{"id":5502,"date":"2024-06-13T19:48:21","date_gmt":"2024-06-13T19:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/enseigner-la-litterature-des-femmes-transmission-et-consecration\/"},"modified":"2024-09-09T16:48:55","modified_gmt":"2024-09-09T16:48:55","slug":"enseigner-la-litterature-des-femmes-transmission-et-consecration","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5502","title":{"rendered":"Enseigner la litt\u00e9rature des femmes : transmission et cons\u00e9cration"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6886\">Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15<\/a><\/h5>\n<p>La part belle accord\u00e9e \u00e0 l\u2019enseignement du <em>fran\u00e7ais, langue et litt\u00e9rature<\/em> au c\u0153ur de la \u00ab\u00a0formation g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb offerte \u00e0 tous les \u00e9tudiants qui fr\u00e9quentent les \u00e9tablissements d\u2019enseignement coll\u00e9gial, forme un terreau int\u00e9ressant pour \u00e9tudier les valeurs sociales et institutionnelles qui sont transmises aux jeunes Qu\u00e9b\u00e9cois. L\u2019enseignement coll\u00e9gial rel\u00e8ve en effet d\u2019une structure \u00e9tatique qui en \u00e9tablit le cadre, prescrivant des attitudes, des habilet\u00e9s, des comp\u00e9tences \u00e0 transmettre. Ainsi, les buts disciplinaires impos\u00e9s \u00e0 l\u2019enseignement de la litt\u00e9rature au coll\u00e9gial invitent l\u2019\u00e9tudiant \u00e0 \u00ab\u00a0int\u00e9grer les acquis de la culture\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e0 mieux se situer par rapport \u00e0 son milieu culturel, afin de favoriser sa participation en tant que citoyen responsable dans la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (MELS, 2009, p. 1 et 6). Il convient donc de s\u2019interroger pr\u00e9cis\u00e9ment sur le type de culture qui est valoris\u00e9 et v\u00e9hicul\u00e9 par l\u2019\u00e9cole qu\u00e9b\u00e9coise et sur le genre de citoyen.ne que formera celle-ci au terme du parcours propos\u00e9 par la formation dispens\u00e9e. Le manuel scolaire, outil didactique dont la forme est volontairement sch\u00e9matique, synth\u00e9tique et totalisante (Cellard, 2007, p. 2), peut constituer un lieu propice \u00e0 une approche de la question de l\u2019enseignement de la litt\u00e9rature des femmes dans cette perspective. En effet, loin d\u2019\u00eatre un simple instrument p\u00e9dagogique, le manuel scolaire participe pleinement \u00e0 l\u2019institutionnalisation de la litt\u00e9rature, par l\u2019\u00e9laboration et la l\u00e9gitimation d\u2019un patrimoine \u00e0 transmettre ; en ce sens, il joue un r\u00f4le non n\u00e9gligeable dans une certaine forme de diffusion de la culture litt\u00e9raire de m\u00eame que dans la cons\u00e9cration de ses cr\u00e9ateurs. De surcro\u00eet, par le lien qu\u2019il entretient avec des instances extra-litt\u00e9raires qui lui donnent sa pleine l\u00e9gitimit\u00e9 tout en le rendant particuli\u00e8rement perm\u00e9able aux discours ambiants, le manuel porte \u00e9galement une lourde charge axiologique, charriant des valeurs, des postures morales ou id\u00e9ologiques. En effet, le manuel de litt\u00e9rature \u00ab\u00a0donne des significations aux choses et aux \u00e9v\u00e9nements [\u2026]\u00a0\u00bb, significations qui \u00ab\u00a0sont issues d\u2019une <em>discrimination<\/em> concernant les textes, les auteurs, les \u0153uvres, ou encore d\u2019une <em>valorisation\/d\u00e9valorisation<\/em>\u00a0\u00bb (Melan\u00e7on, Moisan et Roy, 1988, p. 234). En cela, le danger potentiel que rec\u00e8le le discours de la didactique est qu\u2019il \u00ab\u00a0est <em>exemplaire<\/em> parce que pr\u00e9sent\u00e9 comme <em>vrai<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Ibid., <\/em>p. 235)\u00a0; il est donc d\u2019autant plus important d\u2019examiner la fa\u00e7on dont la litt\u00e9rature des femmes y est int\u00e9gr\u00e9e, de m\u00eame que la fa\u00e7on dont les femmes sont repr\u00e9sent\u00e9es par le discours didactique.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sente \u00e9tude s\u2019appliquera donc \u00e0 suivre la piste d\u2019une repr\u00e9sentativit\u00e9 l\u00e9gitime des \u00e9crivaines au sein du corpus canonis\u00e9 par le manuel scolaire. En outre, elle s\u2019attardera aux nuances et aux modulations qui teintent le discours didactique qui les encadre, afin de voir, d\u2019une part, comment y sont repr\u00e9sent\u00e9es et \u00ab\u00a0cat\u00e9goris\u00e9es\u00a0\u00bb les femmes qui \u00e9crivent, et, d\u2019autre part, quelles sont les particularit\u00e9s qui se d\u00e9gagent des \u00e9crits de femmes qui y sont analys\u00e9s. Car ainsi que le souligne Patricia Smart dans son essai sur l\u2019\u00e9mergence du f\u00e9minin dans la tradition litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9coise, \u00ab\u00a0[a]u Qu\u00e9bec, un survol m\u00eame rapide du corpus litt\u00e9raire laisse soup\u00e7onner