{"id":5503,"date":"2024-06-13T19:48:21","date_gmt":"2024-06-13T19:48:21","guid":{"rendered":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/2024\/06\/13\/de-lindividu-a-lobjet-limperialisme-erotique-sur-le-corps-feminin-dans-la-venus-a-la-fourrure\/"},"modified":"2024-09-09T16:48:30","modified_gmt":"2024-09-09T16:48:30","slug":"de-lindividu-a-lobjet-limperialisme-erotique-sur-le-corps-feminin-dans-la-venus-a-la-fourrure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5503","title":{"rendered":"De l&rsquo;individu \u00e0 l&rsquo;objet : l&rsquo;imp\u00e9rialisme \u00e9rotique sur le corps f\u00e9minin dans \u00ab La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=6886\">Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15<\/a><\/h5>\n<blockquote>\n<p>Mais qui est donc la femme ? Qui est probablement,<br \/>en ce moment encore, une pure cr\u00e9ation masculine.<br \/>Qui est-elle, quand viendra-t-elle ?<br \/>-Marie Uguay\u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Grand classique de la litt\u00e9rature \u00e9rotique, <em>La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure<\/em> (1870), de L\u00e9opold von Sacher-Masoch, est le t\u00e9moignage d&rsquo;un homme dont le plaisir s&rsquo;\u00e9panouit dans la douleur. Le r\u00e9cit prend la forme d&rsquo;un dialogue entre deux hommes, S\u00e9verin von Kumesiemiski, dont le t\u00e9moignage va constituer l&rsquo;essentiel du roman, et un narrateur sans nom, qui joue un r\u00f4le de r\u00e9pondant, permettant d&rsquo;introduire l&rsquo;histoire principale. Au cours d&rsquo;une visite du narrateur chez S\u00e9verin, les deux hommes engagent une discussion autour d&rsquo;un intrigant tableau repr\u00e9sentant une femme habill\u00e9e de fourrures, avec, \u00e0 ses pieds, un homme qui ressemble curieusement au ma\u00eetre des lieux. Constatant l&rsquo;\u00e9moi que suscite l\u2019\u0153uvre chez le narrateur, S\u00e9verin croit bon de mettre en garde son invit\u00e9 du danger de succomber aux charmes f\u00e9minins qui conduisent, selon lui, \u00e0 l\u2019assujettissement de l&rsquo;homme. Il lui livre alors un manuscrit relatant sa relation avec la femme du tableau, la jeune et belle veuve Wanda von Dunajew. Le narrateur d\u00e9couvre que S\u00e9verin s\u2019\u00e9prit de Wanda peu de temps apr\u00e8s leur rencontre et qu\u2019ils s\u2019engag\u00e8rent dans une liaison que la ma\u00eetresse souhaitait \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. S\u00e9verin, qui esp\u00e9rait un rapport plus durable, demanda pourtant Wanda en mariage. Cette derni\u00e8re d\u00e9clina. Cet \u00e9v\u00e9nement donna naissance au fantasme masochiste de l&rsquo;aristocrate\u00a0: incapable de renoncer \u00e0 sa ma\u00eetresse, il la supplia de faire de lui son esclave, de porter des fourrures et de le maltraiter. Wanda ne put tout d\u2019abord accepter de lui faire subir un tel supplice, mais peu \u00e0 peu, S\u00e9verin finit par la convaincre. Ils sign\u00e8rent alors un contrat les liant dans une union l\u00e9gale de ma\u00eetresse-esclave. Commence le r\u00e9cit des tortures subies par S\u00e9verin, constituant la substance \u00e9rotique du roman. Le lecteur est t\u00e9moin de la violente histoire des deux amants qui prend fin lorsque Wanda \u00e9pouse un autre homme, et laisse S\u00e9verin avec un jugement amer sur les femmes. Au fil du texte se d\u00e9voile le <em>leitmotiv<\/em> des rapports de pouvoir entre hommes et femmes. Bien que la majeure partie de <em>La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure<\/em> soit consacr\u00e9e \u00e0 mettre en sc\u00e8ne les rituels \u00e9rotiques dans lesquels S\u00e9verin est domin\u00e9, l\u2019essence du texte d\u00e9voile de toutes autres intentions\u00a0: il est en qu\u00eate de possession de Wanda. Dans le rapport masochiste, la femme, d\u00e9peinte en oppresseur, est celle qui, par l\u2019effet de miroir que repr\u00e9sente le rituel, subit la domination. Elle y est priv\u00e9e de son individualit\u00e9, transfigur\u00e9e en objet sexuel. Si le roman <em>La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure <\/em>semble \u00eatre, \u00e0 premi\u00e8re vue, un r\u00e9cit \u00e9rotique sur le fantasme masochiste, il est pourtant le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une v\u00e9ritable guerre des sexes, un jeu de contr\u00f4le qui pr\u00f4ne l&rsquo;oppression des femmes.<\/p>\n<h2>Le fantasme masochiste<\/h2>\n<p>Selon le psychanalyste Sacha Nacht, le masochisme repr\u00e9sente \u00ab un v\u00e9ritable besoin, un \u201capp\u00e9tit\u201d de souffrir [\u2026] dans le but d&rsquo;une satisfaction \u00e9rotique. \u00bb (Nacht, 1965, p. 13) Souvent, c&rsquo;est \u00e0 travers la douleur physique, la torture, que le masochiste trouve son plaisir. Mais le d\u00e9sir de souffrir ne s&rsquo;arr\u00eate pas l\u00e0. Une grande partie de l&rsquo;exp\u00e9rience de la souffrance masochiste est dans la douleur morale, la souffrance \u00e9motionnelle, qui \u00ab\u00a0est recherch\u00e9e indirectement et inconsciemment.