><!--\/novelty_footnote_list()--><\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Jacob, Carm\u00e9lie. 2011. \u00abDu moi fragmentaire d\u2019\u00c0 la recherche du temps perdu. Ou comment Marcel devint vieux lorsque son narrateur croqua dans une madeleine\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014, En\u00a0ligne &lt;http:\/\/revuepostures.com\/fr\/articles\/jacob-14&gt;\u00a0(Consult\u00e9\u00a0le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/jacob-14.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 jacob-14.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-fe574332-fd68-4807-9ec5-4c7281ed82e4\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/jacob-14.pdf\">jacob-14<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/jacob-14.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-fe574332-fd68-4807-9ec5-4c7281ed82e4\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Vieillesse et passage du temps\u00a0\u00bb, n\u00b014 Au d\u00e9part, c\u2019est le titre \u00c0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 que Marcel Proust avait pens\u00e9 donner \u00e0 son \u0153uvre maitresse. Beaucoup moins litt\u00e9raire et po\u00e9tique que celui qui est demeur\u00e9 (\u00c0 la recherche du temps perdu), cette premi\u00e8re id\u00e9e avait le m\u00e9rite de refl\u00e9ter le th\u00e8me abord\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1220,1219],"tags":[183],"class_list":["post-5499","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-dossier","category-vieillesse-et-passage-du-temps","tag-jacob-carmelie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5499","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5499"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5499\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9213,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5499\/revisions\/9213"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5499"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5499"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5499"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}