que lorsque les femmes \u00e9crivent, la tradition se rompt et le changement s\u2019ins\u00e8re dans l\u2019\u00e9difice solide des repr\u00e9sentations culturelles\u00a0\u00bb (Smart, 1990, p. 13) ; ainsi, \u00ab\u00a0le trac\u00e9 de \u201cson histoire \u00e0 lui\u201d et de \u201cson histoire \u00e0 elle\u201d telles qu\u2019elles se sont racont\u00e9es et entrecrois\u00e9es dans le contexte d\u2019une Histoire nationale [\u2026] m\u00e8ne \u00e0 la remise en question des pr\u00e9suppos\u00e9s implicites\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 15) de l\u2019histoire litt\u00e9raire, ce qui peut laisser esp\u00e9rer la possibilit\u00e9 d\u2019un enseignement moins rigide et moins normatif d\u2019une litt\u00e9rature au contraire per\u00e7ue comme \u00e9tant en constante \u00e9volution et port\u00e9e par des paroles multiples.<\/p>\n<p>Une analyse comparative de deux anthologies de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise utilis\u00e9es actuellement comme manuels dans le r\u00e9seau coll\u00e9gial pour le troisi\u00e8me cours de la formation g\u00e9n\u00e9rale en fran\u00e7ais (<em>Litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise<\/em>) servira de base \u00e0 la r\u00e9flexion sur cet apport particulier de l\u2019enseignement de la litt\u00e9rature des femmes. La premi\u00e8re anthologie est celle qui est le plus largement diffus\u00e9e dans le r\u00e9seau coll\u00e9gial et qui constitue, en ce sens, un quasi manuel de r\u00e9f\u00e9rence dans la pratique de plusieurs enseignants. Il s\u2019agit de l\u2019<em>Anthologie de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise <\/em>publi\u00e9e chez CEC par Marcel Laurin, manuel qui se veut assez conventionnel, tant dans sa p\u00e9riodisation et dans le choix des textes \u2014 la plupart canoniques et bien \u00e9tablis comme des \u00ab\u00a0incontournables\u00a0\u00bb \u2014 que dans l\u2019appareil p\u00e9dagogique qui les accompagne. Comme le pr\u00e9cise son auteur dans son \u00ab\u00a0Avant-propos\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Ce manuel se veut un lieu de m\u00e9moire. [\u2026] D\u2019o\u00f9 le souci de pr\u00e9senter une image de la litt\u00e9rature incarn\u00e9e dans la marche de l\u2019Histoire; plus pr\u00e9cis\u00e9ment de proposer une lecture de notre histoire, telle que l\u2019ont v\u00e9cue ou r\u00eav\u00e9e nos \u00e9crivains, chacun \u00e0 travers son destin singulier.\u00a0\u00bb (2007 [1996], p. III) Se dessine donc d\u2019entr\u00e9e de jeu dans cet ouvrage une vision centr\u00e9e sur la qu\u00eate identitaire et l\u2019affirmation nationale.<\/p>\n<p>La seconde anthologie, plus r\u00e9cente, est l\u2019\u0153uvre d\u2019un collectif form\u00e9 de plusieurs enseignants de litt\u00e9rature au coll\u00e9gial, sous la direction d\u2019Andr\u00e9 G. Turcotte\u00a0: intitul\u00e9e<em> Confrontation des \u00e9crivains d\u2019hier \u00e0 aujourd\u2019hui<\/em>. <em>De la Nouvelle-France au Qu\u00e9bec actuel<\/em> et publi\u00e9e en 2007 chez Modulo, cette anthologie pr\u00e9sente d\u2019embl\u00e9e \u00ab\u00a0la volont\u00e9 de r\u00e9aliser un ouvrage diff\u00e9rent, pr\u00e9sentant un regard neuf, original sur notre litt\u00e9rature\u00a0\u00bb (Turcotte, 2007, p. III). En incluant le directeur de la publication, sur les onze collaborateurs ayant \u0153uvr\u00e9 \u00e0 ce manuel, plus de la moiti\u00e9 sont des femmes. Loin d\u2019\u00eatre innocente, cette remarque contraste au contraire avec l\u2019analyse d\u00e9sabus\u00e9e que fait Isabelle Boisclair au sujet des manuels scolaires litt\u00e9raires d\u2019avant 1990\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>D\u2019embl\u00e9e, une remarque s\u2019impose\u00a0: aucune femme n\u2019a particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de ces manuels. D\u2019une certaine fa\u00e7on, voil\u00e0 presque un constat d\u2019\u00e9chec puisque nous disions plus haut que ce que nous voulions v\u00e9rifier comme preuve de l\u2019int\u00e9gration des femmes dans le champ litt\u00e9raire, ce n\u2019est pas seulement leur cons\u00e9cration, mais bien leur conqu\u00eate du pouvoir de cons\u00e9cration (2002, p.\u00a0300).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Surtout, on remarque parmi les noms des collaborateurs celui d\u2019Annissa Laplante, responsable des \u00ab\u00a0\u00c9crits de femmes\u00a0\u00bb. Si cette identification explicite, qui appara\u00eet en t\u00eate de l\u2019ouvrage, peut \u00e9tonner, voire m\u00eame sembler r\u00e9ductrice ou trop \u00ab\u00a0cat\u00e9gorisante\u00a0\u00bb, on constate au contraire assez rapidement \u00e0 la lecture de ce manuel une nette diff\u00e9rence quant au soin avec lequel des textes de femmes sont int\u00e9gr\u00e9s au corpus\u00a0; ceux-ci sont, d\u2019une part, pr\u00e9sents en plus grande quantit\u00e9, mais surtout, pr\u00e9sent\u00e9s et analys\u00e9s avec beaucoup plus de nuance et de subtilit\u00e9, si l\u2019on compare au traitement habituel r\u00e9serv\u00e9 aux textes de femmes \u00ab\u00a0\u00e9chantillons\u00a0\u00bb ou vagues \u00ab\u00a0\u00e9chos\u00a0\u00bb, plac\u00e9s en fin de chapitre ou carr\u00e9ment en annexe de plusieurs anthologies traditionnelles. Je m\u2019attarderai ici \u00e0 pr\u00e9senter le versant positif de cette confrontation entre deux conceptions fort diff\u00e9rentes du manuel scolaire litt\u00e9raire, en donnant quelques exemples parmi les plus r\u00e9v\u00e9lateurs de cet apport de la litt\u00e9rature des femmes en lien avec le renouveau didactique souhait\u00e9 par les auteurs de l\u2019anthologie de Modulo, tout en esquissant la comparaison avec l\u2019anthologie de Laurin.