\u00a0\u00bb (<em>Ibid.<\/em>) Nacht note que :<\/p>\n<blockquote>\n<p>la recherche de la douleur pure, isol\u00e9e, est rare sinon exceptionnelle. Dans la plupart des cas, elle vient compl\u00e9ter et achever une mise en sc\u00e8ne plus ou moins compliqu\u00e9e, imagin\u00e9e puis exig\u00e9e par le masochiste pour se sentir dans une attitude particuli\u00e8re caract\u00e9ristique par rapport \u00e0 l&rsquo;objet sexuel (Nacht, 1965, p. 46).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019ambiance n\u00e9cessaire \u00e0 la naissance du plaisir masochiste s&rsquo;actualise par divers rituels, au gr\u00e9 des envies du sujet. Les instances de la torture, la douleur physique, s&rsquo;installent ensuite dans cette ambiance. Pour atteindre la jouissance, la stimulation doit, certes, provenir de stimuli physiques, mais doit s\u2019ajouter le stimulus\u00a0 \u00e9motionnel engendr\u00e9 par la planification de l\u2019acte, qui r\u00e9sulte d\u2019un \u00e9lan actif de la part du domin\u00e9. Le masochiste a besoin d\u2019exercer un contr\u00f4le sur les sc\u00e8nes \u00e9rotiques auxquelles il participe m\u00eame si, mais surtout <em>parce que<\/em> sa soumission est au c\u0153ur de ces derni\u00e8res. L\u2019atmosph\u00e8re \u00e9rotique doit r\u00e9pondre \u00e0 ses envies car il est celui qui est <em>sujet<\/em> de la jouissance.<\/p>\n<p>Dans son \u00e9tude de <em>La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure, <\/em>Gilles Deleuze pr\u00e9cise le besoin qu&rsquo;\u00e9prouve le masochiste de se trouver dans une ambiance contr\u00f4l\u00e9e dans le seul but d&rsquo;en retirer du plaisir : \u00ab\u00a0la d\u00e9n\u00e9gation, le suspens, l&rsquo;attente, le f\u00e9tichisme et le phantasme, forment la constellation proprement masochiste\u00a0\u00bb (Deleuze, 1967, p. 63). Chaque point rev\u00eat un caract\u00e8re essentiel \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience et c\u2019est \u00e0 travers ces aspects que le rituel \u00e9rotique prend forme. Le sujet imagine son id\u00e9al, son fantasme, puis le vit. Georges Bataille, quant \u00e0 lui, trouve que \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9rotisme [&#8230;] est [\u2026] le d\u00e9s\u00e9quilibre dans lequel l&rsquo;\u00eatre se met lui m\u00eame en question, consciemment\u00a0\u00bb (Bataille, 1957, p. 37). Pour ressentir ce d\u00e9s\u00e9quilibre, il faut consid\u00e9rer que \u00ab\u00a0l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure de l&rsquo;\u00e9rotisme demande \u00e0 celui qui la fait une sensibilit\u00e9 non moins grande \u00e0 l&rsquo;angoisse fondant l\u2019interdit, qu&rsquo;au d\u00e9sir menant \u00e0 l&rsquo;enfreindre\u00a0\u00bb (Bataille, 1957, p. 45). L&rsquo;interdit est la repr\u00e9sentation de la violence qui est suivie du d\u00e9sir de le transgresser. La mort subie, la mort de l&rsquo;autre, ou ce que Bataille nomme le <em>sacr\u00e9,<\/em> sont les exemples par excellence d&rsquo;interdits \u00e0 la base de l&rsquo;\u00e9rotisme. La mort violente constitue un tabou social et a \u00ab\u00a0un sens double : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;horreur nous \u00e9loigne, li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;attachement qu&rsquo;inspire la vie ; de l&rsquo;autre un \u00e9l\u00e9ment solennel, en m\u00eame temps terrifiant, nous fascine, qui introduit un trouble souverain \u00bb (Bataille, 1957, p. 52). Le masochiste se met en danger pour questionner sa condition mortelle, faire face \u00e0 l\u2019angoisse dont il tire son plaisir. Le rituel cr\u00e9\u00e9 incarne cette volont\u00e9 de transgresser la mort, l\u2019opposition entre fascination et horreur que Bataille d\u00e9crit. Chaque coup de fouet porte avec lui la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre le dernier, parce que le dominant, le bourreau, finira par mettre \u00e0 mort le domin\u00e9. Pour le masochiste, selon Bataille, l\u2019acte est \u00e9rotique pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il se rapproche de la mort.<\/p>\n<h2>La Femme-b\u00eate: image de la transgression<\/h2>\n<p>Dans\u00a0<em>La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure<\/em>, le <em>sacr\u00e9<\/em> s\u2019incarne dans le f\u00e9minin. L\u2019\u00e9rotisme se situe autour de la figure de Wanda mais pas directement sur elle, ce que r\u00e9v\u00e8le la pr\u00e9sence des peaux. S\u00e9verin exige que Wanda rev\u00eate des fourrures le plus souvent possible. Ces derni\u00e8res doivent \u00eatre pr\u00e9sentes dans les rituels de torture, clause non n\u00e9gociable du contrat ma\u00eetresse-esclave. Dans les descriptions d\u00e9taill\u00e9es des fourrures port\u00e9es par Wanda, nous remarquons l&rsquo;importance que ces peaux rev\u00eatent dans le fantasme de S\u00e9verin\u00a0: \u00ab\u00a0Elle portait sa petite veste d&rsquo;hermine. Ses cheveux d\u00e9faits lui faisaient dans le dos comme une crini\u00e8re de lion\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 104). Notre regard se d\u00e9tourne vers la chevelure massive et, du corps de Wanda envelopp\u00e9 dans une fourrure na\u00eet une m\u00e9taphore animale. Nous ne voyons plus une femme, mais une cr\u00e9ature pileuse, une hybride, puissante et impressionnante comme la lionne, mais sournoise comme l&rsquo;hermine. L&rsquo;image d&rsquo;un majestueux, mais pourtant dangereux animal prend le pas sur l\u2019humanit\u00e9 de Wanda. Comme la lionne et l&rsquo;hermine, Wanda est consid\u00e9r\u00e9e comme un pr\u00e9dateur qui inspire chez sa proie une peur primaire. La m\u00e9taphore animale se r\u00e9p\u00e8te, plus loin, plus explicitement cette\u00a0 fois :<\/p>\n<blockquote>\n<p>sa gentillesse m&rsquo;inqui\u00e8te. Je me sens comme une petite souris prisonni\u00e8re d&rsquo;un beau chat qui joue sagement avec elle, pr\u00eat \u00e0 la d\u00e9vorer \u00e0 tout moment. Mon c\u0153ur de souris bat \u00e0 tout rompre (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 122). \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>S\u00e9verin, qui est m\u00e9taphoriquement la souris, est ici la proie, la victime. De son point de vue, Wanda l&rsquo;a captur\u00e9 et l&rsquo;utilise comme jouet. Cette id\u00e9e se r\u00e9v\u00e8le pourtant contrefaite quand on se rappelle qu&rsquo;il s&rsquo;est offert \u00e0 elle d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment et avec insistance. M\u00eame si cette sc\u00e8ne se situe \u00e0 une \u00e9poque particuli\u00e8rement calme et harmonieuse de la relation qui unit les amants, S\u00e9verin ne peut s&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;imaginer la possibilit\u00e9 que, dans le futur, tel un chat, Wanda le <em>griffera, <\/em>le <em>mangera.<\/em><\/p>\n<p>Les m\u00e9taphores animales expriment la pens\u00e9e misogyne sous-jacente au r\u00e9cit. En cr\u00e9ant un parall\u00e8le entre le comportement de Wanda et celui des animaux, l&rsquo;image des femmes est associ\u00e9e avec le sauvage, voire l&rsquo;impr\u00e9visible. La possibilit\u00e9 de la naissance d&rsquo;un comportement dangereux, venant de l&rsquo;imagerie symbolis\u00e9e par les fourrures, augmente l&rsquo;angoisse du narrateur et, par le fait m\u00eame, fait na\u00eetre le potentiel \u00e9rotique de la relation. L&rsquo;angoisse lui est n\u00e9cessaire pour atteindre la satisfaction, ce que Deleuze note quand il \u00e9crit que\u00a0: \u00ab\u00a0l&rsquo;angoisse masochiste prend [\u2026] la double d\u00e9termination d&rsquo;attendre infiniment le plaisir, mais en s&rsquo;attendant intens\u00e9ment \u00e0 la douleur\u00a0\u00bb (Deleuze, 1967, p. 63). L\u2019incertitude du moment o\u00f9 surviendra la douleur construit une tension excitante, tension bas\u00e9e sur l&rsquo;id\u00e9e de la menace de la mort. M\u00eame si Wanda est parfois \u00ab\u00a0un chaton qui veut jouer\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 128), le texte sous-entend qu\u2019il faut rester vigilant devant sa nature sauvage. Par exemple, quand S\u00e9verin appr\u00e9cie les formes f\u00e9minines d\u2019une domestique de Wanda, sa ma\u00eetresse enrage : \u00ab\u00a0la V\u00e9nus \u00e0 la fourrure jalouse de son esclave ! Elle s&#8217;empare du fouet accroch\u00e9 au mur et me frappe au visage\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 159). Sous l&#8217;emprise de ses instincts animaux, Wanda est alors d\u00e9crite comme cruelle et jalouse. Apr\u00e8s que Wanda a us\u00e9 de son fouet, S\u00e9verin se retrouve pendant plusieurs jours enferm\u00e9 dans une cave. Captif, couvert de son propre sang, il prend conscience de la capacit\u00e9 des femmes \u00e0 la violence. La sc\u00e8ne s\u2019entend comme une cons\u00e9quence f\u00e2cheuse que S\u00e9verin subit du fait qu&rsquo;il a baiss\u00e9 sa garde face \u00e0 Wanda. Ces images animales servent donc d&rsquo;avertissement contre les charmes dits <em>f\u00e9minins<\/em>.