<\/p>\n<p>Toutes deux s\u2019ouvrent donc par un premier chapitre traitant de la litt\u00e9rature d\u2019avant le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Chez Laurin, ce chapitre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Une civilisation prend racine\u00a0: mise en place de l\u2019imaginaire qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb nous m\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 l\u2019av\u00e8nement de la litt\u00e9rature patriotique et met en valeur les \u00ab\u00a0p\u00e8res fondateurs\u00a0\u00bb de la litt\u00e9rature canadienne-fran\u00e7aise, avec pour seule exception Marie de l\u2019Incarnation, \u00e0 qui une page d\u2019anthologie est consacr\u00e9e, laquelle apprend au lecteur, de fa\u00e7on fort succincte, aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un extrait litt\u00e9raire d\u2019\u00e0 peine 20 lignes, qu\u2019apr\u00e8s un mariage malheureux Marie s\u2019est consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9ducation des jeunes filles&#8230; Qu\u2019en est-il chez Modulo? D\u2019abord, on peut remarquer que ce premier chapitre intitul\u00e9 de fa\u00e7on pragmatique \u00ab\u00a0\u00c9crits de la Nouvelle-France\u00a0\u00bb est divis\u00e9 en diff\u00e9rentes sous-parties: \u00ab\u00a0point de vue des explorateurs\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0point de vue des religieux\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0point de vue d\u2019observateurs en marge de l\u2019administration coloniale\u00a0\u00bb, etc. M\u00eame sans vouloir \u00eatre complaisant, il serait difficile de ne pas conc\u00e9der \u00e0 Modulo la volont\u00e9 d\u2019inscrire d\u2019embl\u00e9e la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9senter une vision non monolithique et certes moins canonique de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise des origines, s\u2019\u00e9loignant ainsi du triomphalisme qui pr\u00e9vaut trop souvent dans ce genre d\u2019ouvrage. Quant aux textes de femmes, s\u2019ils ne foisonnent tout de m\u00eame pas parmi ceux des \u00ab\u00a0p\u00e8res fondateurs\u00a0\u00bb, on remarque que l\u2019\u00e9quipe de Modulo en retient deux plut\u00f4t qu\u2019un seul, ceux de Marie de l\u2019Incarnation et d\u2019\u00c9lizabeth B\u00e9gon, \u00e0 qui l\u2019on r\u00e9serve un traitement souvent \u00e9quitable par rapport aux textes masculins (par exemple, le \u00ab\u00a0point de vue des religieux\u00a0\u00bb est illustr\u00e9 par celui de Gabriel Sagard et de Marie de l\u2019Incarnation\u00a0; le \u00ab\u00a0point de vue d\u2019observateurs\u00a0\u00bb pr\u00e9sente quant \u00e0 lui celui d\u2019\u00c9lizabeth B\u00e9gon et du baron de Lahontan). Fait \u00e0 noter\u00a0: Marie de l\u2019Incarnation se voit ici consacrer cinq pages. Outre sa <em>Correspondance<\/em> dont on pr\u00e9sente ici un extrait significatif de quatre pages annot\u00e9es, illustr\u00e9es et comment\u00e9es, les textes de pr\u00e9sentation qui l\u2019accompagnent insistent sur l\u2019importance de sa contribution historique, en d\u00e9crivant notamment Marie de l\u2019Incarnation comme une femme ayant d\u00fb combattre les pr\u00e9jug\u00e9s li\u00e9s \u00e0 son sexe et \u00e0 sa condition, ayant fond\u00e9 la premi\u00e8re maison d\u2019enseignement au Canada fran\u00e7ais, publi\u00e9 des ouvrages en langue am\u00e9rindienne, etc. Sa <em>Correspondance<\/em> est pour sa part pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab\u00a0un t\u00e9moignage de\u00a0toute premi\u00e8re valeur\u00a0\u00bb (Turcotte, 2007, p. 18) sur la gestation de la colonie, qui offre notamment un point de vue inhabituel sur la spiritualit\u00e9 des Am\u00e9rindiens, moins empreint des jugements g\u00e9n\u00e9ralement v\u00e9hicul\u00e9s sur ces \u00ab\u00a0sauvages\u00a0\u00bb dans la litt\u00e9rature coloniale plus canonique. La m\u00eame originalit\u00e9 se retrouve dans la pr\u00e9sentation d\u2019\u00c9lizabeth B\u00e9gon, dont on ne se contente pas, comme c\u2019est trop souvent le cas dans la critique litt\u00e9raire, de souligner le caract\u00e8re discutable de sa relation avec son \u00ab\u00a0cher fils\u00a0\u00bb, pour \u00e9galement souligner ses audaces de jugement, son