<\/p>\n<p>Selon Anne-Marie Dardigna, dans la litt\u00e9rature \u00e9rotique, tr\u00e8s souvent \u00e9crite par des hommes pour les hommes, \u00ab\u00a0le lieu privil\u00e9gi\u00e9\u00a0\u00bb du rituel \u00ab\u00a0reste, avec une constante \u00e9tonnante, <em>le corps des femmes<\/em>, territoire clos et muet subissant l&rsquo;arbitraire du pouvoir masculin\u00a0\u00bb (Dardigna, 1980, p. 39). En r\u00e9fl\u00e9chissant au lien \u00e9tabli entre les femmes et les animaux, Dardigna voit \u00ab\u00a0l&rsquo;attirance sexuelle vers une femme\u00a0\u00bb comme \u00ab\u00a0l&rsquo;attirance vers la bestialit\u00e9\u00a0\u00bb (Dardigna, 1980, p. 125). Dans ce regard, le fantasme de S\u00e9verin (dont font parties les fourrures et la cruaut\u00e9) s&rsquo;\u00e9panouirait en \u00e9tant projet\u00e9 sur le corps transfigur\u00e9 de Wanda, le \u00ab\u00a0lieu privil\u00e9gi\u00e9\u00a0\u00bb. La bestialit\u00e9, comme la mort, rel\u00e8vent de la transgression bataillenne du tabou social, et Wanda, d\u00e9peinte comme un animal, offre la possibilit\u00e9 \u00e0 S\u00e9verin de cette transgression. Bataille \u00e9crit que \u00ab\u00a0la femme d\u00e9sirable, donn\u00e9 en premier lieu, serait fade \u2013 elle ne provoquerait pas le d\u00e9sir\u00a0\u00bb. La seule fa\u00e7on de susciter l\u2019attirance sexuelle est, selon lui, de r\u00e9v\u00e9ler indirectement son animalit\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>la beaut\u00e9 de la femme d\u00e9sirable annonce ses parties honteuses : justement ses parties pileuses, ses parties animales. [\u2026] La beaut\u00e9 n\u00e9gatrice de l&rsquo;animalit\u00e9, qui \u00e9veille le d\u00e9sir, aboutit dans l&rsquo;exasp\u00e9ration du d\u00e9sir \u00e0 l&rsquo;exaltation des parties animales ! (Bataille, 1957, p. 159)\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le d\u00e9sir que les fourrures suscitent chez S\u00e9verin peut aussi \u00eatre compris dans l\u2019\u00e9vocation des \u00ab\u00a0parties pileuses.\u00a0\u00bb En tant qu\u2019homme qui se dit \u00ab\u00a0supersensuel\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 33)<em>, <\/em>qui poss\u00e8de une nette sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;angoisse, S\u00e9verin a besoin d\u2019une femme qui incarne la possibilit\u00e9 de sa propre destruction, de sa propre mort dans les m\u00e2choires d&rsquo;un animal sauvage. Bataille consid\u00e8re que \u00ab\u00a0l&rsquo;objet angoissant pour l&rsquo;homme est le cadavre, [&#8230;] l&rsquo;image de son destin\u00a0\u00bb (Bataille, 1957, p. 50). Wanda, portraitur\u00e9e en b\u00eate sauvage qui peut \u00e0 tout moment le r\u00e9duire \u00e0 l\u2019\u00e9tat de cadavre, est donc aussi, pour S\u00e9verin, la possibilit\u00e9 de sa mort. Autrement dit, pour \u00e9veiller le d\u00e9sir masculin, il faudrait humilier les femmes, les <em>d\u00e9civiliser, <\/em>les r\u00e9duire au statut d\u2019objet, tandis que les hommes atteindraient le plaisir \u00e0 la hauteur de la civilisation, dans le rituel. Lorsque S\u00e9verin d\u00e9sire la f\u00e9minit\u00e9 de Wanda, il lui cr\u00e9e une apparence qui convient \u00e0 sa propre exp\u00e9rience \u00e9rotique. Comme dans la pens\u00e9e bataillenne, la transgression des tabous sociaux, la bestialit\u00e9 et, finalement, la proximit\u00e9 de la mort exprim\u00e9e par les m\u00e9taphores animales, s\u2019ins\u00e8rent dans l&rsquo;image manipul\u00e9e du corps f\u00e9minin par le fantasme de S\u00e9verin. Wanda lui appartient comme outil de sa jouissance\u00a0: elle devient <em>l&rsquo;objet <\/em>au centre du rituel. L&rsquo;application de cette peau de b\u00eate sur le corps-objet de Wanda la d\u00e9finit comme s\u00e9ductrice coquette, mais aussi dangereuse et sauvage.<\/p>\n<h2>La Femme fatale comme travestissement de la faucheuse<\/h2>\n<p>Comme lieu du rituel \u00e9rotique, Wanda personnifie la beaut\u00e9 de la mort, la fascination de l&rsquo;interdit. Le port des fourrures, qui suscitent les m\u00e9taphores animales, annihile son identit\u00e9, son corps devient une toile vide sur laquelle S\u00e9verin dessine son fantasme. Mireille Dottin-Orsini consid\u00e8re que \u00ab\u00a0le F\u00e9minin est pluriel et illusoire\u00a0\u00bb (Dottin-Orsini, 1993, p. 29), contrairement au masculin qui est individuel, et lorsque le rituel \u00e9rotique s&rsquo;exprime sur le corps-objet d&rsquo;une femme, cette derni\u00e8re perd son identit\u00e9 propre. Elle n&rsquo;est plus <em>une <\/em>femme mais devient <em>La Femme<\/em>, la repr\u00e9sentation de toutes les femmes. En effet, si <em>La Femme <\/em>devient le lieu \u00e9rotique \u00e0 profaner, c&rsquo;est bien en fait tout le genre f\u00e9minin qui fait l&rsquo;objet de la transgression, et qui inspire la peur au masochiste. Cette manipulation fige Wanda dans le st\u00e9r\u00e9otype \u00e9rotique\u00a0de <em>la femme fatale,<\/em> destructrice du genre masculin. Pour Dottin-Orsini, dans cette \u00e9rotisation du f\u00e9minin, la femme fatale \u00ab est bien s\u00fbr, avant toutes choses, la femme <em>fatale-\u00e0-l&rsquo;homme,<\/em> elle incarne le destin de l&rsquo;humanit\u00e9 masculine sacrifi\u00e9e sur l&rsquo;autel de l&rsquo;Esp\u00e8ce\u00a0\u00bb (Dottin-Orsini, 1993, p. 17).