humour savoureux et irr\u00e9v\u00e9rencieux face \u00e0 l\u2019autorit\u00e9, sa libert\u00e9 de pens\u00e9e, etc. Sa <em>Correspondance<\/em>, dont ici encore un extrait significatif est offert, est pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab\u00a0un t\u00e9moignage historique de premier plan\u00a0\u00bb (<em>Ibid., <\/em>p. 24) dont l\u2019\u00e9criture est habile et incisive. On le voit, dans ces deux cas, ces \u00e9crits de femmes figurent en bonne place parmi ceux des \u00ab\u00a0p\u00e8res fondateurs\u00a0\u00bb, sans le jugement mi\u00e8vre ou r\u00e9ducteur qui leur est trop souvent r\u00e9serv\u00e9. De plus, dans les deux cas, on en souligne l\u2019apport sur les plans historiques, ethnologiques, etc., en insistant sur la valeur de la diversit\u00e9 des points de vue qu\u2019ils permettent de v\u00e9hiculer.<\/p>\n<p>Le chapitre qui suit, dans les deux anthologies, s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler la litt\u00e9rature du terroir, soit la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise ayant marqu\u00e9 le tournant du si\u00e8cle et ses premi\u00e8res d\u00e9cennies. S\u2019il faut reconna\u00eetre \u00e0 Laurin l\u2019inclusion d\u2019une section intitul\u00e9e \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9mancipation des femmes\u00a0\u00bb, laquelle est toutefois compos\u00e9e d\u2019un seul paragraphe dans lequel on aborde la lutte des suffragettes qu\u00e9b\u00e9coises, force est de constater qu\u2019ici encore, la place r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 des textes de femmes s\u2019av\u00e8re d\u00e9cevante, non pas tant pour ce qui est des auteures qu\u2019il choisit de pr\u00e9senter \u2013 les choix attendus s\u2019y retrouvant \u2013 mais plut\u00f4t, ici encore, \u00e0 cause du traitement limit\u00e9 qui leur est accord\u00e9. La section qui s\u2019attarde \u00e0 la \u00ab\u00a0litt\u00e9rature qui donne forme \u00e0 la nation\u00a0\u00bb pr\u00e9sente par exemple 17 morceaux choisis pour illustrer la litt\u00e9rature patriotique, parmi lesquels ne figure qu\u2019une seule femme\u00a0: Germaine Gu\u00e8vremont. D\u2019aucuns s\u2019\u00e9tonneront de l\u2019inscription dans le courant patriotique de cette \u00e9crivaine dont l\u2019\u0153uvre charni\u00e8re est au contraire le signe d\u2019une ouverture \u00e0 la modernit\u00e9 dans la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise\u2026 Malgr\u00e9 tout, le texte de pr\u00e9sentation qui accompagne l\u2019extrait litt\u00e9raire (la sc\u00e8ne o\u00f9 le Survenant reproche aux habitants du Chenal du Moine leur s\u00e9dentarit\u00e9) fait \u00e9tat du renouveau apport\u00e9 par ce roman, mais pour insister sur le fait qu\u2019il permet de\u00a0\u00ab\u00a0renouer avec la filiation des coureurs des bois\u00a0\u00bb (Laurin, 2007, p. 54), gommant toute sp\u00e9cificit\u00e9 f\u00e9minine, et pire encore, repliant ce roman dans une analyse pass\u00e9iste et dualiste \u00e0 travers l\u2019opposition entre s\u00e9dentaires et nomades.<\/p>\n<p>Le roman de Gu\u00e8vremont se voit r\u00e9server un traitement diff\u00e9rent chez Modulo. On peut d\u2019abord noter que l\u2019extrait choisi, plut\u00f4t que de reprendre un \u00ab\u00a0morceau d\u2019anthologie\u00a0\u00bb dont la validit\u00e9 soit bien \u00e9tablie, pr\u00e9sente une sc\u00e8ne o\u00f9 se confrontent les visions de deux personnages, l\u2019un masculin (le Survenant) et l\u2019autre f\u00e9minin (Ang\u00e9lina), sur l\u2019\u00e9tranget\u00e9 que repr\u00e9sentent les gitans de passage au Chenal du Moine. En plus de montrer un rapport ambivalent quant \u00e0 l\u2019image de la femme (le jugement et la jalousie ressentie par Ang\u00e9lina devant la libert\u00e9 qu\u2019incarne une jeune <em>gypsy<\/em>), cet extrait r\u00e9v\u00e8le l\u2019\u00e9veil du personnage f\u00e9minin \u00e0 une nature sensuelle et illustre \u00e9galement l\u2019irruption, dans ce monde ferm\u00e9, de l\u2019Autre et de la modernit\u00e9. L\u2019iconographie joue ici un r\u00f4le crucial, puisque l\u2019illustration qui accompagne le texte, loin de reprendre des \u00e9l\u00e9ments convenus tels que le village terrien ou l\u2019image virile du Survenant, est \u00e9tonnamment l\u2019image d\u2019une <em>Jeune femme au chandail jaune<\/em>, \u0153uvre de la peintre montr\u00e9alaise Prudence Heward, qui \u00ab\u00a0propose une nouvelle image de la femme, \u00e0 rapprocher de la boh\u00e9mienne de Germaine Gu\u00e8vremont [\u2026]\u00a0\u00bb, jeune femme qui \u00ab\u00a0semble h\u00e9siter un moment entre deux mondes\u00a0: derri\u00e8re elle, celui qu\u2019elle quitte et, devant, [\u2026] cet \u201cailleurs\u201d qui l\u2019appelle et qui capte son regard\u00a0\u00bb (Turcotte, 2007, p. 134). L\u2019accent est donc mis ici sur une particularit\u00e9 du roman de Gu\u00e8vremont que la critique f\u00e9ministe a mis en lumi\u00e8re, soit celui de la r\u00e9ceptivit\u00e9 des personnages f\u00e9minins au \u00ab\u00a0message\u00a0\u00bb d\u2019ouverture et de transformation amen\u00e9 par le Survenant dans cet univers clos et patriarcal \u2014 on peut penser notamment \u00e0 Patricia Smart, qui pr\u00e9sente le roman de Gu\u00e8vremont comme l\u2019occasion d\u2019un passage \u00ab\u00a0[d]e la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale \u00e0 un monde de femmes\u00a0\u00bb et qui associe le Survenant \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9mergence du f\u00e9minin\u00a0\u00bb (Smart, 1990. p. 143).<\/p>\n<p>Si l\u2019on se penche maintenant sur les chapitres trois et quatre des deux anthologies, qui dans les deux cas couvrent la p\u00e9riode allant de 1945 \u00e0 1980, on remarque la m\u00eame confrontation d\u2019une vision plus traditionnelle et d\u2019une vision plus novatrice et surtout plus complexe et nuanc\u00e9e de cette p\u00e9riode litt\u00e9raire. Comparant les titres des chapitres, on remarque que chez Laurin, on assiste autour des ann\u00e9es 30 \u00e0 60 \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019av\u00e8nement de la modernit\u00e9 litt\u00e9raire\u00a0\u00bb avec une subdivision classique par genres litt\u00e9raires; chez Modulo, la m\u00eame p\u00e9riode sera plut\u00f4t qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0<em>dur combat<\/em> [je souligne] pour la modernit\u00e9\u00a0\u00bb, qui passe, au fil des diff\u00e9rentes parties qui composent les chapitres, de la \u00ab\u00a0patrie r\u00eav\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019exploration des mondes\u00a0\u00bb, \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019ouverture de br\u00e8ches profondes dans un monde monolithique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e0 la ville et sa diversit\u00e9\u00a0\u00bb pour en arriver \u00e0 \u00ab\u00a0lever le voile sur l\u2019intimit\u00e9 au f\u00e9minin\u00a0\u00bb et \u00e0 la \u00ab\u00a0difficile conqu\u00eate de la vie\u00a0\u00bb. Il est difficile encore une fois de ne pas imm\u00e9diatement noter le refus de la simplification et l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 qui marquent la vision de Modulo. Cette m\u00eame diff\u00e9rence se remarque si l\u2019on compare les chapitres qui parlent des ann\u00e9es de la R\u00e9volution tranquille\u00a0: chez Laurin, tout tourne autour de la recherche d\u2019UNE identit\u00e9 nationale et donc collectivement d\u00e9finie, alors que chez Modulo, on parle pour la m\u00eame p\u00e9riode, certes de la lib\u00e9ration du pays, mais aussi de la conqu\u00eate de la terre d\u2019Am\u00e9rique, du rapport trouble \u00e0 la langue et, explicitement, de l\u2019affirmation des femmes dans le monde litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Quant aux femmes et \u00e0 la place qui leur est r\u00e9serv\u00e9e, sans grande surprise, chez Laurin, on retrouve notamment les \u00e9crivaines incontournables que sont Anne H\u00e9bert et Gabrielle Roy, \u00e0 qui revient l\u2019honneur de se voir consacrer chacune deux ou trois pages. De la po\u00e9sie d\u2019Anne H\u00e9bert, on retient par exemple qu\u2019elle prolonge la d\u00e9marche de son cousin Saint-Denys Garneau pour plonger en elle-m\u00eame; toutefois, les deux po\u00e8mes pr\u00e9sent\u00e9s sont \u00e0 peine comment\u00e9s, sauf pour en souligner \u00ab\u00a0l\u2019extr\u00eame d\u00e9pouillement\u00a0\u00bb (Laurin, 2007, p. 100). L\u2019\u0153uvre narrative d\u2019Anne H\u00e9bert se voit quant \u00e0 elle exemplifi\u00e9e par un extrait du <em>Torrent, <\/em>utilis\u00e9 pour illustrer la d\u00e9possession d\u2019un personnage masculin, Fran\u00e7ois, en lien avec le r\u00f4le n\u00e9gatif jou\u00e9 par la figure maternelle\u2026 S\u2019il faut reconna\u00eetre que Laurin, dans le texte d\u2019accompagnement de cet extrait, pr\u00e9sente toute de m\u00eame Anne H\u00e9bert comme \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9crivain le plus prestigieux du dernier demi-si\u00e8cle\u00a0\u00bb en c\u00e9l\u00e9brant sa \u00ab\u00a0puissante imagination\u00a0\u00bb, on ne peut s\u2019emp\u00eacher de constater que son analyse de la port\u00e9e de l\u2019\u0153uvre romanesque d\u2019H\u00e9bert, qu\u2019il voit comme une \u00ab\u00a0all\u00e9gorie de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9e sous l\u2019absolutisme de l\u2019id\u00e9ologie religieuse\u00a0\u00bb, occulte le poids que repr\u00e9sente \u00e9galement l\u2019id\u00e9ologie patriarcale dans l\u2019univers h\u00e9bertien. \u00c0 l\u2019inverse, la pr\u00e9sentation qu\u2019en fait l\u2019anthologie de Modulo souligne chez Anne H\u00e9bert sa r\u00e9volte, son besoin de contester et de traverser les fronti\u00e8res, sa lente mont\u00e9e vers la lib\u00e9ration en tant que femme-auteure\u00a0; de son roman <em>Kamouraska<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9 comme une \u0153uvre de transgression, on dira qu\u2019il incarne le destin d\u2019une femme \u00e9touff\u00e9e par un mariage qui la contraint et que le \u00ab\u00a0meurtre du mari redout\u00e9, d\u00e9positaire du pouvoir seigneurial\u00a0\u00bb (Turcotte, 2007, p. 178) am\u00e8ne une douloureuse lib\u00e9ration, empreinte d\u2019ambivalence. Loin d\u2019\u00eatre occult\u00e9e, la dimension f\u00e9ministe de l\u2019\u0153uvre d\u2019Anne H\u00e9bert est pleinement revendiqu\u00e9e \u2014 \u00e0 tout le moins, la possibilit\u00e9 d\u2019une lecture f\u00e9ministe de cette \u0153uvre inclassable est mise en \u00e9vidence.