<\/p>\n<p>Figure d&rsquo;une sexualit\u00e9 puissante, s\u00e9ductrice et sauvage, la femme fatale est l\u2019an\u00e9antissement du pouvoir masculin par l\u2019usage des charmes soi-disant proprement f\u00e9minins.\u00a0Le premier exemple de la transformation de Wanda en femme fatale est per\u00e7u dans le symbolisme polyphonique des fourrures qui, en plus de d\u00e9voiler le danger, symbolisent la luxure des parures f\u00e9minines. La beaut\u00e9 de Wanda est, en r\u00e9alit\u00e9, une distraction pour S\u00e9verin qui l&rsquo;\u00e9loigne de la perception de la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de l&rsquo;animalit\u00e9 des femmes. Les descriptions des parures fourmillent de d\u00e9tails :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Une nouvelle toilette, fantastique : des bottines en velours violet garnies d&rsquo;hermine ; une robe taill\u00e9e dans la m\u00eame \u00e9toffe, relev\u00e9e et retrouss\u00e9e par les cocardes et d&rsquo;\u00e9troites bandes de fourrures ; une courte veste assortie, tr\u00e8s ajust\u00e9e, bord\u00e9e et fourr\u00e9e d&rsquo;hermine, elle aussi, une haute toque \u00e0 la Catherine II, orn\u00e9e d&rsquo;une aigrette fix\u00e9e par une agrafe en brillants, et sa chevelure rousse qui lui tombe librement dans le dos (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 179).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 elles, Wanda exerce une force d&rsquo;attraction sur S\u00e9verin, telle celle qu\u2019exercent\u00a0 les voix merveilleuses des Sir\u00e8nes sur les marins dans <em>L&rsquo;Odyss\u00e9e<\/em>. La femme fatale attire l&rsquo;homme dans le but de le tuer. Elle se retrouve ainsi f\u00e9tichis\u00e9e \u00e0 travers le mensonge qu\u2019est la parure f\u00e9minine parce que, fondamentalement, \u00ab\u00a0<em>la femme est laide\u00a0<\/em>\u00bb (Dorttin-Orsini, 1993, p. 65). Dottin-Orsini emploie d\u2019ailleurs le terme<em>\u00a0fraude<\/em>\u00a0: \u00e0 travers \u00ab\u00a0la parure [\u2026] la vilaine avis\u00e9e devient jolie,\u00a0\u00bb la femme fatale peut alors \u00ab\u00a0duper les hommes\u00a0\u00bb (Dottin-Orsini, 1993, p. 76). Les ornements que S\u00e9verin admire le prot\u00e8gent de la v\u00e9rit\u00e9 du corps f\u00e9minin, de sa laideur, du danger qu\u2019il repr\u00e9sente. Les objets utilis\u00e9s pour la d\u00e9coration d&rsquo;une femme sont eux-m\u00eames un mensonge\u00a0: les bijoux repr\u00e9sentent \u00ab\u00a0\u00e0 la fois une m\u00e9taphore du sexe f\u00e9minin, la ruine de l&rsquo;homme, un moyen de s\u00e9duction et un signe d&rsquo;esclavage\u00a0\u00bb (Dottin-Orsini, 1993, p. 71). Si l\u2019ornementation est absente, le sujet masochiste se retrouve dans une douleur non-voulue parce que le f\u00e9minin n&rsquo;est plus f\u00e9tichis\u00e9, ce qui r\u00e9duit son contr\u00f4le sur la sc\u00e8ne \u00e9rotique. Un matin, S\u00e9verin s&rsquo;occupe de Wanda\u00a0: il lui pr\u00e9pare son bain. Il admire ses fourrures jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement incongru survienne, les fourrures tombent. S\u00e9verin s&rsquo;immobilise alors devant le corps nu :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elle fit un geste vif et je m&rsquo;aper\u00e7us qu&rsquo;elle ne portait rien d&rsquo;autre. Je ne sais pourquoi j&rsquo;eus terriblement peur, comme le condamn\u00e9 \u00e0 mort conscient d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9chafaud mais qui se met \u00e0 trembler quand il le voit (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 166).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ceci \u00e9voque un lien direct entre le corps de la femme et la mort violente. Pour S\u00e9verin, le sexe d\u00e9voil\u00e9 de Wanda est son \u00e9chafaud, sa sentence. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il s\u2019avoue conscient du pouvoir meurtrier de <em>sa<\/em> femme fatale. De l\u2019autre, la confrontation directe avec le sexe f\u00e9minin, sans le rituel, est suffisante pour le faire fr\u00e9mir d\u2019horreur. Deleuze constate que\u00a0 \u00ab\u00a0la contemplation du corps nu d&rsquo;une femme n&rsquo;est possible que dans les conditions mystiques\u00a0\u00bb (Deleuze, 1967, p. 21), ce qui nous renvoie \u00e0 l&rsquo;interdit, et au rituel bataillien\u00a0: La Femme personnifie la mort, elle est le <em>sacr\u00e9<\/em> \u00e0 transgresser. Le fantasme pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, avec le fouet, les bijoux et les fourrures, est n\u00e9cessaire pour permettre \u00e0 S\u00e9verin de contempler le corps f\u00e9minin. Cependant, pour Dardigna\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>[les] accessoires habituellement pr\u00e9sents sur la sc\u00e8ne \u00e9rotique fonctionnent en objets m\u00e9tonymiques du pouvoir masculin sur le corps des femmes et [&#8230;] ils conditionnent \u00e0 eux seuls les r\u00e9flexes du \u00ab\u00a0d\u00e9sir\u00a0\u00bb masculin\u00a0(Dardigna, 1980, p. 132).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans la description des accessoires se cr\u00e9e un tableau de la sc\u00e8ne imagin\u00e9e. Sans ces descriptions, la sc\u00e8ne ne peut pas \u00eatre qualifi\u00e9e d\u2019\u00e9rotique. Le f\u00e9minin n&rsquo;est plus \u00e9rotis\u00e9. Hors du rituel, pas d&rsquo;\u00e9rotisme. Autrement dit, le corps d&rsquo;une femme n\u2019existe que lorsqu&rsquo;un homme accepte de le voir.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du r\u00e9cit, le fantasme, l&rsquo;ensemble de l&rsquo;image du corps f\u00e9minin cr\u00e9\u00e9e par S\u00e9verin se manifeste, devient tangible. Trois ans apr\u00e8s leur s\u00e9paration, S\u00e9verin re\u00e7oit une lettre de Wanda accompagn\u00e9e du tableau la repr\u00e9sentant dans ses fourrures, avec S\u00e9verin \u00e0 ses pieds, dans son r\u00f4le d\u2019esclave. Face \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, S\u00e9verin se croit, enfin, gu\u00e9ri de sa sensibilit\u00e9 pour les charmes f\u00e9minins. Exhib\u00e9e dans la demeure de S\u00e9verin, la Wanda de ses r\u00eaves est fig\u00e9e pour toujours, destin\u00e9e \u00e0 son seul regard. Le tableau est, avec la parure et les m\u00e9taphores animales, la derni\u00e8re tentative d\u2019objectiver Wanda. Repr\u00e9sent\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on mat\u00e9rielle et superficielle, le corps f\u00e9minin devient une \u00ab\u00a0image sans volume\u00a0\u00bb. Le tableau \u00ab\u00a0id\u00e9alise la femme, il la d\u00e9shumanise, il l&rsquo;\u00e9pingle comme un papillon naturalis\u00e9\u00a0\u00bb (Dottin-Orsini, 1993, p. 120). L\u2019\u0153uvre d\u2019art tente de capturer la beaut\u00e9 qui, comme le papillon, peut nous \u00e9chapper si facilement. C&rsquo;est l&rsquo;image de la Femme conquise\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 force d&rsquo;incarner sur la sc\u00e8ne \u00e9rotique les fantasmes de l&rsquo;Autre, chaque femme dispara\u00eet, au terme de sa mise \u00e0 distance. Tandis qu&rsquo;\u00e9clatent enfin la haine et le refus du sexe f\u00e9minin, qui est \u00e0 domestiquer, \u00e0 mutiler si l&rsquo;on n&rsquo;arrive pas \u00e0 le masquer ou le travestir (Dardigna, 1980, p. 129).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>S\u00e9verin a tent\u00e9 de masquer le corps de Wanda avec ses parures, de la transformer en b\u00eate, mais c&rsquo;est avec ce tableau qu&rsquo;il parvient finalement \u00e0 la domestiquer. Le roman de Sacher-Masoch r\u00e9v\u00e8le donc des tendances antif\u00e9ministes qui encouragent une pens\u00e9e recherchant l\u2019oppression du sexe f\u00e9minin. Lori Saint-Martin souligne que, dans la litt\u00e9rature antif\u00e9ministe, \u00ab\u00a0chacun des protagonistes passera par [\u2026] [l&rsquo;]exp\u00e9rience \u201clib\u00e9ratrice\u201d soit la mise \u00e0 mort symbolique ou r\u00e9elle d&rsquo;une femme\u00a0\u00bb (Saint-Martin, 1997, p. 94). C\u2019est ici la transformation de Wanda en tableau qui repr\u00e9sente all\u00e9goriquement la mort de la femme fatale. Pour se gu\u00e9rir d\u2019avoir succomb\u00e9 aux charmes f\u00e9minins qui fondent ses envies masochistes, S\u00e9verin doit s&rsquo;assurer que Wanda est symboliquement morte, qu&rsquo;il l&rsquo;a domin\u00e9e, et c&rsquo;est en accrochant \u00e0 son mur, comme un troph\u00e9e de chasse, un tableau la repr\u00e9sentant qu&rsquo;il y parvient.<\/p>\n<h2>Le \u00ab\u00a0dur\u00a0\u00bb r\u00eave sadique du masochiste<\/h2>\n<p>Le sort que subit S\u00e9verin, les tortures, sont expliqu\u00e9s par la faiblesse engendr\u00e9e par sa sensibilit\u00e9 au charme des femmes, qui l\u2019a rendu vuln\u00e9rable, soumis \u00e0 la \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb nature du sexe f\u00e9minin, le sexe cruel. Cependant, l\u2019histoire de son exp\u00e9rience avec Wanda est encadr\u00e9e, dans <em>La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure,<\/em> par des appels explicites \u00e0 la violence envers les femmes. \u00ab\u00a0C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on doit dresser les femmes\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 10) se justifie S\u00e9verin aupr\u00e8s du narrateur. Il fouette sa domestique \u00e0 la moindre erreur, dans le but, selon lui, de forcer son respect, de la domestiquer comme un animal\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>Toute la puissance de la femme repose dans la passion que l&rsquo;homme peut\u00a0 \u00e9prouver pour elle et dont elle sait tirer parti si celui-ci n&rsquo;y prend pas garde. Il n&rsquo;a, en effet, le choix qu&rsquo;entre le r\u00f4le de l&rsquo;esclave et celui du tyran. Qu&rsquo;il s&rsquo;abandonne, le joug commencera \u00e0 peser sur sa t\u00eate et il sentira l&rsquo;approche du fouet. [&#8230;] J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement fouett\u00e9 et je suis gu\u00e9ri (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 10).