<\/p>\n<p>Pour ce qui est de Gabrielle Roy, chez Laurin, on conc\u00e8de qu\u2019elle figure \u00ab\u00a0parmi nos plus illustres \u00e9crivains\u00a0\u00bb ; on dira de son roman <em>Bonheur d\u2019occasion<\/em> qu\u2019il ouvre vers un imaginaire urbain, reflet de l\u2019ali\u00e9nation d\u2019un peuple, ce qui est certes vrai, mais qui passe sous silence la forte charge f\u00e9minine\/iste de ce roman, pour n\u2019en c\u00e9l\u00e9brer que le regard \u00ab\u00a0d\u00e9bordant d\u2019humanit\u00e9 et de tendresse\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0clairvoyance modeste\u00a0\u00bb (Laurin, 2007, p. 104) de son auteure. Quant \u00e0 l\u2019extrait du roman qui est offert, il se limite \u00e0 27 lignes \u00e0 propos desquelles on invite l\u2019\u00e9tudiant \u00e0 remarquer \u00e0 quel point la repr\u00e9sentation des m\u0153urs s\u2019y fait r\u00e9aliste, sans plus d\u2019attention \u00e0 la port\u00e9e symbolique ou id\u00e9ologique de cette \u0153uvre marquante. Du c\u00f4t\u00e9 de Modulo, Gabrielle Roy est au contraire la figure de proue de la partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0L\u2019affirmation des femmes dans le monde litt\u00e9raire\u00a0\u00bb, aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019\u00e9crivaines comme Claire Martin, Nicole Brossard et Denise Boucher, qui sont souvent ignor\u00e9es par les anthologies didactiques. On peut noter que l\u2019anthologie de Modulo s\u2019attarde \u00e0 montrer la place de pionni\u00e8re occup\u00e9e par Gabrielle Roy, en soulignant son immense succ\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, son prix Femina, son statut de premi\u00e8re femme admise \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 royale du Canada, etc. De la m\u00eame fa\u00e7on, apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments plus conventionnels au sujet de <em>Bonheur d\u2019occasion <\/em>(rupture avec le roman pass\u00e9iste traditionnel, finesse de l\u2019observation, etc.), la pr\u00e9sentation de Modulo pr\u00e9cise que ce roman \u00ab\u00a0romp[t] avec la tradition r\u00e9aliste o\u00f9 le regard masculin domine\u00a0\u00bb (Turcotte, 2007, p. 216) en d\u00e9pla\u00e7ant le regard du c\u00f4t\u00e9 du th\u00e8me central de l\u2019opposition m\u00e8re-fille et du rapport complexe, ambivalent, rempli de non-dits et de sourde r\u00e9volte, qui s\u2019y dessine. L\u2019extrait choisi, qui se d\u00e9ploie sur trois pages, propose d\u2019ailleurs \u00e0 l\u2019\u00e9tudiant d\u2019analyser une sc\u00e8ne entre Florentine et sa m\u00e8re et d\u2019en tirer une r\u00e9flexion sur la relation m\u00e8re-fille en la situant dans son contexte sociohistorique d\u2019abord, puis en g\u00e9n\u00e9ralisant cette r\u00e9flexion au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9poque d\u00e9crite dans le roman. Il s\u2019agit ici sans conteste d\u2019un questionnement p\u00e9dagogique \u00e0 large port\u00e9e, loin des exercices techniques ou r\u00e9p\u00e9titifs propos\u00e9s dans les manuels conventionnels. Cette approche du roman <em>Bonheur d\u2019occasion<\/em> int\u00e8gre plusieurs \u00e9l\u00e9ments r\u00e9v\u00e9l\u00e9s par la critique universitaire r\u00e9cente, et notamment la critique f\u00e9ministe. Par exemple, Lori Saint-Martin, dans son analyse de la r\u00e9ception critique du roman de Gabrielle Roy, s\u2019\u00e9tonne d\u2019abord du silence maintenu par les critiques masculins sur des dimensions proprement f\u00e9minines de ce roman et particuli\u00e8rement, dans leur analyse des aspects sociaux du roman, sur les in\u00e9galit\u00e9s de sexe qui y sont critiqu\u00e9es. Elle affirme en outre que<\/p>\n<blockquote>\n<p>[l]es lectures au f\u00e9minin font ressortir la modernit\u00e9 de cette \u0153uvre g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9e comme traditionnelle, et qui para\u00eet effectivement telle, tant que la question du sexe et du genre n\u2019entre pas en ligne de compte. Dans sa vision du rapport m\u00e8re-fille-cr\u00e9ativit\u00e9 et de la femme artiste, dans sa critique de l\u2019ordre social, Gabrielle Roy innove. Elle est en quelque sorte la m\u00e8re du roman f\u00e9minin au Qu\u00e9bec (Saint-Martin, 1992, p. 15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En ce sens, le traitement r\u00e9serv\u00e9 au roman de Gabrielle Roy, comme \u00e0 nombre d\u2019autres auteures dont les \u0153uvres sont mises en valeur par l\u2019anthologie de Modulo, rejoint cette \u00ab\u00a0autre lecture\u00a0\u00bb souhait\u00e9e par la critique f\u00e9ministe, comme moyen de favoriser l\u2019\u00e9mergence d\u2019une parole autre port\u00e9e par un regard de femme.