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les femmes sont d\u00e9peintes explicitement comme des \u00eatres dangereux, malins, pr\u00eates \u00e0 d\u00e9truire l&rsquo;homme \u00e0 tout moment, comme une maladie qui infecte le genre masculin. Mais, afin de comprendre le contexte global du roman, il faut clarifier le noyau de cette haine envers les femmes et rep\u00e9rer ses d\u00e9buts. En examinant la fin de la relation de Wanda et S\u00e9verin nous remarquons que cette rupture est li\u00e9e au fait que Wanda a trouv\u00e9 un homme qu&rsquo;elle souhaitait \u00e9pouser. En apprenant cette nouvelle, id\u00e9e inacceptable pour S\u00e9verin, il crie \u00e0 Wanda\u00a0: \u00ab\u00a0Si tu deviens sa femme, je te tue ! [\u2026] Tu es \u00e0 moi ! Je ne te laisserai pas partir. [\u2026] [M]a main droite se referma machinalement le poignard toujours gliss\u00e9 dans ma ceinture\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 202). Bless\u00e9 par ce qu&rsquo;il vient d&rsquo;apprendre, S\u00e9verin, qui, en th\u00e9orie, devrait aimer toutes sortes de douleurs, sort de son r\u00f4le d&rsquo;esclave, de domin\u00e9, pour la premi\u00e8re et seule fois du texte et se montre violent. Bien que Wanda soit pr\u00e9sent\u00e9e au lecteur comme une femme\u00a0 cruelle et dominante, nous voyons ici r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019elle est, en fait, le jouet dans les mains de S\u00e9verin et qu&rsquo;il ne veut pas la partager. En effet, le contrat sign\u00e9 pour concr\u00e9tiser le jeu masochiste ne servait pas uniquement \u00e0 cr\u00e9er une relation qui satisferait les d\u00e9sirs sexuels de S\u00e9verin. Avant tout, il \u00e9tait utilis\u00e9 pour conserver un lien ins\u00e9cable entre S\u00e9verin et Wanda. Il dit : \u00ab\u00a0Notre contrat devrait stipuler que tu ne m&rsquo;abandonneras jamais\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 64). \u00c0 travers les paroles de S\u00e9verin, une sorte de contrat semblable au contrat de mariage, qui, rappelons-le, lui a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 par Wanda, se manifeste. L&rsquo;auteur se demande : \u00ab Mais qu&rsquo;y a-t-il de plus cruel pour l&rsquo;amant que l&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9 de celle qu&rsquo;il aime ?\u00a0\u00bb (Sacher-Masoch, 2009 [1870], p. 23). La r\u00e9ponse se trouve dans le livre\u00a0: il n&rsquo;y a rien de plus cruel, pas m\u00eame la plus vile torture. En se liant \u00e0 un autre homme, Wanda exerce l&rsquo;acte le plus cruel du roman, celui de laisser S\u00e9verin seul, de sortir de son r\u00f4le d&rsquo;objet, de propri\u00e9t\u00e9 sexuelle de son amant. C&rsquo;est dans cette peur de l\u2019autonomie des femmes que la haine contre elles se fonde, que S\u00e9verin s\u2019emploie \u00e0 limiter sans y parvenir. Le r\u00e9cit pr\u00e9tend que la <em>nature <\/em>des femmes est dans la brutalit\u00e9, que l\u2019homme est une victime. Mais comme le note Deleuze\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p>la femme-bourreau dans le masochisme ne peut pas \u00eatre sadique, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle est <em>dans <\/em>le masochisme, parce qu&rsquo;elle est partie int\u00e9grante de la situation masochiste, \u00e9l\u00e9ment r\u00e9alis\u00e9 du phantasme masochiste\u00a0: elle appartient au masochisme (Deleuze, 1967, p. 37).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au d\u00e9but du r\u00e9cit, Wanda refuse de participer aux fantasmes de S\u00e9verin, c&rsquo;est seulement apr\u00e8s d\u2019\u00e2pres n\u00e9gociations qu&rsquo;il r\u00e9ussit \u00e0 la convaincre, et qu&rsquo;elle accepte contre son gr\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Wanda [\u2026] ne devient sadique qu&rsquo;\u00e0 force de ne plus pouvoir tenir le r\u00f4le que S\u00e9verin lui impose\u00a0\u00bb (Deleuze, 1967, p. 45). En effet, c&rsquo;est bien S\u00e9verin qui, pour vivre son exp\u00e9rience \u00e9rotique, conf\u00e8re de la cruaut\u00e9 \u00e0 Wanda lorsqu\u2019il la place dans le rituel, comme objet sexuel, seulement apr\u00e8s qu&rsquo;elle ait repouss\u00e9 son offre de mariage.<\/p>\n<p>Nous avons montr\u00e9, \u00e0 travers les m\u00e9taphores animales sous-tendues par la pr\u00e9sence des fourrures, la construction de Wanda comme femme fatale, sa transformation en objet sexuel et enfin le figement de son image sur un tableau, que la pr\u00e9tendue nature cruelle des femmes n\u2019est, en fait, qu\u2019une construction. En outre, le corps f\u00e9minin est, pour les hommes, un territoire dangereux, sauvage, un lieu \u00e0 conqu\u00e9rir. \u00c0 travers le rituel et le besoin de transgresser le <em>sacr\u00e9<\/em>, nous avons vu que le masculin exerce sur le territoire du corps f\u00e9minin une forme d&rsquo;imp\u00e9rialisme \u00e9rotique. C&rsquo;est lorsque S\u00e9verin ne parvient pas \u00e0 poss\u00e9der Wanda de mani\u00e8re l\u00e9gale, par la demande en mariage qu&rsquo;elle rejette, qu&rsquo;il s\u2019offre comme son esclave, dans le but non avou\u00e9 de gagner toute son attention. Son d\u00e9sir de souffrance masochiste na\u00eet du rejet qu\u2019il subit de la part de Wanda. S\u00e9verin s\u2019impose la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer son honneur bless\u00e9 par cet \u00e9chec dans la virilit\u00e9 extr\u00eame du rituel, afin de se convaincre que c&rsquo;est bien lui, en fait, qui se montre puissant. Sa haine manifeste des femmes n\u2019a pas pour origine la nature cruelle des femmes, dont nous avons montr\u00e9 qu\u2019elle n\u2019est au fond qu\u2019une farce am\u00e8re, mais bien plut\u00f4t le fait qu&rsquo;il n\u2019aura jamais pu satisfaire compl\u00e8tement son besoin de possession de l\u2019objet du d\u00e9sir, Wanda.<\/p>\n<h2>\u00a0Bibliographie<\/h2>\n<p>Bataille, Georges. 1957. <em>L&rsquo;\u00e9rotisme. <\/em>Paris : Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Dardigna, Anne-Marie. 1980. <em>Les ch\u00e2teaux d&rsquo;\u00e9ros<\/em><em>\u00a0ou l&rsquo;infortune du sexe des femmes<\/em><em>. <\/em>Paris : Librairie Fran\u00e7ois Maspero.<\/p>\n<p>Deleuze, Gilles. 1967. <em>Pr\u00e9sentation de Sacher-Masoch : le froid et le cruel. <\/em>Paris : Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n<p>Dottin-Orsini, Mireille. 1993. <em>Cette femme qu&rsquo;ils disent fatale. <\/em>Paris : Grasset et Fasquelle.<\/p>\n<p>Nacht, Sacha. 1965. <em>Le masochisme.<\/em> Paris : \u00c9ditions Payot.<\/p>\n<p>Sacher-Masoch, Leopold von. 2009 [1870]. <em>La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure [Venus im pelz]. <\/em>Traduit de l&rsquo;allemand par Nicolas Waquet. Paris : \u00c9dition Payot et Rivages.<\/p>\n<p>Saint-Martin, Lori. 1997. <em>Contre-Voix : essais de critique au f\u00e9minin.<\/em> Montr\u00e9al : Nuit Blanche \u00c9diteur.\u00a0<\/p>\n<h5>Pour citer cet article :<\/h5>\n<p>Hamel-Akr\u00e9, Jessica. 2012. \u00ab De l&rsquo;individu \u00e0 l&rsquo;objet : l&rsquo;imp\u00e9rialisme \u00e9rotique sur le corps f\u00e9minin dans La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure \u00bb, <em>Postures<\/em>, Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15, En ligne, https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/?p=5503, (Consult\u00e9 le xx \/ xx \/ xxxx).<\/p>\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-akre-15_0.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 hamel-akre-15_0.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-3846668a-7da0-42ae-819c-551cf0faf80f\" href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-akre-15_0.pdf\">hamel-akre-15_0<\/a><a href=\"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/hamel-akre-15_0.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-3846668a-7da0-42ae-819c-551cf0faf80f\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab En territoire f\u00e9ministe : regards et relectures \u00bb, n\u00b0 15 Mais qui est donc la femme ? Qui est probablement,en ce moment encore, une pure cr\u00e9ation masculine.Qui est-elle, quand viendra-t-elle ?-Marie Uguay\u00a0 Grand classique de la litt\u00e9rature \u00e9rotique, La V\u00e9nus \u00e0 la fourrure (1870), de L\u00e9opold von Sacher-Masoch, est le t\u00e9moignage d&rsquo;un homme [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_coblocks_attr":"","_coblocks_dimensions":"","_coblocks_responsive_height":"","_coblocks_accordion_ie_support":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[1134,1221,1223],"tags":[173],"class_list":["post-5503","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","category-en-territoire-feministe-regards-et-relectures","category-sexualites","tag-hamel-akre-jessica"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5503","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5503"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5503\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9105,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5503\/revisions\/9105"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5503"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5503"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepostures.uqam.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5503"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}