<\/p>\n<p>En conclusion, ces quelques exemples auront suffi \u00e0 montrer que si chez Laurin, l\u2019on a souvent l\u2019impression <em>d\u2019enseigner \u00ab dans la maison du P\u00e8re\u00a0\u00bb<\/em> pour reprendre le titre de l\u2019essai de Patricia Smart, la fr\u00e9quentation de l\u2019anthologie de Modulo laisse au contraire circuler un souffle qui invite le lecteur \u00e0 habiter l\u2019espace cr\u00e9\u00e9 par ces br\u00e8ches entrouvertes dans un savoir monolithique, souvent per\u00e7u par les enseignants et, malheureusement, par leurs \u00e9tudiants, comme \u00e9tant dogmatique et contraignant. Dans <em>Ouvrir la voie\/x, <\/em>\u00e9tude portant sur la constitution d\u2019un sous-champ litt\u00e9raire f\u00e9ministe au Qu\u00e9bec, Isabelle Boisclair, apr\u00e8s avoir soulign\u00e9 que l\u2019accession de l\u2019\u00e9criture des femmes au statut de \u00ab\u00a0sujet d\u2019\u00e9tude\u00a0\u00bb est un gage de cons\u00e9cration, regrette par ailleurs que les manuels scolaires destin\u00e9s aux <em>masses<\/em> \u00ab\u00a0accordent g\u00e9n\u00e9ralement une place n\u00e9gligeable aux femmes en plus, souvent, de les consid\u00e9rer de mani\u00e8re condescendante\u00a0\u00bb (Boisclair, 2004, p. 298). De la m\u00eame fa\u00e7on, elle d\u00e9plore qu\u2019on n\u2019y retienne g\u00e9n\u00e9ralement que le l\u00e9gitime, le consacr\u00e9, excluant du m\u00eame coup le sous-champ litt\u00e9raire f\u00e9minin\/f\u00e9ministe. On peut en effet d\u00e9plorer que trop souvent, la volont\u00e9 d\u2019une inclusion plus importante des \u0153uvres de femmes dans les corpus qui sont consacr\u00e9s par les manuels scolaires litt\u00e9raires s\u2019est heurt\u00e9e \u00e0 la question, plus large, de la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019une posture f\u00e9ministe qui souhaite accorder une place plus grande \u00e0 l\u2019\u00e9criture des femmes au sein de l\u2019institution litt\u00e9raire. En contexte scolaire, cette r\u00e9serve quant \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019un tel choix \u00e9pist\u00e9mologique se heurte en outre \u00e0 des consid\u00e9rations li\u00e9es \u00e0 la valeur patrimoniale des objets d\u2019enseignement et \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de proc\u00e9der \u00e0 des choix d\u00e9chirants quant aux \u0153uvres \u00ab\u00a0incontournables\u00a0\u00bb \u00e0 transmettre aux prochaines g\u00e9n\u00e9rations. Pourtant, le choix d\u2019un objet d\u2019enseignement comme, plus globalement, le choix de tout sujet d\u2019\u00e9tude ou de recherche, n\u00e9cessite toujours l\u2019adoption d\u2019une certaine posture id\u00e9ologique qui repose sur des valeurs, des jugements, des pr\u00e9f\u00e9rences li\u00e9es \u00e0 un contexte donn\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0\u00catre femme, travailler sur des textes de femmes est bien entendu une position partisane. Mais elle n\u2019est pas la seule.\u00a0\u00bb (Saint-Martin, 1997, p. 7) En ce sens, le lien qu\u2019entretient l\u2019enseignement de la litt\u00e9rature au coll\u00e9gial avec les institutions (scolaires, mais aussi m\u00e9diatiques, sociales et surtout politiques) qui l\u2019encadrent et lui dictent sa \u00ab\u00a0mission\u00a0\u00bb suppose d\u00e9j\u00e0 une impossible neutralit\u00e9 dans le choix des contenus d\u2019enseignement. L\u2019\u00e9pist\u00e9mologie f\u00e9ministe invite justement \u00e0 adopter sans d\u00e9tour cette posture \u2014 ce \u00ab\u00a0positionnement\u00a0\u00bb ou <em>standpoint <\/em>(Dorlin, 2008, p. 10) \u2014\u00a0 lib\u00e9rant ainsi l\u2019enseignement de la litt\u00e9rature de son confinement dans une perspective trop souvent androcentrique. Le \u00ab\u00a0relativisme \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb convie au contraire le chercheur \u2014 ou, dans un contexte scolaire, l\u2019enseignant \u2014 \u00e0 travailler \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019une \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb science bas\u00e9e sur un <em>\u00e9thos <\/em>f\u00e9minin (Ollivier et Tremblay, 2000, p. 77-79), ou, selon la formule propos\u00e9e par Patricia Hill Collins, d\u2019un \u00ab\u00a0savoir alternatif\u00a0\u00bb (Collins, 2008, p. 136) dont la reconnaissance serait rendue possible par une transformation des modalit\u00e9s de construction, de validation et de transmission d\u2019un savoir en marge de celui qui est g\u00e9n\u00e9ralement valoris\u00e9 par l\u2019institution, duquel il participerait n\u00e9anmoins.<\/p>\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Boisclair, Isabelle. 2002. \u00abIncidence herm\u00e9neutique de l\u2019identit\u00e9 sexuelle, <em>m\u00e9lecture<\/em> et \u00e9mergence de la lecture au f\u00e9minin\u00a0\u00bb. <em>Autour de la lecture. M\u00e9diations et communaut\u00e9s litt\u00e9raires. <\/em>Jos\u00e9e Vincent et Nathalie Watteyne (dir.). Montr\u00e9al\u00a0: Nota bene, p. 77-100.<\/p>\n<p>\u2015. 2004. <em>Ouvrir la voie\/x. Le processus constitutif d\u2019un sous-champ litt\u00e9raire f\u00e9ministe au Qu\u00e9bec (1960-1990)<\/em>. Qu\u00e9bec\u00a0: Nota bene, \u00ab\u00a0Litt\u00e9rature(s)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cellard, Karine. 2007. <em>L\u2019histoire litt\u00e9raire en r\u00e9cits. Manuels scolaires et interpr\u00e9tation du corpus qu\u00e9b\u00e9cois (1918-1996)<\/em>. Th\u00e8se en litt\u00e9rature de langue fran\u00e7aise, Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Collins, Patricia Hill. 2008. \u00ab\u00a0La construction sociale de la pens\u00e9e f\u00e9ministe Noire\u00a0\u00bb. <em>Black feminism. Anthologie du f\u00e9minisme africain-am\u00e9ricain 1975-2000<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p>Dorlin, Elsa. 2008. \u00ab\u00a0\u00c9pist\u00e9mologies f\u00e9ministes\u00a0\u00bb. <em>Sexe, genre et sexualit\u00e9s<\/em>, no 194, Paris,\u00a0 p. 9-31.<\/p>\n<p>Laurin, Michel. 2007 [1996]. <em>Anthologie de la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise (3<sup>e<\/sup> \u00e9dition). <\/em>Montr\u00e9al\u00a0: CEC.<\/p>\n<p>Melan\u00e7on, Joseph, Cl\u00e9ment Moisan et Max Roy. 1988. <em>Le discours d\u2019une didactique. La formation litt\u00e9raire dans l\u2019enseignement classique au Qu\u00e9bec (1852-1967). <\/em>Qu\u00e9bec\u00a0: CRELIQ\/ Universit\u00e9 Laval.<\/p>\n<p>MELS. 2009. <em>Formation g\u00e9n\u00e9rale commune, propre et compl\u00e9mentaire aux programmes d&rsquo;\u00e9tudes conduisant au dipl\u00f4me d&rsquo;\u00e9tudes coll\u00e9giales<\/em>, Qu\u00e9bec\u00a0: Gouvernement du Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p>Ollivier, Michelle et Manon Tremblay. 2000. \u00ab\u00a0F\u00e9minisme et \u00e9pist\u00e9mologie\u00a0\u00bb. <em>Questionnements f\u00e9ministes et m\u00e9thodologie de la recherche<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan, p.\u00a061-85.<\/p>\n<p>Saint-Martin, Lori. 1997. <em>Contre-voix. Essais de critique au f\u00e9minin<\/em>. Montr\u00e9al\u00a0: Nuit blanche.<\/p>\n<p>Saint-Martin, Lori (dir.). 1992. <em>L\u2019Autre lecture. La critique au f\u00e9minin et les textes qu\u00e9b\u00e9cois, tome 1<\/em>. Montr\u00e9al, XYZ.<\/p>\n<p>Smart, Patricia. 1990. <em>\u00c9crire dans la maison du p\u00e8re. L\u2019\u00e9mergence du f\u00e9minin dans la tradition litt\u00e9raire du Qu\u00e9bec. <\/em>Montr\u00e9al\u00a0: Qu\u00e9bec\/Am\u00e9rique.<\/p>\n<p>Turcotte, Andr\u00e9 G. (dir.). 2007. <em>Anthologie. Confrontation des \u00e9crivains d\u2019hier \u00e0 aujourd\u2019hui. Tome 3\u00a0: de la Nouvelle-France au Qu\u00e9bec actuel. <\/em>Mont-Royal\u00a0: Modulo.\u00a0<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Tringali, Genevi\u00e8ve. 2012. \u00ab Enseigner la litt\u00e9rature des femmes : transmission et cons\u00e9cration \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5502, (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tringali-15.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 tringali-15.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-7610ec7d-d363-4f3c-8c5b-7eb58a090eff\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tringali-15.pdf\">tringali-15<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/tringali-15.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-7610ec7d-d363-4f3c-8c5b-7eb58a090eff\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15 La part belle accord\u00e9e \u00e0 l\u2019enseignement du fran\u00e7ais, langue et litt\u00e9rature au c\u0153ur de la \u00ab\u00a0formation g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb offerte \u00e0 tous les \u00e9tudiants qui fr\u00e9quentent les \u00e9tablissements d\u2019enseignement coll\u00e9gial, forme un terreau int\u00e9ressant pour \u00e9tudier les valeurs sociales et institutionnelles qui sont transmises aux [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1221,1222],"tags":[354],"class_list":["post-5502","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-en-territoire-feministe-regards-et-relectures","category-perspectives","tag-tringali-genevieve"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5502","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5502"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5502\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9106,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5502\/revisions\/9106"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5502"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5502"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5502"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}